Le pianiste et compositeur de jazz expérimental Emilio Reyna s’est fait les dents  à Mexico, mais il s’est lentement forgé une carrière à Montréal. Il a étudié le piano au Berklee College of Music (Boston) et à l’université McGill et son dernier single paru en mai, Llegarán suaves lluvias (de douces pluies arriveront), met en vedette un saxophoniste de Montréal et deux réputés instrumentistes mexicains. 

Reyna est du genre à ne pas apprécier les étiquettes de genre. Il comprend pourquoi sa musique est étiquetée jazz, mais il estime que l’étiquette ne correspond pas à l’expérience live. Son but est de créer une expérience musicalement virtuose, mais aussi accessible au public.

Avant son concert  à l’OFF festival de jazz de Montréal vendredi avec son quintette, Emilio a pris le temps de discuter avec PAN M 360 de ses origines, de son amour de l’improvisation et de sa musique en gestation. 

PAN M 360 : Comment en êtes-vous venu à jouer de la musique jazz expérimentale ?

Emilio Reyna : Je suis de Mexico, mais j’ai pris quelques leçons avec un gars ici et j’ai étudié le piano à Berklee, ce qui était une grosse affaire au Mexique. J’ai appris beaucoup de choses sur la théorie, le jeu au piano, et j’ai pu apprendre beaucoup de musique, des classiques comme Bill Evans et Herbie Hancock, puis j’ai fini par commencer et étudier la musique à Montréal. Je suppose que lorsque je suis arrivé à Montréal, j’étais déjà vraiment dans la voie de la musique jazz.

PAN M 360 : Et avez-vous joué de la musique à Mexico ?

Emilio Reyna : Oui, j’ai grandi avec quelques amis qui s’intéressaient aussi à la musique et j’ai commencé à jouer, un peu comme des trucs de type prog-rock. J’ai été très influencé par la musique classique, mais je pense que les genres sont une façon d’organiser la musique dans nos bibliothèques musicales. Mais ce n’est pas une façon très précise de décrire la musique, et je trouve que ce ne sont que des symboles pour nous aider à organiser les choses. Cela dit, il est vraiment difficile de décrire réellement la musique avec ces symboles.

PAN M 360 : Oui, bien sûr. Vous jouez à l’OFF Jazz, mais il y a tellement de choses qui tombent sous le parapluie du jazz et cela change vraiment chaque année.

Emilio Reyna : Tout à fait. Je suis d’accord, et l’une des choses importantes du jazz est que sa caractéristique la plus marquante est l’improvisation. Les musiciens qui jouent du jazz doivent l’aborder comme des compositeurs et avoir une connaissance approfondie de l’harmonie, du rythme, de la composition et de la mélodie. L’improvisation, c’est comme composer sur le moment, et je trouve que le jazz est un cadeau incroyable, on peut y prendre des éléments de n’importe quel genre et en faire quelque chose.

PAN M 360 : C’est vrai, et vous devez jouer avec des musiciens en qui vous avez confiance, et qui vous font confiance.

Emilio Reyna : Les gars avec qui je vais jouer vendredi sont des gens avec qui j’ai grandi et qui ont étudié à McGill. J’ai beaucoup d’assurance et de confiance à leur endroit. Je vais pouvoir m’étirer, et tout ira bien. Ils suivront, ou je suivrai ce qu’ils proposeront.

PAN M 360 : Certains de ces joueurs figurent-ils sur l’enregistrement Llegarán suaves lluvias ?

Emilio Reyna : Non. Un des gars, Ted Crosby, le saxophoniste, était à Montréal. Je l’ai rencontré à Montréal lorsque nous étudiions à McGill, mais il vient de déménager à Toronto. Et les deux autres gars sont Hernán Hecht, qui a un parcours énorme à Mexico en tant que batteur et Benjamin Garcia qui est un grand bassiste.

PAN M 360 : Maintenant que vous jouez avec des musiciens différents, votre musique doit être différente chaque fois ?

Emilio Reyna : Oh, oui ! Je dirais que chaque fois que vous jouez un type de musique, même si c’est de la musique classique où chaque note est écrite, il y a tellement de choses que vous ne pouvez pas traduire dans les partitions. Elle ne prend vie que lorsque vous la jouez en direct. Et encore une fois, dans la musique de jazz, à cause de cet élément d’improvisation, il y a une structure et une forme régentes dans le type de thème avec des parties mélodiques, rythmiques ou harmoniques. Mais une fois qu’il est réellement joué, je dirais que c’est une chose unique du moment présent.

PAN M 360 : Et que dire du nom d’un morceau de musique. Je trouve que cela influence aussi le thème ?

Emilio Reyna : Oui, je veux dire, ça dépend. Parfois j’ai un concept en tête pour un certain type de composition, il y a une sorte de motif conduit par ce concept. Mais parfois, je trouve que nommer une mélodie est vraiment difficile, et en même temps, très pertinent. Il n’y a pas de bon et de mauvais.

PAN M 360 : Et certaines de vos musiques contiennent des voix. Pourra-t-on entendre ça pendant la performance de vendredi ?

Emilio Reyna : Oui, nous allons jouer avec une chanteuse incroyable, Eugénie Jobin-Tremblay. Elle est l’une de mes chanteuses préférées dans le monde et a son propre projet nommé Ambroise. Elle a un tas de disques qui sont vraiment magnifiques. Sa voix est très aérienne et un peu angélique, je trouve. C’est une de mes amies depuis quelques années et elle va chanter en espagnol. 

PAN M 360 : Super. Et vous avez un nouvel album en route ?

Emilio Reyna : Il y a  plusieurs choses sur lesquelles je travaille. Il y a un album de piano solo qui va probablement sortir dans les deux prochains mois. J’ai un album en sextet qui compte déjà quelques enregistrements,  et je dois décider ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. En toute honnêteté, c’est pour moi un processus très douloureux parce que je n’ai pas de producteur ou de label qui m’aide à façonner ces choses. 

PAN M 360 : Et en toute pertinence maintenant, vous devez toujours sortir quelque chose ou avoir des plans immédiats avec des plateformes comme Spotify. 

Emilio Reyna : Oui, et cette partie de l’industrie musicale… C’est génial d’avoir autant de musique disponible en quelques clics sur votre ordinateur ou votre téléphone portable, mais c’est très différent de ce que j’ai connu en grandissant. Je trouve que notre capacité d’attention a diminué parce que nous recevons tellement d’informations en permanence. C’est là pour rester et ça va faire partie de la vie maintenant, mais je suppose que je suis encore un peu romantique, j’essaie de m’adapter aux circonstances.

Au Dièse Onze ( 4115 St-Denis) le vendredi 8 octobre, 22h, $15, dans le cadre de l’Off festival de jazz de Montréal

« Habitant est une véritable traversée des mémoires musicales du Québec et donne à voir en musique le fleuve, la forêt, le lien de l’habitant avec son territoire, figure longtemps jugée naïve que le groupe se propose de magnifier tout comme les airs traditionnels. » 

« J’ai eu cette envie viscérale de créer un ensemble au croisement des trois univers musicaux qui m’habitent : jazz, musique contemporaine et trad. »

Ces trois ingrédients actifs sont cuisinés par le guitariste Sébastien Sauvageau et ses collègues de l’Oumigmag. Depuis 2017, la formation a produit deux albums, Territoires et Habitant, une des rarissimes formations québécoises à offrir de telles surimpressions stylistiques et atteindre du coup un niveau élevé d’interprétation.

Encore trop peu connu des mélomanes, l’Oumigmag mérite pleinement cet autoportrait dessiné par son leader avec l’aide de PAN M 360. Dans le contexte de l’Off festival de jazz de Montréal, un concert présenté le 6 octobre au Ministère constitue une excellente occasion de rattrapage.



PAN M 360 : Le projet Oumigmag consiste-t-il essentiellement une jazzification et adaptation en musique contemporaine ou même prog du legs folklorique-québécois-francophone-blanc?

Sébastien Sauvageau : L’Oumigmag est un projet qui cherche à habiter les territoires spirituels, imaginaires et physiques du Québec en musique. Si l’exploration du répertoire trad avec des sensibilités jazz et contemporaines est une partie importante de la quête sonore du projet, la démarche qui nous anime est d’abord poétique : comment le territoire peut-il se transmettre par la musique? Il en découle des questions. Qu’est ce qu’une harmonie en forme de pied-de-vent? Quelle forme musicale peut évoquer une marée? Et ainsi de suite. On cherche à sculpter le son comme un espace avec parfois plusieurs tempos en simultané, de plans sonores superposés, des temps suspendus. C’est une dimension qui est au centre de notre dernier album Habitant en parallèle avec l’exploration du riche répertoire de musique trad québécoise. Un des processus qui revient dans Habitant est une forme de représentation métaphorique : prendre un air du répertoire trad et disposer un écrin autour de lui qui évoque son paysage d’origine en son. Par exemple, imager le littoral du fleuve Saint-Laurent autour de l’air de La pêcheuse de Louis « Pitou » Boudreault. Dans cet esprit, les éléments de musique traditionnelle, qu’ils soient des tournures mélodiques, des rythmes ou timbres caractéristiques, contribuent tous à l’univers qu’on cherche à déployer. Une des questions centrales est : comment faire dialoguer de façon sensible la musique traditionnelle et nos pratiques contemporaines? À l’aube de la vingtaine, j’ai découvert le jazz scandinave et européen (ECM et Hubro) et ça a été une véritable révélation. Ce rapport, très libre et imaginatif au jazz, à l’improvisation qui tisse des liens avec la musique ancienne, le free, le contemporain et les musiques traditionnelles, ç’a été un choc. Ça m’a donné l’élan de créer cette musique. Pour revenir sur le mot prog, je trouve vraiment intéressant qu’il ressorte surtout dans le contexte québécois où le prog a marqué toute une génération de mélomanes, notamment mes parents. Bien que ce ne soit pas un style que j’écoute ces années-ci, j’en ai beaucoup écouté adolescent. Il y a certainement un lien à faire entre le prog et notre amour des formes longues, évolutives et pleines de variations.

PAN M 360 : Sinon, quelles sont les autres évocations musicales perceptibles à travers votre travail?

Sébastien Sauvageau : Mon parcours m’a mené à m’intéresser et à étudier les techniques d’écriture contemporaines classiques.  Et cet aspect s’est peu à peu intégré dans ma manière d’entendre et de composer. Dans des pièces comme Ajour(s), Pied-de-vent, Champ d’étoiles, Écorces notamment, on retrouve donc une attention particulière aux timbres et aux techniques de jeu étendues ; des formes d’écriture plus rares en jazz, comme des passages au temps suspendu, des jeux sur l’intonation et les tempéraments. Des compositeurs comme John Luther Adams, Toru Takemitsu, Anna Thorvaldsdottir m’inspirent grandement, côté jazz, on pourrait nommer, entre de nombreux autres, le travail de Thomas Stronen, Erlend Apneseth, Nik Bärtsch, Nils Okland.

PAN M 360 : Quelles étaient les motivations premières du groupe?

Sébastien Sauvageau : En sortant de l’université en composition, j’ai eu cette envie viscérale de créer un ensemble au croisement des trois univers musicaux qui m’habitent : jazz, musique contemporaine et trad. Au fil du temps, j’ai pu rassembler des musiciens d’exception avec qui travailler sur le long terme pour développer un son d’ensemble unifié, évocateur, et raffiné autant que possible. Nous travaillons beaucoup l’improvisation de groupe, le choix des agencements de timbres, la signature sonore du band.

PAN M 360 : Comment fonctionnez-vous?

Sébastien Sauvageau : Je suis le compositeur et leader de l’ensemble et chacun des musiciens contribue au processus créatif par son propre son et son propre bagage. Je les consulte pour que les compositions soient en lien avec leur propre quête sonore et que celles-ci permettent à la fois de me dépasser et de nous dépasser collectivement. Sur l’album double Habitant, il y a une pièce solo écrite pour chacun des musiciens, d’une part pour plonger plus loin dans l’univers sonore de chacun de ces musiciens exceptionnels et leur instrument et d’autre part pour honorer cette relation sur le long terme l’investissement de chacun. J’aime beaucoup travailler de près avec les interprètes et être challengé par leur vision des compositions. Exemple au passage : une pièce comme Écorces pour viole d’amour n’aurait jamais pu naître sans le jeu hors-norme de David Simard à la viole d’amour. 

PAN M 360 : L’instrumentation choisie s’inspire-t-elle à la fois du jazz contemporain et du trad?

Sébastien Sauvageau : Absolument, le choix de la palette percussive, la place du violon/viole d’amour et du saxophone/clarinette basse tout comme le timbre de la guitare acoustique permettent de développer un son riche et plein de perspectives à explorer, en lien avec ces deux univers musicaux. Travailler avec des musiciens issus de milieux différents est aussi un choix délibéré qui apporte de la fraîcheur et des tensions intéressantes à résoudre dans le son. La composition de l’ensemble est à l’image même de la musique : Stéphane Diamantakiou, notre bassiste vient du classique et du jazz, Olivier Bernatchez du jazz et du hip-hop, Alex Dodier du jazz et David Simard du trad et des musiques expérimentales. De mon côté, je baigne dans les trois milieux. 

PAN M 360 : L’alignement mentionné sur votre page Bandcamp (2019) a possiblement changé. Quel est-il maintenant?

Sébastien Sauvageau : Nous travaillons maintenant en quintette avec un seul batteur/percussionniste : Olivier Bernatchez. Je suis très heureux de cette nouvelle mouture de l’ensemble, efficace et puissante!

PAN M 360 : Quelle est la place de l’impro dans votre travail?

Sébastien Sauvageau : Elle est essentielle! L’impro est une des forces vives du band. Le répertoire est très écrit au départ pour un ensemble jazz, l’improvisation est donc capitale pour notre ouverture dans des formes parfois complexes et pour garder les pièces toujours vivantes. Pour en faire une musique de l’instant, une musique d’écoute. L’impro nous sert aussi à unifier le son du groupe, à générer des idées, à dépasser ce qui est écrit. On aime beaucoup penser les sections improvisées comme un développement en tant que groupe plus que le développement individuel de chaque soliste. 

PAN M 360 : Côté structures (rythme, harmonie, mélodie, textures, etc.) quels sont les enjeux compositionnels? Comment combiner l’héritage trad keb au jazz contemporain et à la musique contemporaine?


Sébastien Sauvageau : Je dis souvent que notre premier et dernier critère est la musicalité et la force d’évocation de ce qu’on propose musicalement. Comme le disait avec un brin de malice Michel Faubert, « Le néo-trad : n’importe quoi avec des pieds ». Dans ce genre de musique, où on jette des passerelles entre différentes traditions qui ont chacune leurs codes, un des écueils possibles est le collage et c’est donc vraiment important pour nous d’aller au-delà du collage afin de proposer un son qui se tient. Travailler avec des sources traditionnelles vient aussi avec une responsabilité : utiliser les matériaux avec sensibilité, respect, demander l’approbation pour utiliser telle ou telle mélodie. À cet égard, plusieurs «porteurs de tradition»  notre travail et c’est un des plus beaux compliments qu’on puisse recevoir ! Cela dit, on a un grand désir d’expérimentation et d’innovation et on cherche à se dépasser sur tous ces aspects (mélodie, rythme, harmonie), c’est notre côté jazz. En raffinant l’interprétation des airs trad, les variations, en explorant des harmonies modales étendues, en proposant des relectures audacieuses du point de vue rythmique (avec des cycles irréguliers). Tout cela est un jeu de sensibilité et d’équilibre : voir où les airs trad choisis à la base des pièces, ou encore, où la métaphore de départ (pied-de-vent, marée) nous emmènent. Au bout du compte, notre plus grande recherche est peut-être de créer un son, un style qui dépasse la somme de ses influences. Notre violoneux Dâvi Simard est arrivé un jour avec l’étiquette «avant-trad» et c’est pas mal pile ça, petite dose d’autodérision comprise. 

PAN M 360 : Ce projet semble en marche depuis 2017. Comment pouvez-vous en décrire l’évolution depuis ses débuts?

Sébastien Sauvageau : Le premier album, Territoires (2017, The 270 Sessions), s’est fait en quartette (sans violon) avec la participation d’Ariane Vaillancourt et de Normand Miron (Les charbonniers de l’enfer) à la voix. Déjà, ce premier opus était axé sur la mise en musique des territoires québécois et une réflexion sur les cycles qui nous façonnent. Le deuxième album Habitant (2019, Corne de brume), tout en prolongeant les démarches en lien avec les territoires, a été une plongée ambitieuse au cœur des musiques traditionnelles québécoises. Il s’est fait en sextet avec deux batteries et l’ajout du violon. La suite est en plein bouillonnement, on continue à creuser dans le répertoire de ces deux premiers albums et on prépare le prochain ! 

PAN M 360 : On vous connaît peu et pourtant… on gagne à vous connaître, car votre projet est unique dans le décor local. Les scènes jazz et trad vous connaissent-elles? 

Sébastien Sauvageau : Merci! Le projet a eu un très bel accueil et une résonance intéressante tant du côté jazz que trad en remportant notamment le prix Coup de coeur du public au Festi Jazz de Rimouski en 2017 et en figurant dans les meilleurs albums jazz du palmarès Radio-Canada 2019.  Habitant nous a permis de nous faire connaître du public trad et de commencer à jouer dans ce réseau de scènes. Nous aspirons à faire connaître cette musique à plus de publics et, en ce sens, l’Off Jazz est une très belle occasion ! À mon avis, être au croisement de plusieurs esthétiques est un défi à court terme (ce son peut être difficile à étiqueter), mais un atout à long terme. L’univers de l’Oumigmag touche quelque chose de profond, d’universel chez de nombreux publics et la réception nourrit notre élan à continuer de faire ce qu’on fait avec passion!

PAN M 360 : Quels sont vos projets à venir?

Sébastien Sauvageau : Nous allons continuer à faire tourner le concert Habitant au cours de la prochaine saison, puis on commence tout juste une nouvelle création intitulée Ce qui tourne dans l’air. On a lancé le processus de ce prochain album avec une semaine de résidence au Carrefour culturel de Notre-Dame-des-Prairies la semaine dernière. L’esprit de ces prochaines compositions sera fidèle à ce qui a fait le son du groupe jusqu’ici tout en attribuant une place d’honneur au groove et à la transe. On vise une sortie en 2022 sur étiquette Corne de brume, une maison de disques-organisme que plusieurs membres de l’Oumigmag ont cofondé dans la région de Lanaudière.

PAN M 360 : Que signifie Oumigmag?

Sébastien Sauvageau : Oumigmag est une francisation du mot inuktitut ummimak, qui désigne le bœuf musqué. Le nom se veut d’abord un hommage au cinéaste Pierre Perrault et à son œuvre ainsi qu’un nom qui évoque les territoires du Québec dans leur globalité, incluant le patrimoine des Premières Nations et l’hypothèse que nous vivons sur des terres non cédées. Pour le tournage de son film L’Oumigmatique ou l’objectif documentaire (1993), Perrault est allé au Nord, il cherchait à rencontrer cet animal mythique pour le filmer et comme les hordes prenaient toujours de nouveaux chemins il n’a pu capter que des instants, des bribes. C’est en quelque sorte étroitement lié à ce que nous cherchons avec l’Oumigmag et à la démarche de l’improvisation en général : être traversé par une force plus grande que soi, en constante mouvance, ne jamais reprendre les mêmes chemins pour atteindre cette énergie; une énergie entre contemplation et force brute qui est proche de celle du boeuf musqué.

Crédit photo : Marc-André Thibault

Avec l’arrivée de l’automne et la chute quotidienne des températures, toute occasion d’emmagasiner un peu de chaleur et de lumière est bonne à prendre. Bassiste de jazz, compositrice et éducatrice, Summer Kodama partage son temps entre Montréal et Las Vegas, s’amène à l’Off Jazz Festival de Montréal avec son ensemble Sun Warriors.  

PAN M 360 a contacté Kodama pour en savoir plus sur les tactiques et stratégies des Sun Warriors, ainsi que sur son propre engagement actif en faveur de la diversité dans son domaine musical et au-delà.

PAN M 360 : Quel est le principe directeur ou l’intention de Sun Warriors?

Summer Kodama : Cet ensemble favorise l’expression vulnérable, les improvisations à risque, la visibilité accrue d’une représentation diverse d’artistes et la présentation de compositions originales. Le principe musical directeur de ce projet consiste à encourager un sentiment d’honnêteté et de libération à travers l’improvisation. Le groupe explore la création de compositions à partir de récits et de lignes directrices en temps réel – toujours avec un sentiment de continuité, d’intention et de structure. 

PAN M 360 : Vous avez lancé un single au printemps dernier, Birds of a Feather, Free from a Tether. Les deux saxophonistes du sextet, les Montréalaises Allison Burik et Claire Devlin, seront également avec vous le 8 octobre au Resonance Café. Cette pièce est-elle représentative de ce à quoi les auditeurs peuvent s’attendre ce soir-là?

Summer Kodama : Oui. La représentation du groupe qui a interprété Birds of a Feather, Free from a Tether est une intention que je voulais réitérer pour l’Off. Du point de vue de la composition, certaines de mes œuvres les plus récentes sont inspirées par des poèmes et de la littérature. 

PAN M 360 : Vous êtes impliquée dans cette performance en tant que bassiste, mais aussi en tant que compositrice. Quelles sont vos priorités personnelles en tant que compositrice? Qu’est-ce qui vous fait dire qu’une pièce de votre cru est à retenir?

Summer Kodama : Je crois que l’honnêteté est la composante la plus importante de l’expression personnelle. J’essaie de transmettre cette idée à travers mes moments de jeu et d’improvisation en tant que bassiste, et en tant que compositrice, comme le faisait jadis Charles Mingus. J’aime le fait qu’il ne s’excusait jamais pour ce qu’il avait à dire, car je suis passé par des phases où je m’excusais tout le temps sans raison dans la vie réelle. Je pense que si une composition reflète avec précision un sentiment, un souvenir ou un moment dans le temps, c’est la première étape pour moi de réaliser que j’ai quelque chose à travailler et à développer. 

PAN M 360 : L’inclusion et la diversité, s’assurer que chacun a une voix dans le jazz (et ailleurs), est clairement d’une importance vitale pour vous. Quelles sont vos stratégies pour y parvenir? Vous avez travaillé à cette fin avec la Nevada School of the Arts et la Jazz Outreach Initiative, et avez également fondé la Healing Hearts Cooperative.

Summer Kodama : J’ai récemment rédigé une proposition de subvention pour un projet. J’ai également écrit un article récemment sur la prise en compte de l’équité dans les modèles alternatifs de mentorat. Mes recherches récentes en la matière ont été orientées vers l’engagement de la communauté. Créer activement l’espace et l’occasion de réussir pour les jeunes musiciens sous-représentés est crucial afin d’initialiser une véritable culture d’équité. 

Sun Warriors se produit au Café Résonance (5175A, du Parc) le vendredi 8 octobre, 17 h, dans le contexte de l’Off Festival de jazz de Montréal – contribution suggérée de 8 $.

Axlaustade, c’est l’histoire un peu cocasse et pas banale de trois musiciens partageant une passion commune pour le grunge et l’alternatif des années 90. Relisez lentement le nom du groupe, vous saisirez peut-être le clin d’oeil.

La bande, Francis Mineau (Malajube), Jonathan Dauphinais (Beast, Ariane Moffatt, Milk & Bone…) et Steve Dumas (Steve Dumas) a eu un jour envie de se faire plaisir en allant enregistrer à Chicago chez Steve Albini, réalisateur émérite dont la réputation n’est plus à faire. Les trois complices n’avaient pas encore de nom de groupe, pas de chanteur ni de chanteuse, mais ils avaient des chansons. Ils n’avaient cependant pas calculé l’arrivée d’un gros fouteur de merde appelé Covid…

Exit Albini.

Le groupe, au lieu de baisser les bras s’est plutôt retroussé les manches en se disant qu’ils avaient bien trop de fun à jouer ensemble pour tout balancer. La suite ? On préfère les laisser vous la raconter.

PAN M 360 : Axlaustade… On ne saisit pas nécessairement l’ironie du premier coup. Ensuite, après avoir fait le lien et écouté votre musique, que vous qualifiez de grunge du futur, ça commence à faire du sens. Ça part d’où toute cette histoire ?

Jonathan Dauphinais: Je connais Steve depuis longtemps et on est tous les deux des grands fans de musique. On est connecté par la route 122; lui vient de Victo et moi de Drummondville. On a pas mal les mêmes influences des années 90, comme Sonic Youth, Pixies, Breeders, Weezer et Nirvana bien entendu. Donc pour mon quarantième anniversaire je dis à Steve que j’aimerais ça enregistrer à Chicago avec Steve Albini. Il paraît qu’un de ses buts est d’enregistrer le plus de musique possible, de rendre ça accessible au plus grand nombre de bands possible. Donc j’ai écrit au studio et on a reçu une réponse avec des disponibilités pour enregistrer avec Steve Albini.

Steve Dumas : On s’est dit « go on le fait! ». Francis s’est rajouté au projet, on s’est mis à jammer, dans l’unique but d’aller enregistrer avec Albini. On n’arrivait pas avec des chansons ou avec des riffs, on improvisait au local et on enregistrait tout ça sur un Iphone et à partir de ça on a construit les chansons.

Jonathan Dauphinais : Le but était d’obtenir un polaroid très spontané du projet, un truc très simple, sur bandes analogiques, sans machines, sans ordis. Ça nous a aussi forcé d’être le plus précis possible afin de pouvoir enregistrer nos morceaux en deux prises, sans anicroches. Comme pour dire « voilà, c’est ça qu’on fait, c’est ça que nous sommes ».

Francis Mineau : Et ça ce n’est jamais arrivé en passant ! (fou rire général)

Jonathan Dauphinais : En fait nos sessions de studio devaient se dérouler du 15 au 18 mars 2020… On partait trois jours là-bas, on était hébergé au studio, on faisait des journées de 10 heures – 12 heures avec Steve Albini, on enregistrait, faisait les overdubs et puis on mixait. On serait revenu avec notre petit bonheur fort de cette belle expérience, on aurait envoyé ça aux amis et ça aurait été ben l’fun…

PAN M 360 : Bon, revenons en au nom du groupe. Comment en êtes-vous arrivé à cette signature improbable ?

Jonathan Dauphinais : Quand Francis a rejoint le groupe, on voulait qu’il se sente inclus. Comme c’est un grand fan de baseball, il a même fait son mémoire sur la place du baseball dans la littérature québécoise, on a tenté de trouver des noms ayant un certain lien avec ce sport. Losange, Alou, des noms d’oiseaux car dans le baseball y’a beaucoup d’équipes avec des noms d’oiseaux, Stade Olympique, Expos…

Steve Dumas : À un moment donné, autour du mot stade, on a bifurqué vers le fameux show des Guns‘n Roses au stade, et c’est là qu’Axlaustade nous est venu en tête. Quelques semaines pus tard, après avoir réfléchi à ce nom, on trouvait que ça faisait quand même du sens. Nevermind est sorti en 1991, un an après y’a eu ce spectacle au stade… Donc ce nom était assez significatif par rapport à une époque qui nous a marqué, qui a marqué le Québec même. En plus de l’humour derrière le nom, on trouvait qu’il collait bien à l’essence de notre projet qui est un peu une lettre d’amour à toutes les musiques de cette époque.

PAN M 360 : Malgré la non expérience Albini, vous semblez néanmoins avoir accordé une grande importance au son, et tout particulièrement la batterie qui est vraiment mise de l’avant avec un son clair et puissant.

Axlaustade : YEAH! (fou rire général)

Jonathan Dauphinais : À la mi-mars 2020, tout s’est arrêté, même nous on ne pouvait plus se voir tous les trois dans la même pièce et il n’était pas question qu’on s’envoie des trucs qu’on aurait fait chacun de son bord. Mais une semaine avant de partir chez Albini, on s’est fait une sorte de pratique d’enregistrement, comme si on était en studio avec Albini; on s’est installé au studio de notre ami Éric Lamothe et on a joué toutes les chansons. Donc on s’est retrouvé avec une sorte de pré-prod.

Steve Dumas : On avait ce démo et on se disait que ça ne sortirait probablement jamais, mais à un moment donné je revenais de Victo en voiture avec un ami et je lui fais écouter le truc. Il a beaucoup aimé et nous a suggéré de faire paraître tout ça. On en a parlé entre nous et on a décidé de continuer, qu’on donnerait ça à nos amis sauf que ce ne serait pas enregistré par Albini.

Jonathan Dauphinais : Éric (Lamothe), qui a fait la prise de son, nous a invité à revenir et tout enregistrer en prenant un peu plus notre temps, en s’installant comme il le faut. On s’est remis à répéter, on a composé de nouvelles pièces, ce qui nous donnait assez de matériel pour faire un album, car chez Albini ça n’aurait été qu’un E.P. Alors on s’est lancé. On se rendait là tôt le matin et on essayait de faire au moins une chanson avant midi. Au bout de deux semaines on avait pas mal de musique.

Steve Dumas : Ensuite on s’est demandé ce qu’on allait faire au niveau des arrangements. Donc on s’est mis à scénariser les pièces, à créer de petites histoires autour de nos morceaux. On va y arriver aux drums mais avant il faut qu’on te raconte tout le cheminement ! (rires) Ce qui fait que toutes nos chansons ont une histoire, qui se passe souvent dans le centre du Québec, dans notre coin. Alors on a créé des vidéos là-dessus, des petits films qui soutiennent nos histoires mais qui ne sortiront jamais…

Jonathan Dauphinais : Quand on s’est retrouvé pour déterminer ce qu’on allait rajouter, ou pas, à notre prod, on a tous trouvé que ça prenait quelque chose pour préciser un peu mieux ce que nos chansons veulent raconter. C’est ainsi qu’on s’est mis à scénariser; Steve créait des vidéos d’histoires qu’on s’était racontées et ensuite on montait ça sur la chanson et ça nous permettait ainsi de créer une sorte de trame sonore aux éléments visuels. Donc si y’a par exemple une vitre qui casse, alors on s’arrangeait pour créer un son similaire à celui d’une vitre qui casse au même moment. L’idée était de créer un certain dynamisme, du mouvement.

Steve Dumas : Pour te donner un exemple concret, la chanson Axl au stade c’est vraiment l’histoire du gars qui part de Warwick pour se rendre au fameux show de Guns‘n Roses et ça change sa vie. Ainsi, quand dans la chanson tu entends une sorte de chaos, c’est en fait l’émeute au show. Ensuite, on s’est retrouvé avec tout ça mais on ne savait pas qui allait mixer. Jo de son côté connaissait Justin Raisen depuis un an par rapport à un autre projet sur lequel il travaillait.

Jonathan Dauphinais : Tous les albums que j’aimais, comme le dernier de Kim Gordon ou celui de Yves Tumor, c’est lui qui a travaillé dessus. Alors je l’ai contacté et lui ai demandé d’essayer de mixer une de nos chansons, pour voir un peu ce que ça pourrait donner. D’une chose à l’autre, il s’est ramassé à mixer l’album au complet, sans qu’on lui donne vraiment de direction.

Steve Dumas : Quand il nous est revenu avec l’album entièrement mixé, on a eu la même réaction que toi et on s’est dit « wow, il a mis les drums vraiment de l’avant ! ». Si c’était Francis qui avait mixé l’album, personne ne lui aurait permis de mettre les drums aussi forts. (fou rire général). Ça nous a beaucoup donné confiance en ce projet, de voir que ce gars là y croyait vraiment.

Jonathan Dauphinais : Je pense que c’est une bonne chose qu’on n’ait pas eu de contrôle là-dessus. Car sinon on aurait passé notre temps à lui dire monte ceci, baisse cela, revient à ce que t’as fait avant… Là il avait un peu carte blanche.

PAN M 360 : Pourquoi avoir choisi de ne faire que des pièces instrumentales ?

Jonathan Dauphinais : On n’a pas démarré ce projet avec l’idée de faire ça avec ou sans voix. Si y’avait eu un ou une chanteuse dès le départ avec nous, on aurait fait ça avec des voix. Mais quand on réécoutait les jams qu’on avait fait, on a fini par aimer ça comme c’était, sans paroles. Puis, on écoutait aussi pas mal de trucs sans paroles, Chili Gonzalez, du jazz, de la musique électronique… Et j’essayais de trouver l’équivalent dans le rock en terme d’énergie, quelque chose qui ne soit pas du prog. On ne voulait pas non plus des paroles un peu cliché, comme c’est souvent le cas avec le grunge.

Steve Dumas : On ne voulait pas d’un narratif imposé, c’est pour ça aussi qu’on a scénarisé les chansons.

PAN M 360 : Vous avez formé le groupe en septembre 2019. Ce dimanche à Osheaga, Axlaustade lancera son premier album et donnera son premier concert. On a connu plus discret comme entrée en matière !

Jonathan Dauphinais : C’est clair que ça nous met un peu de pression, ça en fait beaucoup en même mais on essaye de naviguer à travers tout ça.

Steve Dumas : C’est sûr que d’habitude tu fais quelques shows dans des bars, tu places ta musique, tu rajoutes du visuel alors que là tout arrive en même temps. Reste que je pense que c’est ça qui nous a a donné la possibilité d’y aller à fond durant tout le mois de septembre, de vraiment se concentrer sur le show.

(crédit photo: Jean-François Sauvé)

Daphnée Brisette (autrefois chanteuse chez Canailles) avait déjà séduit la foule avec sa voix imposante et son look digne de Stevie Nicks. Sur Diorama, elle troque la longue robe blanche pour la veste de cuir : sur des airs blues-rock (pensons à la chanson Chagrin d’amour, ou encore Astronaute amateur) elle n’est pas sans rappeler les égéries de la chanson rock keb des époques antérieures, on pense notamment à Marjo ou Diane Dufresne.

Entourée d’une équipe tissée serré, la chanteuse est merveilleusement mise en valeur par une présence accrue de guitares, de claviers et de synthétiseurs. Autre force du groupe, tous les membres participent simultanément à d’autres projets musicaux et contribuent donc à la diversité du paysage musical québécois. Étienne Côté et Mélissa Fortin (autres anciennes Canailles), Alexandre Beauregard (Alex Burger) et Guillaume Chiasson (PonctuationJesuslesfilles) ont mis à profit leurs propres connaissances afin de mettre un projet qui respecte la ligne directrice de Bon Enfant, tout en s’assurant de ne rien faire pareil. 

Pour deux soirs consécutifs, soit les 1er et 2 octobre prochains, Bon Enfant partagera la scène du MTelus aux côtés de Mon Doux Saigneur. Et c’est pourquoi PAN M 360 a rencontré Guillaume Chiasson, guitariste et parolier du groupe (tâche partagée avec Daphnée Brisette), afin de raconter la mise au monde Diorama, le petit dernier.  

PAN M 360 : Bon Enfant, c’est une chose, mais tous les membres du quintette participent simultanément à d’autres projets… Comment est-ce, alors, que de collaborer avec des gens très occupés? 

Guillaume Chiasson : Le truc, c’est de se préparer d’avance! Pour ce qui est de l’écriture des paroles, c’est beaucoup Daphnée et moi qui nous en occupons et quand vient le temps de faire un album, on prévoit des répétitions et des brainstorms pour en parler toutes et tous ensemble. Évidemment, il est arrivé une ou deux fois qu’un.e membre soit absent.e durant un spectacle à cause d’un conflit d’horaire et que nous devions le.la remplacer, mais ce n’est pas chose fréquente. Au final, je suis fier de nous et de notre capacité à bien communiquer. 

PAN M 360 : Tu as la réputation d’être le gars rock de la formation, car en plus de jouer avec Bon Enfant, tu joues dans Ponctuation, Jesuslesfilles et même avec The Blaze Velluto Collection. Étienne, Daphnée et Mélissa sont des anciennes de Canailles, et Alexandre Beauregard s’affaire à son projet Alex Burger. Vous qui êtes toutes et tous des musicien.ne.s aguerri.e.s, est-il difficile parfois de vous accorder sur la trajectoire artistique de Bon Enfant?  

Guillaume Chiasson : Non, pas vraiment… En fait, je te dirais que malgré la multitude d’autres projets auxquels nous participons, tout le monde a une bonne culture musicale et comprend bien où Daphnée et moi souhaitons aller avec le projet. Et l’idée est que nous soyons un groupe et que tout le monde puisse apporter quelque chose. C’est certain que Daphnée et moi avons le dernier mot sur l’esthétique générale du groupe, mais il est aussi certain que tout le monde y met de sa couleur. 

PAN M 360 : En parlant d’esthétique, vous décrivez la sonorité du premier album homonyme de Bon Enfant comme étant « médiéval fantastique + vin ». Diorama ressemble-t-il toujours à ça, ou vous vous êtes dirigé.e.s vers une autre fantaisie? 

Guillaume Chiasson : En premier lieu, nous voulions que ce deuxième projet nous ouvre davantage de portes. On ne veut pas se répéter ou entrer dans un pattern où l’on se sentirait brimé.e dans sa créativité , donc il est important pour nous de nous réinventer. Ceci étant dit, il est certain qu’avec la voix très caractéristique de Daphnée et la forte identité des musicien.ne.s, nous avons eu le loisir de jouer avec l’univers de chaque chanson, tout en restant cohérents. Je crois que notre son bien distinct finit toujours pas ressortir à un moment ou un autre quand nous écoutons Bon Enfant. Avec Diorama, nous cherchions des sonorités plus rock des années 70, tout en gardant la voix de Daphnée plus posée, vaporeuse, ce qui peut faire penser à Marjo, ou encore Diane Dufresne… Cela nous a clairement inspirés, mais nous avons bien pris soin de mettre tout ça à notre sauce.

PAN M 360 : À l’écoute de Diorama, nous pouvons clairement voir une certaine évolution par rapport à votre premier projet. Ce qui est frappant, c’est l’ajout de différentes textures à l’écoute, notamment avec la présence de claviers et d’effets de modulation à la guitare, ce qui génère des sonorités tantôt rock psychédélique, tantôt country-rock en passant par un rock futuriste… Dans une autre entrevue, Daphnée avait confié ne pas être la plus grande fan des claviéristes dans un band… Qu’est-ce qui l’a fait changer d’avis? 

Guillaume Chiasson : Effectivement, je crois que Daphnée sortait d’une formation plus roots-blues et elle n’était pas toujours d’accord avec les éléments que nous souhaitions apporter, mais avec le temps, elle a vu que non seulement elle pouvait aller vers ces sons, mais aussi qu’elle s’y plaisait. Je crois que nous nous sommes tous.tes décomplexé.e.s avec ce nouvel album. C’est sûr que nous y entendons plus de synthés et de sons étranges que nous ne nous serions peut-être moins permis avant, mais il est certain que nous avons aimé explorer de nouveaux territoires. 

PAN M 360 : En ce qui a trait aux textes, vous avez choisi de continuer à chanter en français, mais je vous cite : « en français poilu, un peu comme Molière avec une barbe ». Que voulez-vous dire?

Guillaume Chiasson : C’est un clin d’œil au premier album où l’on chantait en québécois. Ce que je veux dire par là, c’est qu’on n’essayait pas de chanter dans un français international, nous écrivions comme nous parlions dans notre quotidien. Le français poilu, pour nous, ce n’est pas un français aseptisé, c’est le slang, c’est l’accent et c’est ça que nous voulons assumer. Et cela est toujours présent dans le deuxième album, mais ce n’est pas aussi central qu’avec le premier.  

PAN M 360 : Selon le Larousse, un diorama est une peinture panoramique sur toile qui, présentée dans la noirceur, fait des jeux d’illusion avec la lumière et le mouvement. Pourquoi avoir intitulé ainsi ce deuxième projet? 

Guillaume Chiasson : Nous avions plutôt la définition d’un diorama comme étant une sorte de reconstitution, une maquette que l’on observe derrière une vitrine au musée. Étymologiquement, cela signifie « voir à travers ». Durant le confinement, nous avons écouté beaucoup de séries télévisées où l’on parlait de simulation, d’expérience scientifique reliée à la vie humaine. Cela nous a donné l’idée de ce diorama qui serait notre propre univers. Dans le contexte du confinement et de la création d’un album, ce concept allait à merveille avec ce qu’on voulait dire. 

PAN M 360 : À la sortie de votre premier album, on vous a qualifié de supergroupe! Comment recevez-vous ce titre? Êtes-vous d’accord? 
Guillaume Chiasson : Ce n’est pas un terme que nous affectionnons particulièrement et nous ne le crions pas fort, par peur d’avoir l’air péteux de broue… Je comprends ce que ça peut vouloir dire dans la mesure où nous avons tous.tes participé à nos propres projets, mais… après ça, nous ne dirons jamais ça de nous-mêmes! Nous laisserons les gens juger si nous sommes véritablement un supergroupe.

Crédit photos : Camille Gladu-Drouin

Ce n’est pas d’hier qu’on le suggère, on le fait depuis les années 50 : les musiques plus exigeantes tendent à se fréquenter avec le temps. Ainsi, l’école classique occidentale s’ouvre progressivement à d’autres courants, le jazz contemporain figure assurément dans la courte liste des alliages. Sauf chez les plus bornés, il est désormais courant d’apprécier un musicien classique qui s’intègre à un projet impliquant l’impro ou encore d’entendre un musicien de jazz explorer le répertoire de la musique écrite de tradition occidentale.

C’est assurément le cas de Philippe Côté, qui se met lui-même en scène à l’Off Festival de jazz de Montréal de concert avec le pianiste américain Marc Copland et le Quatuor Saguenay. Musique de chambre et jazz font bon ménage dans l’imaginaire de l’artiste montréalais, on en aura la démonstration sur scène ce samedi 2 octobre et sur disque le 5 novembre prochain, sous étiquette Odd Sound : les œuvres Bell Tolls Variations et Fleurs Revisited seront exécutées dans le contexte de l’Off Festival de jazz de Montréal.

Saxophoniste, clarinettiste, compositeur, arrangeur, chef d’orchestre, Philippe Côté termine actuellement un doctorat à l’Université McGill, sous la direction de John Hollenbeck; il est également coordonnateur du programme de jazz du Conservatoire de McGill, qui fait partie de l’école communautaire de l’université. En outre, le musicien montréalais a reçu de nombreux prix, dont des bourses du Conseil des Arts du Canada et du Conseil des arts et des lettres du Québec. Il a composé pour des orchestres et des ensembles de chambre tels que l’Orchestre national de Jazz de Montréal, le Winnipeg Jazz Orchestra ou l’Ensemble Paramirabo. 

Voilà autant de raisons pour justifier cet échange avec PAN M 360.

Philippe Côté + Marc Copland + Quatuor Saguenay Recording from Philippe Côté on Vimeo.

PAN M 360 : Comment ces œuvres ont-elles été imaginées? 

Philippe Côté : The Bell Tolls, la pièce de Marc Copland qui est selon moi un grand pianiste de jazz, était complète en elle-même avant que j’y travaille – enregistrée en 2009 avec le batteur Bill Stewart et le contrebassiste Drew Gress. Jouée en trio à l’origine, donc, cette pièce est très bien construite, super riche, très subtile. Il s’agit ici d’une recomposition respectueuse de cette pièce; je ne la transforme pas trop, je lui apporte une dimension plus classique, très tonale même si contemporaine. Pour Fleurs Revisited, ma propre pièce, je me suis permis davantage d’explorer jazz et musique contemporaine tout en restant influencé par des courants populaires d’aujourd’hui. Alors la conception sonore est plus contemporaine.

PAN M 360 : Qu’y a-t-il à souligner sur le choix de l’instrumentation?

Philippe Côté : L’idée de ce projet était de composer et d’arranger pour un quatuor à cordes, un piano et moi-même à la clarinette basse et saxophone soprano – ténor et soprano en concert ce samedi. Je n’ai choisi ni contrebasse ni batterie, c’était intentionnel, ces éléments se trouvent néanmoins dans la musique. Ainsi, j’ai décidé de faire de la musique de chambre sans toutefois renier ma nature musicale; j’aime le jazz, le rythme, la percussion, le groove. L’idée de cette instrumentation repose sur l’idée que ça puisse fonctionner acoustiquement dans le contexte d’une musique de chambre construite sur des pièces de jazz. En jazz contemporain, des projets de trio de piano avec quatuor à cordes sont souvent dominés par la batterie et la basse, au détriment de l’équilibre acoustique. Dans le cas de ces œuvres revisitées, le côté jazz de l’affaire est davantage représenté dans les séquences d’improvisation et dans certains grooves que par la construction orchestrale en tant que telle. Le matériel écrit stimule l’improvisation, en fait. 

PAN M 360 : Toutefois, les cordes n’improvisent pas vraiment. Quel est leur rôle?

Philippe Côté : Les cordes n’improvisent pas mais ne sont pas reléguées au rôle de « tapis » au service des solistes comme c’est trop souvent le cas dans le jazz. Vu l’absence de batterie et de basse, les cordes sont bel et bien au cœur de la musique, elles en sont partie intégrante même si je ne leur demande pas d’improviser ou de faire autres choses qu’elles ne maîtrisent pas.

PAN M 360 : Vous avez choisi le Quatuor Saguenay, pourquoi?

Philippe Côté : Le Quatuor Saguenay est un super bel ensemble qui a un super beau son. Au départ, la maquette du projet avait été enregistrée avec des musiciens de McGill, mais ensuite je voulais un quatuor permanent qui a un vrai son. Et j’ai vraiment aimé le son du Quatuor Saguenay, dont le premier violon a été remplacé depuis l’enregistrement – Laura Andriani a été remplacée par Marie Bégin. Luc Beauchemin, alto, Nathalie Camus, second violon et David Ellis, violoncelle. Des gens super gentils! Cette musique avait été d’abord enregistrée en studio en 2016, je n’étais pas content du résultat alors j’ai refait l’enregistrement dans une salle de concert, soit au Domaine Forget en 2017, après quoi j’ai mené plusieurs autres projets, la pandémie en a retardé la sortie publique.

PAN M 360 : Quels sont les autres projets de Philippe Côté?

Philippe Côté : J’ai un autre projet en cours avec François Bourassa (piano) et Jacques Kuba Séguin (trompette), un autre en duo avec François Bourassa et aussi une commande d’œuvre pour avril avec le Canadian National Jazz Orchestra à Calgary, qui sera dirigé alors par Christine Jensen. Je suis aussi chef pour différents ensembles. Alors… pendant certaines phases, je joue davantage, je compose et je dirige davantage durant d’autres phases. Si je dois mettre un numéro 1? Je suis plus compositeur que joueur, mais tout reste lié.

Marc Copland, Philippe Côté et le Quatuor Saguenay se produisent au Gesù, 20 h, le samedi 2 octobre, dans le contexte de l’Off Festival de jazz de Montréal

Quel jeune adulte peut rester insensible aux méandres de la vie, en l’occurrence la sienne? Manifestement, la solitude et les amours imaginaires au temps de la pandémie nous ont tous.tes mis dans un état de langueur… l’auteur-compositeur-interprète Vincent Dufour alias Valence n’a guère été épargné.

Après la sortie d’un microalbum, plusieurs singles et une victoire bien méritée aux Francouvertes de 2020, Valence nous offrait en septembre un tout premier album, Pêle-Mêle, brillant de douceur.

Pêle-Mêle, c’est dans le fond et la forme comme le dit si bien le chanteur. Dans le fond, parce que Pêle-Mêle propose des chansons intimes, où la vulnérabilité et l’incertitude vient cribler les plus fort.e.s. Le son de Pêle-Mêle rappelle celui de Connan Mockasin ou encore celui de Homeshake, cette douce bedroom pop nous invite à fermer les yeux tout en pénétrant dans l’intimité d’autrui. Sans voyeurisme ou indiscrétion, il est agréable de ressentir la nostalgie dans la voix de Vincent Dufour résonner dans nos oreilles.

Lorsqu’il œuvrait au sein de Medora, formation maintenant défunte, la tâche d’écrire les textes des chansons revenait à Charles Côté, alors que lui les chantait en s’accompagnant à la guitare. Cette fois, il choisit de s’émanciper en créant de toute pièce son propre projet. Ainsi, il s’est non seulement occupé de l’écriture, mais aussi de la réalisation, de l’arrangement et la composition de tout l’album. 

À force de « parler constamment au je », Dufour réalisait l’importance d’être bien entouré et de se connecter au monde extérieur. Alors quoi de mieux que de le faire en exprimant ses propres sentiments à travers ses propres textes?

Peu après la sortie de ce premier album, Valence interprète la matière de Pêle-Mêle, soit le 3 octobre prochain dans le cadre du festival Osheaga dont la programmation est strictement locale ou canadienne pour les raisons que l’on sait.

En attendant, PAN M 360 l’a rencontré pour parler des gars qui ne savent se dire je t’aime, des étiquettes kétaines et, ah oui, de son premier album.

PAN M 360 : Avant de mettre au monde Valence, tu faisais partie de Medora, formation maintenant dissoute, où tu t’occupais de la guitare et de la voix. Toutefois, écrire les paroles n’était pas ta tâche, mais bien celle de Charles Côté, un autre membre du groupe. Qu’est-ce qui t’a poussé à essayer le mode « solo » et quand as-tu compris que tu voulais écrire toi-même tes textes?

Vincent Dufour : Ce qui m’a poussé vers le solo était le manque de liberté artistique, car je sentais que je devais m’exprimer davantage. Déjà, je trouve que c’est particulier de chanter des paroles que je n’ai pas écrites moi-même. Je souhaitais écrire et c’est exactement ça que je fais avec Valence.

PAN M 360 : Les textes de Pêle-Mêle sont très intimes et nostalgiques. Cela a-t-il été difficile de laisser les gens entrer dans ton intimité et entrevoir ta vulnérabilité?

Vincent Dufour : Avant la sortie de l’album, j’anticipais beaucoup la réaction des gens face à cette vulnérabilité qu’on peut y trouver. On dirait que plus j’évolue en tant qu’artiste solo, plus je travaille à ce que mes textes transmettent quelque chose que je ressens vraiment. Pour atteindre un public, il est nécessaire de se laisser aller. 

PAN M 360 : Bien que tu sois auteur-compositeur-interprète, tu as travaillé avec des collaborateurs.trices pour l’enregistrement du projet ainsi que pour les spectacles. Ont-ils.elles été aussi présent.e.s pour la création en tant que telle?

Vincent Dufour : Voici comment je procède : j’écris les textes des chansons, j’en compose les musiques et je les arrange chez moi. En gros, j’écris les partitions de tout le monde. Quand je n’aime pas ce que je fais, ou que je réalise que je suis nul pour un truc en particulier, je contacte un.e collaborateur.trice pour m’aider. Donc je travaille majoritairement en solo pour la réalisation, la composition et l’écriture de l’album. Beaucoup de monde a travaillé avec moi, plusieurs ont mis de leur couleur dans le projet. En live, nous avons vraiment une énergie de band, nous aimons jouer ensemble puisque nous sommes des ami.e.s de longue date.

PAN M 360 : As-tu l’habitude de créer en solitaire ou cela venait plus avec la ligne du projet?

Vincent Dufour : C’était dans la ligne du projet de travailler de moi à moi. Lorsque j’ai quitté Medora, j’avais retrouvé une liberté d’exploration et je pense que je voulais beaucoup me prouver à moi-même. Je voulais être capable de composer des chansons en me laissant aller, mais plus je grandis, moins je deviens… possessif, peut-être? J’ai compris que j’ai de plus en plus envie de m’entourer de gens, je crois avoir fait mes preuves… Désormais, je comprends l’importance de valoriser la collaboration.

PAN M 360 : Après un microalbum et plusieurs simples, tu as sorti Pêle-Mêle en septembre dernier. Pêle-Mêle, c’est comment tu te sens?

Vincent Dufour : Depuis que l’album est sorti, je te dirais que je me sens libéré. Pour moi, Pêle-Mêle parlait autant dans le fond que dans la forme. Premièrement, toutes les chansons sont un peu éclectiques et ont traversé deux années assez mouvementées. Elles ont été écrites à des moments assez différents, ce qui explique les différentes sonorités. Pêle-Mêle, c’est aussi le sentiment de la perte de repère, la solitude… et ça reste un projet solo. C’est beaucoup d’énergie à mettre sur soi-même pendant longtemps, c’est de se demander « Pourquoi est-ce que je fais ça? », « Est-ce important? » … Cela peut devenir exigeant à la longue.

PAN M 360 : On décrit souvent ta musique comme étant de la dream-pop, ou encore de la bedroom-pop. Es-tu d’accord avec ces étiquettes?

Vincent Dufour : Je laisse ça aux autres parce que je suis la pire personne pour prendre du recul sur ma propre musique. Après ça, je trouve ça vraiment kétaine les étiquettes… mais celle de bedroom pop, je ne la trouve pas si mal, au sens où c’est de la musique sortie véritablement de ma chambre. Tout ça vient effectivement de mon intimité… Au final, je ne comprends pas trop ces étiquettes, mais celle-ci décrit quand même très bien ce qui se passe. 

PAN M 360 : Les fans de The Office (dont je suis) seront ravi.e.s de voir que la chanson Perfektenschlag est une référence à l’attachant et bizarre Dwight Schrute, personnage important de cette série américaine qui a maintenant gagné le cœur de bien des gens. Selon Dwight, le perfektenschlag décrit le moment dans la vie d’une personne où tout est à sa place, où tout est parfait. Pour toi, quel est ton perfektenschlag? L’as-tu atteint? 

Vincent Dufour : Pour moi, le perfektenschlag est momentané, il ne dure qu’un instant. En ce moment, je te dirais que je suis en perfektenschlag. Quand on était plus jeunes, on se le disait quelquefois, entre amis… Tu peux imaginer une gang de gars au cégep qui ont de la misère à se dire « Je t’aime » de temps en temps… c’était plus facile de parler de perfektenschlag ! Sinon, quand l’album est sorti il y a déjà quelques semaines et que les lancements ont eu lieu, j’ai dit à mon équipe que j’étais en perfektenschlag. 

PAN M 360 : Le 3 octobre prochain, tu joueras au festival Osheaga de 15 h 40 à 16 h 20, sur la scène de la Montagne Coors Light. Ça fait quoi de prendre part à cette programmation canadienne? 

Vincent Dufour : J’ai vraiment hâte! Je suis très content de participer à ce festival, surtout en ce moment avec les mesures et les restrictions. Pour ce qui est du spectacle en soi, nous sommes prêt.e.s, cela fait un moment que nous le répétons, mais nous aimons aussi déstabiliser le public. À ce moment-là, je vais garder le mystère et ne pas tout te dire… Tout ce qu’il faut savoir, c’est que nous sommes excité.e.s !

Crédit photo : Lawrence Fafard

À Osheaga, soit le dimanche 3 octobre, Valence jouera de 15 h 40 à 16 h 20 sur la scène de la Montagne Coors Light, entouré des talentueux.ses collaborateurs.trices ayant participé à la création du projet.

Lorsqu’une musicienne de jazz peu connue ou carrément inconnue prend la direction d’un ensemble constitué de musiciens chevronnés, en l’occurrence le contrebassiste Adrian Vedady, le trompettiste Lex French et le batteur Jim Doxas, il y a lieu de s’y intéresser une première fois.

Voilà pourquoi, dans le contexte du 22e OFF Festival de Jazz de Montréal, présenté du 30 septembre au 9 octobre, PAN M 360 va à la rencontre de l’excellente pianiste Kate Wyatt, qui ne compte aucun album, aucune page Bandcamp, et qui pourrait pourtant s’imposer parmi les très bons artistes du jazz montréalais, québécois ou canadien.

PAN M 360 : Tout d’abord, nous devons connaître les bases. D’où venez-vous ? Quand vous êtes-vous installé à Montréal ? Où avez-vous reçu votre formation de pianiste ? Avec qui avez-vous étudié ?

Kate Wyatt : Je suis originaire de Victoria, en Colombie-Britannique.  Par hasard, je me suis retrouvée dans une école secondaire qui avait un programme d’interprétation du jazz.  À ce moment-là, j’avais déjà pris des leçons de piano pendant 7 ans, mais à l’âge de 14 ans, je perdais tout intérêt.  Cependant, le professeur de mon programme de musique cherchait quelqu’un pour occuper la place de pianiste dans le big band de l’école et j’ai accepté de le faire.  Il se trouve que c’est ce qui a déclenché ma carrière !  Jouer dans le big band a ravivé mon amour du piano et de la musique, et je me suis fortement impliquée dans le programme de jazz.  C’est tout naturellement qu’après l’école secondaire, j’ai poursuivi mes études de jazz à l’Université McGill.  J’y ai étudié avec André White et Tilden Webb (un grand pianiste qui vit maintenant à Vancouver), ainsi que la composition avec Joe Sullivan.

PAN M 360 : En tant que musicienne professionnelle, vous êtes active depuis un bon moment déjà.

Kate Wyatt : Oui, en fait, cela fait plus de 20 ans maintenant !  Je suis diplômée de McGill en 1998 et je travaille professionnellement depuis.

PAN M 360 : De toute évidence, quand on regarde vos vidéos, votre approche est proche du piano moderne ou contemporain acoustique. Peut-on en savoir un peu plus à ce sujet ? Quelle est votre vision pianistique ?

Kate Wyatt : Je suis avant tout une joueuse de piano, c’est-à-dire que je ne suis pas vraiment intéressée par les claviers, ou le matériel, ou quoi que ce soit de ce genre.  J’aime explorer l’instrument et la profondeur des sons qui peuvent être créés.  J’essaie d’utiliser tout l’instrument et de ne pas me limiter aux voicings conventionnels de la main gauche avec des lignes mélodiques de la main droite.

PAN M 360 : Comment vous voyez-vous dans votre personnalité pianistique ? Qu’est-ce qui est spécifiquement Kate Wyatt dans votre jeu de piano ?

Kate Wyatt : Hmm… c’est une question difficile.  J’ai fini par croire, au fil des années, que tous les musiciens de jazz jouent leur personnalité : on peut entendre qui ils sont dans leur façon de jouer.  Donc, peut-être que ce que vous entendrez dans mon jeu, c’est ma mon côté amusant et mon sens de l’humour, l’importance que j’accorde à l’écoute des autres, mon amour des énigmes et de la résolution de problèmes.  C’est très difficile à quantifier.

PAN M 360 : C’est peut-être un cliché mais…. Pensez-vous parfois au fait d’être une femme musicienne de jazz dans un genre musical où la parité n’est pas vraiment respectée ? Peut-être que ce n’est pas pertinent pour vous et peut-être que vous ne pensez pas à une  » touche féminine  » dans la musique d’improvisation. Ou la composition. Ou la performance. Sentez-vous à l’aise de répondre.

Kate Wyatt : Oui, je pense que le fait d’être une femme dans le jazz a grandement influencé ma carrière, et probablement aussi ma façon de jouer.  Dans mon cas, j’ai eu des enfants quand j’avais une vingtaine d’années, avant d’avoir vraiment eu la chance de lancer ma carrière en tant qu’interprète solo.  Pendant toutes ces années, j’ai surtout travaillé en tant que personne d’appoint, en accompagnant les autres.  C’est peut-être grâce à cette expérience d’accompagnatrice que j’en suis venue à accorder une telle importance à l’écoute et au soutien des autres musiciens avec lesquels je joue.  Il se peut aussi qu’en tant que femmes, nous soyons menées socialement à nous mettre en retrait et à travailler dans des rôles de soutien.  Je suppose qu’il serait impossible de l’affirmer mais globalement, je  pense que ma carrière serait bien différente si je n’étais pas une femme et une mère.

PAN M 360 : Avez-vous des affinités avec certains pianistes des générations précédentes ou de votre propre génération ? Encore une fois, ce n’est peut-être pas pertinent pour vous…

Kate Wyatt : Il y a tellement de pianistes que j’aime écouter, mais je ne suis pas sûre que vous les entendiez nécessairement dans mon jeu.  Il y a des musiciens de jazz qui, quand on les écoute, on peut vraiment cerner leurs influences.  Je ne pense pas que ce soit aussi évident dans mon jeu.  J’accorde le plus d’importance au développement de ma propre voix sur l’instrument.

PAN M 360 : Votre ensemble réunit les mêmes musiciens que le Code Quartet, à l’exception de Christine Jensen. Pure coïncidence ? Bien sûr, le résultat est très différent car vous jouez un instrument harmonique… et alors ?

Kate Wyatt : Je vais vous raconter l’histoire de la création de mon quartette.  Il a en fait beaucoup à voir avec la pandémie. Retour en mars 2020, c’était juste au moment où tout a commencé à fermer. Lex avait un concert réservé au Upstairs avec Jim, Adrian et un autre pianiste.  Les gens commençaient tous à être très nerveux à cause de ce nouveau virus, et le pianiste a décidé qu’il n’était pas à l’aise pour jouer dans un club plein à craquer, alors Lex a fini par m’appeler pour le remplacer.  C’était la première fois que nous jouions dans cette formation, avec ces membres du groupe, et l’alchimie était fantastique.  Nous avons passé une soirée incroyable !  

Après cela, pendant la période suivante de confinements et de restrictions diverses, nous nous sommes réunis tous les quatre pour jouer autant que possible.  Nous avons joué dans cours arrières des maisons, et plus tard dans nos maisons (quand c’était autorisé).  Comme il n’y avait pas de concerts et que l’enseignement était limité, nous avions soudain tout le temps que nous voulions pour jouer et explorer la musique.  Ce fut très libérateur !  J’ai l’impression que nous avons vraiment développé un son de groupe.

Donc, pour résumer, ce n’est pas comme si j’avais décidé d’embaucher  les musiciens du Code Quartet, sans Christine.  Nous nous sommes réunis d’une manière beaucoup plus organique, simplement par amour de jouer ensemble. Ils sont le choix évident de ceux que je veux voir jouer ma musique.

PAN M 360 :  Vous avez fondé une “famille de jazz” avec le bassiste Adrian Vedady. Des parents jazzmen avec des enfants, une compréhension mutuelle idéale… Cela semble être l’entente parfaite ! N’est-ce pas ?

Kate Wyatt : Je dois dire que c’est plutôt génial !  Nous aimons jouer ensemble, et nous avons tellement de choses en commun.  Toutes nos expériences de vie partagées renforcent probablement aussi notre connexion musicale.

PAN M 360 : Êtes-vous également impliquée dans d’autres genres musicaux ?

Kate Wyatt : J’ai joué d’autres musiques dans le passé, mais pour l’instant je me concentre sur le jazz.

PAN M 360 : Enseignez-vous également ? Qu’est-ce que vous étudiez en fait ?

Kate Wyatt : Oui, je fais beaucoup d’enseignement !  Je travaille au Marianopolis College, et j’ai de nombreux étudiants privés.  L’été, j’enseigne dans plusieurs camps de jazz différents.

PAN M 360 : A propos de vos prochains projets ? J’espère que nous écouterons beaucoup plus de votre propre musique !

Kate Wyatt : Merci !  En fait, j’ai reçu une bourse du Conseil des Arts du Canada pour écrire et enregistrer un nouvel album de ma musique avec le quartet.  Nous avons enregistré en juillet à la Boutique de Son avec George Doxas, et nous sommes en train de faire le mixage et le matriçage, et de terminer le travail artistique et tout ça.  Je prévois de le sortir au printemps.  L’album s’intitulera Artifact.

Dans le contexte de l’OFF Festival de Jazz de Montréal, le quartette de la pianiste Kate Wyatt se produit ce dimanche 3 octobre chez Upstairs

Grand gagnant du Prix Polaris 2021, Roland Pemberton, alias Cadence Weapon dans l’univers hip-hop, crée des hymnes subversifs depuis 2005. Edmontonien de naissance, d’origine modeste, Roland a fait ses débuts de rappeur à treize ans. Il a entamé des études en journalisme, mais les a interrompues pour se consacrer à la musique. Il continue toutefois d’écrire pour des publications comme Hazlit.

Cadence s’est taillé une place de choix dans le rap. À l’aide de son flow fluide et incisif ainsi que de ses beats expérimentaux, il a influé sur une génération d’auditeurs. Parallel World, son album le plus récent, est en lice pour le prix Polaris. Il s’agit de son œuvre la plus politisée, il y aborde les questions de l’embourgeoisement, du racisme systémique, des inégalités et de la surveillance technologique.

PAN M 360 : J’aime tes albums parce que ton hip-hop est direct et accrocheur, mais aussi parce que tes textes sont profonds, je me dis « Merde, il y a tellement de substance thématique là-dedans ». Tu possèdes une culture littéraire, tu es un poète et un journaliste. On peut dire que tu fais du rap songé?

Roland Pemberton : (rires) Je suis content que tu aies relevé ça, car j’aime que me musique comporte différentes facettes. Je voulais qu’on aime mes pièces en surface, comme si je me produisais dans une boutique de vêtements rétro, par exemple, et que tu te disais « Ah, c’est cool ». Puis, si tu t’attardes aux paroles, je veux qu’il y ait plusieurs couches, que ce soit plus profond. Ça revêt beaucoup d’importance pour moi, je veux que ma musique ait beaucoup de profondeur. C’est ce qui donne à la musique sa longévité, selon moi. Je construis mes albums comme une œuvre littéraire, en fait. Je veux que les auditeurs y reviennent, dix ans plus tard, et que ça leur plaise encore.

PAN M 360 : L’embourgeoisement, la surveillance technologique et le racisme systémique ont été mentionnés auparavant, dans ta musique. Sur Parallel World, cependant, tu abordes ces thèmes plus carrément. C’est vraiment ton album le plus politisé. Est-ce que c’était prévu au départ?

Roland Pemberton : Avant de faire ce disque, je n’avais même pas prévu créer quoi que ce soit. Je n’avais pas de concept précis en tête. Pendant la pandémie, j’ai lu beaucoup de livres, j’ai fait des recherches et j’ai songé aux manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd, l’été dernier. Notre société a connu un bouleversement qui m’a secoué, je me suis dit que j’avais toujours fait différents liens entre les institutions, que j’avais toujours voulu creuser davantage, me renseigner davantage sur tout ça. La pandémie a joué le rôle d’une bougie d’allumage. Je me suis rendu compte qu’il était urgent de créer un truc captant cet immédiat. J’ai toujours traité ces sujets de manière assez subversive. Des mentions ici et là, dans des textes. Cette fois-ci, je voulais créer un album concept sur ces questions.

PAN M 360 : L’affaire George Floyd a suscité des réactions internationales, à juste titre, mais tellement d’autres événements sont passés sous silence.

Roland Pemberton : Tout à fait. Ce qui m’a le plus frappé dans ma réaction à l’affaire George Floyd, c’est que pour la première fois de ma vie, un événement a incité les gens à d’adresser à moi. Mes amis blancs, par exemple, m’ont dit « Nous sommes tellement désolés ». J’ai constaté que ça ne se limitait pas aux discussions familiales, qu’on n’était pas dans le « Bon, encore une autre histoire ». Ça transcende les barrières de couleur de l’épiderme. J’ai toujours réfléchi aux micro-agressions et au racisme systémique que je vis au quotidien. Or, ça m’a vraiment étonné qu’on reconnaisse ces problèmes à la télé et à grande échelle. Je n’avais jamais vu ça. Ça m’a donné l’élan dont j’avais besoin, j’ai décidé d’y aller à fond.

PAN M 360 : Ç’a été un élément déclencheur, pour toi?

Roland Pemberton : Oui, car il y a eu toutes sortes de mouvements de révolte, au cours des dernières années, #metoo en est l’exemple parfait. Il y a tellement d’inégalités. Mais il se passe quelque chose. On assiste au démantèlement du racisme, du sexisme et des problèmes connexes, d’une manière plus nuancée qu’auparavant.

PAN M 360 : Il y avait des manifestations toutes les semaines à Montréal. Je tiens pour acquis qu’il y en avait aussi à Toronto? Y as-tu participé ou as-tu plutôt joué le rôle d’observateur?

Roland Pemberton : Je n’avais pas la force de regarder la vidéo, d’assister à répétition à l’exécution d’un Noir. J’ai trouvé ça difficile et, compte tenu de la pandémie, ces rassemblements suscitaient beaucoup de craintes chez moi. Je n’étais pas tellement sur place, aux manifs. Ce qui s’est produit, c’est que je me suis rendu compte que mon rôle pouvait être celui d’un artiste. Je donc mis l’accent sur le sociofinancement et le soutien d’initiatives populaires. J’ai écrit quelques billets à propos de Little Jamaica, ici à Toronto. L’un deux est devenu viral, celui qui s’intitule « The Tale of Two Torontos », où je compare la campagne GoFundMe du gars d’Adamson BBQ (NDLR : Restaurateur torontois qui refusait de fermer sa salle à manger) avec celle du soutien aux entreprises appartenant à des Noirs. J’ai partagé leur GoFundMe et ç’a généré des milliers de dollars de dons. Bizarrement, c’est devenu un moment décisif dans la création de l’album; je me suis « Wow, j’ai vraiment plus de pouvoir que je ne l’aurais cru! » (rires).

PAN M 360 : Tu as constaté que ta voix portait.

Roland Pemberton : En effet. Je ne me servais de Twitter que pour les blagues, je ne voyais vraiment pas ça comme un outil d’organisation communautaire.

PAN M 360 : J’ai vu le documentaire de Questlove, Summer of Soul, récemment. Il y est notamment question de tous ces artistes, comme Sly and the Family Stone et The 5th Dimension, dont la musique portait un message. Je me suis demandé ce qu’ils auraient pu faire avec Twitter, à l’époque.

Roland Pemberton : (rires) Absolument! C’est drôle, parce qu’ils avaient participé à cet incroyable festival, à Harlem, et que leur message a traversé le temps d’une autre manière. Je pense tout de même qu’il y avait quelque chose d’instantané là-dedans. C’est le beau côté de la pensée de groupe ou du sociofinancement, ça donne du pouvoir aux gens.

PAN M 360 : Et l’un des albums de Sly s’intitule There’s a Riot Goin’ On. La musique est assez mollo, mais le groupe prônait manifestement une idée politique.

Roland Pemberton : J’adore ce disque, je m’en suis inspiré pour Parallel World. C’est l’un des albums que j’ai étudiés d’un angle sociopolitique, parmi les grandes œuvres découlant de bouleversements. La musique est très accrocheuse, parfois suave, mais si on s’attarde aux textes on constate qu’ils traitent de thèmes très sombres. J’aime ce côté subversif.

PAN M 360 : On Me est l’une de mes pièces préférées sur Parallel World. Son propos est terrifiant, toutefois : la surveillance technologique est désormais normale. Après ma deuxième écoute, j’avais peur de me servir de mon téléphone.

Roland Pemberton: (rires) C’est vraiment rigolo, désolé! Je commence tout juste à me rendre compte de la nature insidieuse de cette surveillance. Dorénavant, on donne à nos amis accès au truc « Trouve mon iPhone » et ils peuvent savoir où et avec qui on est. Donc, je me dis que ça dépasse les bornes. Ça démontre que nos téléphones sont avant tout des appareils de repérage.

PAN M 360 : Tu as déjà déclaré que tes albums, dont celui-ci, sont créés comme des livres. De fait, tu es en train d’écrire un livre intitulé Bedroom Rapper. Où en es-tu dans ce projet?

Roland Pemberton : J’en achève la rédaction. C’est chronologique, comme des mémoires, mais ça comprend aussi des digressions et des essais sur d’autres sujets. Il y a un chapitre complet sur le DJ-ing. Puis un autre sur la façon dont la musique trap a conquis le monde. Enfin, j’énonce mon opinion là-dessus. Je parle aussi du Canada, de ce que j’appelle « le mythe du Canada », en fait. Je déconstruis les clichés et les stéréotypes qui s’y rapportent, je m’interroge sur leur origine et sur l’effet qu’ils ont eu sur ma vie et ma carrière. Beaucoup de trucs auxquels on peut s’attendre de ma part, et d’autres moins.

PAN M 360 : Ghost est également l’une de mes chansons préférées, sur Parallel World. Probablement parce que j’ai vu et entendu Backxwash en concert pour la première fois. Cette pièce est si sombre. Comment s’est passée votre collaboration?

Roland Pemberton: Ça l’a allumée. J’adore l’album qui lui a valu le prix Polaris. Ça m’emballe tellement d’entendre du rap inusité qui provient du Canada. Il suffit que ce soit un peu différent. Je suis ravi de son succès. Après avoir écouté son album, l’une de mes premières idées fut d’inviter Backxwash à faire une chanson. Ghost évoque la mémoire culturelle de l’Afrique, sur fond de trap qui défonce. Je porte la mémoire de mes ancêtres, elle me lie à ma terre originelle. J’essaie de m’inspirer de ça, je veux en être fier et songer à l’esprit de mes ancêtres.

PAN M 360 : Est-ce que tes prestations scéniques ont changé, au fil des ans? Lorsque je t’avais vu, il y avait un DJ et toi qui rappait. Roland Pemberton : PourPOP Montréal, j’ai des musiciens. La première moitié sera électronique, je m’occuperai des pistes. Ensuite, le groupe sera sur scène. Ça créera des ambiances différentes, c’est sûr.

Cadence Weapon sera à POP Montréal le vendredi 24 septembre à 20 h, à L’Entrepôt 77 avec Nora Toutain (15 h 30), MAGELLA (16 h 30), Waahli (17 h 40) et Leila Lanova (18 h 50).

André Hamel imagine de la musique contemporaine depuis les années 80. Il est parmi les créateurs tenaces de cette avant-garde ayant marqué notre paysage sonore depuis la Révolution tranquille. La Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) en dresse enfin un portrait complet et rétrospectif, soit dans le contexte d’un programme présenté ce dimanche après-midi, 26 septembre, à la salle Pierre-Mercure du Centre Pierre-Péladeau.

Adolescent, André Hamel était un Québécois de son temps : il jouait de la guitare et rêvait de devenir chansonnier. Ses rêves se sont ensuite électrifiés, une carrière rock fut envisagée. Puis, au terme de quelques années sur le marché du travail, il entreprit des études sérieuses. Il fut étudiant en composition avec nul autre que Serge Garant, compositeur phare de la musique contemporaine québécoise et leader de la SMCQ pendant de nombreuses années. Les rêves d’André Hamel devinrent alors plus complexes. 

Quatre décennies plus tard, il enseigne au Cégep Marie-Victorin et poursuit sans relâche sa démarche créatrice, toutes ces années de travail ont visiblement porté fruit. PAN M 360 l’invite ici à commenter ce programme étoffé qui lui est consacré par la SMCQ, renforcée par le quatuor de saxophones Quasar et les percussionnistes de l’ensemble Sixtrum.

PAN M 360 : N’est-ce pas un événement rarissime, c’est-à-dire entièrement conçu autour de ton œuvre?

André Hamel : Oui! J’ai déjà eu droit à un demi-concert à la Chapelle historique-du Bon-Pasteur il y a quelques années, l’Ensemble Halogène avait joué ma Trilogie du Presto, pour percussions, violoncelle et piano. 

PAN M 360 : Et là nous sommes en 2021, la SMCQ se consacre à André Hamel pour un programme complet.

André Hamel : Oui, c’est tout un honneur d’obtenir un tel programme à la SMCQ. 

PAN M 360 : Parle-nous des œuvres, on peut y voir une trajectoire. On commence par Pièce pour violon et piano.

André Hamel : C’est une œuvre de jeunesse pour violon et piano, qui date de 1984. J’ai la chance d’avoir ma fille Anne-Claude Hamel-Beauchamp pour interprète au violon, qui vient de terminer sa maîtrise en violon au Conservatoire. Âgée de 3 ans, elle avait assisté avec moi à la répétition de ma pièce In Auditorium, et le lendemain elle jouait au chef d’orchestre à la garderie! Elle jouera donc mon œuvre de jeunesse avec la pianiste Louise-Andrée Baril, ce qui n’est pas rien. Une bonne équipe! À l’époque, c’était une façon de me positionner face à mon professeur de l’époque, Serge Garant, un homme finalement très ouvert et non le structuraliste rigide que certains décrivaient. Fondamentale, quinte, fondamentale à la main gauche et je me promenais un peu n’importe où à la main droite. C’était une façon un peu puérile, je l’avoue, d’affronter mon professeur qui, finalement avait été très cool avec moi. Je fus parmi les derniers étudiants de Garant. J’avais commencé l’université sur le tard, soit à 26 ans, il est décédé prématuréement avant la fin de mes études et j’avais complété ma maîtrise avec Michel Longtin.

PAN M 360 : In Auditorium est la seconde pièce au programme. Qu’en dire?

André Hamel : Elle fut présentée en 1998. À l’origine, c’était une commande de Radio-Canada à Michel Longtin qui s’était désisté pour un programme sous la bannière OSMCQ, soit une collaboration entre l’OSM et la SMCQ. Cette année-là, l’OSM offrait des répétitions sans les cordes, j’avais donc accepté la commande et j’avais composé pour l’OSM sans cordes – vents, percussions, piano, harpe, etc. Cette œuvre avait finalement gagné un prix OPUS pour la saison 97-98. In Auditorium est partiellement spatialisée : sur la scène, on a le piano, la harpe, les vents graves, alors que les vents aigus se trouvent sur les côtés de la salle. Au balcon, on a les cors et les trompettes. 

PAN M 360 : Quelles sont selon toi les vertus de la spatialisation?

André Hamel : Lorsque les musiciens sont spatialisés, il se produit une sorte d’immersion. On ne reçoit pas la musique de manière frontale, on baigne dans le son, le compositeur a l’occasion de créer un authentique paysage sonore. Dans une telle œuvre, les éléments ont une certaine autonomie les uns par rapport aux autres, ça peut être tonal pour certains éléments et atonal pour d’autres, par exemple. Ainsi les éléments de l’œuvre se détachent les uns par rapport aux autres et sont dispersés dans l’espace. On peut ainsi créer un paysage sonore organisé. C’est ce qui m’intéresse là-dedans, c’est comme si on essayait de discerner les bruits de la forêt, à différentes distances. On comprendra par cette image qu’une œuvre spatialisée n’est ni unitaire ni frontale. J’aime faire éclater tout ça et créer quelque chose de très intéressant sur le plan de la perception.Par exemple, je peux même y insérer des citations pour ce que ça provoque chez l’auditeur; ce qui m’intéresse, en fait, c’est l’affect que la citation produit et non la citation en tant que telle. En somme, la spatialisation est pour moi une source de grande motivation. 

PAN M 360 : Passons à l’œuvre Intérieur Nuit.

André Hamel : En 2006, j’avais composé de la musique électroacoustique pour une vidéo-danse de Guylaine Savoie. Elle fut une membre fondatrice de Brouhaha, elle a dansé pour Carbone 14, elle eut une carrière un peu marginale. À l’époque, sa chorégraphie avait été conçue pour une vidéo, avec pour trame dramatique l’impression que quelqu’un avait pénétré dans l’appartement de la protagoniste. J’avais alors créé tout l’environnement sonore en électroacoustique de cette vidéo, c’est une autre facette de mon travail que je voulais montrer.

PAN M 360 : Et voilà Brumes matinales et textures urbaines.

André Hamel : En 2007, j’avais composé cette œuvre pour Quazar, soit une pièce pour quatuor de saxophones avec traitement en temps réel. Cette œuvre a d’ailleurs été la plus jouée de mon répertoire. Il faut dire que je suis en train de poursuivre un cycle de 9 œuvres pour instruments et traitement en temps réel, six pièces ont déjà été composées, dont celle-ci. Et… un programme d’André Hamel sans Quasar, c’est comme un petit déjeuner sans jus d’orange (rires). 

PAN M 360 : On conclut par L’être et la réminiscence.


André Hamel : Cette cinquième œuvre au programme fut créée en 2017 par le Nouvel Ensemble Moderne, c’est une œuvre spatialisée sans chef… ou presque. Ça marche tout seul avec des consignes sonores. Les musiciens sont parfois visibles, parfois cachés. Quand c’est spatialisé et que le chef est au centre, on perd la magie lorsqu’il distribue les consignes, l’effet de surprise n’est pas là. Les choses se passent mieux lorsque les musiciens se coordonnent à partir de ce qu’ils entendent. Dans ce contexte, je veux les choses détachées les unes des autres et ça ne requiert pas l’archiprécision d’une partition normale. Ça permet de conserver la magie et l’effet de surprise. Quand c’est ainsi spatialisé, les gens finissent par s’habituer à écouter le tout sans toujours se retourner. Le concert sera d’ailleurs enregistré pour qu’on l’entende en réalité virtuelle, avec un casque de VR. 

Image : Geneviève Bigué

In auditorium — Portrait d’André Hamel, programme de la SMCQ présenté dimanche 26 septembre, 15h, Salle Pierre-Mercure

L’autrice-compositrice-interprète Ada Lea, de son vrai nom Alexandra Levy, nous aspire dans son plexus, où sévit un puissant tourbillon émotionnel. Voilà ce dont il est question dans son deuxième album, one hand on the steering wheel the other sewing a garden.

La Montréalaise a travaillé d’arrache-pied pendant deux ans sur cet enregistrement lancé ce 24 septembre. En plus d’avoir passé près d’un mois à Los Angeles au côté du réalisateur Marshall Vore, elle s’est consacrée elle-même à l’enregistrement des voix de tout son album.

La douceur de sa voix et l’introspection sincère de ses texte font de cet album un excellent cru de pop indie.

PAN M 360 a pu en discuter avec la principale intéressée, qui lance son album dans le contexte de Pop Montréal.

PAN M 360 : Quelles sont les différences dans l’inspiration entre ton premier album et ton deuxième?

Alexandra : Pour le premier album, mes influences étaient beaucoup plus mélangées. Ce sont des artistes provenant du monde de la musique, de la poésie et de l’écrit tandis que pour le deuxième album je voulais raconter mes propres histoires. C’est dans cette optique que j’ai essayé de mon mieux de développer mon écriture, soit en suivant des cours d’écriture pour explorer un peu plus en profondeur le fond de ma pensée. Je souhaitais être capable de mieux exposer une idée. J’étais curieuse d’employer différentes techniques d’écriture avec le premier album, mais je ne m’y connaissais pas assez. The party est la première chanson où j’ai pu ressentir cette magie en racontant une histoire. Je voulais créer plus de matériel qui offrirait à l’auditeur des images puissantes du récit que je conte.

PAN M 360 : Tu dis t’inspirer d’auteurs. Pourrais-tu me dire le ou lesquels plus précisément?

Alexandra : L’année où j’ai écrit la plupart des chansons, je n’ai pas vraiment lu. J’ai lu mon premier livre d’Anne Carson, Autobiography of Red, vers la fin de l’écriture de l’album et c’est à ce moment que j’en suis devenue obsédée.

PAN M 360 : Est-ce que ça te prend beaucoup de temps pour créer un album?

Alexandra : J’ai écrit 3 ou 4 chansons avant de rester quelque temps dans une résidence artistique à Banff où j’ai pu écrire et m’amuser avec des textes déjà avancés, mais ils n’étaient pas achevés. Je voulais créer des extraits avec ceux-ci. J’ai écrit la première chanson, soit my love 4 u is real, en janvier 2018. Donc, de janvier 2018 à janvier 2020, c’est la période où j’ai tout composé, mais j’ai surtout écrit la plupart de mes chansons à Banff. J’avais une grande quantité de fragments de textes ou des idées qui manquaient de réflexion. En enregistrant des extraits, j’ai pu concrétiser certaines de mes idées avant de rencontrer Marshall.

PAN M 360 : Tu es arrivée à Los Angeles avec ton lot d’extraits afin d’enregistrer ton album. Est-ce que les démos ressemblent aux versions finales de chacune de tes chansons?

Alexandra : Il y a certaines chansons, comme Can’t stop me from dying, qui ne se ressemblent pas. Ce serait vraiment plaisant de montrer les extraits originaux, malgré le fait qu’elles sont un peu gênantes, mais c’est aussi intéressant de voir l’évolution d’une chanson. Sinon, partner et hurt ont beaucoup changé. Hurt a été retravaillé sur l’instrumental, contrairement à partner qui a changé de forme. Le refrain n’était que le dernier couplet de la chanson, mais Marshall aimait bien le texte et il était persuadé qu’il fallait que cet extrait revienne plus d’une fois. Avec mon petit morceau de chanson, il a tenté de produire une version de ce que pourrait devenir la chanson et j’ai vraiment aimé. Après avoir regardé le documentaire de Taylor Swift la soirée précédente, j’étais vraiment impressionnée par le fait qu’elle forme ses idées avec beaucoup de mots rapidement. Avant l’enregistrement avec Marshall le lendemain, j’ai écrit la nouvelle partie de partner qui est aujourd’hui le pont. Ensuite, je suis arrivée chez Marshall et je l’ai convaincu de mettre le pont.

PAN M 360 : Donc ton album s’est construit en grande majorité avec Marshall?

Alexandra : En fait, quand je suis revenue à Montréal, je voulais réenregistrer ma voix sur la majorité des chansons. Au début, je pensais que c’était une bonne idée de le faire toute seule puisque je n’aimais pas la pression d’une équipe et l’atmosphère dans laquelle j’ai travaillé ma voix. J’avais décidé, avant même de me rendre à Los Angeles, que ma priorité était d’enregistrer la batterie, les claviers et les guitares. Je ne me souciais pas de la basse. Il m’était facile d’avoir accès à une basse à Montréal. Il y a certaines chansons dont on a gardé les enregistrements originaux. J’ai donc pris l’année pour enregistrer de meilleures versions de ma voix.

PAN M 360 : Si on comprend bien, toutes les voix ou presque ont été enregistrées à Montréal?

Alexandra : J’ai loué un chalet dans les bois, à 3 heures de Montréal. J’ai habité dans ce lieu pendant un an, ce qui m’a permis de finir mon album. En fait, j’avais loué le chalet pour un mois afin de terminer l’album et après deux semaines j’ai demandé au propriétaire s’il était possible que je reste plus longtemps. Malheureusement, il y avait déjà quelqu’un qui voulait venir, mais si je restais pour l’année il m’offrait l’endroit. D’abord, je ne voulais vraiment pas rester pour l’année, mais j’ai cédé et c’était la meilleure décision parce que j’ai vraiment aimé ce temps passé au chalet. Or, je ne pense pas que c’était une très bonne idée de m’enregistrer seule parce que c’est très exigeant.

PAN M 360 : Tu as voulu reproduire, en quelque sorte, ton expérience à Banff, c’est-à-dire t’isoler dans un endroit afin de travailler sur ton album.

Alexandra : Oui oui exactement!

PAN M 360 : On retrouve sur tes deux albums un arrière-goût du rock et du groove des années 70. As-tu beaucoup été influencée par cette décennie?

Alexandra : L’album que j’ai beaucoup écouté est Tapestry de Carole King, mais je n’écoute pas spécifiquement de la musique des années 70. Sinon, il y a l’album Blue de Joni Mitchell qui a sorti la même année (1971) et le premier album de Léonard Cohen en 1967 qui sont parmi ceux que j’ai grandement écoutés. Aussi, je m’inspire d’artistes qui font de la musique complètement différente de la mienne.

PAN M 360 : La trame sonore and my newness spoke to your newness and it was a thing of endless est un mélange de sons lo-fi et hi-fi où la guitare est mise de l’avant. Pourquoi as-tu décidé de mettre une musique sans paroles ?

Alexandra : Quand j’ai terminé l’album, j’avais le sentiment qu’il manquait un élément pour que le tout soit harmonieux. Mes oreilles voulaient une pause en écoutant les chansons l’une après l’autre et je l’ai mise au plein centre pour cette raison.

PAN M 360 : Était-ce prévu depuis le début?

Alexandra : En commençant le travail d’écriture, je voulais une chanson instrumentale ou un collage. Initialement, j’avais choisi une autre pièce instrumentale, mais plus je me rapprochais de la fin de la création de l’album, plus je réalisais que la chanson ne me convenait pas, que ce n’était pas la bonne. J’ai finalement compris que c’était elle qui allait le mieux avec ce que je recherchais. Au départ, ce n’était même pas une option de l’ajouter sur l’album, même si c’est elle que j’aimais le plus, car je souhaitais l’avoir pour mon prochain album. J’avais déjà commencé à écrire des paroles qui accompagneraient la trame sonore. Après mûre réflexion, puisqu’il n’y a pas de règles à suivre dans le monde de la musique, j’ai décidé de l’inclure. Personne ne me dira que je n’avais pas le droit de faire une version instrumentale et une version accompagnée de voix sur des albums différents. Je craignais de le faire au tout début, mais cette peur s’est évaporée et j’ai osé prendre le risque.

PAN M 360 : Ton album physique comprendra une carte géographique des lieux à Montréal qui t’ont inspiré ces chansons. Comment cette idée t’est-elle venue?

Alexandra : J’ai rapidement compris que chaque chanson pouvait se positionner sur une carte. Quand je parlais de mes chansons à mes amis, je faisais référence à des endroits spécifiques et c’est à ce moment que l’idée est née. Ça pourrait être intéressant d’avoir une carte tout en écoutant mes chansons et de mieux faire comprendre à l’auditeur ce que je ressens à cet endroit. Ainsi, ceux qui écoutent ma musique auront mon point de vue, mais auront aussi leur point de vue puisque pour eux, ce même sentiment est lié à un autre endroit. Même si nos sentiments sont individuels, ils nous rassemblent parce que chacun comprend ce que l’autre ressent.

PAN M 360 : Tu as aussi voulu représenter le concept des saisons dans ton album. Quelle est la répartition de chacune des saisons?

Alexandra : Je n’ai pas mis les chansons dans un ordre logique qui suit le fil des saisons et c’est ce que je trouve intéressant puisqu’on peut vivre une gamme d’émotions disparates. Les chansons plus profondes et froides comme Damn, Partner et Hurt font partie de l’hiver par exemple.

PAN M 360 : À quoi peut-on s’attendre de ton spectacle à Pop Montréal?

Alexandra : Je serai sur scène avec d’excellents musiciens, ça va être la première fois que je monte sur scène depuis le début de la pandémie. Nous sommes vraiment excités de présenter ce que nous avons préparé. Le spectacle va surtout être consacré à mes nouvelles chansons et les chansons les plus populaires de l’album précédent, notamment the party, qui est ma chanson préférée de l’album, et woman here.

PAN M 360 : Que souhaites-tu faire dans l’avenir?

Alexandra : J’aimerais faire un album électro-pop dans un avenir proche. De plus, j’aimerais que mon projet avec mon amie fonctionne; nous avons ensemble un projet d’album, un film pourrait en découler. Les chansons permettront d’élaborer les scènes du film, elles feront aussi le pont entre les textes joués par un personnage et ce qu’il ressent vraiment tout au fond de lui. Elles permettront de mieux comprendre des sentiments qui ne s’expliquent pas de prime abord.

Ada Lea se produit à la Sala Rossa, 20h30, vendredi 24 septembre, dans le contexte de Pop Montréal

Souvent, il n’est pas difficile de savoir quoi dire. Le véritable défi est de trouver comment le dire. Pour Fernie, artiste émergent d’origine canado-brésilienne ayant grandi dans l’Ouest-de-l’Île de Montréal, il est certainement plus facile de s’exprimer à travers sa musique. À travers des sonorités chatoyantes et enveloppantes d’allégeance R&B-soul,  l’album Aurora  ouvre la porte aux vulnérabilités intimes d’un artiste pour qui la transparence est primordiale. 

Alors que beaucoup soulignent la ressemblance du projet à ceux d’artistes tels que Frank Ocean ou encore Daniel Caesar, Fernie précise que l’objectif d’Aurora n’est pas de s’inspirer deux musicalement, mais bien de perpétuer l’habitude de ne pas avoir peur à déverser son cœur, de se mettre à nu au service de l’art. Aurora est donc bien plus que les douces mélodies à la guitare et des voix de fausset  parfaitement exécutées, il incarne aussi une totale acceptation de soi. 

Fernie a rapidement compris que les gens ont l’habitude de porter un masque bien au-delà des mesures sanitaires, qu’il n’est pas toujours facile de se sentir accepté.e.s, surtout lorsqu’on est BIPOC [NDL : Black, Indigenious and People Of Colour], ou encore membre de la communauté LGBTQIA+. Alors qu’il n’est aisé pour personne d’ouvrir son cœur, Fernie choisit de le faire. Pour nous, pour lui, pour la musique. Et cela est une réussite sur toute la ligne. 

Aurora est son premier album. La matière fut présentée par Fernie le 24 et le 26 septembre dernier dans le cadre du festival POP Montréal, et Fernie chante de nouveau ce samedi 2 octobre, soit aux Retrouvailles d’Osheaga, 15h30, Scène de la montagne.

Voilà pourquoi  PAN M 360 s’est empressé de faire la rencontre de cet humain doux, sensible et surtout, talentueux. 

PAN M 360 : Ton tout premier album  sera disponible à partir du 24 septembre! Sur ce projet, tu parles de ton propre cheminement vers l’acceptation de soi, du besoin d’accepter le passé tel qu’il est et de surtout, la découverte d’une toute nouvelle version de toi-même. Qu’as-tu réalisé de toi -même ou de ton environnement depuis les dernières années ? 

Fernie:  Je crois que la chose qui m’a fait réfléchir le plus est l’importance de prendre soin de moi et de ma santé mentale. Durant la pandémie, j’ai pris la décision de mettre un peu mes projets musicaux sur pause pour prendre le temps de travailler sur moi, car je n’avais jamais le temps de le faire avant. J’ai aussi réalisé l’importance d’avoir un cercle tissé serré, que ce soit à travers la famille ou les ami.e.s, car ce sont eux qui te soutiennent et t’accompagnent au travers de ton cheminement. Je crois qu’il est important de s’entourer de gens qui n’hésitent pas à te critiquer ou qui t’encouragent à te dépasser… c’est grâce à eux que tu peux grandir afin de devenir la meilleure version de toi-même.

PAN M 360: Les journalistes prennent souvent le temps de préciser que tu es un artiste du ‘’West Island’’, et donc en provenance des arrondissements  anglophones de Montréal. Cela a-t-il influencé ta musique ? 

Fernie:  En fait, j’ai grandi à Lachine entouré de mes deux parents adoptifs. Ma mère est brésilienne et mon père est allemand. J’y suis né, mais puisque je fréquentais une école privée allemande située dans le West Island, nous avons déménagé là-bas assez rapidement. En ce qui concerne l’impact de ce quartier sur ma musique, je crois qu’il en a clairement  eu un, surtout symboliquement. Les gens de ce coin ont la réputation de ne se fier qu’aux apparences, et cela crée la pression aux gens de ne pas être fidèles à eux-mêmes. Donc, il était important de souligner cette tendance, de m’en dissocier et de travailler sur une version de moi-même plus transparente et honnête, car je crois que la Terre pourrait bien bénéficier de gens plus transparents et honnêtes. Donc oui, mon album touche à ce sujet à travers mes propres réflexions et expériences personnelles, ce qui, je l’espère, mènera à des dialogues et d’autres pistes de réflexions.

PAN M 360: Aurora est ton premier album, mais ce n’est pas ton premier projet musical : en 2015, tu as mis sur SoundCloud un EP intitulé The Acoustic EP. Pourquoi as-tu décidé de faire la transition d’un son acoustique vers une sonorité plutôt R&B ? 

Fernie: J’ai toujours été motivé à essayer de nouvelles choses, musicalement parlant. Mon premier EP était beaucoup dans le emo, alors que l’album Aurora s’inscrit davantage dans une sonorité soul. Au final, je crois que la transition de l’un à l’autre vient tout simplement de mon évolution personnelle… C’est lorsque j’ai rejoint les rangs d’un collectif artistique que j’ai réalisé que je voulais faire du R&B. Mais je suis très content d’avoir essayé les deux genres, car je pense que les deux peuvent apporter une perspective complètement différente l’une de l’autre. 

PAN M 360:  Je crois que tu as dit à de nombreuses reprises que tu admirais beaucoup la musique de Frank Ocean, ou encore celle de Daniel Caesar. Pourquoi ces deux artistes spécifiquement ?

Fernie:  Si je peux apporter une certaine précision, je ne cherche pas à être comme eux. Bien sûr que j’aime ce qu’ils font, mais je dirais plutôt que je partage leur vision en tant qu’artiste. Ces deux artistes composent de la musique tellement transparente et honnête… J’apprécie particulièrement l’écriture de Frank Ocean. Si tu prends le temps de comprendre ce qu’il dit, tu peux vraiment ressentir sa vulnérabilité, il n’hésite pas à dire comment il se sent et surtout, il n’hésite pas à se prononcer sur les choses qui lui tiennent à cœur. Et je crois que c’est tout cela qui a captivé l’attention du monde entier, et cela est tout simplement magnifique. Donc non, je ne cherche pas à faire ce qu’ils font, mais je peux certainement dire que je partage cette vision, cette mission de la musique.

PAN M 360:  Tu as brièvement effleuré le sujet,  tu fais  partie d’un collectif d’artistes nommé Kids from the Undergroud. Peux-tu nous en dire un peu plus ?  

Fernie: Kids from the Underground est un collectif d’artistes partageant la même vision, le même amour de la musique. En fait, nous sommes plus qu’une équipe, nous sommes une famille. Nous avons tous.tes une histoire unique et nous créons tous.tes des projets musicaux distincts… Cela fait déjà trois ans que nous travaillons au sein de ce collectif et nous sommes très content.e.s du travail que nous avons fait, des gens que nous avons touchés… Nous adorons travailler ensemble, je crois que c’est le destin qui nous a réunis. 

PAN M 360:  September est une magnifique chanson sur Aurora présentant la perspective d’une histoire d’amour partagée entre deux personnes du même sexe, échappant ainsi à l’hétéronormativité omniprésente dans  les chansons d’amour. Pourquoi cela est-il important pour toi d’amener une perspective queer à ta musique ?

Fernie: Je crois que September va plus loin que la perspective queer. Je voulais plutôt insister sur le caractère universel de l’amour. En fait, dans September, je chante du point-de-vue d’une personne non-genrée à un homme cis. Cependant, la chanson peut-être et doit être interprétée différemment, car tout le monde est différent! L’amour n’a pas de limites, cela va plus loin qu’une relation femme-homme ou encore homme -homme… La question de l’inclusivité est très importante pour moi, mais aussi la représentation des personnes de couleur, tout le monde!  

PAN M 360: Aurora est un projet très personnel. Était-ce difficile de mettre en premier plan ta vulnérabilité, tes craintes, toi au grand complet ? 

Fernie: Au début, ça l’était, mais à la fin de la fin, je me suis dit  » qu’est-ce que j’ai à perdre ? parce que je pense que cet album n’est pas un appel à la validation mais plus un  »laissez-moi faire ces chansons et laissez les gens du monde entier partager le même genre de vibrations que j’ai ». Je pense que si tu veux vraiment toucher le cœur de quelqu’un, tu dois tout donner de toi-même. J’ai parfois du mal à m’exprimer par les mots, mais la musique est toujours là pour permettre à ma vérité de sortir. 

Fernie se produisait la semaine dernière à Pop Montréal, le voilà invité surprise à Osheaga ce samedi 2 octobre, 15h30, Scène de la montagne


Inscrivez-vous à l'infolettre