L’autrice-compositrice-interprète Ada Lea, de son vrai nom Alexandra Levy, nous aspire dans son plexus, où sévit un puissant tourbillon émotionnel. Voilà ce dont il est question dans son deuxième album, one hand on the steering wheel the other sewing a garden.

La Montréalaise a travaillé d’arrache-pied pendant deux ans sur cet enregistrement lancé ce 24 septembre. En plus d’avoir passé près d’un mois à Los Angeles au côté du réalisateur Marshall Vore, elle s’est consacrée elle-même à l’enregistrement des voix de tout son album.

La douceur de sa voix et l’introspection sincère de ses texte font de cet album un excellent cru de pop indie.

PAN M 360 a pu en discuter avec la principale intéressée, qui lance son album dans le contexte de Pop Montréal.

PAN M 360 : Quelles sont les différences dans l’inspiration entre ton premier album et ton deuxième?

Alexandra : Pour le premier album, mes influences étaient beaucoup plus mélangées. Ce sont des artistes provenant du monde de la musique, de la poésie et de l’écrit tandis que pour le deuxième album je voulais raconter mes propres histoires. C’est dans cette optique que j’ai essayé de mon mieux de développer mon écriture, soit en suivant des cours d’écriture pour explorer un peu plus en profondeur le fond de ma pensée. Je souhaitais être capable de mieux exposer une idée. J’étais curieuse d’employer différentes techniques d’écriture avec le premier album, mais je ne m’y connaissais pas assez. The party est la première chanson où j’ai pu ressentir cette magie en racontant une histoire. Je voulais créer plus de matériel qui offrirait à l’auditeur des images puissantes du récit que je conte.

PAN M 360 : Tu dis t’inspirer d’auteurs. Pourrais-tu me dire le ou lesquels plus précisément?

Alexandra : L’année où j’ai écrit la plupart des chansons, je n’ai pas vraiment lu. J’ai lu mon premier livre d’Anne Carson, Autobiography of Red, vers la fin de l’écriture de l’album et c’est à ce moment que j’en suis devenue obsédée.

PAN M 360 : Est-ce que ça te prend beaucoup de temps pour créer un album?

Alexandra : J’ai écrit 3 ou 4 chansons avant de rester quelque temps dans une résidence artistique à Banff où j’ai pu écrire et m’amuser avec des textes déjà avancés, mais ils n’étaient pas achevés. Je voulais créer des extraits avec ceux-ci. J’ai écrit la première chanson, soit my love 4 u is real, en janvier 2018. Donc, de janvier 2018 à janvier 2020, c’est la période où j’ai tout composé, mais j’ai surtout écrit la plupart de mes chansons à Banff. J’avais une grande quantité de fragments de textes ou des idées qui manquaient de réflexion. En enregistrant des extraits, j’ai pu concrétiser certaines de mes idées avant de rencontrer Marshall.

PAN M 360 : Tu es arrivée à Los Angeles avec ton lot d’extraits afin d’enregistrer ton album. Est-ce que les démos ressemblent aux versions finales de chacune de tes chansons?

Alexandra : Il y a certaines chansons, comme Can’t stop me from dying, qui ne se ressemblent pas. Ce serait vraiment plaisant de montrer les extraits originaux, malgré le fait qu’elles sont un peu gênantes, mais c’est aussi intéressant de voir l’évolution d’une chanson. Sinon, partner et hurt ont beaucoup changé. Hurt a été retravaillé sur l’instrumental, contrairement à partner qui a changé de forme. Le refrain n’était que le dernier couplet de la chanson, mais Marshall aimait bien le texte et il était persuadé qu’il fallait que cet extrait revienne plus d’une fois. Avec mon petit morceau de chanson, il a tenté de produire une version de ce que pourrait devenir la chanson et j’ai vraiment aimé. Après avoir regardé le documentaire de Taylor Swift la soirée précédente, j’étais vraiment impressionnée par le fait qu’elle forme ses idées avec beaucoup de mots rapidement. Avant l’enregistrement avec Marshall le lendemain, j’ai écrit la nouvelle partie de partner qui est aujourd’hui le pont. Ensuite, je suis arrivée chez Marshall et je l’ai convaincu de mettre le pont.

PAN M 360 : Donc ton album s’est construit en grande majorité avec Marshall?

Alexandra : En fait, quand je suis revenue à Montréal, je voulais réenregistrer ma voix sur la majorité des chansons. Au début, je pensais que c’était une bonne idée de le faire toute seule puisque je n’aimais pas la pression d’une équipe et l’atmosphère dans laquelle j’ai travaillé ma voix. J’avais décidé, avant même de me rendre à Los Angeles, que ma priorité était d’enregistrer la batterie, les claviers et les guitares. Je ne me souciais pas de la basse. Il m’était facile d’avoir accès à une basse à Montréal. Il y a certaines chansons dont on a gardé les enregistrements originaux. J’ai donc pris l’année pour enregistrer de meilleures versions de ma voix.

PAN M 360 : Si on comprend bien, toutes les voix ou presque ont été enregistrées à Montréal?

Alexandra : J’ai loué un chalet dans les bois, à 3 heures de Montréal. J’ai habité dans ce lieu pendant un an, ce qui m’a permis de finir mon album. En fait, j’avais loué le chalet pour un mois afin de terminer l’album et après deux semaines j’ai demandé au propriétaire s’il était possible que je reste plus longtemps. Malheureusement, il y avait déjà quelqu’un qui voulait venir, mais si je restais pour l’année il m’offrait l’endroit. D’abord, je ne voulais vraiment pas rester pour l’année, mais j’ai cédé et c’était la meilleure décision parce que j’ai vraiment aimé ce temps passé au chalet. Or, je ne pense pas que c’était une très bonne idée de m’enregistrer seule parce que c’est très exigeant.

PAN M 360 : Tu as voulu reproduire, en quelque sorte, ton expérience à Banff, c’est-à-dire t’isoler dans un endroit afin de travailler sur ton album.

Alexandra : Oui oui exactement!

PAN M 360 : On retrouve sur tes deux albums un arrière-goût du rock et du groove des années 70. As-tu beaucoup été influencée par cette décennie?

Alexandra : L’album que j’ai beaucoup écouté est Tapestry de Carole King, mais je n’écoute pas spécifiquement de la musique des années 70. Sinon, il y a l’album Blue de Joni Mitchell qui a sorti la même année (1971) et le premier album de Léonard Cohen en 1967 qui sont parmi ceux que j’ai grandement écoutés. Aussi, je m’inspire d’artistes qui font de la musique complètement différente de la mienne.

PAN M 360 : La trame sonore and my newness spoke to your newness and it was a thing of endless est un mélange de sons lo-fi et hi-fi où la guitare est mise de l’avant. Pourquoi as-tu décidé de mettre une musique sans paroles ?

Alexandra : Quand j’ai terminé l’album, j’avais le sentiment qu’il manquait un élément pour que le tout soit harmonieux. Mes oreilles voulaient une pause en écoutant les chansons l’une après l’autre et je l’ai mise au plein centre pour cette raison.

PAN M 360 : Était-ce prévu depuis le début?

Alexandra : En commençant le travail d’écriture, je voulais une chanson instrumentale ou un collage. Initialement, j’avais choisi une autre pièce instrumentale, mais plus je me rapprochais de la fin de la création de l’album, plus je réalisais que la chanson ne me convenait pas, que ce n’était pas la bonne. J’ai finalement compris que c’était elle qui allait le mieux avec ce que je recherchais. Au départ, ce n’était même pas une option de l’ajouter sur l’album, même si c’est elle que j’aimais le plus, car je souhaitais l’avoir pour mon prochain album. J’avais déjà commencé à écrire des paroles qui accompagneraient la trame sonore. Après mûre réflexion, puisqu’il n’y a pas de règles à suivre dans le monde de la musique, j’ai décidé de l’inclure. Personne ne me dira que je n’avais pas le droit de faire une version instrumentale et une version accompagnée de voix sur des albums différents. Je craignais de le faire au tout début, mais cette peur s’est évaporée et j’ai osé prendre le risque.

PAN M 360 : Ton album physique comprendra une carte géographique des lieux à Montréal qui t’ont inspiré ces chansons. Comment cette idée t’est-elle venue?

Alexandra : J’ai rapidement compris que chaque chanson pouvait se positionner sur une carte. Quand je parlais de mes chansons à mes amis, je faisais référence à des endroits spécifiques et c’est à ce moment que l’idée est née. Ça pourrait être intéressant d’avoir une carte tout en écoutant mes chansons et de mieux faire comprendre à l’auditeur ce que je ressens à cet endroit. Ainsi, ceux qui écoutent ma musique auront mon point de vue, mais auront aussi leur point de vue puisque pour eux, ce même sentiment est lié à un autre endroit. Même si nos sentiments sont individuels, ils nous rassemblent parce que chacun comprend ce que l’autre ressent.

PAN M 360 : Tu as aussi voulu représenter le concept des saisons dans ton album. Quelle est la répartition de chacune des saisons?

Alexandra : Je n’ai pas mis les chansons dans un ordre logique qui suit le fil des saisons et c’est ce que je trouve intéressant puisqu’on peut vivre une gamme d’émotions disparates. Les chansons plus profondes et froides comme Damn, Partner et Hurt font partie de l’hiver par exemple.

PAN M 360 : À quoi peut-on s’attendre de ton spectacle à Pop Montréal?

Alexandra : Je serai sur scène avec d’excellents musiciens, ça va être la première fois que je monte sur scène depuis le début de la pandémie. Nous sommes vraiment excités de présenter ce que nous avons préparé. Le spectacle va surtout être consacré à mes nouvelles chansons et les chansons les plus populaires de l’album précédent, notamment the party, qui est ma chanson préférée de l’album, et woman here.

PAN M 360 : Que souhaites-tu faire dans l’avenir?

Alexandra : J’aimerais faire un album électro-pop dans un avenir proche. De plus, j’aimerais que mon projet avec mon amie fonctionne; nous avons ensemble un projet d’album, un film pourrait en découler. Les chansons permettront d’élaborer les scènes du film, elles feront aussi le pont entre les textes joués par un personnage et ce qu’il ressent vraiment tout au fond de lui. Elles permettront de mieux comprendre des sentiments qui ne s’expliquent pas de prime abord.

Ada Lea se produit à la Sala Rossa, 20h30, vendredi 24 septembre, dans le contexte de Pop Montréal

Souvent, il n’est pas difficile de savoir quoi dire. Le véritable défi est de trouver comment le dire. Pour Fernie, artiste émergent d’origine canado-brésilienne ayant grandi dans l’Ouest-de-l’Île de Montréal, il est certainement plus facile de s’exprimer à travers sa musique. À travers des sonorités chatoyantes et enveloppantes d’allégeance R&B-soul,  l’album Aurora  ouvre la porte aux vulnérabilités intimes d’un artiste pour qui la transparence est primordiale. 

Alors que beaucoup soulignent la ressemblance du projet à ceux d’artistes tels que Frank Ocean ou encore Daniel Caesar, Fernie précise que l’objectif d’Aurora n’est pas de s’inspirer deux musicalement, mais bien de perpétuer l’habitude de ne pas avoir peur à déverser son cœur, de se mettre à nu au service de l’art. Aurora est donc bien plus que les douces mélodies à la guitare et des voix de fausset  parfaitement exécutées, il incarne aussi une totale acceptation de soi. 

Fernie a rapidement compris que les gens ont l’habitude de porter un masque bien au-delà des mesures sanitaires, qu’il n’est pas toujours facile de se sentir accepté.e.s, surtout lorsqu’on est BIPOC [NDL : Black, Indigenious and People Of Colour], ou encore membre de la communauté LGBTQIA+. Alors qu’il n’est aisé pour personne d’ouvrir son cœur, Fernie choisit de le faire. Pour nous, pour lui, pour la musique. Et cela est une réussite sur toute la ligne. 

Aurora est son premier album. La matière fut présentée par Fernie le 24 et le 26 septembre dernier dans le cadre du festival POP Montréal, et Fernie chante de nouveau ce samedi 2 octobre, soit aux Retrouvailles d’Osheaga, 15h30, Scène de la montagne.

Voilà pourquoi  PAN M 360 s’est empressé de faire la rencontre de cet humain doux, sensible et surtout, talentueux. 

PAN M 360 : Ton tout premier album  sera disponible à partir du 24 septembre! Sur ce projet, tu parles de ton propre cheminement vers l’acceptation de soi, du besoin d’accepter le passé tel qu’il est et de surtout, la découverte d’une toute nouvelle version de toi-même. Qu’as-tu réalisé de toi -même ou de ton environnement depuis les dernières années ? 

Fernie:  Je crois que la chose qui m’a fait réfléchir le plus est l’importance de prendre soin de moi et de ma santé mentale. Durant la pandémie, j’ai pris la décision de mettre un peu mes projets musicaux sur pause pour prendre le temps de travailler sur moi, car je n’avais jamais le temps de le faire avant. J’ai aussi réalisé l’importance d’avoir un cercle tissé serré, que ce soit à travers la famille ou les ami.e.s, car ce sont eux qui te soutiennent et t’accompagnent au travers de ton cheminement. Je crois qu’il est important de s’entourer de gens qui n’hésitent pas à te critiquer ou qui t’encouragent à te dépasser… c’est grâce à eux que tu peux grandir afin de devenir la meilleure version de toi-même.

PAN M 360: Les journalistes prennent souvent le temps de préciser que tu es un artiste du ‘’West Island’’, et donc en provenance des arrondissements  anglophones de Montréal. Cela a-t-il influencé ta musique ? 

Fernie:  En fait, j’ai grandi à Lachine entouré de mes deux parents adoptifs. Ma mère est brésilienne et mon père est allemand. J’y suis né, mais puisque je fréquentais une école privée allemande située dans le West Island, nous avons déménagé là-bas assez rapidement. En ce qui concerne l’impact de ce quartier sur ma musique, je crois qu’il en a clairement  eu un, surtout symboliquement. Les gens de ce coin ont la réputation de ne se fier qu’aux apparences, et cela crée la pression aux gens de ne pas être fidèles à eux-mêmes. Donc, il était important de souligner cette tendance, de m’en dissocier et de travailler sur une version de moi-même plus transparente et honnête, car je crois que la Terre pourrait bien bénéficier de gens plus transparents et honnêtes. Donc oui, mon album touche à ce sujet à travers mes propres réflexions et expériences personnelles, ce qui, je l’espère, mènera à des dialogues et d’autres pistes de réflexions.

PAN M 360: Aurora est ton premier album, mais ce n’est pas ton premier projet musical : en 2015, tu as mis sur SoundCloud un EP intitulé The Acoustic EP. Pourquoi as-tu décidé de faire la transition d’un son acoustique vers une sonorité plutôt R&B ? 

Fernie: J’ai toujours été motivé à essayer de nouvelles choses, musicalement parlant. Mon premier EP était beaucoup dans le emo, alors que l’album Aurora s’inscrit davantage dans une sonorité soul. Au final, je crois que la transition de l’un à l’autre vient tout simplement de mon évolution personnelle… C’est lorsque j’ai rejoint les rangs d’un collectif artistique que j’ai réalisé que je voulais faire du R&B. Mais je suis très content d’avoir essayé les deux genres, car je pense que les deux peuvent apporter une perspective complètement différente l’une de l’autre. 

PAN M 360:  Je crois que tu as dit à de nombreuses reprises que tu admirais beaucoup la musique de Frank Ocean, ou encore celle de Daniel Caesar. Pourquoi ces deux artistes spécifiquement ?

Fernie:  Si je peux apporter une certaine précision, je ne cherche pas à être comme eux. Bien sûr que j’aime ce qu’ils font, mais je dirais plutôt que je partage leur vision en tant qu’artiste. Ces deux artistes composent de la musique tellement transparente et honnête… J’apprécie particulièrement l’écriture de Frank Ocean. Si tu prends le temps de comprendre ce qu’il dit, tu peux vraiment ressentir sa vulnérabilité, il n’hésite pas à dire comment il se sent et surtout, il n’hésite pas à se prononcer sur les choses qui lui tiennent à cœur. Et je crois que c’est tout cela qui a captivé l’attention du monde entier, et cela est tout simplement magnifique. Donc non, je ne cherche pas à faire ce qu’ils font, mais je peux certainement dire que je partage cette vision, cette mission de la musique.

PAN M 360:  Tu as brièvement effleuré le sujet,  tu fais  partie d’un collectif d’artistes nommé Kids from the Undergroud. Peux-tu nous en dire un peu plus ?  

Fernie: Kids from the Underground est un collectif d’artistes partageant la même vision, le même amour de la musique. En fait, nous sommes plus qu’une équipe, nous sommes une famille. Nous avons tous.tes une histoire unique et nous créons tous.tes des projets musicaux distincts… Cela fait déjà trois ans que nous travaillons au sein de ce collectif et nous sommes très content.e.s du travail que nous avons fait, des gens que nous avons touchés… Nous adorons travailler ensemble, je crois que c’est le destin qui nous a réunis. 

PAN M 360:  September est une magnifique chanson sur Aurora présentant la perspective d’une histoire d’amour partagée entre deux personnes du même sexe, échappant ainsi à l’hétéronormativité omniprésente dans  les chansons d’amour. Pourquoi cela est-il important pour toi d’amener une perspective queer à ta musique ?

Fernie: Je crois que September va plus loin que la perspective queer. Je voulais plutôt insister sur le caractère universel de l’amour. En fait, dans September, je chante du point-de-vue d’une personne non-genrée à un homme cis. Cependant, la chanson peut-être et doit être interprétée différemment, car tout le monde est différent! L’amour n’a pas de limites, cela va plus loin qu’une relation femme-homme ou encore homme -homme… La question de l’inclusivité est très importante pour moi, mais aussi la représentation des personnes de couleur, tout le monde!  

PAN M 360: Aurora est un projet très personnel. Était-ce difficile de mettre en premier plan ta vulnérabilité, tes craintes, toi au grand complet ? 

Fernie: Au début, ça l’était, mais à la fin de la fin, je me suis dit  » qu’est-ce que j’ai à perdre ? parce que je pense que cet album n’est pas un appel à la validation mais plus un  »laissez-moi faire ces chansons et laissez les gens du monde entier partager le même genre de vibrations que j’ai ». Je pense que si tu veux vraiment toucher le cœur de quelqu’un, tu dois tout donner de toi-même. J’ai parfois du mal à m’exprimer par les mots, mais la musique est toujours là pour permettre à ma vérité de sortir. 

Fernie se produisait la semaine dernière à Pop Montréal, le voilà invité surprise à Osheaga ce samedi 2 octobre, 15h30, Scène de la montagne


Godspeed You! Black Emperor (GY!BE) et Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra , ces groupes cultes au sein desquels le multi-instrumentiste Efrim Menuck joue un rôle central, n’ont que peu à voir avec All Hands_Make Light, nouveau projet mis de l’avant ce week-end à Pop Montréal et qui coïncide avec la sortie officielle d’un premier enregistrement indépendant. 

C’est idem pour la chanteuse, autrice et compositrice montréalaise Ariel Engle, mieux connue sous le pseudo La Force pour ses projets solos, sans compter sa participation régulière au collectif torontois Broken Social Scene.

Ce tout nouveau tandem provient de la mouvance musicale anglo-montréalaise des deux dernières décennies, mais les esthétiques de chacun ne laissaient aucunement présager une création commune. Or, la rencontre a bel et bien eu lieu pendant les mois de confinement et voilà une nouvelle créature, superbe créature, parfaitement distincte de ses géniteurs. 

All Hands_Make Light offre un jeux de contrastes où dialoguent les airs célestes et les laves souterraines, où la dark ambient fait bon ménage avec l’ethereal wave, où les pratiques électroniques et la voix humaine engendrent la vie.

Vu la grande qualité de cette cuvée, PAN M 360 est allé à la rencontre de cet excellent duo, renforcé sur scène par Jace Lasek (The Besnard Lakes) et Erika Angel (Thus Owls) dans le contexte de Pop Montréal.

PAN M 360 : Ne pensez-vous pas que l’addition de vous deux crée un troisième personnage  ?

EFRIM MENUCK : Oui ! Je ressens quelque chose comme ça. Nous nous sommes bien équilibrés. Nous sommes très différents, nos sens et notre esthétique sont différents. En même temps, nous nous connaissons, nous nous respectons. Je pense que nous apportons tous les deux des choses différentes à l’autre.

ARIEL ENGLE : Je trouve que nous avons réussi à nous représenter dans le duo mais oui, c’est très différent de ce que nous sommes artistiquement, chacun de notre côté. C’est comme faire un bébé, différent de ses parents! 

PAN M 360 :  Comment tout cela s’est-il produit ?

EFRIM MENUCK : Je venais de terminer une tournée difficile, je me souviens être rentré à la maison et m’être senti profondément insatisfait de ce que je faisais alors. Ainsi, j’ai commencé à penser que je devrais entreprendre une collaboration, soit un simple duo avec quelqu’un qui chante. Et j’étais trop timide pour téléphoner à Ariel parce que je n’avais pas d’idée précise… sauf une collaboration.

ARIEL ENGLE : J’avais croisé Efrim sur la rue, tout près du club Ursa de Martha Wainwright pour entendre Jennifer Castle.Efrim et moi ne sommes pas des amis proches, nous nous respectons mutuellement en tant qu’artistes. Néanmoins, je connais Efrim depuis longtemps, il m’a alors glissé l’idée de ce projet dans l’oreille et puis nous sommes allés au concert. Puis le confinement a commencé et j’avais cette idée qui me trottait dans la tête. J’ai écrit à Efrim pour en savoir davantage sur cette idée. La balle a commencé à rouler (expression anglaise), il m’a envoyé la musique de la chanson Lie Down in Roses Dear, qui est la première chanson au programme, et puis ils m’a envoyé les paroles et je lui ai renvoyé la mélodie vocale. Vraiment, ce n’était pas compliqué entre nous.

EFRIM MENUCK : Oui, très facile. Quand ça n’a pas marché, on était tous les deux d’accord pour le changer. Oui, c’était rapide et facile, tu sais. Nous nous sommes donc croisées et nous avons vaguement planifié un appel téléphonique. Puis le COVID est arrivé, nous avions tous les deux des tournées annulées, nous étions chacun  pris à la maison… alors pourquoi ne pas commencer maintenant ! Et donc tout ce que je savais à l’époque sur Ariel, c’est qu’elle a une belle voix, qu’elle est une bonne improvisatrice et qu’elle peut surfer sur n’importe quoi. Elle a une profonde musicalité. Beaucoup de gens s’attachent à une tonalité parfaite, à des harmonies parfaites… Or, ce n’est pas son cas, je savais  qu’elle ne serait pas effrayée par un accord distordu, qu’elle trouverait le moyen de s’exprimer. Alors je lui ai simplement envoyé des enregistrements avec lesquels elle pourrait chanter. Et ça sonnait très bien ! Alors tout s’est passé très vite. Et après, nous avons mis un certain temps pour terminer le travail.

PAN M 360 : Avez-vous discuté de vos différences pendant le travail de création?

ARIEL ENGLE : Nous n’avons pas parlé des mélanges esthétiques. Je trouvais néanmoins que la facture était assez forte, assez marquée, je n’avais qu’à me laisser aller là-dedans.  J’ai toujours aimé les contextes dans lesquels je pouvais être assez libre. Ma musique est un peu plus pop que la sienne, mais j’aime beaucoup ses musiques et les musiques impliquant l’improvisation. Efrim et moi partageons plusieurs goûts musicaux, même si nos projets respectifs ne se ressemblent pas. 

PAN M 360 : Les extrêmes sont très beaux dans cette musique, célestes et sombres à la fois. Le ressentez-vous ainsi ?

EFRIM MENUCK : Oui, oui, je suis d’accord. Il y a quelque chose dans la voix d’Ariel qui est très… je ne sais pas quel est l’adjectif à employer, c’est une belle voix mais aussi il y a de la terre dans ce n’est pas seulement le chant d’un ange, vous voyez ce que je veux dire ? Il y a un côté terreux qui est magnifique.

ARIEL ENGLE : Je me sentais parfois submergée par les sons et parfois il y avait cette grande délicatesse. J’adore ce contraste ! En fait, je ne sais pas exactement  comment qualifier ce travail dont la rudesse n’est liée à aucune tradition. Il y a quelque chose d’ancien et de neuf là-dedans. J’aime les occasions où je peux faire de la musique qui peut me surprendre moi-même. Et lorsque j’écoute de la musique, il faut que j’en ressente la vérité, sans savoir exactement ce que définit cette vérité. C’est ce que ce projet me permet d’accomplir. 

PAN M 360 : Efrim, qu’avez-vous demandé de faire à Ariel ?

EFRIM MENUCK : Parfois il faut une quantité folle de mesures pour qu’une mélodie se résolve. Dès le début, nous avons parlé de ce genre de choses. Comme je jouais des synthétiseurs dans ce projet, j’étais intéressé par des sons électroniques qui ressemblaient à des anches, des cordes,  des sons qui faisaient ressortir ces sons de l’instrument lui-même, des souffles rauques. Nous avons donc cette idée conceptuelle grossière, sorte de machine électronique à respirer, et puis de vieilles mélodies, et de vieilles idées sur ce qu’est la musique populaire, une sorte de folklore d’aujourd’hui. 

ARIEL ENGLE : Tout au long de la création, je chantais, je trouvais les mélodies vocales et Efrim faisait presque toute la musique.  Un peu par hasard, nous avons enregistré les chansons dans l’ordre où nous les présentons dans l’enregistrement final. Quand Efrim m’envoyait la musique, j’étais vraiment remuée. Je ressentais  autant tourner ces engrenages tourner et la douceur de l’expression. J’avais parfois l’image d’être dans un océan, dans un bateau où les vagues pouvaient devenir énormes sans vraiment être en danger… puisque c’était un rêve.

PAN M 360 : Quel était le matériel utilisé ?

EFRIM MENUCK : Il y avait un synthétiseur modulaire, qui est très difficile à jouer en live. J’ai utilisé un clavier Moog avec quelques filtres, les tempéraments changent, c’est toujours la même idée, c’est toujours haletant mais c’est différent évidemment parce que l’équipement est différent. Mais c’est cool. C’est bien que les chansons changent un peu, tu vois.

PAN M 360 : Étonnamment, il n’y a pas de guitare dans cette musique. Voulu ?

EFRIM MENUCK : Oui, c’est agréable de se trouver dans un espace  différent. La guitare est un instrument stupide… Je l’adore mais c’est un instrument stupide. C’est difficile de rester accordé, ça fait mal au corps, c’est un engagement physique sous tension même si j’aime beaucoup jouer de la guitare. Mais c’est bien aussi de jouer d’autres instruments qui ne se bagarrent pas avec toi tout le temps. C’est cool de jouer sans avoir l’impression que ton corps va se briser! 

PAN M 360 : Quant aux textes, qui les a écrits?

ARIEL ENGLE : Les paroles sont les miennes sauf celles de la première chanson , Lie Down in Roses Dear, et To Raise a Child où nous chantons nos textes respectifs. 

PAN M 360 : Avez-vous travaillé dur après les premières prises ?

EFRIM MENUCK : Il y a eu très peu d’ajouts, très peu de montage. Tout ce que j’avais fourni à Ariel était déjà très chargé. Donc au lieu d’ajouter des choses, nous en enlevions. Nous avons mis du temps à comprendre certains trucs dans la production mais, la plupart du temps, ça s’est bien passé. Même lors des premières prises de son c’était étonnamment bon. Après quoi ce fut un processus de raffinement. Vous savez, je suis plus habitué à enregistrer des trucs et puis réaliser que ça ne marche pas, pour ensuite faire en sorte que cette partie fonctionne. Tu démontes tout, et tu reconstruis la sauvegarde à nouveau. Dans ce cas-ci, il n’y avait rien de tout ça, c’était très bien!

ARIEL ENGLE : Nous n’avions fait que compléter le travail à Hotel 2 Tango. Nous avons tout fait ensemble sans l’ajout de collaborateurs supplémentaires. 

PAN M 360 : Pourquoi alors ajouter certains musiciens en concert ?

EFRIM MENUCK : Parce qu’il y a trop de pistes pour que les voix et les instruments puissent être joués à deux dans un contexte live. Donc Erika Angel et Jace Lasek nous rejoindront pour chanter et  jouer des claviers.

PAN M 360 : Envisagez-vous poursuivre cette aventure ?

EFRIM MENUCK : Oui, nous allons continuer à le faire tant que cela aura un sens. Nous avons vraiment apprécié jouer ensemble, même si ce n’était pas dans les meilleures circonstances – travail à distance vu le confinement. Donc je suis excité de voir ce qui va se passer dans le futur, s’asseoir et travailler ensemble, cette fois dans une même pièce.

ARIEL ENGLE : Ça pourrait durer un bon moment, c’est à voir. J’ai mon projet La Force dont je termine le deuxième album, je suis membre de Broken Social Scene – je suis d’ailleurs mariée à un des musiciens du groupe, Andrew Whiteman, connu aussi au sein du groupe Apostle of Hustle. C’est à voir. Mais ça s’est très bien passé,  nous avons mené ce projet sans attentes, sans pression, dans le plaisir. Ce serait très bien de poursuivre, nous avons encore des choses à explorer ensemble, autrement que par des échanges de fichiers. Ce serait cool de voir ce que nous pourrions faire ensemble. 

Dans le cadre de POP MONTRÉAL, All Hands_Make Light se produit samedi, 15h, à l’Entrepôt 77, structure provisoire érigée rue Bernard Est.

Fanny, c’est l’histoire assez unique des sœurs June et Jean Millington, nées à Manille d’une mère philippine et d’un père militaire américain, qui se sont retrouvées en Californie où elles ont embrassé leur passion pour la musique, montant des petits groupes avec des copines pour ultimement fonder Fanny en 1969. Premier groupe rock féminin à avoir fait paraître un album complet sur un major, Fanny est surtout le premier groupe féminin capable de rivaliser musicalement avec ses pairs masculins, démontrant que les filles pouvaient aussi bien, sinon mieux, rocker que les garçons; une influence majeure pour des groupes tels que les Runaways, les Bangles et plusieurs autres.

Entre 1970 et 1974, Fanny a fait paraître 5 albums avant de se saborder et disparaître des écrans radar, juste après avoir pondu son plus grand succès, Butter Boy, une chanson à propos de David Bowie qui a atteint la 29e place du palmarès rock de Billboard Hot 100 en 1975. Comme l’a dit le Thin White Duke, avec qui d’ailleurs Jean Millington a eu une brève liaison avant de marier son guitariste Earl Slick, « They were extraordinary: they wrote everything, they played like motherfuckers, they were just colossal and wonderful, and nobody’s ever mentioned them. They’re as important as anybody else who’s ever been, ever; it just wasn’t their time. ».

Mais, depuis quelques années, il semble que leur temps soit enfin venu, une réhabilitation et une reconnaissance dû en grande partie à tous ces anciens extraits de concerts circulant sur Youtube (une visite du très complet site du groupe au www.fannyrocks.com est aussi suggérée) et à l’accessibilité de leur matériel numérique, autrement plus difficile à trouver sur disque.

Le documentaire The Right to Rock, qui relate l’aventure de la bande et de son rêve inachevé, sera présenté à la 20e édition de Pop Montréal. Le film de la réalisatrice montréalaise Bobbi Jo Hart devrait aider à mousser davantage la réputation du groupe et jeter un regard plus éclairé sur son parcours méconnu. « Revivify Fanny. And my work is done », de rajouter Bowie…

En complément à la projection, la guitariste et co-fondatrice de Fanny, June Millington, viendra présenter le film pour ensuite accompagner sur scène les incandescentes rockeuses de NOBRO et interpréter quelques uns des morceaux phares de la mythique formation californienne, réunie depuis peu sous le nom Fanny Walked The Earth mais malheureusement freinée dans son élan par les soucis de santé des soeurs Millington.

Semblant bien remise d’une bagarre contre le cancer, la guitariste June Millington nous a accordé récemment une entrevue dans laquelle elle revient sur le parcours de Fanny ainsi que sur son implication auprès des jeunes musiciennes par le biais de l’Institute for the Musical Arts, qu’elle a co-fondé avec sa conjointe en 1986.

PAN M 360 : Fanny a récemment repris du service, faisant paraître l’album Fanny Walked The Earth en 2018. Suite à cette réunion, à laquelle toutes les anciennes membres ont été conviées, on a pu noter l’absence notable de la claviériste et chanteuse Nickey Barclay, qui était une musicienne tout de même importante dans le groupe à l’époque.

June Millington : Elle ne veut pas être en public. Je ne l’ai jamais vraiment bien connue, je dois dire. Elle ne veut pas être impliquée dans ce que nous faisons, alors c’est comme ça. Tu sais quand on a joué à l’Outfest de L.A. il y a quelques semaines, elle ne m’a pas manqué du tout. Notre musique se tient vraiment, que Nickey joue ou non. Nous l’avons prouvé, à ma grande satisfaction. On l’a prouvé à Los Angeles, en ressentant la musique telle qu’elle est. Et j’aime vraiment ça. C’est tout aussi puissant, parce que les chansons sont vraiment bonnes. La façon dont on les joue, il y a une certaine attaque, une certaine force.

PAN M 360 : En fait le coeur du groupe était à la base Brie Howard (aussi connue sous les noms de Brie Brandt, Brie Darling et Brie Berry et également philippino-américaine), Jean à la basse et vous à la guitare. Puis Brie a quitté (pour revenir, repartir et revenir encore) et a été remplacée à la batterie par Alice De Buhr. Ensuite Nickey Barclay a été ajoutée aux claviers et au chant pour la sortie de votre premier album, Fanny, en 1970. Donc Nickey n’était pas là à vos débuts…

June Millington : Jean et moi avons monté notre premier groupe quand nous étions au lycée, fin 1964, appelé The Svelts, et Alice et Brie en ont fait partie à différentes périodes. Nous avons essentiellement appris à jouer et à gérer notre propre matériel avant d’arriver à Los Angeles. Je dis toujours aux gens que si vous voulez comprendre Fanny, vous devez comprendre The Svelts. Essentiellement les Svelts avaient tout, peu importe qui en faisait partie. Les Svelts étaient à l’origine de notre façon d’attaquer la musique avec Fanny. Nous étions vraiment féroces, mais on a développé ça avant d’arriver à L.A. et de jouer au Troubadour où on a été repérées par la secrétaire du réalisateur Richard Perry. C’est pour ça qu’on a signé avec lui; on pouvait sentir cette férocité, on la sentait prête à exploser d’une autre manière. Puis Richard nous a appris à enregistrer et à écrire des chansons, et il nous a bien appris. On pouvait tout entendre sur nos disques, tout ce que chacune d’entre nous jouait. Avant ça, on ne savait pas comment enregistrer et c’est pour ça qu’il n’y a pas de bons enregistrements des Svelts. Avant d’arriver à L.A., notre son était très contenu, on apprenait la musique, on jouait dans des danses d’école. On n’essayait pas d’époustoufler les gens parce que ce n’était pas le bon moment pour ça. Mais après un certain temps, je me suis retrouvé à jammer avec Lowell George, Skunk Baxter et tous ces maîtres du son. On jouait tous ensemble et on développait ce qu’on appelle aujourd’hui le classic rock. Bien sûr, d’autres développaient aussi ce son, mais nous faisions tous partie d’un grand ensemble. Lorsque 1970 est arrivé et que nous avons sorti notre propre musique, quelques personnes se sont ouvertes à ce que nous faisions, petit à petit.

PAN M 360 : Vous avez mentionné le mot férocité… Diriez-vous que cette force vient en partie du fait que vous et votre sœur, étant philippino-américaines, avez eu à vous battre pour vous faire une place et vous faire respecter quand vous êtes venues vivre aux États-Unis et avez eu à faire face au racisme ? Peut-être aussi que votre orientation sexuelle vous a donné cette volonté de vous battre pour vous faire accepter à cette époque ?

June Millington : Pour mon orientation sexuelle, c’est venu un peu plus tard, vers 20 ans je dirais. Avant j’étais bien trop jeune et timide pour entreprendre quoi que ce soit avec une autre femme. Cette force je l’ai développée plus tard, après The Svelts. Je crois qu’on peut dire que cette force que Jean et moi avons est peut-être propre à tous les Philippins; ils ont un incroyable sens de la musique et ils sont très talentueux. Mais surtout, je crois que cette force nous l’avions en nous Jean et moi. On la sentait, c’était très fort. On a décidé de faire un groupe elle est moi parce que son petit ami jouait dans un groupe de surf. Je te laisse imaginer jusqu’à quelle époque on remonte là. Donc on a rencontré deux autres filles qui jouaient de la guitare et on s’est monté un groupe. On devait avoir 15 ou 16 ans. On s’est trouvé des concerts mais les garçons ne nous laissaient pas jouer sur leurs instruments, alors on s’est débrouillées pour avoir notre propre matériel. Ensuite on devait se trouver des shows. La guerre du Vietnam n’a pas été si mauvaise pour nous car elle nous a permis de jouer dans plusieurs bases de l’armée. On jouait pour les soldats, c’était assez incroyable. Et ensuite les teen clubs sont apparus. On y a donné pas mal de concerts, autour de 1967. Puis des shows dans les collèges, les lycées, les clubs. C’est ça qui nous a rendues fortes, ce fut notre entraînement, à la dure. Et tu sais aussi ce qui me donne une partie de cette énergie ? L’odeur des amplis Fender à lampes. Quand je sens ça, ça m’excite, je sais que ça va être fort. Je pense que Jean et moi sommes nées pour faire ça.

PAN M 360 : Vous avez déjà dit qu’après vos concerts, des filles venaient souvent vous voir pour vous demander comment former un groupe. Que leur répondiez-vous ?

June Millington : D’abord, d’être très disciplinée. Si ça ne fonctionne pas un soir, si vous vous plantez en concert, vous devez avoir la force de vous relever et poursuivre. Ça prend du cran et la force de persévérer. Tu peux avoir beaucoup de talent mais pas de courage. Il faut savoir se relever et continuer à avancer et à apprendre. Il faut répéter beaucoup et faire beaucoup de spectacles. C’est ce qu’il faut faire. Cela demande beaucoup de temps et d’efforts. Il faut être dévouée.

PAN M 360 : Vous êtes très impliquée auprès du Women’s Music Movement, vous avez réalisé de nombreux albums pour plusieurs musiciennes, vous opérez avec votre conjointe le Institute for the Musical Arts, un camp de rock pour les jeunes filles et les adolescentes… Bref, vous êtes depuis longtemps aux premiers rangs des combats des femmes dans le milieu de la musique. Diriez-vous que la situation a beaucoup évoluée pour les femmes dans les registres « rock » ou « pop » ?

June Millington : Les femmes sont beaucoup plus visibles qu’avant ça c’est certain. Elles sont libres de créer ce qu’elles veulent, dans plein de styles différents. Il n’est pas rare qu’un groupe de femmes obtienne de la visibilité. Mais un groupe de femmes ayant une série de succès aussi importants que ceux de groupes d’hommes tels que les Stones, les Beatles, Led Zeppelin et tant d’autres, ça ce n’est toujours pas arrivé à ce que je sache, et c’est ce que j’attends. Je ne parle pas de chanteuses solos comme toutes ces divas R&B ou vedettes pop, je parle de groupes. Il y en a eu, mais ces groupes n’ont eu qu’un succès limité, il n’y a pas eu de réelle constance, rien de comparable aux géants du rock. Qui va y arriver ? Je ne sais pas…

Film POP et Rock Camp Présentent Fanny: The Right To Rock + Performance de NOBRO et Fanny, L’Entrepôt77, mercredi 22 septembre, 20h

(photo principale: Michael Putland)

Le propre d’une créatrice, c’est de ne pas avoir froid aux yeux. C’est le mot d’ordre que suit Jorane depuis un bon quart de siècle. Son violoncelle et elle ont beaucoup voyagé, au gré d’un itinéraire largement dicté par l’instinct et empreint d’une liberté peu commune. Aujourd’hui, après six ans de gestation, Jorane présente le volet sonore – qui totalise 80 minutes de musique – d’Hemenetset, une œuvre collective qui se déploiera sur scène en 2022. Pan M 360 a discuté avec Jorane de la genèse ainsi que des tenants et aboutissants de ce projet d’envergure.



Pan M 360 : Bravo Jorane pour Hemenetset, ce nouvel opus ambitieux ayant pour thème l’instinct, une autre pierre – une grosse pierre! – à ton édifice musical. C’est un projet inédit, ici, par sa forme et son ampleur : une œuvre de 80 minutes de musique de pointe, où des voix s’adressent à nous dans une langue qu’on comprend sans la connaître. Tu y songeais depuis longtemps?

Jorane : J’ai l’impression de passer à quelque chose de plus gros qu’un nouveau chapitre, dans ma carrière; je dirais plutôt un nouveau tome! Ou alors un nouvel étage, si l’on parle d’un édifice. Je me fie beaucoup à mon instinct, dans ma vie et ma carrière. J’ai collaboré, comme conceptrice musicale, à différents projets de théâtre, de cinéma, de danse et de cirque. En théâtre, on côtoie toute l’équipe, les costumiers, le metteur en scène, les acteurs et ainsi de suite. J’ai toujours bouillonné d’idées et d’images; après avoir offert à d’autres ma vision de la musique, je voulais être au centre d’une expérience où des collaborateurs m’offriraient leur vision. Avoir le luxe et la joie de m’entourer de créateurs-concepteurs qui, avec leur talent, allaient porter, façonner ce projet avec moi. Pour ce qui est de l’origine de Hemenetset, tout a commencé au Festival de jazz en 2015, quand on m’a donné carte blanche pour deux concerts. Ça, c’est la plus belle proposition qu’on peut me faire! En fait, même avant, au Festival d’été de Québec à l’époque de Vent fou, on m’avait offert de faire une « patente » au D’Auteuil, patente qui est devenue 16 mm. Le Centre d’arts Orford m’avait aussi offert une carte blanche avec un quatuor à cordes, puis j’ai été en résidence à la Place des arts. Toutes ces occasions m’ont menée vers Hemenetset.

Pan M 360 : Pour Hemenetset, dix musiciens chevronnés font équipe avec toi (on connaît Martin Lizotte, Geneviève Toupin et Chloé Lacasse, Sophie Coderre fait partie du Quatuor Rhapsodie). Un mini-orchestre symphonique, donc. Et ce sont tous des créateurs sonores. Tu les as choisis soigneusement et ça paraît, la cohésion est totale. Pour toi qui œuvres souvent en solo, comme sur Mélopée paru en 2014, est-ce que cette masse de stimulation créatrice a été complexe à gérer?

Jorane : À l’époque de Mélopée, on était dans le maternel, la douceur, le rassurant, l’enveloppant. Hemenetset vise plutôt à stimuler, à réveiller ce qui dort en nous. Alors oui, tous les participants ont été choisis avec minutie. Si on me convie à des projets où je n’aurai pas voix au chapitre, je dis « Désolé, je ne suis pas la bonne personne ». Donc, chacun des musiciens est incarné, impliqué et doit faire jaillir sa personnalité. Quand John Coltrane recevait une invitation de Miles Davis, il ne lui demandait pas de voir la partition. Si je propose une maquette à un musicien, je veux qu’il l’enrichisse!

Pan M 360 : Les auteurs que tu mentionnes au nombre de tes influences pour ce projet (Clarissa Pinkola Estés, Abdennour Bidar, Jill Bolte Taylor et Emanuele Coccia) sont des psychanalystes, philosophes ou scientifiques qui semblent avoir au moins un point en commun : l’humanisme. Et toi tu transformes cet humanisme en fresque sonore. C’est important pour le musicophile de savoir ça. Musicalement, qui t’inspire? On perçoit des trucs, comme Kate Bush, bien sûr, Dead Can Dance, Joanna Newsom, Björk, Ane Brun, les chants bulgares au début de La beauté sauvage de la féminitude

Jorane : Les inspirations des livres sont primordiales, fondatrices dans ma création musicale. Musicalement, j’en viens à Marc Bell qui a coréalisé l’album avec moi. Toutes les partitions acoustiques ont été enregistrées au studio Piccolo, puis les voix chez Troublemaker, le studio de Marc. Nous avions en tête, pour les cordes, une esthétique s’apparentant à celle de Jóhann Jóhannsson, Sigur Rós ou Nils Frahm; nous avons opté pour un son plus froid, plutôt dans les hautes. Nous tenions compte de l’ajout subséquent d’éléments électroniques pour faire exploser les dimensions de cette musique. J’ai décidé de travailler avec Marc parce que c’est un compositeur-producteur d’événements à grand déploiement et multimédias. Son principal instrument, c’est le studio. Sa force, c’est la manipulation et la transformation du son. Ça suit le travail que j’avais commencé avec Robert Normandeau sur Antimatière, qui était plutôt électroacoustique. Marc était en mesure de plonger dans l’architecture différente et imposante d’Hemenetset, qui est vraiment construite comme une trame sonore de film. Au départ, on était à la recherche de territoires sans comparatifs; on avait la permission de tout essayer. On a passé 100 jours en studio, ç’a été la « ride » de studio de notre vie!

Et pour revenir aux influences, j’écoute de tout, des trucs qui viennent de partout. Je cite quelqu’un dont j’oublie le nom, « Nous sommes la somme de tout ce que nous avons vécu, vu et entendu ». Dans ce projet, tous les concepteurs parlent de leurs inspirations, que ce soit pour la pochette, les costumes, les éclairages, etc. Les voix bulgares, c’est drôle parce qu’il y en avait sur la playlist que Damian Siqueiros, le photographe, s’était faite pour les séances. Puis, je reprends la citation de Kathryn D. Sullivan qui figure dans le communiqué : « La vraie valeur d’une expérience se mesure à l’inspiration qu’elle donne aux autres. »

Pan M 360 : Tu touches à la musique électroacoustique et contemporaine dans ce projet, au-delà des objectifs mélodiques ou symphoniques. C’est bien d’orienter les gens vers ça. Nous avons eu, et avons toujours, de grandes compositrices de musique électroacoustique au Québec : Gisèle Ricard, Marcelle Deschênes, Roxane Turcotte… Elles sont malheureusement méconnues.

Jorane : Parfois, il faut trouver des façons de donner aux gens l’envie de l’aventure. Quelqu’un disait qu’à partir d’un certain âge, les gens se mettent à réécouter les trucs de leur adolescence… Il faut leur donner envie d’écouter autre chose, mais en ce moment c’est difficile, à cause de la dématérialisation. Sans support matériel, on ne retient que ce qu’on vient tout juste d’écouter.

Pan M 360 : Hemenetset se matérialisera sur scène en 2022.

Jorane : Il y aura une avant-première à Québec en avril, puis la première officielle au théâtre Outremont. On a fait des résidences comme on pouvait, l’année dernière ou celle d’avant – je perds la notion du temps, avec la pandémie –, avec l’équipe de concepteurs, dont François Blouin à la mise en scène. D’ailleurs, c’est lui qui a conçu la page interactive pour la pièce Les tectoniques (NDLR : lien ci-dessous). Chacune des cases « végétales » sur lesquelles on peut cliquer correspond à une couche de son (violoncelle, cordes, voix, synthés, etc.). Les gens peuvent donc jouer avec la pièce. Ce sont des codeurs d’Ottomata qui ont concrétisé ce concept. Ça illustre bien l’expérience Hemenetset, ce sont les trois grands thèmes que je voulais réunir : formes d’arts diverses, technologies d’avant-garde et rituels.

Pan M 360 : On va en faire l’expérience et on a bien hâte d’entendre et de voir tout ça sur scène. Merci beaucoup, Jorane, pour cette entrevue et longue vie à Hemenetset!

Sorti en janvier 1973 sous étiquette Polydor,  Light as a Feather fait l’objet d’un culte, tout comme le  premier enregistrement de la formation jazz fusion Return to Forever. À l’époque de sa sortie, ce deuxième opus n’avait pas eu l’impact de la seconde configuration du groupe, son impact a toutefois gagné en importance pour finalement s’avérer un élément majeur de la discographie de Chick Corea… passé à une autre dimension. 

La question se pose encore chez les fans: plus world et moins rock, la première configuration de Return To Forever serait-elle finalement la plus marquante ? 

Peu importe la réponse, le choix d’en interpréter la matière est plus que pertinent au Festival international de jazz de Montréal, peu avant sa clôture dominicale. La mort récente de Chick Corea, décédé à 79 ans d’un cancer détecté trop tard, justifie d’autant plus une telle évocation devant public. 

Et… puisqu’ils en jouent régulièrement la matière depuis quelques années, voilà une occasion importante d’en faire valoir l’interprétation : Coral Egan, chant, Alain Caron, basse électrique,  Paul Brochu, batterie, Yannick Rieu, saxophone soprano, Dan Thouin, Fender Rhodes. Sous l’impulsion de ce dernier, ce projet de réinterprétation a pris du gallon.

Alors pourquoi  Light as a Feather?  Pour cette rencontre entre jazz progressif américain et brésilien. Pour la très haute inspiration mélodico-harmonique. Pour cette immense contribution au jazz vocal. Pour la qualité exceptionnelle de son  personnel.

Dans la foulée du jazz électrique alors en pleine effervescence, Chick Corea y jouait exclusivement le Fender Rhodes. Autour de lui, le percussionniste Airto Moreira et son épouse, chanteuse et percussionniste Flora Purim, respectivement âgés de 80 ans et 79 ans, proches collaborateurs brésiliens du compositeur génial et multi-instrumentiste Hermeto Pascoal. Réunis dans cette première configuration du groupe Return To Forever, les collègues états-uniens de Corea se sont tous avérés de grands musiciens. Les parties destinées aux bois et anches étaient assurées par le flûtiste et saxophoniste ténor (dans ce contexte) Joe Farrell, décédé prématurément (1986)  du syndrome myélodysplasique à l’âge de 48 ans. Jeune prodige de la contrebasse et de la basse électrique, Stanley Clarke en était à ses premières armes dans les ligues majeures du jazz, il a aujourd’hui 70 ans. Pour ces séances désormais mythiques, il s’était concentré exclusivement sur le jeu de contrebasse. 

Parlons de tout ça à la chanteuse Coral Egan, réjouie de remonter sur scène  pour y chanter la matière de Light as a Feather.

PAN M 360 : Vous avez commencé à interpréter le contenu de Light As a Feather il y a quelques années.  De fil en aiguille, le projet s’est trouvé un public, ce qui le mène jusqu’au Festival international de jazz. Racontez!

Coral Egan : Oui!  Je chante avec une gang de musiciens incroyables. Nous le faisons depuis au moment et nous avons beaucoup de plaisir à le faire.

PAN M 360 : Votre objectif est une interprétation personnelle de l’album et non une reproduction absolument fidèle à sa version originelle.

Coral Egan : Exact. Nous ne faisons pas l’intégrale parfaite, c’est un p’tit peu interprété à notre façon. Il faut quand même laisser aller les musiciens! Nous ne faisons pas non plus les pièces de l’album dans le même ordre, nous nous permettons donc d’interpréter ce répertoire. Mais je comprends que certains aimeraient une relecture parfaitement fidèle, c’est tellement cult e! Mais ouf… je crois aussi qu’il faille laisser mes amis s’exprimer.

PAN M 360 : Comment t’es-tu d’abord imprégnée de Light as a Feather?

Coral Egan : Je sais pas vraiment  (rires) Consciemment, longtemps je ne connaissais pas tant cette musique-là, mais ça m’est revenu lorsque je m’y suis concentrée car ma mère (Karen Young) écoutait sans cesse du jazz à la maison. Et donc j’avais écouté cette musique sans savoir qui jouait ou chantait. Ça faisait partie de moi.

PAN M 360 : À l’évidence, cet album a très bien vieilli, probablement mieux que les albums de Return to Forever qui s’ensuivirent.

Coral Egan : Oui! Les influences brésiliennes sont aussi marquantes dans cet album, les pièces jazz samba était cutting edge en 1972-73… peu avant que je naisse haha! J’essaie de m’imaginer ce que c’était de découvrir un tel album au moment où il est sorti, ça devait être quand même spécial. C’était aussi  tout un effort de faire du jazz chanté dans les années 70. Les mélodies sont peut-être moins capotées que d’autres de Chick Corea, mais c’est très beau!

PAN M 360 : Les textes de ces chansons étaient de Neville Potter, ami scientologue de Chick Corea, lui même fervent de ces croyances. Qu’en penser?

Coral Egan :  Les textes ne sont pas mes préférés. Ma première perception, c’était le côté cliché des années 60, l’amour et la liberté… avant que j’en sache les fondements spirituels dont les scientologues reconnaissent les codes. Mais bon…

PAN M 360 : Plusieurs, comme nous ont appris ça plus tard. Cet album n’en demeure pas moins extraordinaire.

Coral Egan :  C’est vrai. Et je m’estime chanceuse de chanter avec d’aussi bons musiciens! Il me rendent les choses faciles, je ne ressens pas beaucoup de difficultés avec un tel accompagnement. Tellement le fun! Je n’ai pas non plus besoin de faire les percussions comme le faisait Flora Purim à l’époque, car Paul fait tout, remplit chaque espace. En tant que chanteuse, j’aime vraiment reprendre ce matériel. C’est un travail stimulant que d’honorer ce travail, y mettre sa propre couleur tout en en respectant l’esprit. Et lorsque les musiciens improvisent, lorsque Alain Caron fait un solo, je fonds (rires)! C’est pour moi une sorte de master class.

PAN M 360 : Évidemment, la mort de Chick Corea justifie d’autant plus ce choix, n’est-ce pas ?

Coral Egan : Absolument. Chick Corea est extrêmement important dans le jazz. Parce qu’il nous a quittés cette année, nous avons accepté la proposition du FIJM de mettre de l’avant et honorer cette musique extraordinaire. 

Light as a Feather est interprété par Coral Egan, Alain Caron, Paul Brochu, Yannick Rieu, Dan Thouin, Scène Place des festivals, dimanche 19 septembre, 17h30.

Code Quartet rassemble quatre figures incontournables du jazz montréalais, en témoigne le très bel album Genealogy, lancé le printemps dernier sous étiquette Justin Time. Quatre interprètes, improvisateurs.trice, compositeurs.trice prêts à mettre en commun leur longue expérience, leur grande expertise acquise et leur passion insatiable pour le jazz contemporain dans ses formes les plus subtiles.

Adrian Vedady, contrebasse, Jim Doxas, batterie, Lex French, trompette et Christine Jensen, saxophones. En toute courtoisie, cette dernière s’est prêtée à l’interview de PAN M 360, mise en ligne le jour de leur concert présenté au Festival international de jazz de Montréal.

PAN M 360 : Parmi tous vos projets, quel est l’objet de ce quartette?

Christine Jensen : Cet ensemble m’autorise, ainsi qu’aux autres membres de jouer dans le cadre le plus intime et libéré de 4 musiciens sans piano ni guitare. Nous sommes tous sur l’expression linéaire. 

PAN M 360 : Pouvez-vous raconter à nos lecteurs les circonstances de sa fondation? 

Christine Jensen : Ce groupe s’est constitué par une rencontre sympathique des esprits entre nous quatre. J’ai rencontré le trompettiste Lex French en 2018, alors qu’il préparait son doctorat à McGill. J’enseignais la composition et l’interprétation.  J’ai été vraiment impressionné par son jeu, plein d’expression et très polyvalent avec son langage jazz. Pour une raison ou une autre, je suis très exigeante envers les trompettistes – clin d’œil à ma sœur Ingrid haha! Nous avons commencé à faire des séances  avec Jim Doxas et Adrian Vedady, et nous savions que nous avions un son fort et personnel avec ce groupe. La première ligne, composée de Lex et de moi-même, pouvait avoir une certaine puissance avec la section rythmique de cette équipe.  Ensuite, Lex nous a emmenés en Nouvelle-Zélande pour le festival de jazz de Wellington, dont il est originaire. Nous avons passé un si bon moment avec toute cette musiqu, nous savions que nous devions continuer et nous nous sommes dirigés vers le studio d’enregistrement. Nous avons enregistré quelques jours avant le confinement, en pensant que nous allions vraiment faire avancer les choses. Pendant la pandémie, il était facile de se réunir car nous étions tous proches les uns des autres, étant à Montréal. C’était vraiment un événement positif pour moi quand nous avons pu nous réunir et échanger des idées pendant cette période. En fait, c’était plutôt apaisant, et cela m’a fait penser que la musique avancerait fortement grâce à ce contexte. 

PAN M 360 : Est-ce pour vous un projet secondaire ou un ensemble sur lequel vous voulez vous appuyer pour l’avenir?

Christine Jensen :  Nous sommes très investis artistiquement dans la construction de ce que nous avons commencé en tant que quatuor sans instruments harmoniques, en nous produisant localement au cours de  2019. Depuis, chaque fois que nous nous produisons ensemble, nous sommes impatients d’en faire plus.  C’est comme une drogue musicale, ce qui est une bonne chose ! Cela rend vraiment la performance facile, en raison d’une telle énergie égale qui se nourrit les uns les autres dans le cadre le plus organique du quartette acoustique.  Nous nous sommes tous vraiment engagé.e.s à continuer à explorer de nombreux coins, y compris la construction d’un nouveau répertoire et la découverte d’un répertoire standard qui fonctionne bien avec cette formation. 

PAN M 360 : Y a-t-il un leader dans ce groupe? 

Christine Jensen : Non. Nous avons tous tendance à assumer des rôles différents dans tous les domaines, y compris la direction artistique, le business et l’enregistrement. Chaque composante est énorme en termes de tâches, donc c’est vraiment génial quand chacun de nous en prend un peu. Je pense qu’en raison de notre engagement, nous avons pu constituer une équipe derrière nous, notamment le groupe Heidi Fleming FAM qui s’occupe de la gestion et des réservations, et Justin-Time Records pour cet enregistrement et un autre à venir. Nous travaillons également tous sur le booking du groupe à différents niveaux. 

PAN M 360 : Qui compose quoi?

Christine Jensen : Nous apportons tous les quatre de la musique sur la table, et nous relevons tous le défi de présenter une musique qui soit très linéaire et verticale, et qui ne soit pas fortement harmonisée ou pleine d’harmonie. Nous essayons tous d’apporter de la nouvelle musique dès que nous en avons l’occasion. Nous travaillons tous ensemble pour orchestrer les sons que nous recherchons, il y a donc beaucoup d’ateliers, ce qui est très amusant ! 

PAN M 360 : Qu’explorez-vous musicalement avec ces messieurs?  Pouvez-vous décrire brièvement les styles de jazz impliqués?

Christine Jensen : Nous travaillons avec tout, vraiment. Nous avons même joué des commandes d’autres compositeurs pour notre groupe. Nous avons eu une première de la compositrice néo-zélandaise Jasmine Lowell-Smith lorsque nous sommes allés à ce festival. 

PAN M 360 : Comment voyez-vous le rôle et les qualités de chaque membre de cet ensemble?

Christine Jensen : C’est la partie la plus cool. Nous sommes tous responsables d’apporter des idées de manière égale, mais nos instruments définissent définitivement nos rôles dans la performance. Un temps fort et un bon son sont vraiment la clé pour que ce groupe frappe fort. Lex et moi tissons les mélodies, Adrian s’occupe de la basse et Jimmy dirige l’ensemble grâce à son expression en tant que batteur. Nous sommes tous capables d’échanger avec les solos et les accompagnements, ainsi que d’esquisser verticalement toute idée harmonique. 

PAN M 360 : Devons-nous considérer cette musique comme une forme « classique » parce qu’elle swingue et que les progressions d’accords sont enracinées dans l’idiome du jazz moderne, du post-bop au style ornettien du début des années 60 (thème de Genealogy)?

Christine Jensen : Je pense toujours que c’est à l’auditeur de décider. Nous ne sommes pas complètement free jazz et nous ne sommes pas complètement post-bop originaux, mais nous pouvons faire tout cela et tout ce qui se trouve entre les deux. Je pense que c’est ce qui donne à l’auditeur ce sentiment de nouveauté, tout en gardant un son de jazz classique. 

PAN M 360 : Pourrons-nous entendre de nouveaux morceaux (non encore enregistrés) lors du concert du FIJM samedi?

Christine Jensen : Oui. Je vais ajouter un morceau de ma pandémie intitulé TwentyTwenty Blues. 

PAN M 360 : Quelles seront les prochaines étapes pour Code Quartet?

Christine Jensen : Nous nous produisons dans quelques Maisons de la culture à l’automne, et d’autres sont prévues l’année prochaine. Nous avons eu beaucoup de plaisir à travailler notre musique dans nos clubs de jazz préférés à Montréal, dont Upstairs et Dièse Onze. D’autres concerts sont prévus à l’avenir. Nous avons également un showcase qui a été reporté de deux ans à JazzAhead à Brême en Allemagne en avril 2022. Nous souhaitons que cette opportunité nous permette de diffuser davantage nos sons en Europe. Nous nous dirigerons également vers le circuit des festivals de jazz canadiens dès qu’il sera remis en marche l’été prochain. 

PAN M 360 : Pourquoi CODE Quartet?

Christine Jensen : Nous avons travaillé sur de nombreux noms. En bout de ligne, on a vraiment l’impression que nous avons tous les quatre un langage secret, seulement parce que nous sommes tous également épris des mêmes sons des maîtres qui nous ont influencés dans le langage linéaire du jazz. Parmi eux, Sonny Rollins, Bird et Diz, Lee Konitz, Ornette Coleman, Dave Douglas et Joe Lovano, Carla Bley et Steve Swallow, Billy Higgins, Charlie Haden…. la liste est longue, mais je pense que ce sont là quelques-unes de nos « racines » mutuelles dans ce petit groupe. Nous avons également des positions similaires sur le monde en termes de politique et d’environnement. C’est pourquoi je suis certaine que notre musique continuera à exprimer ces pensées plus profondément au fur et à mesure que nous progresserons dans l’expansion de notre dialogue en tant que groupe. 

Dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal, Code Quartet se produit ce samedi 18 septembre, 17 h 15, au Parterre symphonique.

Qui n’a pas rêvé de jouer dans un groupe de musique avec ses meilleur.e.s ami.e.s? Réuni.e.s au sein de The Brooks, des ami.e.s proches n’ont pas attendu que les astres s’alignent, ils l’ont simplement fait. Et il est une chose que les membres de la formation aiment rappeler : alors qu’une bande de potes peuvent bien aller jouer au hockey les mardis soirs, The Brooks se retrouvent et décompressent ensemble. Une seule chose compte lors de ces réunions : danser, pour l’amour de Dieu! 

Au départ, The Brooks était une formation montréalaise composée de huit membres. Aujourd’hui, il n’en reste que cinq : Alexandre Lapointe à la basse, Maxime Bellavance à la batterie, Phillippe Look à la guitare et au chant, Dan Thouin aux claviers et synthétiseurs et, finalement, Alan Prater au chant et au trombone. Et, décidément, cette bande ne fait rien à moitié! En plus de ces derniers, The Brooks fait souvent appel à des collaborateurs.trices de tous genres en plus de travailler avec un impressionnant orchestre dans le cadre d’un dernier album lancé en octobre 2020, Any Day Now. Au menu : symbiose d’un son vintage des années 70 avec des sonorités plutôt futuristes, assorties de cuivres et de la voix éraillée du charismatique Alan Prater. 

Les membres, qui sont de véritables mélomanes en plus de travailler à la pige pour divers artistes québécois, cherchent à rester humbles et à faire de leur mieux afin de garder leur musique accessible à ceux.celles qui ne connaissent pas l’univers entraînant de la soul-funk. Et la mission est accomplie : bien que The Brooks ait été qualifié de « secret le mieux gardé du funk canadien » (La Presse), le groupe a déjà des concerts programmés de l’Allemagne à la Côte d’Ivoire. En attendant de traverser l’Atlantique, The Brooks sera en spectacle ce vendredi 17 septembre dans le cadre du Festival de jazz de Montréal.

PAN M 360 s’est entretenu avec Alexandre Lapointe pour parler un peu plus de la formation, des ses inspirations musicales et, surtout, de la famille.  

PAN M 360 : Comment as-tu fait la rencontre des autres membres de la formation? 

ALEXANDRE LAPOINTE : Au départ, nous étions huit membres. Aujourd’hui, nous sommes cinq. Toutefois, il faut bien préciser que nous serons quand même huit musiciens lorsqu’on monte sur scène. Mais oui, j’ai fondé le band avec Maxime Bellavance et Philippe Look et le band s’est un peu formé de manière décousue avec des ami.e.s qui souhaitaient s’ajouter. Et, au départ, nous voulions faire de la musique de film et non être un band sur la route. Mais nous avons rapidement vu une demande se créer à la suite des soirées que nous organisions au Dièse Onze, un club de jazz à Montréal. 

PAN M 360 : Et en plus de vous cinq, de nombreux.ses collaborateurs.trices font affaire avec the Brooks! Quel est le processus de sélection pour ces musicien.ne.s de tous genres? 

ALEXANDRE LAPOINTE : Généralement, les personnes qui désirent travailler avec nous, ce sont des ami.e.s. Et nous avons beaucoup de chance, car nous sommes très bien entourés! Nous essayons de maintenir un cercle restreint, car nous voulons vraiment garder cette énergie familiale. D’Antoine Gratton, qui s’est occupé des arrangements de l’orchestre, à Christophe B. De Muri qui a travaillé sur la pochette d’Any Day Now, les gens avec qui nous travaillons font partie de notre cercle proche.   

PAN M 360 : Votre premier projet, Adult Entertainment, est sorti en 2014. Entre-temps, un deuxième album, Pain and Bliss, est paru en 2016, suivi d’un court EP, Freewheelin’ Walking en 2018. Any Day Now est votre dernier album, sorti en novembre 2020. Peut-on voir une certaine évolution dans votre son? 

ALEXANDRE LAPOINTE : Le truc, c’est que l’évolution ne porte pas sur les paroles, puisque celles-ci dépendent du moment présent. Ce que je veux dire par là, c’est que nous essayons de trouver des sujets, des thèmes intemporels auxquels nous avons beaucoup pensé et dont nous avons parlé, à un moment ou un autre. Par exemple, la chanson The Crown sur Any Day Now parle de l’incendie qui a ravagé Notre-Dame-De-Paris en 2019. Donc, nous essayons de parler de l’actualité, d’événements qui nous touchent plus que d’autres… Mais l’évolution se trouve davantage dans la musique. Dans le premier opus, nous sommes plus « classic soul » des années 60 puisque nous écoutions beaucoup de Al Green, de Marvin Gaye… Mais déjà dans le deuxième projet, on se rapprochait plus de la sonorité des années 70 avec le funk et les synthétiseurs. Le EP, pour sa part, était plus dans le hip-hop et finalement, avec Any Day Now, nous désirions mélanger beaucoup d’éléments. Nous voulions intégrer un orchestre classique pour aller chercher ce que Ray Charles faisait et améliorer la qualité du son, aussi. On n’a pas cherché un son en particulier, mais plutôt à capter le moment présent. 

PAN M 360 : Justement, nous entendons bien l’importance que vous avez accordée aux instruments – notamment, la présence de l’orchestre ainsi qu’une fanfare à la fin de la chanson ZENDER (The MTL). D’où est venu l’idée d’amalgamer ces éléments à votre son soul-funk?

ALEXANDRE LAPOINTE : Avoir intégré un orchestre ne vient pas de la volonté d’être différent.e. Nous écoutons beaucoup de musique et savions déjà que cela n’avait rien de nouveau, rien de spécial. Nous cherchions simplement à revenir à la source. Nous voulions revenir à Sam Cook, qui a écrit l’une des plus belles chansons, à mes yeux en tout cas, A Change Is Gonna Come, une chanson avec une orchestration incroyable. Donc, tout ça n’a rien de nouveau, mais cela s’est peut-être perdu avec le temps. Nous voulions juste ramener cet élément, faire un clin d’œil.   

PAN M 360 : Vous avez été le « secret le mieux gardé du funk québécois ». L’êtes-vous toujours? 

ALEXANDRE LAPOINTE : Je pourrais dire oui et non. Je crois que The Brooks a déjà fait tout ce qu’il y avait à faire au Québec. Il faut bien comprendre que ce n’est pas notre musique qui passera à la radio avec ses huit longues minutes, nous allons plutôt passer à des émissions de variétés comme Belle et Bum, par exemple. Mais peu de gens peuvent réellement mettre un visage sur The Brooks. Mais sur des plateformes en ligne, nous voyons beaucoup d’achalandage en provenance de l’étranger. Alors je crois que la réponse simple serait de dire oui, il y a beaucoup de gens qui peuvent encore nous découvrir.

PAN M 360 : Avant l’arrivée de la COVID-19, vous aviez un horaire extrêmement chargé! Non seulement aviez-vous des spectacles prévus au Québec, mais aussi aux quatre coins du globe ! Évidemment, tous les spectacles ont été mis sur pause. Tout d’abord, cette tournée fait-elle encore partie de vos projets et deuxièmement, quel effet cela produit en vous de jouer à l’étranger? 

ALEXANDRE LAPOINTE : C’est vraiment spécial parce que peu importe l’endroit où nous jouons, le feeling reste toujours le même. À chaque fois nous sommes touchés et fiers de nos accomplissements. Pour ce qui est de la tournée, c’est sûr que ç’a été décevant sur le coup, mais nous n’étions pas fâchés puisque tout le monde était dans le même bateau. De plus, ce n’est que partie remise; beaucoup de spectacles ont été reportés, et non annulés.

PAN M 360 : En attendant, vous serez en prestation ce vendredi 17 septembre dans le cadre du Festival de jazz de Montréal, sur la scène du Parterre symphonique! À quoi peut-on s’attendre pour cette performance? 

ALEXANDRE LAPOINTE : On peut certainement s’attendre à de petites surprises. On peut s’attendre à danser, à avoir chaud, à faire le party et à entendre de nouvelles chansons. Je crois que l’esprit sera à la fête et avec raison; nous venons de passer les deux dernières années encabané.e.s, on doit bouger et avoir du fun.

PAN M 360 :  Pas de nouvel album à l’horizon? 

ALEXANDRE LAPOINTE : Non, malheureusement. Avec la COVID, l’enregistrement est très compliqué. Nous sommes nombreux.ses, nous avons une section de cuivres… la distanciation est très difficile à maintenir. Pour l’instant, nous souhaitons passer plus de temps avec nos familles que de travailler sur un nouveau projet.  

The Brooks se produit le vendredi 17 septembre à 21 h 15, sur la scène du Parterre symphonique, à l’occasion du Festival international de jazz de Montréal.

Les mashups mélangent deux ou plusieurs morceaux souvent incongrus d’artistes connus. Les mashups sont nés en 1994 lorsque Evolution Control Committee a lâché les rimes de Public Enemy sur les cuivres ringards de Herb Alpert. Dix ans plus tard, Danger Mouse s’est illustré en marquant une étape importante du mouvement des mashups, en mélangeant les Beatles et Jay-Z pour The Grey Album (même si pour déconner avec les Fab Four, on ne peut pas battre les productions de Tom Caruana).

En 2011, le Texan Amerigo Gazaway a livré un album de mashup qui a fait ses preuves, en mettant en parallèle les sons du parrain de l’afrobeat nigérian Fela Kuti et les icônes du rap de l’âge d’or De La Soul, les « hippies du hip-hop » du label Native Tongues. La combinaison était puissante, et la fusion habile de Gazaway et son affection évidente pour les sources ont permis à Fela Soul de figurer sur de nombreuses listes de best-of de fin d’année.

Nous sommes en 2021, une décennie plus tard, l’année où De La Soul a finalement repris possession de sa musique. Le dixième anniversaire de Fela Soul mérite également d’être célébré, et Gazaway marque l’occasion en offrant gratuitement une édition de luxe de l’album, enrichie de quelques titres en prime.

PAN M 360 s’est entretenu avec Gazaway pour revenir sur Fela Soul et se réjouir de ses prochaines productions..

PAN M 360 : Ce qui rend Fela Soul si mémorable, de ce qu’on pourrait appeler l’âge d’or des mashups, c’est que contrairement à la plupart des autres, il n’y a pas d’ironie. Ce n’est pas « tellement faux que c’est vrai », même si j’adore ça… C’est juste 100% « ça semble bien ». Ressentez-vous la même chose à son sujet ?

Amerigo Gazaway : Je suis d’accord. J’essaie toujours de me poser la question « est-ce que ça me semble juste ? » lorsque je travaille sur ces projets, et Fela Soul n’a pas fait exception. C’était la première collaboration conceptuelle que j’ai produite et c’est pour cette raison qu’elle occupe une place très spéciale dans mon cœur. Je voulais créer quelque chose qui sonne bien, d’abord et avant tout, mais qui donne aussi plus de sens et de contexte pour ceux qui connaissent les artistes ou qui veulent se plonger plus profondément dans leurs catalogues.

PAN M 360 : Les paroles et la musique de De La Soul et de Fela Kuti véhiculent toutes deux une grande charge d’énergie positive, De La d’une manière plus légère, Fela d’une manière plus militante, militant pour un changement positif. Étiez-vous conscient de cette dynamique en réalisant Fela Soul ?

Amerigo Gazaway : Je l’étais. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons pour lesquelles j’ai choisi d’associer les deux artistes. Cependant, je pense que mon style a évolué au fil des ans et que je suis devenu beaucoup plus précis quant aux chansons et aux artistes à associer, et pourquoi. Par exemple, sur le projet original Fela Soul, je n’ai pas intégré autant la voix et les messages politiques de Fela Kuti que je l’aurais fait si j’avais créé l’album aujourd’hui. C’est pourquoi, sur le nouveau titre Fela Soul More Than U Know, on peut entendre Fela chanter des paroles qui correspondent directement à ce dont parle De La Soul dans le refrain et les couplets. Ce sont ces petites nuances et connexions qui donnent vraiment vie à ces projets et donnent l’impression que les artistes que je combine sont en fait en conversation les uns avec les autres. 

PAN M 360 : Parmi les mashups de Fela Soul, lequel vous satisfait le plus aujourd’hui, et pourquoi ?

Amerigo Gazaway : Breakadawn reste l’un de mes préférés, principalement parce qu’il utilise le fameux échantillonnage de Fela Water No Get Enemy, mais aussi parce qu’il a été la première graine plantée,  ayant conduit à la création de tout le projet Fela Soul.

PAN M 360 : Fela Soul n’est que la pointe de l’iceberg. Pouvez-vous nous suggérer un autre classique de votre répertoire que les nouveaux arrivants pourraient également apprécier ?

Amerigo Gazaway : Yasiin Gaye est un autre projet Soul Mates que j’ai créé en 2014. Il combine la musique du chanteur soul Marvin Gaye avec les paroles du rappeur/acteur Yasiin Bey, anciennement connu sous le nom de Mos Def. C’est un autre de ces projets qui m’ont semblé « justes » dès le départ, de la musique aux paroles en passant par les thèmes qui se chevauchent. Cet album en deux parties est considéré comme un classique par nombre de mes fans, et marque également un tournant décisif dans ma carrière et mon évolution artistique. Mais il y en a d’autres aussi – A Common Wonder, The Miseducation of Eunice Waymon, The Trill Is Gone, The B.I.G. Payback et bien d’autres.

PAN M 360 : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Quel est le prochain projet en cours ?

Amerigo Gazaway : Je travaille actuellement sur une poignée de projets avec différents MCs et artistes, comme Napoleon Da Legend (Berlin) et Petty (Nashville). En plus de cela, je travaille sur mon prochain projet de hip-hop instrumental ainsi que sur plusieurs collaborations top secret avec Soul Mates. Enfin, j’ai récemment commencé à composer des bandes sonores pour le cinéma, la télévision et les jeux vidéo, une activité qui m’a toujours passionné.

Jelly Roll Morton, James P. Johnson, Fats Waller, Duke Ellington, Lil Hardin, Earl Hines, Count Basie, Art Tatum,Teddy Wilson, Bud Powell, Mary Lou Williams, Thelonious Monk, Oscar Peterson, Phineas Newborn Jr., Hazel Scott, Herbie Nichols, Wynton Kelly, Sonny Clark, Jaki Byard, Hank Jones, Mal Waldron, Cecil Taylor, Kenny Drew, Red Garland, Nat King Cole, Tommy Flanagan, Daisy Sweeney, Barry Harris, Harold Mabern, Errol Garner, Horace Silver, Bobby Timmons, Andrew Hill, John Lewis, Cedar Walton, Horace Parlan, Ahmad Jamal, Roland Hanna, Alice Coltrane, Herbie Hancock, McCoy Tyner, Muhal Richard Abrams, Sun Ra, Kenny Barron, Randy Weston, Shirley Horn, George Duke, George Cables, Mulgrew Miller, Bobby Few, Oliver Jones, John Hicks, Don Pullen, Dave Burrell, Kenny Kirkland, Rodney Kendrick, Larry Willis, Geri Allen, Patrice Rushen, Michele Rosewoman, Jason Moran, Andy Milne, Craig Taborn, Gerald Clayton, Robert Glasper. On en passe, évidemment. 

Depuis les débuts du jazz, avez-vous saisi en lisant cette liste, il existe une immense lignée de pianistes noirs (ou métis afro-descendants) ayant contribué aux avancées du style en Amérique du Nord. 

À Montréal, ville de jazz depuis les débuts du siècle précédent, qu’en est-il ?

Les pianistes noirs les plus célèbres y  sont d’abord le génial Oscar Peterson et son émule Oliver Jones. On compte aussi Harold Steep Wade et Wray Downes, qui ont brillé à l’époque des cabarets et… Depuis Andy Milne, recruté par Steve Coleman dans les années 90 ou encore Taurey Butler, originaire du New Jersey et transplanté au Québec… pas grand-chose. Euh, non, on ne peut inclure à cette liste le pianiste pré-pubère-devenu-pubère Daniel Clarke Bouchard, car sa carrière se résume pour l’instant au court et prévisible spectacle médiatique de l’enfant prodige qu’il fut. Et bien sûr, on peut accueillir dans cette très courte liste l’excellent pianiste afro-descendant d’origine cubaine Rafael Zaldivar… arrivé à Montréal à l’âge adulte et qui enseigne désormais à Québec.

En fait, c’est bien peu pour une métropole multiculturelle qui prétend offrir le plus grand festival de jazz au monde  mais… le prochain pianiste afro-descendant à y s’imposer serait-il Théo Abellard?  PAN M 360 se penche ici sur son cas, puisque le jeune musicien de 24 ans se produit avec son trio, pour la première fois au Festival international de jazz de Montréal.

PAN M 360 : Faisons connaissance! D’où proviens-tu ? Comment es-tu devenu musicien?

Théo Abellard : Je suis né à Montréal, mes parents sont Haïtiens. J’ai grandi dans le quatrier Parc Extension et j’y habite toujours. J’ai fait le profil musique-études au primaire, secondaire et cégep. J’ai aussi étudié à McGill un moment, je passe actuellement mes examens au Royal Conservatory of Music de Toronto, afin d’élever mon jeu de piano classique. Au primaire et au secondaire, j’apprenais le violon classique et je jouais le piano à l’église pentecôtiste, j’y accompagnais les choristes. J’étudiais le violon à l’école Pierre-Laporte lorsqu’un ami m’a fait découvrir l’album In My Element de Robert Glasper. La façon dont il jouait  l’hymne gospel Y’Outta Praise Him m’avait vraiment épaté et m’a donné envie de devenir pianiste.

PAN M 360 : Dans le jazz moderne ou contemporain, il y a une lignée de pianistes afro-américains aux États-Unis et au Canada. Étant d’origine haïtienne, t’identifies-tu à cette lignée ?

Théo Abellard :  Oui je m’identifie au piano black, j’ai poussé ma connaissance de la tradition ces dernières années mais je me concentre aussi sur le piano classique occidental. Des centaines d’années de musique! En tant que pianiste, je trouve essentiel d’attaquer ce répertoire pour le piano : Bach, Mozart, Beethoven, Brahms ou Chopin sont tous des génies. Éventuellement j’aimerais enregistrer les sonates de Beethoven et les préludes et fugues de Bach. Tant de grands pianistes de jazz ont aussi reçu une formation classique, je pense à Oscar Peterson, Herbie Hancock, Keith Jarrett, Chick Corea, Kenny Kirkland…  Alors je ne fais que suivre l’exemple des plus grands. J’essaie aussi de m’inspirer de grands pianistes classiques tels que Martha Argerich, Daniil Trifonov, Yuja Wang, etc.. Il faut aussi se rappeler que les pianistes classiques du 19e siècle savaient tous improviser, mais cette pratique a disparu. J’essaie de revenir à ce modèle où l’exécution de la musique composée n’exclut pas l’improvisation, indispensable en musique.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui te définit en tant que pianiste?

Théo Abellard :  Je suis encore en train d’y penser!  En fait, j’aimerais maîtriser le répertoire classique tout en étant capable d’improviser à un niveau élevé. Je m’inscris dans ce courant jazz et classique. Il y a aussi  mon ouverture d’esprit acquise à Montréal, dans mon quartier natal de Parc-Extension où j,ai grandi et où je vis toujours. Je parle français, anglais,  portugais et créole haïtien. Chacune de ces langues porte une identité et le mélange de tout ça constitue la mienne. Parler plusieurs langues est une pratique courante à Montréal, et cela me donne une vision du monde plus vaste que si je ne parlais qu’une seule langue. Dans la même optique, je vois la musique comme un langage universel et c’est ce qui, je crois, me distingue aussi.

PAN M 360 : Ton trio est aussi une affaire de famille, ta conjointe Marie-Ketely Gomes y participe!

Théo Abellard : Ma femme est bassiste, sa famille est originaire du Cameroun… le pays des bassistes! Étienne Mbappé, Richard Bona, plusieurs autres…. Elle et moi faisons également partie du collectif hip-hop LeCypher ainsi que du collectif Kalmunity, et nous jouerons bientôt ensemble avec la trompettiste Rachel Therrien dans le cadre de l’Off Festival de Jazz.  Quant à mon batteur Tyson Jackson, il vit à Boston et vient d’y finir sa maîtrise au Global Jazz Institute. Il a joué notamment avec le pianiste Joey Alexander. Mon trio est réuni cette semaine à Montréal et nous en profitons pour enregistrer notre premier album au studio Planet. Nous y jouons des pièces différentes que celles rendues publiques sur ma page Bandcamp, enregistrées en 2018. J’ai du nouveau répertoire et nous enregistrons aussi des compositions de mon épouse. Ma musique a changé, j’ai exploré le répertoire classique depuis,  j’ai approfondi ma connaissance du piano jazz (Thelonious Monk, Art Tatum, Bud Powell, etc.), j’ai beaucoup composé. J’ai grandi en tant que musicien, j’ose croire être plus mature.

Le trio de Théo Abellard, se produit jeudi, 17h15, Scène Parterre symphonique, dans le contexte du Festival international de jazz de Montréal.

Mis de l’avant par le compositeur et claviériste Mathieu David Gagnon, le projet Flore Laurentienne a été lancé fin 2019, et il a fait beaucoup de chemin dans la nature; depuis sa sortie, cet enregistrement post-minimaliste a largement débordé le cadre de son auditoire de prédilection, celui de la musique contemporaine de tradition classique. 

Ayant arrangé les premières chansons de Klô Pelgag, sa sœur de sang, le musicien a pu bénéficier d’un rayonnement côté keb et susciter un intérêt hors du commun pour une proposition de ce type. Ainsi, le public de Flore Laurentienne est davantage constitué de fans de chanson que de musique instrumentale,  l’occasion idéale de faire découvrir un tout autre pan de la musique d’aujourd’hui.

Puisque Flore Laurentienne se produit au premier jour du Festival international de jazz de Montréal, l’occasion est belle de parler  une première fois à Mathieu  David Gagnon, sous la bannière PAN M 360.

PAN M 360 : Le Volume 1 de Flore Laurentienne réunissait une quinzaine d’instrumentistes en t’incluant. Or, sur scène, la formation est réduite : moins de cordes et plus de claviers. Ça change le son?

Mathieu David Gagnon :  Pas tant. Oui il y a plus de synthés et les formes sont plus allongées et l’ensemble actuel va un peu plus loin que dans les pièces offertes sur l’album. En partie, les synthés remplacent les cordes mais quand on sait bien écrire pour les cordes et qu’on peut compter sur un treès bon quatuor à cordes, on ne perd pas de matière. C’est assez riche quand même, mon ensemble sonne aussi gros qu’un orchestre de chambre d’une quinzaine de musiciens, comme c’était le cas de l’album.

PAN M 360 : Dans le monde actuel, les nouvelles avenues en musique de chambre incluent de plus en plus d’instruments électriques ou électroniques.  T’inscris-tu dans cette tendance?

Mathieu David Gagnon : Oui. Je pense que la musique classique contemporaine s’ouvre tranquillement à cette instrumentation hybride et je travaille dans cette avenue depuis déjà une dizaine d’années. Je suis vraiment heureux que ça puisse favoriser un retour à la musique instrumentale. 

PAN M 360 : La musique instrumentale qui fait la transition entre la pop et ladite musique sérieuse, ce n’est pas d’hier que ça existe, non ? Le courant néoclassique en est une nouvelle manifestation mais… rien de neuf sous le soleil?

Mathieu David Gagnon : C’est vrai… mais il y a un trou dans l’histoire récente côté musique instrumentale destinée à un public plus vaste que celui de la musique classique. Depuis quelques années, ça revient. Il faut dire qu’on est rendu à un point où la musique classique a été oubliée par plusieurs… Personnellement, je reste un fan de Bach, Beethoven, Schumann, Brahms… Ces compositeurs imaginaient la musique de leur époque, et chaque époque est une transition.

PAN M 360 : Où doit-on inscrire ta musique? Dans le courant post-minimaliste? Dns le vaste courant néoclassique? Où?

Mathieu David Gagnon : Je dirais que je suis à la limite entre la musique contemporaine et la musique classique. Mais je reste très lié à la musique classique. Plus précisément, l’aspect textural de ma musique est contemporain alors que les structures sont plus proches de la musique classique pré-moderne. Les textures et les ambiances sont actuelles, les grappes de notes peuvent l’être parfois, les mélodies et l’harmonie le sont moins. Le côté atonal de la musique contemporaine est rare dans ma musique parce que j’aime l’harmonie, parce que j’aime Bach et le contrepoint, parce que j’aime la fugue. En fait j’aime la musique contemporaine lorsqu’une idée musicale précise s’en dégage. J’aime quand la musique est dirigée par une idée relativement simple que je peux développer musicalement. Prends les pièces Fleuve 1 et Fleuve 3 (la première et la dernière de l’album), c’est un arpège de ré mineur avec quatre notes de base… et c’est tout! Alors? Je pose un regard contemporain  mais je reste très lié à la musique classique, soit dans la direction que prennent mes compositions.

PAN M 360 : Pourquoi cette résistance à la musique contemporaine?

Mathieu David Gagnon : J’ai beaucoup étudié la musique contemporaine, puisque j’étudiais en composition et que c’est incontournable lorsqu’on est en composition. J’ai essayé d’être de mon temps dans la musique contemporaine de tradition classique, j’ai voulu en écrire pour des ensembles mais… rapidement, je me suis rendu compte que ce n’était pas moi. Plutôt que d’aller plus loin dans la composition moderne, j’ai étudié l’harmonie, le contrepoint, la fugue. J’aime néanmoins la musique contemporaine, enfin certains courants… pas tout le temps. Je dois être honnête avec moi-même, la plénitude que m’apportent l’harmonie et la mélodie sont plus importantes que la modernité.  

PAN M 360 : Et d’où viendrait cette plénitude ressentie?

Mathieu David Gagnon : Dans la nature, on a l’octave, la quinte, la tierce majeure, la septième mineure… C’est ce qui nous entoure, le monde est ainsi fait. Ces ondes voyagent bien et ce n’est pas pour rien que dans la musique de la Renaissance et du Moyen-Âge, on trouve beaucoup d’octaves, de quintes, etc.. C’est ce qui résonne le mieux et c’est ce qui engendre la plus grande plénitude harmonique. Moi, j’ai besoin de ça. Je n’impose rien à personne, mais je le ressens comme ça.  

PAN M 360 : Selon toi, y aurait-il donc une musique immanente, essentiellement issue de la nature?

Mathieu David Gagnon : Présentement, en tout cas, ça me fait du bien. On se rappellera tout de même que Schönberg est revenu à l’harmonie à la fin de sa vie.  Stravinsky, Penderecki, Gorecki et autres compositeurs modernes ou contemporains y sont aussi revenus en fin de parcours. En ce qui me concerne, c’est peut-être un passage obligé… Peut-être serai-je rendu ailleurs dans 10 ou 15 ans, je me laisse le droit d’aller où j’ai envie d’aller mais…

PAN M 360 :  L’idée du projet Flore Laurentienne viendrait-elle donc de cette propension à exprimer la musique « naturelle »?
Mathieu David Gagnon : Flore Laurentienne vient un peu de ça : que serait la musique sans l’intervention de l’humain? L’idée du projet vient aussi de cette idée du frère Marie-Victorin qui a répertorié la flore laurentienne telle qu’elle était avant l’arrivée des colons européens. J’habite moi-même à Kamouraska, il y a tout pour être inspiré par la nature, par des choses très simples. Ce qui ressort de mon travail, d’ailleurs, c’est aller au plus près de la simplicité.

La tournée automnale de Flore Laurentienne démarre au Festival international de jazz de Montréal, ce mercredi, 19h30, scène Place des festivals, et se termine le 26 novembre à Sainte-Thérèse.

Saxophoniste et compositeur de formation, le Montréalais Jason Sharp a suivi la courbe des expressions contemporaines pour arriver à ce point focal : y convergent les rayons de la musique écrite de tradition classique occidentale, du jazz moderne et contemporain, de l’électronique planante. Ce bagage est réuni dans son projet solo récemment rendu public, soit son troisième album sous étiquette Constellation : The Turning Centre Of A Still World.

Spécialiste des saxophones basse et baryton, Jason Sharp nous convie à un nouvel épisode de sa vie créatrice, trajet échelonné en huit stations. Au confluent des genres ayant forgé son identité compositionnelle, Jason Sharp réunit les esthétiques d’aujourd’hui et propose ce projet inspiré.

Jason Sharp gagne à être connu des mélomanes, c’est précisément pourquoi PAN M 360 partage cette première conversation avec le musicien.

PAN M 360 : Nous vous avons entendu jouer dans différents contextes, non seulement de la musique « sérieuse », mais aussi de la pop créative comme celle d’Elisapie. Nous devons donc en savoir plus sur vous, au-delà de ce nouvel album. D’où venez-vous et qu’est-ce qui vous a conduit à Montréal?

Jason Sharp : Je suis né à Edmonton, mais je me suis déplacé par la suite. Après mes premières études musicales en Alberta, je suis allé à Toronto en « jazz performance », puis j’ai continué à Amsterdam en composition jazz. Je suis installé à Montréal depuis 13 ans. 

PAN M 360 : Vous avez un background jazz, mais aussi un background électronique et de musique contemporaine de tradition classique. Vous êtes donc passé progressivement du classique au  jazz, puis à l’électronique live, n’est-ce pas?

Jason Sharp : Tout à fait. Tout cela fait partie de mon parcours, c’est certain. J’ose espérer que mon dernier album explore toutes ces expériences. Dès le début, j’ai commencé à étudier le saxophone classique. Après l’école secondaire, j’ai commencé à improviser dans le contexte du jazz. Quelques années plus tard,  je suis allé à l’université de Toronto en « jazz performance ».  C’est au cours de ce cycle que j’ai commencé à composer, en puisant un peu plus dans ma formation en musique classique et contemporaine pour l’orchestration, puis en me concentrant davantage sur un style de composition où l’improvisation est également impliquée et aussi dans l’usage des instruments que je joue. Cela m’a conduit vers l’électronique à Amsterdam. Au terme de cette expérience scolaire, je me suis affairé à  découvrir mon propre son.  Ainsi, lorsque j’écris pour mes performances en solo, pour des ensembles ou des musiques de films, j’utilise tous ces éléments de mon parcours.

PAN M 360 : Comment le saxophone est-il intégré dans votre approche compositionnelle?

Jason Sharp : Je joue principalement les saxophones baryton et basse. J’ai commencé par le sax alto, puis j’ai joué dans un quatuor de saxophones et j’ai eu la chance de pouvoir jouer mon propre sax baryton à l’Université d’Alberta à Edmonton. J’ai trouvé une voix en jouant du baryton et je jouais aussi du ténor et du baryton à l’Université de Toronto. Et puis j’ai découvert le sax basse dont les caractéristiques se rapprochent du baryton. 

PAN M 360 : Dans votre nouvelle musique, l’accent n’est pas mis sur les motifs mélodiques complexes, mais plutôt sur les textures et les harmonies filtrées électroniquement. Que justifie cette esthétique?

Jason Sharp : En quittant la lignée jazz, j’ai été moins intéressé par l’élaboration de lignes mélodiques sur des progressions harmoniques, et plus intéressé par les textures et les ambiances évocatrices créées à partir des instruments à vent dans des orchestrations plus diverses. Je pense que le saxophone baryton et le saxophone basse sont particulièrement adaptés à ce nouveau contexte, ils peuvent jouer un rôle de basse, tout en étant harmoniquement pertinents dans les harmoniques graves ou aiguës. Les textures et timbres sont riches, les saxos s’intègrent très bien dans ce langage. 

PAN M 360 : Quel est votre matériel de création?

Jason Sharp : Les saxophones baryton et basse sont utilisés à 50/50. Il y a plusieurs microphones pour les saxophones, je joue aussi de la pédale de basse, du Moog Synthetizer pour la basse et la base harmonique. Pour la majeure partie de l’orchestration, j’ai construit un synthé modulaire autour de cette configuration, et ensuite un harp monitor qui fait le lien avec  le synthétiseur, ainsi tous les éléments rythmiques sont synchronisés pendant que je joue. Ainsi, j’ai construit un synthé modulaire autour de ce concept. Ensuite, j’utilise un autre capteur pour ma respiration afin de contrôler le bruit blanc et les éléments plus texturaux du synthétiseur. Toutes les orchestrations sont gérées en temps réel pendant que je joue du saxophone ou du synthé modulaire. 

PAN M 360 : Y a-t-il un risque d’être comparé à votre collègue Colin Stetson parce qu’il joue aussi du saxophone baryton et de la basse et exploite le filon électronique?

Jason Sharp : (rires) Au-delà des comparaisons avec Colin Stetson, c’est bien d’être initié à des sons plus diversifiés sur le saxophone en particulier. Si ma musique finit par être une passerelle pour découvrir des gens comme Evan Parker, John Butcher, Ned Rothenberg, Anthony Braxton et d’autres qui pourraient utiliser les saxophones au registre grave avec des techniques étendues, c’est génial.  Il est toujours intéressant pour les gens de trouver des passerelles menant à la découverte de nouvelles musiques. Ce qui est unique dans mon nouveau disque, c’est que le saxophone est au premier plan. Il est considéré comme un instrument parmi d’autres au sein d’une orchestration et il ne l’est pas dans ce cas précis.  Donc si je peux contribuer à découvrir d’autres saxophonistes avec des idées contemporaines, c’est également formidable et cela fait partie de l’évolution de l’instrument.

PAN M 360 : Êtes-vous également impliqué dans des projets qui pourraient impliquer une approche différente de celle qui mène vos projets solo? 

Jason Sharp : Oui, pour un concert donné à Winnipeg en septembre, j’ai écrit de la musique pour 2 batteurs, une guitare pedal steel, 2 chanteurs et un saxophone. Ce projet se nomme FYEAR.  L’écriture est plus harmonique et mélodique, l’orchestration qui n’est pas tellement électronique et un peu plus ancrée dans l’idiome du jazz. 

PAN M 360 : Allez-vous bientôt jouer votre nouvel album solo? 

Jason Sharp : Oui! Il y a aussi des films pour chaque morceau réalisés par Guillaume Vallée. L’album entier sous une forme visuelle est également publié par Constellation. Il y aura un court métrage accompagnant chaque morceau.  La prochaine étape sera donc le live au Centre Phi, je serai en solo tandis que le cinéaste projettera les images. Je fournirai les mêmes déclencheurs au cinéaste. Il s’agira d’une performance audiovisuelle en direct du film, qui amènera le public au cœur du projet. Vous pourrez alors assister à la physicalité de la performance et à cette capacité d’improvisation avec moi-même.

Au Centre Phi, le 20 novembre prochain, Jason Sharp se produira en solo avec le concert de Guillaume Vallée.

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