Porto Porto ! est l’une de ces formations de pointe pour qui la musique de pointe ne doit exclure aucun champ d’inspiration.

Porto Porto ! préconise fusion singulière des instrumentations et des référents stylistiques. 

Porto Porto ! étudie l’équation aujourd’hui + hier = demain. 

Porto Porto ! suggère une puissante déclinaison de l’éclectisme en 2021 : électronique, électrique, numérique, analogique, acoustique, improvisé, écrit, programmé, suites composées, suites improvisées, ambient, techno, ethereal wave, space jazz, groove, house, kuduro , on en passe.

La créativité numérique prévoit désormais toutes les associations, tous les amalgames, une grande diversité de référents. Porto Porto ! y souscrit.

Quatre artistes de MTL aux origines distinctes pavent leur chemin. Samito du Mozambique, Fender Rhodes, programmation, voix.  Alex Tibbitts de Californie, harpe, machines, voix. Quan du Vietnam, synthétiseurs modulaires.  James Benjamin alias Boogieman, de MTL, claviers, synthés, programmation, désign sonore.

En peu de temps depuis sa constitution, Porto Porto a beaucoup enregistré  en audio comme en audiovisuel. Le band s’est peu produit, des concerts virtuels ont d’ores et déjà été diffusés à MUTEK Tokyo et MUTEK Mexico, voilà le premier concert d’envergure devant public, ce qui justifie la conversation qui suit. Il y est question de cet ambitieux concert donné avec invités,  joué au MTelus en première mondiale, vendredi 27 août, dans le cadre de la soirée Nocturne 1 de MUTEK Montréal. 

PAN M 360 : Nous avons accès aux prémisses musicales de Porto Porto ! , nous voulons en savoir plus. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce projet passionnant ?

James Benjamin/ Boogieman : C’est un projet assez récent. Avec la pandémie, il a débuté l’année dernière. Samito et moi avions une collaboration, nous avons joué à MUTEK en 2020, puis j’ai réuni le duo et les nouveaux éléments aux Breakglass Studios, dont je suis copropriétaire depuis 12 ans et qui m’ont beaucoup aidé dans ma propre carrière de musicien. On a commencé à faire de la musique ensemble, à la volée, on a vu où ça allait. Au fur et à mesure des séances, des pièces ont émergé, nous avons fait beaucoup d’enregistrements,  nous avons touché de nombreux écosystèmes musicaux. Et nous sommes devenus de bons amis. Ce changement est naturel, nous sommes prêts pour la prochaine étape. 

PAN M 360 : Après avoir écouté les premiers enregistrements, suggérons que Porto Porto ! propose une chillwave électronique et la combine à différents rythmes et aussi un influx de spacey electric jazz dans le courant des séances mythiques de Miles Davis entre 1968 et 1972. Comment le décririez-vous vous-même ?

James Benjamin/ Boogieman : Cette description est exacte mais notre musique va aussi stylistiquement ailleurs, vous le verrez en concert. Cette musique de Porto Porto est devenue un véritable melting pot.

PAN M 360 : Porto Porto n’est pas seulement une musique éthérée, il y a des aspects de composition. Pouvez-vous en parler ?

James Benjamin/ Boogieman : Bien sûr, il y a un aspect expérimental dans notre musique, mais nous sommes aussi tous intéressés par la composition. Samito et moi travaillons ensemble depuis quelques années, nous pensons aussi aux accroches et aux structures de chansons. Samito est aussi un producteur naturel. Et j’aime aussi me voir comme ça. Toutes ces influences sont donc tangibles, notre prochain spectacle offrira le cadre de création pour l’album à venir. 

PAN M 360 : Voyons maintenant l’instrumentation.

James Benjamin/ Boogieman : Ok. L’instrumentation est basée sur des synthétiseurs modulaires construits par Quan – ce gars a un esprit très intéressant, il conçoit ses propres instruments à partir de rien et il a sa propre compagnie de synthétiseurs modulaires, donc nous jouons tous les deux des synthétiseurs modulaires et nous apprenons beaucoup l’un de l’autre. Samito joue aussi des claviers, principalement le Fender Rhodes. AlexTibbitts joue de ce qu’elle appelle une harpe bionique, un instrument analogique qui peut également générer des effets sonores au-delà du son naturel de la harpe. Elle est également connectée à certains logiciels et ordinateurs. Donc avec ces excellents musiciens formés, nous avons pensé qu’il serait vraiment cool d’enregistrer de longues séances, voire composer des suites.

PAN M 360 : Le prochain concert est une nouvelle étape, il y en aura d’autres. Quoi  

James Benjamin / Boogieman : Pour ce concert, nous ajoutons de la basse.  En studio nous avons fait équipe avec Milo Johnson (Busty and the Bass), fantastique bassiste et également compositeur, nous avons enregistré quelques sessions. L’ajout d’un super bassiste de jazz nous a permis d’explorer d’autres sons avec nos claviers. Pour le spectacle MUTEK, toutefois, Milo sera remplacé par un autre bassiste car il se trouve actuellement en Colombie Britannique et ne peut traverser le pays.  Il y aura également deux joueurs de cordes qui accompagneront certaines parties de la musique. Ce sera donc la première fois que nous présenterons tout un tas de chansons et de mouvements, de sentiments différents, d’ambiances, de lignes vocales, d’accroches et aussi de choses expérimentales. 

PAN M 360 : Y a-t-il des leaders conceptuels dans ce groupe ?

James Benjamin/ Boogieman : C’est toujours en évolution mais cette musique vient des 4 membres principaux. Quand nous avons commencé à jouer ensemble, nous avons essayé de faire en sorte que chaque personne soit capable de diriger et d’écouter attentivement les autres. Donc les choses sont poussées dans différentes directions et aussi des choses sont tirées vers le centre.  C’est un projet d’équipe, tout le monde participe, chacun dit ce qu’il veut dire, c’est une question de consensus, nous faisons tous de la musique ensemble. 

PAN M 360 : Il y a donc une évolution importante depuis que nous avons assisté à l’expérience de Boogieman et Samito.

James Benjamin/ Boogieman : En effet, c’est assez différent mais c’est aussi une expansion de ce duo, qui devient maintenant une part de l’univers de Porto Porto !  Il y a quelques titres qui sont prêts à sortir, un album suivra. Le concert à MUTEK vous donnera une idée de cet univers sonore et de l’album. Nous fréquenterons plusieurs endroits différents mais il y aura des fils qui connecteront le tout. 

PAN M 360 : Donc la prochaine étape sera un album et… encore plus ?

James Benjamin / Boogieman : Ambitieux est un bon mot pour décrire Porto Porto !. Dans mon esprit, nous pourrions éventuellement avoir un orchestre autour. Notre truc, ce n’est pas seulement l’improvisation expérimentale, ce sont des joueurs entraînés qui lisent les diagrammes et les accords, qui savent vraiment ce qu’ils font. Une étape à la fois mais… nous avons l’intention d’entourer cela de plus grands ensembles.

Le terme Asterisms (astérismes en français) désigne les figures aléatoires que constituent des amas d’étoiles voisines dans la sphère céleste. L’astérisme n’a pas de forme précise, ni vraiment d’utilité. Le simple fait d’exister et de briller dans le ciel justifie cette désignation. Le premier projet solo de l’artiste autochtone canadien Matthew Cardinal l’évoque parfaitement. 

Peut-être avez-vous déjà connu Cardinal dans la formation indie-rock Nêhiyawak, d’Edmonton. Un premier album, Nipiy, avait attiré l’attention des amateurs.trices de musique en 2020, tant que le groupe fut nommé aux prix Juno dans la catégorie “album de musique autochtone de l’année”. Lorsque le groupe fut dissous, Cardinal décida de continuer sa carrière… sous un tout autre jour : celui de la musique électronique.

Matthew Cardinal se montre très humble lorsque l’on parle de sa musique, soulignant  que cet album a été créé sans réelles intentions.  Comme un journal intime, chaque pièce révèle une petite partie de lui-même, sans réellement nous révéler quoi que ce soit de son intimité. Énigmatique, rempli de secrets, Asterisms se révèle être une écoute immersive et enveloppante à tous les niveaux. En fermant les yeux, on peut apercevoir les lumières, les formes et les sons de l’espace. Alors que Cardinal n’a pas vraiment suivi de plan, ou n’a pas vraiment été inspiré par quelque chose de précis, le rendu est limpide, intéressant et, surtout, authentique. L’artiste peut  se targuer d’explorer un son unique en son genre et d’ainsi offrir une œuvre au  fini très intime. 

Ce vendredi 27 août, Matthew Cardinal montera sur scène dans le cadre du festival MUTEK. Et il ne sera pas seul; l’artiste visuelle et médiatique Stephanie Kuse présentera ses projections durant le concert, lui conférant un jeu de couleurs, de textures et de formes. Le concert aura lieu à la 5e salle de la Place-des-Arts à Montréal, 21h30. 

PAN M 360 : Les  pièces d’Asterisms ont été créées au cours des sept dernières années. Alor pourquoi as-tu attendu si longtemps avant de bâtir ton premier projet solo? 

MATTHEW CARDINAL: Cela faisait longtemps que je souhaitais produire un projet solo, mais j’étais toujours occupé à faire autre chose. Donc, oui, certaines chansons ont été créées il y a maintenant… deux ou trois ans ? Mais oui, la toute première chanson de l’album a été écrite il y a sept ans et je me suis dit: pourquoi ne pas la mettre avec les autres ? 

PAN M 360 : Asterisms est paru en octobre 2020, et donc en plein cœur de la pandémie. Quels ont été les défis de la création et de la production ? 

MATTHEW CARDINAL: C’était bizarre, en effet. Lorsque l’album est paru, je ne pouvais pas le présenter en spectacle. Je me suis donc contenté de présenter quelques livestreams, mais tu peux bien imaginer que ce n’était pas la même chose. J’ai été assez chanceux pour être embauché sur quelques projets indépendants, mais je regrettais toujours de ne pas pouvoir jouer l’album en live devant un auditoire. Et tout cela s’est déroulé de manière tellement étrange; je voulais que l’album soit rendu public à partir de février 2020 et, un mois plus tard, tout partait en couille! Ma maison de disques m’a même appelé pour me demander si je voulais toujours lancer l’album. Je me suis dit que rendu à ce stade… Pourquoi pas !

PAN M 360 : Tu étais auparavant membre de la formation Nêhiyawak, un groupe indie-rock originaire d’Edmonton. Désormais, tu crées de la musique électronique « pour toi et pour toi seul ». Quels sont les avantages et les désavantages à travailler seul ? 

Matthew Cardinal: Cela fait longtemps que je me produis en  solo, mais oui, évidemment qu’il y a des pour et des contre. Par exemple, je n’ai pas à organiser des répétitions, je peux prendre toutes les décisions seul… Cela rend parfois la tâche plus facile. Si quelque chose ne va pas, c’est bien simple : c’est ma faute! Mais jouer en groupe me manque, c’est certain. Jouer seul, c’est être… solitaire. 

PAN M 360:  Avec Asterisms, quelle émotion, quelle réponse souhaites-tu obtenir de l’auditoire ? 

Matthew Cardinal: J’aimerais que les gens ressentent… ce qu’ils veulent bien ressentir. Je laisse ça à leur discrétion. Je souhaite simplement qu’ils écoutent ce que j’ai fait avec un esprit ouvert, parce que j’ai créé ce projet sans intention précise. Il est juste… arrivé. Je ne veux surtout pas dire aux gens comment se sentir à l’écoute de ma musique, cela leur appartient. 

PAN M 360 : Donc l’album ne raconte pas vraiment d’histoire ? Il n’y a pas vraiment de fil conducteur, narratif auquel se raccrocher ? 

Matthew Cardinal: Pas vraiment, non. Je vois plutôt Asterisms comme une histoire non linéaire. Les pièces sont toutes différentes, elles ont été créées à différents points de ma vie, à différents niveaux émotionnels. Asterisms, c’est mon journal intime en sons, en audio. 

PAN M 360 : Quels furent tes outils pour produire Asterisms

Matthew Cardinal:  J’ai utilisé beaucoup de choses différentes. J’ai utilisé des guitares, des synthétiseurs analogues, des MOG analogues pour la basse et les sons importants, des modulaires… J’aime beaucoup travailler avec des instruments personnalisés afin de créer mon propre son. J’aime la liberté que cela me procure. 

PAN M 360: Tu as été nommé en 2020 aux Prix Juno  dans la catégorie  Indigenous album of the year, ainsi que dans la liste courte du Prix Polaris. Premièrement, qu’ont signifié ces prix pour toi et deuxièmement, te sens-tu inclus dans la communauté de musique électronique ? 

Matthew Cardinal: Premièrement, c’est toujours plaisant et gratifiant d’être nommé pour un prix. Bon nombre de mes ami.e.s étaient nommé.e.s pour le Polaris, c’était vraiment cool de les voir à mes côtés. Pour ce qui est de mon inclusion… Je crois que oui ? Je crois que… (soupir)… je crois être inclus dans certains cercles précisément. Je joue à MUTEK cette semaine, j’ai fait quelques festivals de musique émergente à Victoria, ou encore à Winnipeg… Tout ça est bien, mais je ne sais pas si je fais partie de la communauté à part entière. Je reste différent de l’ensemble, ce que je fais reste de la musique expérimentale. Tout cela est difficile à expliquer, mais j’apprends tous les jours.

PAN M 360: Et es-tu satisfait de la couverture médiatique dont tu fais l’objet ? 

Matthew Cardinal: Je parle parfois à des journalistes… Je veux dire, pas en quantité industrielle, bien sûr, mais assez pour ne pas m’en plaindre. Je ne serai jamais fâché de ne pas avoir une entrevue tous les jours, tu vois ce que je veux dire ?

PAN M 360 : Ce vendredi 27 août, tu présenteras Asterisms dans le cadre du festival MUTEK à Montréal. Durant ton concert, Stephanie Kuse, une artiste visuelle de Saskatoon, présentera ses projections afin d’accompagner ta musique. Pourquoi as-tu choisi de collaborer avec elle ? 

Matthew Cardinal: Elle faisait déjà des collaborations, des partenariats avec d’autres artistes et j’ai toujours aimé son art. Or, j’ai toujours voulu présenter un spectacle avec des projections, de l’art visuel. Je crois que cela ajoute une certaine beauté, un certain attrait à la performance. Ça la rend plus interactive, plus stimulante. Marier l’audio et le visuel, ça tombe sous le sens.

Depuis plus de vingt ans, la révolution numérique n’a eu de cesse de faire évoluer notre environnement à un rythme effréné et ce de plus en plus en décalage avec nos rythmes biologiques naturels. A notre insu, cette nouvelle extension virtuelle peut en contrepartie ralentir le développement d’un aspect plus vital, plus enfoui, plus instinctif et plus vibrant de nous même. Dans un avenir relativement proche, cette évolution artificielle maintenant rendue hors de contrôle pourrait nous entraîner dangereusement de force dans sa propre chute, ou à l’inverse, nous montrer comment nous recentrer sur le chemin de la vérité.

Avec la pandémie, les sentiments de sur-connexion et d’accélération incessante se sont amplifiés et se sont même transformés en sentiments universels. Présenté le 24 et le 25 août en avant-première à la SAT dans le cadre de la 22ème édition du festival MUTEK, le nouveau collectif montréalais BEATS tente de transformer ce phénomène mondial en expérience scénique transdisciplinaire. Jumelant danse contemporaine, projections visuelles et créations sonores, la performance retrace le cheminement de l’être humain pris dans ce tourbillon étourdissant de technologie à la recherche de son essence éternelle cachée.

Munies d’un stéthoscope et d’un bâton lumineux autonome connectés tous deux aux compositions sonores et visuels, les trois interprètes Yuki Berthiaume, Hamie Robitaille et Molly Siboulet-Ryan communiquent chacune leur art à travers une chorégraphie pensée par Stéfania Skoryna et forment un tout à l’aide des appareils conçus sur mesure par Ganesh Baron Aloir. PAN M 360 a rencontré toute l’équipe derrière l’ambitieux projet multidisciplinaire, technologique et immersif BEATS.

PAN M 360 : Le projet a été lancé publiquement le 8 mars dernier durant la pandémie. Comment a démarré ce projet? Quel en a été le déclencheur?

Hamie Robitaille : Notre rencontre a pas mal été l’élément déclencheur. C’était parti à la base d’une envie de faire un spectacle avec Yuki qui mêle de la danse, de la musique et des éléments visuels. On s’est rapidement rendu compte qu’il nous fallait plus d’aide au niveau de la chorégraphie. C’est là que Stefania s’est jointe à nous pour faire le projet. On avait envie de faire de la création au féminin je pense et d’amener le sujet du travail incessant, du quotidien, de la pression de performance. Nous avions envie de faire ça toutes les trois même si nous étions très occupées.

Stefania Skoryna : Je suis entrée dans le projet alors qu’il y avait déjà une première version de dix minutes. J’ai demandé à Molly Siboulet-Ryan de participer, je trouvais ça plus facile d’être à l’extérieur pour voir la chorégraphie plutôt qu’être dedans.

PAN M 360 : Pour la mise en scène, on entrevoit dans la vidéo un décors un peu rétro soviet. Pourquoi ce choix?

Stefania Skoryna : C’est venu tout seul. On est dans le travail, dans une tâche, le costume choisi est la Chine et la musique est très mécanique.

Hamie Robitaille : Au niveau de la scénographie, on savait qu’on allait s’en aller vers quelque chose de techno et industriel. Quand on parle d’industriel, les codes sont le travail à la chaîne, les barils, le look mécanique. Le côté soviet vient probablement de là.

PAN M 360 : Yuki, tu es chargé de la composition sonore du projet. Toi qui as un pied dans la scène rock garage (I.D.A.L.G., Jesuslesfilles), encore plutôt analogue, comment vis-tu cette transition vers le numérique via le projet BEATS?

Yuki Berthiaume : J’ai fait un an en électroacoustique, mais il s’agit de ma seule expérience dans ce domaine. Dans les groupes pour lesquels je joue, je compose toujours un peu ma partie au synthé. Mais je n’avais jamais vraiment composé entièrement une musique au complet, c’était vraiment nouveau. Je l’ai fait, mais je ne sais pas vraiment comment (rire). J’ai réussi à composer 40 minutes de matériel. J’ai essayé beaucoup de choses, c’était vraiment de l’expérimentation, je ne maîtrise pas la technologie que j’utilise. Mais je trouvais ça intéressant d’avoir une approche un peu punk, plus intuitive. Je ne maîtrise pas Ableton mais ce n’est pas grave, je l’ai fait pareil, ça allait forcément donner quelque chose. J’ai appris de ça justement, de ne pas faire comme tout le monde ou de ne pas maîtriser l’instrument. Ça devient même une force.

PAN M 360 : Votre projet est présenté lors du festival MUTEK à la Satosphère. Comment se passe l’expérience à 360º?

Hamie Robitaille : Dans le cadre de MUTEK, on nous a offert un choix difficile, c’est à dire choisir entre la Place des Arts ou le dôme de la SAT (rire). Comme on avait déjà eu la chance de présenter un spectacle assez frontal et classique dans le cadre de Code d’Accès, on s’est dit qu’on pouvait l’amener dans le dôme de la SAT à 360º. Comme les visuels sont assez prenants, l’immersion était pertinente pour le sujet du spectacle. Se sentir submergés par les visuels autour de nous contribue à amplifier le sujet de la pièce. C’était un beau défi. On aimerait éventuellement pouvoir le faire complètement à 360º. C’est un peu un hybride, le spectacle demeure frontal.

PAN M 360 : Vous parlez d’un sentiment du temps qui s’accélère. Un de vos objectifs est de transformer ce sentiment universel en expérience scénique. Qu’est ce qui vous donne ce sentiment d’accélération incessante? Qui accélère selon vous, l’humain ou la technologie?

Hamie Robitaille :  C’est vraiment l’œuf ou la poule. Un des premiers réflexes est de dire que c’est la technologie. De mon côté, je ne suis pas certaine. La technologie a été développée pour servir un besoin humain, un besoin d’adrénaline, d’aller plus vite, d’être plus efficace. L’humain a créé la technologie mais finalement, on a perdu le contrôle. La technologie est l’élément qui exacerbe tout ça. On l’a vu avec la pandémie, on était extrêmement connecté et cela a amplifié ce sentiment. Au final, ce besoin d’adrénaline est humain et la capacité de faire des tâches à répétition est plutôt le rôle de la machine.

Stefania Skoryna : Par exemple, je n’ai pas de données internet sur mon cellulaire mais je le sens qu’il y a des choses qui vont plus vite que moi. Est ce qu’on est obligé d’accepter cela? Je prends le choix de le repousser. Je me rappelle de l’utiliser comme un outil.

PAN M 360 : Vous utilisez un stéthoscope connecté pour transformer les rythmes du cœur en sons et en images. Concrètement, comment les battements du cœur sont transformés en matériel numérique?

Hamie Robitaille : Le stéthoscope a été bidouillé avec l’aide de Ganesh et de Youtube (rire). C’est un petit micro cravate qui est branché dans le stéthoscope et qui nous permet d’entendre le cœur. Le son est passé dans Ableton et est filtré. Ce battement de cœur peut faire réagir les visuels en temps réel, c’est réellement  un outil de création.

PAN M 360 : La limite entre le monde organique et le monde numérique devient de plus en plus floue, pas seulement par rapport aux nouvelles technologies, mais dans notre ressenti même au quotidien. Est ce que l’on peut dire que vous essayez de trouver de la vie à travers la machine?

Hamie Robitaille : On n’essaie pas de donner une âme à la machine, on essaie de retrouver de l’humanité dans tout ce tourbillon de technologie. Molly incarne d’ailleurs l’humain dans la pièce.

Molly Siboulet-Ryan : Il s’agit plus d’une réunion que d’une transformation. Dans le spectacle, l’humain a perdu une partie de soi et la retrouve à travers un cheminement.

Yuki Berthiaume : C’est aussi pour illustrer que lorsqu’on se pousse à bout, le corps lâche prise.

Stefania Skoryna : Le but est quand même de reprendre le contrôle avant d’en arriver là, de reprendre sa respiration.

PAN M 360 : Le bâton lumineux est influencé par les sons et les visuels mais il influence également en retour les sons et les visuels. Ce processus autonome peut se rapprocher du concept biologique d’homéostasie, un processus de régulation qui tend à garder des variables autour d’un certain équilibre. Comment fonctionne la boucle de rétroaction du bâton?

Ganesh Baron Aloir : Le bâton est bidirectionnel, on peut lui envoyer des commandes pour changer le type d’allumage qu’il va avoir. A l’inverse, on a de l’information sur son angle, sa rotation, sur la vitesse de son mouvement qu’on peut attribuer à différents effets visuels ou audios. 

Hamie Robitaille : Pour le spectacle, comme il s’agit encore d’un prototype, on se concentre sur les mouvements du bâton qui font réagir les visuels et sur l’audio qui fait réagir la lumière dans le bâton. Mais éventuellement, si on a du financement, on aimerait le peaufiner et le rendre disponible à d’autres créateurs. Il pourrait même réagir à la météo, à la pression atmosphérique. Les possibilités sont vraiment infinies. Dans le futur, on va continuer la recherche. On est d’ailleurs en train de travailler sur le nouveau prototype, il fait maintenant deux mètres. Il comporte 220 LED, un micro contrôleur et quatre batteries pour l’alimenter. Ganesh est super bon avec la technologie mais il n’avait jamais fait d’objet connecté à 100%. Il a dû apprendre à faire de l’impression 3D et à programmer dans des langages obscurs (rire).

PAN M 360 : Le bâton possède un peu sa propre vie au milieu du spectacle. Pourquoi avoir décidé de lui donner sa propre autonomie? 

Hamie Robitaille : C’est une bonne question. On caressait l’idée de ce bâton lumineux depuis longtemps mais on ne savait pas trop ce qu’il voulait dire. Il s’est tranquillement transformé en question : qu’est ce qui nous anime au final? C’est un peu l’âme dans le spectacle, quelque chose d’immatériel. C’est un bâton qui s’allume, qui réagit, qui est sensible. Il n’est pas toujours autant allumé d’une partie à l’autre de la pièce. A un certain moment, je pense qu’on a tous mis notre âme de côté pour travailler. Dans le spectacle, d’autres personnes contrôlent parfois le bâton, le manipulent. A la fin, on veut retrouver cette âme-là. C’est pour ça qu’il a sa propre vie dans le spectacle. C’était important pour nous d’avoir un objet un peu différent et majestueux.

Yuki Berthiaume : C’est comme son soi, son essence, sa lumière. C’est le sens du sacré.

Crédit photo : Maxyme G. Delisle

Passionné de l’improvisation de type ambient expérimental, Etienne Mason, alias MAYSUN se produit gratuitement au festival MUTEK le 26 août prochain, au Parterre du Quartier des spectacles.

Depuis 2016, il utilise le pseuso MAYSUN pour ses projets solos, ce qui le distingue d’autres projets auxquels il a participé.

Il est aussi batteur de très bon niveau et compte sur sa chaîne YouTube plus de 500 vidéos d’improvisation et d’exploration, dont certains ont des objectifs pédagogiques – il y enseigne certaines techniques sur la recherche texturale en musique.

Il discute de tout ça avec PAN M 360.

PAN M 360 : Comment t’es-tu lancé en musique ?

Etienne Mason : Mon père est bassiste, j’ai commencé à jouer de la batterie à l’âge de 9 ans. Ensuite,  j’ai étudié en musique à l’école secondaire, au cégep et à l’université pour finalement lancer mon projet personnel 5 ans la fin de mon parcours scolaire. La batterie est mon instrument principal et je produis de la musique depuis que j’ai cet instrument. Maintenant, je fais plus de choses mais initialement, c’était la batterie.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui t’inspire le plus à créer?

Etienne Mason : Je dirais que je suis toujours inspiré. Les pièces, du moins ma musique personnelle comme les albums et les EP à mon actif, sont toujours inspirées d’événements de la vie. Ce n’est pas nécessairement une situation particulière, c’est plutôt l’ensemble. En fait, c’est comme si je mettais de la musique sur des images ou un film, et ce film est ma vie. C’est de là que je puise mon inspiration pour ma musique.

PAN M 360 : Peux-tu me nommer des artistes qui t’inspirent?

Etienne Mason : Oui. J’aime beaucoup la musique de Philip Glass. C’est de la musique minimaliste répétitive et j’aime ce genre de musique en général. J’aime aussi la musique de Tim Hecker ainsi que des groupes jazz comme The Bad Plus. Je tente de faire un mélange de toutes ces influences, toute la musique que j’apprécie, et d’ajouter le tout dans la mienne.

PAN M 360 : Quel est ton processus de création?

Etienne Mason : Souvent, ça va partir de sons provenant de mon synthétiseur que je vais transformer pour obtenir de nouveaux sons. Par exemple, je peux les passer sur du ruban cassette pour ajouter des intersections dans le son. Ainsi, ça peut me donner des idées pour choisir la direction. Sinon, je vais prendre ce même son et le faire traverser dans des haut-parleurs répartis dans des pièces différentes, des endroits, pour préenregistrer ce son. Je vais retravailler ce son jusqu’à ce qu’il se précise et trouve sa direction.

Je dirais que je crée plus des textures que des notes. La musique que je fais ce n’est pas vraiment accord-mélodie, je le vois plus comme un gros sentiment, une ambiance. Je travaille surtout à créer des textures intéressantes qui sont répétitives, mais qui ont des différences dans les micro-détails afin de maintenir l’attention de l’oreille. C’est ce que j’essaie de créer à la base, mais quand j’obtiens ces textures, je commence à ajouter d’autres sons par-dessus ou essayer de joindre la batterie.

PAN M 360 : Quelle est ta technique préférée lorsque tu retravailles les sons?

Etienne Mason : Ma technique préférée est de ralentir le son dans l’ordinateur ou sur du ruban cassette. Tu enregistres du son sur une cassette et que tu la fais jouer au ralenti, ça étire toutes les textures dans le son, ça amène chaque détail de l’avant. Ça diminue aussi la hauteur de la note, ce qui rend le tout plus enveloppant. À l’inverse, j’aime aussi faire jouer des textures plus rapidement dans un espace. Je prends ensuite ce son et je le ramène à sa vitesse originelle. Comme ça, j’exagère le son des bruits ambiants. Le son de la pièce est quand même à la vitesse normale et quand tu le ramènes à sa vraie vitesse, les sons ambiants sont doublés ou même quadruplés.

PAN M 360 : Que comporte ton équipement de production?

Etienne Mason : Je dirais que ça change tout le temps. Depuis quelques années, j’utilise beaucoup le synthétiseur modulaire. J’aime les bruits dans les endroits physiques donc je vais souvent partir d’un son du synthétiseur modulaire que je vais diffuser dans un haut-parleur situé dans une pièce et c’est à ce moment que je vais l’enregistrer pour capter la résonance de la pièce avant de travailler le tout dans l’ordinateur. Le son devient un peu plus réel que les sons provenant directement du synthétiseur. Il y a donc l’interprétation de l’endroit physique dans le son. Il peut y avoir des échos différents ou même des bruits ambiants de l’extérieur qui vont entrer, moi qui respire par exemple. Tout ça entre dans le son et ensuite je le traite avec l’ordinateur pour créer une texture. En somme, c’est tout simplement amener le son dans un espace réel pour le rendre plus vrai. C’est moins froid que le son direct d’un synthétiseur.

PAN M 360 : Tu conçois l’entièreté de tes chansons, combien de temps ça peut te prendre pour peaufiner une pièce à ton goût?

Etienne Mason : Je ne travaille pas tant par chanson. Quand je travaille sur un album ou un EP, je travaille sur l’entièreté de la chose en même temps. Je vois tout ça comme une grosse pièce. Ça peut me prendre plusieurs mois pour un album ou un EP, mais pour les trucs plus expérimentaux comme les vidéos que je mets en ligne, ça peut me prendre une ou deux heures.

PAN M 360 : Que voudrais-tu que les gens ressentent en écoutant ta musique?

Etienne Mason : Je pense que ça prête à libre interprétation. J’essaie, pour mes prestations, de faire de la musique qui enveloppe les gens afin qu’ils se sentent dans un espace pré-méditatif, qu’ils se sentent ailleurs du moins. Pour les albums que j’enregistre, j’utilise beaucoup l’enregistrement binaural, ça me permet de placer le son en 3D autour de la tête lorsque l’auditeur à des écouteurs. J’essaie vraiment qu’il y ait un environnement qui vient envelopper l’auditeur, comme si c’était de la réalité augmentée, mais avec le son. Pour l’émotion, je dirais peut-être la mélancolie et l’espoir.

PAN M 360 : Depuis quand fais-tu des concerts?

Etienne Mason : Avec mon projet personnel, j’en fais depuis 2016, mais je n’en ai pas fait beaucoup. C’est surtout dû au fait que j’ai beaucoup de difficulté à tout faire en même temps ou trouver le bon équipement pour jouer du synthétiseur et de la batterie en même temps. Cependant, je commence à m’en approcher. Je suis un peu stressé quand je fais des concerts, mais j’aime avoir le son réel dans une pièce avec des gens. Ça fait différent de juste tout seul chez moi devant mon ordinateur. Le stress vient surtout de l’organisation de la logistique. C’est vraiment un défi pour moi.

PAN M 360 : À quoi peut-on s’attendre de ton concert au festival MUTEK?

Etienne Mason : Ce sera surtout des pièces retravaillées de mes deux derniers albums avec des pièces du prochain qui n’est pas encore sorti. Donc, j’ai pris les pistes, je les ai retravaillées pour que ça fonctionne dans une machine. Mon arrangement pour le spectacle est génial! La batterie envoie des impulsions au synthétiseur pour déclencher des sons, ce qui fait que je peux improviser à la batterie, qui elle envoie de l’information au synthétiseur. Le synthétiseur génère du son et me permet en fin de compte d’interagir avec ce son produit par ce dernier. C’est comme une improvisation entre la batterie, le synthétiseur et moi.

PAN M 360 : Quels sont tes prochains projets?

Etienne Mason : Je vais sortir un album bientôt. J’ai déjà commencé à travailler sur le prochain. J’aimerais aussi aller à plus de résidences artistiques à l’international, vraiment n’importe où dans le monde. J’aime m’isoler dans un endroit qui fait partie de l’œuvre. Ça serait plaisant d’en faire un peu partout. J’essaie aussi de faire plus de musique pour le cinéma. D’ailleurs, je commence à travailler sur un film dans quelques semaines. Ça va être officiellement mon premier projet de film, mais j’aimerais vraiment en faire plus.

En juillet dernier, le DJ, producteur et ingénieur de son Mitch Oliver a fait paraître un nouvel EP, Exil. Ce dernier offre de la musique électronique atmosphérique qui s’inscrit dans la même veine que ce qu’il a offert jusqu’à maintenant, c’est-à-dire de la musique qui donne envie de danser jusqu’à la transe. Durant la pandémie, il a aussi mis sur pied la série Aurora, dans laquelle on le voit mixer sa musique dans des sites plus grandioses et insolites les uns que les autres et qui évquent chacun une des quatre saisons québécoises. Depuis le mois d’août, il s’est lancé dans une tournée le menant aux États-Unis tout en prenant part à quelques spectacles ici, notamment à Ciel en fête du Festival des Montgolfières, au Piknic Électronik ainsi qu’à Sutton.

C’est pourquoi PAN M 360 s’entretient avec Mitch Oliver.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui t’a conduit à la musique ?

Mitch Oliver: Depuis que je suis tout petit, j’ai une grande mémoire auditive et la musique a toujours été très importante dans ma vie. Le désir de partager des moments forts en émotions est au cœur de ma motivation derrière mon choix d’avoir choisi la musique comme carrière.

PAN M 360 : Comment es-tu devenu DJ?

Mitch Oliver: Principalement en organisant des partys universitaires et entre amis. Dans mon groupe d’ami, j’ai toujours été celui en charge de la musique dans nos soirées, celui qui avait la patience et l’envie de trouver les prochains hits avant tout le monde et les partager avec eux. Petit à petit, je me suis fait une réputation de mélomane jusqu’à l’université. J’ai alors décide de suivre une formation de DJ afin de m’occuper de la sélection musicale de mes soirées d’une façon plus professionnelle. Après quelques années à jouer dans les bars et les soirées universitaires organisées par mes amis et moi, je suis tombé en amour avec la deep house et la musique dite plus “underground”. C’est à ce moment que Mitch Oliver est né.

PAN M 360 : As-tu une formation particulière?

Mitch Oliver: Je suis CPA (comptable professionnel agréé) de formation, mais pour la musique, j’ai quitté le monde corporatif pour retourner à l’école à temps plein en 2018, soit à Musitechnic pour faire un AEC en production audio et musicale et ainsi devenir ingénieur du son.

PAN M 360 : Quel est ton processus de création?

Mich Oliver: Pas de façon spécifique, chaque projet à son propre processus. Je m’inspire beaucoup de ce qui me fait danser, de ce qui m’a fait vibrer musicalement à différentes étapes de ma vie. Cependant, à la base, j’aime tenter de m’assurer que chacune de mes pièces donne tout de suite l’impression à la personne qui l’écoute qu’elle arrive dans un lieu nouveau et inspirant. C’est ce que je cherche à créer quand je compose une nouvelle chanson. Je ne me donne pas trop de balises ou de restrictions car la créativité m’emporte un peu dans tous les sens et j’essaie au maximum de respecter ses impulsions.

PAN M 360 : Tu es un ex-skieur de haut niveau, dirais-tu que ce sport a une influence ou un impact sur ta manière de faire de la musique?

Mitch Oliver: Oui, c’est certain. Je pense que ce qui m’a le plus aidé, c’est la discipline personnelle et cette persévérance pour aller jusqu’au bout. Cependant, j’ai dû complètement changer ma mentalité sur la mesure du succès dans ce domaine vs celle d’un sport de haut niveau comme le ski. Avec la compétition de ski alpin, les courses sont chronométrées, donc il n’y a aucune ambiguïté sur la mesure du succès, le chrono ne ment jamais. En musique, le tout est tellement subjectif que ça peut devenir très frustrant de mesurer l’avancement ou le succès d’un projet ou même d’une carrière. Il n’y a pas toujours ou même rarement de cause à effet pour des résultats positifs ou négatifs. Il a donc fallu que j’apprenne à vivre avec toute cette incertitude, soit me concentrer sur les aspects que je contrôle et faire fi du reste.

PAN M 360 : Comment as-tu développé ton son?

Mitch Oliver: Par la découverte de la deep house, par l’amour de la musique organique qui touche mais qui peut aussi faire danser à tout moment de la journée. J’ai commencé par être attiré par la musique électronique au début des années 2010 avec l’émergence de l’EDM (electronic dance music). Cependant, après quelques années, j’ai trouvé que ce genre de musique ne se consommait qu’en situation de “party”, ou lors d’évènement à grand déploiement et qu’elle devenait rapidement épuisante à l’écoute sur longue durée. J’ai par la suite découvert la deep house qui rassemblait l’énergie et la base de l’électro mélangé avec une touche plus relax, apaisante, presque méditative. Le genre de musique qui s’écoute à toute heure de la journée, et ça m’a beaucoup parlé. Lorsque je me suis mis à avoir de plus en plus de gigs, j’ai continué à préciser mon “son” tout en gardant une ouverture d’esprit afin de m’adapter musicalement à mon audience. Pour ce qui est de mes productions musicales, je cherche toujours à combiner la musique acoustique comportant des éléments organiques à l’énergie et l’effet envoûtant de la house. Ayant beaucoup écouté de jazz, funk, pop et hip-hop, j’essaie aussi de m’inspirer de ces genres dans mes compositions. J’essaie de comprendre pourquoi j’aime une chanson en particulier et je m’inspire de ce qui y a été accompli pour qu’elle soit aussi mémorable.

PAN M 360 : Peux-tu me parler de ta série Aurora? Comment l’idée t’est-elle venue, ce que c’est, comment l’as-tu aménagée ?

Mitch Oliver: Aurora, c’est ma réponse au livestream. Trouver une façon de présenter mon univers musical et un peu plus personnel avec un projet qui resterait intemporel, valable après la pandémie. Jouer devant un écran vert sans avoir l’énergie des gens devant moi pour me nourrir me semblait impossible, j’ai donc voulu trouver une autre façon de rester “pertinent” pendant l’année 2020-2021 qui fut désastreuse pour mon industrie. La réception fut franchement vraiment impressionnante, c’est vraiment flatteur.

PAN M 360 : Tu as acquis une renommée internationale en tant que DJ, peux-tu identifier une expérience marquante pour toi sur scène ?

Mitch Oliver: Très difficile d’en choisir qu’une seule, mais c’est certain que d’avoir eu la chance de jouer au festival SXM dans les Caraïbes à St-Martin, ce fut toute une expérience. Sinon, mon club préféré à date est au Do Not Sit à Miami, où la foule est hyper accueillante et vraiment connaisseuse, ce qui rend l’expérience vraiment super.

PAN M 360 : Tu as lancé l’EP Exil en juillet dernier, comment l’as-tu créé ? 

Mitch Oliver: La production musicale est un long processus, et ce projet a exigé beaucoup de temps avant que je puisse sentir qu’il était 100% à mon goût. J’ai commencé à travailler sur EXIL, le morceau phare de l’EP, en mai 2020, en plein cœur de la pandémie. Cependant, après quelques mois de sessions studio très créatives, je suis tombé dans le bloc de l’écrivain et n’ai repris le projet qu’après une longue pause. J’ai alors commencé à concentrer mon attention sur la création d’une œuvre qui s’approcherait le plus possible de la musique que je jouerais dans mes DJ sets. Ça m’a donné envie de la partager avec les gens, sur une piste de danse. J’ai joué avec de nouveaux plug-ins qui évoquent un vieux synthé analogique et j’ai commencé à vraiment ressentir la direction que devait prendre l’EP. J’adore surprendre le public quand je suis DJ, donc je voulais que les 3 morceaux offrent des paysages sonores imprévisibles et étonnants qui seraient chacun assez distincts pour me permettre de les jouer à des moments très différents, tout en ayant l’impression qu’ils appartiennent à une seule histoire.

PAN M 360 : Sur la première pièce de ton récent EP, Exil, on peut entendre la voix aérienne de Téa Verdene. Pourquoi avoir décidé d’ajouter des paroles à cette pièce?

Mitch Oliver : Pendant plusieurs mois, Exil était une pièce que je n’arrivais pas à finir. Je sentais que la chanson était spéciale et allait chercher les émotions que je voulais représenter, mais je n’arrivais pas à trouver l’élément final qui allait faire que la pièce allait vraiment prendre vie. Lorsque j’ai eu la chance de rencontrer Téa, je me suis que c’était la meilleure occasion de faire revivre ce projet en espérant lui donner le coup de pouce qu’elle manquait. Sa voix aérienne s’est tellement bien agencée à la noirceur du reste des éléments du morceau que j’ai tout de suite senti que c’était l’ingrédient qu’il manquait pour compléter l’histoire que j’avais envie de raconter avec cette chanson.

PAN M 360 : Comment as-tu rencontré Téa Verdene?

Mitch Oliver: L’histoire de ma rencontre avec Téa est absolument incroyable. La nature fait parfois bien les choses, et c’est un très bel exemple. Les parents de Téa viennent à mes spectacles à Montréal depuis 2017 et sont depuis de grands supporters de mon travail. Ce sont de grands connaisseurs de musique et sont allés au festival Burning Man plus de 10 fois. J’ai joué à certaines de leurs superbes soirées privées et, à un moment donné à l’automne de l’année dernière, la mère de Téa m’a appelé pour parler de sa fille qui est une chanteuse et pianiste de formation classique. De fil en aiguille, j’ai fait la connaissance de Téa chez eux et nous nous sommes connectés très rapidement. Le reste appartient à l’histoire 😉

PAN M 360 : Qu’est-ce qui t’attend au cours de l’année à venir?

Mitch Oliver: Pour ma nouvelle musique, j’ai quelques sorties avant la fin de l’année sur des labels dont je suis un grand fan et un tas d’autres musiques qui sont en préparation en ce moment, bientôt terminées. Cependant, avant de pouvoir les finir, je vais faire le plein d’énergie pour me connecter avec les gens à travers la musique, car ma tournée américaine en août me mènera à San Diego, New York et Miami. Il semble que ce sera une fin d’été très chargée et j’en suis très reconnaissant.

Originaire de Toronto, Uproot Andy (Andy Gillis) est un jeune producteur/dj très actif sur la scène tropicale de New York.  Au milieu de la précédente décennie, il s’est lié d’amitié avec Pierre Kwenders et a amorcé une collaboration régulière avec le beatmaker et chanteur montréalais aux racines congolaises. Inspirés d’un voyage récent à Kinshasa, deux nouveaux morceaux de leur cru sont sortis cette semaine et seront joués le dimanche 22 août au festival Mural à Montréal, DJ set de 18h à 23h, également avec San Farafina, Jelz et AKAntu, collaborateurs réguliers de Moonshine.

PAN M 360 : Pourriez-vous d’abord nous raconter l’histoire de votre amitié et de votre collaboration artistique ?

Uproot Andy : Pierre et moi sommes venus jouer ensemble pour les soirées Moonshine et autres à Montréal.  Nous sommes devenus amis et j’ai pris l’habitude de rester chez Pierre quand je viens à Montréal.  Chez lui, nous avons  commencé à travailler ensemble sur des beats, des chansons et des remixes – par exemple, j’ai été impliqué partiellement dans le dernier album de Pierre. Ainsi, nous avons fait de la musique chez Pierre, nous y cuisinions, puis nous traînions en ville. Pierre est également venu se produire chez moi à New York, où je suis installé. Nous avons commencé à collaborer comme ça, et depuis, nous nous retrouvons dans différents endroits et faisons de la musique où que nous soyons. 

PAN M 360 : Ce projet le plus récent a été réalisé pendant le confinement. Comment cela s’est-il passé ?

Uproot Andy : Oui, avec la pandémie, beaucoup de choses ont changé, nous avons d’ailleurs dû échanger nos informations en ligne afin de construire les nouvelles chansons. Nous étions chacun pris à la maison et, pour moi, cela a changé ma façon de produire de la musique. En cela, je signifie que les formes de musique pop qui sont vraiment courtes, qui vont rapidement aux accroches, cela avait beaucoup moins de sens parce que les choses ont ralenti. Alors j’ai eu envie de faire de la musique avec une approche nécessitant plus de patience et de profondeur. Aussi, une approche plus émotionnelle et plus mélodique. Les deux chansons de cet EP, Ofele et Baluka, reflètent ce besoin de développer la musique plus longuement.

PAN M 360 : Musicalement, quel est le territoire commun entre Pierre et Andy ?

Uproot Andy : Nous avons des goûts et des influences similaires, même si nous avons des origines différentes. Je pense que nous travaillons très bien ensemble. Je sais qu’il comprendra mes suggestions.  Donc je fais des trucs, je les lui envoie, puis il m’envoie son travail et ainsi de suite.

PAN M 360 : Parlons de cette récente phase de création :

Pierre Kwenders : Le single Ofele est une chanson amapiano, l’amapiano est un style de musique sud-africain. Andy et moi sommes fans de ce style qui est devenu un son très branché en Afrique, et c’était déjà le cas avant la pandémie. D’ailleurs, nous jouons régulièrement ce style lors de nos soirées Moonshine. C’est pourquoi Andy et moi avons voulu nous amuser autour du beat amapiano. Le texte? Ofele signifie gratuit. Pourquoi ? Sans vouloir être clairement politique, le message de la chanson est une ombre jetée aux politiciens qui promettent aux citoyens des services gratuits qui ne se réalisent jamais. C’est aussi un message d’espoir : malgré ces fausses promesses, les citoyens ordinaires continuent à avancer.

Uproot Andy : Il faut dire aussi que l’amapiano est un style conçu pour les clubs; les chansons sont très longues, il faut du temps pour s’y mettre. Donc il s’adapte aussi à la maison, il s’est senti vraiment bien pendant l’année dernière parce que c’est un style qui exige une certaine patience chez ses concepteurs. Cela explique peut-être pourquoi c’est devenu si populaire pendant la pandémie; vous pouvez rester chez vous, vous plonger dans ces grooves et aller un peu plus loin en vous-même. Cette musique sud-africaine est aussi devenue très populaire au Congo et au Nigeria. Au fur et à mesure qu’elle se répand, elle se plie aux styles de musique locaux.

PAN M 360 : Autres projets de collaboration dans un avenir proche ? 

Pierre Kwenders : L’avenir est plein de surprises ! Beaucoup de choses sont à venir et c’est tout ce que nous pouvons dire. Tout d’abord, nous allons jouer ces chansons et quelques autres ensemble au Mural festival le 22. Andy et moi-même présenterons cet EP aux gens. Nous serons en plein air et ça commencera à 18 heures. Ne soyez pas en retard !

Le Climatologue, c’est le déploiement de 4 albums conçus au gré des saisons, c’est une véritable fresque pianistique signée Mathieu Bourret.

Musicien éduqué à l’école classique depuis son plus jeune âge, le pianiste a pris un autre chemin: aujourd’hui, il se donne corps et âme dans l’improvisation avec un vrai souci de mélodiste, ce qui n’est pas sans plaire à un vaste public potentiel.

Conscient que le style néo-classique s’est acquis une place importante dans le milieu musical au cours des dernières années, notamment grâce à plusieurs artistes québécois, Mathieu Bourret y souhaite une plus grande place réservée à l’improvisation..

Il en discute avec PAN M 360.

PAN M 360 : D’où vient l’idée du projet Le Climatologue?

Mathieu Bourret : C’est un peu cocasse, mais le projet est arrivé à un moment où j’avais l’habitude d’improviser au piano. Alors que ma conjointe s’occupait des enfants, je me suis installé au piano et la tension dans la maison a diminué. C’est souvent ce qui se produit, tout dépendant de ce que je joue. Un jour, ma blonde m’a simplement dit que j’étais comme un climatologue et je ne comprenais pas trop pourquoi elle me décrivait ainsi. Elle m’explique que, selon elle, j’avais un effet sur le climat interne des gens et le climat externe de la maison. En quelque sorte, ma musique avait un impact sur l’environnement dans lequel je jouais. C’est ensuite devenu une blague quotidienne et en fin de compte, c’est devenu le nom du projet. Ce n’est même pas venu de moi, c’est d’une anecdote anodine de tous les jours et par la suite, j’ai continué à composer et m’investir dans la création pour réaliser ce que je composais avait aussi un immense impact sur moi aussi. C’est très thérapeutique pour moi. À force de jouer en public et à force de jouer un peu partout, ça m’a confirmé que ma musique pouvait apaiser les autres. Je dis ça très modestement parce que c’est mon entourage qui me le dit, ce n’est pas moi qui le pense.

PAN M 360 : Et comment êtes-vous arrivé à vous constituer une équipe pour faire le projet?

Mathieu Bourret : C’est vraiment un projet de vie. J’avais ce projet en tête depuis toujours, mais pour se lancer dans une telle aventure, il faut vraiment être dans une zone de vulnérabilité et d’authenticité totale. Je te dirais qu’avant, je n’étais pas prêt à ça. Je ne peux pas composer de la musique instrumentale et la jouer seul sans être complètement connecté à ma vulnérabilité. J’ai rencontré ma conjointe Véronique Boucher, qui est ensuite devenue ma gérante, et elle m’a amené à accepter cette vulnérabilité. C’est tellement épuré ce que je fais que ça ne peut pas être autre chose que m’ouvrir au public. Donc, même si je n’avais pas été prêt à ce moment-là à m’exposer comme ça, grâce à elle, j’ai pu franchir cette étape. Elle m’a aussi dit que j’avais le potentiel et m’a encouragé à en discuter avec toute l’équipe. Au départ, c’était uniquement elle et moi. J’étais à mon piano et elle croyait en moi. Par la suite, nous avons tranquillement conçu le concept de quatre albums en un an qui suivent le fil des saisons.  Je ne suis pas le premier à faire ça, Vivaldi l’a fait il y a très longtemps.

PAN M 360 : Joues-tu d’autres instruments? Explique-moi pourquoi le piano est ton instrument de prédilection.

Mathieu Bourret : C’est une relation amour-haine. En résumé, j’ai perdu un cousin par le suicide quand j’avais 10 ans. À cette époque, je n’étais pas outillé pour exprimer mes émotions. J’ai réussi à trouver un moyen de le faire par le piano et l’improvisation afin d’éviter de sombrer dans la tristesse. J’y ai consacré beaucoup de temps, je passais des nuits à improviser. Je m’enfermais dans ma chambre et je préférais improviser au piano plutôt que de jouer à des jeux vidéo. Petit à petit, j’ai trouvé ma plume, mon essence. Je me suis tellement investi dans cet instrument que je n’ai vraiment pas eu l’énergie de la mettre ailleurs. Même si l’on ne sait pas en jouer, il nous donne ce qu’on a envie de ressentir. C’est très réceptif comme instrument. Ça a commencé comme ça, mais évidemment j’ai fait mon baccalauréat à l’Université de Montréal en piano classique. J’ai aussi joué de la trompette pendant 5 ans. J’ai exploré un peu tous les instruments, mais il n’y a pas un instrument qui se rapproche de la sensibilité que je veux entendre lorsque je joue. Cet instrument répond à mes besoins.

PAN M 360 : Quels ont été les défis auxquels tu as dû faire face pendant la création de tes 4 mini albums?

Mathieu Bourret : Il y en a eu vraiment beaucoup. Je dirais la couleur pour chacun des albums. En partant, en trouvant un concept de 4 albums sur les quatre saisons, il fallait que chacun des albums ait une touche de la saison et qui se distingue l’un par rapport à l’autre. Par exemple, il fallait que l’album d’hiver soit un peu rétrospectif, froid, minimaliste. J’ai essayé de garder cet univers le plus clair possible. Par contre, le plus gros défi a été la rapidité à laquelle je devais composer les pièces. J’avais un mois entre chaque album pour composer, parce que je devais l’avoir fini au moins deux mois avant. C’est assez intense. Donc, il faut toujours être un pas en avant sur celui qui s’en vient. Je finissais un album et je n’avais pas le temps de profiter du moment présent qu’il fallait que je réalise le prochain. L’échéancier, les dates limites à cause des subventions et rester zen sur la création ont été mes plus gros défis.

PAN M 360 : Es-tu habitué à travailler aussi rapidement?

Mathieu Bourret : Je pense que j’ai aimé ça. Ça a été un gros défi parce que tout était nouveau. On a appris les rouages du métier en un an. On s’est servi de la pandémie pour rebondir, mais je dirais que cette manière de composer avec des contraintes de temps entre autres, ça me va vraiment bien! J’aime ça, ça m’encadre. Ça ne m’a pas du tout dérangé.

PAN M 360 : Y a-t-il un album que tu préfères plus particulièrement?

Mathieu Bourret : Mon coup de cœur dans mes albums, sur lequel j’ai eu le plus de facilité à composer, est Taïga, le deuxième, celui d’hiver. Toutes les conditions étaient propices à m’inspirer. J’ai composé cet album en entier dans un chalet. C’est facile de s’imaginer le lac un peu gelé avec le début de l’hiver, un petit foyer à mes côtés. C’étaient les conditions parfaites et mes pièces ont été composées d’un coup. C’est celui dont je suis le plus fier. Sinon, Pamplemousse, celui que je viens tout juste de sortir, me ressemble beaucoup aussi.  Ce sont mes deux côtés; mon côté plus sombre et froid de Taïga et le côté un peu plus lumineux de Pamplemousse. Ça reste mon univers, je ne suis pas dans les rigaudons. Je demeure tout de même dans ma musique minimaliste instrumentale néo-classique. Ces deux albums sont ceux dont j’ai fait le plus de recherches de sons, j’ai compris un peu plus mon style à travers ces deux albums.

PAN M 360 : Les pièces de ton projet sont-elles toutes des improvisations?

Mathieu Bourret : On a tous une façon différente de composer. La mienne commence vraiment par de l’improvisation spontanée, ce qui veut dire que je ne me connecte à rien d’autre que la spontanéité. Je m’installe au piano et c’est à ce moment que la magie se crée. Il y a donc beaucoup d’heures d’improvisation et je sélectionne par la suite ce que je préfère. Sur les 23 pièces de mon projet, 90% ont été des «one shot» que j’ai peaufinés avec le temps. Et sur ces mêmes pièces, il y en a deux que j’ai laissées telle quelle – Blanc de mémoire et Lanterne. Ce sont deux pièces que j’ai faites du premier coup que j’ai enregistrées et elles contiennent des petits artéfacts sonores. Je ne les ai pas retravaillées parce que je considérais que je ne pouvais pas faire mieux que cette fois. Ça commence tout le temps par de l’improvisation et c’est peaufiné avec le temps.

https://mathieubourret.bandcamp.com/track/blanc-de-m-moire

PAN M 360 : La chanson Le Cactus est celle qui, selon moi, se démarque le plus. On vient rechercher des sons un peu plus complexes qui semblent provenir d’autres instruments. Peux-tu m’en expliquer le processus de création ?

Mathieu Bourret : C’est très drôle parce que ma tante m’a appelé ce matin pour me dire qu’elle a écouté mon album et elle était convaincue que cette pièce venait d’un autre artiste. Elle m’a appelé pour me demander s’il y avait seulement 6 chansons sur mon album alors qu’il y en a 8. La chanson Le Cactus est un peu particulière parce qu’en fait, c’est seulement du piano. Il n’y a absolument aucun autre instrument. J’ai tenté de travailler avec toutes les variantes que le piano peut offrir. Par exemple, étouffer les cordes avec ma main gauche et de jouer avec ma main droite, ce qui fait ressortir le côté plus percussif du piano. J’ai aussi utilisé la répétition, avec cette pièce que j’ai composée dans le but de ne pas me prendre au sérieux. Je me suis assis à mon piano, il y avait un cactus dessus et je me suis tout simplement questionné sur la façon dont je pouvais faire pour que ça sonne comme un cactus. J’ai fait de mon mieux et ça a donné la pièce. Ce n’est pas plus compliqué que ça.

PAN M 360 : Que retiens-tu de cette expérience de produire 4 albums sous un même projet?

Mathieu Bourret : Bonne question! Je ne sais pas si j’ai envie de refaire un tel projet prochainement puisque c’est beaucoup de travail ainsi que devoir composer avec des contraintes tout au long du projet, je ne pense pas que je voudrais être toujours dans cette situation, même si ça peut être agréable. J’ai envie de créer en toute liberté. Ça m’a donné la confiance de composer des pièces rapidement avec des contraintes, ce qui est intéressant sur l’estime personnelle en lien avec la création. Le côté plus négatif c’est la gestion du temps. J’ai du mal à gérer la notion du temps quand je compose, donc quand on me dit de remettre un produit à une date précise, ça me demande un effort supplémentaire. Sinon, j’en garde de bons souvenirs de ce projet.

PAN M 360 : Tu fais partie d’un projet avec la municipalité de Blainville, peux-tu en expliquer le concept?

Mathieu Bourret : C’est arrivé entre deux albums. Ce sont 123 minutes de musique. Origine : consultation-création, qui est ma gérance, a proposé à la Ville de Blainville un projet de sentiers musicaux. Les gens se rendent dans les sentiers des parcs de la Ville, qui comptent 6 parcs avec une vingtaine de sentiers. Chacun des sentiers a maintenant une musique sur mesure. Les gens arrivent avec leur téléphone, scannent le code QR, mettent leurs écouteurs et marchent sur ma musique. Ça a été vraiment un gros projet, ce sont beaucoup de minutes de musique! Ce n’est pas seulement du piano, on a travaillé avec des arrangeurs et des cordes. J’encourage tout le monde à aller voir ça, c’est vraiment formidable!

PAN M 360 : Quels sont tes prochains projets?

Mathieu Bourret : On travaille sur une compilation des quatre albums parce qu’on vient tout juste de monter mon spectacle au Théâtre Gilles-Vigneault. On a monté un spectacle à la suite de l’obtention d’une bourse du CALQ donc on est vraiment très contents. Le spectacle est clé en main, on peut maintenant se produire partout. On est en train de bouquer le spectacle et donc on travaille énormément là-dessus présentement. Et pour ça, on a décidé de faire un album compilation des quatre EP qu’on a fait dans l’année. Au lieu d’avoir quatre mini-albums en main, les gens vont pouvoir se procurer Le Climatologue, qui est l’album complet contenant toutes les pièces. On veut le sortir le 10 septembre. On trouvait ça plus simple afin d’éviter de trop éparpiller. Le concept des quatre saisons est tout de même présent dans l’album!

PAN M 360 : Désires-tu ajouter quelque chose dont nous n’avons pas discuté?

Mathieu Bourret : Je trouve important de miser sur l’improvisation parce qu’on est chanceux au Québec d’avoir des artistes incroyables qui ont ouvert des portes sur la musique néo-classique instrumentale, dont Alexandra Stréliski, Jean-Michel Blais, etc. C’est formidable, ce sont de magnifiques compositions. Cependant, ce que je peux apporter à l’univers musical c’est le côté improvisation, parce qu’en spectacle, c’est vraiment ça qui se passe. J’improvise, je fais venir des gens sur scène, quand la pandémie cessera, ils me donnent des notes et je compose avec ces dernières. J’ai vraiment  ce souci de démocratiser l’improvisation et de le rendre accessible à tous parce que c’est littéralement ce qui m’a sauvé la vie. C’est vraiment ça qui m’a amené à composer et si ça peut ouvrir des horizons à certaines personnes. J’espère que ça les aidera.

Le nom de la région du Nunavik (ᓄᓇᕕᒃ) signifie « la grande terre » dans le dialecte inuktitut des inuits qui occupent cette région depuis plus de 4 000 ans. Les nouveaux paysages sonores vaporeux de l’EP Desire Forever du groupe montréalais le vaisseau d’or sont à l’image de cette région aux terres glaciales et forestières, encore figées dans le temps car uniquement accessibles par voie aérienne. Un court-métrage tourné entre ciel et terre accompagne cet EP avec une séquence filmée lors d’un voyage au Nunavik du cinéaste et libraire Farid Kassouf, qui a également récemment mis en image les mots de la poétesse ilnue Marie-Andrée Gill.

PAN M 360 s’est entretenu avec les deux guitaristes Étienne Thibeault et Gabriel Vallée pour explorer ce nouvel horizon aventureux que cet EP dessine au loin pour le vaisseau d’or.

PAN M 360 : On sent que les images filmées par Farid Kassouf sont très intimement liées aux chansons du nouvel EP Desire Forever. Qu’est ce qui vous a donné envie de choisir ces images aériennes du grand nord?

Gabriel Vallée : Lorsque l’on a enregistré les sessions initiales à CJLO, on voulait les filmer avec Farid pour voir ce que ça pouvait donner. Finalement, il a sorti ces images qu’il avait filmées quelques années auparavant. Il est allé quelques fois au Nunavik pour son travail. Le plan de cette séquence était de la même longueur que l’enregistrement. Il est toujours en train de ramasser du stock et attend les bonnes occasions pour l’associer à quelque chose.

Étienne Thibeault : Les images et la musique se sont naturellement associées. C’est fou à quel point les deux fonctionnent ensemble. Elles ajoutent une autre dimension que nous n’avions pas vu à la base et les deux sont maintenant indissociables. Même le artwork a été fait avec les images du film.

PAN M 360 : Votre musique se construit sur la longueur avec un monde sonore qui se développe comme des immenses espaces aérés. Qu’est ce qui vous pousse à créer ces vastes paysages sonores?

Gabriel Vallée : C’est un reflet de l’évasion qu’on recherche à travers la pratique. On dirait que les connexions se font autrement dans ces moments là. Olivier Lefebvre (farsifa, synthétiseur modulaire, catalyseur), un autre membre du groupe, dit souvent que lorsqu’il vient pratiquer, cela lui permet de tout oublier. C’est comme laisser la place aux petits mondes intérieurs.

Etienne Thibeault : Notre musique évolue en laissant les choses se déposer. On peut jammer la même séquence d’accords pendant 20 minutes pour trouver précisément ce qu’on aime. On fait nos recherches de plus en plus dans ce sens là. On explore et on découvre notre musique en la jouant. C’est sûrement ce qui donne ce sentiment d’espace.

Gabriel Vallée : On a mis deux ans à sortir trois chansons (rire). C’est ça notre état d’esprit, c’est comme s’élancer dans l’univers.

PAN M 360 : Dans l’ensemble, l’EP donne le même sentiment d’infini et de bliss que la chanson Walkin’ with Jesus de Spacemen 3. Comment voyez vous cette quête intérieure d’infini?

Étienne Thibeault : Spacemen 3 est une très grande influence pour nous. J’ai écouté cette chanson tous les matins pendant plusieurs années. La longueur de la chanson correspondait exactement à la distance entre mon école et mon appartement. Avant même que le vaisseau d’or n’existe, Gabriel m’avait fait découvrir Spacemen 3 et on parlait justement de ne jouer qu’une note ou deux pendant 20 minutes. Depuis l’origine, ce qu’on fait est beaucoup construit autour de ces concepts-là. Il y a quelque chose de cérémonial et de méditatif.

Gabriel Vallée : Cette chanson est faite comme une répétition avec uniquement deux chords. On peut aussi bien la faire durer 35 minutes ou l’écouter 30 fois pendant une ride en voiture. Elle est faite comme un mantra. Ils étaient influencés par des compositeurs d’avant-garde qui eux étaient inspirés par la musique indienne, comme les ragas, qui est très reliée à la méditation et la spiritualité. Il s’agit clairement d’une recherche intérieure. Lorsqu’un drone joue pendant 30 minutes, je ne peux pas croire qu’on puisse penser activement à tout ce qu’il se passe sur l’instrument pendant ce temps-là. C’est clairement relié à un état méditatif.

PAN M 360 : Le premier morceau Desire Forever est un titre improvisé durant la session enregistrée à CJLO. Pourquoi avoir décidé de le conserver?

Étienne Thibeault : Ça faisait longtemps qu’on improvisait et jammait dans cette forme. Elle fait vraiment une scission avec ce qu’on a pu enregistré avant. Je suis content qu’on ait gardé cette pièce là, c’était comme une partie du son du groupe qu’on arrivait à capter live et qu’on ne retrouvait pas dans les enregistrements. Je trouve qu’elle fait une belle pièce d’ouverture ambient.

Gabriel Vallée : Le but est d’essayer de capturer la magie et de capter LE moment. Quand tu enregistres live, tu te dis que tu veux faire deux prises maximum par exemple. Tu fais un morceau qui n’existe pas encore et qui n’est pas arrangé ou complété d’avance. C’est un ressenti. C’est comme ça qu’on aime enregistrer, pour capter une émotion.

Étienne Thibeault : On peut même jouer avec les « erreurs accidentelles ». Tu les réécoutes et elles font partie de la musique. 

Gabriel Vallée : La manière dont elle a été produite l’a faite exister aussi. On l’avait déjà jouée quelquefois, notamment à la SAT, on l’avait dans nos têtes. Mais Collin l’a fait exister. 

PAN M 360 : Qu’est ce que le travail de mixage de Collin Hegna a ajouté à vos morceaux?

Étienne Thibeault : Il s’est amusé à passer les tracks dans des effets. Par exemple, la drum machine est passée dans une ampli avec de la grosse réverbération. Ça a amené beaucoup d’espace à la musique. 

Gabriel Vallée : C’était la première fois que quelqu’un comme lui, qu’on ne connaît pas personnellement mais qu’on admire, travaille sur notre musique. On lui a fait confiance et on voulait avoir ce dialogue. Dans le processus, cette relation là est vraiment hot. Après 5 minutes de discussions, il avait compris comment on voulait que ça sonne. L’univers des possibles qu’il avait à offrir était intéressant. 

PAN M 360 : Vous citez le réalisateur russe Andrei Tarkovsky comme référence au processus de création de cet EP, avec son style de cinéma contemplatif voire mystique. Comment vous a-t-il influencé?

Gabriel Vallée : Durant une période de recherche et d’exploration, écouter un film est comme un processus d’absorption et d’évasion. Son travail esthétique est assez poussé et complet par rapport aux images et aux sons, comme les films Solaris et Mirror.

Étienne Thibeault : Son travail se développe lentement. J’aime quand la musique plante un décor. On se retrouve à ne plus savoir si elle joue depuis 3 minutes ou 15 minutes. On aime beaucoup explorer ces zones-là. Le cinéma contemplatif donne aussi le temps au spectateur de faire un voyage et de réfléchir dans cet univers-là. 

Gabriel Vallée : La cinéaste belge Chantal Akerman parlait beaucoup de ce processus là de vouloir jouer avec le temps. Pendant une entrevue, elle parle de savoir quand est ce qu’un plan fixe est trop long ou pas, et finalement elle préfère le laisser aller un peu plus. Je trouve ça fou de pouvoir jouer avec la perception et c’est ce qui nous influence.

PAN M 360 : Dans son livre Le Temps scellé : De l’Enfance d’Ivan au Sacrifice, Tarkosky écrit « La fonction de l’art est de préparer l’homme à sa mort, de labourer et d’irriguer son âme, et de la rendre capable de se retourner vers le bien ». Comment est ce que vous voyez cette citation par rapport à votre travail?

Gabriel Vallée : Il est très philosophe. On pourrait voir ça comme se pratiquer à voir la beauté dans l’acceptation.

PAN M 360 : En près de 10 ans d’existence, vous en êtes avec Desire Forever à votre 5ème EP. Toujours pas d’album en vue?

Étienne Thibeault : Il faut voir combien de chansons sont prêtes lorsqu’on arrive au studio la prochaine fois. On pense à un 45 tours.

Gabriel Vallée : Pour le prochain, on rapetisse. On ne veut pas se précipiter. On va plutôt miser sur la compilation posthume de 12 EP (rire).

Crédit photo : Farid Kassouf

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Il semble parfois plus facile de souligner la douleur, la souffrance et la violence qu’on vécu les peuples autochtones que de mettre leurs réussites de l’avant. Et tout cela n’a fait que prendre de l’ampleur au cours de la dernière année. Samian, lui, n’a pas choisi de répondre avec agressivité, mais avec toute la force tranquille qui l’habite.

Il choisit plutôt de s’exprimer en anishinabe dans la plupart de ses nouvelles chansons. Il y parle de résilience autochtone, de la générosité de son peuple, de ses chants et danses. Il se plonge aussi dans l’avenir avec un souci pour les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants des Premières Nations. 

Bien que Samian soit actif sur la scène artistique depuis maintenant quinze ans, il ne cesse de tenter de se réinventer. Son cinquième opus à ce jour, Nikamo, ne fait pas exception à ce modus operandi. 

Originaire de Pikogan en Abitibi-Témiscamingue, Samian a pour langue maternelle le français. Issu de communautés où la transmission des savoirs se fait via la tradition  orale, il apprend l’algonquin par sa grand-mère maternelle. Comme pour nous inviter à en apprendre plus sur son peuple, l’entièreté de Nikamo est chantée en anishinabe, donnant ainsi une autre dimension, une autre couleur à sa voix.  

Il n’y a que la poignante Génocide qui est chantée en français, une production de Mark Globe. Pour ce qui est de la réalisation générale de l’album, elle est aussi colorée que le chant. 

Assurément, Samian a tourné la pandémie à son avantage en travaillant avec des beatmakers situés aux quatre coins du monde, donnant ainsi des chansons variées et empreintes d’un air mystique. Nikamo ouvre les yeux et les oreilles. Du reggae à l’afro-pop, il y en a pour tous les goûts! 

Et pour les récalcitrants embêtés par la barrière du langage… rappelons-leur que nous sommes en 2021. De nombreuses ressources sont à notre disposition pour en apprendre plus sur cette magnifique culture. Armez-vous d’un dictionnaire français-algonquin, ou encore d’une application sur votre téléphone intelligent ! Fermez vos yeux et  écoutez ce que Samian et toute sa communauté tentent de nous raconter.  PAN M 360 l’a rencontré, il nous en cause davantage. 

PAN M 360 : Nikamo, ton cinquième et tout dernier projet, sera sur toutes les plateformes à compter du 6 août prochain. Tu y parles de plusieurs enjeux politiques, de ton besoin d’écrire, de la résilience de la jeunesse et surtout, du sentiment d’injustice que ressentent les personnes autochtones. Nécessité de mettre au monde ce dernier opus ? 

Samian : C’est arrivé au tout début de la pandémie. J’anime une série documentaire intitulée  En marge du monde, et tous les tournages prévus ont été annulés. J’ai alors écrit la chanson Nikamo, qui se trouve sur l’album, et j’ai réalisé que c’était la toute première chanson en algonquin que j’écrivais. Et c’est comme ça que l’idée est née finalement ; si je peux écrire une chanson… Pourquoi pas un album complet ? Finalement, j’ai non seulement fait ça, mais j’ai également construit mon propre studio d’enregistrement, j’ai fondé ma propre maison de disques… Tout ça est Nikamo

PAN M 360 : Dans une entrevue accordée il y a quelque temps, tu as précisé que le français est ta langue maternelle, et non l’anishinabe. À part la chanson Génocide où tu chantes en français, l’entièreté de Nikamo est en algonquin. Pourquoi avoir pris cette décision ? 

Samian : C’était maintenant ou jamais. Je veux dire, cela fait quinze ans que je fais de la musique, c’est mon cinquième album… Je n’ai pas le choix de me réinventer. Et c’est cela le plus ironique ; je ne veux pas me répéter mais j’ai l’impression de toujours dire les mêmes choses… Parce que l’actualité le fais en sorte. Par exemple, j’ai sorti la chanson Génocide l’année passée pour donner suite aux évènements avec Joyce Echaquan et je n’ai pas eu le choix de la mettre sur l’album après l’horrible nouvelle des pensionnats; tout ça faisait beaucoup trop de sens ! Et aussi, je viens d’une culture de transmission orale, il existe des dictionnaires algonquins, il existe même des applications où l’on peut apprendre différents mots… Je trouve quand même très pertinent et important d’offrir un genre de référent sonore ! 

PAN M 360 : Comment  la production de l’album s’est-elle déroulée ? 

Samian : J’ai collaboré avec beaucoup de beatmakers ! La pandémie a quand même fait que tout le monde travaillait de son studio. Alors pour la première fois, je n’avais pas à aller à Ottawa ou à Montréal pour enregistrer. J’ai donc contacté des artistes du Costa Rica, du Nigéria, de l’Allemagne, du Royaume-Uni… Donc chacun pouvait m’envoyer les fichiers alors que les envoyais pour le mixage et le mastering et on me renvoyait le produit final. Tout ça a créé une collaboration… pandémique je dirais ? On a donc découvert qu’il était possible de travailler de cette façon. Et vu que les frontières ont disparu, c’est pour çon entend des morceaux plus reggae, d’autres plus afro-pop… Ça a donné quelque chose de diversifié et spécial. 

PAN M 360 : Tu as sorti un vidéoclip pour accompagner la chanson Ishkodè, chanson que tu dédies aux victimes et survivant.e.s des pensionnats autochtones à la suite des découvertes des dépouilles retrouvées. Tu y chantes « Je vois maintenant que ce qui m’est arrivé est important ». Que veux-tu dire ? 

Samian : Je parle du ‘’nous’’, finalement. Aujourd’hui, nous sommes capables de voir ce qui nous est arrivé. Cela fait quinze ans que j’ai l’impression de me répéter incessamment, mais cela fait bien plus longtemps que les survivant.e.s des pensionnats essaient de dire quelque chose. Et on ne les écoute toujours pas. Avec tout ce qui s’est passé cette année dans l’actualité, les gens ont fini par réaliser l’ampleur de tout ça. Et pour le vidéoclip, je voulais que les gens voient la beauté de notre culture. Je voulais qu’ils voient les visages des enfants, des petits-enfants, les couleurs… 

PAN M 360 : Tu es plein d’espoir ou plutôt fatigué de la dernière année ? 

Samian : Il reste tellement de chemin à faire. Le plus difficile je pense, c’est le combat à long-terme d’être incompris. À mes concerts, la moitié de la foule est autochtone alors que l’autre moitié est non-autochtone, et ça c’est une victoire. La musique rassemble, alors que la politique divise. Je reste tout de même positif ; ma musique parle d’espoir, de résilience, je m’entoure de personnes qui partagent cet état d’esprit. 

PAN M 360 : Tu étais auparavant avec Disques 7e Ciel et tu as choisi de les quitter afin de fonder ta propre maison de production : Nikamo Musik. Pourquoi as-tu fait ce choix ?

Samian : Je ne suis pas contre une autre maison de disques. J’ai fait ça pour mes intérêts et ceux d’autres artistes qui désirent comprendre le fonctionnement de l’industrie de la musique. À la base, personne ne va t’expliquer comment fonctionnent les pourcentages, ton salaire… Personnellement, j’ai tout appris à mes dépends, et cela m’a donné envie d’expliquer à ceux.celles qui désirent s’y lancer ce que tout cela implique. C’est dans cette philosophie de transparence que Nikamo Musik veut fonctionner. Et sans pointer personne en particulier, c’est cela est inexistant dans le monde de la musique en soi. Donc, je vais le faire, de manière indépendante et entouré d’une solide équipe. 

PAN M 360 : Tu sembles beaucoup vouloir t’adresser à la jeunesse, lui rappeler de ne pas perdre espoir, que les jeunes ont  la force et le courage « de ne pas faire comme leurs parents ». Tu fais d’ailleurs des conférences dans les écoles afin de parler de sujets sensibles comme la toxicomanie, la violence… Quel est le conseil que tu aurais aimé recevoir lorsque tu étais jeune ? 

Samian : Que tout ça en vaut la peine. Que tout ce que tu vas vivre, que tout ce que tu vas traverser va avoir un sens, un jour. C’est probablement ce que j’aurais aimé entendre lors de ma jeunesse ; c’est qu’il n’y aura jamais rien de facile. Tu vas traverser des tempêtes, des épreuves, mais tout ce qui compte est comment tu vas te relever. Avoir un don ne veut pas dire être meilleur.e qu’autrui, c’est avoir vécu quelque chose et le transmettre  à d’autres.  

PAN M 360 : On te demande souvent si tu désires te lancer en politique ? 
Samian : À chaque entrevue. Mais pour moi, me lancer en politique serait de me limiter. Il y a des choses que les politicien.ne.s ne peuvent pas dire, et je ne veux pas me censurer. Faire de la politique parfois, c’est souvent se taire. Ce que j’ai à dire, je le mets dans ma musique, je suis bien là où je suis. Je suis à ma place.

Qama’si signifie ‘’levez debout’’ en Mi’gmaq [NDL : prononcez micmac]. Et c’est précisément le message que souhaite envoyer Quentin Condo, rappeur issu de la 52e communauté autochtone du Québec, Gesgapegiag. Sur scène, il porte l’alias de Q052 et s’affaire à nous communiquer les enjeux et problématiques autochtones.

Et lorsqu’il n’est pas sur scène ? Rien ne change! Non seulement est-il toujours actif dans la vie politique de sa communauté, mais encore s’assure-t-il de bien enseigner à ses enfants les savoirs ancestraux de son peuple. Et, contrairement à bien d’autres, Q052 était fort aise avec l’arrivée de la pandémie du COVID-19. En plus de travailler sur de futurs projets, il a profité de ce temps précieux pour rappeler à sa progéniture l’importance de la nature et la nécessité d’en prendre soin. 

À l’écoute, Q052 n’est pas tendre envers son.sa interlocuteur.trice. Il n’hésite pas à parler des tendances colonialistes et racistes des gouvernements, à rappeler les meurtres et disparitions des filles et femmes autochtones… Il ne parle pas d’une seule problématique mais bien d’enjeux finement entrelardés et bien sûr, complexes.

Son ton est coupant, sec, sans équivoque. Refusant de mettre les gants blancs, il nous rappelle ce qui est parfois si facile à oublier : le Canada est coupable d’un génocide toujours en cours.  

Q052 n’a que deux albums à son actif (Qama’si en 2019 et Rez Life en 2018, ce dernier ayant été en lice au Indigenious Music Awards dans la catégorie Best New Artist) ainsi que quelques singles. Puisant dans les codes du old-school rap, sa musique n’est pas sans rappeler la fougue rap-rock de Rage Against the Machine ou encore la subtilité boom bap de A Tribe Called Quest

Les amateurs.trices devront prendre leur mal en patience; bien qu’un nouveau projet attend sagement sur son disque, Q-052 ne le rendra disponible qu’en 2022. En attendant, PAN M 360 l’a rencontré pour parler un peu de lui, de ses ambitions et surtout, de la prestation qu’il offrira dans le cadre du festival montréalais Présence Autochtone

PAN M 360: Pourrais-tu nous parler davantage de ta communauté ? Quels bons souvenirs en gardes-tu?  

Q-052: Je suis originaire de la communauté de Gesgapegiag de la nation Mi’gmaq, l’une des trois de la région de la Gaspésie. Je n’ai pas grandi uniquement dans la réserve, puisque ma mère est issue de la diaspora irlandaise américaine – région de Boston. Je garde de bons souvenirs de ma jeunesse, particulièrement avec mes cousins, mes tantes et mes oncles. J’ai beaucoup pêché, beaucoup chassé, pratiqué les arts ancestraux… J’ai fait une multitude de choses! Dans les communautés autochtones, nous faisons de nombreuses activités familiales, vu les familles nombreuses. 

PAN M 360: Ton père est d’origine Mi’gmaq alors que ta mère, comme tu viens de le dire, est irlandaise-américaine. Quelle est ta relation avec l’anglais, puisque la majorité de tes chansons sont écrites dans cette langue ? Un projet musical en mi’gmaq fait-il partie de tes plans  ? 

Q-052:  Bien-sûr! En ce qui concerne la question de la langue, le mi’gmaq est encore parlé au sein de nos communautés. Mon père le parle couramment et a appris l’anglais et le français. Ma mère, comme tu peux bien te l’imaginer, parle également l’anglais, mais aussi le français. Toutefois, mon père étant un survivant des pensionnats autochtones, a refusé de nous parler dans sa langue maternelle à la maison. Il croyait -bien, forcé de croire- qu’il était mauvais de parler le mi’gmaq. Il voulait être sûr que ses enfants excellaient en anglais et en français pour que ceux-ci soient capables de comprendre et de confronter les gouvernements en place, et aussi de bien communiquer les demandes de leur peuple. J’ai appris à parler mi’gmaq avec mes ami.e.s et d’autres membres de ma famille. Mais mon père était bien clair ; ‘’tu peux apprendre le mi’gmaq, là n’est pas la question. Tu dois cependant apprendre à parler la langue du colonisateur. Nous sommes dans un monde de colonisateurs, et nous nous devons d’y survivre’’. Je ne parle pas aussi couramment le mi’gmaq autant que je le souhaiterais, mais je me débrouille très bien. Et en passant, la chanson que je chanterai avec Samian vendredi soir au festival Présence Autochtone sera en mi’gmaq! 

PAN M 360: Comment s’est passée la pandémie pour toi? En as-tu profité pour créer de la nouvelle musique ?  

Q-052: La pandémie a été pour moi une véritable bénédiction! Je ne sais pas si tu t’en rappelles, mais peu avant la pandémie, nous étions en train de bloquer les chemins de fer en soutien à la communauté de Wet’suwet’en en Colombie-Britannique! Nous parlions de la nécessité de changer les choses, de changer les politiques environnementales et le gouvernement ne cessait de répéter que cela était impossible, que cela bouleverserait l’économie… Et la Covid est arrivée et s’en est chargé elle-même! Donc oui, j’étais prêt à voir le temps s’arrêter. J’ai apprécié cette pause pour le moins inusitée. J’ai même profité de l’occasion pour ramener mes enfants dans ma communauté pour leur en apprendre davantage sur nos savoirs ancestraux, sur la forêt… 

PAN M 360: Vu tes activités d’activisme et celles de ton propre père – qui était lui-même un leader important de ta communauté- quels enjeux souhaites-tu éduquer d’avantage tes enfants ? 

Q-052: Selon moi, la question environnementale est incontournable, pour la simple et bonne raison que si nous ne prenons pas soin de la nature, la mort nous attend. Je les éduquerai également sur l’importance de parler des femmes autochtones disparues et assassinées, ou encore du haut taux d’incarcération des personnes autochtones dans les prisons fédérales… La liste est tellement longue, mais je m’assurerais de parler d’un peu de tout. 

PAN M 360: Tu étais politicien auparavant, pourquoi as-tu arrêté la politique pour la musique ? 

Q-052: Le hip-hop coule dans mes veines, pour la simple raison que cette culture ressemble en tous points aux cultures autochtones. Leurs MCs sont nos chanteurs traditionnels. Le breakdance rappelle nos propres danses ancestrales. Même les graffitis rappellent notre art. De plus, mon père était -et est toujours- très actif socialement, et voyait en moi une certaine relève, tu vois ? Et bien que j’aie grandi avec  cette volonté de changement, je n’ai réussi qu’à faire deux mandats au sein de ma communauté. J’ai quitté mes fonctions peu de temps après car j’ai réalisé que j’avais davantage de pouvoir et de liberté en tant qu’artiste qu’en tant que politicien. En politique, tu dois te censurer, tu ne peux pas dire tout ce que tu penses alors qu’avec musique, je pouvais parler des choses à ma façon, je pouvais dire la vérité sans en craindre les conséquences.

PAN M 360: Travailles-tu actuellement sur un nouveau projet musical? 

Q-052: J’y ai travaillé tout au long de la pandémie! J’ai collaboré avec d’autres artistes, dont le groupe Violent Ground, Samian et Melodie McArthur, pour ne nommer que ceux-là. J’ai également terminé la production de mon prochain album, mais il ne sera pas disponible avant 2022. Je n’ai pas arrêté d’écrire de nouvelles chansons, de les enregistrer… J’ai vraiment passé un bon moment à travailler sur mes projets. 

PAN M 360: Lorsque les gens écoutent tes projets, quelle émotion, quelle réponse souhaites-tu tirer d’eux ? 

Q-052: Je veux te rendre conscient.e, toucher une corde sensible. Je veux faire réaliser à mon auditoire l’ampleur de ce qui nous arrive. Je n’ai pas peur d’être effronté, de dire les choses telles qu’elles sont, de choquer. Je crois que les gens comprennent davantage ainsi, alors si je parlais en politicien, les gens n’écouteraient pas. Je n’ai plus la patience d’être gentil, tu comprends ? Il faut qu’on nous écoute, même si ce n’est pas facile à entendre. 

PAN M 360: Peut-on observer une certaine évolution lorsque nous écoutons ta musique? Remarques-tu avoir changé d’opinion ou d’attitude sur certains enjeux ? 

Q-052: Je crois que oui. Lorsque tu écoutes mon premier album, je suis davantage en colère, je suis direct et tranchant, alors que dans le deuxième, plus R&B, j’ai choisi d’être plus patient, de prendre le temps d’éduquer mon auditoire. Pour ce qui est du prochain, ce sera un peu l’union des deux, mais avec une  sonorité plus rock!

PAN M 360: Il paraît que Samian et toi serez ensemble sur scène vendredi soir dans la cadre du festival Présence Autochtone! Peux-tu nous en parler davantage? Q-052: En fait, je donne deux prestations  au festival! Mercredi soir, je serai sur scène avec NEMNouvel Ensemble Moderne– en compagnie de Laura Niquay, Anachnid et Forestare, tous et tous de merveilleux.ses artistes autochtones. Nous interprétons une pièce d’une durée de vingt minutes, accompagné.e.s d’un orchestre! Je serai également vendredi soir avec Samian dans le cadre du lancement de son nouvel album Nikamo. Je suis très excité!

Ayant fait paraître au printemps dernier Waska Matisiwin, son deuxième album, album qui l’a littéralement fait naître au-delà du réseau de la communauté atikamekw dont elle est issue, Laura Niquay fait de la musique et des chansons afin de rejoindre les différentes communautés des Premières Nations, mais aussi ceux qui n’en font pas partie. La douceur de sa voix ensablée et son style unique frôlant l’indie-folk nous transportent par l’entremise de ses chansons dans les histoires de son passé et certaines réalités que vivent les communautés autochtones.

Elle en discute avec PAN M 360.

PAN M 360 : D’abord, de quoi es-tu inspirée pour composer?

Laura Niquay : La plupart du temps, je dois être dans la nature ou dans ma communauté de Wemotaci pour être productive. Même quand j’y suis, il m’arrive de composer en 5 minutes, mais d’autres fois ça peut me prendre beaucoup plus de temps. Ça dépend vraiment de mon état d’âme.

PAN M 360 : Venir d’une famille de musiciens implique-t-il une certaine pression pour continuer dans cette voie, ou encore est-ce venu naturellement?

Laura Niquay : C’est vraiment venu naturellement avec le temps. Mon père m’a acheté ma première guitare lorsque j’avais 10 ans et j’ai commencé à en jouer vers l’âge de 11 ans. C’est seulement vers l’âge de 16 ans que je me suis mise au chant et à l’écriture.

PAN M 360 : Ce n’est que tout récemment qu’on voit une plus grande ouverture à la musique des Premières Nations. Avais-tu peur de ne pas joindre un aussi grand public en chantant en atikamekw?

Laura Niquay : Non, c’est une langue comme toutes les autres langues du monde. C’est la musique du monde. C’est plus facile pour moi, surtout à mes débuts, de chanter dans ma langue maternelle. De plus, j’ai toujours chanté mes propres compositions, je ne chante pas les chansons d’autres artistes. Je ne serai jamais interprète, je n’en serai jamais capable. Ça me stresse trop. Je préfère ainsi chanter mes compositions et de faire un résumé en français de chacune d’entre elles dans les spectacles. Je vais toujours expliquer le thème de la chanson avant de la chanter.

PAN M 360 : Ton dernier album Waska Matisiwin s’est retrouvé sur la longue liste du prix de musique Polaris de 2021. Quelle a été ta réaction?

Laura Niquay : Au début, je n’avais aucune idée ce qu’était le prix Polaris. Cependant, lorsque j’ai rencontré Louis-Jean Cormier, il m’a tout expliqué et j’ai finalement compris que c’était prestigieux. Louis-Jean avait déjà gagné ce prix en 2010. J’avais des chances de gagner, mais malheureusement mon album n’a pas été sélectionné parmi les 10 meilleurs albums, soit la courte liste. Au moins, j’ai été dans les meilleurs albums au Canada. C’est grandiose pour moi puisque je le considère comme mon vrai premier album accompli et professionnel. Waratanak était plus indépendant et c’était surtout pour apprendre à produire de la musique. Waska Matisiwin est vraiment mon plus grand accomplissement et je suis très fière de cet album.

PAN M 360 : Des thèmes plus sombres tels que le suicide et la dépendance sont présents sur ton album. As-tu eu des commentaires à propos de ceux-ci?

Laura Niquay : Oui vraiment! Au Festival en chanson de Petite-Vallée, il y a de nombreuses personnes qui sont venues me voir après le spectacle et étaient très émues par mes chansons. Ils comprenaient parfaitement ce que j’ai vécu, parce que je raconte beaucoup de mon vécu au travers de mes chansons. Les gens étaient très touchés au point de me dire que j’étais leur coup de cœur du festival. Je peux comprendre puisque j’aborde des sujets plus particuliers et plus difficiles. Je raconte les thèmes de mes chansons de manière très intime. Le sujet des enfants qui ont des enfants dans nos communautés qui n’ont pas le temps de vivre leur adolescence en est un qui me touche énormément. Je vois encore de jeunes filles qui tombent enceintes ou bien de jeunes garçons qui deviennent pères, qui n’ont donc pas le temps de vivre cette période qu’est l’adolescence. Je fais beaucoup de sensibilisation sur ce sujet en ce moment. C’est vraiment important de sensibiliser les jeunes aussi.

PAN M 360 : Quelles sont les raisons expliquant ces trois années à finaliser ce deuxième album ?

Laura Niquay : Ça aurait pris deux ans, mais avec la pandémie, ça nous a retardés et ça a été comme ça pour tout le monde. En fait, ça m’a plu. Ça m’a permis de prendre du recul dans ma vie et de mieux me ressourcer en thérapie. J’ai fait 5 thérapies dans ma vie. J’avais vraiment besoin d’aller chercher l’équilibre dont j’avais besoin dans mon métier et dans mes relations personnelles aussi. J’ai pu vraiment retravailler sur des éléments que j’aimais moins et de produire un album qui me plaisait à 100%.

PAN M 360 : Waska Matisiwin est très éclectique. Chacune des chansons est unique. Est-ce que tu voulais une ligne directrice pour l’entièreté de l’album ou plutôt de donner l’importance à chacune des chansons?

Laura Niquay : Il n’y a pas de ligne directrice. J’ai demandé, pour chacune des chansons, à des gens de mon entourage ce qu’ils aimaient entendre donc, comme Nicim avec le chanteur Shauit, ça parle de mon frère qui a vécu une période dépressive et suicidaire. Ce n’est pas nécessairement une chanson triste, mais plutôt une chanson d’encouragement afin de ne pas lâcher prise. Je lui avais donc demandé quel genre de musique il aime écouter et sa réponse fut le hip-hop, le reggae et il apprécie le son des guitares électriques en arrière-fond. C’est vraiment important d’écouter les gens qui nous entourent et de savoir ce qu’ils aiment écouter. J’ai fait en sorte de faire des chansons pour faire plaisir à mon public. C’est très important pour moi.

PAN M 360 : C’est donc vraiment votre entourage qui a orienté votre album?

Laura Niquay : Oui! Il y a aussi tout ce que j’entends depuis que je suis toute petite aussi. Mon album est le résultat de tout ce mélange.

PAN M 360 : À quoi peut-on s’attendre de ton concert au Festival Présence Autochtone?

Laura Niquay : Il n’y aura rien d’extravagant. Il va y avoir 12 musiciens de guitare classique. Ça va être un peu différent de ce que je fais d’habitude, mais puisque j’ai grandi avec le son de la guitare classique j’ai tout de suite voulu embarquer dans ce projet. Ça va être très spécial.

PAN M 360 : Quelle chanson préfères-tu chanter et pourquoi?

Laura Niquay : La deuxième chanson c’est sûr! Elle s’intitule Moteskano, qui signifie « Les sentiers de nos ancêtres ». C’est une chanson qui évoque la transmission de notre culture et qu’il ne faut jamais que ça s’arrête. J’ai dû marcher longtemps pour être rendue là où j’en suis aujourd’hui. Sinon, j’aime aussi la douzième, qui fait très nation. C’est vraiment important de soutenir les aînés aussi, de les respecter. Ça parle de nous, les Premières Nations, mais aussi les non-Autochtones, qui sont une nation aussi. On est tous humains.

PAN M 360 : Quels sont tes prochains projets?

Laura Niquay : Dans un an et demi, je devrais produire un autre album, mais il y aura probablement un fond de blues puisque j’aimerais aller explorer plus en profondeur ce style. Les Premières Nations ont bien percé dans ce style, donc je veux ressortir une sorte de blues autochtone. Entre-temps, ce sera plein de concerts dans les prochains mois à venir. Je vais en profiter pour faire ma première tournée et ça me réjouit. Je me souhaite de la santé et une longue vie.

Dans le contexte du Festival international Présence autochtone, Andrew Paul MacDonald  a été recruté par Normand Forget, directeur artistique du Nouvel Ensemble Moderne, afin de créer un liant orchestral entre le NEM, l’ensemble de guitares Forestare et trois artistes illustrant l’embrasement culturel des Premières Nations : Anachnid, Laura Niquay et Q-052 seront les solistes d’un concert inédit, donné le mercredi 4 août, 20h, Place des Festivals: Transmission.

Originaire de Guelph, le Sherbrookois d’adoption  est compositeur et interprète de formation. Il a étudié la théorie musicale et le piano avec Rosemarie Hamilton et la guitare avec Alexandre Lagoya, Michael Lorimer, Ray Sealey et Manuel Lopez-Ramos. Il a obtenu un baccalauréat en musique de l’Université de Western Ontario en 1981, où il fut l’élève d’Arsenio Girón et d’Alan Heard. 

Il poursuivit des études supérieures en composition à l’Université du Michigan où il a obtenu une maîtrise en musique (1982) et un doctorat en arts musicaux (1985). À l’UM, il fut l’élève de William Albright, William Bolcom, Leslie Bassett et George Balch Wilson. De retour au Canada en 1985, sa carrière de pédagogue l’a mené au Manitoba et au Québec. En 1987, il devenait professeur permanent à l’Université Bishop’s, et y assume encore aujourd’hui la fonction de professeur de composition et de musique électronique. Parmi ses projets de musicien, on retient l’Ensemble Musica Nova, dont il est le directeur artistique.  En plus d’enseigner et de composer, il œuvre en tant que guitariste classique et/ou électrique et aussi en tant que chef d’orchestre.

Inutile de souligner que cette mission interculturelle représente un défi plus qu’intéressant pour Andrew Paul MacDonald. Ppur PAN M 360, il en témoigne allègrement.

PAN M 360 : Comment avez-vous abordé ce projet ?

ANDREW PAUL MACDONALD : C’est très nouveau pour moi. Je compose depuis longtemps, des symphonies, des quatuors à cordes, etc. et j’ai fait beaucoup de projets différents comme cette pièce pour l’Evergreen Club de Toronto, un concerto pour harpe et gamelan… et beaucoup d’autres projets mais je n’avais jamais mené un tel projet. Normand Forget m’a approché, heureusement, j’étais libre à ce moment-là – pandémie – et j’étais prêt pour du nouveau. En d’autres temps, cela aurait été impossible car mon agenda aurait été trop chargé. Normand m’a donc demandé d’écrire une pièce pour ces chanteurs des Premières Nations : Anachnid, Laura Niquay et Q-052 (Quentin Quando) et de combiner cette pièce pour un orchestre composé du NEM et de Forestare. À l’origine, l’objectif était de fournir une pièce très portable qui pourrait surgir sur une scène dans n’importe quelle ville ou événement. Normand m’a donc donné les consignes: instrumentation,  limites de temps, etc. Cela ressemble beaucoup à la façon dont le regretté Hans Zender a réimaginé le Winterreise de Schubert. 

PAN M 360 : Alors comment est-ce construit ?

ANDREW PAUL MACDONALD : Cela ressemble beaucoup à la façon dont feu le compositeur Hans Zender a réimaginé le Winterreise de Schubert. Est-ce un arrangement ? Non, ce n’est pas un arrangement. C’est une ré-imagination de ces œuvres. C’est composer, déconstruire, ré-assembler, en faire quelque chose de neuf.  Transmission Connexion, le nom du projet NEM, consiste à runir le NEM, Forestare, des artistes des Premières Nations et un compositeur canadien anglophone qui vit au Québec – moi. Ce projet implique donc différentes cultures au Québec, et différents types de musique : rap des Premières Nations, pop électronique, folk-rock et musique contemporaine. Un véritable défi !

PAN M 360 : Donc, trois chansons sont les matériaux de base de la «composition  réimaginée”. Pouvez-vous expliquer ce que vous avez fait avec ces chansons ?

ANDREW PAUL MACDONALD : Ma pièce principale, Frames of Reference est un ensemble particulier d’idées ou d’intuitions.. Compte tenu des artistes avec lesquels je travaillais, j’ai convenu que nous devions mieux comprendre ce que les peuples des Premières nations ont vécu (pensionnats, génocide, etc.) et ce qu’ils vivent actuellement, et surtout nous lever et parler de justice. Il y a donc une sorte de penchant politique à cette pièce. Nous ne pouvons pas l’éviter. L’une des lignes du premier refrain de la pièce est d’ailleurs la suivante :  » Le silence est une violence à votre oreille / Changez votre cadre de référence / Ne laissez pas ces crimes terribles être négligés / Levez-vous et parlez maintenant « . « Je pense que c’est un refrain assez puissant, impératif. 

PAN M 360 : Soyons plus précis avec chaque chanson.
ANDREW PAUL MACDONALD :
D’accord.

Les paroles originales de ce refrain sont du rapper Quentin Condo,  Q-052. C’est un rap nerveux et agressif sur le génocide des pensionnats et, plus généralement, sur les relations problématiques du gouvernement avec les Premières Nations. Le texte est clamé en anglais et en micmac. Il  y a une certaine part d’improvisation dans cette composition, les artistes se laissant un peu aller dans l’interprétation. Un freestyle est prévu à la fin du morceau, cela s’amalgame avec une improvisation des chanteurs. Chaque fois qu’ils joueront ce morceau, ce sera unique.

Il y a aussi cette chanson de la chanteuse, compositrice et productrice Oji-Cree Anachnid – Anna-Khesic Kway Harper.  Sa chanson La Lune est pop mais… en surface, il s’agit d’une rupture amoureuse mais à un autre niveau, c’est une métaphore de la relation des Premières nations avec le reste du Canada. « Tu as pris le meilleur de moi / Tu m’a fait prisonnier de tes mensonges et de tes dégoûts / Arrête de me faire perdre mon temps / Libère-moi / Arrête de jouer avec moi… « Il faut donc le lire dans les deux sens et cela s’inscrit très bien dans l’esthétique de l’œuvre entière.



Et puis il y a la chanson de Laura Niquay intitulée Moteskano, qui signifie  » le passé de nos ancêtres « , c’est une chanson rock sur la fierté des Premières Nations et ce qu’elles sont.  Les paroles sont chantées en Atikamekw dont voici une citation traduite  » J’ai compris qu’elle (ma mère) était une inspiration dans ma vie, mon guide dans la vie, c’est une transmission, un mode de vie pour les générations futures, marchons sur le chemin de nos ancêtres. « 



PAN M 360 : Comment tous ces éléments se superposent-ils dans la pièce finale ?

ANDREW PAUL MACDONALD : La pièce est construite en sept sections. La première est un prélude, agressif et impératif avec des interruptions vocales. La 2ème, c’est le rap de Q-052,. Pour ce faire, j’ai dû étudier très attentivement la littérature rap, Run the Jewels, Snoop Dog, Eminem, etc. Quentin a écrit les paroles et j’ai inclus un refrain. Le troisième mouvement s’appelle Interlude One, il contraste avec les mouvements précédents, il est lent, trippy… Le quatrième mouvement est La Lune d’Anachnid,  il a une qualité statique. Le 5ème mouvement est Interlude 2, une variation agressive du 1er interlude. Le 6e mouvement est Moteskano de Laura Niquay, une réimpression énergique de sa chanson rock avec un procédé basso continuo. Le dernier mouvement, Rave Up, comprend une improvisation et se conclut dans la haute énergie.  

PAN M 360 :  Force est de comprendre qu’inclure ces différents styles dans un morceau cohésif représentait un beau défi. 

ANDREW PAUL MACDONALD : Tout à fait ! Frame of reference est une ré-imagination composée. J’ai démonté ces chansons originales, et je les ai ré-assemblées, en les étirant, en les comprimant, en les interrompant sous différents angles, en les retournant, et tout cela dans le respect des formes et des sentiments originaux. Je veux que les artistes chantent ce à quoi ils sont habitués. Je ne voulais pas perturber leur hauteur et leur rythme pour ensuite détruire l’esthétique originale. 

J’ai également extrait des motifs à partir d’idées musicales de leur chanson, afin de générer le reste du matériel musical de la composition, y compris certaines parties instrumentales du morceau.  Je trouve certaines idées motiviques clés dans chaque chanson ou même dans le rap.  J’ai également repris de leur travail traditionnel certains motifs rythmiques, certains motifs mélodiques essentiellement pentatoniques. Je voulais jouer avec ces éléments liés à l’histoire. Ainsi, la section instrumentale  devient un énorme commentaire des chansons elles-mêmes pour ainsi donner à l’œuvre une plus vaste signification. 

PAN M 360 : Heureux de cette expérience très spéciale ?ANDREW PAUL MACDONALD : Très! J’ai appris beaucoup de choses sur la culture, la condition et les préoccupations des Premières Nations, et j’espère que d’autres  en apprendront tout autant.

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