En octobre 2020, Amay Laoni et son acolyte Étienne Chagnon sortent Le Tournant. Succès confirmé, on attend la suite. Mais pour les deux artistes, l’enregistrement  reste incomplet. Ainsi, le 27 août dernier, le tandem sort Le Tournant (Deluxe),  electronic dance music (EDM) de très bon niveau et paroles introspectives,  avec quelques surprises en prime. Cette nouvelle version offre six nouvelles chansons; collaborations avec Fanny Bloom et Marie-Mai,  remaniements de morceaux déjà rendus publics. Ce nouvel opus sera présenté dans son entièreté aux Francos ce dimanche 12 septembre au Parterre symphonique dans le contexte des Francos.

En pause avant le grand spectacle, Amay Laoni s’entretient avec PAN M 360.

PAN M 360: Le tournant (Deluxe) est une nouvelle version de l’album Le tournant sorti plus tôt en 2020. À quoi peut-on s’attendre de nouveau sur ce remaniement?

AMAY LAONI: le Deluxe est un ajout de six chansons à l’album précédent. On se cherchait un projet pour la pandémie. À la place de faire un autre album, on a décidé de célébrer Le tournant avec six nouvelles chansons. Ça nous a permis d’expérimenter avec plusieurs idées qu’on n’avait pas eu le temps de mettre en place avant la sortie initiale. Ça nous permet aussi de remettre l’album en lumière grâce aux collaborations dans le projet.

PAN M 360: Mais pourquoi mettre ces collaborations dans un album déjà sorti et ne pas attendre pour un autre?

AMAY LAONI: Bonne question! Pourquoi donc? Parce qu’ Étienne et moi, on aime agir vite quand on a une idée. On a procédé de cette façon parce que c’était l’inspiration qu’on avait au moment même. Je ne peux pas dire que les choses auraient été pareilles si on avait attendu quelques mois. Je me disais aussi que c’était intéressant d’ajouter au tournant quelqu’un comme Marie-Mai qui est généralement très occupée. Grâce à la pandémie, on a eu l’opportunité de travailler avec elle. Je suis quelqu’un de très spirituel et je sentais que les étoiles étaient alignées pour retravailler sur Le tournant. Je ne crois pas qu’il y aura un problème à inviter encore des gens pour un album futur. J’aime toujours écrire de nouvelles chansons!

PAN M 360: il s’agit de votre deuxième album avec votre complice/producteur Étienne Chagnon, comment faites-vous pour vous séparer les tâches musicales?

AMAY LAONI: Ça dépend des chansons. Lors du premier album, Sa couleur, je composais la plupart des pièces avec des ébauches plus ou moins claires. Après, on a changé beaucoup de choses en studio. On inversait des accords et je réécrivais des bouts de textes. Pour notre deuxième, c’était un processus beaucoup plus mélangé. Si on prend par exemple la chanson Arbre; j’ai écrit toute la chanson de mon côté avec mes petits beats. Étienne l’a reprise et l’a totalement changée. Ce n’était plus du tout le même morceau! Pour d’autres, mon partenaire travaillait de son côté et composait un accompagnement musical complet. Moi je prenais cet arrangement préconstruit et j’y ajoutais une mélodie ainsi que des mots. On opère souvent avec ces deux méthodes qui fonctionnent bien. Elles apportent des éléments différents. Travailler sur une chanson déjà commencée me donne l’impression de rentrer dans le cerveau de quelqu’un et de voir comment cette personne voit la musique. Le mélange de ces techniques amplifie vraiment la qualité de nos pièces. 

Le seul instrument que je joue un peu, c’est du piano, mais vous ne voulez pas m’entendre jouer! Je peux jouer quelques accords, mais mes arrangements se font avec ma voix. Au final, c’est ça mon outil musical. Étienne est un multi-instrumentiste, il peut jouer de tout. Dans le monde de l’électro et du EDM, il y a plusieurs producteurs qui ne jouent pas vraiment avec des instruments traditionnels. Ceux-ci vont plutôt travailler avec des morceaux déjà écrits et les retravailler. C’est évidemment un processus hyper créatif, mais ce n’est pas notre méthode. Étant donné qu’il possède une formation de pianiste jazz et qu’il joue d’à peu près tout ce qui est possible, il ajoute un regard de musicien plus classique à nos chansons. C’est aussi lui qui s’occupe de tous les travaux de programmation qui donnent notre style. 

PAN M 360: Pour un album de synth-pop, Le tournant (Deluxe) contient beaucoup de textes émotifs parlant de relations personnelles complexes. Comment expliquez-vous ce thème? 

AMAY LAONI: C’était le but au départ! On peut comparer ça à de la poésie du dancefloor. Ce thème c’est le déclic qui m’a permis d’aller dans cette direction. J’aime énormément les chansons à textes profonds. C’était l’occasion de mélanger les rythmes et le mot. L’album de Stromae, Racine Carrée m’a fait comprendre que c’était possible d’avoir des sujets d’introspection et de contemplation dans un album dansant. Ce n’est pas pour dire qu’on ne le voit pas dans le synth, juste que c’est moins courant. Pourtant, ces thèmes sont vraiment importants pour moi. J’aime me voir grandir et devenir un meilleur être humain qui fait de meilleurs choix. La conscience, en tout cas la mienne, passe beaucoup par l’introspection. C’est une chose qui m’inspire beaucoup. Notre sujet le plus exploré, c’est l’amour. Il s’agit d’une chose qui peut être difficile ou plus intense. Mais quand j’en parle en chanson, je raconte l’histoire de quelqu’un d’autre. Ça fait 15 ans que je vis une histoire d’amour avec Étienne. Mon quotidien et ma vie ne constituent pas une relation torturée et déchirée. Certains artistes ne peuvent pas travailler lorsqu’ils sont heureux. C’est dur d’aller puiser l’inspiration autrement. Ça fait des années que je travaille là-dessus. Mais cette inspiration et ces sujets, c’est quelque chose que j’ai envie de léguer.

PAN M 360: Comment avez-vous trouvé l’expérience de collaborer avec des artistes tels que Marie-Mai ou Fanny Bloom?

AMAY LAONI: Je voulais absolument faire des collaborations féminines! Pour moi, Fanny Bloom et Marie-Mai sont deux extrêmes qui se ressemblent. Je suis très à cheval sur le style de ma musique et ça m’intéressait d’y ajouter ces deux styles. Fanny et moi on a beaucoup plus en commun qu’on pensait. On a connecté: Que ce soit dans notre amour de styles communs ou plus nichés. Comme moi elle aime vraiment les chansons accrocheuses. Les deux on a travaillé ensemble pour Je ne te connais pas. Je lui ai proposé un début de mélodie et elle a commencé à écrire un texte là-dessus. Je relisais et offrais une suite. On a tout fait à distance, avec Étienne qui faisait la production. 

Pour Marie-Mai c’était plus spécial. Nous avons une connexion artistique et philosophique. On est amies depuis des années. On échange ensemble depuis des années. La pandémie nous a motivés à finalement écrire une chanson ensemble. Et d’exploiter ce côté qu’on a en commun. Sous les rivières parle de quand on se retrouve seul avec soi-même. C’est une pièce qui essaie d’expliquer ce qui se passe quand on essaie de comprendre notre tumulte intérieur. Encore une fois, on a travaillé en étapes. Par contre, on a enregistré sa voix dans son salon. Malgré son horaire intense, on a trouvé un moment pour faire ça ensemble. 

PAN M 360: Vous présentez Le tournant (Deluxe) aux Francos ce dimanche. Pas trop de trac?

AMAY LAONI: Tout le monde me demande ça! Je ne pense pas avoir peur. J’ai surtout hâte. Ce spectacle, on l’a partiellement présenté à mon lancement, il y a deux semaines. J’étais accompagné d’un batteur et d’un bassiste, sans oublier Étienne. C’est du feu! Je suis confiante et j’aime les chansons qu’on présente. Je vais avoir du plaisir et me connecter à un public qui attend depuis très longtemps un spectacle. C’est avant tout une célébration. Je me sens à ma place. 

PAN M 360: Pourtant il s’agit d’un album assez complexe. Comment allez-vous le reproduire live?

AMAY LAONI: Eh bien, grâce à la technologie! On va être accompagné de séquences automatiques, de synthés et de deux musiciens de plus. La version en direct va se démarquer un peu. Je ne voulais pas faire un copier-coller de mon album. Il y a plusieurs ajouts intéressants qui sont plus funk, plus dansant et plus intense. Grâce à nos deux musiciens en plus, Max Bellavance et Alex Lapointe, on peut se permettre ces rythmes qui font danser. 

PAN M 360: En trois ans, vous avez accumulé 2 millions d’écoutes et un passage aux Francos. Sans mauvais jeu de mots, pouvez-vous expliquer ce tournant?

AMAY LAONI: C’est bien choisi comme expression! Il n’y a pas de chansons qui s’appellent Le tournant. C’est plus une idée centrale. Pour moi, les mots sont forts de sens. Il faut faire attention aux mots qu’on emploie et au sens qu’ils projettent. Ils ont une résonance. Le titre de l’album a aussi une résonance. On a pris ce nom parce qu’on voulait que ce soit un tournant dans ma carrière. Je ne pensais pas que le tournant soit aussi une pandémie, mais ça, c’est une autre histoire. Je me suis un peu inspiré de Loud qui a appelé son premier album Une année record, un titre prophétique. 

On peut dire que tout s’est passé en trois années, mais pour de vrai il y a plus de dix ans de travail. De longues périodes d’essai et d’erreurs qui parfois n’aboutissent pas. C’est le travail bien fait et raisonnable qui a donné un résultat. Je suis aussi entouré d’une excellente équipe de marketing qui m’aide à développer de nouvelles connexions en France. Je me sens bien. L’avenir nous le dira, mais pour l’instant je me sens bien positionné.

Le Couleur, c’est un drôle de nom qui prend sens à la première écoute, c’est un bonbon au goût légèrement anachronique et une piste de danse qui s’ouvre sous les pieds.

Le Couleur explore une électro-pop sensuelle depuis près d’une décennie avec Laurence Giroux-Do au chant, Patrick Gosselin à la basse et Steeven Chouinard derrière a batterie. Le groupe lévite avec lasciveté autour de sujets sombres, à la limite du macabre. Leur dernier projet, Concorde, qui fêtait son premier anniversaire le 11 septembre, s’inspire du modèle d’avion éponyme, dont l’esthétique lui a valu d’être surnommé « le bel oiseau blanc ». L’album de Le Couleur trouve sa thématique dans l’histoire tragique de cet engin qui s’écrasera en juillet 2000, entraînant la mort de 113 personnes. À travers ce projet, le trio nous propose une interprétation à la fois dansante et chic de cette histoire sinistre.

À l’occasion de son passage aux Francos de Montréal, le groupe s’est entretenu avec PAN M 360.

PAN M 360 : Cette entrevue se tient alors qu’on s’apprête à vous voir monter sur cette pour cette édition 2021 des Francos de Montréal. J’ai lu que c’est loin d’être la première fois qu’on vous y voit. À combien d’éditions avez-vous participé ?

Steeven : 7 ou 8 je pense

Laurence : Je pense que ça va être nos huitièmes Francos cette année ! Je pense qu’on est sur la liste et qu’ils ont oublié de nous enlever, donc chaque année on est ajouté à la programmation…

Steeven : C’est vraiment eux qui nous ont donné notre premier plus gros show, il y a peut-être 10 ans, au tout début. Après ça, il y a peut-être eu deux ou trois fois où ils ne nous ont pas repris sur la programmation, lorsqu’on avait joué l’année d’avant et qu’on n’avait rien sorti entre temps. Les Franco, c’est important pour nous depuis des années. Ça nous a permis de rencontrer plein de gens géniaux. C’est aux Francos qu’on a joué officiellement pour la première fois avec Moodoïd. On a joué avec Paradis, qui n’existe plus, mais qui était un chouette groupe. Il y a eu aussi Polo & Pan au Métropolis. Ça nous a permis de faire notre premier Métropolis, à guichet fermé, s’il vous plaît ! C’est mémorable et ça restera un festival chouchou pour nous.

Laurence : Mais c’est une belle preuve de confiance aussi, tu sais, parce que notre nom est fait dans le milieu, mais tu sais, on n’est pas non plus des Cœur de pirate ou des Marie-Pierre Arthur ! Donc le fait qu’ils nous reprennent, c’est vraiment un beau soutien pour les artistes comme nous qui vivent encore, mais qui sont dans au milieu. On n’est plus émergents, on n’est pas Alex Nevsky mais on est là !

PAN M 360 : Est-ce que vous nous partageriez l’un de vos souvenirs marquants aux Francos ?

Laurence : Le Métropolis. C’est la salle culte où quand tu es jeune tu vas voir tes artistes préférés, puis tu les vois et WOW! C’est gros, tous les gros noms passent par-là, donc c’est fou d’être sur la scène d’une salle remplie à guichet fermé, quand les gens embarquent dans ta musique même si tu es en première partie. Ça chantait, ça sautait…

Steeven : Les gens étaient réceptifs. On n’était pas méconnus. 

PAN M 360 : Imaginons qu’une personne prenne des billets pour venir vous voir sans jamais avoir entendu votre musique. À quoi devrait-elle s’attendre ?

Patrick : À danser !

Steeven : C’est de la musique pour les intellos, mais des intellos qui aiment danser !

Laurence : Il y a beaucoup d’influences des années 70.  Donc je pense que ça peut rejoindre les “vieilles personnes”.

Steeven : Les boomers ! Enfin,pas tout à fait les boomers, juste un peu plus jeunes.

Laurence : Ça leur rappelle, Pink Floyd, Led Zeppelin… Après ils viennent nous voir en disant “ça me rappelle ma jeunesse”. Je pense que tout le monde peut se retrouver dans notre musique et aux Francos c’est une heure de plaisir. On ne s’arrête pas nécessairement beaucoup entre les pièces. Ici, c’est vraiment un enchaînement, donc je ne raconte pas ma vie entre les chansons. Pendant une heure, on se laisse aller, puis on danse.

Steeven : La formule a changé au fil des années. Là, on est 3 membres du groupe officiel, mais sur scène on est 6, donc il y a beaucoup d’espace qui est meublé, de l’espace sonore aussi. Partout sur la scène, il y a tout le temps quelqu’un qui joue, qui produit du son, donc c’est très cool. Chacun donne son énergie à la foule. Puis chacun reçoit l’énergie de la foule. C’est vraiment un 50/50. Je dirais un…

Patrick : Un échange équitable !

PAN M 360 : Depuis le déconfinement, avez-vous eu l’occasion de beaucoup jouer sur scène ?

Laurence : Ça a recommencé cet été, on a fait le festival La Noce à Chicoutimi, on a joué à Sherbrooke. C’était deux évènements extérieurs. Ensuite il y a eu Gatineau, au Minotaure, qui était un bar intérieur. On a joué au MTELUS…

Steeven : En gros, depuis un an et demi, on a fait peut-être 10 spectacles, en comptant l’été passé. Ce n’est pas la mer à boire, c’est mieux que rien. Mais évidemment, en lançant un disque le 11 septembre, il y a pile un an, on espérait que la situation serait plus clémente.

Laurence : Mais déjà, on est contents de jouer en extérieur parce que les mesures sont moins strictes qu’à l’intérieur. Tu sais, les gens sont debout, ils peuvent un peu danser. À notre dernier concert au MTELUS pour Osheaga, c’était vraiment spécial de voir un Métropolis assis. Dimanche, pour les Francos, ce sera plus sympa de voir les gens danser, bouger… On espère juste qu’il va faire beau, comme à chaque fois ! 

Steeven : On disait tout à l’heure que ça faisait des milliards de fois qu’on faisait les Francos, mais les premières années c’était assez déprimant parce qu’il a plu les deux ou trois premières fois. On n’était pas connus du tout, donc c’était pas très excitant… Mais c’est comme ça qu’on se rode, j’imagine.

PAN M 360 : On disait tout à l’heure que votre dernier album allait avoir un an. Quel est le bilan de cette sortie ?

Laurence : Il s’est crashé…

Patrick : [rires] Il a explosé !

Laurence : On est déçus, c’est un album qu’on était vraiment fiers de présenter. On était contents du résultat.

Steeven : La pilule est avalée, mais merci de retourner le couteau dans la plaie ! [rires] Cet album était prêt depuis fin novembre 2019. Donc ça fait presque deux ans. Initialement, il devait sortir en avril 2020. Ça a été repoussé jusqu’à septembre. On a eu le temps de pleurer mille fois, d’annuler 20 dates, une tournée aux États-Unis, en Europe, donc on est extrêmement déçus, mais on se garde occupés.

Patrick : C’est clair, il a eu moins de visibilité que ce à quoi on s’attendait, mais je pense que plein de gens du milieu culturel se sont donnés comme des malades pour offrir des prestations en direct, pleins de choses différentes qui ont permis de le faire connaître. La réception était quand même là. L’album n’est pas passé dans le beurre. C’est sûr qu’on avait de bien plus grandes attentes, mais on ne s’en sort pas si mal malgré tout.

Steeven : Ça aurait pu être pire, mais ça aurait vraiment pu être meilleur.

PAN M 360 : Et sur cet album, est-ce que vous avez une chanson préférée ?

Patrick : C’est sûr que je les aime toutes, mais sur cet album j’aime beaucoup Oiseaux sauvages. Je trouve qu’on était un peu ailleurs de ce qu’on avait déjà fait et elle me touche beaucoup. J’aime beaucoup le texte que Laurence a écrit.

Laurence : Moi je pense que c’est Concorde ou Désert.

Plusieurs ont prétendu au trône du rap keb. Il y a neuf ans, le collectif Casse-Croûte recevait à Montréal l’Entourage, collectif de Paname qui comptait dans ses rangs les jeunes Nekfeu et Alpha Wann. En 2016, les Francofolies de Montréal avaient accueilli une foule électrisante pour la Sainte Trinité du moment ; Loud Lary Adjust, Dead Obies et Alaclair Ensemble. Il y a à peine quelques semaines, le jeune rappeur Jeune Loup succombait sous les balles alors que son tube intitulé Sensuelle avait atteint le million de vues sur Youtube. 

Alors la question reste ; qui est le véritable roi du rap keb ? 

Pour plusieurs, la réponse est bien simple ; c’est le rappeur originaire de Montréal-Nord, Connaisseur Ticaso. Bien que considéré comme une authentique figure de proue du gangsta rap montréalais, il surprend tout le monde le 1e janvier 2020 à minuit en larguant son tout premier album, intitulé Normal de l’Est. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ? Son premier album devait originalement paraître en 2008, mais un séjour en prison a mis le projet sur pause. Toutefois, l’artiste avait déjà bien assis sa réputation en sortant de multiples mixtapes et en participant à des collaborations (comment oublier le classique Sur le corner ?). Pour plusieurs, Ticaso était le dernier des vrais.  

Sur le projet, on peut écouter la chanson La rue m’appelle encore, continuation de la chanson La rue m’appelle qu’il avait sorti en single il y a bientôt dix ans. La réponse fut immédiate et largement positive ; le rap old school faisait un retour en force. En entendant Ticaso parler de la rue, de la violence et des armes en cette période très inquiétante de leur prolifération exponentielle, nous ne pouvons que nous poser la question suivante : Ticaso promeut-il ce style de vie violent ou le condamne-t-il ? Le rappeur est très clair à ce sujet ; il n’a pas à avoir honte de son histoire. Et raconter celle-ci n’encourage pas les jeunes à s’engager dans des activités criminelles, il ne fait que raconter la vérité, sa vérité. 

Ce samedi 11 septembre, il se produit à l’Astral dans le cadre des Francos de Montréal aux côtés du rappeur White B (5Sans14). Alors que l’événement affiche complet, PAN M 360 s’est entretenu avec lui pour parler de JAY-Z, de standards et surtout de ses bons et moins bons coups. 

PAN M 360 : Peux-tu me parler un peu de ta jeunesse ? 

Connaisseur Ticaso : J’ai vraiment eu une super belle enfance, je n’ai jamais manqué de rien. Déjà à neuf ou dix ans, je rentrais tard le soir sans prévenir ma mère… Je me faisais fouetter un peu, mais ça en valait tellement la peine! Après, j’ai déménagé à Saint-Léonard ; elle a décidé de retourner à l’école et ma tante habitait déjà tout près.  Par la suite, j’ai été au secondaire dans Montréal-Nord. C’était très nice, mais c’est là que la violence a commencé.  Dans le temps… ça faisait partie de notre quotidien, c’était presque normal pour nous.  Je n’ai pas de mauvais souvenirs concernant cette période, si ce n’est que la mort de mon ami en 98. 

PAN M 360 : Normal de l’Est est sorti après presque dix ans d’attente. Lors de ton retour, les gens ont dit que tu venais récupérer le trône du rap keb. Ç’a t’as mis la pression, cette attente ? As-tu été surpris de la réponse positive des gens ? 

Connaisseur Ticaso : L’intérêt m’a surpris, oui. Je savais quand même qu’il y avait beaucoup de fans qui continuaient de m’écouter, plein de gens m’écrivaient pour savoir quand j’allais sortir quelque chose… Je savais bien que les gens m’attendaient et surtout, je savais que j’avais déjà fait mon nom dans la game. Mais côté pression… je n’avais pas peur. Je suis tellement difficile, mes standards sont tellement élevés pour le rap… personne ne peut mettre de pression sur moi, je m’occupe déjà de ça. Il y avait même beaucoup de chansons où les gens me disaient : « Ah, c’est trop bon ce que tu fais! » et dans ma tête je me disais « Ah ouain? C’était pas fou mais ouais ça allait ». De toute manière, je sais que si je suis satisfait de mon album, je peux vivre avec le reste. Je suis tellement à confiant, pas seulement avec mes skills de rap, mais aussi avec ma critique du rap que si j’aime ma chanson, je ne prends pas l’avis des autres en considération. Si je n’avais pas été satisfait de mon projet, je n’aurais pas fait de come-back

PAN M 360 : Avant, ton souhait était de produire de la musique de manière complètement indépendante, un peu à la JAY-Z dans le temps de Roc-A-Fella. Au fil du temps, tu as réalisé que c’était plutôt difficile, voire impossible à faire. Pourquoi as-tu rejoint les rangs de Joy Ride Records au final ? 

Connaisseur Ticaso : Premièrement, je crois que c’est vraiment Joy Ride qui est rendu au top, je trouve. C’est même une question en fait ; ils ont 5Sang14, y’a moi, y’a Imposs, y’a Loud… 7eME Ciel est deuxième.  Après, je ne crois pas que c’est impossible de produire indépendamment sa musique mais pour moi, mon style de vie, la seule manière de devenir indépendant aurait été de retourner au crime. Et je ne voulais pas ça. Ce que je voulais, c’est avoir une équipe derrière moi qui m’aide, qui m’épaule pour pas que je fasse juste ça de mes journées. Deuxièmement, je n’aurais jamais signé personne d’autre que Joy Ride parce que Carlos m’avait déjà rencontré cinq ans auparavant et j’ai vu que ce gars-là était un vrai. Je n’aurais pas pu signer avec quelqu’un qui profite de la culture et qui ne pense pas comme moi. 

PAN M 360 : Ton premier album devait voir le jour en 2008 mais un détour en prison t’a fait mettre ce projet sur pause. Tu étais même censé faire une tournée en France, qui elle aussi a malheureusement été annulée. Penses-tu parfois que ta carrière aurait pris un virage totalement différent si tu y étais allé ?

Connaisseur Ticaso : Non, moi je pense que tout a été fait comme ça devait être fait. Je suis un gars très spirituel, ça veut dire que je ne veux pas retourner dans le passé, regretter des choses… De toute manière, en ce temps-là, je ne prenais pas du tout le rap au sérieux. Pour moi, le rap venait après la rue, je pouvais faire trop d’argent, tu comprends ? Si j’étais allé en France en 2008, je n’aurais peut-être pas été assez bon, peut-être que j’aurais fait les mauvais choix, j’étais trop dans le crime. En plus, l’album qui était sur le point de sortir en 2008 est vraiment moins bon que Normal de l’Est, je n’étais pas assez focus dans le temps. Mais maintenant, je crois que c’est le parfait timing. 

PAN M 360 : Tu avais déjà dit dans une entrevue que « le game du rap keb ne m’intéresse plus » que pour toi, la prochaine étape était la France. Tu crois toujours ça ? 

Connaisseur Ticaso : Non parce que comme j’ai disparu de la game et que celle-ci a changé, il faut que je reprenne mon travail ici avant d’aller en France. Dans le temps, je trouvais que j’en avais déjà fait assez pour ici, tu comprends ? Donc, je dois me rétablir ici, mais j’ai toujours envie de la France, de l’international. J’aime la compétition, je veux voir l’arène du rap français.

PAN M 360 : Tu aimerais collaborer avec qui ? 

Connaisseur Ticaso : Je te donne un scoop : je prépare un feat avec Kennedy pis aussi… Bon l’autre, je ne vais pas te le dire. Y’a quelques artistes en France qui respectent ce que je fais donc ça va se faire organiquement. 

PAN M 360 : Tu l’as dit toi-même ; tes attentes en termes de rap sont très élevées, tu aimes quelque chose de distinct qui respecte tes codes du rap. Tu as déjà dit que tu ne respectes pas le « rap de gentil », rap nouvellement populaire qui s’intéresse davantage aux rimes, aux mélodies, au vocabulaire. Tu penses encore ça ? 

Connaisseur Ticaso : Le hip-hop, pour moi, c’est de raconter quelque chose dont on ne connaît pas. C’est trois choses en fait : soit tu m’apprends quelque chose, soit que ton côté technique est irréprochable ou soit que tu me fais party. Mais oui, tout le monde peut faire du rap mais là c’est mon côté rappeur qui parle ; dans le temps, si tu n’étais pas respecté dans le quartier, tu ne prenais pas le micro. Voir ce monde-là faire du rap faible, sans valeur, sans force… je trouve que ça ne représente pas du tout la culture. Donc moi, en tant que compétiteur, je les attaque, je les battle parce que c’est ça l’énergie du rap. Si le rap de Montréal c’est juste du monde du Plateau… 

Jonah Richard Guimond, alias P’tit Belliveau, marine dans la musique depuis longtemps. Tout a commencé par des mashups et autres bricolages logiciels. Les expériences de Jonah au synthé se sont transformées, au fil du temps, en œuvres plus personnelles. Il s’est ensuite mis à jouer du banjo et à incorporer ses influences bluegrass à sa musique. Pan M 360 a attrapé ce très sympathique créateur sur la route, quelque part entre la baie Sainte-Marie et les Francos de Montréal.

Pan M 360 : Salut Jonah! Bravo pour ton album-hommage à Baptiste Comeau, c’est toujours fascinant ces hommages à des artistes moins connus. Comme Ramblin’ Jack Elliot, Dolly Parton et compagnie qui avaient fait un album de reprises du banjoïste Derroll Adams. C’est une démarche ethnomusicale en même temps : tu fais connaître un répertoire qui raconte la vie à cette époque, dans ce coin de pays.

P’tit Belliveau : C’était mon but avec l’album P’tit Belliveau… chante Baptiste. Ailleurs en Acadie, les gens ne connaissaient pas Baptiste Comeau, sa renommée se limitait à la baie Sainte-Marie. Et même dans ce coin, d’où je viens aussi, il n’est pas toujours compris. Il y a des gens qui n’y voient que des chansons drôles, alors que moi je trouve ses textes très beaux et sa musique aussi. C’est comme pour moi, il y a des gens qui pensent que je ne fais que des chansons drôles.

Pan M 360 : En effet, compte tenu de tes origines acadiennes et de l’humour qu’il y a dans beaucoup de tes chansons, on doit te comparer à Cayouche ou à Menoncle Jason. Mais tes chansons – et les leurs – ont un fond sérieux, elles s’appuient sur des éléments véridiques qui transcendent leur dimension humoristique. Et la musique est sérieuse.

P’tit Belliveau : On dirait qu’au Québec, c’est plus normal d’avoir soit des groupes drôles, soit des groupes sérieux, tandis qu’en Acadie, c’est plus normal d’avoir des artistes qui sont les deux en même temps. On est tous un peu comme ça ici. Radio Radio aussi est comme ça. Je dirais qu’il y a souvent du sérieux dans mes chansons. L’humour c’est un outil, comme certains accords ou certaines mélodies sont des outils. En fin de compte, ça donne en équilibre entre le drôle et le sérieux. Baptiste Comeau faisait des chansons comme ça.

Pan M 360 : Ta musique est country, mais aussi folk et parfois bluegrass. Tu l’hybrides de sons électro. Est-ce que tu écoutes beaucoup de musique électronique, est-ce un genre que tu aimes?

P’tit Belliveau : Il y a des gens qui disent qu’ils écoutent de tout; moi j’écoute vraiment, vraiment de tout : musique électronique, africaine, métal extrême et ainsi de suite.

Pan M 360 : Il y a Orville Peck qui fait de la country infusée d’électro. Il bardasse le modèle du chanteur country macho, en passant. Et, avant tout, sa musique est bonne. Lui aussi a une toune qui s’appelle Summertime. Est-ce que tu observes ce genre de créateur?

P’tit Belliveau : Oui, mais il y a une « vibe » quand même pas mal différente dans nos chansons Summertime respectives!

Pan M 360 : Tes influences sont acadiennes, mais aussi folk-americana du Kentucky et des Appalaches. Sur ton microalbum School’s Out, tu avais repris I Wish I Was a Mole in the Ground de Bascom Lamar Lunsford. Tu aimes fouiller dans ce répertoire?

P’tit Belliveau : La country qui m’inspire se situe plutôt dans la musique appalachienne, le bluegrass. J’ai grandi en écoutant un peu de country, mais d’où je viens les plus vieux et les gens comme mes parents écoutent du bluegrass. C’est l’une de mes plus grandes influences, ça constitue la base de mon projet musical.

Pan M 360 : Tu viens de la région de la baie Sainte-Marie, en Nouvelle-Écosse. Ce n’est pas très loin de Halifax, mais tu as choisi de t’établir à Moncton.

P’tit Belliveau : J’ai habité à Moncton pendant environ trois ans; je viens de retourner m’installer à la baie.

Pan M 360 :  La vie musicale est toujours dynamique à Moncton? J’y ai vécu au début des années 1990, il y avait Eric’s Trip, Zéroo Celsisus, les Méchants maquereaux avec Rolland Gauvin et Johnny Comeau. Je les avais vus au Kacho, le bar de l’Université de Moncton.

P’tit Belliveau : Je connais bien Johnny, il vient de la baie Sainte-Marie. Le Kacho s’appelle Le Coude, maintenant!

Pan M 360 : Comment as-tu aimé Moncton?

P’tit Belliveau : J’ai toujours su que j’y serais temporairement. Pour la plupart des gens, ce n’est pas une grande ville, mais pour moi c’en est une. Je suis un gars de campagne. La baie Sainte-Marie est une grande région qui ne compte que 7000 habitants. Quand je dis que c’est la campagne, les gens ne se rendent pas compte à quel point il n’y a rien! Moi j’aime mieux ça comme ça.

Pan M 360 : As-tu déjà songé à vivre à Halifax?

P’tit Belliveau : J’y ai habité pendant deux ans avant d’aller à Moncton. C’était cool. Quand je suis allé m’installer à Moncton, je travaillais dans la construction, j’aurais pu vivre n’importe où. Je ne gagnais pas encore vraiment d’argent avec ma musique. Je développais mon projet, je travaillais dur. Je me disais que j’étais plus près du Québec pour aller faire des shows. C’est cinq heures de moins à faire qu’à partir de la baie. Mais je n’avais pas envie de vivre à Québec ou à Montréal. Puis, je me disais que si les choses se mettaient à bien aller et que je pouvais me permettre de payer cinq heures d’essence de plus, je retournerais à la baie. C’est ce que j’ai fait!

Pan M 360 : Merci beaucoup Jonah pour cette entrevue, bonne route et bon concert aux Francos! [NDLR : P’tit Belliveau affiche déjà complet aux Francos. Il sera aussi au Village Laval en première partie des Trois Accords, le samedi 11 septembre.]

Membre fondateur d’Alaclair Ensemble, il lance son troisième album solo à minuit ce jeudi, soit après avoir participé à la prestation de son groupe prévue à 21h15, au Parterre symphonique,dans le contexte des Francos : lancé vendredi sous étiquette 7ème Ciel, ce Sac à surprise contient neuf titres, l’objet d’une « conversation avec la communauté de la musique » selon le principal intéressé.

Cet enregistrement est coréalisé par l’inséparable VLooper avec le concert des beatmakers et musiciens Kheir, Koudjo, Bob Bouchard et Caro Dupont, sa compagne et mère de ses enfants, sans qui sa carrière n’aurait certainement pas pris la même allure. Inutile d’ajouter Eman et Claude Bégin, compagnons d’armes d’Alaclair Ensemble invités à secouer ce Sac à surprise.

Né à Québec d’un père congolais et d’une mère québécoise francophone,

Akena Lohamba Okoko est sans conteste un incontournable du rap keb et de la fratrie hip-hop en cette Amérique francophone aussi encline à l’expression franglophone.

PAN M 360 : Quelles sont les avancées principales de ce Sac à surprise?

KNLO : Avec plus de précision, on met le doigt sur des choses qu’on faisait plus instinctivement auparavant. De ma part, il y a une plus grande acceptation de  mon intérêt pour plusieurs styles musicaux à intégrer dans ce qu’on appelle le hip-hop. J’ai toujours travaillé dans cet esprit-là, il faut dire, et c’est encore plus prononcé cette fois. Depuis mes débuts en 2003, j’ai commencé par explorer les fondations du hip-hop, puis ce qui s’ensuivit.  De nouvelles influences se sont greffées en route, j’essaie encore aujourd’hui d’intégrer dans mon travail la musique que j’écoute. J’ai quand même changé depuis  l’époque de mes beat tapes ! 

PAN M 360: Depuis l’album précédent, Sainte-Foy, tu te montres un peu plus consuel.  Comment expliquer cet adoucissement ?

KNLO: Longtemps, j’ai eu  le souhait d’être plus expérimental, d’inventer les choses. Aujourd’hui je préfère voir mon travail comme une conversation, c’est-à-dire que je ne cherche pas systématiquement à inventer des choses mais bien d’échanger musicalement avec le public et l’ensemble de la communauté de la musique. Le but est d’être de moins en moins cryptique. 

PAN M 360 : Cela exclurait-il désormais l’expérimentation? Le risque ?

KNLO : Euh non, pas tout à fait. Des aspects de ma musique peuvent être considérés comme de l’expérimentation. Par exemple, l’usage de rythmes  tanzaniens, ghanéens, nigérians ou congolais avec lesquels je rappe avec un accent québécois, déjà ça se glisse dans une mince catégorie qui peut être perçue comme de l’expérimentation. Je connais le swahili, une langue véhiculaire en Afrique que mon père congolais m’a transmise, mais je ne suis jamais allé en Afrique parce c’est difficile de voyager après avoir franchi le cap de la vie adulte, avec deux enfants de 7 et 9 ans. Et puis je n’ai pas une grande propension pour le tourisme… J’ai quand même grandi avec la musique congolaise,  avant de recevoir d’autres influences – soul, R&B, jazz, afro-antillais, etc.

PAN M 360 : Les ingrédients stylistiques de ce Sac à surprise ? 

KNLO : Ingrédients variés, j’essaie de ne pas faire de discrimination de styles; les genres musicaux servent à  communiquer et c’est pourquoi j’aime sauter d’un genre musical à l’autre, c’est aussi mon style en tant que DJ. Au fond, mon intention est d’abord  d’insuffler de la force et du courage, de créer des hymnes pour passer à travers cette période rude. Ma musique est au service des gens, je souhaite qu’ils passent du bon temps en notre compagnie.

PAN M 360 : Tu mises sur un personnel fidèle, mais tous travaillent à faire évoluer l’affaire. De quelle manière?

KNLO :  VLooper a réalisé le tout, il est avec moi sur scène comme c’est le cas de Caro. J’ai aussi recruté Koudjo, un super producteur avec  son équipe dont Kheir, autre excellent beatmaker. On a travaillé avec une inspiration UK Afro, il y a aussi Bob Bouchard, un producteur de reggae/dancehall que je connais depuis longtemps et qui a participé à l’album. Il y a du dancehall fin 80 et début 90. J’ai aussi un invité pour la chanson Une seule langue : le rappeur Namani est l’ami de mon neveu qui étudie actuellement à l’université de Loughborough au Royaume-Uni, il m’a connecté  avec le meilleur rappeur de son campus. Il n’y a donc clairement pas une seule façon de créer, ce nouvel album est un résumé assez efficace des genres qui m’intéressent..

PAN M 360 : C’est vraiment la trajectoire d’une famille élargie!

KNLO : Oui!  Ma plus grande fierté dans mes projets, c’est de continuer à pouvoir  travailler avec mes amis d’enfance ou d’adolescence. Je travaille avec le même graphiste depuis mon premier mixtape sorti en 2003, Étienne Bossé est mon ami depuis que je suis en secondaire II, tout comme V Looper que je connais aussi depuis les débuts du secondaire. Depuis plusieurs années je travaille aussi avec mon épouse, nous sommes ensemble par la grâce. C’est un vrai bonheur pour moi que de voir tout ce monde se trouver encore dans ma musique. Je suis aussi fier de ma collaboration internationale avec Namani… une autre histoire de famille. 

PAN M 360 : Le franglais est un peu moins parlé que prévu dans le Sac à surprise. Que justifie ce choix? 

KNLO : Ça ne m’agace pas de continuer avec le franglais mais il y a cette  lucidité dans mon désir d’exprimer les choses en français, question aussi d’être mieux compris, moins cryptique. C’est pourquoi il m’arrive d’écrire en français, par exemple dans la chanson Nes Prêts. Il faut admettre que le slang du rap keb est destiné aux initiés, les autres peuvent louper certains éléments importants dans le texte. Maintenant, je suis moins dans l’approche cryptique quoique j’adore et j’écoute le rap cryptique. La vie familiale m’a un peu orienté vers le français, en fait; il m’arrive souvent de privilégier ce à quoi les enfants réagissent spontanément.

PAN M 360 : En somme, la diversité des genres est au cœur de ce Sac à surprise.

KNLO : Absolument. J’aime les vibes variées dans ce qu’on appelle le hip-hop.  Le principe global est celui qu’on travaille toujours sur de la musique.  Sac à surprise est une vibe qui s’inscrit aussi dans ma façon éclectique de DJer. En douce, on a eu la chance de tester les chansons, ça se passe bien. On joue avec Alaclair le jeudi 9 septembre aux Francos et mon album sort juste après, soit à minuit. Alaclair demeure la priorité, un  autre album s’en vient, ce sera notre meilleur je crois. Je suis très excité mais je ne veux pas m’avancer sur la date de sortie. 

PAN M 360: Surprise de KNLO aux Francos dans le contexte du concert d’Alaclair ? 


KNLO:  Une surprise accompagne l’album… c’est tout ce que je peux dire.

Crédit photo: Étienne Bossé

L’été tire à sa fin; avez-vous eu le temps de faire un petit road trip en ami.e.s ou en amoureux.euses? Si la réponse est non, ne vous inquiétez pas, j’ai trouvé le microalbum idéal à écouter entre Rivière-du-Loup et Kamouraska : Apophis, le premier microalbum de la formation du même nom.

Bien que cette sortie soit toute récente, les membres du groupe ne vous seront certainement pas inconnus. Alexandre et Cédric Martel sont frères et ont tous deux joué au sein de Mauves, ainsi qu’aux côtés d’Hubert Lenoir. Alexandre fut également Anatole, en solo. Les frangins s’occupent des guitares. Pierre-Emmanuel Beaudoin, ami de longue date des Martel – il a déjà joué aux côtés d’Hubert Lenoir et de Lou-Adriane Cassidy – s’affaire à la batterie. Déjà musiciens aguerris, les trois ont travaillé sans relâche afin de réaliser un premier projet folk-rock sublime par sa simplicité.

Apophis, un microalbum de six chansons, illumine l’auditeur de ses mélodies tissées serré. Nous nous souviendrons qu’Alexandre Martel a naguère eu un alter ego à l’excentricité assumée, Anatole. Or, Alexandre s’est plutôt adouci dans ce nouveau projet, proposant des titres folks accessibles à un large auditoire. Lou-Anne Cassidy a fortement contribué à l’écriture des paroles, après avoir été finaliste des Francouvertes en 2018, puis lancé en 2019 C’est la fin du monde à tous les jours, son excellent premier album. On constate une écriture de qualité, fort plaisante, qui raconte de mauvaises expériences de voyages, ainsi que des histoires de pentagrammes et de solitude.

Ne reste plus qu’une question : pourquoi avoir choisi le nom Apophis (le dieu égyptien du chaos et de la noirceur), si le projet s’ancre dans une identité folk et enjouée? PAN M 360 a posé la question à Alexandre Martel. Nous avons parlé de la scène musicale tissée serré de Québec, d’étiquettes… et un tout petit peu de Black Sabbath.

PAN M 360 : Apophis, c’est toi, ton frère Cédric et votre ami de longue date Pierre-Emmanuel Beaudoin. Pourquoi avez-vous décidé de faire de la musique ensemble?

ALEXANDRE MARTEL : Pour ce qui est de moi et mon frère, nous jouions dans un groupe qui s’appelait Mauves, où l’on collaborait sur des chansons. Après la séparation du groupe, nous avons décidé de continuer ensemble, mais ailleurs. Parfois, on jouait pour d’autres groupes. Cédric m’a aussi accompagné dans mon projet solo, qui s’appelle Anatole. Nous avons constaté qu’écrire des chansons ensemble, que jouer ensemble nous manquait, alors nous avons décidé de mettre en branle un nouveau projet, soit Apophis. Une fois les chansons écrites, le temps était venu de trouver un batteur et nous avons pensé tout naturellement à Pierre-Emmanuel. La scène musicale de Québec est tissée serré, c’est facile de collaborer avec lui : on se comprend rapidement, on n’a pas besoin de tout expliquer, tout vient naturellement…

PAN M 360 : Vous êtes tous les trois des musiciens aguerris. Vous avez tous joué avec de grosses pointures de la scène québécoise et certains ont même fondé des groupes à part entière. Est-ce que cela a été difficile de trouver un consensus, musicalement parlant ?

ALEXANDRE MARTEL : Loin de là! Tout le processus a été harmonieux et spontané. Par la force des choses, nous n’avions pas beaucoup de temps pour tout mettre en place, il fallait se concentrer et travailler dans la même direction. Et comme ça fait longtemps que nous collaborons sur divers projets et à différents niveaux, nous n’avons pas à nous inquiéter de nos egos. Si une idée ne fonctionne pas, nous passons rapidement à autre chose. Finalement, tout coulait de source.


PAN M 360 : J’imagine que vous avez déjà répondu à cette question mille fois, mais vous avez choisi d’appeler votre projet Apophis, comme le dieu de la mythologie égyptienne incarnant le chaos, le mal, la noirceur. Pourtant, votre musique est douce et ensoleillée, digne d’une balade à Kamouraska. Pourquoi avez-vous choisi d’exploiter cette dualité?

ALEXANDRE MARTEL : Trouver le nom du groupe a été la seule chose qui ne s’est pas faite dans l’harmonie, je crois! Personnellement, je n’aime pas nommer les choses, je trouve difficile et inutile de nommer des choses somme toute matérielles. Dans tous les cas, nous avions choisi d’intituler la première chanson Apophis, faisant ainsi ce que nous appelons un Black Sabbath ou un Iron Maiden, c’est-à-dire de baptiser une chanson du même nom que l’album et le groupe. [NDLR : Black Sabbath est la première pièce de l’album du même nom de la formation du même nom, alors qu’Iron Maiden est la dernière pièce du premier album du même nom de la formation du même nom] D’une part, cela nous faisait rire. D’autre part, nous voulions mettre les mélodies lumineuses de l’album directement en contraste avec Apophis, le dieu de la noirceur. Toutes les nuits, Apophis tente de dévorer le soleil afin de plonger l’humanité dans les ténèbres. Il échoue, cependant, permettant ainsi au soleil de se lever tous les matins. Nous voulions souligner cette dualité : l’ombre et la lumière vont de pair.

PAN M 360 : Apophis, c’est une longue histoire ou six petits tableaux?

ALEXANDRE MARTEL : C’est six histoires séparées, en effet! Quoique… je dirais cinq histoires puisque le sixième morceau, Aller-retour, boucle la boucle, marque la fin de l’aventure.

PAN M 360 : Donc, aucun fil conducteur ? Vous avez créé les pièces comme bon vous semblait?

ALEXANDRE MARTEL : Non, il n’y avait pas de fil conducteur, même que nous n’en voulions pas. Notre seul souhait, avec ce projet, c’était de ne pas craindre d’être éclectique. Nous ne voulions pas écrire une chanson pour établir un pont avec une autre, elle se devait d’exister pour elle-même. L’album est court, fragmentaire et inachevé, et c’était prévu.

PAN M 360 : Pour l’écriture de quelques chansons, vous avez demandé l’aide de Lou-Anne Cassidy, une autrice-compositrice-interprète, elle aussi native de Québec. Comment était-ce de travailler avec elle?

ALEXANDRE MARTEL : Cela a été très facile. Au cours de la dernière année, Lou-Anne et moi avons beaucoup collaboré, que ce soit pour les chansons d’Apophis ou son projet. Nous avons développé une certaine chimie qui nous permettait de travailler ensemble à merveille. Selon moi, il est beaucoup plus ardu d’écrire des textes seul tandis qu’à deux, une certaine dimension ludique entre en ligne de compte, ce qui rend l’activité nettement plus intéressante. Le simple fait de tenter de faire rire l’autre, de lui dire tout ce qui te passe par la tête, ça peut se retrouver dans un texte ou amener d’autres idées. Notre qualité d’écriture, notre plume s’est considérablement améliorée depuis que nous travaillons ainsi ensemble.

PAN M 360 : Lorsque tu étais Anatole, ton alter ego solo, tu avais une vision, une approche artistique bien précise. Par exemple, tu t’inquiétais de l’avenir de la scène musicale québécoise si elle ne se « déniaisait pas ». As-tu vu cette peur se réaliser depuis 2018?

ALEXANDRE MARTEL : Ces idées-là ne sont pas particulières à Anatole au sens où ce sont des préoccupations qui m’habitent et qui forment le travail que je fais. Mais, dans tous les cas, je ne sais pas à quel point ces opinions sont présentes dans le projet Apophis,dans la mesure où ces propos datent de 2018. Depuis, je peux dire que la scène musicale québécoise a en effet beaucoup changé. Maintenant, il est presque normal que les gens sur scène soient costumés ou encore maquillés, alors qu’avant, cette approche était encore vue comme marginale. Et à un certain point… ça me fait chier maintenant que tout le monde fasse ça, comme si tout le monde empruntait cette vision, cette application, mais sans vraiment penser à ce que ça représente ou implique… J’essaye donc de trouver autre chose, de m’éloigner le plus possible afin d’explorer d’autres limites non franchies. Mais je suis encore en réflexion…

Après avoir commencé son apprentissage de la guitare sur les chansons de Nirvana, Émilie Proulx a suivi les sentiers de l’alt-folk. La nuit, les échos, son plus récent microalbum paru le 27 août dernier, fait encore la part belle à ce genre.

À la suite des Francouvertes 2007 dont elle a été finaliste, l’auteur-compositrice-interprète a accompagné de nombreux artistes sur scène et en studio, notamment Maude Audet, Catherine Leduc, Willows et Navet Confit.

Sa voix cajoleuse et apaisante nous amène dans un état de bien-être absolu et correspond tout à fait au genre musical qu’elle privilégie, sur ce microalbum.

Elle discute de sa carrière avec PAN M 360.

PAN M 360 : D’où vient ton amour pour la musique?

Émilie Proulx : Oh mon dieu! Ça part du fait que dans mon enfance pré-Internet, je vivais en campagne, dans un rang. Il y avait donc beaucoup de silence, beaucoup d’espace à meubler si l’on veut. Ç’a vraiment créé les conditions parfaites pour que je m’intéresse à la musique. Je ne sais pas si cette interprétation de l’enfance est une fausse piste, mais c’est l’impression que j’ai.

La majorité des gens de ma famille jouaient du piano, d’une manière plus « amatrice », mais ma mère était très mélomane et aimait une grande variété de musiques. J’ai donc été exposée très jeune au monde musical. On avait aussi une très bonne chaîne stéréo à la maison. La sensation de la musique forte et le plaisir qui l’accompagne m’ont marquée, très jeune.

PAN M 360 : Quel est ton processus de création?

Émilie Proulx : Ça m’intéresse toujours d’essayer de nouvelles méthodes. Je n’ai pas vraiment une manière précise de travailler. J’ai toujours besoin de ressentir quelque chose, que ce soit la musique ou les mots. Je dois vraiment avoir une étincelle émotionnelle. À partir de ce moment, je tire sur ce fil conducteur et tout s’emboîte. Je peux construire les chansons sur cet élan. Je souhaite voir où vont les chansons par elles-mêmes. Je suis dans une posture d’écoute et j’essaie de comprendre où les choses veulent aller. Donner une chance aux idées, mais surtout à l’instinct. Bien souvent, j’ai de bien meilleures idées de cette manière. Je fais donc beaucoup confiance à l’écoute et, plus tard, je prends mon temps afin de séparer les meilleures idées des moins bonnes. J’ai étalé tout ça une longue période, par contre. Mon processus de création est constitué d’idées de « tones » et d’ambiances, afin de composer la chanson qui va avec l’ambiance. C’est un peu toutes les étapes en même temps.

PAN M 360 : En quoi, selon toi, ton microalbum La nuit, les échos se distingue-t-il de tes quatre derniers projets?

Émilie Proulx : Je suis dans un long processus qui consiste à m’éloigner de mes perceptions. Dans ma jeune vingtaine, j’étais plus dans l’introspection, dans ce que je ressentais. Je suis encore là-dedans, mais avec beaucoup plus de recul. À chaque album, on dirait que c’est de plus en plus en lien avec des expériences partagées, moins centré sur moi. Cet album s’est construit plus instinctivement que les précédents. Chaque détail a été moins peaufiné. Les gens pensent que je suis très perfectionniste, que chaque détail est songé. Mais ce n’est vraiment pas ça. C’est quand même long pour moi de faire un microalbum ou un album complet, parce que mon processus de création est tout simplement long et que je travaille sur plusieurs choses en même temps. Ça peut parfois créer des contraintes de temps, mais ça vient nourrir le projet. Puis, c’est exaltant de travailler sur toutes sortes de choses en même temps. Mon projet est aussi influencé par des recherches artistiques au sens plus large, qui dépassent la musique. J’ai lu beaucoup, ces dernières années. Je m’intéresse également à ce qui se passe dans les autres disciplines artistiques; j’essaie vraiment d’infuser mon projet de ces dernières, d’une manière assez simple et accessible.

PAN M 360 : Est-ce pour cela qu’il y a un écart de huit ans entre tes plus récents microalbums?

Émilie Proulx : J’ai eu un enfant, donc ça m’a aussi donné le goût de passer plus de temps à la maison et d’être moins axée sur le travail. C’est également à ce moment que j’ai commencé à faire plus de tournées et à travailler plus comme musicienne, ainsi qu’ingénieure de son. Ça faisait longtemps que ça m’intéressait et je trouvais ça moins exigeant, au quotidien, que de diriger mon propre projet. Cette mentalité est restée quelques années, mais j’ai voulu retrouver un équilibre et replacer mon projet au centre, tout en continuant de faire le reste en périphérie.

PAN M 360 : Tu as commencé ta carrière solo il y a plus de dix ans. Quels sont tes meilleurs moments, jusqu’à présent?

Émilie Proulx : Honnêtement, je me sens privilégiée de pouvoir exercer ce métier. Chaque jour apporte ses bons moments, mais ceux que je préfère sont les séances de création et de partage, en studio, avec les musiciens. J’adore ça! Le partage avec le public est aussi très important, puisque c’est ce qui donne beaucoup de sens à ce que je fais. Concrètement, mes moments préférés sont les périodes passées avec mes musiciens, quand on concrétise des idées qui, parfois, nous dépassent ou nous surprennent. Tout en étant ouvertes à des idées vraiment simples. Je ne suis pas du tout snob, musicalement, et ça me fascine cette recherche avec mes musiciens.

PAN M 360 : Y a-t-il une raison précise pour laquelle tu n’as publié qu’un album complet?Émilie Proulx : J’ai toujours aimé le format microalbum. Je travaille sur beaucoup d’autres choses, c’est plus facile à accomplir et à fermer, cette parenthèse. Cela dit, mes microalbums sont condensés, ce ne sont pas seulement des restants de chansons qui ne se sont pas rendus sur un album. Peut-être que je ferai un album complet, la prochaine fois. Bref, c’est comme en littérature ou dans d’autres disciplines, chaque format amène quelque chose de différent. Une petite bulle pas trop longue à faire et moins chère à produire. Et, puisque je me produis, ça compte dans la balance.

PAN M 360 : Tu es connue du public pour tes talents de guitariste et de bassiste. Sais-tu jouer d’autres instruments?

Émilie Proulx : J’aime beaucoup travailler comme choriste. J’aime utiliser la voix comme texture et il est possible de le constater dans mon dernier microalbum. Je joue également du piano et de la batterie. En fait, je joue de tout sauf des instruments à vent… avec lesquels je suis tellement nulle! J’aime aussi jouer avec des effets sonores. En étant ingénieure de son, ça fait partie de mon métier de trafiquer et de retravailler des sons. Est-ce que le studio est considéré comme un instrument? Je crois bien que oui.

PAN M 360 : Slalom est la première chanson où tu collabores avec nulle autre que Lisa LeBlanc. Comment as-tu eu l’idée de cette collaboration?

Émilie Proulx : Premièrement, c’est une chanson que j’ai écrite pendant la pandémie. Ce n’est pas nécessairement à propos de ça, puisqu’on entend beaucoup d’histoires de ce genre. Mais ça parle quand même de « slalomer » dans un espace confiné, au sens figuré, et de faire de son mieux chaque jour. C’est de trouver un équilibre, de lâcher prise et de tenir bon malgré ce que la vie nous lance comme obstacles, au quotidien. Musicalement, c’est une chanson vraiment simple, de style « feu de camp ». Au début, elle me faisait penser à une chanson d’Alain Souchon, une chanson plus sentimentale, mais elle a un côté plus « classique rock ».

Lisa et moi, ça fait un moment que l’on se connaît. Je l’ai toujours admirée comme chanteuse et je sais qu’on aime toutes les deux Stevie Nicks. Donc, j’avais comme idée que Lisa ait son moment « Stevie Nicks » dans la chanson. C’était une idée secrète, mais c’est quand même ça qu’elle a fait! Je recherchais cette voix marquante à la fin d’une chanson. J’étais très contente qu’elle accepte d’y chanter! Il y a aussi plusieurs autres personnes qui y chantent, ce sont ces chœurs qui font vraiment vivre les textes.

PAN M 360 : À quoi peut-on s’attendre de ton lancement au Verre bouteille, le 19 septembre?

Émilie Proulx : D’abord en première partie, le public pourra découvrir Pataugeoire, le groupe d’Agathe Dupéré, ma bassiste. C’est un petit groupe grunge dans lequel je joue de la basse. Ça me fait bien rire parce que c’est le même style de musique que je jouais à l’âge de douze ans, quand j’ai commencé à jouer de la guitare. La mode a eu le temps de revenir! Je m’amuse vraiment à jouer du grunge et je me sens privilégiée de travailler avec des personnes plus jeunes que moi. C’est vraiment riche comme collaboration. Ensuite, pour mon spectacle, ça va être mes musiciens et l’on ne va pas jouer le microalbum intégralement. On va faire les chansons, mais on laisse de la place à l’improvisation. Généralement, c’est excitant de voir son projet vivre sur scène.

PAN M 360 : Quels sont tes prochains projets?

Émilie Proulx : J’ai des projets de réalisations d’albums. Je travaille ces temps-ci avec Jeanne Côté, qui est vraiment super bonne. On réalise un beau disque ensemble. Cet hiver, je participerai à la pièce Lysis, de Fanny Britt et Alexia Bürger, au Théâtre du Nouveau Monde. Je vais être sur scène pour toutes les représentations comme musicienne. Ça va être une nouvelle expérience pour moi, j’ai vraiment hâte. Ça va occuper une grande partie de mon hiver. Je tourne toujours avec Maude Audet, nous avons des dates par-ci par-là. La nuit, les échos m’a fait partir sur un élan que j’aimerais suivre. Comme je le disais, mon intention est de me mettre plus au centre, c’est ce que je souhaite faire prochainement. Idéalement, il y aurait un autre microalbum ou un album complet dans un avenir assez rapproché, comparativement à mes délais habituels.

Devenue figure publique du hip-hop québécois et canadien, Naya Ali lance un deuxième album avec la ferme intention d’accéder au prochain niveau : le rayonnement international. Appuyée par le beatmaker vedette Adrian X (Drake, The Weeknd) qui se joint à ses fidèles collaborateurs Kevin Figs et Chase.Wav,  la rappeuse montréalaise d’origine éthiopienne lance Godspeed : Elevated, huit titres lumineux consacrés au parcours de la transcendance. 

Ce chemin se fraye depuis l’enfance, traverse les premières envies de s’affirmer sur la planète rap, un repli prudent vers les études universitaires et une réaffirmation de son identité créatrice.  Un premier album Godspeed : Baptism (Prelude) a confirmé son talent, nous voilà au deuxième chapitre d’une ascension qui fut lente et sûre et qui s’accélère désormais.

À la suggestion de PAN M 360, Naya Ali accepte de décrire les 8 titres de cet opus tout frais, sous étiquette Coyote Records.

PAN M 360 : Commençons par Air Ali.

Naya Ali : Air Ali c’est l’intro Ça parle du feeling que j’ai d’avoir un pied dans la porte et un autre en derrière. Ce feeling mène à me rappeler d’où je viens, comment je grandis, ce que gagne et perd en cours de route. Quand tu grandis, ce n’est pas tout le monde qui peut venir avec toi.

PAN M 360 : Sentiment paradoxal?

Naya Ali :  Oui, lorsque tu essaies de t’élever tu dois changer ton état d’esprit, tu dois t’alléger pour prendre ton envol. Les gens que tu côtoies alors ne le ferons pas tous comme tu le fais, chacun n’est pas au même stade de son développement dans la vie.  Alors il y a ce à quoi j’étais habituée et il y a le nouveau monde, la nouveauté, les possibilités qui s’ouvrent à moi. 

PAN M 360 : Qui est le principal beatmaker de ce titre?

Naya Ali : Kevin Figs, avec qui je travaille régulièrement, et qui avait réalisé quelques pistes de mon premier album. Il vient de Montréal, travaille beaucoup à Los Angeles et Montréal, et ill a un son très Atlanta  mais il est aussi capable de créer d’autres univers.  Nous avons ensemble une belle dynamique.

PAN M 360 : Enchaînons avec Stop Playin.

Naya Ali : J’ai fait cette pièce à Toronto avec Adrian X. C’est un doigt d’honneur , mais très joyeux.  Ça suggère ce ceci : tu ne vas peut-être pas m’aimer mais respecte moi.  C’est aussi l’affirmation de la négligée qui débarque avec toute cette énergie.

PAN M 360 :  Enfin… l’underdog que tu crois être encore serait-elle plutôt une late bloomer qui a du succès? 

Naya Ali : J’ai une vision claire de qui je suis. Parfois, je suis mal perçue par certains, ils ne savent pas toujours où se situer par rapport à ce que je suis. Enfin, ça fait partie du processus et ça légitime l’énergie de cette piste.  Musicalement, c’est  une chanson à BPM élevé et c’est un rap franc et direct. Je peux être aussi mélodieuse, certaines pistes doivent être chantées mais il est aussi important pour moi de conserver le rap devant.

PAN M 360 : D’ailleurs, tu t’imposes clairement parmi les femmes MC de Montréal?

Naya Ali : Seulement les femmes ? 

PAN M 360 : Euuh non, pardon, effectivement. On ne devrait plus associer le talent d’un rappeur à son genre.

Naya Ali : On se rejoint !

PAN M 360 :  Un de ces jours, ces considérations seront totalement disparues. D’ici là, on peut se parler de la chanson Str8 Up haha!

Naya Ali : Str8 Up  est la dernière track que j’ai faite pour cet album.  S’en dégage une énergie qui devait émerger.  J’avais cette image en tête lorsque j’ai créé ce morceau : une porte s’ouvre et  tu marche dans une vallée dans laquelle se trouvent des serpents. Pour te rendre à la prochaine porte, il te faut franchir cette vallée et ses serpents. Il te faut donc faire la paix avec cette idée qu’il y aura toujours des serpents, c’est-à-dire qu’il te faudra maintenir toute ton attention sur ce qui compte vraiment pour t’élever malgré les obstacles, les doutes et le travail acharné. Les sons de Str8 Up sont un peu drill, rebondissants, mais sont parfois plus intimes et plus mélodiques.  

PAN M 360 : La pièce Another One est épurée, minimaliste et puissante. Des grosses basses, de petits ornements dans les arrangements et la voix en avant.

Naya Ali : Je me suis inspirée par J Cole pour cette pièce, parce que son flow est épuré et puissant. Il n’y a pas d’ad lib superflu dans son rap.

PAN M 360 : Tu es aussi comme ça, directe, sans détours.

Naya Ali : Exact! Alors le thème d’Another One suggère que la musique est un médium plus grand que moi. La musique est pour moi  un mouvement, un changement de paradigme, une façon de parler et d’énergiser le monde. Another One, c’est du rap pur jus, très chargé culturellement. On y a utilisé notamment des pistes de piano de style éthio-jazz.  La production est d’Adrian X, de Chase.Wav et de moi-même. Le mix est de Mixed by Gee et John Brown.

PAN M 360 : Nous voilà à la station 102 Bus It

Naya Ali :  Le numéro 102 est celui de l’autobus de mon quartier, que je prenais enfant et adolescente. On y  a aussi inséré des échantillons de musiques spirituelles  éthiopiennes, car cette track parle de mes origines et de la culture transmise par mes parents. Je parle donc de mon ADN, de Montréal où j’ai grandi, des étés passés en Virginie chez mon père qui y est établi.C’est pourquoi on utilise encore des échantillonnages de musique éthiopienne comme la lyre. 

PAN M 360 : Toronto’s Gold suit. Quel est cet or de Toronto? 

Naya Ali : Le premier week-end que j’ai rencontré le producteur Adrian X à ses bureaux,  plusieurs fusillades s’étaient produits à Toronto. La violence n’est pourtant pas ce qui définit cette ville. Depuis quelques années pourtant, il y règne une vibration malsaine, un poison qui s’incruste dans l’esprit de ces kids armés, claniques et territoriaux. Cette folie s’incruste dans la mentalité des jeunes garçons mais aussi des filles qui trouvent ça cool d’avoir de telles fréquentations. Cette culture de la violence n’est plus simplement une simple question de pauvreté économique, c’est devenu une manière d’exhiber son pouvoir. Ces kids armés éliminent donc leurs chances d’accéder à la richesse de Toronto en choisissant cette culture de la violence. Et ça se passe aussi chez nous maintenant, cette chanson pourrait fort bien s’intituler Montreal’s Gold. Que faire alors? Changer cet état d’esprit en proposant aux jeunes des opportunités dans l’art, dans les sports, dans les sciences, etc.  Le  beat de Toronto’s Gold y est lourd, l’atmosphère est sombre, le ton est direct et épuré.  Pour la musique, Adrian X a réalisé cette track, on l’a complétée à Montréal avec Chase Wav et John Brown.

PAN M 360 : King… Qui est King?

Naya Ali :  C’est un sentiment universel: celui de la perte et du deuil. Pour moi, c’est une épreuve personnelle vécue à la mort de mon chien Simba. Le texte fut amorcé pendant qu’il était malade, je voulais en prolonger éternellement la vie à travers cette chanson. Sur cet album, d’ailleurs, c’est la chanson où je m’ouvre le plus. La musique est d’Adrian X, nous avons choisi une vibe à la Frank Ocean.

PAN M 360 : Le fondu de sortie s’intitule Light Switch (outro)
Naya Ali :  L’album commence de manière percutante  et affirmée, et se conclut dans l’émotion et une ouverture de ma part. Il y a beaucoup d’émotions en moi,  je commence à m’ouvrir. Non je n’ai jamais eu peur de m’ouvrir mais je révèle des choses en moi au moment propice. M’ouvrir, cependant, ne signifie pas parler de ma vie personnelle. Je préfère garder ma vie privée et laisser planer le mystère… tout en restant ouverte et accessible.

The Witness s’ajoute à la discographie de la formation montréalaise Suuns, réputée internationalement –  six albums et un EP  de qualité supérieure, ceci incluant un album collaboratif avec Jerusalem in my Heart. 

The Witness explore de nouvelles avenues  : inclusion d’instruments acoustiques, à vent ou à cordes, superbes arrangements presque jazz ponctuant ainsi les hybridations entre les esthétiques avant-rock, électroniques ou expérimentale, auxquelles Suuns nous a habitués depuis 2010.

The Witness aborde poétiquement divers angles de notre voyeurisme mondialisé, faits et gestes planétaires simultanément observés au quotidien par des millions d’humains.

Joint à Paris, 17e arrondissement,  où il vit désormais avec sa tendre moitié, Ben Shemie se prête au jeu du track by track  pour ce nouvel album.

The Witness est  rendu public ce 3 septembre sous les étiquettes Joyful Noise Recordings  et  Secret City Records,  opus excellent dont il est le frontman et compositeur principal.  Suuns en exécutera la matière le 25 septembre prochain, dans le cadre de Pop Montréal.

PAN M 360 : Il y a des changements évidents dans la nouvelle musique de Suuns. On y observe des différences avec les précédentes, principalement dans les arrangements et l’instrumentation. Nous pouvons même repérer des séquences acoustiques avec des anches, des cuivres, des guitares acoustiques. Quels sont selon vous les principales mutations récentes de Suuns ?

Ben Shemie : Ce n’était pas conscient, nous ne nous sommes pas dit que nous allions prendre une autre direction. Mais ça s’est produit.  D’une part, c’est une simplification excessive de quelque chose de nouveau. Et il y a aussi plus de soins accordés aux paroles; il faut dire que nous n’avons jamais été un groupe axé sur les paroles auparavant. Cette fois, l’écriture est plus lyrique et l’approche plus mélodique que par le passé. Je pense aussi que les arrangements sont plus ambitieux que jamais. 

PAN M 360 : Prenons la première chanson, Third Stream.

Ben Shemie : Cette chanson présente un son à la Talk Talk en fin de parcours, soit plus proche de l’improvisation jazz et de la musique contemporaine. Pour notre groupe, j’aime imaginer cette trajectoire via laquelle il peut évoluer vers quelque chose de plus introspectif, qui n’est plus de la musique pop.. Pour l’écriture de cet album, je n’ai pas essayé de le rendre aussi « électronique » mais j’ai juste essayé de faire quelque chose d’à la fois très beau et d’un peu plus vaste, avec notamment des saxophones et des flûtes – joués par  Eric Hove qui viendra en tournée avec nous. Par ailleurs, j’ai essayé de conserver la guitare dans l’affaire, ce qui est  un défi de nos jours. Oui, c’est une sorte de grand balayage. Il y a ce son Talk Talk dans les arrangements mais aussi cette vibration de Paul McCartney en solo.   

PAN M 360 : L’aspect production est-il le résultat d’un travail collectif ?

Ben Shemie : C’est  le groupe qui produit les chansons que j’écris. Evidemment, beaucoup de choses se passent organiquement en studio, ça change en cours de séance. Voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, traduire cela en arrangements, maîtriser l’exécution de ces arrangements avec des instruments acoustiques. À la toute fin, nous avons le mixage qui modifie considérablement le son, en termes de ce qui devient prioritaire dans ce que vous entendez. John Congleton, notre ingénieur du son américain qui fut notre réalisateur et qui devint un très bon ami, s’est chargé du mixage.

PAN M 360 : Witness Protection est la prochaine chanson au programme, parlons-en.

Ben Shemie : Elle ressemble plus à notre groupe tel qu’on l’a connu auparavant, une sorte de chanson à la fois minimale et dynamique. Là encore, l’accent est mis sur les paroles et la mélodie, et je pense que cette chanson résume bien les thèmes de l’album: nous voyons tous les mêmes choses aujourd’hui,  nous avons presque une manière pornographique de regarder le monde. De nos jours, il  y a ce dénominateur commun qui consiste à vivre virtuellement beaucoup de choses identiques, mais… il y a aussi cette désensibilisation de ce que nous voyons. Alors le  protagoniste de cette chanson dit qu’il a besoin d’être protégé, qu’on doit prendre soin de lui. The Witness est d’ailleurs l’une des premières que j’ai écrites, elle m’a aidé à poser les bases de l’album. C’est peut-être la chanson la plus accessible de l’album…  elle est bizarre bien sûr, dans la mesure où toute notre musique est bizarre pour les fans de rock indie. Bien sûr, je ne pense pas personnellement que ce soit bizarre, mais pour le mouvement indé grand public, ça l’est. Nous nous sommes toujours trouvés entre la scène indie et la scène d’avant-garde, cette chanson est à l’image de notre trajectoire: elle commence bien et, au moment où vous pensez que vous y êtes, elle se transforme en quelque chose d’autre.  

PAN M 360 : La troisième chanson est C-Thru. Que peux-tu en dire ?

Ben Shemie : C-Thru est une sorte de banger. A l’origine, c’était un morceau pour mon projet solo. Il faut dire que ma musique solo est plus condensée, il n’y a pas de guitare ni de batterie, donc j’avais besoin de Suuns pour la faire grandir, soit la rendre plus massive et aussi pour pouvoir explorer davantage avec ma voix. Je pense que c’est une bonne chanson. Traditionnellement, la troisième chanson d’un album est celle où l’on fait monter l’énergie, c’est ce qui se produit ici.

PAN M 360 : Le quatrième morceau s’intitule Time Bender.

Ben Shemie : C’est la chanson la plus minimale de l’album, et je pensais qu’elle n’allait pas y figurer parce qu’elle était trop mince. Nous avons eu du mal à en trouver le groove mais c’est finalement très bien sorti, un peu plus funky que ce à quoi je m’attendais. Et oui, l’arrangement est un peu bizarre (rires).

PAN M 360 : A propos de Clarity ?

Ben Shemie : C’est la chanson la plus émouvante du disque. Elle sonne un peu comme Third Stream, c’est-à-dire avec un plus gros son, beaucoup plus mélodique que ce que nous avons créé auparavant. Il y a aussi beaucoup de travail dans les paroles. Au moment de composer, nous ne pensons pas aux influences, mais certaines personnes nous ont dit que ça ressemblait au travail de Robert Wyatt et… quand j’écoute cette musique, je me dis c’est vrai ! La progression des accords est effectivement dans le même style, mais la musique de Wyatt est plus politique que la nôtre. Je comprends néanmoins cette comparaison et je la prends comme un compliment car Wyatt est un grand artiste. 

PAN M 360 : The Fix est un autre morceau très ambitieux. Pouvez-vous en raconter le processus créatif ?

Ben Shemie : C’est une vieille chanson, sa première démo a été enregistrée il y a presque 7 ans. J’étais alors très enthousiaste à son sujet, et nous enregistrions l’album Hold /Still à Dallas à cette époque. Nous avions aussi enregistré cette chanson, nous avions perdu cette magie de la démo. On l’a enregistrée  plusieurs fois et je trouvais toujours que ce n’était pas aussi cool que la démo, une aventure électronique plus singulière. Cette démo était la vision d’une chanson et cette vision s’était diluée en groupe.  Donc quand on a enregistré la chanson en groupe, ça s’est dilué.  

Nous étions sur le point de dire « oublions cette chanson, nous avons assez essayé »,  on l’a réenregistrée en pensant que si elle était cool, on pourrait en faire un bonus track. Mais  j’ai adoré cette réinterprétation bizarre, et John Congleton a vraiment fait un super boulot en la mixant. C’est plus comme une idée rythmique qui prend tout son sens en étant ainsi répétée. C’est très proche de l’identité du groupe. C’est plus un groove et un morceau qu’une chanson, le plus gros morceau du disque. Pour être honnête, j’adore la nouvelle version et je pense toujours que la démo est meilleure (rires). Mais la démo est trop brouillon…

PAN M 360 : Il y a une chanson triste qui suit et il y a des guitares.

Ben Shemie :
Go to my Head est la première chanson triste que j’ai écrite. Je ne sais pas ce qu’elle signifie exactement, mais elle est dans le même esprit que Third Stream et Clarity, très ambitieuse dans son instrumentation, de la guitare classique, du piano, des cuivres, une intro amusante à la Fleetwood Mac dans sa chanson Albatross. Or, je trouve qu’aujourd’hui qu’il  est de plus en plus difficile d’intégrer la guitare dans un soi disant   » groupe de rock & roll « .  Je suis moi-même guitariste, je ne veux pas jouer comme Jimmy Page, nous avons été capables de marcher sur cette ligne entre la musique de guitare électrique et la musique électronique mais… Plus les années passent, plus il me semble difficile d’intégrer la guitare. Ce n’est plus un instrument aussi pertinent qu’avant, mais je l’aime toujours, j’aime toujours le son, je pense toujours que la musique à la guitare avec des groupes de rock ou de punk est l’un de mes genres de musique préférés. Mais ce n’est pas nécessairement le genre de musique que je joue. Joe joue de la guitare dans le groupe et sa guitare sonne souvent comme un synthétiseur. C’est  loin d’une guitare “normale”. 

Dans ce morceau, au début, l’une de mes grands bonheurs dans Suuns est de jouer de la guitare avec Joe. J’ai donc écrit une intro et une outro où on joue de la guitare en harmonie l’un avec l’autre. Un son pur et classique de guitare électrique. D’une manière presque étrange, ça sonne à nouveau comme neuf. On dirait que plus personne ne joue comme ça ! C’est donc une bonne façon d’ouvrir la voie à la partie principale de cette chanson, qui est davantage une composition linéaire au départ mais beaucoup plus ambitieuse dans sa portée. 


PAN M 360 : Nous arrivons à la fin de The Witness.

Ben Shemie : Comme le titre le suggère, Trilogy est une chanson en 3 parties. En fait, plus j’y pense rétrospectivement, d’autres chansons de cet album sont faites en 3 parties. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais cela semble être le cas inconsciemment. Cette chanson en particulier se concentre sur les paroles et la voix qui est très présente dans le mixage. Le mixage vocal le plus fort jamais réalisé sur nos chansons. Et encore une fois, c’est tout à fait notre style : le rythme arrive après presque 4 minutes et il ressort à nouveau. Il y a donc beaucoup de retenue dans cette chanson. Je pense que c’est un très beau morceau. 

PAN M 360 :  The Witness, un album aussi raffiné et réfléchi, ne doit-il pas sa profondeur en partie au confinement imposé par la pandémie ?  

Ben Shemie : Je suis content que cet album soit enfin sorti, nous l’avons poussé plus loin pendant la pandémie parce que nous ne pouvions pas tourner. Cela aurait été alors bizarre de mettre un disque en marché sachant qu’on ne pouvait pas la jouer. En revanche, nous avons eu le temps d’y réfléchir, ce que nous n’avions jamais vraiment fait auparavant. Tourner, tourner, tourner, produire un disque, tourner, tourner. C’était la première fois que nous pouvions y réfléchir. D’une certaine manière, je suis étrangement heureux de tout ça.

De tous les groupes présents au FME et à Pop Montréal cette année, Hot Garbage est probablement un de ceux qu’il faudra surveiller attentivement. Formé en 2014 autour d’Alessandro Carlevaris (guitare/voix), de sa sœur Juliana (basse/voix), de Dylan Gamble (claviers) et de Mark Henein (batterie), le groupe de Toronto propose un amalgame de krautrock groovy et de psyché sexy et accrocheur, rencontre improbable entre Black Angels, Exploded View et Wooden Shjips. Avec le tandem des voix d’Alessandro Carlevaris et de sa sœur Julianna, l’ensemble prend parfois des airs de Liminanas ou de Sonic Youth.

Suite à ses deux EP, Max Blonda en 2017 et Coco’s Paradise en 2019, Hot Garbage est rapidement devenue une des formations les plus prometteuses de la Ville Reine. Avec Ride, premier album complet du groupe à paraître le 29 octobre prochain chez Mothland, Hot Garbage se veut désormais moins planant mais plus menaçant et heavy, et peut-être un peu plus pop aussi; un disque qui pourrait bien propulser le quatuor vers de plus hautes sphères. Et avec un nom pareil, difficile de ne pas succomber au charme assassin du combo.

Alessandro et Juliana Carlevaris nous en disent plus.

PAN M 360 : Quels objectifs aviez-vous en formant le groupe, est-ce que vous cherchiez à accomplir quelque-chose de spécifique ?

Alessandro Carlevaris : On a débuté le groupe en 2014, petit à petit, sans idées réellement définies. Cela a commencé à se préciser tranquillement, à force de répéter et donner des concerts ensemble. On essayait toutes sortes de choses pour voir ce qui cadrait le plus avec nous, ce qui correspondait le plus à nos goûts, car nous avons tous des goûts différents. Il fallait juste arriver à trouver ce qui nous plaisait tous.

PAN M 360 : C’est comment de travailler avec un membre de la même famille dans un groupe ? Diriez-vous que c’est plus facile ? Vous disputez vous plus souvent ?

Alessandro Carlevaris : Je pense que c’est plus facile. Il y a des conflits dans n’importe quel projet musical, mais quand tu travailles avec quelqu’un de ta famille, c’est plus difficile de blesser l’autre car on se chamaille depuis qu’on est tout petit, on se connaît par coeur…

Juliana Carlevaris : Tu es tellement habitué à avoir des conflits et savoir comment les régler rapidement avec quelqu’un de ta famille. Tu sais comment te disputer rapidement et efficacement ! En fait, tu le sais quand les choses risquent de déraper et en général ça te permet justement d’éviter les prises de tête, alors qu’avec des gens que tu connais moins, ça prend un certain temps avant de savoir comment argumenter, négocier, faire la paix.

Alessandro Carlevaris: Ce qui aide surtout, c’est qu’on partage plus ou moins les même goûts artistiques Juliana et moi, on a beaucoup de points en commun, particulièrement en ce qui concerne la musique puisqu’on a grandit en écoutant tous les deux les mêmes choses.

PAN M 360 : Vous avez grandi dans une famille musicale ?

Alessandro Carlevaris : Notre père a été une grande influence je dois dire. Il nous faisait découvrir un tas de cool musique quand nous étions plus jeunes.

Juliana Carlevaris : Je pense qu’Alex était un peu plus dans la musique que moi. Je m’intéressais à d’autres choses et ensuite j’y revenais, alors qu’Alex a toujours été pas mal plus assidu, il répétait, écrivait des chansons… C’est quand j’ai rejoint Alex dans le groupe que je m’y suis mise plus sérieusement, j’ai appris la basse toute seule, en autodidacte…

Alessandro Carlevaris : Notre père nous a inculqué l’amour de la musique, il ne nous a jamais dit « oh vous devriez apprendre à jouer de la musique », il était plus dans le simple plaisir d’écouter de la bonne musique. Il en faisait jouer beaucoup à la maison. Une journée est toujours plus agréable avec de la musique, non?

Juliana Carlevaris : Il faisait jouer à tue tête des disques des Beatles.

Alessandro Carlevaris : Ah oui, il avait un gros système de son et il lui arrivait souvent de nous réveiller le dimanche matin avec Back in the USSR, tu sais avec le gros bruit d’avion au début ? On commençait notre journée avec ça. Donc oui, la musique est une passion qu’on partage Juliana et moi depuis longtemps.

PAN M 360 : Vous avez déjà quelques EPs à votre actif mais le 29 octobre prochain vous allez faire paraître Ride, votre premier album. Contrairement à bien des groupes qui n’ont fait que composer et enregistrer depuis la dernière année et demi, Ride n’est pas un album de la pandémie.

Juliana Carlevaris : Ce disque a été entièrement conçu avant la pandémie. Certaines des chansons remontent à 2018 et on a enregistré en janvier et février 2020, avant que tout ça nous tombe dessus.

Alessandro Carlevaris : On pourrait croire qu’il s’agit d’un album de la pandémie vu les ambiances parfois sombres et certains des thèmes qu’on aborde mais il n’en est rien. Ça commençait à aller mal en Chine quand on mixait l’album. On a juste décidé de ne pas le sortir plus tôt et d’attendre que les choses se tassent un peu. Et on souhaite qu’elles se soient tassées. Reste que durant cette dernière année et demi on a forcément écrit pas mal de chansons et là on est en train de mettre un peu tout ça en ordre et peut-être que dans six mois on sera de retour en studio !

PAN M 360 : Vous avez choisi de travailler avec Graham Walsh de Holy Fuck pour la réalisation et le mix de l’album. Sachant que Holy Fuck vient plus de l’électro-rock industriel que du krautrock ou du psyché, ce choix est plutôt intéressant. Qu’est-ce qui a motivé cette décision ?

Juliana Carlevaris : On aimait bien son travail de réalisation avec d’autres groupes (Metz, Dilly Dally, Preoccupations…), les mixes assez dingues et « dans ta face » qu’il peut faire. Et bien que les albums sur lesquels il a travaillé ou ceux de son propre groupe ne sont pas vraiment psychés, on aime ce sentiment psychédélique qu’il peut donner à un mix. Il m’a toujours semblé être un gars avec qui on pouvait travailler et quand l’occasion s’est présentée, on l’a approché.

PAN M 360 : Vous allez bientôt jouer au FME puis à Pop Montreal, ça fait combien de temps que vous n’êtes pas monté sur scène ?

Juliana Carlevaris : Hé bien justement on a joué il n’y a pas longtemps à Toronto, un petit show DIY qu’on a organisé. Mais on a dû composer avec un tas de problèmes et de difficultés. Il y a eu un gros orage, des éclairs, il pleuvait à siaux mais c’était vraiment le fun, ça faisait longtemps qu’on n’avait pas joué en concert, et le public est demeuré là ! Ça faisait tellement longtemps que personne n’avait vu un « vrai » show. Ici en Ontario, c’était beaucoup plus restrictif qu’au Québec pour les concerts live devant public.

PAN M 360 : Vous semblez privilégier un fort élément visuel psychédélique dans vos clips. L’est-ce autant sur scène ?

Juliana Carlevaris : On aime quand il peut y avoir des projections, un liquid light show ou d’autres éléments visuels lors de nos concerts mais on n’a pas encore tout à fait développé cet aspect. On travaille de temps en temps avec des artistes visuels si on a la chance de se retrouver au même événement qu’eux. Quant aux chansons, elles sont pas mal toutes tirées de notre album Ride et on a vraiment hâte de les jouer ! Car comme tu le sais, on ne l’a pas vraiment fait souvent…

é

PAN M 360 : Juliana, tu es très impliquée auprès de la scène indépendante torontoise, tu montes des shows depuis 2014, tu as travaillé à la programmation du festival Night Owl pendant 5 ans et tu es maintenant avec le festival River and Sky de Sudbury…Comment se porte la scène locale de Toronto et des environs ?

Juliana Carlevaris : Elle se porte plutôt bien. Depuis 2016 on a vu beaucoup de groupes se former, s’entourer d’une petite équipe et évoluer. Des amis ont démarré des petits festivals comme Crystal Lake, Hollowfest, Night Owl, ce qui a permit à la scène de se développer et de s’agrandir aussi, touchant à toutes sortes de genres musicaux. La scène de Toronto et des environs est vivante, très variée et foisonnante.

(photo: Alex Carre)

Mishka Stein est un bassiste montréalais recherché. Alors qu’il accompagnait le créateur de pop de chambre Patrick Watson en Europe, la COVID-19 est venue écourter la tournée. Coincé en quarantaine, Mishka s’est mis à créer de nouvelles pièces.

Il fit parvenir quelques-unes de ses esquisses sonores au producteur montréalais Sam Woywitka, renommé pour son travail auprès de TEKE::TEKE, formation dont fait partie Mishka Stein, ainsi que Half Moon Run et DJ Khalil (qui a notamment collaboré avec Dr. Dre, Anderson .Paak et Kendrick Lamar). Sam et Mishka convinrent ensuite de lancer FHANG, un projet mordant et expérimental, dont la musique comporte des rythmes complexes, des mélodies denses à tendance néo-psychédélique, ainsi que des textures et nappes sonores hallucinogènes.

En résulte un album homonyme dont aucune des pièces n’est semblable. Stanza Fresca, la première, réconforte l’auditeur avec ses synthés, tandis que Vaudevillain et Many Moons (feat. TiRon & Ayomari) sont judicieusement infusées de hip-hop. L’époustouflante King Blame, quant à elle, évoque une version du Lust for Life d’Iggy Pop remixée dans une lugubre discothèque allemande.

Les deux membres de FHANG ont abordé plusieurs sujets avec PAN M 360 : la confection des diverses sonorités de leur premier album; les clips qu’ils ont eux-mêmes réalisés; « Hidden Ship », la nouvelle étiquette de Sam Woywitka; puis la répétition des chansons en vue d’une prestation au Festival de musique émergente, dans quelques jours.

PAN M 360 : Certains critiques vous mettent dans la case « rock psychédélique ». Or, ce n’est qu’une des caractéristiques de votre son, qui comprend une foule d’autres éléments. Un peu de hip-hop, de la new wave, du rock indé, du post-punk…

Sam Woywitka : C’est vrai. On figure aussi dans les palmarès électro, entre autres. « FHANG, ce nouveau groupe électro », ou alors « cette nouvelle formation kraut-rock », ou dark-wave… On nous met dans toutes sortes de catégories.

Mishka Stein : En fait, on veut prendre le contrôle de Spotify! (rires)

PAN M 360 : Saviez-vous, au départ, ce que serait le son de FHANG?

Mishka Stein : Je dirais que la découverte du son revient à Sam. Je tentais de créer des musiques à l’aide du logiciel Ableton, tout en sachant que Sam modifierait mes ébauches merdiques au synthé. Je savais qu’il les améliorerait pas mal, qu’il les étofferait beaucoup. Beaucoup de mes projets étaient très décharnés. J’ai mis l’accent sur la performance, pas tellement sur la production.

PAN M 360 : Donc, c’est Sam qui a conçu la sonorité des chansons, en studio?

Sam Woywitka : Oui, j’ai parfois l’impression de faire des casse-tête, j’assemble les pièces. Lorsque je tiens une mélodie ou un riff qui m’inspirent, je m’en sers pour modeler une expérience. Avoir accès à ça me suffit, sans doute.

PAN M 360: Vous avez réalisé des clips, dont un pour King Blame. On pourrait le décrire comme un trip de drogue en solitaire. Ça ressemble à un film de David Lynch, avec la tête de lapin et tout ça.

Sam Woywitka: Merci! C’est sûr qu’il nous a influencés. Au début de la chanson, je joue de la guitare et il y a une boucle rythmique, puis je chante le refrain « I am the King of Blame » et ça ressemble vraiment à de l’angoisse adolescente, non?

PAN M 360 : Est-ce que l’idée du clip et de la chanson provient d’une expérience personnelle? 

Sam Woywitka : En fait, lorsque je prenais beaucoup de drogues, j’avais l’impression que personne ne m’aimait, qu’on me faisait constamment des reproches. Quand on se regarde dans le miroir en pleine séance hallucinatoire, on ne se reconnaît même pas. C’est vraiment terrifiant. Dans ce clip, on devait faire du skateboard et s’éclater. Le jour du tournage, toutefois, je suis entré dans un magasin de costumes et j’ai vu ce masque de lapin complètement fêlé. Nous voulions des séquences de skateboard au lever du soleil, puis j’ai demandé à mon pote Issac de mettre le masque de lapin durant ces scènes. Voilà d’où ça vient.

PAN M 360 : C’est fou, tout ça est devenu le point central du clip.

Sam Woywitka : Tout à fait. Qu’est-ce que Mishka a dit, déjà? Ah oui : « Parfois, notre bête noire est un lapin »!

PAN M 360 : Vous avez créé l’étiquette Hidden Ship, récemment. Est-ce que c’était expressément pour lancer l’album de FHANG?

Sam Woywitka : Ça nous a indubitablement incités à accomplir tout ça, à nous y mettre pour vrai. Je suis très emballé par ce que l’avenir nous réserve. J’ai tellement d’amis et d’artistes talentueux, qui seraient beaucoup mieux représentés par une petite étiquette qui se soucie davantage de leur musique. 

PAN M 360 : Donc, ce ne sera pas que pour les parutions de FHANG? Songez-vous à des artistes?

Sam Woywitka : J’aimerais qu’on fasse des séances de création musicale ou d’écriture, où nous ferions de super chansons avec des musiciens pétés! Nous aurions une étiquette pour publier tout ça, au lieu que ça s’égare dans la discographie d’un artiste. Peut-être pourrions-nous faire des productions et des collaborations stimulantes, en studio, puis lancer un album « Hidden Ship ». J’ai travaillé à L.A. avec DJ Khalil, et son studio fonctionnait comme ça. Des musiciens qui jouaient dans tous les sens et Khalil qui dirigeait la circulation. Puis, des extraits étaient ensuite utilisés par Jay Z ou Kanye West, par exemple.

PAN M 360 : Y a-t-il des artistes dont vous vous êtes conjointement inspirés, pour cet album?

Mishka Stein : Je crois que c’est la pandémie qui nous a le plus inspirés. Elle a tellement influé sur toutes les émotions que nous avons vécues. Ce crétin de Trump et la COVID et toutes ces saloperies. Les premiers mois ont déclenché des réactions… primales.

PAN M 360 : Est-ce que le nom du groupe vient de là? (note du traducteur : « FHANG » – normalement épelé « fang » – signifie « croc »)

Mishka Stein : Oui, je crois. FHANG, ce sont les crocs d’un loup, c’est lié à la survie; c’est ce que nous ressentions, au cours des derniers mois.

PAN M 360 : Comment ces chansons seront-elles rendues, en concert? Vous formez un duo, vous devrez donc faire valoir vos talents de multi-instrumentistes?

Mishka Stein : Ce sera fou! Sam’s s’occupe de tous les synthés modulaires, du chant et de la batterie. J’aurai un synthé devant moi, des pédales pour les notes basses, et une guitare-basse à double manche. Il va donc falloir qu’on se prépare bien pour être à l’aise.

Sam Woywitka : On passe constamment d’un instrument à un autre. Ce seront des concerts-pieuvres.

De Kaifeng, dans la province chinoise du Henan, Yu Su s’est expatriée à Vancouver en 2013 pour y mener des études universitaires. Déjà une pianiste aguerrie avant de débarquer en Occident, elle y est devenue artiste à part entière. En quelques années, le choix de devenir professionnelle de la musique fut le bon :  en plus d’être une DJ sollicitée sur le circuit international, Yu Su s’avère supérieurement douée pour la composition. Qui plus est, ses talents de musicienne débordent largement le cadre des référents électroniques, elle investit désormais toute la lutherie qui se trouve à sa portée.

Puisant dans un vaste répertoire dont celui qu’elle aime qualifier de forth world music (musique du monde d’avant) tout en citant, l’œuvre encore jeune de Yu Su  est d’ores et déjà formidable. Cet indéniable talent lui valut d’abord des tournées en Europe et en Asie, en tant que DJ. Quant à la reconnaissance canadienne, elle est venue lentement mais sûrement.

Son univers référentiel est vaste, du downtempo aux musiques contemporaines en passant par la musique classique chinoise, sa curiosité l’a amenée à explorer plusieurs répertoires de haute volée, pour en absorber les meilleurs éléments et les balancer aux férus d’électro.Voilà qui l’a naturellement menée du Djing à la composition et au beatmaking, on commence à peine à  réaliser l’ampleur de son travail.

Cette année,  Yu Su fut sélectionnée dans la liste longue du Prix Polaris pour l’excellent album Yellow River Blue, cela a pour conséquence d’agrandir le cercle de ses amis canadiens… bien qu’elle se soit maintes fois produite d’un océan à l’autre et admise dans le prestigieux répertoire de l’étiquette Ninja Tune. Fidèle à son mandat de découverte et de qualité optimale, MUTEK l’a déjà invitée par le passé. 

Dans le contexte du programme Nocturne 2 de MUTEK MTL, soit le samedi 28 août au MTelus, Yu Su y vient cette fois déjouer les attentes : elle se produira avec un groupe d’instrumentistes qu’elle a constitué tout récemment. 

PAN M 360 : On perçoit de nombreuses influences dans votre musique. Pouvez-vous résumer votre parcours musical depuis que vous êtes professionnel ?

Yu Su : Tout d’abord, je me permets de préciser que l’intégration de la musique traditionnelle orientale ou classique n’est pas une intention de représenter ma chinoiserie, ce n’est pas une base consciente dans ma musique. C’est plus comme un jeu pour moi, c’est cool d’être ludique et de faire de la musique électronique. L’endroit d’où je viens est important, c’est ce qui fait que ma musique sonne comme ça, c’est dans mon sang, ça vient de l’environnement dans lequel j’ai grandi en Chine et de ce qui s’est passé après. J’aime aussi la musique des années 80 et 90, les trucs downtempo et ambiants, il y a tellement de choses à apprendre et à apprécier dans cette musique du Quart Monde, les sons synthétiques, les percussions, les influences japonaises, polyrythmiques de l’Afrique ou de l’Inde sur les compositeurs occidentaux, des gens vraiment cool comme Steve Reich, Laurie Anderson, Terry Riley, Jon Hassell, etc. À cette époque, la musique expérimentale évoluait donc beaucoup, utilisant certains aspects d’autres cultures.

PAN M 360: Et qu’en est-il maintenant selon vous ?

Yu Su: Aujourd’hui, l’intégration de la musique de partout est plus ludique. De même, l’approche globale de la musique électronique et des autres musiques nouvelles consiste à créer l’autre monde. J’aime beaucoup cela. Je ne me soucie pas des considérations d’appropriation culturelle en termes dogmatiques, ma musique est ma façon de la critiquer. Ce que vous pouvez trouver dans ma musique, c’est juste moi, essayez juste d’être ludique. Tout ce que nous vivons peut avoir un impact sur le processus créatif. 

PAN M 360 : Au fil du temps, les choses sont devenues plus sophistiquées dans votre musique. Mais encore ?

Yu Su : Oui, mais j’apprends toujours, j’ai encore le sentiment de ne pas être très solide dans l’aspect technique de mon travail, les machines, les instruments de musique, tout est encore nouveau. Vous savez, j’ai décidé de le faire très sérieusement il y a 4 ou 5 ans, donc j’apprends encore. Si vous écoutez ma musique depuis mes débuts professionnels, vous pouvez constater que je m’améliore, en particulier dans l’utilisation des machines.

PAN M 360 : Quel est votre matériel ?

Yu Su : J’utilise souvent des ordinateurs, ainsi que les claviers Wavestation et Hydrasynth, et j’apprends actuellement la guitare basse. Parce que maintenant j’ai un groupe et la performance que je prépare pour MUTEK est mon groupe. Il s’agira de mon côté psych rock. J’aurai des joueurs de guitare, de basse et de batterie, je serai au clavier et je chanterai. Il y aura un peu de mon univers électronique, car j’utilise des plugins depuis un ordinateur. La moitié du matériel est donc une réinterprétation de certains sons, mélodies et changements de mon dernier album, qui a été composé avec un ordinateur. 

PAN M 360 : Allez-vous continuer sur cette voie après cette première expérience instrumentale ?

Yu Su : Oui, je pense que oui, parce que tu sais, je suis en train de découvrir ce monde de psycho-rock et de musique et d’autres formes de pop/rock. J’ai plongé assez récemment dans cette musique. Je n’ai commencé à écouter Pink Floyd que l’année dernière. J’écoute aussi Moon Duo.  J’écoute beaucoup de trucs solo de Paul McCartney, My Bloody Valentine. J’écoute du krautrock comme Can. Donc ce monde du rock est vraiment nouveau pour moi et ça m’intéresse beaucoup. Tu sais, je ne veux pas exister seulement dans le monde électronique, je ne me soucie pas d’être vraiment bon dans un domaine musical. Je veux juste être capable de faire n’importe quelle musique que j’aime, et c’est pourquoi je veux faire l’expérience du groupe. Quelle forme ou quel genre n’a pas d’importance. D’un autre côté, je travaille vraiment dur avec le groupe pour avoir le meilleur set live que je puisse offrir. Pour ce seul concert de Mutek, nous avons répété pendant deux mois. Je veux un très bon groupe ! Je veux un groupe très soudé, pas seulement un groupe.

PAN M 360 : Quels sont les effets secondaires de la longue liste Polaris sur votre carrière ?

Yu Su : Avant cette nomination au Polaris, vous savez, je ne me produisais pas souvent au Canada, je travaillais avec des labels européens ou britanniques, je faisais de nombreuses tournées là-bas en tant que DJ, ainsi qu’en Asie. Au Canada, j’avais donc l’impression de ne pas faire partie du cercle. Lorsque j’ai été inclus dans la longue liste de Polaris, j’ai été choqué parce que ma musique n’était pas très connue au Canada. Mais je suis content que Polaris puisse accueillir  des musiques plus bizarres comme la mienne ! (rires) De plus, je n’étais pas un résident permanent avant 2020. Je devais quitter le pays tous les 6 mois, je n’avais pas un statut juridique solide, donc je n’avais pas de ressources ici, pas de soutien du gouvernement. Maintenant, c’est différent. Je pense que je vais vivre de façon permanente au Canada pendant longtemps.

Inscrivez-vous à l'infolettre