Mille ouvrages mon cœur naît au monde au milieu d’un automne à la douceur estivale, alors que les musiciens regagnent les scènes après le long hiver sanitaire. Bien installée dans son repaire de conception-création-répétition, entourée d’instruments invitants, Salomé Leclerc a mis à profit ces mois hors salles et hors festivals. En résultent douze chansons qui attestent de sa maîtrise chansonnière toujours grandissante. Pan M 360 a discuté avec Salomé de la genèse de Mille ouvrages mon cœur.


Pan M 360 : Un peu plus de dix ans depuis la parution de Sous les arbres, déjà. Tu poursuis dans l’esthétique mise en place à l’époque, sauf que ton folk s’est graduellement complexifié. Il y a une constance dans ta poésie, qui demeure habitée par la rigueur et la noblesse des thèmes : l’autre et soi, soi et soi, soi et le reste du monde. Pas de références aux sujets en vogue.

Salomé Leclerc : C’est une approche plus axée sur l’émotion, c’est très relationnel. Je qualifierais mes textes d’intemporels, en fait. J’en dirais presque autant de la musique, de la sonorité des choses. De mes quatre albums, celui qui passera peut-être moins bien l’épreuve du temps est le deuxième, où il y a des synthés, plus de claviers. Le reste demeure assez texturé, « organique », avec la batterie et les percussions, les guitares. Il y a des effets de reverb, mais pas de chorus ou de phaser, qui sont très cools mais plutôt associés à certaines périodes. Et qui seront associés à cette période-ci, en fait; il y a beaucoup d’effets flanger et chorus ces jours-ci, ça revient tranquillement. Musicalement et pour les textes, donc, l’intemporel sied bien aux chansons que j’ai écrites pour cet album et pour Les choses extérieures. Des thématiques plus personnelles, qui viennent naturellement, sans artifices et éclaboussements de couleurs.

Pan M 360 : Tu écris tous tes textes. Félix Dyotte collabore au peaufinage?

Salomé Leclerc : Les paroles et musiques de Mille ouvrages mon cœur sont de moi, mais j’envoie les maquettes à Félix. C’est la deuxième fois que j’ai recours à ses services. Parfois, je ne lui envoie que les textes à des fins de révision et – un peu – d’approbation. Félix est mon auteur préféré de cette génération-ci. Il a écrit l’album d’Évelyne Brochu, il a collaboré avec Pierre Lapointe. C’est quelqu’un qui s’adapte bien, qui est à l’écoute. Ce que je réussis à faire, avec lui, c’est de retourner à mes premiers jets. Le peaufinage est parfois utile en ce qu’il ramène un peu de flou. Mais Félix est là pour garder l’essence de la chanson.

Pan M 360 : Mille ouvrages mon cœur s’ouvre en voix-guitare avec Anyway, mais on passe vite en mode hypertexturé, avec des cordes percussives, des percussions inusitées, des chœurs (qui sont des échantillons de ta propre voix), des sons de bassons ou autres instruments électronisés, du piano « libre ». On s’est trouvé a été harmonisée de façon audacieuse, les sons se tiennent tout en étant indépendants les uns des autres. La guitare me rappelle certaines pièces de Marc Ribot, entre autres. C’est bon, ça garde l’auditeur en alerte.

Salomé Leclerc : Dans le pont d’Anyway il y a deux basses distorsionnées, jouées à la même partition à l’octave, dont une avec beaucoup d’effets disto et overdrive. J’ai aussi utilisé une grosse caisse de fanfare et le tom basse qu’on voit là… C’est ici (NDLR : Dans le local de répétition de Salomé) que tout ça a pris vie! Il y a aussi des voix dans Anyway, du xylophone, des guitares un peu dans le tapis. C’est beaucoup dans le traitement que ça se passe.

Pan M 360 : Je vais réécouter la pièce en tentant d’identifier mon « basson électronique »! Ivan Doroschuk et Men Without Hats chantaient Folk of the 80’s en 1984. On peut dire que tu chantes le folk dans années 2020, puisque tu actualises bellement le genre. Les trois dernières pièces de ton album précédent, Les choses extérieures, tendaient vers le folk expérimental. Tu y passes carrément ici, sur plusieurs pièces. Les structures s’éloignent du folk dit « conventionnel » et flirtent parfois avec l’électroacoustique.

Salomé Leclerc : Ça se peut qu’il y ait un lien. J’interprète Mille ouvrages mon cœur comme une continuité. Avec Les choses extérieures, il y a un travail… intérieur qui a été fait, un travail musical aussi. Je tenais beaucoup à tenir le flambeau longtemps toute seule : j’ai réalisé l’album, je l’ai chanté, j’ai joué de tous les instruments, sauf les cordes. Et la voix d’Antoine Corriveau à un endroit! Il y a des portes qui ont commencé à s’ouvrir avec Les choses extérieures, et j’en profite ici. La volonté d’être en avant comme interprète, puis celle de conserver les chansons dans un état le plus naturel possible. C’est ici, dans mon local, que j’ai pensé aux arrangements et que j’ai enregistré la plupart de ceux-ci. J’ai écrit les chansons chez moi, plus vite que d’habitude. Je les ai laissées dormir pendant un été complet, puis je les ai récupérées l’automne dernier pour les arranger. C’était une recherche très instinctive. Je branchais un micro, je le mettais là, je jouais de la batterie. Et j’enregistrais, sans trop de technique ni de connaissances de prise de son, mais c’est ce qui a donné la texture et la couleur des chansons. Les chansons sont nées dans cette enveloppe, c’est ce que j’ai voulu conserver jusqu’à la fin. Il y a eu une ouverture à l’expérimentation, surtout dans la manière. Les contraintes techniques et de connaissances m’aident à trouver des façons plus singulières de faire sonner les choses.

Pan M 360 : Louis-Jean Cormier et toi avez coréalisé Mille ouvrages mon cœur. Ç’a dû être réciproquement stimulant.

Salomé Leclerc : J’avais les chansons, je commençais à penser au travail des arrangements. J’avais encore des chansons guitare-voix que je voulais garder comme ça. J’aimerais, un jour, faire un album guitare acoustique-voix et je me demandais si ce serait celui-ci. Je continuais à écouter les chansons, je les travaillais, les rejouais, puis je les ai enregistrées en version maquette. J’avais besoin d’un avis extérieur, de quelqu’un qui avait du recul. J’ai croisé Louis-Jean, son studio est juste à côté. Je lui ai parlé de tout ça, il m’a dit « Envoie-moi tes tounes, je vais les écouter ». Il m’a fait ses commentaires et j’ai senti que c’était vraiment bénéfique, ça me motivait. J’avais l’impression que ça lui tentait aussi de travailler sur l’album. Ç’a été simple, on a pris deux ou trois semaines à son studio. J’ai pris mes maquettes, on les a écoutées et on a fait du ménage, on a récupéré ce qui était récupérable. Grâce à lui, il y a plein de pistes très brutes qui ont tenu la route, on les a retravaillées et synchronisées. Je ne répète pas mes partitions, je ne suis pas sur le « clic », je joue et j’enregistre! On a gardé le plus de trucs possible, on a refait quelques pistes de batterie, de guitare, de piano, de basse, quelques voix, un Moog ou deux. Louis-Jean a fait quelques overdubs de guitare. Sinon, la base est la même, le piano qu’on entend est celui qu’on voit ici, qui est tout faux, honky tonk, mais c’est ce que ça prenait.

J’allais oublier les cordes et les cuivres qu’on a enregistrés à l’église de La Visitation, dans le quartier Ahuntsic. C’était un moment magnifique. Louis-Jean avait ça en tête depuis longtemps, il a apporté un petit « kit » mobile. On a passé une journée complète là, une séance d’enregistrement pour les cuivres, une autre pour les cordes. La réverbération était capotée! Donc, c’est un album qui s’est fait en petite équipe; je me suis donné le temps, j’en avais beaucoup à cause de la pandémie. Ç’a été fait dans le plaisir de se revoir, quand on a pu retourner en studio. On discutait beaucoup avant les séances d’enregistrement, pour affûter nos pensées, garder confiance. Pour Les choses extérieures, Antoine Corriveau était là comme directeur artistique, moins dans la bulle de création. Cette fois-ci, c’était un échange instantané : doute, questionnement, réponse, puis on passe à autre chose.

 Pan M 360 : Des concerts sont planifiés?

Salomé Leclerc : Un premier le 19 novembre (NDLR : Au Théâtre du Marais à Val-Morin), puis quelques-uns d’ici la fin de l’année et la suite de la tournée à l’hiver 2022. Et j’irai peut-être faire de la promo en France sous peu, si la situation me le permet.

Pan M 360 : Merci Salomé et bravo pour Mille ouvrages mon cœur!

(Photo : Camille Gladu-Drouin)


Nous voilà 30 ans plus tard, trois décennies après nos premières conversations avec le compositeur, pédagogue et directeur artistique Robert Normandeau. Et 17 festivals Akousma plus tard.

L’interviewé de PAN M 360 est issu de la deuxième génération de la communauté électroacoustique, ayant succédé à la première frange montréalaise des Micheline Coulombe Saint-Marcoux, Marcelle Deschênes, Gisèle Ricard, Yves Daoust, Philippe Ménard, Francis Dhomont (rentré en France depuis 2004).

Au tournant des années 90, la communauté électroacoustique québécoise se scindait en deux tendances, l’une encline à l’art multimédia et l’autre fidèle aux vertus de la diffusion acousmatique, c’est-à-dire sans l’image. 

Rien à voir, telle était l’approche du premier festival Akousma, fondé par Robert Normandeau, Jean-François Denis et Gilles Gobeil. L’autre tendance lança le festival Élektra, fondé et dirigé par le compositeur Alain Thibault.

Longtemps perçu comme l’antre des purs et durs de l’électroacoustique, Akousma demeura un événement confidentiel pour finalement remporter l’épreuve du temps sous la gouverne artistique du compositeur Louis Dufort. En témoignent les salles pleines du 17e Akousma et l’équilibre atteint entre la poursuite d’une tradition et la porte ouverte aux tendances les plus vivifiantes de l’électro fondamentale. Voilà une des innombrables preuves qu’une bonne piste de création peut mettre beaucoup de temps à être balisée.

En cette dernière soirée Akousma, cette fois consacrée aux pionniers de la profession pour célébrer un 30e anniversaire, il appartient à Robert Normandeau de faire le point sur sa pratique artistique, dont une œuvre récente est présentée à l’Usine C ce vendredi 15 octobre.

PAN M 360 : Satisfait des réalisations et du rayonnement du festival dont tu es un des instigateurs et le tout premier directeur artistique?

Robert Normandeau : Trente ans de production de concerts, c’est beaucoup de souvenirs, beaucoup de rencontres et plein de belles et durables amitiés un peu partout dans le monde. Nous avions créé Réseaux des arts médiatiques (c’est le nom dans les lettres patentes…) à une époque où on voyait disparaître peu à peu des salles les musiques électroacoustiques de concert. Les organismes de l’époque préférant le live, les installations et la vidéomusique. Encore à ce jour, Akousma (c’est son nom usuel aujourd’hui) demeure le seul producteur de ce genre musical au Canada. Ce qui a changé en 30 ans c’est qu’à peu près tout le monde fait au moins peu d’électro dans sa programmation régulière. Alors, oui, sur ce plan on peut dire que c’est gagné, que l’électro n’est plus ghettoïsé dans un coin obscur de l’activité culturelle. Et après avoir «erré» de salle en salle pendant des années, Akousma s’est installé à l’Usine C sous la férule de Louis Dufort et de Réjean Beaucage, ce qui est sans doute l’un des plus beaux écrins pour la musique qui y est présentée.

PAN M 360 : Les pionniers d’alors étaient considérés comme des protagonistes de la branche électronique de la musique contemporaine. Quelle est ta perception aujourd’hui?

Robert Normandeau : Les pionniers comme tu dis (Deschênes, Daoust, Dhomont, Coulombe St-Marcoux et autres) étaient en fait des compositeurs issus de l’instrumental qui ont fait le saut en électroacoustique. Certains sont restés à demeure, d’autres ont vagabondé. Nous trois (Denis, Gobeil et moi), sommes des « purs »! En ce sens que, essentiellement, nous avons construit nos œuvres et nos pratiques presque exclusivement en électroacoustique. C’est un luxe qu’on peut se permettre lorsqu’on vit à Montréal… ou en Europe. Ailleurs en Amérique du Nord, c’est pratiquement impossible.Trop peu de structures professionnelles, trop peu d’opportunités de jouer en concert, trop peu d’aide aux artistes. Bien que nous soyons plutôt du côté de la musique acousmatique, la situation culturelle à Montréal est encore meilleure qu’elle ne l’était en 1991. Certes, la jeune génération ne pratique plus beaucoup la musique acousmatique, remplacée par toutes les autres déclinaisons du genre, mais les opportunités de jouer, de participer à des créations collectives (danse, théâtre, installations) se sont multipliées. Et en revoyant des ancien.nes étudiant.es au festival cette semaine, je constate que nombre d’entre eux.elles, après avoir terminé leurs études il y a plusieurs années, sont encore actif.ves dans le milieu. C’est très réjouissant de constater cela.

PAN M 360 : On pourrait en parler longtemps, mais peux-tu esquisser une brève comparaison entre la programmation 1991 et la programmation 2021?

Robert Normandeau : En 1991, et par les années suivantes, soit jusqu’en 2005, première édition d’Akousma, notre programmation était principalement dédiée à la musique acousmatique, présentée sur des orchestres de haut-parleurs. Notre première série régulière se nommait Rien à voir. Il n’avait en effet rien à voir, mais surtout, elle n’avait rien à voir avec la musique instrumentale! Nous y avons fait venir – la présence des compositeurs était essentielle pour nous – des artistes dont nous aimions les musiques et qui habitaient un peu partout sur la planète. Lorsque nous avons fondé Akousma, c’était pour élargir notre horizon d’une part, et parce qu’on se rendait bien compte que la pratique changeait, même chez des compositeurs acousmatiques. On a donc incorporé le direct, les installations, la vidéomusique, la danse par exemple. Et qu’on retrouve-t-on à Akousma cette année? Un peu de toutes ces pratiques, avec une forte présence de la musique acousmatique! C’est qu’au fond, d’une direction artistique à l’autre, ce qui est demeuré chez nous, c’est l’idée de présenter des musiques de concert. Dans les meilleures conditions possibles. Après l’éclipse créée par la pandémie, on se rend bien compte aussi que le rituel de l’écoute en salle, entouré d’auditeurs attentifs, demeure une expérience irremplaçable.

PAN M 360 : Parlons de tes œuvres au programme . D’abord L’engloutissement (16’25’’), que tu expliques ainsi dans les notes de programme :

« Le titre L’engloutissement m’est venu de la lecture du livre de Francisco Goldmann, Say Her Name, lu au Mexique où le livre se déroule en grande partie. Récit de la mort de sa jeune femme survenue sur le bord de la mer, ce livre m’a renvoyé à un événement personnel survenu à l’été 2012 où, bien qu’excellent nageur, j’ai failli me noyer. L’engloutissement est celui ressenti dans l’eau, prisonnier de l’eau où, à trois reprises, je suis arrivé à remonter à la surface, pour ensuite redescendre vers le fond, coincé dans une structure trop lourde. C’est une expérience que je n’avais jamais vécue et qui, curieusement, était exempte de la peur qu’on peut imaginer ressentir dans de telles circonstances. Je m’en suis finalement tiré sain et sauf, avec une migraine intense. Le seul traitement sonore utilisé ici a été l’extrême ralenti. C’est un hommage à l’artiste américain Bill Viola, dont la rétrospective vue au Grand Palais à Paris en 2014 m’a profondément touché. L’engloutissement est une œuvre immersive, destinée à être présentée dans un dôme de haut-parleurs. »

Trois sources d’inspiration donc : la noyade de Say Her Name, ta mésaventure personnelle et la rétrospective de Bill Viola. Comment ces sources d’inspiration se manifestent-elles dans L’engloutissement?

Robert Normandeau : Elles se manifestent à la fois sur le plan sonore, sur le plan personnel et sur le plan formel.Sur le plan sonore, la pièce est faite presque exclusivement de sons d’eau; plongeons et vagues.Sur le plan formel, la pièce est faite d’une seule technique d’écriture : l’extrême élongation des matières sonores. Sur le plan personnel, elle représente un nouveau cycle d’œuvres où j’ai tendance à penser mon travail en termes littéraires ou picturaux, plutôt qu’exclusivement musical. Je raconte une histoire. C’est une aventure émotionnelle que je propose à l’auditeur. C’est un film en quelque sorte. Pas tant un cinéma pour l’oreille comme je l’ai déjà défini par ailleurs, mais plutôt comme une aventure immersive destinée à communiquer une expérience sensible. Quant à Bill Viola, c’est un artiste que je fréquente (professionnellement, s’entend) depuis très longtemps. Mais lorsque j’ai vu la rétrospective au Grand Palais à Paris, cela m’a fait rendre compte qu’un artiste peut utiliser plus ou moins les mêmes techniques, et les mêmes ressorts émotifs d’une œuvre à l’autre, sans que jamais on n’ait le sentiment d’une répétition ou d’une redite. C’était littéralement, pour moi, une expérience transcendante. Et comme lui, j’ai utilisé des techniques d’extrême ralentissement afin que l’on puisse découvrir l’intérieur même de la matière sonore en mouvement.

PAN M 360 : La deuxième œuvre au menu d’Akousma s’intitule Ravissement (15’ 21’’), en voici un extrait des notes de programme : « Le mot ravissement renvoie à deux sens : celui, spirituel qui consiste à être transporté dans un monde surnaturel et celui de ravir, d’enlever. Sur le plan musical, cette pièce emprunte l’idée du laminage, qui est, d’une part, un procédé de fabrication par déformation plastique et d’autre part, au figuré, l’action de réduire très fortement l’importance de quelque chose ou de quelqu’un. Ce qui est déformé ici, c’est le temps. Le temps et les spectres sont étirés ici au-delà des seuils de perception. Et au figuré, ce qui est réduit, ce qui est ravi, c’est l’identité des sources musicales utilisées. En 2018, j’ai été invité à collaborer au plus récent projet de la chanteuse et violoncelliste Jorane. Mon travail de composition consistait à traiter en temps réel le matériel musical de la soliste, des chanteuses et du quatuor à cordes. C’était un retour au temps réel pour moi, qui avait été au cœur de mes premières expérimentations électroacoustiques et que j’avais un peu délaissé au cours des trente dernières années… Cette pièce est le résultat d’un mélange entre les matériaux créés pour le spectacle présenté en mars 2019 et ceux qui ont été générés lors de deux résidences de création. Ravissement comprend neuf mouvements : L’arrivée; Le doute; La crainte; L’extase; L’agitation; L’appel; Le détachement; Le ravissement; La disparition. »

Cette collaboration avec Jorane a donc généré une œuvre de son côté, puis une autre du tien?

Robert Normandeau : Oui exactement. Jorane a publié une musique qui se nomme Antimatière que nous avons co-composé et qui devrait ouvrir son prochain spectacle. De mon côté, j’ai utilisé avec sa permission et celles de ses musiciens, les matériaux sonores d’un spectacle que nous avons fait ensemble en 2019. C’est le matériau exclusif de cette musique.

PAN M 360 : Que retiens-tu de ce « retour au temps réel »? En quoi cela a-t-il modifié la trajectoire de Jorane? Comment cela a ensuite pu nourrir une œuvre distincte de ta part?

Robert Normandeau : Jorane était arrivée à un point dans sa vie d’artiste où elle avait envie d’explorer des matières sonores plus expérimentales dans lesquelles l’espace jouerait un rôle important. Un ami commun nous a mis en contact et je lui ai fait écouter une de mes pièces sous un dôme de 32 haut-parleurs. Cela l’a séduite et nous avons ainsi commencé une collaboration. Mon rôle était de faire des transformations en direct des voix et du quatuor à cordes pendant les spectacles. Afin d’ajouter une touche électro à une musique par ailleurs essentiellement instrumentale. Je ne peux parler pour elle, car maintenant nos trajectoires ont légèrement bifurqué (pandémie oblige), mais aujourd’hui elle vient de sortir son disque Hemenetset, sur lequel figurent deux artistes électroniques!

De mon côté, lorsque j’ai la chance de collaborer avec des artistes d’autres disciplines, j’essaie de profiter de ces rencontres pour élargir mon vocabulaire et mes intentions. Je l’ai fait beaucoup au théâtre, notamment avec Brigitte Haentjens où plus de la moitié des musiques que j’ai composées pour ses productions se sont retrouvées dans une salle de concert.

PAN M 360 : Comment peux-tu situer ce travail présenté vendredi dans ton propre processus évolutif? Vers quoi ça te mènerait? Nul n’est devin, mais…

Robert Normandeau : Depuis 2001, j’ai entrepris un cycle d’œuvres qui se nomme Spatialisation timbrale. Je travaille avec des dispositifs de haut-parleurs immersifs, surtout des dômes. Et je place les auditeurs au centre de ces dômes. La musique est spatialisée, mais ce travail est plutôt de l’ordre de l’immersion que des trajectoires. Notre oreille est très sensible au déplacement des sources sonores, même si celui-ci est léger. Cela a déjà été une question de survie pour l’espèce! J’utilise des sons complexes, comme des sons de vagues ou de vielle à roue, que je décompose et que je diffuse sur des haut-parleurs différents. Les timbres originaux se recomposent ensuite dans l’espace, mais de manière légèrement différente d’un auditeur à l’autre selon sa place dans la salle. Idéalement, je préfère présenter mes musiques dans des « black box », afin de laisser aux auditeurs la possibilité de circuler pendant le concert. C’est une expérience très dynamique sur le plan de la perception de l’espace. Pour paraphraser McLuhan : Le médium, c’est l’espace. À l’Usine C, l’expérience sera un peu différente, mais le volume est tellement fantastique que cela devrait rendre justice aux œuvres. Je travaille personnellement dans un dôme de haut-parleurs depuis plus de 10 ans maintenant et dernièrement j’ai pu faire l’acquisition d’un dôme complet de 24 hp. Donc ces musiques n’ont existé que sous cette forme. Il s’agit d’un nouveau format pour cette musique. Et comme Denis Villeneuve, le cinéaste, je compose pour le grand écran!

Les deux œuvres de Robert Normandeau présentées au concert de vendredi viennent d’être publiées sur empreintes DIGITALes, soit au sein de l’album Mélancolie.

La Montréalaise France Jobin est une artiste audio, spécialiste de l’installation sonore et commissaire d’œuvres. Son art est souvent nommé sculpture sonore et se distingue par une approche minimaliste d’environnements à la fois linéaires et complexes, au croisement des technologies analogiques et numériques. Présentées dans les festivals internationaux, ainsi que dans une diversité de lieux inusités, ses installations intègrent des éléments musicaux et visuels inspirés par l’architecture des lieux. France Jobin a réalisé de nombreux enregistrement sous des étiquettes renommées dont popmusik records (JP), LINE (US), nvo (AT), Baskaru (FR), ATAK (JP), ROOM40 (AU) No-ware (CL-DE) et récemment Editions Mego. Ses œuvres se trouvent également dans de nombreuses compilations de même orientation musicale.

Dans le contexte de la Soirée 4 du festival Akousma, France Jobin présente La fluidité du temps n’existe pas, une évocation singulière des avancées théoriques sur la conception du temps.

« Le temps est mystérieux ; Je n’avais jamais réalisé à quel point jusqu’à ce que je l’étudie dans le contexte de la physique quantique. Le mystère provient d’une façon de penser pleine de bon sens – que le moment présent, que nous appelons « maintenant », n’est pas figé mais se déplace constamment dans la direction du futur. C’est ce que nous appelons l’écoulement du temps.”

L’exercice de PAN M 360 consiste à reprendre les idées sous-jacentes au projet de France Jobin, pour ainsi en savoir plus long sur La fluidité du temps n’existe pas.

 

PAN M 360 : La non fluidité du temps, voire son élasticité dans l’univers, est effectivement au cœur des découvertes de la physique moderne, déclencheur fondamental pour l’élaboration de la fameuse théorie de la relativité. En quoi cette idée modélise votre œuvre au programme d’Akousma?

France Jobin : Au début de la pandémie, j’ai décidé d’approfondir mes connaissances en physique quantique puisque la majorité de mes œuvres depuis 2009 en sont inspirées et ce, sans avoir de solides connaissances. En étudiant, j’ai découvert ce concept – la fluidité du temps n’existe pas – qui m’a captivée. Il s’agit donc ici de présenter une œuvre qui incitera l’auditeur à perdre le fil du temps, à se laisser flotter à l’intérieur d’un court intervalle. 

« Ce concept de “bon sens” du temps est le suivant : imaginez une ligne avec une flèche pointant vers la droite, chaque point de la ligne représente un moment fixe, un triangle dessiné avec la pointe touchant la ligne représente le point en mouvement continu, le moment présent. Il est censé se déplacer de gauche à droite. Certains croient que des événements particuliers sont fixes et que la ligne elle-même les dépasse, de sorte que des moments du futur balaient le moment présent pour devenir des moments passés. Penser le temps comme une ligne implique simplement une séquence de points à différentes positions, de sorte que tout point en mouvement peut être considéré comme une séquence immobile de “snapshots”, en fait, une version de lui-même, à chaque instant. Elle s’apparente à une séquence de photos fixes, projetées sur un écran. Collectivement, les images bougent mais individuellement, l’image ne change jamais. »

PAN M 360 : De quelle manière votre démonstration sommaire rejaillit-elle dans votre musique, du moins dans le cas qui nous occupe?

France Jobin : C’est un beau défi! Les textures et transitions visent à altérer toutes pensées de séquence de temps. En travaillant avec un logiciel et médium qui m’impose une méthode linéaire, je vais utiliser l’acousmonium (l’orchestre de haut-parleurs d’Akousma à l’Usine C), l’espace ainsi que la manière dont le son y évoluera, afin d’y créer une expérience sonore intemporelle. 

 « Cette idée que le moment présent semble avancer dans le temps est définie par rapport à notre conscience. Mais notre conscience cependant, ne peut pas faire cela. Rien ne peut bouger d’un instant à l’autre, Exister du tout à un instant particulier signifie exister pour toujours. Notre conscience existe dans tous nos moments (de veille). Nous ne faisons pas l’expérience du temps qui s’écoule ou qui passe. Ce que nous expérimentons, ce sont des différences entre nos perceptions présentes et nos souvenirs présents de perceptions passées. Nous interprétons correctement ces différences, comme la preuve que l’univers change avec le temps. Nous les interprétons également de manière incorrecte, comme la preuve que notre conscience, ou le présent, est quelque chose qui se déplace dans le temps. »

PAN M 360 : Comment illustrer musicalement ce concept expliqué dans votre présentation? Comment traduire musicalement notre ressenti des différences entre nos perceptions présentes et nos souvenirs présents de perceptions passées?

France Jobin : En créant des textures sonores qui invitent une exploration vers un univers inconnu et un certain lâcher prise. J’espère ainsi créer un contexte qui permettra à l’auditeur de se retourner vers lui-même, le plaçant dans un contexte de réflexion intérieure, en faisant abstraction du moment présent mais en le ressentant. 

« Le temps qui passe est intrinsèque au monde ; il naît du monde lui-même, des relations entre les événements quantiques qui sont le monde, et qui eux-mêmes engendrent leur propre temps. La fluidité du temps n’existe pas est ma tentative d’interpréter ce concept en son, en créant un pièce de musique, qui elle-même est créée à l’intérieur d’un laps de temps… »

PAN M 360 : Comment se décline cette intention « d’interpréter ce concept en son »? Est-ce une évocation aléatoire du concept ou une construction formellequi se veut fidèle aux théories ayant trait au temps relatif?

France Jobin : C’est mon interprétation du concept de la fluidité du temps. Mes études m’ont fait découvrir entre autres l’anecdote suivante : Einstein, dont la mort de son ami Michel Besso l’a beaucoup affecté, a écrit une lettre désormais célèbre à la famille de Besso. « Maintenant, il a quitté ce monde étrange un peu avant moi. Pour nous, physiciens croyants, la distinction entre passé, présent et futur n’est qu’une illusion obstinément persistante. » Cette pièce est ancrée dans le passé, présent et futur, mon défi est d’y créer une illusion intemporelle. 

PAN M 360 : Souvent qualifié de sculpture sonore, votre art se distingue par une approche minimaliste d’environnements sonores complexes conçu au moyen de technologies analogiques et numériques. Trouve-t-on dans cette œuvre nouvelle les caractéristiques qui décrivent votre approche générale de la composition? 

France Jobin : Cette œuvre est la première sur laquelle je me concentre spécifiquement sur le sujet de la fluidité du temps. Affectée de manière créative par la synesthésie en ce qui concerne les espaces architecturaux, c’est la force motrice qui me pousse à poursuivre et à créer ces explorations sonores. Un architecte conçoit des œuvres qui occupent des espaces. Je crée des sculptures sonores qui s’inscrivent dans le flux du temps et de la perception. Pour moi, l’environnement façonne architecturalement les pièces et comment elles seront entendues. Dans mes installations et mes concerts par exemple, je positionne les enceintes de manière spécifique pour répondre à l’architecture, créant ainsi une sculpture sonore sans qu’elle soit un objet absolu. Il s’agit plutôt de présenter une œuvre qui n’est pas absolue dans sa sonorité mais, au contraire, convertible sur le plan sonore en fonction de son positionnement dans l’espace.

PAN M 360 : Comment situez-vous cette œuvre dans votre corpus? Quelle sera la suite?

France Jobin : Cette œuvre fait partie de l’évolution de ma démarche créative. Mes études en physique quantique sont spécifiquement liées à l’intrication quantique ou l’enchevêtrement quantique. Dans cette optique, je continue de m’inspirer des théories dominantes qui tentent d’expliquer ce phénomène. Une première présentation – Entanglement AV– a eu lieu à Mutek en août dernier avec l’artiste visuel Markus Heckmann. Mes futurs projets seront en lien avec l’intrication quantique et plusieurs itérations explorant ce phénomène. Et bien sur, je continue mes études afin d’ alimenter le processus créatif! 

Le travail de France Jobin est présenté dans le contexte du Bloc 3 de la Soirée 4 au festival Akousma, jeudi 14 octobre, 19 h.

En ce début d’automne, Radiant Baby présente son tout nouvel album, Pantomime, sous étiquette Lisbon Lux Records. Dans ce recueil rempli où dominent l’émotion et le verbe dramatique, on peut entendre neuf chansons déjantées qui plairont à plusieurs.

Si ce nouvel opus comporte plusieurs collaborations avec le duo de synth-pop Paupière, il ne se laisse pas définir par un genre unique. Du rock à l’électro ou même au disco, il y a certainement beaucoup à décortiquer dans cette nouvelle sortie. Chanteur-compositeur-leader du groupe, Félix Mongeon s’entretient avec PAN M 360 pour présenter le fruit de ses durs labeurs. 

PAN M 360 : Parlez-nous un peu de l’histoire qui a mené à Pantomime.

FÉLIX MONGEON : Eh bien, Radiant Baby, c’est avant tout un projet solo. En composant mon premier album, Restless, j’ai commencé à travailler avec d’autres musiciens. J’ai rencontré Steven Chouinard de Le Couleur qui est mon voisin de studio et qui a été le réalisateur de ma première sortie. C’est quelqu’un qui a aidé beaucoup d’autres artistes comme Valence ou Jimmy Hunt.

Pour la méthode de travail. J’ai produit des démos que Steven a transformés en chansons. Pour les enregistrer, on s’est dit que ce serait intéressant de le faire avec un band pour créer une atmosphère un peu plus vive que celle de l’enregistrement solo. Tout ça, c’est sans mentionner le nombre de fois que des chansons ont été retravaillées.

PAN M 360 : Pourrait-on dire que Pantomime est encore un album de synth-pop?

FÉLIX MONGEON : À cause de mon premier EP, on compare souvent Radiant Baby à de la synth-pop flamboyante avec un peu d’électro. Pour mon nouveau volet, il y a des synthés, mais je ne dirais pas qu’ils sont au cœur du projet. Pantomime est plus un regroupement d’inspirations des années 70. Ça comporte beaucoup d’éléments acoustiques, de rock, glam rock, disco, post-punk et new wave. Les chansons sont faites à base de guitare, de basse, de drum, de voix et de clavier. Je ne crois pas qu’on puisse encore parler de synth-pop pour me décrire. 

En gros, j’ai essayé de faire une combinaison de ces courants importants des seventies. J’y ai aussi ajouté de mes inspirations un peu plus contemporaines comme l’électronique. Ça m’a permis d’avoir le son un peu plus puissant de la musique moderne. Je pense surtout à Mac DeMarco et Ariel Pink avec quelques touches de musique house. Pour l’ensemble, l’album est une superposition de deux atmosphères. L’une est plus dansante et énergique tandis que l’autre tend plus vers le dramatique et le vulnérable. Ce côté sombre est plus présent que jamais. Cette superposition se trouve autant dans la musique que dans les textes. D’ailleurs, beaucoup des textes en français viennent d’une collaboration avec Julia Daigle et Pierre-Luc Bégin de Paupière.

PAN M 360 : Parlant de Paupière, comment la collaboration avec le groupe pour Pantomime s’est-elle passée?

FÉLIX MONGEON : J’ai commencé à travailler avec eux un peu par chance! Nous produisons tous sur le même étage. Paupière est juste à côté de mon studio. Quand je composais, en 2019 à peu près, je sortais souvent jaser avec eux. Pendant ces discussions, on s’échangeait souvent des chansons sur lesquelles on travaillait. Pierre-Luc, le batteur, m’a montré finalement deux pièces que j’adorais. Mais lui, il ne savait pas quoi en faire. Il m’a dit de les prendre et d’essayer de les faire fonctionner. 

On a pris ces deux chansons et elles sont devenues Réputation et Comique. De fil en aiguille, on les a transformées en deux singles. J’ai vraiment aimé travailler avec Pierre-Luc. Ça m’a permis de briser la glace pour commencer à écrire en français, ce que je n’avais jamais fait. Avec lui, j’ai pris goût à écrire dans cette langue. J’ai commencé à l’approcher de plus en plus souvent pour qu’il m’aide avec mes paroles. Puis, Je me suis dit que ce serait intéressant de contacter Julia pour voir ce qu’elle pensait de notre travail. À trois, on a poussé plusieurs chansons bien plus loin. Et puis je trouve un peu ennuyeux de toujours être tout seul. Travailler avec d’autres gens, je trouve ça libérateur. Même s’il y a des complications en ce qui concerne la logistique, ça reste une expérience gratifiante.

PAN M 360 : Arrêtons-nous un peu sur les thèmes de l’album. Pantomime parle beaucoup du concept du spectacle, pourquoi?

FÉLIX MONGEON : C’est un thème qui revient beaucoup. La chanson Lights Out parle justement de cette idée. Dans le fond, elle explique un peu l’euphorie, l’énergie et l’espoir de vivre des moments intenses en tant qu’artiste. Puis elle parle un peu des déceptions et des désillusions qui peuvent en ressortir. On peut l’interpréter comme un regard personnel sur ma propre expérience dans la scène musicale. En général, l’univers de la musique peut sembler comme un party sans fin. Autant que ce soit amusant, c’est aussi épuisant. J’ai justement écrit cette chanson en vivant une émotion un peu plus mélancolique que d’habitude. C’est une alternance entre les spectacles remplis d’énergie et le retour vers du travail solitaire. 

PAN M 360 : Mais les morceaux ne sont pas tous mélancoliques…

FÉLIX MONGEON : Non. On peut penser à Aquagym qui a un côté beaucoup plus funky. Julia avait écrit le texte pour cette chanson sans savoir quoi en faire. Steven a composé la première partie et moi la deuxième. Ce qui veut dire qu’on peut l’attribuer à trois personnes également. Son texte était vraiment drôle et ça a mené à la chanson la plus second degré de l’album. Je peux aussi parler de Talkback qui finit par Pantomime. Steven et moi aimons les pièces instrumentales. Ça permet un petit moment de répit. Ça boucle très bien la boucle et ça me permet de refaire un peu plus de synth-pop. 

PAN M 360 : Et pourquoi cette alternance entre le français et l’anglais dans les textes?

FÉLIX MONGEON : Avant Pantomime, j’écrivais toujours en anglais. Ça faisait un petit bout que je voulais écrire en français. Collaborer avec Paupière m’a vraiment aidé à trouver ma voix. Dans les dernières années, il y a eu plusieurs projets en français qui m’ont inspiré. En écoutant, Dàrlene d’Hubert Lenoir, j’ai un peu compris quelque chose. C’est son style unique et le fait qu’il n’ait pas à répondre aux attentes de personne qui m’ont inspiré. La musique québécoise en français n’est pas obligée de rester pareille. J’aime sortir du moule. Ça fait longtemps que je suis dans la scène anglo, mais je voulais aussi m’intégrer dans la scène franco. En vieillissant, je retourne bien plus aux sources. C’est drôle on parle souvent de changer mon nom; en blague on m’appelle Bébé radiant mais je suis encore attaché à mon nom. Je crois que dans le futur je vais continuer à écrire dans les deux langues, j’aime bien ça!

Félix-Antoine Morin explore la facture poétique. De manière générale, son esthétique consiste à modifier le réel en lui conférant des éléments de fiction ou d’abstraction, au terme d’un processus rigoureux de conception sonore ou visuelle. Son travail implique la composition électroacoustique, l’art vidéo, le dessin de partitions graphiques, la photographie, la conception d’installations immersives et les nouveaux médias.

Félix-Antoine Morin a étudié les arts visuels à l’UQAM et la composition électroacoustique au Conservatoire de Montréal. Il a remporté un prix du concours Jeu de temps/Times Play (JTTP) en 2008 et le prix Joseph S. Stauffer du Conseil des arts du Canada en 2012. Ses œuvres ont été présentées au pays et à l’étranger. Qui plus est, il est parmi les fondateurs de l’étiquette Kohlenstoff Records.

Dans le contexte d’Akousma, Félix-Antoine Morin présente l’œuvre Spéléogenèse, spatialisée par Guillaume Cliche.

PAN M 360 : D’où vient cet intérêt pour les sons des cavernes? Pour la spéléologie? Pur hasard touristique?

Félix-Antoine Morin : Je m’étais rendu initialement au Vietnam pour présenter une exposition à Hanoi, Invisible fragments, une installation audio-visuelle multi-écrans. En faisant quelques recherches sur ce pays, j’ai découvert que celui-ci est réputé pour son grand nombre de grottes, dont celle de Hang Son Ðoòng, considérée comme la plus vaste galerie souterraine au monde. J’ai toujours été fasciné par les espaces avec des acoustiques particulières. Ma démarche de recherche in situ était hybride : en plus d’enregistrer des éléments sonores se produisant naturellement à l’intérieur des grottes, j’ai aussi organisé plusieurs sessions d’enregistrements en y improvisant de la musique. 


PAN M 360 : En quoi vos musiques improvisées complètent-t-elles le paysage sonore? Quelles en sont les caractéristiques propres avant leur « dialogue » avec les sons de la caverne?


Félix-Antoine Morin :
Lors de ses sessions d’improvisations musicales, j’ai surtout essayé de me laisser inspirer par cet environnement à l’intérieur des grottes. J’ai préparé mes sessions d’improvisations en anticipant ces décors et ce contexte. Immergé dans ces ambiances mystérieuses, mon processus d’enregistrement d’improvisations sonores se déroulait un peu comme une cérémonie sacrée. Plusieurs éléments sonores de la pièce Spéléogenèse ont été ajoutés ensuite lors de l’écriture de l’œuvre, toujours en m’inspirant des enregistrements mais surtout de l’impression que ces environnements ont laissé en moi.

À l’intérieur des grottes dans lesquelles j’ai passé beaucoup de temps, on se sent un peu comme à l’intérieur d’une cathédrale. Immergé dans ces ambiances mystérieuses, mon processus d’enregistrement d’improvisations sonores se déroulait un peu comme une cérémonie sacrée. Celui-ci débutait par la naissance très subtile d’un son, pour se développer en une nappe sonore plus complexe et finir par s’éteindre naturellement dans ces cavités réverbérantes.


PAN M 360 : Quels sont les traits caractéristiques des sons captés dans les grottes?

Félix-Antoine Morin: C’est surtout l’aspect psychoacoustique, le rapport entre les sons et la perception auditive qui caractérisent ces lieux qui m’intéressaient. Mais les éléments sonores se produisant à l’intérieur des grottes sont assez « silencieux ». Les plus bruyants sont les chauves-souris, les cours d’eau et des gouttes d’eau qui tombent un peu partout (celles qui forment les stalagmites) et que j’ai repris ensuite par mimétisme musical avec des synthétiseurs analogiques.

L’idée était de créer une œuvre qui mélange à la fois les sons naturels qui se produisent dans les grottes et les improvisations sonores que j’ai faites à l’intérieur de celles-ci. D’écrire une œuvre sonore qui mettrait de l’avant ces espaces, mais aussi mon rapport poétique à ceux-ci en tant qu’artiste sonore.


PAN M 360 : En quoi la circulation du son est-elle un facteur intéressant dans le résultat final?

Félix-Antoine Morin : Je diffusais mes sessions d’improvisation sur de petits haut-parleurs portables à bas volume pour permettre aux sons naturels se produisant à l’intérieur des grottes de se mélanger à mes évolutions sonores dans un même environnement acoustique. De cette manière, au lieu d’imposer ma musique au lieu, j’essayais avec celle-ci de me fondre dans cet environnement. Dans l’œuvre finale que je présente à Akousma, j’utilise ses improvisations sonores enregistrées à l’intérieur des grottes, mais il y a aussi des improvisations sonores qui n’ont pas nécessairement étés réinjectées dans ces espaces, mais dont je m’inspire directement.


PAN M 360 : Qu’avez-vous spécifiquement accompli à travers le projet Spéléogénèse, qui signifie à la base l’étude des processus de formation des cavités souterraines?

Félix-Antoine Morin : J’ai imaginé l’écriture de cette pièce avec l’idée de la formation d’une cavité qui se creuse tranquillement un passage à force de pressions et de procédés chimiques. Dans cette pièce, j’utilise des sons parfois granuleux et très angulaires qui semblent se frayer un passage à l’intérieur d’une trame sonore dense, mais dont celle-ci est érodée par une action lente et progressive. Finalement, cette œuvre est surtout le résultat d’une expérience personnelle et intime dans ces lieux souterrains.

Crédit photo : Carl Lessard

La pièce de Félix-Antoine Morin est jouée dans le Bloc 1 de la Soirée 3 du festival Akousma, mercredi 13 octobre, 19h, à l’Usine C.

Du 13 octobre au 5 novembre. Félix-Antoine Morin présente aussi une exposition de dessins de partitions graphiques sur les murs de l’Usine C.

Artiste interdisciplinaire de l’audio et commissaire d’œuvres, Érick D’Orion a quitté la ville de Québec pour Montréal en 2015. Au cours de sa carrière, il a mis de l’avant plus d’une dizaine d’événements portant essentiellement sur l’art audio et la création sonore de pointe. Il fut notamment commissaire à la programmation du centre Avatar (Québec) d’octobre 2008 à juin 2010, il est commissaire pour le volet installations sonores du Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville (FIMAV) depuis 2010.

Ses recherches audio portent souvent sur le maximalisme numérique, son travail peut s’apparenter au bruitisme, à la musique concrète, au free jazz ou à la recherche électroacoustique. Ajoutons à cette touche un humour proverbial, bien connu dans les cercles québécois de la musique actuelle.

Depuis l’été 2015, par ailleurs, Érick D’Orion travaille en collaboration avec l’artiste interdisciplinaire Catherine Lalonde Massecar (duo Massecar • d’Orion). Il est membre du duo morceaux_de_machines, du trio BOLD et du trio Napalm Jazz. Il s’est produit aux côtés d’artistes réputés, on pense à Evan Parker, Martin Tétreault, Otomo Yoshihide, Robin Fox, Ilpo Vaisanen, Diane Labrosse, eriKm, Sam Shalabi, Gunter Muller. Son travail a été présenté en Europe, en Australie, à Cuba, au Mexique, en Haïti et aux États-Unis d’Amérique.

Le 12 octobre, 20h, le festival Akousma met en scène Érick D’Orion à l’espace Wilder dans le contexte du Bloc 2 de la Soirée 2 du festival électroacoustique. L’artiste y présente Apocalypse vaudou.

Que peut-on savoir sur les traitements prodigués à cet enregistrement canin?

Érick D’Orion : J’ai décidé d’y aller le plus « naturaliste » possible, avec le moins d’interventions ou effets sur les enregistrements. Cet animal est fascinant! 

PAN M 360 : « Également, on y retrouve les résultats d’une exploration récente sur l’oeuvre de Pierre Henry, l’Apocalypse de Jean. » 

Pourquoi l’Apocalypse de Jean en particulier? Et quelles sont les pistes de cette exploration?

Érick D’Orion : Il y a 2 ans, je suis tombé sur une émission de France Culture portant sur la musique religieuse en musique électroacoustique. Et là, j’ai écouté une partie de l’album de Pierre Henry. L’intensité de la narration par Jean Négroni, le texte dramatique/cryptique/ésotérique/cabalistique, les interventions sonores électroniques brutes de Pierre Henry: tout était réuni pour que je me procure l’album et me plonge dedans. Et finalement, il y a un mois, j’ai été invité à faire un solo dans une abbaye en Beauce. Le lieu m’a tout de suite inspiré à utiliser des extraits de l’œuvre et une certaine relecture. C’est dans cet élan que j’ai décidé d’explorer un peu plus l’Apocalypse pour mon solo du 12 octobre.

PAN M 360 : « Finalement, je continue mon cycle sur Sun Ra en ayant le cosmos directement branché sur mes instruments. »

Quel est ce cycle sur Su Ra et dans quelle galaxie se trouve-t-il dans le cas qui nous occupe?

Érick D’Orion : Définitivement dans la Constellation d’Orion. Mon cycle sur Sun Ra a commencé en 2001 soit le Sunny Blount Project.

En janvier 2020, j’ai décidé d’aller plus loin dans mon cycle Sun Ra en créant presque uniquement des performances et des pièces inspirées par le maître: effets, échantillonnages, reprises. 

PAN M 360 : Quel est le rapport entre les composantes de cet « état des lieux », soit le cycle Sun Ra, les sons de la chienne Vaudou et l’Apocalypse de Jean de Pierre Henry? Comment ces trois éléments trouvent-ils une cohérence commune au sein d’une même œuvre ? Y a-t-il d’autres éléments constitutifs de cette œuvre?

Érick D’Orion : Ces trois composantes sont canalisées par mon processus de création qui s’inspire habituellement d’une myriade d’oeuvres littéraires, musicales, cinématographiques, théâtrales et visuelles. Bref, les œuvres me portent et m’amènent à créer sur des inspirations quotidiennes. La cohérence se retrouve dans l’accumulation et dans l’art de l’accident, que je pratique depuis 1999.

PAN M 360 : Comment situes-tu cette œuvre dans ton propre répertoire original?

Érick D’Orion : En continuité logique de ma pratique actuelle et passée. 

Q : Que définit , fondamentalement, l’approche Érick D’Orion dans tout ça?

Érick D’Orion : Une bonne partie de ma production sur disque ou en concert s’oriente sur l’accumulation, l’ajout de couches jusqu’à la saturation. Dans cette saturation, on peut commencer à perdre toutes tentatives de compréhension et c’est là que l’auditeur, à ce moment précis, découvre des textures, des mantras, vit une intensité, une catharsis. Je crois bien que ça résume l’approche dorionesque!

Le mardi 12 octobre, 20 h, édifice Wilder dans le contexte du Bloc 2 de la Soirée 2 du festival électroacoustique Akousma. 

Cette soirée au Wilder est présentée conjointement par Akousma et Le Vivier.

Le 17e Akousma se tient jusqu’au 15 octobre, PAN M 360 prévoit une série d’interviews consacrées au plus électroactoustique des festivals présentés annuellement à Montréal.

Ensemble, Myriam Bleau et Sandrine Deumier ont imaginé L’Alter-Monde, une pièce de 24 minutes présentée au Festival Akousma. L’œuvre a d’ores et déjà été primée au 24e Japan Media Arts Festival (Festival Platform Award – Dome Theater Category), 2021.

La Québécoise Myriam Bleau s’est imposée par ses performances audiovisuelles de musique électronique, ses interfaces gestuelles et ses installations qui donnent une cohérence au son, à la lumière, à l’image et au mouvement. Plusieurs prix témoignent de son talent : Ars Electronica (AT), Sónar (ES, HK), Mutek (MX, CA, AR, JP), ISEA (CA, KR), Transmediale (DE). 

Sa collègue française Sandrine Deumier est une artiste pluridisciplinaire, ses œuvres et collaborations impliquent la performance,  la poésie, l’art vidéo, l’environnement numérique. Elle aime explorer les thématiques post-futuristes via la création de formes audiovisuelles. 


PAN M 360  : « Évocation d’un jardin cybernétique, mêlant espaces artificiels et excroissances végétales semi- humanoïdes, L’alter-Monde développe un imaginaire reflétant une symbiose entre l’être humain et un état de nature retrouvé. » 

Sont-ce les motivations originelles de ce projet? Quelles sont les intentions?

Myriam et Sandrine : Le projet tente d’imaginer d’autres modes de relations à l’égard du vivant, de nouvelles interconnexions, une conscience des vulnérabilités collectives et de l’importance des relations altruistes. On veut mettre de l’avant une éthique du «care», de l’empathie. 

PAN M 360 : « Les thématiques principales évoquées sont les mutations bio- technologiques, les figures du cyborg et les questionnements sur une sortie possible de l’Anthropocène. »

Serait-ce donc une évocation personnelle et artistique du transhumanisme?

Myriam et Sandrine : La thématique du transhumanisme est effectivement abordée dans ce projet à travers la figure du cyborg, quoique toujours dans une volonté de reconnexion avec la nature. La figure du cyborg est souvent présentée dans la littérature de science-fiction comme une créature de «performance», qui participerait à un mythe d’optimisation, à une fantaisie de l’interaction humain-machine comme perfectionnement téléologique. Nous nous intéressons au cyborg dans la continuation de Donna Haraway, un cyborg qui défie les catégorisations, s’amalgame et s’affilie (avec la technologie, la nature, la matière) sans chercher à supplanter l’humain. Comment devenir autre qu’humain (plus qu’humain / moins qu’humain) et expérimenter d’autres formes de conscience? Comment s’y apparenter et devenir autre-que-soi? Une trans-humanité qui pourrait fabriquer des identités plurielles, ouvertes.

PAN M 360 : « Le projet propose un imaginaire audiovisuel sous-tendant une pensée de l’écosophie et de symbiose inter-espèces, en explorant, au travers d’un état spécifique d’immersion, la possibilité de nous identifier à une nature mutante. »

De quelle manière ce « jardin cybernétique » s’articule-t-il en tant qu’oeuvre immersive?

Myriam et Sandrine : Le projet propose l’exploration d’un monde imaginaire – L’alter-monde – peuplé de créatures à la fois humaines, végétales et technologiques. On tente d’inviter le spectateur à s’identifier à ce monde, d’y cohabiter, plutôt que de l’observer de l’extérieur. Comme il enveloppe le spectateur, le format immersif permet d’explorer le potentiel de l’empathie. 

PAN M 360 : « Le projet propose un imaginaire audiovisuel sous-tendant une pensée de l’écosophie et de symbiose inter-espèces, en explorant, au travers d’un état spécifique d’immersion, la possibilité de nous identifier à une nature mutante. »

Quel environnement sonore avez-vous choisi pour occuper vos lieux virtuels?

Myriam: Pour le paysage  sonore, j’ai été inspirée par le côté baroque des images, la composition visuelle rappelant par moment des peintures de la Renaissance ou des iconographies sacrées. Plutôt que de me plonger directement dans le baroque musical, j’ai plutôt fait un clin d’œil à la musique pour synthétiseur des années 60 et 70, qui salue aussi cette époque: les Buchla Concerts de Suzanne Ciani, les compositions de Laurie Spiegel. Ce type de musique, susceptible d’induire un état de transe à la manière de la musique « drone », repose pourtant sur l’utilisation quasi-maximaliste d’ornements qui permettent une composition fine des micro-motifs composant la texture résultante. Les sons sont créés entièrement par synthèse numérique dans l’environnement Supercollider, rappelant parfois clavecins, clarinettes, guitares. Je voulais jouer avec l’ambiguïté des sources, entre acoustique, numérique et analogique. Par le biais de ces phénomènes d’empathie induits par le format immersif, l’enjeu serait d’immerger le public dans un devenir-végétal et potentiellement dans l’expérimentation d’une vie infra-humaine. À la recherche d’une sensibilité non-humaine / hypernaturelle / bio-sensitive.

PAN M 360 : Quels sont les liens exploités entre l’audio et le visuel à travers ces thématiques? 

Myriam et Sandrine : La musique comme le visuel appellent à la contemplation, au recueillement. On tente de créer une atmosphère de « mouvance immobile », à l’aide de patrons algorithmiques arpégés et de micro-variations timbrales au niveau sonore, et avec des compositions complexes et fourmillantes au niveau visuel, tout en conservant un rythme lent, comme en apesanteur.

PAN M 360 :  Quels sont les traits distincts de chacune d’entre vous dans ce travail?

Myriam : On doit à Sandrine tout l’imaginaire visuel, le «world-building» et l’animation 3D. Pour ma part, j’ai créé la musique et travaillé au déroulement temporel de l’œuvre, afin de créer des axes de tension et détente.

PAN M 360 : En quoi se distingue cette œuvre de vos précédentes? Quelles en sont les avancées? Myriam : C’est probablement l’une de mes œuvres les plus contemplatives, dans le micro-mouvement et les jeux de timbres plutôt que dans l’articulation. Cette œuvre a beaucoup nourri mes réflexions et influencé mes projets courants qui s’inspirent du courant des Feminist New Materialisms, des assemblages humain-nature-machine. Ça m’a aussi donné envie de me mettre à la 3D, qui se retrouve de plus en plus dans mes nouveaux projets.

L’alter-Monde est présenté le lundi 11 octobre, 18 h à la Satosphère de la SAT

Ce volet d’Akousma est ici présenté de concert avec MTL connecte

Après une trop longue attente – l’édition inaugurale a eu lieu en 2019, puis la pandémie est survenue –,Norté Tropical est enfin de retour, deux fois plutôt qu’une. L’édition 2021 compense l’année manquante avec deux soirées aux sonorités distinctes, mais toutes deux suivant une formule passionnante. Les soirées sont supervisées par le rappeur, chanteur, DJ, producteur et animateur de radio Boogát, un chef de file de la musique latine au Québec. C’est une autre tâche qui l’occupera, toutefois : celle de directeur artistique, une tâche vraiment digne d’une pieuvre étant donné l’incroyable éventail de talents latins locaux présents, dans tous les aspects des productions. PAN M 360 s’est entretenu avec le « Mexicanadien » autoproclamé Boogát, Daniel Russo Garrido à la ville, pour un examen minutieux de tous les participants au week-end endiablé qui s’annonce.

PAN M 360 : Quel est le thème général ou l’objectif des spectacles Norté Tropical?

Boogát : L’intention est de célébrer l’incroyable scène musicale latine que nous avons à Montréal en ce moment, qui s’est d’ailleurs épanouie d’une manière sans précédent, récemment. Norté Tropical aura lieu deux soirs, cette année, mais nous aurions pu facilement – moyennant un bon adéquat – en faire quatre ou cinq, avec tout le talent qui nous entoure. Selon moi, il n’y a jamais eu autant de projets de musique latine de qualité à Montréal qu’en ce moment. Le but de Norté Tropical est de créer des spectacles uniques avec deux groupes latinos qui se fusionnent en un ensemble gigantesque pour le dernier set de la soirée. C’est notre marque de commerce, la descarga-palomazo, ainsi que la collaboration en direct dans un esprit d’ouverture et de diversité.

PAN M 360 : La première soirée semble être axée sur les sons sud-américains – cumbia, champeta, reggaeton – croisés avec le hip-hop. Que pouvez-vous me dire sur les deux groupes principaux, Sonido Pesao et Ramon Chicharron, et leurs invités spéciaux (Baby K, Noé Lira et Elo Sono et bien sûr DJ Pituca Putica)?

Boogát : Les gars de Sonido Pesao sont de bons amis à moi, j’ai eu la chance de coproduire leur plus récent album, Todo Revuelto. Ce sont les OG de la scène latine de Montréal, des vétérans respectés, actifs et impliqués dans la communauté. Leur principal compositeur, Ian Lettre, fait également partie du groupe japonais de surf rock psychédélique Teke Teke. Loopy Monster, leur bassiste, est un excellent percussionniste « numérique » sur le groovebox Maschine; il joue aussi avec Loop Sessions. Luny et Chellz, les chanteurs, sont de l’étiquette Norté Rec, ils ont fait partie de Heavy Soundz et d’autres grands projets. Ils ont un show génial qui ressemble à un mélange de Rage Against the Machine et de Cypress Hill. J’adore leur musique.

Ramon Chicharron est un Colombien de Medellin qui a immigré il y a dix ans et qui a jouait toutes les semaines pendant presque six ans à l’Escalier, cette salle alternative près du métro Berri-UQAM. Sa popularité gagne maintenant tout le Québec avec une nomination à l’ADISQ, puis à l’échelle canadienne et l’internationale avec son plus récent disque Pescador de Sueños, que j’ai également réalisé. Sa musique et ses prestations sont élégantes, modernes, dansantes, romantiques et sensuelles, mais sans l’aspect kitsch. Ça lui réussit très bien auprès du public.

Baby K est la sœur de Chellz, l’une des plus grandes rappeuses hispano à s’être produites à Montréal, une sorte de Lady of Rage salvadorienne (The Chronic). Noé Lira est une artiste aux multiples talents, une très bonne actrice et une incroyable danseuse qui entame aussi une carrière musicale. Il y a une fraîcheur qui nous rappelle Lhasa, dans ce qu’elle fait, avec une touche plus joyeuse et plus pimpante propre à cette nouvelle génération. Elo Sono est la moitié d’El Son Sono, un groupe qu’elle forme avec son frère, le grand guitariste et chanteur Tito Sono. Elle a une belle voix à la fois douce et rauque qui peut rappeler celle d’Alejandra Ribera. D’origine mixte québécoise et péruvienne, elle apporte une touche andine à notre scène locale, qui est surtout caribéenne. Enfin, il y a Pituca Putica, également d’origine péruvienne, un DJ vraiment cool qui fait partie de la nouvelle scène internationale latino-urbaine, dembow, digital, neo-perreo, reggaeton, etc.

PAN M 360 : La deuxième soirée penche du côté de l’Amérique centrale ou plutôt des Caraïbes. Vous avez les sons cubains d’Andy Rubal et la salsa nuyoricaine de Lengaïa Salsa Brava, accompagnée de ses invités Esmeralda, Noderlis et Stéphanie Osorio, ainsi que DJ Zarah Kali entre les deux.

Boogát : La deuxième soirée s’oriente vers le son le plus populaire du Gran Caribe : la salsa. Andy Rubal est originaire de La Havane. C’est le plus grand pianiste de salsa avec lequel j’ai eu la chance de travailler. C’est un grand showman depuis sa plus tendre enfance, lorsqu’il se produisait avec le groupe Baby Salsa. Il a enregistré plusieurs de ses disques aux studios EGREM (Buena Vista Social Club), puis est tombé amoureux d’une Montréalaise et se vit maintenant ici. Il travaille beaucoup, il est toujours inspiré, prisido. Sa musique est vraiment cubaine, orientée timba… ¡Un vacilón!

Lengaïa Salsa Brava à Montréal, ce sera marquant. À mon avis, c’est le meilleur groupe de salsa à interpréter son propre matériel – et non des reprises – au Canada. Ils ont également accompagné certains des plus grands artistes de salsa, dont Ismael Miranda et Yoko Mimata. Ils ont été nominés pour les derniers Junos et ont signé un contrat avec Lula World Records, de Toronto. Ils sont douze dans le groupe : c’est imposant et puissant.

Esmeralda est une chanteuse-guitariste très talentueuse à la voix cristalline, qui a beaucoup tourné avec Samian et a côtoyé la scène hip-hop de Montréal à ses débuts. Aujourd’hui, elle se tourne davantage vers la nueva trova et interprète ses propres compositions. Noderlis est une grande chanteuse cubaine, qui a participé au spectacle Fiesta Cubana du CNA, l’été dernier à Ottawa. Elle a une voix puissante, une vraie voix. Stéphanie Osorio est la chanteuse principale du groupe de musique colombien Bumaranga, qui explore les sons afro-colombiens. DJ Zarah Kali est aux manettes de Provoxmtl, un espace multidisciplinaire vraiment cool qui diffuse également des spectacles. Elle est aussi une incroyable DJ de salsa et de cumbia « old-school ».

PAN M 360 : L’aspect visuel de ces deux soirées est très développé. Il y a un VJ (Eli Levinson), des éclairages conçus par Chele, le photographe Carlos Guerra, et une mise en scène assurée par Carmen Ruiz. Comment se présente cet aspect des choses?

Boogát : Ça se présente très bien. Je ne pense pas que nous puissions organiser de grands événements musicaux en 2021 sans penser à l’aspect visuel. L’idée est de faire quelque chose de tropical… qui est aussi nordique. Nous avons la chance d’avoir beaucoup de talent ici. Carmen Ruiz est la directrice artistique du Gypsy Kumbia Orchestra. Ils font des spectacles de fous! Faire appel à Carmen pour la mise en scène était tout naturel, elle a dit oui tout de suite. Même chose pour Eli Levinson, l’un des producteurs de musique les plus en vue à Montréal, avec Oonga, ainsi qu’un VJ hors pair. Il a réalisé des visuels incroyables pour la dernière tournée d’Afrotronix et a participé à la première soirée Norté Tropical en 2019. C’est donc tout naturel qu’il fasse ça. Chele est mon MC préféré, mais aussi un grand tech qui a étudié les techniques d’éclairage. Nous faisons beaucoup de projets ensemble, alors le fait qu’il conçoive l’éclairage me donne l’impression d’être chez moi!

Carlos Guerra et moi sommes devenus amis après un voyage à CDMX et Oaxaca, en 2017, pour filmer deux clips pour mon disque San Cristobal Baile Inn. Il est devenu l’un des vidéastes les plus prolifiques du hip-hop québécois, tournant également avec l’artiste français Kaaris et remportant un prix Gémeaux (les Oscars de la télé au Québec) pour le documentaire Cannabis Illégal réalisé avec Simon Coutu, pour Vice. Il a même joué dans un film récemment. Il ne s’arrête jamais et a le meilleur œil au monde. Nous avons la chance de travailler tous ensemble pendant deux soirées, ce qui nous rend tous fiers. Tout le monde est vraiment talentueux et se respecte en tant qu’artistes. C’est increíble y inspirador!

PAN M 360 : J’allais demander pourquoi vous ne vous produisez pas vous-même, ou seulement comme animateur – c’est Elkin Polo de CISM qui sera le MC des soirées –, mais j’imagine qu’en tant que directeur artistique des événements, vous aurez pas mal à faire!

Boogát : Je pense qu’Elkin Polo s’amusera bien plus que moi à animer les deux soirées. Et plus quelqu’un s’amuse sur scène, plus il est agréable à regarder et à écouter. Il fait son émission de radio non-stop depuis 2013 et a animé plusieurs événements, donc c’est l’homme de la situation. Je vais quand même lâcher des rimes ici et là, les deux soirs. Ce truc de Norté Tropical, c’est comme faire des « featuring » sans aller en studio; je me crée une « excuse » pour travailler avec des gens que j’apprécie sur le plan artistique et humain. Pour répondre à votre question, oui c’est beaucoup de travail, mais c’est magnifique de se réunir pour faire quelque chose que nous aimons tous, vivre la musique latine et célébrer notre héritage avec fierté.

Photo d’Andy Rubal : Marion Brunelle; photo de Ramon Chicharron : VictorineYok.

Au National (1220, rue Sainte-Catherine Est) les vendredi et samedi 15 et 16 octobre. 25 $ (+ taxes et service) par soirée ou les deux pour 40 $ (+ taxes et service). Plus d’infos ici.

Titelaine ? C’est quoi ça ? De la chanson folklorique digne de « mon petit porte-clé tout rouillé, tout rouillé” ?  Un duo  frère-sœur en chemises à carreaux ? Eh bien non : Titelaine est un duo synth-pop / dream-pop keb composé d’amis de longue date, Gabrielle Legault et Loukas Perreault.

Le tandem est  très conscient de la possible confusion mais qu’à cela ne tienne : Titelaine est le nom du projet et ses protagonistes refusent tous préjugés sur la sonorité choisie. Car pour Gabrielle et Loukas, une seule chose compte véritablement : faire de la musique qu’ils aiment, peu importe l’opinion des autres. D’ailleurs, ne dit-on pas que les choses faites avec amour sont les meilleures ? 

En plus d’un micro-album paru en 2018 intitulé Autour de toi et d’une participation aux Francouvertes 2019, le duo  rendra disponible un tout premier album intitulé On veut vivre notre vie en vacances le 8 octobre 2021. Au menu : une douce pop-électronique enveloppante, parfaite pour les journées automnales encore colorées. 

On peut certainement noter que les deux artistes ont bien fait leurs devoirs depuis la sortie de leur premier EP : l’ajout de riches textures sonores, de basses bien charnues et de la voix de Loukas (on ne l’entendait pas encore dans Autour de toi!) ont bien étoffé le projet, jamais au détriment du fil conducteur de Titelaine.

Alors que le duo est rapidement comparé aux artistes européens Angèle, Polo & Pan ou encore Paradis, nous ne pouvons que souligner le rendu de ce projet québécois qui ravive  l’attrait d’une pop colorée et surtout, bien appropriée. 

Ainsi donc, Titelaine a lancé On veut vivre notre vie en vacances le 7 octobre 2021 sur la scène d’Ausgang Plaza. Devant un public obligatoirement assis, Titelaine a malgré tout su offrir une expérience lumineuse. Plusieurs personnes ont quitté les lieux avec  les joues endolories ! Bien que seule sur scène, la paire a su garder ses fans au bout de leur chaise. Vous n’y étiez pas ? Ce n’est pas grave : la matière de On veut vivre notre vie en vacances sera jouée de nouveau. D’ici là on écoute l’album et on lit cet entretien avec PAN M 360.

PAN M 360 : Avant d’écouter votre musique, je croyais très honnêtement – vous me pardonnerez – que Titelaine était un groupe de folklore québécoise. Puis, j’ai découvert que vous étiez en fait un duo de musique synth-pop ! C’était voulu de créer la confusion ? 

Loukas : Premièrement, tu es loin d’être la première personne à nous dire ça! Bien que nous étions d’accord que ce nom n’allait pas vraiment avec notre son, nous croyions sincèrement que ce n’était pas grave, que les gens n’allaient même pas remarquer. Puis au final, Titelaine c’est juste parce que nous aimons porter des vêtements de laine, nous aimons être au chaud. 

Gabrielle : Même avant que le groupe existe, Loukas et moi disions souvent à la blague que si nous nous lancions en musique, c’était ce nom que nous allions choisir ! Donc, ça remonte à un petit bout, déjà…

Loukas : Plein de gens nous ont dit de changer de nom, que cela portait à confusion. Mais on aimait ça, nous ! On a donc décidé de s’écouter et de garder ça comme ça. 

PAN M 360 : Et ma deuxième confession est que je croyais que vous étiez frère et sœur! Mais non, ce ne sont pas les liens du sang qui vous unissent, mais bien l’amitié. Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler ensemble ? C’est l’harmonie complète ou il y a tout de même quelques frictions ?

Gabrielle : C’est tellement drôle mais encore une fois, tu es loin d’être la seule à nous avoir dit ça ! Malgré tout, c’est notre relation, symboliquement. On s’agace souvent, on se taquine mais on réussit toujours à se parler directement, en toute  transparence. Et nous nous connaissons depuis longtemps : nous sommes allés au cégep Marie-Victorin ensemble, dans le programme de musique en fait. Et nous nous sommes aimés tout de suite ; nous aimions la même musique, nous nous entendions bien… Nous avons été amis d’abord et collègues par la suite. 

Loukas : Oui, et nous faisions partie d’un autre groupe auparavant. C’était plus de la musique indie-rock-alternatif et à moment donné, nous avons réalisé que ce n’était pas ça que nous voulions faire. Et c’est comme ça que nous avons décidé de fonder Titelaine, un projet plus pop ! 

PAN M 360 : Loukas en a brièvement parlé, mais votre son a relativement changé depuis le lancement du projet! Autour de toi, votre premier micro-album sorti en 2018, présente des sonorités plus douces, moins texturées,  davantage construite autour de  la voix de Gabrielle. Votre premier album, On veut vivre notre vie en vacances, est plus travaillé : plus intense, plus immersif. Cette évolution était-elle naturelle ou quelque chose en particulier vous a influencés ?  

Gabrielle : Je crois que ça s’est fait naturellement, dans le sens où le EP était vraiment un essai. Nous voulions tâter le terrain, essayer de nouvelles choses…  Et, à force de les jouer, de les présenter en spectacle, nous avons relevé les choses qui nous déplaisaient, que nous voulions changer. 

Loukas : J’ai pris de l’expérience depuis Autour de toi. Maintenant, je me sens davantage capable de créer exactement ce que j’ai en tête. 

PAN M 360 : On veut vivre notre vie en vacances est un projet assez personnel et sentimental : vous y parlez beaucoup de l’incertitude des relations interpersonnelles, de la difficulté à faire confiance aux êtres aimés et la peur de se faire briser le cœur en mille morceaux. Êtes-vous anxieux de nature ? 

Gabrielle :  Côté paroles, en effet, c’est très personnel. L’écriture fait partie de mon quotidien : j’écris des petites choses dans mon téléphone, je note des idées sur des bouts de papier… Écrire m’aide à mettre le doigt sur le bobo, tu comprends ? Les relations interpersonnelles, l’amitié, le doute sont des choses qui me passent par la tête très souvent. 

Loukas : Et alors que Gabrielle se laisse aller dans le chant, je trouve le même laisser-aller dans la musique : je crée des beats qui, oui, sont peut-être sont en confrontation directe avec la douceur des paroles, peuvent aller chercher d’autres sentiments chez l’auditoire : l’euphorie, le bonheur…

Gabrielle : Nous voulions créer un rapport au temps plus détaché, qui dit « c’est correct de vivre au jour le jour, de laisser aller son fou… ». Notre musique n’est pas un travail ; c’est ce qu’on veut faire de nos vies. D’ailleurs, c’est pour ça que le titre On veut vivre notre vie en vacances nous va si bien. 

PAN M 360 : Vous dites vous-mêmes que votre son peut s’apparenter à la musique d’Angèle, ou encore Kaytranada : de la synth-pop colorée sur laquelle on pose des paroles assez personnelles, qui racontent une histoire. Cela vous fait-il plaisir d’être comparé à ces grosses pointures, ou votre ambition est de vous démarquer ? 

Loukas : On ne se le cachera pas : on fait de la pop mainstream. Je veux dire, nous faisons de la pop et nous l’assumons très bien. Nous venons tous les deux d’un lieu qu’on pourrait qualifier d’académique. Et autant chez les musicien.ne.s que chez le public au sens large, nous ressentons vraiment les préjugés, le snobisme face à ce que nous faisons. 

Gabrielle : Les gens voient notre musique comme simple alors qu’en réalité, elle demande beaucoup de travail! Et évidemment qu’il y a des gens qui n’aiment pas ce que nous faisons, et cela est parfaitement correct – mais il est clair que beaucoup de gens disent ne pas aimer ça par peur d’être jugés. 

Gabrielle : Mais pour revenir à ta question, je ne crois pas que nous ayons vraiment pensé à ça. Cela ne me dérange pas d’être comparée, comme je ne cherche pas particulièrement à stand-out. Loukas et moi faisons de la musique qui nous plaît et c’est tout. 

PAN M 360 : Alors, vous ressentez un certain snobisme sur la pop au Québec ? 

Gabrielle : Beaucoup. Lorsque nous faisons des demandes de subvention ou que nous participons à des concours, les commentaires restent sensiblement les mêmes : musique trop accessible, formulation trop simple… Et comme Loukas l’a mentionné, nous venons d’un milieu académique dans la mesure où nous avons étudié en musique où nos collègues, nos enseignant.e.s, tout le monde nous disait « faites attention, vous sonnez trop pop ». Alors, la pop c’est de la musique de seconde classe ? Depuis quand faire de la pop-tout-court est considéré comme un échec ? Pourquoi faudrait-il faire quelque chose de spécial pour être considéré comme niche ? Mais il est trop tard car c’est décidé : c’est ce que nous aimons faire. 

Né de parents rwandais, Shadrach Kabango est devenu Shad, soit l’une des artistes les plus éloquents de la diversité canadienne. Depuis le milieu des années 2000, Shad s’est imposé parmi les plus éloquents rappers au pays, un septième album en témoigne, soit l’excellent TAO, paru en ce début d’octobre sous étiquette Secret City Records. Au sein de la gent médiatique, Shad est aussi reconnu pour ses talents d’animateur, il a obtenu des postes importants à CBC et son plus important fait d’armes demeure la série Hip Hop Evolution, produite et diffusée par Netflix.

PAN M 360 l’a rencontré pour faire le point sur sa carrière et son nouvel album.

PAN M 360 :  TAO serait le thème central de cet album. Que signifie-t-il ?

SHAD : Pour moi, le côté spirituel du Tao n’est qu’un aspect de ce projet. En fait, le titre fait aussi référence à ce livre The Age of Capitalism Surveillance de Shoshana Zuboff. Cela a vraiment inspiré l’album et ce livre m’a fait penser à The Abolition of Man de C.S. Lewis. Ces deux livres portent l’acronyme TAO dans leur titre, alors…  Il faut dire également  que The Abolition of Man discute du Tao au sens spirituel du terme. J’ai pensé que ce serait un bon titre parce qu’il fait référence au social, à la philosophie et aussi  au spirituel. Et je pense qu’en fin de compte c’est un album spirituel parce qu’il s’agit de connexion.

PAN M 360 : Pouvez-vous commenter ces connexions explorées pour cet album ?

SHAD : J’étais en train de lire The Age of Capitalism Surveillance, un excellent livre, essentiel, vital. Ce livre raconte relate l’histoire des 20 dernières années avec Google et Facebook, et nous rend capables de bien voir à quel point ces entreprises ont changé nos vies, nos mondes, notre humanité, la façon dont nous pensons. C’est un véritable trésor de données! En fin de compte, c’est à nous, les gens, de décider ce que nous voulons, si ces technologies doivent nous servir et servir l’humanité et quelle est notre vision de l’humanité. Et cela m’a fait penser à The Abolition of Man, ce livre a été écrit en 1943. Mais il traite de la technologie et de la science et de ce qui se passe lorsque nous ne sommes réduits à des données analysables, lorsque nous nous considérons comme des objets de la science et non comme quelque chose de sacré. C’est là que la connexion entre les 2 livres s’est produite et m’a vraiment donné envie d’écrire un album sur différents aspects de notre humanité aujourd’hui. 

PAN M 360 : Très peu de rappeurs se réfèrent à de tels livres comme une inspiration majeure. Bravo!  Mais… comment est-ce devenu une forme d’art ?

SHAD : Pour moi, ce fut un défi créatif amusant et c’est ce dont j’avais besoin à ce stade de ma carrière.  Ça m’a sorti du lit tous les matins! Donc oui, j’ai dû transformer ces grandes idées en textes et musique,  en quelque chose qui constituait d’abord un sentiment, une émotion. J’aime aussi injecter de l’humour dans ce que je fais, autant que possible. Musicalement, j’aime rester dynamique, pour que ce soit étonnant, dans un monde où l’on ne sait pas ce qui va se produire. En tant que producteur, j’ai essayé de garder les choses intéressantes. Donc oui, c’était amusant pour moi d’essayer de donner vie à toutes ces choses. Et aussi de le diviser en plus petits morceaux, chaque aspect peut être une chanson, suivant ce concept de regarder les différents aspects de notre humanité. Un aspect peut être une chanson, donc c’est digeste de cette façon. Ce sont donc différentes façons que j’ai essayé d’aborder, en m’assurant que ce soit amusant à écouter, que ce soit de la musique.

PAN M 360 : A propos du beatmaking et de la composition, comment as-tu procédé ?

SHAD : J’ai travaillé avec les mêmes personnes en majorité. J’ai suivi le même processus qui consiste à tâtonner jusqu’à ce que j’atteigne le son recherché. Ce qui a changé cette fois, c’est que j’ai abordé la technologie d’une manière différente.  Lorsque j’ai présenté la série Hip Hop Evolution sur Netflix, j’ai appris une chose étonnante : le hip hop, c’est d’abord de la musique électronique et représente aussi l’évolution de la technologie. Dans cette série, nous considérons souvent le hip hop comme une terre géographique, à savoir comment la musique a bougé et comment la culture a changé parce que la musique s’est déplacée danss différentes villes et s’est mélangée à différentes cultures. Et c’est aussi l’histoire de la technologie, comme le krautrock et la musique électronique allemande l’ont incarnée dans les années 70. Des boîtes à rythmes et des platines, le hip hop a évolué vers des échantillonneurs plus sophistiqués, et ainsi de suite. Tout ça pour dire que ça m’a vraiment inspiré en termes de beatmaking, même en termes d’approche générale, jusqu’au traitement de ma voix. Dans une chanson comme Slot Machines, j’ai transformé ma voix et j’ai utilisé un tas de distorsions numériques, des trucs qui peuvent sembler incorrects pour les puristes du hip hop. Mais bon le hip hop étant aussi  l’histoire de la technologie,  je l’adopte beaucoup plus aisément que je ne l’aurais fait il y a 5 ans.

PAN M 360 : Où te vois-tu dans la culture hip hop ?

SHAD :  Je dirais que ce que je fais est plutôt traditionnel. Quand j’ai commencé, j’étais étiqueté très alternatif, maintenant je dirais que je suis assez enraciné dans la tradition même si j’expérimente beaucoup. Il y a des chansons sur cet album qui portent un son industriel, d’autres sont un peu rétro  années 70. Ça va dans tous les sens et il y a des sons très nouveaux. Mais ce que je fais, comparé à ce que font beaucoup de gens en 2021, est relativement traditionnel, même si c’est expérimental à bien des égards.  Par exemple, je ne chante pas vraiment, je rappe, ce qui est différent de beaucoup de hip hop actuel où la ligne est très floue entre ce qui est chant et ce qui est rap. Personnellement, le hip-hop des années 90 est dans mon ADN, j’aime aussi le jazz, le funk, etc. Ce qui caractérise le hip-hop, c’est cette véritable connexion avec l’histoire de la musique. Personnellement, j’aime quand la musique est moderne mais aussi enracinée dans une culture et une tradition.  The Roots, Outkast, Tribe Called Quest et d’autres ont toujours procédé ainsi, ils ont intégré la musique avec laquelle ils ont grandi. Ils ont creusé tous les sillons de la musique noire américaine tout en ajoutant une nouvelle pièce à la tapisserie.

PAN M 360 : Entre la tradition et la recherche de nouveaux sons cherches-tu à atteindre un équilibre?

SHAD :  C’est ça. Je ne pense pas qu’il y ait une opposition entre ces avenues. Mieux vous êtes enraciné dans l’histoire, plus vous pouvez faire évoluer ses paramètres, car vous avez une meilleure perspective à ce sujet. Et cela m’a toujours enthousiasmé, en tant que compositeur et en tant que fan de cette musique. J’ai toujours voulu explorer, expérimenter et incorporer différents sons de la musique que j’aime hors du hip-hop.

PAN M 360 : Quels sont les collègues cruciaux de Tao?

SHAD : DJ T. Lo a réalisé quelques chansons et demeure  mon DJ de tournée; Ric Notes travaille avec moi depuis plusieurs années;  pHoenix Pagliacci est une rappeuse, chanteuse et autrice elle trouve des idées très rapidement en studio. Ces artistes sont parmi mes interlocuteurs privilégiés. J’aime aussi me produire avec des musiciens, chacun de mes albums en  comprend une douzaine. Concernant l’alignement à venir sur scène, je suis encore en train d’y réfléchir pour la prochaine tournée. Il faudra s’ajuster aux règles de la COVID. Nous ne savons pas si nos dates seront annulées et c’est un gros risque. J’adorerais avoir à mes côtés une trompette, un saxophone, un DJ, une basse, des claviers , un batteur mais… je dois envisager ce qui est possible.

PAN M 360 : Comment faites-vous cohabiter votre vie artistique et  votre médiatique en tant qu’animateur et digne représentant de la diversité canadienne?

SHAD :  Je considère toujours la musique comme  étant au cœur de ce que je fais. Et je pense que c’est la façon dont je peux dire aux gens ce que je pense dans mes propres termes, une façon qui doit régulièrement être mise à jour. Quand on me demande d’animer telle ou telle émission, de représenter quelque chose. Il existe une limite entre ceci et mon art.  Je peux devenir un symbole pour certaines choses, tout en ayant un peu d’espace pour dire ce que je pense, c’est toujours une partie importante du puzzle pour moi. Mais ma carrière artistique reste la zone où je me sens le mieux. À l’ère des médias sociaux, je ne suis pas à l’aise pour exprimer mes pensées par ce biais, cela ne capte pas ce que j’essaie vraiment de dire. J’ai besoin de musique, j’ai besoin d’histoires, j’ai besoin de métaphores, j’ai besoin d’espace. Quand j’anime par exemple Hip Hop Evolution, je n’y vois pas vraiment ma plateforme, d’expression, c’est la plateforme du hip hop et non la mienne. J’y agis comme un guide, comme quelqu’un venu pour aider à faire connaître une culture. Il ne s’agit pas de moi et mes histoires. Bien sûr, je suis heureux d’en avoir fait partie, Nous avons terminé la série, nous avons retracé l’histoire du hip hop jusqu’au milieu de la décennie 2000. Il n’y a pas de plan pour une autre saison, je suppose que nous avons besoin de plus de distance. Mais oui, j’aimerais y contribuer si suite il y a.

Crédit photo: Justin Broadbent

Dans le contexte du Rendez-vous des musiques métissées (MUZ), le lancement de l’album Coubli, sous étiquette Nuits d’Afrique, a lieu le 10 octobre, à L’Astral. Faisons donc  connaissance avec son concepteur,  le batteur et chanteur Donald Dogbo. 

D’origine ivoirienne, il est clairement perçu comme l’un des très bons batteurs de la scène afro-montréalaise.  Or, Donald Dogbo aime aussi chanter et imaginer son propre répertoire, comme c’est d’ailleurs le cas d’un nombre croissant de batteurs, tous styles confondus.

Depuis mars 2020, le musicien travaille sur Coubli, qui signifie l’aventurier dans sa langue maternelle, le bété. Son aspiration est de développer des alliances entre les rythmes traditionnels de l’Afrique centrale, de l’Afrique de l’Ouest, du jazz et de la fusion en un style bien personnel qu’il nomme afro-jazz tradi-moderne

PAN M 360 :  Tu es musicien ivoirien, d’où proviens-tu plus précisément?

Donald Dogbo : De l’ethnie des Bétés, ma famille vient de Daloa, une ville du centre-ouest de Côte d’Ivoire à près de 400 km d’Abidjan où je suis né et où j’ai grandi. 

PAN M 360 : Quand as-tu quitté la Côte d’Ivoire? 

Donald Dogbo : En 2004. Je me suis alors installé au Sénégal, à Dakar. Du Sénégal, j’ai commencé à voyager un peu partout pour finalement m’installer à Montréal en 2014.

PAN M 360 :  Tu faisais déjà de la musique en Côte d’Ivoire?

Donald Dogbo : Oui, j’étais entre la musique et les études en informatique. Je jouais de la percussion depuis l’enfance et je chantais également.

PAN M 360 : Tu es devenu musicien professionnel au Sénégal? 

Donald Dogbo : Oui.  Je suis arrivé au Sénégal pour continuer mes études et puis je rencontre des amis sénégalais qui font de la musique et qui m’ont emmené en tournée. J’ai quand même obtenu ma licence en informatique mais j’ai continué en tant que musicien professionnel jusqu’à aujourd’hui. À Montréal, je gagne ma vie en tant que musicien à temps complet, comme lorsque j’étais au Sénégal.

PAN M 360 :  Avec qui tournais-tu au Sénégal?

Donald Dogbo : J’ai travaillé avec Positive Black Soul, puis avec Didier Awadi. Je tournais aussi avec Mao Otayek, un Ivoirien marié à une Sénégalaise et qui était chef d’orchestre et guitariste d’Alpha Blondy et qui a collaboré avec Salif Keita, Stevie Wonder et autres. C’étaient les plus célèbres avec qui je travaillais. 

PAN M 360 : Qu’est-ce qui t’a mené à Montréal?

Donald Dogbo : En 2010, j’étais venu aux Francos avec Didier Awadi, c’est moi qui était au drum sur la scène Vidéotron.  Et c’est comme ça que je suis tombé en amour avec le Québec. Nous sommes revenus en 2012 pour une petite tournée et, comme j’avais des « grands frères » qui étaient déjà basés ici, je pense à David Mobio alors musicien claviériste de Jean Leloup que j’ai rencontré et qui m’a fait revenir souvent et fait rencontrer pas mal d’artistes ici pour des contrats. Je venais alors tous les six mois jusqu’à ce que je m’installe définitivement au Québec.

PAN M 360 :  Tu n’y a pas entrepris de carrière solo, cependant.

Donald Dogbo : Ma carrière solo a débuté il y a deux mois. Je suis batteur à la base, mais j’ai toujours chanté en jouant. La voix a toujours fait partie de mon école parce j’étais chanteur ténor dans une chorale.  Depuis 2012, je travaille avec Elaj Diouf, Djély Tapa, Wesli, Just Oûan, Karim Diouf, Karim Dabo, Ilam etc. Et donc j’ai traîné pas mal avec des artistes de Montréal. 

PAN M 360 :  Qu’est-ce qui te motive à mener un projet solo?

Donald Dogbo : Je voulais le faire depuis longtemps et la pandémie m’a donné finalement le temps nécessaire. Je dirais merci à la pandémie, un atout positif pour moi, côté création et aussi côté vie familiale. Je suis marié à la fille de Zab Maboungou, nous avons deux garçons. Elie Miller-Maboungou, le frère de ma conjointe et aussi excellent percussionniste, a aussi participé à mon projet. 

PAN M 360 :  Qui t’entoure dans ton groupe?

Donald Dogbo : Élie aux percussions, Émile Farley à la basse, Félix Leblanc et David Richpan aux claviers, Alex Francoeur aux saxes.

PAN M 360 : Du point de vue de la composition, tu qualifies ton travail d’afro-jazz. Pourquoi?

Donald Dogbo : Pour moi, la musique africaine c’est du jazz . Afro-jazz, je mets l’accent sur le jazz pour appeler un peu tout le monde, et les musiciens. Et non, ce ne sont pas les harmonies jazz dans mon travail, ce sont des grooves afro joués par des musiciens qui m’entourent et plusieurs d’entre eux sont très jazz et funk. Ainsi, nous faisons de l’afro-pop avec une touche jazz.

PAN M 360 : Tu chantes en même temps que tu joues la batterie. À l’occasion, prends-tu le micro sans jouer comme le fait Anderson.Paak ?

Donald Dogbo : Non. Je suis plus centré sur le jeu, même si j’aime le chant.  Ça me tente toujours de le faire sino j’ai des invités sur scène. Dimanche, il y aura Veeby, Laetitia Zonzambé, Noel Mpiaza.

PAN M 360 : En quelles langues africaine t’exprimes-tu?

Donald Dogbo : Je ne me considère pas comme un musicien bété mais bien un musicien africain dont les ancêtres sont Mantous. Alors  je chante en plusieurs langues,  le lingala , le bété, le dioula, le burkina, le sango, le douala, etc. Je chante donc en plusieurs langues d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. C’est très varié, en fait. 

PAN M 360 :  Quels sont les styles musicaux impliqués ? 

Donald Dogbo : Je fais des combinaisons de rythmes,  Bikutsi (Cameroun), mbalax (Sénégal), gbégbé ou akpombo (Côte d’ivoire), etc. Je fais des mélanges qui me sont propres, je fais de la polyrythmie.  

PAN M 360 : Où te situes-tu dans la musique africaine d’aujourd’hui?
Donald Dogbo : Ce qu’on fait aujourd’hui a déjà existé. On ne fait que retracer et continuer ce que nos grand-pères, nos pères et nos grands frères. Je suis très roots, je me bats pour la culture et l’émancipation des traditions. Je préfère maintenir cette tradition qui consiste à avoir sur scène des êtres humains plutôt que des machines. Aller au front en groupe, en famille, avec plusieurs nations. C’est ce que je veux poursuivre.

Donald Dogbo lance l’album Coubli à l’ASTRAL, dimanche 10 octobre, 20h

Les jeudi 7, vendredi 8 et samedi 9 octobre, Le Vivier présente trois programmes distincts, impliquant les ensembles Sixtrum, Novarumori et Airs. Ainsi, 13 œuvres dont 5 créations du Québec et de l’Europe seront révélées au public mélomane. Ces concerts s’inscrivent dans la série Résonance croisée – résidences et créations musicales Québec/Europe, projet d’envergure internationale dédié à la musique de création. 

L’objet de ces concerts est de créer des ponts avec l’Europe dans le contexte exceptionnel de la salle multimédia de l’École de musique Schulich (prononcer l’acronyme CIRMMT comme la célèbre grenouille Kermit des Muppets) et à la salle Tanna Schulich de l’Université McGill. Ces programmes sont aussi offerts en webiffusion. 

La série Résonance croisée a été mise sur pied de concert avec l’European National Institutes for Culture (EUNIC), partenaire principal du Vivier dans cette ambitieuse opération. Plus précisément, sept pays sont représentés via un « maillage de l’expression et des écoutes mutuelles des artistes et des créateurs » : France, Italie, Allemagne, Espagne, Suisse, Autriche et Québec/Canada.

Ces concerts résultent de résidences et de créations musicales croisées favorisant la rencontre d’interprètes et compositeurs québécois et européens, et la mise en perspective d’approches diverses. Le prochain volet de Résonance croisée est prévu en avril prochain.

En marge de ces deux séries de concerts, des rencontres interuniversitaires réunissent des étudiants de la Hochschule de Dresden, du Pôle supérieur de Boulogne Billancourt et du Vivier InterUniversitaire (VIU) autour de cinq classes de maître en ligne en lien avec la programmation, en présence des compositeurs Carmine Emanuele Cella, Jean-Luc Hervé, Mark Andre, Séverine Ballon, Paul Hauptmeier et Martin Recker. 

Pour plus d’informations et pour se procurer des places ou encore accéder à la webdiffusion, c’est ICI.

1. Fabrice Marandola, percussionniste, membre de Sixtrum et très impliqué au CIRMMT, nous parle du concert présenté ce jeudi, 19h30.

PAN M 360 : Sixtrum procède à la création du triptyque Inside-out du compositeur italien Carmine Emanuele Cella, « qui offre un nouveau paradigme d’écoute, dans lequel les propriétés immersives de l’espace sont intégrées aux instruments. » Quelles sont ces « propriétés immersives »? De quelle manière ces propriétés immersives sont-elles intégrées? Comment les instruments ont-ils été spatialisés au CIRMMT? 

Fabrice Marandola : Ces propriétés immersives tiennent à l’idée de Carmine de changer le dispositif habituel, d’un instrument (local) dont le son amplifié est joué dans des haut-parleurs (pour une diffusion globale). Dans son dispositif, les instruments deviennent les haut-parleurs (nous n’utilisons de fait aucun haut-parleur pour cette musique mixte, acoustique et électronique), mais les instruments sont distribués tout autour de la salle. Par ailleurs, tous les instruments sont reliés entre eux, ce qui fait que les vibrations d’un instrument situé dans un coin de la salle mettent en résonance un instrument situé à l’autre bout de la salle, etc. De ce fait, les instruments qui sont tout autour de la salle constituent finalement un seul méta-instrument, à l’intérieur duquel se trouve le public, alors totalement immergé dans le son.

PAN M 360 : « Le compositeur fait appel à de nouvelles technologies et au traitement d’algorithmes d’intelligence artificielle pour créer des instruments de percussion augmentés ». Concrètement, de quelle manière les algorithmes d’intelligence artificielle opèrent-ils dans ce triptyque?

Fabrice Marandola : Dans sa recherche artistique, le compositeur s’ appuie sur des algorithmes de reconnaissance du geste, qui permettent à leur tour de simuler des « quasi-instruments » lorsqu’on en applique les données à des systèmes de modulation de synthèse . On obtient ainsi des instruments qui n’existent pas vraiment, mais qui sont « plausibles » (selon les termes de Carmine), en ce que leurs qualités acoustiques sont proches de vrais instruments, mais sans vraiment les imiter. Cela permet de découvrir de nouveaux timbres, qui se situent entre les timbres des instruments réels, et le pur traitement électronique de ces instruments.

PAN M 360 : Comment le triptyque est-il conçu? Quelles en sont les étapes distinctes? 

Fabrice Marandola : Il est constitué de trois œuvres (dans l’ordre : quatuor, duo et sextuor) qui explorent différents types de relation à l’espace, différentes manières de jouer sur le feedback qui se crée entre tous les instruments, ainsi que différentes manières de jouer ces instruments qui sont en quelque sorte ‘augmentés’.

2. Vendredi 8 octobre, l’ensemble Novarumori interprète les œuvres d’Émilie Girard-Charest, et l’autre de James O’Callaghan. Deux autres pièces pour violoncelle seul en ponctueront l’exécution, œuvres de Mark Andre et de Jean-Luc Hervé. Directeur artistique de ce programme mis de l’avant par l’organisme Innovations en concert, Isak Goldschneider nous en explique davantage :

PAN M 360 : Ce programme est-il lié par une thématique centrale? Sinon, y a-t-il des liens à faire entre les œuvres?

Isak Goldschneider : Presque par hasard, le programme s’est développé à partir de deux domaines : d’une part, l’étreinte du son pur et la recherche d’un noyau sonore, et d’autre part l’intériorité provoquée par notre réalité commune de ces deux dernières années.


PAN M 360 : Pourriez-vous présenter très sommairement les quatre pièces au programme? Quelles en sont les caractéristiques?  

Isak Goldschneider : Prenons New Work, Collapsing, New Work (2021) de James O’Callaghan; l’oeuvre nous présente l’énergie d’une ouverture de Mozart s’intensifiant en gesticulations frénétiques, puis plongeant soudainement dans un ensemble de soliloques distants. L’avenir vers lequel nous sommes propulsés est en ruine. Pas étonnant que le titre d’O’Callaghan cache une référence oblique à Einstürzende Neubauten!
De la même manière, iv2 de Mark Andre et Amplitudes de Jean-Luc Hervé, œuvres solistes interprétées dans notre concert par la violoncelliste Émilie Girard-Charest, explorent un langage sonore fondé sur des sons non harmoniques et bruitistes. Il n’y a pas ici d’aspiration à une utopie future, mais plutôt une introversion qu’Andre a décrite comme « une disparition éthérée des interstices en tant qu’unité de synchronisation des tons… une expérience fragile et peut-être transcendante ».


L’œuvre d’Émilie Girard-Charest, Intimités, relève un tout autre défi, tant sur le plan sonore que conceptuel. La moitié de l’ensemble modifie l’accord des instruments des autres pendant qu’ils jouent, empiétant sur leur espace personnel dans une performance évocatrice de nos expériences communes en temps de pandémie. L’œuvre qui en résulte rappelle les processus naturels tels que l’érosion, la pluie, le changement de saison… mais aussi les processus internes de changement émotionnel et personnel. 

PAN M 360 : Comment avez-vous sélectionné les compositeurs et les interprètes de ces œuvres, soit l’ensemble Novarumori et l’interprète au violoncelle?


Isak Goldschneider : L’ensemble Novarumori créé à l’origine pour interpréter The Sinking of the Titanic de Gavin Bryars, et cet intérêt pour les résonances profondes et les sons graves a également influencé notre instrumentation, instaurant une tradition de sections de cordes graves. Nous avons la chance de travailler avec certains des violoncellistes et bassistes les plus intéressants et les plus virtuoses de Montréal dans le cadre de ce projet, des interprètes comme Stéphane Dimantikou, Étienne Lafrance et Andrea Stewart sont bien connus des principaux orchestres symphoniques du Québec ainsi que d’ensembles novateurs comme le Collectif9.


L’œuvre d’Émilie Girard-Charest a été commandée par Innovations en concert en 2017, et les expéditions sonores de James O’Callaghan l’ont naturellement amenée à créer une pièce d’accompagnement pour notre programme. Les œuvres de Mark Andre et Jean-Luc Hervé ont été ajoutées par notre co-commissaire Emanuelle Lizére du Vivier, inspirée sans doute par des similitudes avec la démarche de James et Émilie.



3. Samedi, le concert du Duo AIRS mettra en relief un croisement de générations et de cultures. « Après le tremblement… nous amène à réfléchir à la musique d’aujourd’hui, à sa place dans la société et à la façon dont elle peut ou doit influencer notre monde. » Le programme regroupe ainsi des œuvres pour percussions, saxophones et électronique, notamment des pièces de répertoire de la dernière décennie, dont des œuvres de Bruno Letort et de Laurent Durupt, sans compter les créations mondiales de Félix-Antoine Coutu et Núria Giménez Comas, commandées par AIRS. Le percussionniste David Therrien Brongo nous en dit un peu plus long.

PAN M 360 : Pourriez-vous nous présenter brièvement le duo Airs? Ses deux membres? Les orientations musicales du tandem?

David Therrien Brongo : Le Duo AIRS est un groupe de musique de chambre de musique contemporaine formé de David Therrien Brongo (percussion) et Louis-Philippe Bonin (saxophone). De par ses activités et sa proposition artistiques, le Duo AIRS se démarque dans un créneau actuellement non exploité par les ensembles et solistes actuels au Québec. Notre mandat artistique naît de la volonté de présenter le riche répertoire pour percussion et saxophone, tout en favorisant la recherche et la création d’œuvres nouvelles. Dans une volonté d’offrir une expérience dynamique et différente du récital traditionnel, nous proposons une approche holistique de la musique de concert : chaque spectacle s’articule autour d’un thème précis où la mise en espace, les transitions et la musique sont intrinsèquement liées. 

PAN M 360 : Dans le cas qui nous occupe, comment s’incarne le « croisement des générations et des cultures »? Choix esthétiques? Instrumentation? Référents compositionnels? Quoi d’autre? 

 David Therrien Brongo : Nous accueillons avec plaisir l’opportunité d’ajouter notre voix à un mouvement international en croissance qui reconnaît que les choix artistiques doivent être représentatifs des enjeux que vit la communauté créative. Ainsi, nous sommes fiers d’encourager la diffusion du savoir-faire des compositeurs et compositrices issus de milieux diversifiés (France, Espagne, Québec). La programmation d’«Après le tremblement… » donne une grande importance à l’expérimentation (instruments inventés, traitement en temps réel, éléments vidéos et bandes sonores), aux commandes d’œuvres nouvelles à des compositeurs talentueux et compositrices talentueuses (Núria Giménez-Comas, Félix-Antoine Coutu) en plus de permettre la diffusion d’œuvres peu représentées et jouées (Bruno Letort et Laurent Durupt). 


PAN M 360 : Très brièvement, quelles sont les caractéristiques propres à chacune des œuvres au programme? Quelle est l’approche spécifique de chaque compositeur.trice? 

 David Therrien Brongo :  

Dans la grange mon drone ne vole pas haut (2021), de Félix-Antoine Coutu.

Dans la grange, mon drone ne vole pas haut est la première d’une série de pièces constituant le projet La grange, inspiré d’un lieu fictif figé dans un futur rapproché, rempli d’artefacts et où un personnage s’amuse à ranimer des machines déchues sous de nouvelles formes. L’œuvre laisse place à des structures sonores machinales et industrielles auxquelles viennent s’accoler la percussion et le saxophone alto. À cela s’ajoute le fût augmenté, un instrument inventé, alliant percussion, cordes et électronique. Cet instrument est constitué d’un fût de grosse caisse munie d’une peau; de huit cordes de guitare disposées à l’intérieur du fût et fixées à des clés d’accordage sur lesquelles viennent frotter des cordons activés par des moteurs CC. Deux micros contacts captent la résonance des cordes et du fût afin d’amplifier l’instrument.

Persecutory Delusions (2014), de Laurent Durupt

Un saxophoniste prostré émet des sons qui sont comme les traces d’un langage désarticulé, entre plainte et bégaiement. Dans son dos, le percussionniste est son double intérieur, sa projection mentale, qui lui assène des décharges rythmiques comme seul repère de tempo. L’ordinateur guide le percussionniste via un métronome en oreillette, et l’enferme régulièrement dans des boucles aléatoires dont le déblocage se fait sans crier gare. Le percussionniste saute alors à la mesure suivante, le saxophoniste le suivant à la trace, chacun comme enchaîné l’un à l’autre, dans une atmosphère étouffante qui progresse inexorablement vers la saturation.

Next Coming, Longing for… (2021) de Nuria Giménez Coma

Cette pièce a été écrite pendant la pandémie et entre les différents confinements. La pièce, comme le titre l’indique, est un mouvement entre le désir d’ouverture, d’échappement et de révolution inachevée que la crise sanitaire nous a apporté et la si longue fermeture culturelle. Le passage entre différents saxophones ainsi qu’entre les différentes natures et timbres du setup de percussion, comme les métaux inharmoniques, les céramiques, verre et puis les métaux avec « pitch », harmoniques veut refléter ce passage entre ce désir initial imparable et le désir de révolution. Cette deuxième partie se construit avec l’énergie initiale et se développe dans une section rythmique qui nous amène avec une énergie d’inertie vers une fin aussi chaque fois plus irrépressible. 

Après le tremblement de terre (2011), de Bruno Letort​. Inspiré du recueil de nouvelles d’Haruki Murakami, paru en 1995, cette pièce pour percussions et saxophones, explore les timbralités multiples de deux instruments. Elle tente de répondre à la question de l’après-tremblement de terre au sens élargi, non pas dans l’approche mystique ou religieuse, mais dans celui d’une tabula rasa, à la fois esthétique et texturale. Séparations, retrouvailles, découverte de soi, prise de conscience de la nécessité de vivre dans l’instant. Les approches sont diverses, parfois burlesques, souvent, imprévisibles…

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