Dans le contexte du Festival international Présence autochtone, Andrew Paul MacDonald  a été recruté par Normand Forget, directeur artistique du Nouvel Ensemble Moderne, afin de créer un liant orchestral entre le NEM, l’ensemble de guitares Forestare et trois artistes illustrant l’embrasement culturel des Premières Nations : Anachnid, Laura Niquay et Q-052 seront les solistes d’un concert inédit, donné le mercredi 4 août, 20h, Place des Festivals: Transmission.

Originaire de Guelph, le Sherbrookois d’adoption  est compositeur et interprète de formation. Il a étudié la théorie musicale et le piano avec Rosemarie Hamilton et la guitare avec Alexandre Lagoya, Michael Lorimer, Ray Sealey et Manuel Lopez-Ramos. Il a obtenu un baccalauréat en musique de l’Université de Western Ontario en 1981, où il fut l’élève d’Arsenio Girón et d’Alan Heard. 

Il poursuivit des études supérieures en composition à l’Université du Michigan où il a obtenu une maîtrise en musique (1982) et un doctorat en arts musicaux (1985). À l’UM, il fut l’élève de William Albright, William Bolcom, Leslie Bassett et George Balch Wilson. De retour au Canada en 1985, sa carrière de pédagogue l’a mené au Manitoba et au Québec. En 1987, il devenait professeur permanent à l’Université Bishop’s, et y assume encore aujourd’hui la fonction de professeur de composition et de musique électronique. Parmi ses projets de musicien, on retient l’Ensemble Musica Nova, dont il est le directeur artistique.  En plus d’enseigner et de composer, il œuvre en tant que guitariste classique et/ou électrique et aussi en tant que chef d’orchestre.

Inutile de souligner que cette mission interculturelle représente un défi plus qu’intéressant pour Andrew Paul MacDonald. Ppur PAN M 360, il en témoigne allègrement.

PAN M 360 : Comment avez-vous abordé ce projet ?

ANDREW PAUL MACDONALD : C’est très nouveau pour moi. Je compose depuis longtemps, des symphonies, des quatuors à cordes, etc. et j’ai fait beaucoup de projets différents comme cette pièce pour l’Evergreen Club de Toronto, un concerto pour harpe et gamelan… et beaucoup d’autres projets mais je n’avais jamais mené un tel projet. Normand Forget m’a approché, heureusement, j’étais libre à ce moment-là – pandémie – et j’étais prêt pour du nouveau. En d’autres temps, cela aurait été impossible car mon agenda aurait été trop chargé. Normand m’a donc demandé d’écrire une pièce pour ces chanteurs des Premières Nations : Anachnid, Laura Niquay et Q-052 (Quentin Quando) et de combiner cette pièce pour un orchestre composé du NEM et de Forestare. À l’origine, l’objectif était de fournir une pièce très portable qui pourrait surgir sur une scène dans n’importe quelle ville ou événement. Normand m’a donc donné les consignes: instrumentation,  limites de temps, etc. Cela ressemble beaucoup à la façon dont le regretté Hans Zender a réimaginé le Winterreise de Schubert. 

PAN M 360 : Alors comment est-ce construit ?

ANDREW PAUL MACDONALD : Cela ressemble beaucoup à la façon dont feu le compositeur Hans Zender a réimaginé le Winterreise de Schubert. Est-ce un arrangement ? Non, ce n’est pas un arrangement. C’est une ré-imagination de ces œuvres. C’est composer, déconstruire, ré-assembler, en faire quelque chose de neuf.  Transmission Connexion, le nom du projet NEM, consiste à runir le NEM, Forestare, des artistes des Premières Nations et un compositeur canadien anglophone qui vit au Québec – moi. Ce projet implique donc différentes cultures au Québec, et différents types de musique : rap des Premières Nations, pop électronique, folk-rock et musique contemporaine. Un véritable défi !

PAN M 360 : Donc, trois chansons sont les matériaux de base de la «composition  réimaginée”. Pouvez-vous expliquer ce que vous avez fait avec ces chansons ?

ANDREW PAUL MACDONALD : Ma pièce principale, Frames of Reference est un ensemble particulier d’idées ou d’intuitions.. Compte tenu des artistes avec lesquels je travaillais, j’ai convenu que nous devions mieux comprendre ce que les peuples des Premières nations ont vécu (pensionnats, génocide, etc.) et ce qu’ils vivent actuellement, et surtout nous lever et parler de justice. Il y a donc une sorte de penchant politique à cette pièce. Nous ne pouvons pas l’éviter. L’une des lignes du premier refrain de la pièce est d’ailleurs la suivante :  » Le silence est une violence à votre oreille / Changez votre cadre de référence / Ne laissez pas ces crimes terribles être négligés / Levez-vous et parlez maintenant « . « Je pense que c’est un refrain assez puissant, impératif. 

PAN M 360 : Soyons plus précis avec chaque chanson.
ANDREW PAUL MACDONALD :
D’accord.

Les paroles originales de ce refrain sont du rapper Quentin Condo,  Q-052. C’est un rap nerveux et agressif sur le génocide des pensionnats et, plus généralement, sur les relations problématiques du gouvernement avec les Premières Nations. Le texte est clamé en anglais et en micmac. Il  y a une certaine part d’improvisation dans cette composition, les artistes se laissant un peu aller dans l’interprétation. Un freestyle est prévu à la fin du morceau, cela s’amalgame avec une improvisation des chanteurs. Chaque fois qu’ils joueront ce morceau, ce sera unique.

Il y a aussi cette chanson de la chanteuse, compositrice et productrice Oji-Cree Anachnid – Anna-Khesic Kway Harper.  Sa chanson La Lune est pop mais… en surface, il s’agit d’une rupture amoureuse mais à un autre niveau, c’est une métaphore de la relation des Premières nations avec le reste du Canada. « Tu as pris le meilleur de moi / Tu m’a fait prisonnier de tes mensonges et de tes dégoûts / Arrête de me faire perdre mon temps / Libère-moi / Arrête de jouer avec moi… « Il faut donc le lire dans les deux sens et cela s’inscrit très bien dans l’esthétique de l’œuvre entière.



Et puis il y a la chanson de Laura Niquay intitulée Moteskano, qui signifie  » le passé de nos ancêtres « , c’est une chanson rock sur la fierté des Premières Nations et ce qu’elles sont.  Les paroles sont chantées en Atikamekw dont voici une citation traduite  » J’ai compris qu’elle (ma mère) était une inspiration dans ma vie, mon guide dans la vie, c’est une transmission, un mode de vie pour les générations futures, marchons sur le chemin de nos ancêtres. « 



PAN M 360 : Comment tous ces éléments se superposent-ils dans la pièce finale ?

ANDREW PAUL MACDONALD : La pièce est construite en sept sections. La première est un prélude, agressif et impératif avec des interruptions vocales. La 2ème, c’est le rap de Q-052,. Pour ce faire, j’ai dû étudier très attentivement la littérature rap, Run the Jewels, Snoop Dog, Eminem, etc. Quentin a écrit les paroles et j’ai inclus un refrain. Le troisième mouvement s’appelle Interlude One, il contraste avec les mouvements précédents, il est lent, trippy… Le quatrième mouvement est La Lune d’Anachnid,  il a une qualité statique. Le 5ème mouvement est Interlude 2, une variation agressive du 1er interlude. Le 6e mouvement est Moteskano de Laura Niquay, une réimpression énergique de sa chanson rock avec un procédé basso continuo. Le dernier mouvement, Rave Up, comprend une improvisation et se conclut dans la haute énergie.  

PAN M 360 :  Force est de comprendre qu’inclure ces différents styles dans un morceau cohésif représentait un beau défi. 

ANDREW PAUL MACDONALD : Tout à fait ! Frame of reference est une ré-imagination composée. J’ai démonté ces chansons originales, et je les ai ré-assemblées, en les étirant, en les comprimant, en les interrompant sous différents angles, en les retournant, et tout cela dans le respect des formes et des sentiments originaux. Je veux que les artistes chantent ce à quoi ils sont habitués. Je ne voulais pas perturber leur hauteur et leur rythme pour ensuite détruire l’esthétique originale. 

J’ai également extrait des motifs à partir d’idées musicales de leur chanson, afin de générer le reste du matériel musical de la composition, y compris certaines parties instrumentales du morceau.  Je trouve certaines idées motiviques clés dans chaque chanson ou même dans le rap.  J’ai également repris de leur travail traditionnel certains motifs rythmiques, certains motifs mélodiques essentiellement pentatoniques. Je voulais jouer avec ces éléments liés à l’histoire. Ainsi, la section instrumentale  devient un énorme commentaire des chansons elles-mêmes pour ainsi donner à l’œuvre une plus vaste signification. 

PAN M 360 : Heureux de cette expérience très spéciale ?ANDREW PAUL MACDONALD : Très! J’ai appris beaucoup de choses sur la culture, la condition et les préoccupations des Premières Nations, et j’espère que d’autres  en apprendront tout autant.

Les férus de nujazz avec attitude punk se délectent de ce suprême groove aigre-doux. La sortie des albums Tawk Tomahawk (2012) et Choose Your Weapon (2015) de la formation australienne Hiatus Kaiyote  ont été des occasions de ravissement et puis… plus rien jusqu’à l’été 2021.  De sérieux problèmes de santé vécus par la surdouée frontwoman et multi-instrumentiste Nai Palm ont conduit à ce… hiatus.

Fort heureusement, le quartette de Melbourne peut compter sur une Nai Palm guérie, en pleine possession de ses moyens. Sur cette  onde de rédemption, Hiatus Kaiyote a créé l’album Mood Valiant, sorti fin juin. PAN M 360 a de la chance, le bassiste Paul Bender nous accorde une interview et résume cette relance tant attendue. 

PAN M 360 : Nai Palm a connu une période difficile après avoir appris qu’elle avait un cancer du sein et s’en est finalement remise après un dur combat. Par la suite, cela a évidemment eu un impact direct sur la progression du groupe et aussi dans l’inspiration pour le nouvel album.

Paul Bender : Bien sûr, cela a ralenti les choses, mais Nai Palm est très résiliente. Elle a su faire face à ce grave problème de santé et s’en est remise. Elle est vraiment une championne dans ce genre de situation, elle s’en est d’ailleurs servie comme d’une source d’inspiration et d’une nouvelle énergie au lieu de baisser les bras. Elle est très forte dans une situation de crise. C’était très inspirant de la voir relever ce défi.

PAN M 360 : Cela a certainement coloré la création de Mood Valiant, car la tension entre le groove jazz et saleté hardcore est moins proéminente que précédemment. 

Paul Bender : C’est un disque plus émotionnel que les précédents. Il y a beaucoup de nouvelle musique dans Mood Valliant, nous avons définitivement couvert différents domaines, certains sont assez pyrotechniques dans leur approche et je pense que cette collection de chansons reflète autre chose, ces états émotionnels que nous avons traversés. Sur nos précédents enregistrements, nous avions fait ces choses folles et flashy, nous nous sommes prouvés de cette manière. Et la vie est différente maintenant, des choses sont arrivées à chacun d’entre nous, donc nous exprimons quelque chose de différent à ce stade. Je ne veux pas dire que nous avons perdu tout intérêt pour les choses accomplies précédemment, mais les nouvelles chansons s’inscrivent dans un ensemble différent de travail, un ensemble particulier de sentiments et d’idées, c’est une sorte de déclaration émotionnelle plus cohésive, un peu plus axée sur cet état que sur une volonté d’explosion. C’est agréable d’être unis autour de certaines choses. Ceci étant dit, il y a encore beaucoup de choses ridicules et absurdes à venir pour Hiatus Kaiyote, quel que soit le prochain album d’Hiatus Kaiyote, nous n’en doutons pas. Et ne vous inquiétez pas, nous ne ferons pas de conneries tristes (rires), les trucs abrasifs et techniques seront de retour. Choose Your Weapon incluait tout ce que nous pouvions faire à cette époque, Mood Valiant est différent car nous avons construit sans vouloir tout exprimer. C’est plus une histoire, le ton est moins hyperactif, moins agressif.

PAN M 360 : L’orchestration est également différente, on observe des anches, des cuivres, des cordes, de nouveaux sons électroniques. Pouvez-vous décrire le processus d’arrangements ? 

Paul Bender : Nous sommes toujours à la recherche de nouveaux sons. Vous savez, l’aspect sonore nous inspire pour conduire quelque chose.  Vous avez une chanson, une mélodie, des accords, la façon dont elle sonne est très importante, donc nous essayons toujours de trouver différentes façons de la capturer, de la colorer et d’exprimer ce dont parle la chanson. C’est toujours une quête.  Cet album est donc plus sophistiqué sur le plan de la tonalité et des harmonies, mais en même temps, il y a quelque chose de plus vivant, de plus humain, et une certaine sensation de brutalité et de perte qui transmet certaines choses et qui stimule votre imagination.

PAN M 360 : Avez-vous joué avec des sections orchestrales ?

Paul Bender : Nous ne l’avons pas encore fait, mais il serait certainement amusant d’élargir notre répertoire pour des concerts spéciaux. Nous sommes ouverts à cette idée, il y aura un temps et un lieu pour un tel événement. Actuellement, nous sommes sur le point de donner des concerts en Australie et plus tard cette année en Nouvelle-Zélande, nous ne pouvons pas encore penser à une tournée internationale tant que les conditions ne nous permettront pas de voyager hors de la région. Toutefois, nous avons conservé beaucoup d’éléments issus des séances passées à Rio de Janeiro avec Arthuro Verocai (chansons Get Sun et Stone or Lavender).

PAN M 360 : En Australie a-t-il d’autres groupes plus ou moins dans le même créenau musical que le vôtre en Australie ?

Paul Bender : Il y a beaucoup de groupes fous mais nous ne nous inspirons d’aucune scène. Nous ne prétendons pas avoir inventé notre style, tout est volé d’une certaine manière.  Le mieux que l’on puisse faire pour être original, c’est de combiner des choses préexistantes avec créativité. Une musique vraiment originale peut être aussi insupportable et inécoutable. 

PAN M 360 : Chose certaine, l’agencement de formes a produit quelque chose de différent chez Hiatus Kaiyote. 

Paul Bender :Tout le monde recombine des éléments de musique qui existent déjà. Je suppose que nous combinons assez d’éléments disparates de la musique pour être originaux. Mais tu sais, quelqu’un qui dit qu’il est vraiment original est un fuckin’ menteur. Oui, beaucoup de choses de notre musique sont assez distinctes, mais à la fin de la journée, 90 % de ce que vous avez fait était normal. C’est comme la cuisine, l’ingrédient auquel vous ne vous attendez pas est ajouté à un repas normal, ça le rend intéressant. Lorsque je suis allé étudier dans une faculté de jazz, qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai trouvé quelque chose que j’aimais vraiment et je l’ai reproduit ! Ce quelque chose fait ensuite partie de vous et adopte une forme différente pendant que tu joues. 

PAN M 360 : Il y a aussi ce mélange d’intuition et de musicianship, très important chez Hiatus Kaiyote. Une force selon toi? 

Paul Bender : Oui. Nous sommes tous des étudiants en musique pour toujours, nous accumulons des connaissances et nous essayons d’en imiter certains aspects lorsqu’ils se retrouvent dans notre sac à outils et que nous travaillons avec nos amis musiciens.  Nous sommes un mélange de musiciens instruits (moi et Simon) et autodidactes (Nai et Perrin), c’est une bonne combinaison entre la compréhension théorique et la compréhension intuitive. Nous nous aidons mutuellement dans les deux directions, il est bon de garder le cap sur les deux. 

PAN M 360 : Vous avez encore du plaisir ensemble, c’est plus qu’évident.  Famille stable et heureuse?

Paul Bender : La famille est stable, oui, nous sommes heureux de ce disque, très contents d’avoir traversé ces montagnes russes. Ce n’est pas facile d’atteindre des standards élevés et la vérité se trouve dans l’expression à travers un long processus de filtration. Pour que tous les membres arrivent au même endroit, il y a toujours des batailles mais chacun d’entre nous a été super patient. À la fin de la journée, nous étions tous heureux de travailler ensemble.

Histoire sans fin, créatures mythiques, science-fiction… voici ce qui inspire Josiane Rouette, trompettiste désormais encline au songwriting. Sur scène, elle campe le rôle d’Oscar Laroue, son alter-ego, et conjugue ce rôle à ses talents d’instrumentiste. Curieuse de nature, elle semble à prendre un malin plaisir à amalgamer ses intérêts et passions, nous offrant ainsi un premier album intime, captivant et nostalgique : Le Kraken.

Production indépendante, Le Kraken offre sept pièces où l’artiste dévoile une partie d’elle-même, un sentiment bien précis. Que ce soit pour exprimer l’anxiéte ou l’assurance de soi, Josiane Rouette impose la qualité de sa plume et la justesse de ses mots. Après un premier EP en 2018 intitulé Triton cavernicole, très bien accueilli par la critique, la trompettiste et chanteuse se dévoile à nouveau, cette fois-ci dans le courant électro-pop.

Diplômée de l’Université de Sherbrooke en interprétation jazz, l’artiste multidisciplinaire a toujours eu un faible pour la trompette. Non seulement a-t-elle déjà accompagné des artistes locaux (pensons à Marc Dupré, Radio Radio et Dany Placard pour ne citer que ceux-ci), elle a également côtoyé des pointures internationales (CeeLo Green, Gene Simmons). Mais ce vendredi au Ministère, c’est elle que nous verrons, écouterons. 

Avec  PAN M 360 elle cause de son lancement-spectacle… et aussi de pieuvres redoutables.

PAN M 360 : As-tu hâte à ta performance  ? 

JOSIANE ROUETTE : Je suis super excitée! Cela est vraiment l’aboutissement d’un projet que j’ai commencé il y a déjà un an et demi. Nous avions commencé à enregistrer en août dernier, donc cela fait déjà tout ce temps – mine de rien- que j’ai hâte de partager tout ça! 

PAN M 360 : Cela veut donc dire que cet album date d’avant la fameuse pandémie!

JOSIANE ROUETTE : Oui, mais la pandémie m’a quand même donné la chance d’accorder toute mon attention à ce projet! Puisque je suis musicienne pour d’autres artistes, cette période au ralenti m’a véritablement laissé tout le temps du monde pour me concentrer sur mon propre projet. 

PAN M 360 : Tu viens de le mentionner brièvement, mais tu es musicienne depuis tes sept ans! Tu excelles à la trompette – tu as même accompagné des artistes autant locaux qu’internationaux – et tu as fait des études supérieures en interprétation jazz à l’Université de Sherbrooke. Comment la trompette est-elle entrée dans ta vie ?

JOSIANE ROUETTE : Je jouais dans un drum corps avant, comme on dit si bien dans le jargon, et ma mère m’avait amenée voir un spectacle puisqu’elle avait déjà remarqué mon intérêt pour la musique. Elle m’a finalement inscrite à une formation, et les seuls instruments libres étaient les trompettes! J’ai donc commencé avec ça et cet instrument ne m’a plus jamais quittée. Ça rappelle un peu l’énergie d’une fanfare, l’énergie est très collective! Et puisque je viens d’un petit patelin, nous étions peu nombreux, mais j’en garde quand même de très bons souvenirs.  

PAN M 360 : Tu as déjà produit un EP en 2018 que tu as baptisé Triton cavernicole et ton tout premier album, Le Kraken, est maintenant sur le marché. D’où vient la nécessité de mettre au monde ce projet ? 

JOSIANE ROUETTE : Je vois Le Kraken comme une épopée fantastique… cinématographique, peut-être ? Le point de départ de mon idée sont des éléments qui m’inspirent, notamment la biologie, les créatures… Ces éléments me permettent presque d’accepter davantage les êtres humains. Dans les univers fantastiques, l’on retrouve souvent l’élément d’exagération et j’adore cela. J’aime les vieux films de science-fiction, j’aime le surréalisme de David Lynch et les créatures… surtout les pieuvres! Je vois donc cette créature comme étant une prédatrice capable de détruire, qui prend sa place! Et même sur mon premier EP, ces créatures étaient présentes.   

PAN M 360 : Comment décrirais-tu Le Kraken

JOSIANE ROUETTE : L’album est quand même personnel et intimiste. On y entend des textures rétros, vintages, spatiales… Les instruments parlent d’eux-mêmes ; nous avons utilisé des boards analogues des années 80, des samples électroniques, beaucoup de drums, des cuivres, de la clarinette, de la flûte traversière… Et puisque j’ai étudié en jazz, il y a beaucoup de métissage dans mes progressions d’accords, dans mes arrangements. Tout cela est venu rejoindre mon côté orchestral qui fait partie de moi aussi.

PAN M 360 : Qui est Oscar Laroue ? Ton alter-ego ? 

JOSIANE ROUETTE : Oui, c’est justement elle qui me permet d’explorer des choses que je n’osais explorer auparavant. Elle représente mon évolution artistique, en quelque sorte.  

PAN M 360 : Que préfères-tu ? Écrire des paroles ou composer de la musique ? 

JOSIANE ROUETTE : Les deux se ressemblent, mais je te dirais que ce que j’aime dans l’écriture des textes, c’est l’élément de nouveauté. Parfois, mes textes naissent de l’harmonie de la chanson alors que d’autres fois, mes textes naissent d’une idée précise. C’est encore très nouveau pour moi, je suis encore en exploration… je me laisse donc aller, à la découverte de l’écriture.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui t’intimide le plus dans l’écriture ? 

JOSIANE ROUETTE : Probablement le mélange entre le laisser-aller et l’écriture travaillée. Dans mon premier EP, j’étais beaucoup plus dans l’auto-critique, alors que dans le deuxième, je me suis donnée beaucoup plus de liberté, de douceur. Donc, le défi est de garder mon intégrité tout en poussant le texte afin de le rendre le plus beau, le plus touchant possible. 

PAN M 360 : En trois mots, comment décrirais-tu ton spectacle ?

JOSIANE ROUETTE : Divertissant, dramatique et nostalgique. 

PAN M 360 : Peut-on s’attendre à une mise en scène spéciale ? Des jeux d’éclairage, des projections, des décors ? 
JOSIANE ROUETTE : Nous avons travaillé sur une mise en scène pour un spectacle et non pour le théâtre. Mon spectacle sera en trois blocs à travers lesquels nous devrions avoir des projections, si tout va bien. Au courant de l’été, nous voulons travailler davantage la mise en scène et la direction artistique. Il est certain qu’à cause de -je ne veux même pas le dire! – cela a influencé les répétitions et la direction du spectacle. Mais au final, je suis extrêmement fière de jouer en band !  C’est très stimulant de compter sur la personnalité d’autres  collègues musiciens.nes avec la mienne.

Nous nous sommes entretenu avec le sympathique maestro trifluvien afin de jaser, comme ça, du répertoire des deux prochains concerts (Prokofiev, Fauré, Saint-Saëns, Haydn, etc.), de conséquences post-pandémie et même de cuisine. 

Pan M 360 : Bonjour Jacques. C’est un réel plaisir de vous retrouver à la barre de l’OSM, à Lanaudière ET devant un public en chair, en os et en ouïe! 

Jacques Lacombe : Croyez-moi, le plaisir est partagé! Un bon concert, ce sont des bons musiciens ET un bon public dans la salle!

Pan M 360 : Qu’est-ce que ces retrouvailles représentent pour vous?

Jacques Lacombe : Pour moi, la symbolique est importante. Le Festival de Lanaudière a été l’une des premières organisations d’envergure à m’offrir la chance d’exercer mon métier au tout début de ma carrière. Les gens du festival ont cru en moi et pour cela, je leur en suis reconnaissant. Qui plus est, j’ai été absent de la programmation les 17 dernières saisons, pour des raisons d’horaires impossible à concilier. Vous pouvez imaginer à quel point dans ce contexte, en plus de celui de la (touchons du bois!) fin de la pandémie, c’est très émouvant pour moi.

Des bénévoles du Festival, qui faisait partie du Chœur du Festival que j’ai dirigé il y a bien longtemps, m’ont apporté des photos de cette belle époque. J’ai été profondément touché. Diriger ici, et l’OSM en plus, devant des auditeurs aussi fidèles, attentionnés et bienveillants, c’est presque des vacances!

Pan M 360 : Quels défis y a-t-il eus dans la conception des programmes?

Jacques Lacombe : Oh, c’est assez simple en fin de compte. On se parle quelques mois à l’avance, avec des noms de solistes invités et on concocte le tout en collégialité, moi avec les gens du Festival et de l’OSM. On en est arrivé à des programmations qui reflètent parfaitement l’esprit de cet événement : offrir de la musique de qualité, à la fois connue et moins connue, dans un contexte estival et champêtre. Voilà pourquoi le répertoire du concert du 30 (vendredi) a été conçu autour de la thématique de la période classique, car la claveciniste Mélisande McNabney sera la soliste. Le Concerto champêtre de Poulenc est une rare oeuvre pour cet instrument avec orchestre dans la musique du 20e siècle. Ce sera une belle découverte pour le public qui ne la connaît peut-être pas encore. Autour de cela, nous avons convenu d’offrir la très belle Symphonie classique de Prokofiev et une ‘’vraie’’ symphonie classique, la no 104 de Haydn. Il y a aussi l’avantage que ce répertoire est conçu pour un ensemble de 50-60 musiciens, le maximum que l’on peut se permettre,distanciation sur scène oblige. On ne pouvait pas envisager quelque chose de plus imposant en termes d’effectifs. Au final, ce sera parfaitement adapté à l’ambiance du lieu.

Diriger l’OSM à Lanaudière, devant un si beau public, c’est presque des vacances

-Jacques Lacombe

Pour le deuxième programme, celui du 31 (samedi), les forces sont assez semblables, mais au service de la thématique du romantisme français. Avec ce nombre qui, je crois, raviront les spectateurs, avec de la musique d’une grande beauté mélodique et orchestrale : la suite Pelléas et Mélisande de Fauré, la Symphonie de Bizet (une superbe œuvre de jeunesse, autrefois souvent jouée par l’OSM, mais échappée du répertoire régulier depuis quelques années) et une autre jolie découverte, le Concerto pour violoncelle no 2 de Saint-Saëns avec Bryan Cheng. C’est une pièce que je dirigerai pour la toute première fois.

Mélisande McNabney, claveciniste et soliste dans le Concerto champêtre de Poulenc, à Lanaudière le vendredi 30 juillet 2021

Pan M 360 : Qu’avez -vous découvert de plus intéressant ou surprenant dans ces oeuvres que vous abordez pour la première fois?

Jacques Lacombe : Le Poulenc est très bien écrit. Vous savez, un clavecin ça ne projette pas aussi fort qu’un piano, loin de là! Il y a donc toujours ce danger que l’orchestre écrase le pauvre petit instrument. Mais Poulenc a su bien doser les interventions de l’un et l’autre et équilibrer de belle manière tout le discours. Qui plus est avec sa verve mélodique et ses fabuleux talents de coloriste orchestral, ça donne quelque chose de superbe.

Le Concerto de Saint-Saëns, lui, est d’un ordre un peu différent. C’est le genre d’œuvre, typique de certaines autres pièces de ce compositeur français, qui peut nous laisser sur notre faim si on ne fait que jouer les notes et les indications sur la page. Il faut mouiller sa chemise et s’investir davantage pour le faire rayonner à son plein potentiel. Il faut aussi faire preuve de créativité face à la partition. Cela dit, ce n’est pas un défaut en soi. Plusieurs œuvres grandement appréciées sont comme ça. Il suffit d’y ajouter un petit supplément d’âme pour être entièrement à la hauteur de son potentiel brut.

L’intérêt supplémentaire de cette présentation, c’est que Bryan jouera sur le violoncelle (un Stradivarius) qui a créé l’œuvre en 1902! Voici donc l’instrument qui a joué les notes que Saint-Saëns a entendues pour la première fois dans sa forme finale! C’est une belle affiche, quand même.

Le Concerto pour violoncelle no 2 de Saint-Saëns sera joué sur le Stradivarius qui l’a créé en 1902!

-Jacques Lacombe

Bryan Cheng, violoncelliste et soliste dans le Concerto pour violoncelle no 2 de Saint-Saëns, à Lanaudière le samedi 31 juillet 2021

Pan M 360 : Parlons pandémie! Comment l’avez-vous vécue?

Jacques Lacombe : Je dois avouer que je m’en suis assez bien sorti. Je suis d’un naturel solitaire, ce qui dans les circonstances était un avantage. J’en ai profité pour me replonger dans certaines partitions. Une semaine, je me disais ‘’Tiens, je vais relire toutes les symphonies de Beethoven’’. Et puis ensuite, ce pouvait être des symphonies de Mozart, Schumann ou Brahms. Et puis à d’autres moments je me suis plongé dans des opéras que je n’avais jamais pris le temps d’apprendre in extenso. Fidelio de Beethoven, par exemple, puis Don Giovanni de Mozart. Au-delà de ça, j’ai beaucoup lu et j’ai développé mes talents de cuisinier!

Pan M 360 : Un talent assez agréable à partager, surtout pour les invités!

Jacques Lacombe : Oui, en effet! Ils sont gâtés en général, car j’aime m’occuper de tout. Le menu, les courses, la préparation. Je fais tout cela et je mets du jazz. La vie est belle.

Mort à Venise de Britten, enregistré en février 2021, est un opéra qui se passe… en temps de pandémie! On était pas mal ‘’dedans’’, mettons!

-Jacques Lacombe

Pan M 360 : Vous avez tout de même réussi à enregistrer en février dernier une version hautement applaudie du Mort à Venise de Britten, basé sur Thomas Mann bien entendu, avec l’Orchestre de Mulhouse. Comment tout cela s’est déroulé?

Jacques Lacombe : Très bien, dans les circonstances. Nous étions testés pour la COVID toutes les semaines! La mise en scène a dû être adaptée. Par exemple, les choristes ont dû porter des masques, même lors de l’enregistrement sur scène. Mais, l’ironie suprême, c’est que ça marchait parfaitement avec le scénario de l’œuvre! Mort à Venise, ça se passe pendant… une pandémie! On était ‘’dedans’’, mettons!

Pan M 360 :  La pandémie a fait des ravages et laissera des cicatrices, entre autres en ce qui concerne le rythme de travail. Pensez-vous reprendre le genre d’allure professionnelle qui était la vôtre avant l’imposition d’une vie au ralenti par la COVID?

Jacques Lacombe : J’espère ne jamais reprendre ce rythme. On s’aperçoit qu’on peut être bien à ne rien faire!! Avant la pandémie, je pouvais faire au moins une vingtaine d’allers-retours Amérique-Europe, parfois deux fois par semaine. Un moment donné, j’ai mené de front deux productions d’opéras, une à Vancouver (Turandot), une autre en Europe (Carmen). Pendant deux semaines, j’ai voyagé Vancouver-Europe avec le décalage. Même si je dors bien en avion et que le décalage ne m’affecte pas tant que ça, la pause de la pandémie a donné l’occasion à mon corps de me dire ‘’Tu t’es démené? Là tu vas me rembourser!’’

C’est l’une des raisons qui m’a amené à ne pas renouveler mon engagement avec l’orchestre de Mulhouse. 

J’espère ne jamais reprendre ce rythme

-Jacques Lacombe

Pan M 360 : Quels sont vos plans?

Jacques Lacombe : Oh, j’ai encore des engagements, comme un Werther à Nice, et d’autres au Deutsche Oper Berlin quand les programmations qui étaient prévues avant la pandémie reviendront à l’affiche. Aussi un Hamlet d’Ambroise Thomas à Saint-Étienne, des concerts avec l’OSQ et l’OSM, etc. Je poursuis également mon travail au Conservatoire de Montréal. Je serai occupé, mais plus sainement, disons.

Pan M 360 : Vous aurez donc plus de temps pour exercer vos talents de chef… cuisinier.

Jacques Lacombe : En effet! Il faut venir goûter mes pâtes aux champignons!

Anika s’est fait connaître en 2010 avec un premier album éponyme réalisé en compagnie de Geoff Barrows (Portishead) et des autres membres de Beak, alors qu’elle demeurait à Bristol. Avec ses airs de Nico, sa beauté froide, son accent allemand et ses chansons art-pop mécaniques, Annika Henderson n’a eu aucun mal à séduire un public aux goûts plus avant-gardistes. En 2013, après le Anika EP,  la chanteuse germano-britannique désormais exilée à Berlin s’est fait plus discrète, collaborant ici et là avec divers artistes tels que Tricky, T.Raumschmiere, Dave Clarke et Shackleton. En 2016, elle s’est jointe à la formation Mexicaine Exploded View, avec qui elle a enregistré deux albums et un EP. Hormis le single No More Parties in the Attic, paru lui aussi en 2016, Anika n’a rien sorti sous son propre nom depuis 2013, jusqu’à ce tout récent Change, endossé par le réputé label Sacred Bones et co-réalisé par la principale intéressée et Martin Thulin d’Exploded View. 

Jointe chez elle dans la campagne berlinoise, l’ex journaliste politique nous a révélé les dessous de la création de ce deuxième album, les raisons de son semi silence, les changements dans sa vie et sa musique, tout en nous avouant au passage son grand respect pour Nico.

PAN M 360 : Change est le titre de votre nouvel album. C’est un mot très significatif et lourd de sens; qu’est-ce qu’il signifie pour vous ?

Anika : Ce titre veut tellement, mais tellement dire de choses différentes. Il signifie d’une part qu’il y a énormément de changements dans le monde en ce moment. Je ne sais pas par où commencer tellement il y a eu de changements au cours de la dernière année : Le virus du Corona, la montée de l’extrême droite, les différents bouleversements sociaux… Mais ce titre implique aussi des changements personnels, car beaucoup de choses se sont passées au cours des dix dernières années. Donc oui, il y a eu bien du changement et c’est en effet le thème principal de mon album. 

PAN M 360 : Il y a aussi un peu de changements dans la musique. Qu’est-ce qu’il y a de changé par rapport à votre dernier album ?

Anika : Le premier album a été fait avec Beak, assez simplement, sans but précis, on ne pensait même pas faire un album avec ces chansons. On ne faisait que se défouler sur des trucs. Pour ce deuxième album, ils n’étaient même pas de la partie. Mon plan était de retourner à Bristol et d’enregistrer là-bas, mais avec la pandémie ce n’était tout simplement pas possible. Donc j’ai dû faire les choses différemment. J’ai enregistré toute seule à Berlin et heureusement un des membres d’Exploded View est venu me rejoindre. Donc oui, c’est différent ; je ne voulais pas faire semblant d’être dans un studio à Bristol alors que j’étais bloquée dans un studio à Berlin, je ne voulais pas faire semblant que les dix dernières années ne s’étaient pas passées, ce serait un peu triste… 

PAN M 360 : Alors, qu’est-ce qui est différent selon vous ? Est-ce que c’est moins dubby ? 

Anika : C’est différent parce que Beak ne joue pas la musique ! Toute l’affaire a changé. Je joue la plupart des instruments, tandis que la batterie est jouée par Martin Thulin d’Exploded View. Il a des goûts excentriques, mais je voulais vraiment travailler avec lui pour sa compréhension du post-rock. Je voulais que ce soit un peu différent, c’était une décision réfléchie. Je ne voulais pas forcer ce côté dub. J’adore le dub, mais en même temps, je ne vais pas faire un disque de dub… Je veux dire, je ne veux pas l’imposer si je travaille avec des gens qui ne sont pas autant dans cette musique que moi. C’est une chose que j’ai vraiment remarqué en vivant en Allemagne, il y a une relation très différente avec la musique, surtout avec le dub. En Angleterre, il est beaucoup plus facile de rencontrer des gens qui ont une bonne compréhension des différents types de musique, alors qu’ici il n’y en a pas. Ici, c’est du rock et c’est tout. Bien sûr, Berlin est évidemment très diversifiée, mais le dub n’y est pas très populaire. 

PAN M 360 : Peut-on dire qu’il y a peut-être plus d’éléments de krautrock dans ce nouvel album ?

Anika : Hum… peut-être. Là encore, je ne me suis pas dit « je vais faire un album de krautrock ou un album de dub ». Il y a évidemment de légers éléments de dub dedans, mais c’est juste venu comme ça. J’ai enregistré une grande partie des chansons dans mon studio, toute seule. La chose qui a été un peu perdue dans tout ça, je pense, c’est la batterie, parce que j’ai programmé la batterie sur une boîte à rythmes électronique et quand Martin est arrivé, il l’a adaptée pour le live, donc le son de la batterie est devenu autre chose. Il n’y a pas de batterie dubby comme quand je travaillais avec Geoff, c’est quelque chose de très différent. Alors oui, il y a beaucoup plus de kraut aussi. La façon dont j’écris est comme un voyage. Certaines chansons sont plus structurées, plus proches des chansons pop, mais la plupart du temps ma façon d’écrire est comme un étrange voyage, du début à la fin. Freedom et Finger Pies… ces chansons sont le résultat d’une nuit où j’ai jammé seule dans mon studio avec des synthés bizarres. En fait, nous avons dû apprivoiser ces idées pour les mettre sur le disque. Alors oui, il y a définitivement un côté kraut, mais c’est juste la vie qui a voulu ça, c’est comme ça. Et pour être honnête, c’est à ça que ressemblait le confinement; comme le krautrock, c’est un truc sans fin, où tu te demandes toujours « mais quand est-ce que ça va finir ? » (rires). 

PAN M 360 : Parlez-moi de la chanson de clôture de l’album, Wait For Someting, qui est un peu différente de ce que vous avez fait auparavant.

Anika : Oui, absolument ! Avant le confinement, j’ai écrit un tas de démos et beaucoup des chansons étaient à la guitare parce que c’est souvent comme ça que je commence, juste avec la guitare. Et aussi parce que je n’avais rien d’autre que cette guitare classique. Donc Wait For Something est la seule rescapée de ces démos. J’avais l’impression qu’elle pouvait aller quelque part, mais je n’avais qu’un début. Quand je l’ai jouée à Martin et qu’on a essayé de la travailler, on l’a prolongée et elle est devenue tellement ringarde ! Puis Martin a ajouté des cordes, c’est un des morceaux où je l’ai laissé se déchaîner, donc c’est devenu un peu ringard, mais je pense que c’est bien d’avoir un mélange de choses, ça va dans plusieurs directions différentes et je pense que c’est honnête de cette façon. 

PAN M 360 : Puisque que vous avez travaillé avec Martin Thulin, diriez-vous qu’il y a des similitudes avec Exploded View ?

Anika : Oui, à certains égards. C’est pour cela que j’ai voulu travailler avec lui, car nous nous connaissons depuis longtemps et nous avons travaillé ensemble sur plusieurs albums. Nous avons traversé tellement de tournées où tout allait de travers, nous avons eu des confrontations face à face… Pour moi c’est le genre de personne avec qui il est idéal de travailler, parce qu’aucun de nous n’a peur de dire « non » ou « ça ne sonne pas très bien », et nous n’allons pas le prendre mal. Je sais aussi que Martin n’a rien à prouver, il était là pour m’aider. Très souvent, lorsque vous collaborez avec quelqu’un qui joue un rôle plus important dans la réalisation, il commence à modeler l’album selon sa vision et je ne voulais pas que cela se produise ! Geoff (Barrows) n’est pas comme ça non plus, il est plutôt décontracté. Mais beaucoup de réalisateurs pensent « oh, ça peut devenir post-punk » ou un autre truc et ils commencent à changer les choses. Je voulais juste que cet album soit bizarre et je n’ai aucune idée de ce qu’il est vraiment. Je veux dire qu’il y a beaucoup de genres différents mais je ne voulais pas que l’enregistrement soit… ordonné. C’était donc agréable de travailler avec Martin. De plus, il peut m’apprendre beaucoup de choses car je voulais vraiment le co-réaliser parce que je savais ce que je voulais en faire. C’était un travail vraiment intense, du plus profond de mon âme.  

PAN M 360 : Votre premier album est sorti en 2010, puis vous avez fait un EP en 2013. À part votre travail avec Exploded View et quelques collaborations, comment se fait-il que vous ayez mis si longtemps à sortir un autre album sous votre nom ? 

Anika : Ça n’a jamais semblé être le bon moment. Je faisais beaucoup de démos à cette époque, mais ça semblait trop forcé et je n’avais pas les outils dont j’avais besoin pour exprimer tout ce que je voulais. Et Geoff n’arrêtait pas de me dire « on va t’aider à faire le prochain album, vas-y, écris-le et apporte-le nous », mais je ne savais pas comment écrire un album ! Je me suis donc lancée dans un long apprentissage d’écriture d’album, car je n’ai jamais été dans une école de musique ou autre chose de similaire. Ceci dit, j’ai fait beaucoup de collaborations où je pouvais apprendre quelque chose. Et puis j’ai commencé Exploded View. Nous avons pensé nommer le projet Anika, mais ça n’allait pas. Cela ne donnait pas de crédit aux musiciens. Je pense que cela aurait vraiment tué le projet si nous étions sortis avec quelque chose qui sonnait comme mon premier album. 

PAN M 360 : Vous avez été journaliste politique pendant un certain temps. La politique affecte-t-elle votre musique ? 

Anika : Oui, sans aucun doute. Le monde est politique, tout est politique. Tout ce que nous faisons est basé sur la politique. Tout ce que j’ai écrit, c’est sur la vie, sur les expériences, donc c’est définitivement politique.

PAN M 360 : Il y a trois vidéos tirées du nouvel album : Rights, Change et Finger Pies. On remarque un peu le même genre d’esthétisme d’une vidéo à l’autre et aussi une certaine emphase sur les vêtements, tous très chics et originaux. 

Anika : C’est bizarre car il y avait des personnes très différentes impliquées. Je choisis de travailler avec des personnes très spécifiques pour des raisons très spécifiques. Nous avons filmé ces clips à Berlin, où j’ai vécu pendant 10 ans et que j’ai quitté récemment. Les vidéos sont donc assez berlinoises d’une certaine manière, mais ce n’est pas parce qu’on voulait qu’elles soient berlinoises, c’est simplement que cet endroit a été ma vie pendant des années. Je pense que c’est bien de faire passer cet esthétisme dans une vidéo et de travailler avec des gens qui me sont chers. Ils font partie de ma vie depuis 10 ans et ils m’ont tous dit « génial, tu sors enfin quelque chose ! ». Je devais les faire participer à l’aventure. Le stylisme a été réalisé par une de mes amies, sauf pour la vidéo de Change. C’est une bonne amie depuis des années et j’ai vécu dans l’arrière-boutique de son magasin de vêtements à un moment donné, entourée de mannequins et de ces vêtements dingues qu’elle fabriquait, donc tout cela symbolise tout ce voyage ou du moins une partie de celui-ci. Donc oui, elle fait de beaux vêtements. C’est ce qui est amusant dans tout ça. Vous testez vos propres frontières ou limites, surtout avec Finger Pies. Les gens essaient souvent de vous dire qui vous êtes, ce que vous devez faire ou comment vous devez vous habiller… C’est pourquoi je change constamment de peau, tu vois ? Je ne veux pas être mise dans un coin, c’est étouffant. Ce n’est pas naturel pour un artiste de demeurer toujours pareil. Encore une fois, c’est l’une des raisons pour lesquelles l’album s’appelle Change. Certains artistes restent les mêmes, mais si tu regardes ceux qui ont vraiment duré, ils étaient d’accord pour changer, ils ont évolué avec leur époque. Imaginez que les Beatles aient porté leurs costumes tout le temps ! Ils seraient restés coincés avec leur stupide petite coupe de cheveux pendant des années et auraient essayé de se glisser dans des petits costumes étroits. 

PAN M 360 : Eh bien les Ramones ont fait exactement ça…

Anika : (rires) C’est vrai, mais je suppose que c’est parce qu’ils étaient perturbés depuis le début. Pour eux c’était plus une question d’attitude. Pour eux c’est une condamnation à vie (rires). C’est comme Lydia Lunch… J’adore Lydia Lunch. Elle a été beaucoup critiquée, l’année dernière je crois, parce qu’elle est devenue professeur de yoga… « comment Lydia Lunch peut-elle devenir professeur de yoga ? ». Et alors ? Je n’ai pas de problème avec ça, elle peut faire ce qu’elle veut ! 

PAN M 360 : Vous avez souvent été comparée à Nico. Chaque fois qu’on lit quelque chose sur vous, il y a une comparaison avec Nico, même dans le communiqué de presse qu’on m’a envoyé. Vous ne trouvez pas ça fatiguant ?

Anika : C’était ok au début parce que les gens essayent de te caser quelque part, mais maintenant… Je ne sais pas… J’aime Nico, j’ai beaucoup de respect pour elle, c’est un personnage très sombre. Mais l’année dernière, j’ai accepté cette comparaison car j’ai choisi de participer à ce projet avec un orchestre à cordes de Berlin, le Solistenensemble Kaleidoskop. Ils sont un peu les rebelles de la scène à cordes et nous avons joué l’album Desertshore de Nico. On ne l’a fait que deux fois à cause de la pandémie et on a travaillé très longtemps dessus. On travaillait via internet, puis on avait des répétitions masquées… Mais c’était un projet tellement intéressant. Avant cela j’évitais Nico, à cause de cette comparaison en quelque sorte. Mais c’est comme ça. Elle est quand même arrivée la première !

Crédit photo: Sven Gutjahr

Des deux ados qu’ils ont été, Virgile et Pablo n’ont rien perdu. Leur look de rockeurs sensibles qui mêle le rose et le noir, leur attitude espiègle et leurs chaussures de skaters représentent l’essence même de Pas Sages. En avril dernier, le duo a sorti son deuxième EP, Tu vas faire quoi, un projet pop aux refrains insistants et charmeurs.

En 2020, lors du premier confinement, paraissait un premier EP éponyme, mélange planant de pop/électro aux couleurs de l’été. Avec Tu vas faire quoi, les productions prennent une tournure plus pop-rock. Cette fois, Pas Sages ne nous transporte plus sous les étoiles d’une plage californienne, mais dans la ville, grand terrain de jeux pour ces deux nostalgiques du punk rock qui les a vu grandir.

Encore émergent, le duo se donne pour défi de donner un souffle nouveau à la pop et toucher les jeunes avec ce qui les faisait vibrer ados. L’univers des deux amis est fort et appuyé par leur esthétique et leur énergie authentiquement facétieuse.

Ils ont accepté d’en discuter avec PAN M 360.

PAN M 360 : Pas Sages, en quelques mots, c’est quoi ?

Pablo : Des enfants insouciants, un peu ignorants, un peu naïfs.

Virgile : Sur le plan musical, on a dans l’idée de faire une pop de demain, sans se prendre la tête et en gardant ce côté “pas sage”, un peu insouciant.

PAN M 360 : Comment est né le projet ?

Pablo : On se connaît depuis ultra longtemps, on était au collège ensemble et on faisait de la musique ensemble dans une formation rock/punk, style Red Hot Chili Peppers.

Virgile : C’était un petit groupe de collège, on faisait des petits concerts. Plus tard, on est partis chacun de notre côté faire nos études à Montréal. On n’y est même pas allés en même temps, et, finalement, on s’est retrouvés là-bas. On s’est remis à faire de la musique, sur ordinateur, dans l’idée de faire une vraie production. Donc avec notre bagage de conservatoire et de rock, on s’est lancés pour voir ce que ça donnerait.

PAN M 360 : Vous avez quitté Montréal dans l’objectif de commencer votre groupe en France ?

Pablo : Même pas. On avait fini notre temps à Montréal. On s’était revus, Virgile et moi, un été dans le sud de la France et on a fait notre premier morceau, Nuit d’Azur. On savait à peine utiliser un ordinateur pour produire de la musique à l’époque. Et le son a directement bien marché, alors on s’est dit « pourquoi pas ? ». Depuis toujours, on rêvait de faire de la musique, donc on s’est dit qu’on allait y aller à fond.

Virgile : C’était une opportunité, on a foncé pour la saisir.

Pablo : Et puis le son du groupe a beaucoup évolué depuis, parce qu’au fur et à mesure où on sortait des morceaux, on était en train d’apprendre à faire de la musique par nos propres moyens. On produit, on mixe nos sons avec l’aide d’un pote qui s’appelle Ouai Stéphane, mais pour le reste on se débrouille.

PAN M 360 : Avez-vous commencé avec l’intention de démarrer une carrière ?

Virgile : Peut-être pas, mais il y a toujours une part de rêve. Au début, on était plus dans une dynamique de s’amuser avec notre musique et de voir comment les choses allaient bouger. Honnêtement, on ne pensait pas forcément que ça allait déboucher sur une carrière comme on peut avoir aujourd’hui, donc on est contents. Mais évidemment qu’il y a un rêve d’ado derrière. Quand tu es jeune et que tu montes un groupe de rock, c’est certain que tu veux conquérir le monde et être une rock star.

PAN M 360 : Dans vos clips, sur vos réseaux vous arborez un look d’ados rebelles, avec des vestes à flammes, etc. Dans la vie de tous les jours, avez-vous cette même énergie d’enfants chaotiques ? 

Virgile : Oui, beaucoup, beaucoup, beaucoup !

Pablo : C’est peut-être même davantage le cas dans la vraie vie que sur les réseaux. On est encore plus tarés.

Virgile : Sans être complètement irresponsables non plus, mais ça va être dans la manière d’affronter la vie, de prendre les choses avec légèreté. Si j’ai envie de m’habiller d’une certaine manière, d’avoir l’air d’un gamin, je le fais. C’est comme des clés, des outils pour arrêter de se mettre la pression sur plein de choses.

PAN M 360 : Fin avril, vous avez sorti Tu vas faire quoi, votre 2e EP. Qu’est-ce que vous vouliez transmettre à votre public à travers ce projet ? 

Virgile : Ça reste un EP. On n’est pas encore sur un album où on aurait travaillé un concept fort. Ici, on a surtout rassemblé les titres sur lesquels on a travaillé pour présenter notre son au public.

Pablo :  Après, il y a plusieurs thématiques fortes qui ressortent, presque de façon inconsciente, avec ce que l’on traverse. On l’a écrit pendant le confinement alors, d’une certaine manière, c’est une réponse à la solitude. On le ressent avec estoy solo, par exemple. Il y a aussi le malaise social qui ressort sur certaines chansons. C’est une réponse naïve à ces problématiques-là.

Virgile : C’est vrai qu’on survole les malaises sociaux, la vie avec les réseaux… On est en train de dire « Ne te prend pas trop la tête, tu n’es pas tout seul ». Les relations en 2021 sont plutôt bizarres. On est sur les réseaux sociaux, on se connaît à peine… d’où le titre On se connaît même pas. Tout va vite, il y a plein de choses qui sont superficielles. Des fois tu as du mal à trouver ta place On voulait explorer tout ça. Après, si on sort un album un jour, on fera en sorte que tous ces messages soient plus clairs.

PAN M 360 : Votre premier EP est sorti en avril 2020. Finalement, est-ce que vous avez eu l’occasion de faire de la scène avant ça, en tant que Pas Sages ?

Pablo : On a fait quelques concerts, mais rien de très gros. Le confinement est arrivé très vite. Il y a un peu cette frustration de ne pas avoir pu faire de la scène pour présenter notre EP, qui est sorti durant le premier confinement.

Virgile : On a commencé la scène alors qu’on avait juste un ou deux morceaux de sortis, mais notre projet a vécu en parallèle de la COVID, en soi.

PAN M 360 : Vous avez trouvé ça dur de produire de la musique sans recevoir de réponse directe du public ?

Pablo : C’est là que les réseaux sociaux nous aident. En tant qu’artistes, du moins. Parce qu’à travers Instagram, par exemple, on reçoit les retours du public, on voit les réactions, on voit les gens qui se filment avec notre musique. Donc notre musique vit, même si on n’a pas eu l’opportunité de la faire vivre en concert. C’est vraiment cool, c’est sûr.

Virgile : On va voir. On n’a pas trop eu l’occasion de faire de grosses scènes. On est curieux de voir comment ça nous fait réagir, musicalement, de jouer notre musique devant plein de monde. Est-ce qu’on va avoir envie de faire des choses différentes ? J’imagine que ça remet en question des choses. Après, on a quand même pensé nos chansons pour le live.

Pablo : On voulait des chansons qui aient de l’énergie et qui fassent bouger. Pour qu’on puisse vraiment faire quelque chose de stylé, qui plaît. Là, on espère pouvoir jouer cet été, mais il n’y a rien de fixé.

PAN M 360 : Dans votre dernier EP vous explorez des styles qui diffèrent un peu du premier, qui restait très électro. Comment votre style évolue-t-il au fil du temps ?

Virgile : Je pense qu’on se dirige de plus en plus vers de la chanson pop. On aime beaucoup la pop-punk des années 2000. Des trucs du style Blink-182, Sum 41… Et on cherche à mélanger ça à des influences françaises, pour apporter notre french touch. En ce moment on a ça en tête et on veut avancer dessus. En soi, on vient de là ! On vient du rock.

Pablo : D’une certaine manière, c’est comme renouer avec la musique qu’on écoutait quand on était ados, sauf qu’on la remet au goût du jour avec qu’on sait faire. Et cette musique qu’on écoute, elle a évolué. Depuis les années 2000, t’as vu la musique électro, l’émergence du rap… Plein d’influences qu’on partage et maintenant, on mélange ce qu’on a adoré ados et ce qui s’est fait depuis. C’est vraiment un truc de notre génération. Tout le monde mélange beaucoup d’influences et c’est ce qui fait que la musique d’aujourd’hui est aussi intéressante. 

Virgile : Tu peux créer plein de connexions. C’est ce qu’on aimerait pouvoir faire, en restant dans la pop. On trouve qu’en France, la pop se ressemble beaucoup, vieillit beaucoup, même s’il y a de très jolies choses. Les jeunes en écoutent moins. Donc nous, on cherche vraiment à réussir à faire de la pop en mélangeant plein de styles, en travaillant le visuel. On cherche quelque chose de décalé.

PAN M 360 : À quand l’album ?

Virgile : On n’a pas de date, mais on travaille dessus en tout cas.

Pablo : On a plein de chansons, mais pour faire l’album dont on a envie, il faut des moyens. On attend d’avoir l’argent pour mettre notre vision en place. Et on attend le bon moment pour proposer une expérience complète.

Virgile : Un premier album, ça représente beaucoup pour des artistes. On aime tellement créer, trouver des concepts, travailler notre image… Si un jour on fait un album, il faut qu’on ait les moyens de réaliser toutes nos idées !

Au mois de juin dernier, Anoush Moazzeni a donné un concert inspirant et inspiré de la créativité musicale contemporaine et féminine d’Iran, de Turquie, du Liban, d’Israël, des États-Unis et du Canada au Festival Suoni per il popolo. Nous avons saisi l’occasion pour nous entretenir avec elle et découvrir son univers. Au moment de notre rencontre en visio-conférence, elle était en Iran depuis près d’un an et demi, à cause de la pandémie!

Pan M 360: Bonjour Anoush. Vous êtes actuellement en Iran depuis plus d’une année alors que votre maison est à Montréal. Pourquoi?

Anoush Moazzeni : J’étais venu en Iran pour des workshops et aussi pour voir de la famille, mais la pandémie a pris la tournure que l’on connaît et devant les annulations, reports et autres délais pour le retour, j’ai finalement décidé de laisser passer la tempête. Je suis chanceuse car j’habite un bel appartement appartenant à mes parents, j’ai un piano et j’ai pu travailler à distance (je suis professeure-assistante à Concordia) et même réaliser des commandes musicales. Je me suis débrouillée!

Pan M 360 : En parcourant votre page web, on se rend compte que vous faites énormément de choses. En quelques mots, comment vous décririez-vous?

Anoush Moazzeni : Je m’identifie comme pianiste de concert, artiste interdisciplinaire, chercheuse, créatrice, éducatrice. C’est en effet assez varié!

Pan M 360 : Quelles sont les racines de cet intérêt pour l’avant-garde et la création contemporaine? Sont-elles familiales?

Anoush Moazzeni : La musique était présente dans ma famille, c’est vrai. Ma mère est chanteuse et a toujours nourri un amour pour la littérature et la musique persane. J’ai appris le piano dès l’âge de 5 ans et mes parents ont toujours encouragé mes choix. À partir de l’âge de 18 ans, j’ai amorcé des études à l’Université de Téhéran, puis 3 ans plus tard je suis allé poursuivre mon perfectionnement du piano à Lyon. En parallèle, j’ai développé un amour pour l’informatique, la philosophie et les arts numériques. J’ai terminé une maîtrise en piano à Montréal, et c’est là que j’ai développé mon identité d’artiste multidisciplinaire. J’ai découvert un carrefour culturel qui m’a permis de révéler ma propre essence au croisement de plusieurs disciplines artistiques.

Riseopera.ca

Pan M 360: À quelles autres sources avez-vous nourri cet attrait pour l’avant-garde?

Anoush Moazzeni : J’ai beaucoup voyagé! Je suis allé à Köln et à l’IRCAM (Institut de recherche et coordination acoustique/musique) à Paris. Une fois ici au Canada, on m’a donné la chance de participer à des festivals où j’ai pu essayer des choses. J’apprécie cette grande liberté et l’opportunité de fouiller des territoires non conventionnels qui me permettent d’explorer toutes les possibilités avant-gardistes et aussi celles d’un dialogue constructif entre les traditions occidentales et perses.

Pan M 360: En tant que femme d’origine iranienne, croyez-vous être un modèle, une inspiration pour d’autres femmes de cette région du monde?

Anoush Moazzeni : Je ne me vois pas comme modèle, mais je peux assumer le fait que je puisse être une inspiration pour celles qui souffrent des limitations habituelles dans cette région. Oui, c’est très bien si mon exemple peut contribuer à briser la barrière du ‘’moi je ne peux pas faire ça’’. Je vois que c’est encore un peu tabou d’être une femme et d’être indépendante, et cela un peu partout dans le monde. On me dit parfois ‘’c’est vraiment toi qui a fait ça toute seule? C’est pas ton mec?’’ Même au Canada! Je peux donc comprendre les difficultés de plusieurs femmes. C’est pourquoi j’apporte de l’aide et des conseils à des compositrices comme je l’ai fait avec mon projet Deterritorializing the realm of new music.

J’ai aussi fait des recherches sur la place des femmes dans la création d’avant-garde, en particulier les femmes racisées et celles issues de la communauté LGBTQ+. Si mon parcours peut servir d’inspiration, tant mieux. Mais il serait prétentieux de me définir comme un modèle!

Anoush Moazzeni

Pan M 360: Parlons justement de Deterritorializing the realm of new music. De quoi s’agissait-il?

Anoush Moazzeni : J’ai passé commande d’œuvres à des compositeur.trices de l’Asie de l’ouest (Iran, Turquie, Liban, Israël) qui vivent et créent soit là-bas, soit en Occident. Les pièces devaient être écrites pour piano (je suis l’interprète) accompagné soit de voix, de bande, d’installation audiovisuelle ou d’enregistrements électroniques.

Pan M 360: Quel bilan en faites-vous?

Anoush Moazzeni : Je n’avais pas d’attentes particulières, mais je suis heureuse d’avoir participé à ma façon à ce vaste chantier, qui est de stimuler la création d’avant-garde dans des régions hors de l’Occident. J’espère qu’à terme, la créativité radicale savante sortira des territoires presque exclusivement occidentaux. D’où le titre du projet!

Pan M 360 : En plus d’être interprète, quels rôles jouez-vous dans la réalisation dans ce genre de projet?

Anoush Moazzeni : Tous! Je réserve les musiciens, je planifie les répétitions, je fais la promotion, je contacte les festivals, je gère l’enregistrement et la diffusion vidéo, etc.

VISITEZ LE SITE DE SUONI PER IL POPOLO POUR REGARDER LA VIDÉO D’UNE PARTIE DU CONCERT D’ANOUSH MOAZZENI DU 15 JUIN 2021 (il faut descendre tout au bas de la page pour accéder à la vidéo)

Pan M 360: Vous êtes décidément encore plus ‘’multidisciplinaire’’ que l’étiquette artistique habituelle le laisse entendre! Y a-t-il d’autres de vos projets que nous pouvons voir et entendre?

Anoush Moazzeni : Si jamais les gens se déplacent à Toronto (une fois les restrictions aux frontières levées), ils pourront visiter le musée Aga Khan, qui présente une très belle exposition de l’artiste azerbaïdjanais Faig Ahmed, Dissolving Order. Son oeuvre est inspirée de l’art ancestral des tapis, une tradition millénaire partout dans la région du Proche-Orient. Il se sert de nouvelles technologies pour se réapproprier l’expression artistique liée à cette tradition. Ma contribution est une composition musicale accompagnée d’éléments audiovisuels. J’ai utilisé du piano, des sons numériques et inventés, des sons concrets, comme ceux d’une machine qui sert à la fabrication des tapis, etc., et j’ai tout mélangé. La notation graphique s’inspire des patterns de tapis de la région. J’ai aussi demandé  à un artiste de tisser ces notations dans un tissu de style traditionnel.

Pan M 360: J’ai aussi cru comprendre que vous avez un nouveau projet en marche à Québec?

Anoush Moazzeni : Oui! C’est une résidence de production à la Chambre blanche à Québec, du 3 août au 18 septembre. Ça s’appelle Autopoïèse dans le devenir et il s’agit d’y créer des instruments numériques originaux. Cela mettra à profit mon intérêt pour l’interdisciplinarité car j’y inclurai l’intelligence artificielle. 

La beauté de cela, c’est que le résultat de mes recherches là-bas sera intégré dans un autre projet en construction, celui d’un opéra à l’Université Concordia.  Ce sera très expérimental, très loin de la forme traditionnelle. En plus d’y investir l’intelligence artificielle, je souhaite y intégrer la virtualité. La chanteuse devra se mouvoir et interpréter la partition dans un contexte totalement nouveau.

Pan M 360: Donnez-vous encore des concerts de piano classique traditionnels?

Anoush Moazzeni : Non, pas en ce moment. Je suis très occupée par ma carrière dans le milieu de l’avant-garde. Cela dit, je continue de pratiquer tous les jours.

Pan M 360: Quels compositeurs classiques aimez-vous?

Anoush Moazzeni : Bach, Scriabine, les modernes tel Webern. J’aime aussi Brahms, Chopin, Saint-Saëns.

Pan M 360: Qui vous inspire dans l’art contemporain?

Anoush Moazzeni : Des artistes en akousmatique, électroacoustique, et aussi des artistes féminines et plusieurs issues des premières nations.

Pan M 360 : Merci

Quelque temps après avoir sorti les capsules de sa série Mouvement, l’organisme sans but lucratif Ausgang Plaza lance les 8 chansons originales du projet sur la plateforme Bandcamp, gratuitement à compter du vendredi 23 juillet.

Mouvement est une série de capsules webdiffusées qui regroupent des artistes renommés et des talents émergents provenant du milieu du street dance et du beatmaking.

Elle met en valeur des talents d’ici issus appréciés dans divers réseaux internationaux, mais (encore) trop souvent méconnus au Québec. Pour chaque capsule, un.e beatmaker est jumelé avec un.e danseur.euse et y explore un style de danse différent : breakdance, krump, popping, vogue, house, afro-beat, jookin et danse contemporaine.

Malick Touré, l’instigateur du projet, en discute avec Pan M 360.

PAN M 360 : Comment ce projet est-il né? D’où vous vient l’idée?

Malick Touré : Ça fait quelques années que ce projet me trotte dans la tête. J’aimais bien ce que produisait COLORS. Ce sont des capsules musicales d’artistes qui viennent d’un peu partout, ayant des styles différents. J’aimais le concept de découvrir des artistes qu’on ne connaît pas nécessairement, mais qui sont de qualité en ne produisant pas tous le même style. Ça m’a fait réfléchir; je voulais faire un projet différent de COLORS et qui met de l’avant les talents montréalais. Ce qui est plaisant à voir en ligne c’est bien des danseurs. Donc, j’ai voulu réaliser un projet d’agencement entre danseurs et beatmakers. J’ai approché Alexandra ‘Spicey’ Landé et Pax, qui a justement participé au projet, qui sont deux danseuses renommées à Montréal. Elles étaient aussi déjà intéressées et avaient déjà pensé à un concept similaire de leur côté. Tout était là pour que le projet se concrétise, mais le temps a passé et on était tous pris dans nos projets chacun de notre bord. Puis, la pandémie est arrivée et tout a changé. On n’avait pas le choix de voir ça comme une opportunité afin de faire des demandes de subventions et tenter de monter le projet.

PAN M 360 : Quel type de public souhaitez-vous rejoindre?

Malick Touré : On essaie de viser tout le monde, c’est sûr. Le but est vraiment de faire découvrir des danseurs montréalais et des talents qu’on a. Après, est-ce que tout le monde va être intéressé par le projet? Je laisse les gens en juger, mais idéalement, notre but c’est de diffuser de la culture, donc on souhaite que le plus de personnes l’apprécient.

PAN M 360 : Pourquoi avoir séparé la mise en ligne des capsules et la parution des chansons sur Bandcamp?

Malick Touré : Pour nous, c’était un bonus. Au début, ce n’était pas dans le plan, mais les chansons sont des originales qui ont spécialement été conçues pour les capsules. On trouvait ça dommage de ne pas pouvoir les rendre disponibles. De plus, avec la mise en ligne des musiques, les gens pourraient faire des challenges Tik Tok. En voyant les capsules, ça va donner le goût de faire des challenges. C’était vraiment un projet cobaye.

PAN M 360 : Est-ce vous qui avez choisi les combinaisons danseur-beatmaker? Comment ça s’est décidé?

Malick Touré : Oui, j’ai eu de l’aide de mon comité consultatif qui est Alexandra Spicey Landé et Handy Yacinthe, fondateur du festival de danse Jack of All Trades. Ils m’ont surtout donné des noms de danseurs. Pour l’agencement avec les beatmakers, mon comité et moi avons travaillé là-dessus.

En fait, on voulait représenter des styles de danse en particulier ou même certains danseurs pour leur personnalité et leur présence. Il fallait donc des artistes qui seraient compatibles avec leur style. On a fait de la recherche et on a demandé autour de nous, les artistes qui sont proches de l’Ausgang, et ensuite cela s’est fait au feeling.

Lorsque j’agençais les beatmakers avec les danseurs, plusieurs étaient déjà en contact. Donc, ils prenaient les conseils et les demandes des danseurs pour modifier certaines parties qui iraient mieux avec ce qu’ils voulaient faire comme prestation. Il y a vraiment eu un échange entre les danseurs et beatmakers.

PAN M 360 : Donc ce sont surtout les danseurs qui dirigeaient les beatmakers?

Malick Touré : Ça dépend, chaque capsule est différente. Pour certains, ils avaient déjà une chanson un peu montée et d’autres où il fallait modifier certaines parties puisque les capsules devaient durer une minute et demie. Alors, si un artiste avait une chanson de 4 minutes, il fallait la modifier pour qu’elle rentre dans les temps. C’est pourquoi que sur Bandcamp, certaines chansons originales sont plus longues. Cependant, d’autres artistes comme Lunice et Ouri se sont basés sur le sentiment des artistes. Pour eux, c’était monté de A à Z à partir du danseur.

PAN M 360 : Combien de temps vous a-t-il fallu pour produire les 8 capsules?

Malick Touré : Il y a eu beaucoup de ralentissements. Déjà, pour les disponibilités, on avait une contrainte budgétaire assez énorme et beaucoup d’artistes sont impliqués, donc les disponibilités n’étaient pas faciles à gérer. Ensuite, il y avait les contraintes sanitaires partout. Pour certains artistes, ils n’étaient pas disponibles parce qu’ils étaient aux États-Unis. On avait aussi des contacts très limités. C’est certain que ce n’était pas la facilité, mais on a réussi!

PAN M 360 : Est-ce le résultat dont vous vous attendiez?

Malick Touré : Ça dépasse ce qu’on aurait pu imaginer. Jonathan Brisebois et Nicolas Lesage ont vraiment mené notre projet à un autre niveau. En fait, il y avait juste des professionnels qui travaillaient sur le projet et ça fait du bien de voir ça. On ne s’attendait pas à un produit final de qualité comme celui qu’on a atteint.

On aimerait vraiment recommencer l’expérience et l’on a d’ailleurs appliqué à une autre subvention afin d’en refaire, mais nous sommes en attente de réponse. Si on peut en refaire, c’est certain qu’on va continuer en produire.

Grâce à son talent, Lunice a collaboré avec de nombreux artistes de renoms comme Diplo, Azealia Banks, Madonna, Kanye West, Nicki Minaj, Lil Wayne, Theophilus London, Denzel Curry et The Alchemist. Il expérimente surtout avec des sons électros au synthétiseur, sons croisés sur de lourdes lignes de basse et de percussions se rapprochant de l’esprit du rap. PAM M 360 a aussi eu l’occasionde discuter avec lui de cette expérience.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui t’a fait dire oui au projet Mouvement?

Lunice : Premièrement, c’était le groupe Ausgang parce que j’aime vraiment tout ce qu’ils font. Ils ont des projets d’expérimentations pour les artistes et je suis un artiste qui aime explorer plusieurs manières de m’exprimer dans mon art. À la base, la musique n’était pas mon premier choix; j’étudiais en cinéma, photographie et graphisme et la musique c’était quelque chose que je faisais à part, comme passe-temps. Quand je me suis consacré à la musique à temps complet, j’avais un bagage avec mes études dans d’autres domaines pour produire ma musique. Au moment où je rencontre d’autres créatifs, comme le groupe Ausgang, je m’identifie beaucoup à ce qu’ils font. Notre aspect en commun le plus fort est la curiosité pour mieux créer. Lorsqu’ils m’ont approché pour le projet et que j’ai vu qu’ils travaillaient avec Adam Hummell, je n’aurais pas pu passer à côté de cette opportunité.

Ce n’est pas seulement des artistes qui produisent de la musique qui m’influencent. C’est plus souvent des gens qui ne font pas de musique qui m’inspirent. Ce qu’Adam fait est incroyable, mais le créatif qu’il est dépasse même tout ce qu’il réalise. J’ai déjà travaillé avec Ausgang auparavant pour un événement d’Halloween. Ce n’était pas seulement une soirée club, mais une soirée avec des installations de toutes sortes et de performances. Depuis ce temps, on est resté en contact. C’est vraiment un des plus gros projets que nous avons produits ensemble jusqu’à ce jour.

PAN M 360 : Ta chanson Best Believe est une chanson originale pour le projet. Quelles sont tes inspirations pour cette chanson en particulier?

Lunice : Lors d’une réunion avec le groupe Ausgang, Malick avait mentionné qu’il souhaitait que la chanson soit inspirée de Memphis Tapes, qui est de la musique rap old school. C’est une drôle de coïncidence puisque c’était la musique que j’écoutais au secondaire. Ça m’a permis d’expérimenter dans ce style et de l’interpréter à ma façon.

PAN M 360 : Tu as fait paraître la chanson Get Right plus tôt cette année, mais elle est très différente de Best Believe, qui elle, contient beaucoup plus de lourdes basses. Est-ce un défi pour toi d’essayer de nouvelles choses dans un court laps de temps?

Lunice : Je dirais oui et non. Avec le temps et de la pratique, ça ne devient pas plus facile, mais plus naturel. Je me suis demandé, dès que j’ai commencé dans le milieu de la musique, si je voulais n’avoir qu’un style ou plutôt plein d’avenues. Jusqu’à ce jour, je n’en reviens pas d’où je suis rendu dans ma carrière présentement. Je n’ai pas l’impression que la musique est la chose que je fais de mieux, mais c’est ce qui intrigue davantage le public.

PAN M 360 : Quelles sont tes impressions du résultat de la capsule avec la danseuse Pax?

Lunice : Je suis déjà un adepte de ce que font Pax et Adam. Peu importe ce qu’ils me diraient de faire, je le ferais sans hésitation. C’est le type d’artiste que j’admire puisqu’ils vont plus loin que leur domaine d’expertise. Pax va plus loin que la danse. C’est la même chose pour Adam et ses effets visuels. Quand j’ai vu le résultat de tout ce qu’on avait fait, j’étais bouche bée. J’espère que plus de gens vont voir la vidéo parce que ce que les deux font représente le futur de l’art. Je serai à tout jamais leur plus grand admirateur. Le résultat est tout simplement exceptionnel.

PAN M 360 : Est-ce un défi de créer une chanson pour quelqu’un d’autre que pour soi-même?

Lunice : C’est toujours difficile de créer une chanson pour quelqu’un. Ce n’est pas de faire de la musique qui est difficile, c’est de comprendre la vision de l’autre et d’où cette personne vient. Il faut avoir un certain niveau d’empathie. C’est ce qui fait un bon projet lorsque tu travailles pour d’autres personnes. Je mets mon égo de côté et je suis à l’écoute de l’autre à 100%.

Produire une chanson pour Pax a été si facile puisque ce n’est pas la première fois qu’on collabore et on fonctionne les deux par instinct. Elle m’a mentionné le style de danse qu’elle voulait faire et je savais la direction que je devais prendre. Par la suite, je lui ai présenté la première version de ce que j’avais fait, et il y avait que deux petites sections à retravailler. C’est vraiment un plaisir de travailler avec elle et notre chimie se voit dans la qualité de la capsule.

De Vivaldi à Piazzolla en passant par Boccherini et Durante, grands succès et découvertes peupleront la soirée du 24 juillet à l’amphithéâtre Fernand-Lindsay, près de Joliette. Le concert Destination Buenos Aires est en vérité un voyage sonore et affectif qui nous fera voyager de l’Italie à l’Argentine, avec une escale nocturne envoûtante à Madrid. Nous avons parlé avec le chef virtuose et talentueux de ce concert parfaitement ‘’festival’’! 

Pan M 360: Bonjour Nicolas. J’aimerais que tu nous parles de ce voyage que tu proposeras au public du Festival de Lanaudière le 24 juillet, avec les Violons du Roy et le violoniste Kerson Leong en tant que soliste.

Nicolas Ellis: Ah, ce sera un voyage palpitant! Ça commence en beauté, façon feux d’artifice avec une ouverture de Vivaldi, l’Olimpiade, écrite pour son opéra du même nom. C’est très caractéristique de Vivaldi, avec beaucoup d’énergie et de vivacité. 

Ça se poursuit avec une très belle découverte qui nous vient de Naples, peu connue du public, le concerto grosso La pazzia (La folie) de Francisco Durante. C’est une oeuvre un peu folle en effet car très contrastée et mettant en scène deux altos solos en dialogue énergique avec l’orchestre. Cette pièce a été écrite entre la fin du baroque et le début de la période classique, ce qui lui donne un tempérament original, ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre. Le thème de la folie était d’ailleurs populaire chez les musiciens de l’époque car cela offrait pleins de possibilités musicales inhabituelles, donc plus de liberté formelle. C’est un peu comme si à travers la musique on pouvait se permettre toutes sortes de choses qu’on ne pouvait imaginer dans la vraie vie. C’est même un peu bipolaire, car ça change parfois brusquement entre des lignes très sensuelles des deux altos qui s’entrelacent pour passer tout à coup à des attaques surprenantes de l’orchestre! La pazzia, en bon Québécois, ça se traduirait par ‘’Es-tu fou?’’ ou ‘’Es-tu malade?’’.

Ensuite on va à Madrid pour une pièce exceptionnelle, un arrangement pour orchestre du quintette Une nuit à Madrid de Boccherini. Ce dernier était Italien, mais il a beaucoup voyagé, particulièrement en Espagne. Cette Nuit à Madrid est une pièce très libre, sans aucune forme typique de l’époque (forme sonate par exemple). C’est en vérité une musique à programme. On y raconte une histoire, toute simple, celle d’un voyageur qui passe une nuit à Madrid, et y est témoin des merveilles envoûtantes que cela implique. On y perçoit les cloches de la cathédrale, des danseurs, des jongleurs et autres amuseurs publics, on y vit d’autres aventures pittoresque jusqu’au petit matin où les gardes viennent annoncer le ‘’last call’’ et mettre un terme aux festivités. C’est une musique super flyée, et je suis certain que le public va l’adorer!

Finalement, on traverse l’Atlantique pour aller à Buenos Aires et entendre Piazzolla, le plus emblématique des compositeurs argentins. Kerson Leong se joindra à nous pour interpréter les Quatre saisons de Buenos Aires de Piazzolla. Une version tangueiria du thème des saisons. C’est spectaculaire, c’est beau, c’est excitant. Il ne faut pas manquer ça!

Pan M 360: Quelle appréciation as-tu du jeu avec Kerson Leong?

Nicolas Ellis: Oh là là! Quel plaisir! Kerson est assurément l’un des plus grands talents actuels au violon. Ce n’est pas la première fois que je joue avec lui et chaque fois que je l’entend, je ne peux m’empêcher d’avoir la bouche à terre devant son extraordinaire fougue, sa musicalité hors norme et son incroyable aisance technique. Un talent comme ça, d’ici en plus, ça n’arrive pas souvent. Il a la jeune vingtaine, il étudie à La Chapelle, à Bruxelles, et il est déjà en demande un peu partout dans le monde. Il faut venir l’entendre en personne pour apprécier pleinement la magie et la force qui se dégagent de cet artiste!

Pan M 360: Il y a des pièces que tu diriges pour la première fois dans le programme? Qu’as-tu le plus apprécié dans les découvertes que tu as faites?

Nicolas Ellis:  En vérité, toutes sauf les Saisons de Piazzolla constituent une première pour moi. J’ai été séduit par la liberté qui se dégage de La pazzia, ainsi que ses contrastes entre un orchestre fou et deux altos rarement utilisés de cette manière à l’époque. Et La nuit à Madrid est merveilleusement imagée! On navigue dans un monde très sensoriel, avec des textures habilement dessinées, des couleurs invitantes et très variées. C’est une œuvre originale et surtout parfaite dans les circonstances d’un festival d’été comme celui de Lanaudière. C’est une pièce idéale pour se retrouver entre amis qui aiment la musique.

Pan M 360: Dans une entrevue récente, tu parlais des captations vidéo qui s’imposent désormais et qui demeureront essentielles, pour la plupart des orchestres. Ce sera le cas de ce concert, que les mélomanes pourront voir ou revoir après le 24 s’ils ont leur billet. Quel type de développement et de bonification crois-tu seront nécessaires pour ce médium afin qu’il se démarque d’une simple retransmission de concert que l’on pourrait voir en salle?

Nicolas Ellis: Oui, je pense que les captations vont rester. Je pense qu’à mesure que l’expertise se développera, les possibilités créatives apparaîtront plus nettement aussi. Tu sais, dans le monde, on consomme de plus en plus la musique avec les yeux autant qu’avec les oreilles. Je crois que ce médium va contribuer à cette évolution.

Cela dit, je ne pense pas que la créativité passera nécessairement par des ajouts de décors ou d’éclairage. Je pense plutôt à un nouveau dynamisme dans la visualisation des musiciens. En concert traditionnel, l’attention est inévitablement centrée sur le chef ou le/la soliste. Avec les captations et l’épanouissement de l’expertise des techniciens, des musiciens moins ‘’remarqués’’ s’imposeront au public. Je pense à des musiciens de secondes sections de cordes, ou des vents dont on entend ici et là des lignes, mais qui demeurent camouflés par le devant de l’orchestre. Le public percevra un peu mieux ce que sait et perçoit lui-même le chef d’orchestre!

Kayiri est une rappeuse, violoniste et boxeuse – elle détient présentement la 2e place au classement canadien dans sa catégorie. Elle a fait partie des groupes K-Iri et Bad Nylon, notamment aux côtés de Marie Gold. En tant qu’artiste solo, elle allie brillamment l’afrobeat, le spoken word, le chant, le rap et la soul. On a pu la voir en tournée un peu partout (Canada, France, États-Unis, Sénégal, Maroc, Brésil…), au concours de rap télévisé La fin des faibles ainsi qu’au Festival international des Nuits d’Afrique. Elle foulera d’ailleurs les planches du festival pour la deuxième fois ce dimanche, 18h50, au cabaret Nuits d’Afrique.

Pour toutes ces raisons, PAN M 360 s’est entretenu avec Kayiri.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui t’a menée à faire de la musique?


Kayiri :
La musique a toujours fait partie de ma vie. J’écoutais beaucoup de musique avec mes parents quand j’étais jeune et nous dansions beaucoup. À partir de cinq ans, mes parents m’ont inscrite dans des cours d’éveil musical et je n’ai jamais arrêté depuis. J’ai suivi des cours de violon par la suite, j’ai même étudié au Conservatoire et à l’Université en musique.

PAN M 360 : Quand as-tu commencé à faire du hip hop?
Kayiri :
Ça a commencé relativement tard, car comme j’avais une formation classique en violon, je ne pensais pas que c’était possible. C’est comme si je me mettais des barrières moi-même. Vue que j’ai beaucoup d’amis qui sont dans le milieu du hip hop, j’enregistrais parfois le violon sur leurs beats, mais c’est comme si je me disais que je n’avais pas le droit de rapper.

J’ai commencé à vraiment écrire des textes en 2013 et 2014. En 2015, j’ai enregistré du violon sur l’album de Bad Nylon. C’est à ce moment-là que j’ai fait mon coming-out de rap, en me disant que si elles pouvaient le faire, je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais pas. J’ai fait ma place sur la scène hip hop dans l’année qui a suivi.

PAN M 360 : Tu as fait partie de quelques groupes, comme Bad Nylon notamment, dirais-tu que ça t’a aidée à te définir en tant qu’artiste?
Kayiri :
Je dirais que je me cherche encore énormément, au contraire (rires). Je trouve que les gens aiment étiqueter les autres et les mettre dans une boîte parce que c’est plus simple de savoir ce que la personne fait. À la base, j’ai une formation classique et un baccalauréat en jazz, la « musique du monde », entre guillemets car c’est comme ça qu’on appelle ça au Québec, a toujours piqué ma curiosité. Comme je suis à moitié burkinabée, j’ai toujours écouté beaucoup de musique de l’Afrique de l’Ouest. Par ailleurs, ma mère a beaucoup voyagé en Amérique du sud; je dansais la salsa à 16 ans dans les clubs. J’aime tout, musicalement.

Donc me définir… je me définis de plus en plus en vieillissant. Pour l’impact de Bad Nylon, le groupe a fait ressortir un côté féministe en moi assurément. De plus en plus, je continue à me définir et j’ai envie de mettre de l’avant autant mon côté burkinabé que mon côté québécois. Je suis une femme extravertie, en vieillissant je me permets de plus en plus d’aller toucher tout l’univers musical que j’ai envie de toucher. Je veux faire travailler mon art autant dans les manières de jouer que dans les sujets abordés. Donc, si ça a aidé à me définir, je dirais oui et non. En ce sens où on m’a permis de toucher à la musique dans un certain angle, de prendre une bouchée de ce que j’ai appris avec ces filles et de le mettre ensuite dans mon projet solo. Mais je suis toujours en train de me définir!

PAN M 360 : Tu as fait partie de La fin des faibles, une compétition de rappeurs, peux-tu nous parler un peu de toute l’expérience?
Kayiri :
C’était une belle expérience! J’étais vraiment surprise d’avoir été prise. Je trouvais que mon audition s’était bien passée, mais je savais que beaucoup de gens passaient les auditions. J’ai adoré l’expérience, c’était une belle équipe, les gens de l’équipe étaient gentils et compréhensifs. C’était particulier en temps de pandémie, car c’est le genre d’émission qui aurait été mieux d’être enregistrée devant public. Là, on se retrouvait seulement devant les juges. Je fais énormément de spectacles, mais je ne suis pas habituée de jouer devant trois personnes. Ce sont trois personnes que je respecte vraiment sur la scène musicale, donc c’est très intimidant. S’il y avait eu d’autres personnes, j’aurais pu regarder la personne dans le coin que je ne connais pas (rires), mais là il y avait Souldia, Sarahmée et Koriass qui me regardaient et qui m’écoutaient. C’était vraiment particulier comme expérience.

Toujours se pousser et se dépasser, j’ai trouvé ça très enrichissant. Quand ça s’est terminé, j’étais fière de moi. J’ai reçu beaucoup de commentaires positifs, et aucun négatif! Donc c’est déjà le fun! Il y a beaucoup de fans qui m’ont écrit, car à ma dernière performance j’ai parlé de violence conjugale. J’ai reçu beaucoup de messages de gens qui m’ont dit que ça les avait fait pleurer, qu’ils avaient vécu cela…

J’ai appris aussi comment faire de la télévision. Je ne suis pas une habituée de la performance à la télévision. J’étais très stressée! J’ai dû apprendre la gestion de ce stress: au début je parlais fort dans mon micro, donc j’ai dû apprendre ça. Maintenant je ne le ferai plus!

PAN M 360 : Quand t’est venue l’idée de mixer le violon et le rap?
Kayiri :
C’est à cause de Feezy. J’ai perdu un rap battle dans lequel on avait parié de l’argent. En niaisant, le lendemain je me suis filmée en train de jouer du violon dans la rue pour rembourser ma dette. Feezy est tombé sur la vidéo; il ne savait pas que je jouais du violon. Il m’a proposé de reprendre un beat hip hop au violon et d’en faire une vidéo. C’est devenu viral sur Facebook. Il m’a fait jouer dans un spectacle par la suite, c’était très rassembleur. Ça a touché tout le monde, car il n’y avait pas de parole. Ça a commencé comme ça et ça n’a pas arrêté depuis. Je serai toujours très reconnaissante à Feezy.


PAN M 360 : Comment as-tu développé ton son?
Kayiri :
Une des raisons pour laquelle je m’empêchais de chanter et de rapper avant, c’est que jusqu’en 2014 j’avais des nodules sur les cordes vocales. Je perdais la voix instantanément : si je prenais une bière, par exemple, je perdais la voix. J’ai rencontré Iri, du groupe K-Iri avec qui je chantais, en 2015. Lors de notre rencontre, c’était une journée où j’avais de la voix. Nous avons chanté ensemble et nos voix fonctionnaient bien. Je lui ai parlé de mon problème de cordes vocales et elle a été très patiente avec moi. J’ai commencé à voir une orthophoniste, j’ai fait trois ans de réadaptation au niveau de la voix. J’ai réparé ma voix. Je me permets de dire que j’ai une belle voix aujourd’hui. Elle a un timbre particulier suite aux problèmes que j’ai eus aux cordes vocales. Je continue de la travailler. J’ai suivi par la suite des cours de chant afin de savoir comment bien utiliser ma voix pour ne pas la détruire. Elle continue de s’améliorer. La pandémie a aidé, car je n’ai pas eu de spectacles pendant une longue période.

Mon éthique de travail en violon, je l’applique autant au hip hop qu’au chant. Je pratique beaucoup. Je reprends des standards jazz, j’écoute des interprètes et j’essaie de répéter leurs chants.

Au violon, mon son s’est développé avec mes professeurs. Je suis allée étudier le violon au Brésil. J’ai eu des professeurs de musique classique et de jazz. Mon son s’est également développé en écoutant et en jouant avec des gens.


PAN M 360 : Tu fais aussi de la boxe, si je ne me trompe pas tu es 2e au Canada, est-ce que ça a un impact sur ta musique ou ta manière de composer par exemple ?
Kayiri :
Peut-être pas sur ma manière de composer, mais sur ma manière d’être sur une scène assurément. La boxe fait partie intégrale de moi en tant qu’artiste. Ça m’a donné beaucoup d’assurance, la boxe. Si je n’avais pas fait de boxe, je n’aurais pas fait de hip hop. […] Souvent, je vais pratiquer mes paroles et chanter en faisant ma corde à danser. Ça m’aide. J’adore ça, c’est très thérapeutique.

PAN M 360 : As-tu des thèmes de prédilection dans tes chansons? Qu’est-ce qui t’inspire?
Kayiri :
C’est particulier car tout s’est passé rapidement. J’ai été avec Bad Nylon jusqu’en 2018. Les médias se sont beaucoup intéressés à ce projet. Puis, ça s’est terminé, j’étais dans mon autre projet, K-Iri, on a eu beaucoup d’attention médiatique. La fille avec qui je chantais a dû retourner en Éthiopie, je me suis retrouvée seule en fin 2019. J’avais encore des spectacles de K-Iri qu’on m’a donné en solo. Pendant toute cette période, mon projet solo, je le faisais davantage de manière thérapeutique. Je n’écrivais pas de manière à faire un album; je le faisais pour le plaisir. J’ai dû rapidement écrire d’autres chansons. Je réalise que mes thèmes sont surtout au niveau de l’identité : le fait d’être métisse et d’être à moitié africaine. Sinon, ce sont beaucoup les émotions qui m’inspirent : je touche des sujets comme le fait de se sortir de la dépression, l’amour et l’amour de soi, l’empowerment. Ce sont des sujets qui me touchent beaucoup. Après l’été, je retourne en processus créatif. J’aimerais prendre le temps de trouver les thèmes sur lesquels je veux écrire.

PAN M 360 : Il y a un an, tu as lancé un single, Mentir et en mars tu as lancé un nouveau vidéoclip, La reine. À quand du nouveau matériel de Kayiri?
Kayiri :
Bientôt! C’est bizarre à dire, mais j’ai tellement de spectacles! (rires) Comme je suis violoniste, je joue avec beaucoup de groupes de corpo, je fais beaucoup de mariages par exemple. Ça me prend beaucoup de temps. Honnêtement, s’il n’y avait pas eu la pandémie, je visais septembre, donc je dirais encore septembre. Je travaille avec beaucoup d’artistes comme Lovegirl, Laura qui est une beatmaker et ingénieure de son et Nicolas Craven avec qui je travaille déjà. Ce que je sais, c’est que ce seront des EPs que je vais sortir.

PAN M 360 : Tu seras aux Nuits d’Afrique ce dimanche, à quoi peut s’attendre le public?
Kayiri :
À entrer dans mon univers. Ça va être très particulier. Je l’ai fait mercredi, ça s’est bien passé. Nuits d’Afrique m’a demandé de faire quelque chose d’acoustique. Habituellement je ne fais pas ça, je joue avec un groupe ou avec des playbacks. J’ai dû tout transférer mes beats sur une pédale de loop. J’ai tout refait mes beats au violon. Je les ai décomposés puis réenregistrés. Je suis accompagnée aux percussions par Noubi. Je joue du violon dans son projet solo. Il m’accompagne au cajon. Ça va être très rythmé, mais il y aura aussi beaucoup de douceur, car quand je chante, c’est quand même proche de la soul. Il y a mes chansons, que j’appelle mes chansons métisses que j’ai coécrites avec mon père, que je chante à moitié en samo et en français. Il y a du rap, il y a du chant, parfois un peu de slam. Ça va dans tout. Je suis une femme de grande force, c’est très puissant quand je joue du violon. Je joue du violon comme je fais de la boxe comme le dit ma mère (rires).

Contrairement à ses frères du Jazz et des Francofolies, qui ont été déplacés en fin d’été/automne, et à l’instar de ses collègues Classica et Nuits d’Afrique, qui ont osé la confiance dans le déconfinement, le Festival de Lanaudière lance son édition 2021 avec une programmation complète presque aussi imposante que par les années passées. Nous avons parlé avec le très sympathique Renaud Loranger, directeur artistique du Festival, pour voir comment cette renaissance est possible et ce qu’elle signifie également pour l’ensemble du milieu musical et le public.

Pan M 360 : Bonjour Renaud. Tu as été nommé directeur artistique du Festival en 2018, et lancé ta première programmation en 2019. Puis arrive 2020 et tout bascule. À quel point les objectifs que tu t’étais fixés, les plans que tu avais élaborés pour les atteindre, ont été bousculés?

Renaud Loranger : Tout a été mis sans dessus dessous, évidemment. Tu sais, l’année 2019 s’était super bien passée. On était content, on se disait, voilà l’année prochaine on passe à la vitesse supérieure et on progresse vers du plus, rien que du plus. Puis paf, tout tombe à l’eau. Bien entendu, il y a des artistes, des projets, des ententes, que nous souhaitons et allons honorer dans l’avenir. Certains concerts en 2021 sont des ‘’rescapés’’ de 2020 (les concertos de Beethoven avec Marc-André Hamelin), mais beaucoup d’autres devront attendre, pour des raisons de booking, de restriction aux frontières, etc. Et certains ne pourront plus avoir lieu.

Une programmation de festival, tu vois, c’est un exercice bien ancré dans son moment, une constellation fragile et délicate qui se met en place. Le lieu, l’année, l’énergie ambiante, etc. C’est comme une fête. On peut la remettre, mais qui sait si l’ambiance sera la même? Si, entre temps, des choses auront changé, les invités auront vécu des événements différents, bref, si l’équilibre qui semblait le bon au moment de programmer sera encore le même? 

Et puis, il y a toutes les difficultés reliées spécifiquement à notre milieu. Je dis souvent en boutade qu’il est probablement plus simple de déplacer les Jeux Olympiques qu’un festival de musique classique!

Amphithéâtre de Lanaudière – Crédit : Pureperception

Pan M 360 : À quel point a-t-il été simple ou difficile de réaliser la programmation 2021?

Renaud Loranger : Un peu les deux, je dirais. Nous sommes chanceux d’avoir autant d’artistes de si haut calibre ici. Nous avons accès à un bassin exceptionnel qui nous permet de construire une programmation de grande qualité avec des artistes près de nous. En même temps, je ne cacherai pas que l’évolution des consignes sanitaires, bien que compréhensible, nous a rendu la tâche difficile dans le sens où nous avons attendu jusqu’au maximum imaginable, soit début juin afin de confirmer les concerts, le nombre de sièges disponibles, etc. Et tu vois, la situation a encore changé récemment avec la diminution de la distanciation de 2 à 1 mètre. Mais c’était trop tard pour nous! Toute notre logistique est désormais affûtée pour la distanciation de deux mètres. Cela dit, les artistes sont fantastiques, et c’est grâce à leur collaboration que nous pouvons aller de l’avant.

Pan M 360 : Comment entrevois-tu la remise sur les rails de toute la dynamique des festivals?

Renaud Loranger : C’est une bonne question à laquelle je ne peux offrir de réponse définitive. Je sens bien que tout le monde a hâte de reprendre le temps perdu, de ‘’revenir comme avant’’. Mais j’ai l’impression que les traces de cette pandémie, et surtout le changement de rythme imposé par elle, amèneront des changements encore difficiles à quantifier. Je te donne un exemple : pour l’édition 2020, un artiste que je connais bien devait venir donner un concert. Le booking était hyper serré, mais comme je le connais, il me disait ‘’pas de problème, je prendrai l’avion Seoul-Vancouver-Montréal, j’irai jouer à Lanaudière et je reprendrai l’avion tout de suite pour retourner en Europe!’’ Honnêtement, je ne sais pas si les artistes reprendront ce genre d’horaire de fou.

Je parlais aussi à Yannick (Nézet-Séguin) récemment. Il me disait lui aussi à quel point il se sentait un peu abasourdi par le décalage horaire, les timings serrés, etc. Des choses qu’il vivait quotidiennement sans s’en rendre compte avant. Mais maintenant, le rythme précédent n’est même pas retrouvé et plusieurs artistes ont des réflexions sur la nécessité de vivre dans un planning humain aussi extrême. Je pense que c’est sain, que c’est même normal. Mais je suis certain que des ajustements deviendront nécessaires.

Yannick Nézet-Séguin dirige l’Orchestre métropolitain – Crédit : Pureperception

Pan M 360 : Quelle solution s’impose donc à un Festival comme Lanaudière pour rester compétitif et attirer les meilleurs? Planifier avec encore plus d’avance, ou laisser tomber des choses?

Renaud Loranger : Moi je ne laisse jamais tomber. Tu peux en parler à mon entourage (rires)! Au-delà de ça, j’ai la chance d’avoir un bon réseau d’amitiés en Europe, des amitiés qui peuvent nourrir le Festival à un très haut niveau. Mais pour moi, la difficulté n’est pas dans ce qui vient, mais ce qui a toujours été. Je pense aux chanteurs par exemple. C’est difficile de les attirer ici pour un seul soir quand ils ont des séries de 5-7-10 représentations dans plusieurs festivals en Europe. Et ça, ça ne date pas de la pandémie. Ça fait partie du jeu dans notre marché nord-américain à la fois vaste et relativement économe en opportunités estivales si on le compare à l’Europe.

À terme, moi j’aimerais allonger la période du festival, la débuter un peu plus tôt et la terminer un peu plus tard. C’est plus simple d’inviter certains artistes et ensembles en dehors de la période de pointe des festivals européens. Ça c’est une avenue. Mais les prochaines années ne me font pas peur. La raison c’est que déjà avant la pandémie, on se bousculait au portillon pour participer au festival. Avec les annulations de 2020, et certains projets impossibles en 2021, je suis assez optimiste que nous pourrons compter sur quelques années fastes en termes d’idées et de possibilités.

Pan M 360 : Le retour de Kent Nagano, est-ce le coup dont tu es le plus fier cette année?

Renaud Loranger : Oui, j’en suis très heureux. Ça été difficile pour tout le monde, je veux dire la manière avec laquelle ça s’est terminé. Nous pensions tous à une dernière saison humainement riche et significative, célébrant 15 ans de présence importante dans la communauté, 15 ans d’impact sur le public québécois, et l’inverse! Ce furent des années marquantes pour maestro Nagano également. Ce retour, après le ratage imposé des adieux, c’est donc significatif à plusieurs égards. Au plan humain, je l’ai dit, c’est très important pour lui, mais aussi au plan musical. Kent Nagano me confiait que la pandémie lui a imposé à lui aussi l’adoption d’un nouveau rythme, de nouvelles habitudes. Il en a profité pour réétudier des choses qu’il n’avait pas visitées depuis longtemps, en plus de passer du temps avec sa famille bien sûr. Le résultat, c’est que la 4e de Mahler au programme du 16 juillet, il ne l’avait pas faite depuis longtemps et elle n’avait jamais été jouée au Festival. Or, me disait maestro, pendant 40 ans pré-pandémie, il la dirigeait en 65 minutes. Désormais, il la fait en 75! Tu vois? Ce sont des conséquences directes dont on ne pouvait jamais prévoir la nature avant 2020, et c’est aussi l’illustration de ce que je disais précédemment : on peut reporter un programme de concert ou de festival, mais on ne peut jamais reporter l’énergie qu’il y avait au moment initial prévu. Mais ce n’est pas nécessairement un mal. C’est juste qu’une énergie différente imposera des choix de compléments différents.

Kent Nagano et l’OSM – Julia Fischer violoniste – Crédit : Pureperception

Pan M 360 : À quel point est-ce important ce retour des concerts ‘’en vrai’’, devant public?

Renaud Loranger : Pour moi c’est un message d’espoir et une nécessité. Cette chaleur humaine nous a manqué. Le concert, c’est une communion et la pandémie nous a privé de contact, de gestes tactiles les uns avec les autres, et de la possibilité de communier par la musique, dans un espace physique, dans un sentiment de proximité physique et personnelle. Le danger de ces derniers 18 mois environ, c’est le repli sur soi. Nous devenons des atomes séparés d’une matière commune, chacun de notre côté. Un concert, un festival, c’est l’antidote au repli. C’est très important.

Pan M 360 : Le public répond bien?

Renaud Loranger : Très bien! Déjà les premiers week-ends sont complets. Mais il reste des billets pour plusieurs concerts. Cela dit, j’invite le public à appeler, même si les concerts sont indiqués comme complets, car il arrive que des places se libèrent à la dernière minute pour toutes sortes de raisons. Ça vaut la peine d’essayer. 

Et puis je souhaite voir le plus de monde possible, ne perdre aucune place disponible, surtout dans ce joyau de site! Lanaudière, c’est comme un amphithéâtre grec, avec cette forme naturelle idéale pour l’acoustique, la forêt qui ceinture et les étoiles qui protègent les sens avec bienveillance. C’est unique et magique. Je fréquente abondamment les festivals un peu partout, et ici, il y a une ambiance à nulle autre pareille. Alors, oui, il reste des billets, mais il faut faire vite car la tendance est à la rapidité des ventes!

Pan M 360 : C’est ce qu’on aime entendre! En terminant, quel rêve entretiens-tu pour ce festival et que tu aimerais réaliser d’ici, disons, 5 ans?

Renaud Loranger : Je ne pense pas à un événement en particulier, mais à quelque chose de plus holistique. Tu sais, les autres festivals en Amérique du Nord sont essentiellement des résidences d’été des orchestres symphoniques de la région. Par exemple, Tanglewood, c’est la résidence de l’Orchestre de Boston. Le Hollywood Bowl, celle du LA Phil. Lanaudière c’est différent. Oui, l’OSM fait partie de l’ADN du Festival, et le restera toujours. Mais Lanaudière c’est aussi un écrin de choix pour l’Orchestre métropolitain, pour les Violons du Roy, etc. Moi, je vois la possibilité d’en faire une carrefour essentiel pour les orchestres canadiens, américains aussi. Un point de chute pour de grands événements estivaux qui présenteront une image riche et diversifiée de la réalité nord-américaine. Bien sûr, des partenariats importants avec de grandes institutions européennes sont dans les cartes. Disons actés mais pas encore incarnés. Nous avons de belles années devant nous.

Pan M 360 : Merci Renaud Loranger, et bon succès!

Après avoir passé la majeure partie de sa vie au Mali, l’artiste Mamoutou Dembélé, alias EMDE, a déménagé à Montréal afin de propager son amour pour sa culture, pour son blues mandingue comme il aime nommer son style de prédilection.

Il se prépare donc à enflammer la scène avec un instrument unique façonné de ses propres mains, le bahouinou.

Le musicien et chanteur présentera son spectacle le 16 juillet à 15h au Festival International Nuits d’Afrique.

EMDE en discute avec Pan M 360.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui t’a mené à faire de la musique?

EMDE : Premièrement, je suis né griot. Les griots sont les conservateurs de la culture. Ce sont aussi ceux qui sont les orateurs de l’histoire de l’empire mandingue. Cette tradition survit par le mariage et la progéniture de ceux qui sont griots. Ce sont ceux qui perpétuent la quiétude, dès qu’il y a des malentendus, ça se règle par l’entremise d’un griot. C’est celui qui amène la paix. Mon père et ma mère sont griots, ce qui fait de moi un griot à 100%.

Je suis la musique. C’est ma culture, cela m’appartient et je suis né là-dedans. La culture est ancrée en moi, je peux le sentir et je peux l’écrire. La patience, l’amour et la culture sont ce qui nous unit et nous permet d’amener la paix, l’amour et la prospérité. Ce qui nous montre la bonne voie c’est la musique et ainsi ce qui m’a mené à propager ma culture, c’est la musique.

PAN M 360 : D’où vient ton inspiration?

EMDE : Mon inspiration vient de ma culture et de ma mère. J’aurais aimé faire plus de musique avec elle. Ma mère chantait pour nous lorsqu’il y avait un anniversaire à célébrer. C’était la tradition. Je ne sais pas si c’est comme au Québec, mais en Afrique, lorsqu’une personne chante directement à une autre, c’est une façon de faire plaisir et de célébrer d’où il vient. Donc, ma mère, sa voix, sa façon de chanter, ça m’a beaucoup touché et ça m’a donné le plein d’amour pour faire de la musique.

PAN M 360 : Comment as-tu eu l’idée de créer ton propre instrument?

EMDE : Je joue de plusieurs instruments de l’Afrique de l’Ouest, dont le n’goni et la kora. Le n’goni commence à une seule corde et peut aller jusqu’à 8 cordes. J’ai inventé une version plus moderne de cet instrument, qui est aussi unique puisqu’on ne le retrouve nulle part ailleurs. Le nombre de cordes est différent. Sur mon instrument, j’en ai 15. La forme de l’instrument est aussi retravaillée. Bahouinou signifie «les cordes de l’homme». J’ai eu cette idée parce que j’aime la musique et j’aime ma culture. La mission qui est en moi est de partager ma culture tout en faisant quelque chose d’innovateur tout en ayant un nom aussi unique. Je l’ai construit en 2002, ce qui fait déjà 19 ans. Ça m’est venu comme ça. J’aime aller au-delà de ma passion pour ouvrir de nouvelles portes.

PAN M 360 : Pourquoi est-il ton instrument de prédilection? Qu’est-ce qu’il a de particulier qui surpasse tous les autres instruments dont vous savez jouer?

EMDE : Ça peut être surprenant puisque l’instrument premier dans ma culture est le balafon. Je trouvais que le son du bahouinou se mariait bien avec le ton de voix que j’ai. Je partage mieux mon esprit avec mon instrument qu’avec tous les autres. Je le maitrise à la perfection. J’ai la chance de pouvoir jouer et chanter en même temps. Ce n’est pas tout le monde qui a cette capacité. Le plus souvent, c’est l’un ou l’autre. Ma mère m’a appris à jouer d’un instrument en même temps que de chanter. Elle m’a fait énormément pratiquer, et voilà où j’en suis.

PAN M 360 : Avec ton groupe, tu as été nommé grand gagnant du concours les Syli d’Or en 2019 en plus du coup de cœur du CAM et du prix américain Afropop Worldwide seulement 10 mois après ton intégration à la scène musicale montréalaise. Quel est l’impact sur ta carrière?

EMDE : Pour moi, c’était un grand privilège de partager ma culture aux Syli d’Or et d’avoir la chance d’être sélectionné pour le Festival Nuits d’Afrique. Le Québec m’a bien accueilli. Même si j’ai habité la grande majorité de ma vie au Mali, je suis chez moi aussi au Québec. Je suis arrivé le 3 juin 2018 et finalement en 2019 je suis déclaré grand gagnant des Syli d’Or et déclaré coup de cœur pour les autres événements. La culture ne ment pas. Tous les jurés qui ont participé aux Syli d’Or ont reconnu mon travail et perçu ce que j’ai en moi. Ce n’est pas tout le monde qui a les connaissances sur le type de musique que je produis. Tu peux avoir du talent et du potentiel, mais quand ça concerne un concours, ce n’est pas tout le monde qui peut reconnaître ces capacités. Ils reconnaissent que j’ai l’art en moi. J’ai aussi inventé mon propre style, le blues mandingue. Je fusionne ma culture avec du blues comme dans la gamme pentatonique. C’est un grand privilège pour moi sur le plan de la reconnaissance. De plus, il y a l’impact sur le public. Le peuple québécois a pu me découvrir. Certains ne connaissaient pas mes origines africaines et qui sont plus qu’emballés d’en connaître davantage grâce à ma musique. Je me sens encore plus vivant lorsque les gens aiment ce que je fais. Ça me touche énormément.

PAN M 360 : Vous avez du succès dans plusieurs pays. Pourquoi avoir choisi Montréal pour développer votre carrière artistique à l’international?

EMDE : C’est l’amour. Il faut aimer un pays par ce qu’il dégage comme valeur ou il faut aimer quelqu’un dans ce pays. J’ai tout simplement suivi mon cœur et mon intuition. J’ose et je n’attends pas.

PAN M 360 : Vous travaillez présentement sur votre troisième album. Comment celui-ci se différencie-t-il de vos deux premiers?

EMDE : Avec cet album, j’ai vraiment été au bout de mes idées. Je reste dans le même style de blues mandingue, mais puisque ma culture est grande et vaste, j’ai pu créer des morceaux qui vont dans plusieurs directions. J’ai profité de cette qualité de ma culture pour le troisième album. La musique risque de sonner très différente, car le public n’aura jamais entendu quelque chose de semblable, et c’est le but. Je veux toujours progresser dans mon son pour transporter les gens dans un autre univers. Mon troisième album devrait paraître en 2022. La pandémie a retardé toute la démarche artistique. C’est nous qui avons décidé de reporter le tout à 2022. Le travail a tout de même été fait, mais plus lentement que prévu. Il ne reste plus que de finaliser l’ensemble de l’album et d’évaluer la situation de la COVID. 2022 va être une nouvelle année de partage.

PAN M 360 : À quoi peut-on s’attendre de votre spectacle au Cabaret Nuits d’Afrique?

EMDE : Premièrement, nous ne serons que trois sur scène puisque les restrictions sanitaires m’empêchent de jouer avec le groupe fou dont j’ai l’habitude d’être accompagné pendant un concert. Nous devons respecter la distanciation et nous jouons sur une petite scène, donc il faut s’adapter. Deuxièmement, le spectacle ne sera pas moins excitant, car je vais être accompagné de percussions comme des cymbales ou des caisses claires et de cordes comme le n’goni et la guitare acoustique.

PAN M 360 : Avez-vous d’autres projets?

EMDE : Oui, j’ai plusieurs projets! J’ai trois dates de concert pour cette année, mais pour le reste, nous avons tout reporté à 2022. Je devais aller jouer sur une grande scène en Gaspésie, mais j’ai tout de même la chance de faire quelques scènes avant la fin de l’année. L’année prochaine, je vais faire la tournée du CAM ainsi que de participer dans de nombreux festivals.

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