D’origine camerounaise, issue des communautés bassa et eton dans la région de Douala, Vanessa Kanga est une professionnelle très impliquée à Montréal auprès des personnes vulnérables. Ses actions sociales portent quotidiennement au sein des structures de la municipalité dont elle est employée.

Dans le cas qui nous occupe, elle est d’abord et avant tout Veeby, magnifique chanteuse de puissance, songstress ouverte à toutes les déclinaisons afro-soul.  

Également fondatrice du festival Afropolitan Nomade, un événement qui se déplace régulièrement en Afrique, Veeby est aussi mère de deux enfants.  Figure incontournable de l’afrosoul à Montréal, Veeby gagne à être connue au-delà du cercle de ses initiés, le nouvel album Sandj est une excellente occasion de tomber sous le charme de cette véritable force de la nature! 

D’où cette interview avec PAN M 360.

PAN M 360 : Le dernier album remonte à 2012. Pourquoi neuf ans entre  ces deux albums?

Veeby : Parce que j’avais besoin de vivre des choses et d’acquérir une solide expérience sur scène. Ça m’a permis de grandir musicalement avec mes musiciens, une chimie s’est installée en cours de route et … À un moment donné, on se lasse d’interpréter  les mêmes chansons, il faut alors passer à autre chose. Et puis il faut trouver le temps et l’énergie pour financer la prochaine production. Vu mes tâches nombreuses, je n’ai pas toujours le temps de m’asseoir, de remplir des demandes de subventions et payer les musiciens. Or, le nerf de la guerre consiste à trouver les fonds et obtenir des revenus acceptables pour mes musiciens comme pour moi-même.

PAN M 360 : Vous menez une double carrière, comme vous le faisiez il y a presque 10 ans. Toujours réaliste ?

Veeby : Oui!  Pour la Ville de Montréal et je travaille sur les questions de l’équité et de la lutte aux discriminations. Auparavant, j’étais chez Centraide et je me consacrais à la lutte contre la pauvreté. J’ai été  formée pour ça, d’ailleurs  – premier cycle universitaire en économie politique et maîtrise en administration publique. Ce que je fais hors de ma vie artistique est utile, défendre les plus vulnérables et les plus marginalisés demeure pour moi une grande préoccupation. La musique est pour moi une autre façon de m’exprimer, un autre vecteur d’expression, mais cela est très lié aux autres fonctions de ma vie publique. En fait, je m’inspire réciproquement de toutes les facettes de ma vie. J’aime chanter, j’aime faire de la musique, j’ai besoin d’aller régulièrement en Afrique, et j’aime aussi travailler auprès des plus démunis. Avec un peu d’organisation, j’arrive à dormir 8 heures par nuit, mes enfants sont équilibrés… Je m’organise bien quoi ! (rires)

PAN M 360 : Vous avez fondé le Festival Afropolitain Nomade, via lequel vous chantez régulièrement en Afrique. 

Veeby : Exact. Le Festival Afropolitain nomade est un plateau itinérant d’artistes qui font le tour de l’Afrique francophone depuis 2012. Avec mes musiciens, nous avons parcouru une dizaine de pays en Afrique. D’autres artistes québécois et européens ont également voyagé grâce à Afropolitain nomade.

PAN M 360 : Qui forme le noyau de votre groupe de musiciens?

Veeby : Le directeur musical est le guitariste Mitcheal Madner Henry, qui a travaillé notamment au sein de Kalmunity Project et avec la chanteuse Malika Tirolien. Le percussionniste Elli Miller-Maboungou fait aussi partie du noyau, tout comme mon conjoint, Fredy Massamba qui signe les arrangements et la réalisation du nouvel album. David Francois, le bassiste du groupe s’est révélé excellent ingénieur du son, il a fait le mix et le matriçage de l’album. Aussi, le noyau est constitué de Chuck, actuel bassiste, de Nathan, le claviériste, et d’Ebed, le batteur.

PAN M 360 : Votre premier album était entièrement réalisé avec des beatmakers, ce qui n’est pas le cas cette fois. 

Veeby : Effectivement, les chansons ont été majoritairement enregistrées avec des instrumentistes, alors que quatre beatmakers ont été approchés pour autant de pièces : Orphée de la République Démocratique du Congo,  ANG du Cameroun (résidant à Londres), Engone Endong du Gabon, DJ Touch du Rwanda (résidant à Bruxelles).

PAN M 360 : Quelle est la principale différence entre votre premier album et celui -ci?

Veeby : C’est ma  propre compréhension de la musique. La première fois, je travaillais avec des beatmakers, des machines, et puis des musiciens ont joué ces musiques électroniques. Avec ces derniers, j’ai grandi musicalement. J’ai beaucoup appris et j’ai même composé quatre chansons pour le nouvel album. Mes musiciens les ont jouées comme je les entendais.

PAN M 360 : Depuis vos débuts professionnels, vos chansons ne sont pas strictement inspirées de votre culture d’origine. Vous ne dérogez pas de votre proposition originelle, n’est-ce pas ?

Veeby : Absolument. Les déclinaisons afro soul se trouvent dans ma musique comme c’était le cas à mes débuts. Mon travail artistique se veut un hommage à toutes les musiques noires du continent ou de la diaspora, konpa, hip hop , guitares du Congo, etc. À la base, je suis profondément attachée à mes racines africaines, ça s’entend! Toutes les musiques que je choisis me ramènent à l’Afrique d’une manière ou d’une autre. Mais je suis aussi de la diaspora, j’aime la soul, le R&B, je dois assumer que je suis à la fois d’ailleurs et d’ici. Je dois faire une fusion de mes influences. Même en Afrique,  il faut dire que  la musique n’est pas pure non plus, on y observe aussi des hybridations jazz, hip hop, soul, etc. Par ailleurs j’ai appris à découvrir les musiques des Caraïbes, le kompa, le zouk, le reggae, ou même les musiques japonaises liées aux mangas. Il est normal que je sois imprégnée de tout ça, que je sois tout ça à la fois! 

PAN M 360 : Vos textes sont aussi liés à votre condition de femme africaine de la diaspora. Mais encore?

Veeby :  Ce sont les textes d’une personne noire sur cette planète. Mes textes parlent de notre condition et adressent des messages d’espoir ou de paix.

PAN M 360 : Que signifie Sandj, le titre de votre album ?

Veeby : Zandj  est le nom que les Arabes donnaient aux noirs bantous amenés de force en Mésopotamie (aujourd’hui l’Irak), soit pendant la première traite transsaharienne des esclaves. Dans les années 800, ces Bantous s’étaient rebellés contre leurs maîtres arabes soit pendant une quarantaine d’années. Les combats furent sanglants, on parle de centaines de milliers de morts. On sait tous que  la communauté haïtienne s’est libérée de l’emprise des esclavagistes français mais il ne faut pas oublier les Bantous, qui s’étaient révoltés bien avant la traite transatlantique. À travers cet album, donc, je rends hommage à toutes ces luttes de libération et d’oppression des Noirs, sur leur continent d’origine comme à travers la diaspora.

PAN M 360 : En tant que personne et artiste noire, comment vous sentez-vous à Montréal?

Veeby : C’est bien, mais je me questionne aussi, surtout depuis le spectacle SLAV qui m’a irritée lorsque j’ai vu certaines réactions. Mince! Je ne crois pas pour autant que les Blancs ne puissent faire du R&B ou que les Noirs ne puissent jouer de la musique classique, mais je ne pouvais imaginer cette conversation difficile entre les Québécois de souche et les personnes de couleur vivant à Montréal. Alors oui je dois prendre ma place dans cette société: je dois travailler au sein de ses institutions, ne pas juste regarder le train passer sans m’impliquer, tout en sachant que les choses ne s’amélioreront pas en deux ou trois ans. De plus en plus de voix se lèvent et je veux aussi participer au changement des mentalités.

Veeby se produira au Cypher de Urban Science, soit le 18 novembre prochain au Petit Campus

Avec Sympathy For Life, les Parquet Courts poursuivent leur virage plus groovy amorcé sur le précédent Wide Awake! sans toutefois trop s’éloigner de leurs racines punk et garage-rock. Pour ce 8e album, la formation de Brooklyn s’est inspirée de la musique de clubs, de la house, du funk, avec en tête des groupes tels que les Talking Heads et Primal Scream. Conçu juste avant la pandémie, alors que les fêtes étaient toujours permises et largement fréquentées, Sympathy For Life est composé de chansons largement nées de longs jams et d’improvisations, les quatre membres des Parquet Courts voulant créer un disque qui incarne l’expérience de la musique en direct, comme dans un club ou une fête avec des DJ. Paradoxalement, les trois premiers extraits et vidéos déjà parus sont sans doute les morceaux les plus punk de l’album…

Rejoins chez lui à Washington, le batteur de la formation Max Savage nous parle de la genèse de l’album, du processus d’enregistrement en compagnie des réalisateurs Rodaidh McDonald et John Parish, de leurs différentes influences et de leur désir de constamment évoluer sans décevoir les fans de la première heure.

PAN M 360 : Sympathy For Life est votre huitième album. En ces temps de pandémie, ce titre peut avoir une plus grande signification que ce qu’il laisse paraître.

Max Savage : Tu as vu juste. Nous avons commencé à enregistrer cet album avant la pandémie mais nous avons enregistré plusieurs des paroles durant le confinement, en plein coeur de la pandémie, et je pense qu’on était déjà nostalgique de cette époque pas si lointaine où on pouvait donner des concerts, faire des tournées et vivre nos vies de musiciens. Le titre Sympathy For Life fait donc référence à cette période pré-pandémie

PAN M 360 : Le disque a été en grande partie conçu à l’automne 2019. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de le faire paraître alors que vous n’aviez pratiquement que ça à faire ? 

Max Savage : En fait, certains d’entre-nous voulaient faire paraître le disque pas mal plus tôt. Le label insistait plus pour qu’on le sorte plus tard, alors qu’on serait en mesure de promouvoir l’album en tournée. Donc comme on ne pouvait pas trop donner de concerts un peu partout avant la période actuelle, on a donc attendu le bon moment. Ce sont des raisons purement commerciales.

PAN M 360 : Dans le communiqué accompagnant l’album, il est écrit que Sympathy For Life est un disque axé plus sur le groove que sur le rythme, un disque inspiré par la fête plutôt qu’un disque pour faire la fête, bien que plusieurs des 11 titres qu’on y retrouve pourraient aisément se tailler une place sur un plancher de danse. D’un côté Austin Brown (guitare/voix) affirme que l’album est inspiré par la musique de club, la house et le Screamadelica de Primal Scream, alors que de l’autre ton frère Andrew (guitare/voix) évoque Can, Canned Heat, This Heat et… l’acide. Et toi, tu en penses quoi ?

Max Savage : Ce sont deux personnes différentes qui ont différentes influences… Mais j’ajouterais que tous les quatre avons eu différentes influences pour ce disque. C’est surtout ce que nous avons mis sur table tous les quatre qui rendent ce disque si spécial. Oui, il y a eu des divergences, mais je crois que toutes ces influences mises ensemble furent finalement une bonne chose, je crois que ça met davantage l’album en valeur, que ça lui donne ce son très éclectique dans l’ensemble.

PAN M 360 : Il semble qu’au sein du groupe il y ait deux courants de pensées : les goûts plus funky et groovy d’Austin d’un bord et ceux plus rock d’Andrew de l’autre. Dirais-tu que cette sorte de dualité soit une force créatrice ou la source de tensions ?

Max Savage : Pour ce disque je dirais que ces différences de goûts n’ont pas été une source de tension. Ces deux types d’influences ont facilement pu coexister sur ce disque. Mais c’est tout à fait naturel que quatre personnes différentes vont quelquefois avoir des idées divergentes. On n’écoute pas tous la même musique et nous n’avons pas tous les mêmes références, mais ce mélange de dance et de punk, je trouve que c’est ce qui met en évidence le son de ce disque et à quoi ressemble Parquet Courts aujourd’hui.

PAN M 360 : Est-ce que à l’avenir le groupe va davantage tendre vers un son plus groovy ? J’ai lu que vous vouliez vous éloigner du son « Parquet Courts » car vous trouviez que trop de groupes vous ressemblaient.

Max Savage : L’idée est de progresser, de ne pas faire de surplace. Si on faisait un peu toujours le même disque, les critiques nous le reprocheraient et si on s’éloigne trop de notre son de base, on risque de perdre des personnes qui nous suivent depuis le début. Mais en tant que musiciens, c’est important pour nous de progresser, d’essayer autre chose. Donc oui, je pense qu’ on va poursuivre dans cette veine plus funky car on a eu beaucoup de plaisir à faire ce disque. Nous allons certainement continuer à changer d’un disque à l’autre car c’est comme ça qu’on évolue et qu’on progresse comme musiciens.

PAN M 360 : Dirais-tu que le précédent Wide Awake!, avec certains morceaux plus groovy et funky, a pavé la voie pour Sympathy For Life ?

Max Savage : Oui absolument. On a pris ce qui fonctionnait bien sur Wide Awake! et on a fait avec. J’aime à penser que Sympathy For Life est une progression logique de ce que nous avons accompli sur Wide Awake! et que nous avons amené les choses un peu plus loin avec notre nouvel album. 

PAN M 360 : Il paraît que Sympathy For Life résulte de longs jams que vous avez enregistrés puis décortiqués.

Max Savage : Tout à fait ! Nous avons passé pas mal de temps en studio dans la même pièce à simplement improviser, et nous avons vraiment été encouragés par (le réalisateur) Rodaidh McDonald de faire sortir nos idées et de tourner autour de tout ça pendant 30 à 45 minutes. Ensuite nous retournions dans la salle de contrôle pour écouter ce que nous venions de jouer et noter les moments qui fonctionnaient le mieux et qui aussi nous plaisaient le plus, pour ensuite essayer de structurer une chanson autour de tout ça. Donc oui, ce fut un processus de création assez différent cette fois-ci. En fait, ça nous a un peu ramené à notre façon de procéder à nos débuts. On pouvait tourner longtemps autour d’un riff ou d’une mélodie pour trouver la bonne suite. Ça nous arrivait aussi en concert. C’est comme ça que plusieurs de nos premières chansons sont nées. 

PAN M 360 : Pourquoi avoir choisi cette fois-ci de travailler avec Rodaidh McDonald et, pour quelques morceaux, avec John Parish ?

Max Savage : C’est toujours intéressant d’avoir plus d’un réalisateur à bord. Nous estimions que certains morceaux, les plus dansants, gagneraient à être réalisés par quelqu’un comme Rodaidh McDonald, c’est plus sa spécialité. Rodaidh est aussi DJ, il a travaillé avec des artistes qui sont plus dans la sphère électronique tels que xx par exemple, ou encore Hot Chip. Rodaidh était aussi assez enthousiaste par rapport aux chansons plus groovy ou dansantes qu’on lui a fait parvenir. On lui a envoyé un tas de démos. Alors que pour John Parish, ça nous a semblé logique de lui faire parvenir les chansons plus rock car c’est vraiment plus son truc. Il a longtemps collaboré avec PJ Harvey, les Eels et tant d’autres. Alors oui, c’était vraiment intéressant de travailler avec ces deux réalisateurs et de trouver les éléments qui feraient que tout ça tienne ensemble.

PAN M 360 : Vous avez enregistré plusieurs chansons avec John Parish mais seulement deux se sont retrouvées sur l’album. Qu’adviendra-t-il des autres ? 

Max Savage : Je dirais qu’on en a enregistré pas loin d’une dizaine. On a passé une semaine en studio avec lui à Bath (studios Real World). C’est vraiment ce que je trouve le plus difficile quand tu fais un album : choisir les chansons que tu vas y mettre. Il y a aussi plusieurs chansons qu’on a enregistrées avec Rodaidh que nous n’avons pas utilisées. Mais au final, comme on avait passé pas loin de sept semaines avec lui et qu’une seule avec John, il nous a semblé plus juste d’incorporer plus de chansons réalisées avec Rodaidh. Donc il est fort possible que certaines des chansons qui ne se sont pas retrouvées sur ce disque le soient sur un éventuel EP. Je le souhaite car il y a franchement de très bons trucs dans le lot.  

PAN M 360 : Comment comptez-vous transposer ce nouvel album sur scène. Est-ce que ce sera plus funky ou plus rock ?

Max Savage : Définitivement plus funky. Nous allons intégrer plus d’éléments électroniques sur scène, particulièrement au niveau de la batterie. Ce ne sera pas seulement une batterie traditionnelle mais j’aurai aussi un pad, le Roland SPD pour les connaisseurs. Alors oui, nous allons assurément incorporer davantage de sonorités électroniques à nos concerts. On a fait une tentative récemment lors de notre concert de lancement à Brooklyn. Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas joué devant un public et c’était, pour la plupart des morceaux, la première fois qu’on les jouait sur scène. Donc on va rectifier le tir au fur et à mesure, l’ensemble sera de plus en plus au point au fil des spectacles. Nous avons une grosse tournée nord-américaine qui va bientôt débuter; j’ai réalisé durant le confinement de ne prendre aucun de nos concerts pour acquis. Pour moi, c’est comme un rêve de pouvoir enfin recommencer à jouer sur scène. 

(crédit photo : Ebru Yildiz)

Transparent Water, premier album de Seckou Keita et Omar Sosa, est sorti en 2017. Quatre ans plus tard, voici Suba,  rendu public le 22 octobre chez Bendigedig, second chapitre de cette collaboration entre un griot sénégalais et un artiste lucumi, afro-descendant de culture yoruba, culture de l’actuel Nigeria transplantée de force à Cuba par les esclavagistes conquérants venus d’Espagne.

Écrit et enregistré en 2020 au cours du confinement planétaire, l’opus  Suba se veut une œuvre placide, d’abord et avant tout. Une œuvre dédiée à l’espoir,  à la compassion pour autrui, à la bienveillance, à la paix en ce bas monde qui en a cruellement besoin – rien à voir avec Suba, regretté artiste serbe ayant naguère révolutionné l’électro brésilienne. Omar Sosa et Seckou Keita constituent ainsi un trio avec le percussionniste vénézuélien Gustavo Ovalles, trio autour duquel se joignent le violoncelliste et arrangeur brésilien Jaques Morelenbaum, le flûtiste burkinabé Dramane Dembélé, le percussionniste et réalisateur anglais Steve Argüelles.

Parmi les meilleurs pianistes cubains de sa génération, Omar Sosa demeur un artiste hors piste depuis le début de sa longue migration musicale, enfin  si l’on s’en tient au stéréotype de l’artilleur latino auquel on peut s’attendre. Les croisements transculturels d’Omar Sosa  se déclinent en une trentaine d’albums et encore plus de tournées mondiales. 

Avant que cela ne se produise de nouveau, voici une seconde collaboration studio avec le chanteur et virtuose sénégalais de la kora Seckou Keita.

Plus précisément, le dernier est originaire de la Casamance. Côté paternel, il est de la lignée royale des Keita. Côté maternel, soit la famille Cissokho, il est issu de la caste héréditaire des griots –  musiciens, chanteurs, conteurs et messagers des traditions ouest-africaines. Seckou Keita est la fois gardien des grandes traditions musicales mandingues et très ouvert sur le reste du monde musical d’aujourd’hui, en témoignent ses propositions harmoniques qui vont clairement au-delà du patrimoine ouest-africain. 

Ses qualités de musicien lui ont notamment valu une invitation à la School of Oriental and African Studies en Angleterre, où il réside depuis 1998. On lui connaît plusieurs  performances studio,  dont la plus connue en Occident se trouve dans l’album Clychau Dibon, joué de concert avec la harpiste galloise Catrin Finch.

Alors ? Joignons Omar Sosa à Barcelone, où il vit depuis 2 décennies… et passe aussi beaucoup de temps en Californie et de nouveau à Cuba – dont il se désole de la précarité économique.

PAN M 360 :  Comment avez-vous fait la connaissance de Seckou Keita?

Omar Sosa  : En 2012, j’ai lancé l’album Eggun : The AfriLectric Experience. Mon batteur de l’époque, Marque Gilmore, m’avait invité à jouer avec son groupe à Londres. Je me suis joint à ce groupe à la dernière minute et j’ai essayé de voir avec qui ça pouvait cliquer. Je fais toujours ainsi lorsque je débarque dans un nouveau contexte, c’est toujours utile et productif de pouvoir compter sur une musicien avec qui tu as spontanément des affinités et qui pourra aussi te soutenir pendant la performance s’il y a lieu de le faire. Lorsque Seckou s’est mis à jouer, c’était clair pour moi. Je lui ai dit, hey j’ai l’impression que nous jouons ensemble comme si nous nous connaissions depuis longtemps! Je lui ai alors demandé s’il était ouvert à une éventuelle collaboration. Faisons un projet ensemble! J’ai trouvé un studio et l’ai invité à créer de la nouvelle musique.

PAN M 360 : Où se trouvent les valeurs de nouveauté et de fraîcheur dans cette musique qui vous unit ?

Omar Sosa : Je crois que rien n’est vraiment neuf dans la musique en général. Ce qui est neuf, c’est la manière de mélanger les épices du plat ! Cette fois, le mélange se ferait avec un griot du Sénégal, un musicien lucumí de Cuba, un percussionniste du Vénézuela. Avant la pandémie, nous avions pu tourner et lorsque le confinement s’est imposé,  j’ai rappelé Seckou et lui ai proposé de mener un second projet, cette fois plus orchestré. L’idée était aussi d’ajouter d’autres couleurs, non seulement africaines et antillaises mais aussi asiatiques ou occidentales. Alors nous avons passé 10 jours de studio à Majorque,  puis j’ai continué à faire évoluer le concept ailleurs avec d’autres collaborations. C’est donc l’idée de ce trio, mais cette fois avec plus d’arrangements. Ce trio fonctionnait déjà très bien; nous sommes sur la même longueur d’onde, il n’y a aucun conflit entre nous car nous cherchons à créer des pièces chantantes et paisibles, ancrées dans nos traditions respectives.

PAN M 360 : Afro-cubain / mandingue, traditionnel afro / jazz contemporain, acoustique / électronique…Les références croisées, c’est une spécialité chez vous ! Quelles sont-elles cette fois ?

Omar Sosa : C’est l’Afrique selon nous, nos traditions distinctes, présentées en tout respect de chacun.   Aucun d’entre nous cherche à s’imposer, aucun souhaite mener un combat pour démontrer qui est le meilleur, qui est le leader… celui qui a la plus grosse. Nous ne cherchons pas à faire une musique de testostérone, nous l’avons tous fait auparavant et ce n’est plus ce que nous recherchons. Nous avons tous compris que la musique est le patron, qu’il faut servir la musique. Nous sommes des antennes et je travaille avec des musiciens qui se voient comme des antennes. La meilleure façon de jouer la meilleure musique et enregistrer les meilleures œuvres, c’est aussi le partage, la mise en commun des connaissances respectives. C’est ainsi qu’on trouve l’équilibre entre les cultures impliquées dans un tel projet. Nous sommes les serviteurs de la musique. 

PAN M 360 : Cet album est certes plus arrangé, mais demeure calme et minimaliste. C’était l’idée?

Omar Sosa : Oui ! Cette musique est contemplative et inspire la paix. Plus vous l’écoutez, plus vous en découvrez les détails infimes. Pour jouer cette musique, il fallait remiser nos égos et rester relaxes. Et vous savez quoi? Il est très difficile de faire de la musique contemplative, cela demande plus d’attention, plus de soins, un souci du silence. Il faut se débarrasser de la pollution de l’esprit, c’est pourquoi j’aime  musique pacifiante, elle  permet à l’auditeur d’écouter attentivement, d’absorber ce qu’il entend. 

PAN M 360 : Suba défend aussi des valeurs plus grandes que l’œuvre en tant que telle. Quelles sont ces valeurs?

Omar Sosa :  Susciter la paix, l’amour , l’espoir.  En langue mandingue, Suba signifie l’aube, le lever du soleil. L’idée d’un lever du soleil est venue et puisque Suba ressemble aussi à Cuba… Suba, c’est le moment de se reprogrammer avant d’affronter la vie de nouveau. Nos chansons parlent d’amitié, de spiritualité, de migration, d’océan, d’inquiétude, de drame, d’espoir malgré tout.  Il y a beaucoup trop d’agressivité dans nos vies dans cette jungle humaine.La période actuelle est inquiétante, c’est pourquoi nous devons activer les connexions avec notre intérieur, notre esprit, nos ancêtres lumineux, la spiritualité qui nous est propre. La musique peut aider à y parvenir. C’est pourquoi nous préférons les musiques plus contemplatives: plus que jamais, le monde a besoin de paix et de contemplation.

PAN M 360 : Vous avez tourné l’ensemble des séances d’enregistrement. Pourquoi?

Omar Sosa : De nos jours, la musique ne suffit pas (rires)… Nous avons donc fait un document audiovisuel avec le processus de l’enregistrement, c’est devenu incontournable. Je suis peut-être vieux jeu mais je voulais quand même y voir les musiciens jouer vraiment, je refusais qu’ils soient des figurants au service de l’image. Alors nous avons recruté un vidéaste qui fut avec nous du début à la fin des séances, avec plusieurs caméras en studio.  Ça ne nous laissait pas le choix : il fallait réussir les prises en groupe afin que ce soit concluant côté vidéo. Ce qui implique des défauts d’exécution?  Selon moi, il n’y a pas de fautes dans l’art… tout est question de perception. 

Jean-Guihen Queyras est le premier nom qui vient à l’esprit lorsqu’on parle de violoncelle top niveau en France. Né au Québec, il est parti en France en très bas âge, mais a toujours nourri un lien privilégié avec la communauté de la musique classique québécoise, en témoignent ses fréquents passages et affinités avec plusieurs artistes d’ici, à commencer par Yannick Nézet-Séguin  et son collègue Stéphane Tétreault avec qui il partage ce programme à la Salle Bourgie, deux soirs d’affilée cette semaine. 

D’abord connu pour son rôle de soliste au sein de l’Ensemble Intercontemporain, Jean-Guihen Queyras a été marqué par l’approche de feu Pierre Boulez,  une des figures marquantes de la musique contemporaine au siècle précédent. Jean-Guihen Queyras n’est pas un pur et dur de la musique contemporaine pour autant, ce virtuose éclectique aime approfondir tout le répertoire écrit pour son instrument, du baroque à aujourd’hui. Il compte une quarantaine d’enregistrements depuis 1994, c’est dire l’envergure de sa carrière.

Son profil biographique nous indique qu’il a créé des œuvres d’Ivan Fedele, Gilbert Amy et Tristan Murail, qu’il a enregistré le Concerto pour violoncelle de Peter Eötvös à l’occasion du 70e anniversaire du compositeur. Qu’il  joue de nombreuses œuvres pour musique de chambre. Qu’il a formé un trio de haute volée avec la violoniste Isabelle Faust et le pianiste Alexander Melnikov. Qu’il a fondé le quatuor  à cordes Arcanto avec Tabea Zimmermann, Antje Weithaas et Daniel Sepec. Qu’il est régulièrement accompagné en récital par le pianiste Alexandre Tharaud. 

Et l’on ne compte pas ses nombreuses invitations chez les orchestres symphoniques, dont  l’Orchestre de Philadelphie, l’Orchestre de la Radio de Bavière, l’Orchestre de chambre Mahler,  l’Orchestre de Paris, et l’Orchestre symphonique de Tokyo, Orchestre Philharmonia, l’Orchestre symphonique de Londres, et des chefs aussi en vue qu’Iván Fischer, Philippe Herreweghe et, bien sûr, Yannick Nézet-Séguin.

Jean-Guihen Queyras enseigne à la Hochschüle für Musik de Fribourg et il est directeur musical des Rencontres musicales de Haute-Provence à Folcalquier. Depuis 2005, il joue sur un violoncelle fabriqué en 1696 par Gioff redo Cappa, aimablement mis à sa disposition par le Mécénat musical de la Société Générale. 

Tout aussi aimablement, Jean-Guihen Queyras répond aux questions de PAN M 360 dans le contexte de son passage sur scène à Montréal.

PAN M 360 : Parlons d’abord des œuvres dont vous serez le soliste à la Salle Bourgie :

Ahmet ADNAN SAYGUN Partita pour violoncelle seul, op. 31

BRITTEN Suite n1 en sol majeur pour violoncelle, op. 72


J. S. BACH Suite no 1 en sol majeur pour violoncelle seul, BWV 1007 

Programme très varié ! Pourriez-vous, SVP commenter ces choix et votre approche en ce sens ? Comment mettre ces œuvres en relation ?

Jean-Guihen Queyras : La Partita de Saygun est une oeuvre splendide qui mérite d’être connue mondialement! Elle seule vaut déjà le déplacement! Elle allie avec fougue et profondeur le folklore turc et des couleurs françaises qui témoignent des études de Saygun à Paris.

La première Suite de Britten est un chef-d’œuvre écrit pour Rostropovitch, inspiré directement de la Première Suite de Bach que je jouerai dans la foulée.

PAN M 360 :  À ce stade de votre brillante carrière, quels sont les enjeux principaux de votre jeu ?  Aujourd’hui, que cherchez-vous à développer en tant qu’instrumentiste, artiste, soliste ? Autres intérêts marqués ? 

Jean-Guihen Queyras : Je continue à laisser les rencontres artistiques me guider, et c’est de plus en plus passionnant! Travailler intensément avec A.T. de Keersmaeker fut tellement inspirant! Et puis j’aime choyer et développer les collaborations avec de grands artistes, amis de toujours, Isabelle Faust, Tabea Zimmermann, Raphaël Imbert (avec qui nous avons dans les tuyaux un projet d’enregistrement Jazz), Sokratis Sinopoulos et les frères Chemirani (nouvel épisode “Beyond Thrace”)…

PAN M 360 : Quels ont été les plus beaux défis artistiques de la période pandémie et ce qui suit ?  Rencontres ? Enregistrements ? By the way, j’écris ces questions tout en écoutant  le  Don Quixote. Till Eulenspiegel de Richard Strauss. Super. 

Jean-Guihen Queyras : Ravi que Don Quichotte vous plaise! Quelle chance d’enregistrer ce chef-d’œuvre avec ma chère Tabea Zimmermann et l’extraordinaire François-Xavier Roth!!!

J’ai profité de la pandémie pour créer une série d’ateliers en ligne autour des Suites de Bach. Je compte lui donner une suite dans les mois qui viennent, la transmission me passionnant de plus en plus. 

PAN M 360 : Votre lien avec Montréal se poursuit donc de plus belle! Que peut-on savoir de votre relation musicale et professionnelle avec votre collègue québécois Stéphane Tétreault ? Quelles sont les circonstances ayant mené à cette collaboration ?   

Jean-Guihen Queyras : Il y a déjà de nombreuses années que j’admire le parcours artistique de Stéphane. J’ai voulu en lui proposant de me rejoindre ajouter un lien supplémentaire intergénérationnel d’une part, et affectif et quasi-familial aussi, vu l’importance émotionnelle qu’ont pour moi mes racines Québécoises.

PAN M 360 : Puisque nous y sommes, quels seront vos commentaires sur le choix des deux œuvres où vous serez tous deux impliqués, ainsi que l’approche souhaitée dans ce contexte ? 

BARRIÈRE Sonate à deux violoncelles en sol majeur, op. 4 nº 4
OFFENBACH Duo pour deux violoncelles en si bémol majeur, op. 53 nº 1

Jean-Guihen Queyras : Deux oeuvres pleines de fraîcheur et de joie qu’ont les violoncellistes de jouer ensemble, le partage étant la raison-d’être même de la musique !

PAN M 360 : Que représente l’expérience d’une supplémentaire d’un même programme ? Occasion de renouvellement ? Relecture différente ? Meilleure compréhension de l’œuvre ? 

Jean-Guihen Queyras :  Chaque concert supplémentaire nous permet d’approfondir le lien avec une oeuvre, profitons-en!

PAN M 360 : Après l’escale montréalaise, quels sont vos prochains projets ? 

Jean-Guihen Queyras :  Orchestre Residentie de La Haye (Variations Rococo de Tchaïkovski), puis le concerto de Dutilleux “Tout un Monde Lointain…” avec l’Orchestre de Paris et leur tout jeune formidable chef Klaus Maekele…Je m’arrête là, mais les prochains mois sont intenses et passionnants!

À la Salle Bourgie, les 25 et 26 octobre, 19h30

Architecte de la techno de Détroit des années 1980-1990, voilà plus de trente ans que Jeff Mills est à l’avant-garde des musiques électroniques. Au cours de sa prolifique carrière, le « Wizard » a collaboré avec des orchestres symphoniques, exploré le jazz futuriste avec son groupe Spiral Deluxe, le jazz électronique aux côtés de feu Tony Allen et du français Jean-Phi Dary. Aujourd’hui, Jeff Mills s’associe au multi-instrumentiste détroitien Rafael Leafar. Avec The Override Switch, Mills et Leafar nous proposent une conversation musicale où instruments à vent et machines se répondent, embarquant le auditrices et auditeurs dans un futur musical qui dépasse les frontières stylistiques habituelles. Un voyage sur lequel Jeff Mills s’ouvre dans cette entrevue.

PAN M 360 : Après avoir lu sur Rafael Leafar et vous, en écoutant l’album, j’ai l’impression que vous partagez une vision commune de la musique. Sur le site Web de Rafael Leafar, la musique est décrite comme un véhicule et le processus de création est vu comme un voyage, ce qui semble résonner avec votre approche de la musique. Le titre du webzine publié par votre étiquette Axis, The Escaped Velocity, induit également l’idée de mouvement dans l’espace, dans le temps. Quelle place occupe ce concept de mouvement dans votre processus créatif personnel? Et comment s’exprime-t-il à travers The Override Switch?

Jeff Mills : Je conçois la musique comme un vaisseau et un véhicule, non seulement d’informations dans les sons que nous recevons, mais aussi de l’âme et de l’esprit. Je pense que c’est un consensus qui serait facile à repérer à Détroit, parmi les musiciens, car on nous apprend à respecter ce que l’on ressent, pas seulement ce que l’on apprend. La plupart des formes de musique modernes et populaires dérivent du blues, donc l’idée d’utiliser la musique pour emmener quelqu’un quelque part ou d’utiliser la musique comme excuse pour atteindre un niveau de conscience plus élevé vient de la canalisation des pensées vers ce qui nous libère. Se reconnecter à l’endroit d’où nous venons : les étoiles. Être capable de communiquer par des moyens qui nous ont été retirés et supprimés : les harmoniques. Et avoir un sens plus précis du temps et de l’espace qui nous ont été donnés. Rafael et moi comprenons tous les deux cela.

PAN M 360 : Je crois comprendre que The Override Switch est une œuvre d’expérimentation. Dans quelle mesure est-ce un album d’improvisation? Y a-t-il eu beaucoup d’essais et d’erreurs? Le mélange de vos pensées créatives était-il naturel?

Jeff Mills : En fait, il s’agit plus des subtilités de la communication que d’essayer de trouver de nouvelles façons de traduire. Je pense que nous savions quel était l’objectif et comment l’atteindre. Je pense que l’expérimentation est à envisager lorsqu’il n’y a pas d’objectif apparent. Nous avons réagi en conséquence et de manière naturelle, dans une conversation musicale sur ce qui peut être fait pour surmonter les obstacles de la vie. Nous avons improvisé comme vous le feriez avec un étranger à propos du temps. La création des mixages était la troisième et dernière étape de cette conversation. Ils n’ont été conçus que pour souligner les points de la discussion.    

PAN M 360 : Si je ne m’abuse, l’album a été enregistré en studio, mais à cause de la pandémie, vous n’étiez pas ensemble. Comment parvenez-vous à créer un « environnement non perturbé » tout en étant séparés l’un de l’autre?

Jeff Mills : Nous avons tous deux des studios privés, le bon matériel et la bonne méthode qui nous ont permis d’enregistrer individuellement. Nous étions donc libres d’appliquer ce qui, selon nous, permettait aux compositions d’aborder les sujets. Il n’y a pas eu beaucoup de discussions verbales ou écrites. Toutes les compositions ont été créées en 3 étapes. 1) J’ai créé la base de la piste, 2) Rafael a enregistré toutes les parties d’instruments à vent et 3) J’ai mixé toutes les pistes jusqu’à la version master.

PAN M 360 : J’ai lu que Rafael et vous avez été présentés par Mike Banks. Pouvez-vous m’en dire plus sur des acteurs du milieu qui agissent ou ont agi comme un « pont » entre différentes sphères musicales et ont ouvert de nouveaux horizons dans la musique?

Jeff Mills : Oui, c’est par l’intermédiaire de Mike Banks que Rafael et moi nous sommes rencontrés. C’était juste un hasard et le moment opportun. Rafael a séjourné chez Mike pendant une courte période et je discutais régulièrement avec lui pour trouver des musiciens avec qui travailler. Détroit possède une communauté de musiciens plutôt soudée, qui comprend également des DJ et de nombreuses personnes liées à la musique. Si nous ne nous sommes jamais rencontrés, nous ne sommes qu’à une personne près de les connaître, il est donc facile d’entrer en contact.

Nous avons toujours partagé des informations et des idées sur la musique. Je pense que cela vient directement de l’héritage de la Motown de Berry Gordy. Comme Nashville, Chicago et La Nouvelle-Orléans, Détroit est l’une de ces villes américaines particulières où l’on trouve des générations de personnes qui sont bien connectées à l’industrie de la musique, qui la comprennent dans un sens plus profond. Pas seulement comme un produit commercial populaire. Il y a donc de nombreux ponts.

PAN M 360 : La relation, le lien que vous avez chacun avec la ville, et bien sûr avec Détroit en particulier, semble très important. Pouvez-vous penser à un endroit à Détroit qui a été structurant dans votre travail ou qui a le potentiel d’être structurant (ou inspirant) pour la prochaine génération de musiciens de Détroit?

Jeff Mills : Eh bien, pas exactement. Il n’y a pas de lieu précis. Il s’agirait plutôt d’un état d’esprit. Et tout le monde peut le posséder parce que la musique a toujours été accessible. En d’autres termes, tout ce qui a été publié dans la catégorie « Detroit Techno » est probablement disponible. Avec le recul et en regardant en arrière, je pense que l’une des qualités les plus importantes de la Detroit Techno est que toutes ces étiquettes indépendantes n’ont pas été mises sous contrats, compilées et mises sur les étagères par de grandes sociétés de médias. Nous restons toujours libres et flexibles pour tracer nos propres voies. Ainsi, les futurs artistes peuvent arriver à tout moment, de n’importe où et pour n’importe quelle raison. 

PAN M 360 : Allez-vous présenter cet album en live? Dans quel type d’espace physique pensez-vous que The Override Switch serait le mieux adapté?

Jeff Mills : Nous aimerions présenter l’album dans une performance sur scène. Rafael est une force musicale tellement incroyable, que je pense que si vous avez un jour l’occasion de le voir jouer, vous ne devez pas hésiter. Je ne peux pas vraiment suggérer un type de cadre spécifique, car comment le saurions-nous vraiment, mais comme pour l’album, je pense que le sujet s’adresse à tout le monde.

Il semble toujours y avoir de l’espace pour de nouveaux apprentis au sein de l’effervescent monde du rap keb. Apprentis ?  Soyons honnêtes, Gary Légaré n’est pas exactement un néophyte : peut-être l’avez-vous déjà vu et entendu au sein de L’Amalgame ou encore des Fourmis, collectifs montréalais de rap multidisciplinaire.

Cette fois,  Gary Légaré se présente seul et sans équipage sur un tout premier projet : Inouï. Avec l’envolée de son confrère Vendou (aussi membre de L’Amalgame et également sa seule collaboration sur le EP), l’occasion était « juste trop belle pour ne pas la saisir ».  

Même si Gary Légaré « n’a toujours fait que du rap », ce dernier a dû se résoudre à laisser de côté tout ce qu’il croyait savoir pour apprendre une nouvelle méthode de travail. Loin de ses frères, le jeune rappeur a non seulement revisité son processus créatif, mais a aussi appris à mixer, à enregistrer… à faire un projet solo de A à Z. 

Rassurez-vous, il n’était pas complètement seul à s’atteler à cette tâche d’une envergure impressionnante  : FouKi, aussi connu sous le  (vrai)nom de Léo Fougères, a mis de côté son crayon pour prendre le rôle de beatmaker dans ce projet. Alors que l’on connaît ce dernier par son ton enjoué (comment oublier l’été où la chanson Gayé jouait constamment, toujours et partout ?) sur les excellentes productions de son ami, le Michel silencieux. Sur Inouï, les deux semblent avoir choisi de se perdre… pour mieux se retrouver. 

D’ailleurs, si  cet EP n’a pas la prétention de révolutionner le rap québécois, il peut certainement se démarquer par la patience des deux complices : bien que tous les deux ne soient pas novices, ils ont dû travailler de pair pour produire du contenu à la hauteur de leurs attentes. Gary Légaré nous prouve ici  qu’avec patience et humilité, il est possible de s’améliorer et surtout, de se dépasser. 

Avec lui, PAN M 360 en apprend davantage sur ce tout nouveau projet… et de ceux à venir. 

PAN M 360 : Pourquoi avoir choisi le pseudonyme de Gary Légaré ? 

Gary Légaré : Je trouvais ça drôle de faire comme Claude Bégin, qui m’a beaucoup influencé dans mon choix. Mais la vérité est que cela est plutôt né d’une histoire : je fais de la musique avec un collectif qui se nomme L’Amalgame et nous faisions de la musique dans l’appartement de l’un d’entre nous. Même si je n’habitais pas là, il y avait une boîte d’objets perdus… entièrement à moi ; je suis vraiment le genre de gars à oublier ses trucs partout, je suis très égaré. De ça est né Gary Légaré : ça sonnait bien, ça roulait bien dans la bouche. Ce qui était une blague est devenu réalité, mais de toute façon, dans la vie, l’on choisit rarement le sobriquet qui nous est donné. 

PAN M 360 : Inouï, c’est le titre du premier Ep qui sera disponible dès ce vendredi. Quand as-tu décidé de mettre au monde un projet musical solo ? 

Gary Légaré : C’est une bonne question. En fait, l’EP se nomme Inouï un peu à cause de ce que je vais te raconter : j’ai toujours fait de la musique en groupe que ce soit avec L’Amalgame ou encore Les Fourmis. À l’aube de la pandémie, L’Amalgame a décidé de mettre le projet sur pause pour peut-être se retrouver plus tard, mais le mot d’ordre était : on se lance chacun de son bord. J’ai toujours adoré faire de la musique, mais je me retrouvais sans acolytes pour le faire. Donc, je suis un peu retourné à l’école dans le sens où j’ai appris à mixer, à enregistrer… Je suis un peu reparti de zéro pour me réorienter musicalement. Je voulais surtout voir si j’étais capable de faire un bout de chemin seul. Et pour être bien honnête, cela a été un gros défi. Les gens ne le réalisent peut-être pas, mais c’est tout un métier d’apprendre à faire de la musique. J’ai nommé le projet Inouï… parce que le faire m’a demandé un effort inouï. Non seulement j’ai dû apprendre plusieurs choses, mais j’ai aussi dû apprendre comment répondre à la critique seul, à affronter les incertitudes seules. J’ai beaucoup grandi de cette expérience. 

PAN M 360 : Dans tes mots, que raconte Inouï ? 

Gary Légaré : Inouï, c’est deux histoires principales. Premièrement, je parle beaucoup de ma relation avec ma copine. Des chansons comme Temps sans toi et Pas la meilleure place sont orientées vers cette facette de ma vie. Les autres chansons, je les vois davantage comme une critique sociale, c’est le moment où Gary observe le monde qui l’entoure. Ce sont des chansons écrites en plein de cœur de la pandémie : j’y parle du confinement, du fait d’être seul. D’ailleurs, La fin du monde parle un peu de ça avec la référence « ça va bien aller ». Mais ce processus s’est déroulé de manière organique, je n’ai pas vraiment choisi d’axe précis, j’ai laissé tomber plusieurs chansons pour n’en garder que cinq. 

PAN M 360 : FouKi s’est occupé de produire quatre des cinq chansons du projet. Sachant sa grande popularité, avais-tu peur de sonner… trop comme lui ? 

Gary Légaré : Quand tu as quelqu’un près de toi qui a une popularité comme FouKi peut avoir, c’est clair que tu te poses des questions. Qu’on le veuille ou non, ton but n’est pas de faire ce qui a déjà été fait. Mais chez FouKi, ce n’est pas Léo qui s’occupe des beats, c’est Quiet Mike qui s’en charge. Donc, à mes yeux, que Léo passe des textes aux beats évitait le danger de ressemblance avec FouKi. Et d’un autre côté, FouKi ne tient  pas du tout les mêmes propos que moi. Nous n’écrivons pas de la même façon. 

PAN M 360 : Finalement, cela a été un processus d’apprentissage pour vous deux. 

Gary Légaré : Complètement. Nous avons fait beaucoup d’essais et beaucoup d’erreurs. Près de la moitié des chansons ne se sont pas retrouvées sur le projet. Force est de constater qu’il y a eu de l’apprentissage des deux côtés : et je ne veux pas parler pour Léo, mais je crois qu’il serait d’accord que je dise qu’il a beaucoup évolué. Lorsqu’on  observe  les productions qui se retrouvent sur le projet versus celles qui m’étaient envoyées dix mois plus tôt, l’amélioration est vraiment palpable. 

PAN M 360 : Et Vendou a été la seule collaboration sur l’album. À part le fait d’être amis, pourquoi avoir pensé à lui particulièrement ? 

Gary Légaré : Personnellement, je crois que Vendou est le rappeur s’étant le plus démarqué depuis quelques années. C’est le gars qui est parti de plus loin pour se rendre le plus loin. Ce que Vendou créait il y a cinq ans n’a rien à voir avec ce qu’il fait maintenant. Il n’était pas toujours sur la note, ses propos manquaient parfois de clarté, mais ce gars a choisi d’évoluer et il évolue encore. J’admire ce gars, car je crois qu’il est un battant qui n’a pas froid aux yeux, qui n’hésite pas à prendre des risques. Moi, je me retrouve un peu dans la position inverse où j’ai peur de me lancer dans le vide : j’ai beaucoup de retenue alors que lui n’en a pas. J’ai beaucoup d’admiration pour lui et c’est pour cela que je voulais absolument qu’il participe à ce projet. 

PAN M 360 : Le projet sort ce jeudi à minuit. Une fois le EP sorti, quelle est la prochaine étape pour Gary Légaré ? 

Gary Légaré : En ce moment, l’agenda est relativement vide. Premièrement, la sortie s’est faite vers la fin du mois d’octobre, ce qui n’est pas la meilleure saison pour faire des spectacles et nous sortons d’une année assez compliquée, surtout du point de vue de l’industrie de la musique. Mon objectif est donc d’avoir un gros été l’année prochaine. Le projet sera disponible depuis un moment, les gens auront donc le temps de le découvrir. Deuxièmement, j’aimerais beaucoup faire de la musique… avec des musiciens live. J’ai toujours travaillé à partir d’un ordinateur et je crois sincèrement que l’avenir du rap réside dans la performance : ça  habille la scène, tu peux improviser, tu peux plus te laisser aller sur la magie du moment… Tout ça pour mener à un tout nouveau projet en 2022. 

Alors que la pandémie bousillait les plans d’une foule de groupes partout dans le monde, Evan Resnik et Mathieu Blanchard, le binôme aux commandes de la formation post-punk Sunglaciers, de Calgary, se sont retrouvés dans un rêve étrange mais heureux, où ils avaient accès à du matériel d’enregistrement incroyable ayant servi à des légendes comme Elton John, puis pouvaient composer et écrire de la musique tous les jours!

Au beau milieu du confinement canadien, dans un studio commercial de doublage, Evan et Mathieu ont écrit et enregistré une série de chansons qui constitueront leur prochain album, Subterranea, coproduit par leur héros local Chad VanGaalen et mixé par le célèbre ingénieur Mark Lawson (Arcade Fire, Yves Jarvis, The Unicorns).

La sortie de Subterrenea est prévue pour 2022 sur étiquette Mothland, mais le simple Draw Me In – de type dance-beat psychédélique à la MGMT – est sorti il y a une semaine.  À l’aide de techniques d’apprentissage automatique, Anthony Lucero a « animé » la pièce dans un clip lysergique.

Sunglaciers n’a fait que croître depuis sa formation, en 2017, gagnant graduellement en popularité et partageant la scène avec des artistes comme Omni, Preoccupations et Daniel Romano, tout en étant en tête des palmarès des radios universitaires de l’Ouest canadien.

Sunglaciers sera en concert avec Motorists et Split Layer le 22 octobre à l’Hémisphère Gauche, puis jouera lors du showcase de Mothland durant M pour Montréal, en novembre.PAN M 360 a pu discuter avec Evan Resnik et Mathieu Blanchard alors qu’ils se prélassaient sous le doux soleil de Toronto (ce qui convient tout à fait à un groupe appelé Sunglaciers), juste après leur retour de tournée au Royaume-Uni.

PAN M 360 : Vous êtes rentrés au Canada aujourd’hui? Comment s’est passée la tournée?

Evan Resnik : Nous sommes arrivés à Toronto hier vers 16 heures, puis à notre logis vers 18 ou 19 heures et nous nous sommes endormis tôt. Aujourd’hui, nous profitons d’une petite journée de détente. La tournée était incroyable. C’était vraiment, vraiment amusant. Les promoteurs étaient tous géniaux, les foules excellentes, si enthousiastes et vraiment solidaires. Ça allait de mieux en mieux à presque tous les concerts. C’est passé en un éclair et on se sent vraiment bien.

PAN M 360 : Mais à l’origine, vous deviez tourner ailleurs en Europe aussi, non?

Mathieu Blanchard : Oui, nous avions un volet européen de deux semaines au début de 2020. Mais évidemment, avec le rattrapage de COVID qui diffère dans chaque pays, nous avons décidé de nous en tenir au Royaume-Uni cette fois-ci.

PAN M 360 : J’ai entendu dire qu’on traite vraiment bien les groupes qui tournent au Royaume-Uni.

Mathieu Blanchard : J’ai publié un commentaire ce matin sur la façon dont les promoteurs nous ont traités, il y a tout juste deux heures (rires). Oui, honnêtement, chaque promoteur était meilleur que le précédent, comme Evan vient de le dire. Je crois qu’ils étaient tous…

Evan Resnik : Ils ont vraiment mis l’accent sur notre confort, donc c’était une super expérience.

PAN M 360 : Et, même si vous n’en avez probablement vu qu’une infime partie, à quoi ressemble la scène britannique? Le Canada est si petit en comparaison.

Mathieu Blanchard : Ce qui était fou, c’est que ni les promoteurs ni les groupes ne connaissaient vraiment d’autres groupes de leur niveau dans d’autres villes situées à une ou deux heures de route. L’équipe avec laquelle on tournait était géniale et les groupes étaient tellement bons. Il y avait un groupe, Rongorongo, qui était vraiment malade, et ils ne connaissaient aucun groupe de Newcastle, où nous étions la veille, qui est à deux ou trois heures de route. Manchester et Liverpool étaient à une demi-heure et personne ne connaissait qui que ce soit. Et on a trouvé ça bizarre, compte tenu de ce que tu viens de mentionner sur le Canada. Après avoir joué pendant cinq, six ans ou plus ici, on connaît des collègues dans tout le pays, non?

Evan Resnik : Oui, je crois que là-bas, trois heures de route c’est ridiculement long et inacceptable (rires). Beaucoup de groupes n’ont pas beaucoup tourné hors de leur patelin.

PAN M 360 : C’est logique. Nos lecteurs ne connaissent pas vraiment la genèse de Sunglaciers. Comment le groupe s’est-il formé?

Mathieu Blanchard : Chris Dadge, un musicien de Calgary qui participe à différents projets, nous a mis en relation en 2017. Je jouais avec deux groupes, Catholic Girls et Crystal Eyes, que j’ai quittés, et Evan cherchait un batteur. Il faisait appel à Dadge pour jouer de la batterie sur son EP et je cherchais moi aussi un batteur. Donc j’ai rejoint le groupe d’Evan et nous avons commencé à écrire des chansons pour les deux EP suivants. Ensuite, on a commencé à écrire les chansons pour l’album Foreign Bodies, sorti il y a quelques années. Ensuite, nous avons recruté Kyle du groupe DRI HIEV à la basse et Nyssa de Hag Face et un tas d’autres projets sympas, et oui, nous avons juste écrit une tonne de trucs pendant COVID pour l’album complet qui sort bientôt.

PAN M 360 : La plupart des groupes et des artistes n’ont pas vraiment eu l’occasion de jouer ensemble pendant les confinements.

Mathieu Blanchard : Eh bien, il n’y avait qu’Evan et moi dans la même bande. Nous venions juste d’obtenir le studio, peut-être un mois avant la COVID et nous étions censés obtenir un autre local et tout le monde, dont le groupe Napalmpom, a littéralement été mis à la porte le jour où nous avons emménagé! Le local existait depuis environ 15 ans. J’ai déménagé à Calgary en 2012 et j’ai toujours voulu répéter là. Finalement, le jour où nous étions censés nous y installer, le restaurant à l’étage a été fermé à cause de la COVID.

Evan Resnik : À ce moment-là, on a songé à un de nos amis qui est copropriétaire d’un studio de doublage; on avait toujours voulu y jouer incognito. Notre copain était partant, pour quelques frais supplémentaires.

Mathieu Blanchard : On a fait deux ou trois séances avec Nyssa, puis la pandémie a commencé.

Evan Resnik : Tout à coup, nous avons eu accès à tout leur équipement et personne du studio ne venait travailler pendant ce premier confinement, qui était vraiment intense.

Mathieu Blanchard : Evan et moi étions toujours en train de traîner au studio, d’écrire des chansons et de jouer sans arrêt. Quand on sortait, c’était tellement calme et bizarre. Ce studio était vraiment formidable. C’est là qu’ils ont enregistré la musique d’attente téléphonique de WestJet.

Evan Resnik : Ou les appels pour les filtres à air d’automobiles. Tous les enregistrements sont encore là.

PAN M 360 : C’est fou qu’ils utilisent encore des bandes magnétiques.

Mathieu Blanchard : (rires) C’est vrai! C’est comme les hôpitaux qui utilisent encore des téléavertisseurs. L’autre copropriétaire est un vieux monsieur qui travaille dans des studios depuis des années et qui a loué du matériel à Elton John, entre autres. Les micros du premier album des Chili Peppers sont tous à lui. Donc ce type a une tonne d’équipement et une fois qu’il a été plus à l’aise avec nous, nous avons eu accès à tout, donc nous avons juste commencé à enregistrer.

PAN M 360 : Et certains de ces enregistrements sont devenus des chansons sur Subterranea, votre prochain album?

Mathieu Blanchard : Oui, exactement.

PAN M 360 : Après une première écoute, on a l’impression qu’il y a davantage de synthés sur ce disque que sur Foreign Bodies?

Evan Resnik : Nous aimons tous les deux les synthés depuis longtemps. Nous voulions sortir un peu de notre zone de confort, côté écriture. Nous avons donc beaucoup joué avec des synthétiseurs, des boîtes à rythmes et d’autres instruments, pour voir comment notre cerveau allait nous guider si nous n’avions pas de guitares et de baguettes de batterie en main. 

Mathieu Blanchard : Nous avions parlé de ce que nous voulions faire après le premier disque; nous avons décidé d’essayer d’écrire des chansons différemment. Au lieu qu’Evan soit à la guitare et moi à la batterie, nous n’utiliserions aucun de ces instruments pour écrire des chansons et nous nous servirions de n’importe quoi d’autre. On s’est donc donné pour mission de ne pas écrire de chansons avec la guitare. Et il y a toujours des chansons qui ont été écrites à la guitare ou transposées du synthé à la guitare, mais c’était juste pour obtenir une vibe différente. Portishead avait fait ça pour Third et je suis sûr que des tonnes de groupes l’ont fait stimuler leur inspiration et leur créativité.

Evan Resnik : Et puis pour Subterranea, nous avons demandé à Chad VanGaalen d’ajouter un tas d’autres trucs sympas, en plus de ce que nous avions déjà fait.

PAN M 360 : Comme pour le dernier simple, Draw Me In? C’est plus indie pop, mais les paroles sont sombres comme l’enfer!

Evan Resnik : (rires) C’est l’approche de la vie semi-heureuse pour l’écriture de chansons!

Mathieu Blanchard : (rires) C’est la ligne que nous voulons suivre, c’est sûr. Mais l’ambiance indie pop vient de Chad, qui a ajouté ce synthétiseur très cool et une batterie supplémentaire. Il a vraiment amélioré tout ça.

Evan Resnik : Et rapidement aussi, comme si c’était si facile.

Mathieu Blanchard : Oui, c’était une leçon d’humilité de travailler avec des gens qui étaient à un niveau bien supérieur au nôtre.

PAN M 360 : Vous écrivez les textes ensemble?

Evan Resnik : C’est moi qui chante, mais je viens souvent voir Matt avec un tas d’idées et un tas de trucs bruts qu’on étoffe ensemble. Je pense qu’avec le temps, nous devenons de plus en plus égaux et complémentaires, dans notre projet.

PAN M 360 : J’ai l’impression que certaines des paroles sont vraiment des « flux de conscience »?

Evan Resnik : Oui, ça peut être un peu comme un flot de divagation de ma part, ou alors nous simplifions vraiment, nous nous concentrons juste sur quelques mots qui ont peut-être une signification vague ou universelle et qui sont compréhensibles de divers points de vue. Personnellement, j’adore interpréter les chansons. J’aime le fait que la façon dont j’interprète une chanson est sans doute différente de l’intention de l’auteur.

Mathieu Blanchard : Le truc d’Evan, c’est qu’il a un million d’idées, tu peux probablement l’entendre sur Foreign Bodies. Et les paroles, au départ, sont les mêmes, donc il s’agit simplement de les relier et de trouver un thème spécifique.

PAN M 360 : Et comment ces chansons se traduisent-elles sur scène? On dirait qu’il y a beaucoup de place pour l’expérimentation.

Mathieu Blanchard : C’est très amusant. Nous venons juste d’ajouter du matériel : une boîte à rythmes, un appareil d’échantillonnage qui est à l’avant, que Nyssa, Evan ou moi utilisons parfois, puis un synthétiseur. Evan et Nyssa se baladent entre les deux.

PAN M 360 : Donc vous changez tous d’instruments?

Evan Resnik : Oui, même Kyle joue du synthé, nous jouons à la chaise musicale, un peu comme Sloan le faisait. Quand je les ai vus à la fin des années 1990, ils se lançaient leurs guitares les uns aux autres. Peut-être qu’on va arriver à ça!

Avec Motorists et Split Layer à l’Hémisphère Gauche (221, rue Beaubien Est), le vendredi 22 octobre à 20 h 30.

Le rock atypique et réfléchi de la formation chicagoane Dos Santos embrasse la majeure partie de l’Amérique latine. Les frontières que les membres du groupe franchissent résonnent dans leur musique. Par conséquent, le contenu du nouvel album City of Mirrors – publié par la chouette étiquette International Anthem de Chicago – s’apparente à de l’americana libérée de sa blanchitude. Le si mal nommé « Nouveau Monde » se révélera beaucoup plus vaste aux auditeurs, de par les fragments et les échos que recèle City of Mirrors. Les sons aux textures riches sont parfois nimbés d’une brume onirique, parfois d’une rugosité crue. Pas étonnant que cette musique soit littéraire et savante, puisque le leader, chanteur et parolier Alex Chavez est à la fois auteur et professeur associé d’anthropologie à la célèbre université Notre-Dame. PAN M 360 a discuté avec lui, afin de mieux saisir la substance et les subtilités de City of Mirrors.

PAN M 360 : Bien que les frontières quadrillent la surface terrestre de façon imaginaire, elles s’avèrent très réelles lorsqu’elles piègent, blessent et nient l’humanité. Elles deviennent souvent des lignes invisibles qui séparent les privilégiés des défavorisés. Dans City of Mirrors, vous soutenez que les frontières doivent être explorées, défiées et transcendées. Il s’agit là d’une évaluation juste?

Alex Chavez : Nous nous sommes toujours penchés sur la question des frontières, dans notre musique, par l’entremise des paroles et de la composition musicale. Nous avons toujours cherché à y incorporer nos diverses influences « trans-hémisphériques ». Tout cela est à la fois culturel, politique et social. Ça reflète ce que nous savons et ce que nous sommes.

PAN M 360 : Les frontières définissent l’espace, mais le temps peut aussi comporter des frontières figurées. C’est ce que j’entends dans City of Mirrors, et pas que dans les différentes époques musicales évoquées (qui sont nombreuses) : ça se retrouve aussi dans les thèmes. Certaines chansons sont d’une actualité brûlante, comme Crown Me. D’autres sont intemporelles ou ancrées dans les souvenirs. La frontière qui sépare le « jadis » du « maintenant » est sans doute l’une des plus nettes. Quelles sont vos réflexions sur la temporalité?

Alex Chavez : La temporalité représente une dimension cruciale de tout passage de frontière, car le « soi » est à la fois situé et incarné, et ces deux éléments sont liés par ce que le philosophe et intellectuel français Maurice Merleau-Ponty appelle la « réversibilité ». En d’autres termes, non seulement le corps touche aux lieux, mais il porte aussi les traces des lieux où il est allé. Ces résidus s’intègrent au corps. C’est ce qui finit par façonner à la fois le corps et le lieu, car les lieux sont modifiés par notre présence. Puis, ces souvenirs incarnés de lieux se répercutent notamment dans nos actions, à travers le temps.

PAN M 360 : La chanson-titre est une lettre d’amour à Porto Rico, mais elle est inspirée par le grand écrivain colombien Gabriel García Márquez, qui savait certainement comment brouiller les frontières temporelles que je mentionne plus haut. Pensez-vous que l’idée du réalisme magique, dont García Márquez fut l’un des plus grands praticiens, influe sur la musique de Dos Santos?

Alex Chavez : Peut-être pas toujours, mais certainement sur cet album. En effet, City of Mirrors est un chant d’amour à Porto Rico, au cœur des répercussions de catastrophes historiques et actuelles. En nous inspirant du Cent ans de solitude de García Márquez, nous avons imaginé Porto Rico à l’image de Macondo, la ville des miroirs, un lieu de beauté et de traumatisme, de lutte et de triomphe. Nous croyons que les Caraïbes incarnent les extrêmes de ces dichotomies nées de l’héritage violent du colonialisme et d’un « Nouveau Monde » inventé… Tout en restant un lieu de beauté, de refus et de rêves de liberté. Nous nous sommes donc demandé ceci : « De quels liens lumineux a-t-on besoin, entre l’amour et la solitude, l’espoir et l’absurdité, puis l’euphorie et le deuil pour préserver, face à l’oubli, les lieux que l’on chérit, ceux qui sont notre foyer? » Le néant, peut-être, sous la forme de la ville pleine d’animation qui existe dans le sommeil profond de José Arcadio Buendía? « Il demanda quelle était cette ville et on lui répondit par un nom qu’il n’avait jamais entendu prononcer, qui n’avait aucune signification mais qui trouva dans son rêve une résonance surnaturelle : Macondo. » La ville des miroirs, un lieu de beauté et d’effroi, « isolé par la solitude et l’amour et par la solitude de l’amour ».

PAN M 360 : Dans la courte pièce Jaguar de Rosas, l’écrivaine chilienne Gabriela Mistral, qui lit un extrait de son poème Recado a Lolita Arriaga, en México. Pouvez-vous nous en dire davantage là-dessus?

Alex Chavez : Il s’agit d’un enregistrement historique d’un poème de Gabriela Mistral, lu par elle. Il date de 1950 et nous a été aimablement prêté par les Archives audio de littérature hispanique de la Bibliothèque du Congrès. Nous admirons l’œuvre de Madame Mistral, elle a été la toute première lauréate sud-américaine du prix Nobel de littérature.

PAN M 360 : Sur City of Mirrors, vous avez fait appel à deux des architectes du renouveau afrobeat américain, Elliot Bergman, de NOMO, et Martín Perna d’Antibalas. Tous deux ont l’habitude de se plonger dans les expérimentations sonores. Pourquoi les avez-vous invités à contribuer à l’album?

Alex Chavez : Elliot Bergman est un ami, il vit à Chicago. Nous avons décidé d’embaucher un réalisateur, pour cet album, et il figurait au sommet de la liste. Nous l’avons contacté, il a accepté et nous nous sommes lancés dans l’enregistrement de City of Mirrors, qui a surtout eu lieu à Los Angeles. Pendant l’une des séances, Martín Perna, un membre d’Antibalas qui a pris part à l’enregistrement de Logos, l’avant-dernier album de Dos Santos, a communiqué avec moi; on se connaît depuis plusieurs années. Il m’a dit qu’il était à Los Angeles et, par un très heureux hasard, il a pu nous rejoindre en studio et participer à l’album. C’était une de ces coïncidences inouïes!

PAN M 360 : Palo Santo est une chanson politique, mais son titre fait référence au « bois sacré », c’est-à-dire l’arbre bursera graveolens que l’on fait brûler à des fins de purification depuis l’époque des Incas. « Palo » peut aussi signifier, en Espagne, un vol ou une danse de type flamenco. Au Pérou, « palo » peut vouloir dire « mensonge », à Porto Rico ce peut être une boisson alcoolisée, un avantage ou une sorte de réussite. En Argentine, « palo » équivaut à un million de pesos ou à une érection. On peut « sanctifier » tous ces termes en y accolant l’adjectif « santo »… et avoir en main une – ou, du moins, le début d’une – très très bonne histoire! Croyez-vous que certains des nombreux sens de « palo santo » s’appliquent à d’autres textes de City of Mirrors? Celui de White. Lies. peut-être?

Alex Chavez : Ah oui, cette chanson est un commentaire sur les politiques raciales aux États-Unis, ainsi que la réaction des mouvements de justice sociale. Nous voyons ceux-ci comme faisant partie d’une lutte de transformation plus vaste qui marquera le début d’une nouvelle ère. Le terme Palo Santo est employé à cause de son rôle ethnobotanique au Mexique et dans d’autres régions d’Amérique latine; c’est un élément crucial de purification rituelle, tout comme ces mouvements qui sont des rassemblements « sacrés » visant à purifier et à changer le monde.

Photo : Victor Duarte

L’été est peut-être terminé, mais pas pour Luis Clavis. L’expert de la pop nous présente son nouvel ouvrage solo, Écho d’une vie distante, volume 1, dévoilé le 22 octobre 2021. Sans vouloir faire dans la métaphore du réchauffement climatique, celles et eux qui veulent revivre la saison estivale auront droit à 5 morceaux consacrés à cette saison où les feuilles sont encore vertes et les nuits encore longues.

Artiste au sein de Valaire et Qualité Motel, Clavis s’est adjoint cette fois une équipe peu commune pour mener ce projet à terme : Steven Chouinard (Le Couleur) à la réalisation, Félix Paul (Pockethead) aux claviers, Paul Charles (The Foundation) et Alexandre Paquette (Corneille) à la basse, Elijah Mansevani (Élage Diouf) et William Coté (Misc) à la batterie. La couleur est parfois pop, parfois jazz, toujours groovy à souhait.

PAN M 360 discute avec l’artiste  sur cette sortie ensoleillée malgré la fin des jours chauds.  

PAN M 360 : Expliquez-nous comment s’est créé ce nouvel album.

LUIS CLAVIS : Après avoir été longtemps avec Qualité Motel et Valaire, j’ai finalement libéré un peu de temps pour moi. Deux des membres de mon groupe, qui ont été avec La Patère Rose, produisaient l’album de Fanny Bloom. Ça veut dire qu’il y avait trois mois de libres dans mon horaire. On dirait que quand on a du temps pour soi, on se pose moins de questions et on s’essaye à de nouvelles expériences. Je me demandais si ma place était légitime dans le milieu de la musique. J’avais donc envie d’essayer du nouveau et d’écrire plus en français. Mais surtout, je voulais écrire des morceaux qui étaient plus introspectifs et reliés à ma propre expérience. À la suite de ces trois mois, je me suis retrouvé avec quelques maquettes. Les gens autour de moi étaient intéressés et ça m’a encouragé à travailler sur ce projet personnel.

Par la suite, j’ai approché l’équipe qui joue dans un de mes autres projets, TÕKI, pour travailler sur mon album. Depuis un petit moment, je connaissais Steven Chouinard (Le Couleur), son studio n’est pas très loin du nôtre. Il est venu donner un coup de main à la réalisation. Travailler avec lui à changer la dynamique à laquelle je suis habitué. Je travaille avec des amis d’enfance depuis toujours et je voulais essayer d’autres méthodes. Steven fonctionne de plus en plus avec des groupes en direct. Ça veut dire que pour enregistrer, il le fait avec un band qui joue  et non pas avec les musiciens captés individuellement. Ce n’est pas une méthode nécessairement courante et c’est quelque chose que je n’ai pas fait depuis des années.

PAN M 360 : Donc, il fallait se trouver un groupe?

LUIS CLAVIS : Oui. Généralement, je travaille avec une formule très libre où tout le monde est un peu le réalisateur de l’album et ajoute librement sur les maquettes. Pour Échos d’une vie distante, Steven avait envie d’enregistrer les nouvelles maquettes avec tous les musiciens ensemble.

Pour ça, je suis allé faire un petit recrutement de musiciens un peu moins connus. J’ai trouvé Elijah Mansevani pour la guitare, Paul Charles à la basse, Félix Paul pour jouer du clavier et sans oublier William Coté à la batterie. C’est tous des gens qui ne sont pas bien connus des studios québécois que j’ai combinés pour créer un groupe all-star. Une fois le groupe assemblé, nous avons jammé jusqu’à ce qu’on soit satisfait des chansons pour les enregistrer. 

PAN M 360 : Parlons du style. Qu’est-ce qui vous inspire ce mélange à moitié pop, moitié jazz?

LUIS CLAVIS : Eh bien, déjà, j’ai un bon passé jazz. Valaire, au départ, c’était un quintette de jazz. La couleur un peu plus R&B, c’est parce que l’équipe est habituée de flirter avec ce style. Les membres ont aussi tous leur son unique. Le côté pop vient de tout mon passé musical. J’ai l’habitude d’écrire beaucoup de pop, ce qui est à la fois un mal et un bien… Écho d’une vie distante s’inscrivait dans le désir de faire un EP double. Je voulais que le premier volet soit vraiment plus ensoleillé et positif pour avoir une deuxième partie bien plus introspective et sombre

PAN M 360 : Depuis Valaire, Qualité Motel et ton premier projet solo, comment  ton style a-t-il  évolué?

LUIS CLAVIS : Pour mon premier, l’Homme objet, on ressent beaucoup plus l’influence de Qualité Motel et Valaire. La production est à la fois un peu plus froide et plus surproduite. Avec ce nouveau projet, Je voulais un son qui sonnait similaire au live. Lorsque jouent quatre musiciens ensemble, on s’entend qu’il y a moins de précision et plus de groove

Moi je suis totalement vendu à l’idée de soutenir cette idée de groupe. Je trouve qu’au Québec il n’y a pas assez d’espace laissé aux bands. La plupart des émissions qui diffusent de la musique n’ont pas le budget pour les accueillir. Cette culture ne devrait pas être perdue. Un groupe de musique, c’est un mélange d’idées et de compromis qui devient quelque chose de plus grand. Mais être à la tête de son propre projet, c’est toute une expérience!  C’est plus proche de soi. Chaque microdécision devient rapidement effrayante et excitante à la fois. Un projet solo prend rapidement le contrôle de ta vie si tu ne fais pas attention. Quand tu écris pour toi, tu veux toujours en faire plus. 

PAN M 360 : Pourtant, on compte plusieurs collaborations pour ce projet. Lesquelles vous ont le plus marqué?

LUIS CLAVIS : Ma collaboration préférée, c’est sur la chanson Grande Fin. Le début des paroles de cette chanson me trottait dans la tête depuis 3 ans. Il y a des chansons comme ça que l’on ne peut juste pas débloquer facilement. Steven l’a pris en charge. Avec lui, on a appelé Ariane Brunet et après une lecture, le texte est sorti parfaitement de sa bouche. Parfois, il y a des petits morceaux qu’on ne semble pas réussir a priori et qui ne se complètent que quand on fait appel à quelqu’un d’autre.

PAN M 360 : Parlons du thème qui ressort le plus de l’album : l’incertitude. 

LUIS CLAVIS : L’incertitude, c’est une grande contradiction, et je crois que nous en vivons toutes une en ce moment. Un mélange de fin du monde et d’un bel été. Mes paroles sont ultra fatalistes, mais avec une ambiance festive. On voit que beaucoup de choses vont mal et donc on se rassemble le plus qu’on peut pour essayer de passer à travers tout ça ensemble. Ce n’est pas étonnant qu’autant de gens vivent cette sorte d’anxiété en ce moment. 

PAN M 360 : Vous nous en avez glissé un mot plus tôt, mais quelle est le plan pour l’album qui suit? 

LUIS CLAVIS : Eh bien d’abord, des thèmes différents. Je veux que la deuxième frappe avec la même force que le premier volume, mais différemment. J’ai installé un bon vibe avec mon premier. Le volume 2 vient expliquer ce qui se passe quand on ne peut plus échapper aux introspections. L’instrumentation sera plus froide. Je veux qu’à la fin, ce volume 2 soit plus profond. 

PAN M 360 : Le prochain sera-t-il sur le thème de l’hiver, puisque le premier couvre l’été?

LUIS CLAVIS : J’aimerais bien mais bon… C’est toujours un peu frustrant. En ce moment, je suis dans le jus pour finir le visuel de l’album avec très peu de temps! Il faut toujours attendre au moins un mois et demi avant que les chansons sortent. J’aime quand la musique que je présente soit très proche de ce que je viens de vivre. Pour mes autres groupes, ça ne me dérange pas d’attendre un six mois de préparation pour une bonne sortie. Mais avec mon opus personnel, j’ai envie de tout sortir dès que les chansons sont prêtes. Je voulais que le volume 1 soit un album d’été parce qu’il a été conçu durant cette période. Pour le prochain, je veux en faire un album d’hiver vu qu’il sera fait en hiver. J’ai fait mon premier en été pour l’humeur estivale, mais il sort quand même en fin octobre. J’ai un peu la crainte de faire mon prochain en fin d’hiver, mais qu’ils sortent au printemps! On verra bien.

On pourrait aisément tourner un film sur la vie d’Obi Bora, artiste électro/ hip hop / afrobeat. À l’âge de 23 ans, cet homme a choisi de fuir son pays natal, le Nigeria, alors en proie à une grande violence. Il  a vécu une vie d’exil, errant dans le désert, endurant la faim et la soif, fuyant les bandits qui pourchassent les migrants.

Obi Bora a traversé le Maroc et s’est retrouvé en Espagne, passant d’un camp de réfugiés à l’autre jusqu’à la Suisse. Il a ensuite été jeté deux fois dans une prison suisse pour ne pas avoir eu de papiers d’immigration. En prison, Obi a rencontré un homme qui l’a invité en France. Dans le doute, Obi s’est retrouvé à Lyon, en France, où il vit encore aujourd’hui.

Pendant tout ce temps, il  a lentement écrit des chansons sur son expérience. En septembre dernier, il a sorti son premier album, Black Prayers. Composés à l’origine sur son ordinateur portable alors qu’il vivait dans des squats, ses morceaux hip hop/afro-beat y sont chantés en anglais, français et igbo. Après avoir trouvé le multi-instrumentiste Cédric de La Chapelle, Obi  a enregistré Black Prayers, et a commencé à gagner du terrain en France comme dans d’autres marchés européens.

Il y a quelques années, Obi n’avait jamais joué sur une scène et maintenant il tourne à travers la France, se produit devant des milliers de personnes. Il n’a jamais rêvé de jouer de la musique professionnellement, maintenant il ne connaît rien d’autre. Comme il le dit, il a choisi la musique comme son « dernier territoire ».

Obi a eu le temps de discuter avec PAN M 360 de son voyage musical lors de sa tournée en France.

PAN M 360 : Comment allez-vous Obi ? N’avez-vous jamais rêvé de faire une tournée en France ?

Obi Bora : (rires) Tout ce que je peux dire, c’est merci mon Dieu. Nous faisons de notre mieux et c’est ma toute première tournée. Tout va si vite et personne ne sait ce qui se passera demain. Nous devons tous compter sur nos convictions au travail, être prêts à tout ce qui se présente à nous. La vie nous exige d’être prêt. Je n’ai jamais cru que je ferais un jour une tournée, mais ça s’est produit  et  j’en suis heureux.

PAN M 360 : En découvrant votre histoire, il semble que vous ayez assez voyagé pour toute une vie ?

Obi Bora : Oui, je peux dire que je suis fatigué. Je suis fatigué de passer d’un endroit à l’autre. Je veux juste bouger avec ma musique. Je ne peux plus courir de long en large. Je ne rajeunis pas. Maintenant, je me réjouis des occasions qui se présentent à moi.

PAN M 360 : Donc, à l’époque, vous avez dû fuir le Nigeria ?

Obi Bora : Oui (longue pause) J’espère que vous comprenez ce que vous entendez par fuir parce que si vous voyez ce qui se passe au Nigeria aujourd’hui, vous savez que c’était vraiment une fuite. Si vous regardez les nouvelles, vous savez que le Nigeria est comme l’huile dans la poêle à frire. Tout brûle, mais le Nigeria va bien. C’est terminé.

PAN M 360 : Aujourd’hui, mais à l’époque ?

Obi Bora : À l’époque, tout était souterrain. Si quelque chose vous arrivait, personne ne parlait ou ne disait rien parce que s’ils le faisaient, quelque chose leur arriverait aussi. Maintenant, c’est fini. Plus personne ne se dispute. Tout le monde est en désaccord avec le gouvernement et ils continuent à tuer. Le gouvernement recrute l’armée pour tuer. Tuer n’est pas un travail. C’est facile avec une arme. Vous pouvez faire pop pop pop,  des gens meurent tous les jours. J’ai vraiment survécu au Nigeria et je remercie Dieu. 

PAN M 360 :  Et quand vous étiez en Suisse, ils vous ont jeté en prison parce que vous n’aviez pas de papiers. Combien de temps y êtes-vous resté ?

Obi Bora : La Suisse m’a mis en prison deux fois. La première fois, c’était trois mois et la deuxième fois, c’était six mois. Donc la première fois que j’ai eu mon ordinateur, ils m’ont mis en prison parce que j’étais illégal. Après ma première sortie, j’ai continué à faire ma musique et je n’avais pas beaucoup de temps ni d’endroits où dormir, alors j’ai fait ma musique.

Après ma première sortie, je me suis dit : « OK, tu ne peux pas prendre ton temps pour acquis ». J’ai eu du mal à trouver l’argent pour aller en France parce que mon ami m’avait invité. Je voulais gagner de l’argent pour ne stresser personne quand j’irai en France. Alors après avoir essayé de gagner de l’argent, ils m’ont à nouveau arrêté. De nouveau en prison et j’ai rencontré un type qui m’a dit comment récolter des fonds en prison. J’ai commencé à travailler dans la prison pour économiser de l’argent et il m’a dit que je devais venir à Paris si je faisais de la musique. Tout est allé très vite, j’ai dit OK et je l’ai ajouté sur Facebook. Il a été libéré et deux mois après je lui ai envoyé un message et je l’ai rencontré à Lyon. Et c’est comme ça que je vis à Lyon maintenant.

PAN M 360 : Et quand vous avez commencé à faire de la musique sur votre ordinateur portable, avez-vous pensé à la diffuser au monde entier ou était-ce juste un projet pour vous ?

Obi Bora : La première fois que j’ai commencé à vivre en France, je n’avais pas d’endroit où rester. Ma situation était très difficile et j’ai dû relever des défis que d’autres personnes qui font de la musique, comme les DJ ou les auteurs-compositeurs, n’avaient pas vraiment. C’était un peu comme un combat pour moi-même. J’ai donc dû rendre ma musique personnelle parce que beaucoup de gens disaient « Oh, tu ne peux pas faire ça » ou « Il ne peut pas faire ça ». Je leur ai prouvé que je pouvais le faire et que cela devait être personnel.

PAN M 360 : Et beaucoup de chansons sur Black Prayers parlent de l’expérience des migrants et aussi de Black Lives Matter. Maintenant que vous avez sorti l’album, a-t-il pris un nouveau sens ?

Obi Bora : Oui. C’est pour mes amis noirs, parce que nous étions 500 immigrants par jour dans le squat. Sans papiers, sans maison. Je regardais notre situation et je me sentais mal. Alors j’avais mon ordinateur portable et mon micro et j’ai écrit quelque chose comme Slave We  pour eux. Et eux quelque chose comme Light ‘N’ Darkness, parce que c’était tout au sujet de cette expérience et ce passage dans le temps de ce que je vivais. Je sentais que j’avais besoin de motiver mes frères et mes collègues. La musique, c’est ce que vous avez et vous ne devez pas penser que quelqu’un d’autre est meilleur que vous. Il faut se débrouiller tout seul. J’ai fait ces chansons afin de prouver à mon peuple et à moi-même, parce que ce n’était pas facile pour moi. Je veux que les gens ressentent cela dans toutes les chansons. Je veux qu’ils sentent faire partie de mon âme, qu’ils soient dans mes chaussures.

PAN M 360 : Saviez-vous dès le début à quoi vous vouliez que la production des chansons ressemble ? Il y a de l’afrobeat, du reggae, du dub, du hip-hop et du trap avec votre rap.

Obi Bora : De nos jours, c’est un autre type d’afrobeat. Ce n’est pas le même que dans les années 1990 et il y a aussi différents types de musique trap. Il y a juste un son différent de musique afro sur le marché et c’est très bon. Je ne sais pas si vous avez écouté quelqu’un comme Burna Boy. Je savais que je voulais certains sons afrobeat, mais je ne pouvais pas le faire moi-même. J’ai juste commencé avec ce que j’avais sur mon ordinateur. J’avais mes échantillons de rythmes sur Logic et je ne pouvais pas attendre que quelqu’un me donne les instruments que je voulais, mais maintenant je veux aller avec ce nouveau roi du son afrobeat sur le marché.

PAN M 360 : Donc peut-être que plus tard vous n’utiliserez pas seulement Logic mais de vrais instrumentistes dans un studio ?

Obi Bora : Oui, c’est ce que je préfère. La première fois que je suis allé dans un studio,  j’ai vu ce qui s’y faisait. J’ai eu l’idée que même si je ne peux pas aller au studio parce que je n’ai pas l’argent pour payer le producteur, peut-être qu’un jour je pourrai travailler sur quelque chose en studio.

PAN M 360 : Avez-vous fait de la musique au Nigeria pendant votre enfance ?

Obi Bora : Oui, mais ce n’était pas ma propre musique. J’ai entendu la chanson Do For Love de 2Pac et j’ai dit « OK, je vais la chanter. Mais je vais la chanter comme si c’était moi qui l’avais écrite. J’avais 14 ans et j’ai fini par passer à ma propre musique. Je l’ai montrée à certains de mes frères et ils ont commencé à rire (rires). Mais la vie est la vie et on est ce qu’on veut dans la vie, alors j’ai continué. Il n’y a jamais de mauvais moment pour commencer à faire ce que l’on aime. Regardez-moi, je viens d’Afrique et je le fais. it is what it is.  

Quoi de mieux que de voir Choses Sauvages en spectacle pour y lâcher son fou? Avec la parution d’un premier album en 2018, on a vite su que le groupe était capable de donner tout un show. Alors que l’écoute de l’album était enveloppante, presque cosmique, l’univers du spectacle était davantage ancré dans une performance d’attitude punk, propulsée par une foule endiablée sur le plancher de danse. L’énergie du quintette était  incomparable. 

Tous amis de longue date, les membres de la troupe sont réputés polyvalents et, surtout, de véritables passionnés de musique. Pour Félix Bélisle (voix, basse), Marc-Antoine Barbier (guitare, saxophone), Tommy Bélisle (claviers), Thierry Malépart (guitare, claviers) et Philippe Gauthier Boudreau (batterie, percussions), la suite des choses était déjà bien claire.

Que vient après un premier album? Un deuxième! 

La sortie de Choses Sauvages II, le 15 octobre, nous a montré de quoi la troupe était capable. Sans renier leur son disco-funk-groovy, les garçons ont décidé de se laisser aller davantage : synthétiseurs à souhait, directions plutôt expérimentales et, surtout, le choix de rejeter les formats radiophoniques. Mijotées dans l’ordi et les synthés analogiques, les chansons sont plutôt longues, la plupart de cinq à huit minutes. Et revoilà le groupe prêt à penser la suite sur scène, soit un événement à ne pas manquer. 

Sur le dernier titre de l’album, nous pouvons entendre « Laissez la musique effacer doucement les tensions de la nuque, de la mâchoire, des yeux et du front », paroles tirées d’un album de relaxation québécois paru en 1982. Alors? Anxieux.se? Inquièt.e? Pourquoi ne pas suivre le conseil comme s’il s’agissait aussi d’une invitation à la danse? Après tout, la danse n’est-elle pas un excellent remède aux chagrins saisonniers? 

Voilà pourquoi PAN M 360 vient à la rencontre de Félix Bélisle, chanteur de la formation. Nous parlons  de « kraut », de culture trash… de Choses Sauvages II

PAN M 360 : Depuis la parution de II, vous avez maintes et maintes fois souligné l’apport de Samuel Gemme à la coréalisation de l’album. En quoi son travail vous a été précieux? 

Félix : Samuel est un gear head : il est beaucoup dans le hardware, il achète beaucoup de compresseurs et il aime particulièrement le style rétro. Nous avions déjà travaillé avec lui pour L’or et l’argent, ainsi qu’Apophis, nous le connaissons donc assez bien… Et aussi, il ne se gêne jamais pour proposer de nouvelles idées, de nouvelles pistes et il nous pige bien. Il nous a aidé à réaliser l’album dans la mesure où il a travaillé sur l’édition des chansons, il nous aidait souvent à les voir sous un autre jour, d’ailleurs, à capter des choses qu’on ne voyait plus à force de travailler dessus. Selon moi, Samuel est le sixième membre de Choses Sauvages.

PAN M 360 : Comment s’est déroulée la période de création? 

Félix Bélisle : Nous nous sommes organisé un petit studio dans notre local de pratique. Cela nous permettait de travailler à partir des ordinateurs plus rapidement, afin d’essayer de nouvelles affaires. Nous avons réalisé que l’ordinateur est vraiment un bon outil de création, qu’il peut vraiment nous aider à voir les choses de manière différente. Et ce qui est différent cette fois-ci, c’est que tout le monde a pris le temps de toucher à tout. J’ai joué du clavier, j’ai joué de la basse, j’ai chanté… Donc, je ne crois pas que II soit plus léché, mais nous avons pris le temps d’essayer des trucs, de faire des erreurs… 

PAN M 360 : D’ailleurs, ta voix est moins centrale dans le deuxième album! Les chansons sont plus longues, plus instrumentales… Pourquoi avoir pris ce recul du micro?

Félix Bélisle : L’énergie de ce disque s’inscrit vraiment dans le live, dans la performance. Nous avons réalisé que l’esthétique du premier album ne représentait pas bien ce que nous faisions sur scène… Les gens qui venaient assister au spectacle, après avoir écouté l’album, étaient parfois surpris de voir cette énergie punk dans la salle! Aussi, nous apprécions tous énormément la musique électronique et la musique où l’instrumental prime. C’est donc le chemin que nous avons choisi d’emprunter. Pour ce qui est de ma voix, elle a sa place quand elle a sa place. Il n’y a pas d’ego là-dedans et il n’y en aura jamais. Ma voix, c’est un instrument parmi les autres. 

PAN M 360 : Pour plusieurs, Choses Sauvages est considéré comme le groupe funk-disco-électro-pop de Montréal… Avez-vous parfois l’impression que vous ne pourrez jamais faire autre chose que ça? 

Félix Bélisle : Non. Déjà, je trouve que ce deuxième album est très différent du premier. À mon sens, cela prouve que nous ne sommes pas enfermés dans une boîte. Et il faut comprendre que le disque est une chose, que le spectacle en est une autre. Et nous avons choisi de composer des chansons qu’on aime… et pas pour plaire à un auditoire. On nous a demandé  à plusieurs reprises : « Pourquoi ne pas faire plus de chansons en mode single ? » et…  la réponse était simplement que nous n’en avions pas envie. 

PAN M 360 : Vous parlez beaucoup de kosmische musik… Qu’est-ce que c’est, en fait? 

Félix Bélisle : La kosmische musik est la nouvelle appellation du krautock, dans la mesure où le terme « kraut » était devenu péjoratif envers les Allemand.e.s. En fait, le krautock est la période où les instruments électroniques commençaient à être utilisés en Allemagne. Et cette période a beaucoup influencé la musique électronique en général. C’est un son très loopy, très aérien, et on peut penser à des groupes tels  Tangerine Dream, Neu, Can… Finalement, ce n’est pas vraiment un genre, mais plutôt une période. Nous nous sommes beaucoup inspirés de cette période où, justement, les gens se foutaient de la longueur des chansons et aimaient jammer pour le plaisir. 

PAN M 360 : Le lancement de votre deuxième album est prévu pour le 4 février prochain. Qu’allez-vous faire s’il est toujours interdit de danser dans les salles de spectacle? 

Félix Bélisle : Le lancement était initialement prévu le 29 octobre! Et la seule et unique raison pour laquelle nous l’avons repoussé est la suivante : nous refusons de jouer devant des gens assis. Et quand les gens assistent à un spectacle de Choses Sauvages, ils doivent pouvoir danser et trasher un peu. Sinon, cela ne sert à rien. Et si les mesures sanitaires ne sont toujours pas levées lors du 4 février, nous allons encore repousser. Aussi simple que ça.   Nous voulons jouer devant 700 personnes et donner une performance en bonne et due forme. 

PAN M 360 : Vous vous définissez comme un groupe pop québécois champ gauche… Plusieurs artistes québécois se sont d’ailleurs particulièrement inscrits dans cette lignée ; pensons à Hubert Lenoir ou encore Les Louanges… Comment vois-tu l’avenir du champ gauche  au Québec? 

Félix Bélisle : Choses Sauvages n’a pas réinventé la roue, et je ne pense pas que ni Hubert ni Vincent ne l’on fait non plus. Hubert avait fait un album très 70’s rock avant Pictura de Ipse, alors que Vincent a un son très emprunté au R&B américain. Donc, il est vrai que ces deux projets étaient assez nouveaux au Québec, mais de nouvelles branches de pop se créent chaque année. Le Québec est très fier de sa langue : quand tes chansons n’étaient pas des chansons à texte, c’était plus dur de percer auparavant. Mais nous avons décidé de former un groupe et de produire de la musique qui n’était pas encore à la mode. Finalement, tout a été correct pour nous. 

PAN M 360 : Pourquoi  pas vos albums n’ont pas de titre? 

Félix Bélisle : Ça ne nous tente pas. C’est déjà assez difficile de trouver des noms aux chansons, ce serait pire de devoir trouver des noms d’albums en plus. Après le disque I vient le disque II. Assez simple, merci.

Paru en version numérique il y a quelques semaines, We Are The Times, le 8e album de Buffalo Daughter, vient tout juste d’atterrir en version vinyle et CD dans les bacs des disquaires. Il faut dire que le trio nippon a pris son temps pour We Are The Times. Depuis la sortie de Konjac-tion en 2014, les Buffalo Daughter s’étaient plutôt fait discrets, privilégiant les concerts et tournées aux sessions de studio.

We Are The Times nous ramène le groupe de Tokyo tel qu’on l’a toujours connu depuis Captain Vapour Athletes, son premier album complet sur le défunt label des Beastie Boys Grand Royal en 1996 : éclectique, aventureux, flirtant avec l’électronique, la new-wave, l’avant-gardisme pop, le hip-hop champ gauche et le post-rock au fort penchant expérimental. Toujours composé de suGar Yoshinaga à la guitare, Yumiko Ohno à la basse et MoOoG Yamamoto aux machines et tables tournantes, Buffalo Daughter dresse en neuf titres un sombre bilan du monde et de l’humanité sur We Are The Times.

Né d’une session d’improvisation avec Masaya Nakahara dans le cadre d’un hommage à Takahiro Muramatsu (Smurf Otokogumi), l’album a été conçu sur plusieurs années, évoluant et changeant au gré des humeurs des membres du groupe. Bien que We Are The Times ait été créé au cours d’une période tumultueuse, alors que le trio se retrouvait comme tout le monde confronté à la pandémie de Covid-19, il laisse entendre qu’il y a encore de l’espoir, que la musique adoucit en effet les mœurs. Avec ce nouvel effort, Buffalo Daughter a cherché à créer un projet énergique, optimiste et anxiolytique pour combattre la tourmente. 

Rejointe chez elle à Tokyo, suGar Yoshinaga nous a parlé dans un anglais approximatif de la genèse de cet album au long cours, de Kid Koala qu’on retrouve sur un des titres de We Are The Times, du mouvement Shibuya-kei et du pouvoir de la musique, entre autres choses; une entrevue ponctuée par le chant et les appels au jeu de son perroquet Popcorn.

PAN M 360 : We Are The Times est le titre de votre nouvel album, que voulez-vous dire par là ?

suGar Yoshinaga : Nous le chantons dans la chanson Times, le deuxième titre de l’album. La chanson parle du monde actuel, dans lequel nous vivons. Il y a tellement d’opinions différentes qui s’affrontent. Il y a les rouges et les bleus. Les bleus ont leurs opinions et les rouges en ont une autre. Ces opinions sont complètement différentes et très souvent ces personnes débattent. Il y a des conflits dans le monde entier. La droite contre la gauche… ils débattent mais il n’y a pas de terrain d’entente. Cette polarisation a empiré, ou est devenue plus évidente pendant la pandémie et peut-être même pendant les années Trump.

PAN M 360 : Est-ce un album Covid ? A-t-il été influencé et créé pendant la pandémie ?

suGar Yoshinaga : Nous avons commencé à travailler sur l’album en 2017. Nous avons réalisé la majeure partie avant la pandémie. Mais nous avons rassemblé tous les morceaux durant la Covid. Donc évidemment, nous avons été grandement influencés par la pandémie mais la plupart des morceaux ont été faits avant. C’est donc un mélange d’avant et de pendant la pandémie.

PAN M 360 : Les paroles ont-elles été écrites avant aussi ?

suGar Yoshinaga : Deux chansons ont été écrites pendant la pandémie, Music et Times. Les deux premières chansons du disque.

PAN M 360 : La chanson Music débute par les mots « music is the vitamin ». La musique vous a-t-elle sauvé ou gardé sain d’esprit pendant ces temps difficiles ?

suGar Yoshinaga : Oh oui, définitivement ! Pendant la Covid, nous avons dû rester cloîtré à la maison pour une éternité, nous ne pouvions plus faire de concerts ni de tournées. Tout a changé en un jour… Comme tout le monde, nous sommes préoccupés par l’avenir et par ce qui se passe en ce moment. C’est la dernière chanson que nous avons écrite pour cet album. Il y a tellement de choses qui nous inquiètent, comme le réchauffement climatique et tout ça. Une fois l’album terminé, nous l’avons trouvé très sombre, comme s’il n’y avait pas d’issue. Puis on s’est dit « est-ce que ce sera un bon album avec autant de chansons sombres ? ». C’est alors nous avons écrit la dernière chanson, Music. En regardant notre style de vie, le style de vie des Buffalo Daughter je veux dire, la musique est notre façon de communiquer avec le monde et entre nous dans le groupe. La musique est notre plus grand soulagement et notre plus grande passion. C’est pourquoi nous disons que la musique est une vitamine. Elle m’a sauvé pendant la pandémie.

PAN M 360 : Tu as mentionné le réchauffement climatique un peu plus tôt. Vous avez une chanson sur l’album, Global Warming Kills Us All, que vous avez écrite il y a quatre ans pendant un été extrêmement chaud. Kid Koala est présent sur cette chanson. Comment l’avez-vous rencontré ?

suGar Yoshinaga : Nous connaissons Kid Koala depuis la fin des années 90, lorsque nous tournions ensemble avec le groupe de Money Mark à travers l’Europe et les États-Unis. Je crois que nous sommes aussi allés à Montréal. D’ailleurs, j’aime vraiment Montréal, c’est une de mes villes préférées dans le monde… Donc Kid Koala est venu au Japon juste avant la pandémie pour son spectacle Nufonia Must Fall. Nous y avons assisté et nous avons été tellement émues et impressionnées par ce qu’il a fait avec sa musique et ses personnages, tout ce muppet show en direct avec la musique… Alors quand nous avons commencé à penser à une vidéo pour Global Warming Kills Us All, nous avons instantanément pensé à lui. Parce que le réchauffement climatique nous tue tous. C’est une déclaration forte et c’est un sujet très très sérieux. Mais nous ne voulions pas que la vidéo soit sombre et déprimante, car nous ne voulons pas perdre espoir. Nous voulions exprimer le sentiment que nous sommes vraiment en danger, que ce réchauffement climatique pourrait tous nous tuer, les humains et les animaux, dans un avenir proche. Alors nous avons pensé que sa personnalité, tout comme ses personnages qu’il dessine ou ses muppets qui sont si mignons, pourraient inciter les gens à prendre tout ça plus au sérieux, qu’ils réagiraient davantage en voyant ces innocents et mignons petits personnages qu’en voyant des images sinistres.

PAN M 360 : Quel a été son apport à la chanson ?

suGar Yoshinaga : On a cherché à montrer à quel point la situation est critique et qu’il faut agir, même si il s’agit de petits gestes comme éviter le plastique et des trucs du genre. Donc on a choisi de chanter en utilisant un vocodeur pour nous donner une sorte de voix de robot. Car ça donne une impression qu’on est plus en « danger » (imite une voix de robot), et même que les robots sont en danger !

PAN M 360 : Le titre Don’t Punk Out est intrigant. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

suGar Yoshinaga : C’est une chanson par rapport à une personne comme moi, ou les autres membres du groupe, qui se démène dans ce monde, dans cette époque. Nous vieillissons tous. Quand nous avons démarré le groupe, nous étions tellement jeunes, mais après 25 ans, nous ne sommes plus tout aussi jeunes ! En fait nous allons devenir vieux et amers ! (rires) Donc le sentiment que nous avons aujourd’hui est totalement différent de celui de notre jeune vingtaine. Nous avions nos soucis, nos combats à 20 ans, à 40 ans et à l’âge que nous avons aujourd’hui. La vie peut sembler longue, mais elle peut sembler aussi très courte. Mais malgré le temps qui passe, on aura toujours des combats à mener. Reste que nous devons passer par-dessus tout ça. Donc don’t punk out ! Fait ce que tu dois ou ce que tu veux. C’est un peu ce que nous essayons de dire dans cette chanson.

PAN M 360 : Quels sont les autres sujets auxquels vous touchez sur l’album ?

suGar Yoshinaga : Je pense que tout l’album parle de la lutte. Lutter dans la vie, contre le réchauffement climatique et toutes les choses auxquelles nous sommes confrontés. Nous avons tous aussi des luttes personnelles. Et particulièrement durant cette période de pandémie. Nous voulions exprimer ces luttes et ce que nous pouvons faire pour y remédier ou s’en sortir. Et pour nous, la meilleure façon de passer au travers est par la musique. La musique est notre vitamine, nous en prenons à tous les jours, ça nous excite et nous fait du bien.

PAN M 360 : Outre Kid Koala, il y a aussi d’autres invités sur l’album…

suGar Yoshinaga : Oui, il y en a quelques-uns dont Atsushi Matsushita, le batteur qui joue sur Don’t Punk Out. Il a joué avec John Zorn et plusieurs autres, c’est probablement le meilleur batteur au Japon. Il y a aussi Ricardo Dias Gomes, qui chante et parle sur la chanson Jazz, il est brésilien et vit au Portugal. Il est venu à Tokyo il y a deux ans pour des sessions avec un chanteur américain connu dont j’oublie le nom, il a joué au club de jazz Blue Note de Tokyo et Yumiko connaissait le batteur du groupe de ce chanteur américain alors on y est allées. Ricardo, lui, était bassiste ce soir là. Donc comme on aimait beaucoup les albums de Ricardo Gomes, on lui a demandé si il voulait chanter sur une de nos chansons. Il se trouve qu’il aimait bien ce que nous avons fait avec Takako Minekawa (l’album Roomic Cube) dans les années 90.

PAN M 360 : Votre précédant album est paru en 2014, que s’est-il passé durant les sept dernières années ?

suGar Yoshinaga : (rigole) Oui, ça semble long sept ans… Nous n’avons pas vraiment chômé, nous avons fait de nombreuses tournées à travers l’Europe et les États-Unis durant trois ans et ensuite, en 2017, nous nous sommes dit qu’il serait peut-être temps qu’on fasse un nouvel album donc nous avons commencé à travailler là-dessus. Mais nous avions aussi d’autres occupations, par exemple Yumiko tournait avec Cornelius donc ce n’était pas évident de se retrouver en studio tous ensemble. Alors nous avons convenu de nous retrouver au moins une fois par mois tous les trois au studio, c’était une promesse qu’on s’était fait. On a fait des sessions avec différents musiciens tel Masaya Nakahara, qui joue du synthé modulaire, il est crédité sur l’album aussi. Bref, ce fut un très long processus; un jour par mois, ce n’est pas beaucoup. Ceci dit, nous avons toujours fait le plus qu’on pouvait lors de ces sessions. Nous avons documenté ces premières sessions avec quelques vidéos sur Youtube et quelques morceaux sur Soundcloud.

PAN M 360 : Donc après un long silence de sept années, vous avez refait surface en 2021 avec deux sorties, le EP numérique Continuous Stories of Miss Cro​-​magnon (20 Years Later),disponible sur Bandcamp, et ce nouvel album. Vous courriez après le temps perdu ?

suGar Yoshinaga : (rigole) On pourrait dire ça. En ce qui concerne le EP sur Bandcamp, nous avons donné un concert en juillet dernier à Tokyo et nous voulions souligner l’événement avec quelque chose de spécial. On n’avait pas joué depuis longtemps et on ne pouvait faire qu’un seul concert. On s’est dit qu’un t-shirt serait banal donc on a pensé à un EP dans lequel on retrouverait trois chansons. On l’a fait paraître le 8 juillet. Je ne sais pas si tu es au courant mais le 7 juillet, c’est la Fête des Étoiles au Japon, la Tanabata. Donc en cette date, le 7e jour du 7e mois, le mythe veut qu’un homme et une déesse se rencontrent sur la Voie lactée (https://fr.wikipedia.org/wiki/Tanabata). C’est très romantique et nous pensons aux étoiles, à l’espace, à l’univers durant cette journée. Donc on a voulu faire un EP qui toucherait à cette thématique. On a fait les trois chansons et mixé l’album en deux semaines.

PAN M 360 : Une des chansons, Son of Altair, était déjà parue auparavant, non ?

suGar Yoshinaga : Oui, nous l’avons réenregistrée. Les autres (Cosmic Dance, Interstellar Journey) sont de nouvelles compositions par contre. En fait, la troisième chanson du EP, Interstellar Journey, partage la même source que Serendipity (Tsubu) sur notre nouvel album. Serendipity est une version alternative disons.

PAN M 360 : On a souvent associé Buffalo Daughter au mouvement Shibuya-kei,mais j’ai lu ici et là que vous ne vous sentiez pas si proches des autres artistes faisant partie de ce mouvement.

suGar Yoshinaga : On pense que musicalement nous sommes assez différents des autres artistes de ce mouvement tels que Pizzicato 5, Cornelius, Flipper’s Guitar et tous les autres. Notre musique ne ressemble pas à la leur, par contre ce sont tous de très bons amis ! Il y a quelque chose de tendance avec ce mouvement, un truc un peu chic alors que nous sommes plus ce groupe indie qui tourne dans une van, tu vois ? Nous nous sentons différents. Et ce truc est un peu passé de mode, c’était populaire il y a plusieurs années. Mais il y a pas mal de groupes qui s’inspirent du son Shibuya-kei et qui commencent à être connus au Japon.

PAN M 360 : Tu joues aussi avec un autre groupe, Metalchicks. Tu peux nous parler un peu de ce projet ?

suGar Yoshinaga : Metalchicks c’est moi à la guitare ou à la basse et Yuka (Yoshimura) à la batterie. L’idée était de faire quelque chose de vraiment hard, comme le métal. C’est quelque chose que je ne peux pas faire avec Buffalo Daughter et c’est pourquoi j’ai démarré ce groupe.

PAN M 360 : C’est votre réponse à Babymetal ?

suGar Yoshinaga : (rigole) En fait, elles sont arrivées bien après Metalchicks! Mais j’aime bien Babymetal, je les trouve assez originales.

PAN M 360 : J’entends un oiseau piailler depuis le début de l’entrevue. Tu as un perroquet chez toi ?

suGar Yoshinaga : Oui! Elle m’appelle pour que j’aille jouer avec elle. Elle s’appelle Popcorn, tu veux la voir ?

PAN M 360 : Heu… oui, pourquoi pas, j’ai déjà eu plusieurs oiseaux.

La suite est une discussion animée sur les perroquets et autres petites bêtes ailées parlantes. Mais comme PAN M 360 n’est pas un site d’ornithologie, on va s’arrêter là…

(photo : Enno Kapitz / modifiée numériquement par Kosuke Kawamura)

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