Pour sa soirée de clôture ce samedi, le Festival du monde arabe de Montréal suggère à son public une rencontre au sommet du soufisme, dont la poésie et la musique sont au coeur de l’art sacré musulman. Plus généralement, le soufisme est désigne les pratiques mystiques de l’Islam visant la connexion avec le divin. 

Pour ses adhérents, le soufisme est une voie d’élévation spirituelle, dont les rites artistiques sont pratiqués par des confréries réparties dans plusieurs pays musulmans et au sein de la diaspora des populations musulmanes transplantées en Occident. 

Le soufisme n’est pas sectaire, bien au contraire il se trouve aux sources de l’humanisme non violent, comme c’est le cas des formes les plus subtiles au sein des plus grands courants religieux. Pacifiques jusquau bout des ongles, les adeptes soufis pratiquent la forme la plus ouverte et la plus tolérante de l’Islam, ils ne prônent rien d’autre que l’amour et la tolérance à travers leurs convictions mystiques et ésotériques.

Voilà pourquoi quiconque, toutes religions ou orientations philosophiques confondues, peut y trouver son compte, si ce n’est que pour la contemplation béate de ces superbes musiques et poésies séculaires.

Ainsi, les chanteurs Khaled Alhafed (Syrie), Abdelkarim Shaar (Liban), Mushfiq Hachimi (Afghanistan), Habib Hoseini (Iran) et la chanteuse Abir Nasraoui (Tunisie) sont réunis sur un même plateau à ce Sommet Soufi, présenté ce samedi 13 novembre au Rialto.

Pour nous en parler, la chanteuse et animatrice Abir Nasraoui nous explique sommairement ce monde de beauté qui la fascine tant.

PAN M 360 : Nous connaissons le soufisme, soit la forme la plus sophistiquée et la plus sage du mysticisme musulman, mais nous avons besoin de vos lumières pour approfondir davantage à la veille de ce concert spécial. Commençons par cette question : combien y a-t-il de traditions soufies en tout et partout? 

Abir Nasraoui : On ne peut pas prendre le soufisme dans un rapport qualitatif ou quantitatif. Dans l’absolu, le soufisme est un chemin vers Dieu/ Allah. Le soufi est cet adorateur de Dieu. Le soufisme est une fusion avec le divin à un tel point que toutes les distances disparaissent. On est vraiment en fusion, en symbiose avec le divin. Après, je ne peux pas dire qu’il y a 10, 12 ou 30 ou 100 chemins. Les chemins vers Dieu sont tellement multiples, larges et diversifiés que l’on ne peut les limiter à un nombre précis. Ce n’est juste pas possible! Chacun vivrait le soufisme à sa manière, je veux dire entre les lignes que chacun vivrait cette fusion et cette symbiose à sa manière. Comme le dit le grand poète soufi Ibn Arabi (1165-1240), il y a plein de chemins vers Dieu mais ils passent tous par l’amour. J’ai d’ailleurs moi-même travaillé sur un projet de musique intitulé Au cœur du soufi. Pourquoi un tel titre? Parce qu’il n’y a pas de place pour la haine dans le soufisme, il n’y a que l’amour vers les êtres et la nature créés par Dieu. Et aujourd’hui, qu’est-ce qu’on a besoin d’amour! Le soufisme, c’est l’amour, tout simplement.

PAN M 360 : Les musiques et chants sacrés de l’Islam sont-ils essentiellement concentrés dans le soufisme? Sinon quelles sont les différences entre les rites musicaux ou poétiques soufis et les autres rites de l’Islam?

Abir Nasraoui : Si vous voulez, en fait, les chants sacrés et tout ce qui est musical dans l’Islam sont pratiquement concentrés dans le soufisme. Il n’y a pas d’autres formes musicales en dehors de la psalmodie du Coran. La psalmodie consiste à lire le Coran mais sur des modes musicaux. Les plus grands chanteurs de l’âge d’or de la musique égyptienne (et aussi d’autres pays) sont pratiquement tous passés par l’école coranique. C’est là où se trouve la base des maqams (motifs mélodiques de la musique orientale arabe, persane ou turque), de l’intonation et de la respiration, de tout ce qui est maîtrise musicale orientale. Pour l’autre partie, les rites étaient autour du soufisme, ces cercles de dhikr étaient organisés pour faire les louanges d’Allah. Au sein de ces cercles, les gens étaient en transe, la répétition des phrases induisait cette transe, cette connexion avec le divin. Le soufisme est à base de jolis poèmes et se fonde sur la tolérance. Les cercles étaient liés à la répétition de belles poésies chantées. Les rites étaient différents d’un pays à un autre mais suivent le même principe : se mettre en cercle et répéter les maqams jusqu’à l’état de transe. Et cette transe pouvait se manifester par des sortes de danse, on pense notamment aux derviches tourneurs. Il faut dire que le soufisme n’a pas toujours été toléré par l’Islam officiel, par l’orthodoxie musulmane, car dans soufisme, on s’exprime d’égal à égal, elle rend l’être humain au même rang que Dieu même si ce n’est pas pas la vérité. Dans l’Islam officiel comme c’est le cas dans les autres religions monothéistes, la relation est verticale c’est-à-dire que les humains doivent être en bas et Dieu en haut. C’est pourquoi le soufisme et toutes ses formes n’étaient pas très tolérées à une certaine époque, Certains soufis furent accusés de blasphème, parfois maltraités voire tués. On ne pouvait pas aimer Dieu, on devait le craindre.

PAN M 360 : Quel est le rapport entre soufisme et extase ou carrément transe?

Abir Nasraoui : J’ai répondu indirectement déjà et j’ajouterai ce qui suit. En général, donc, on se met en cercle et on choisit des louanges de Dieu à répéter sur des musiques. Le fait de répéter et respirer mène vers la transe. Les participants se sentent vraiment connectés, l’extase est à son comble. C’est le top de ce qu’un disciple soufi souhaite atteindre dans la pratique musicale des cercles dhikr dans les zaouïa, ces sanctuaires religieux où ils se réunissent. Ceci dit, les adeptes du soufisme peuvent vivre le dhikr seuls et réciter les louanges et entrer possiblement en transe.

PAN M 360 : Les chemins de l’extase soufie sont-ils vraiment différents des autres grands courants mystiques de l’humanité?

Abir Nasraoui : À vrai dire, non. Car le soufisme se fonde sur l’amour du divin, l’amour de la nature créée par Dieu. Ça se base vraiment sur l’amour. Ibn Arabi dit que l’amour est sa religion, fondement du soufisme, je le cite: « Mon cœur est devenu capable d’accueillir toute forme. Il est pâturage pour gazelles et abbaye pour moines. Il est un temple pour idoles et la Ka’aba pour qui en fait le tour. Il est les tables de la Torah et aussi les feuillets du Coran ! La religion que je professe est celle de l’Amour. Partout où ses montures se tournent, l’amour est ma religion et ma foi.» Ce poème résume tout le soufisme musulman. C’est l’humanisme, la tolérance, l’acceptation, voilà.

PAN M 360 : De quelle manière le soufisme musical se démarque-t-il des autres traditions sacrées, notamment hindouiste, bouddhiste, chrétienne?

Abir Nasraoui : Le soufisme musical se pratique selon les mêmes principes que les traditions hindouistes et bouddhistes. La base, c’est la respiration et la répétition de rythmes qui commencent lentement et qui s’accélèrent petit à petit jusqu’à arriver à la transe. Cette transe se traduit par des mouvements du corps. Mais ce n’est pas considéré comme de la danse, c’est plutôt un mouvement qui vient de l’âme. Quant à la tradition chrétienne, elle est complètement différente; pour le chant on n’est pas dans la polyphonie, dans un chant plus élaboré, dans une tradition musicale complètement différente de celle que l’on trouve chez les bouddhistes, les hindouistes, les musulmans arabes, persans, turcs où se trouve le principe de la répétition. Toutefois, les chants sacrés de chaque grande tradition ou philosophie partagent cet objectif de se connecter avec le divin. Musicalement, les systèmes du maqam qu’on retrouve dans les pays musulmans (arabes, nord-africains, turcs ou persans) ou ragas chez les hindous relèvent du même principe.

PAN M 360 : Quelles sont les approches distinctes de chaque artiste ici recruté?

Abir Nasraoui : Encore une fois, on se rencontre autour d’une même tradition, chacun avec une particularité un peu différente. Évidemment, comme le chant normal, chacun a son timbre, chacun a son interprétation, ses convictions qui se traduisent dans l’interprétation. Les artistes de cinq pays, donc cinq traditions différentes, se complètent, se rencontrent autour de cet amour divin, autour de la beauté de la musique et de magnifiques poèmes sur lesquels les chants soufis se fondent. Donc chacun a sa personnalité, une richesse pour l’autre. Il y aura aussi des passages solos où chacun chantera tout seul mais il y aura ces ponts-là qui seront créés, des morceaux seront interprétés ensemble. Il faut savoir que le soufisme chanté est généralement masculin. Alors je m’invite et m’impose dans ce monde d’hommes. Pour moi, personnellement, c’est un peu un défi et une volonté de dire que oui, je suis une femme et j’ai aussi le droit d’aimer Dieu. J’adore ce monde, j’adore cette musique, j’ai voulu assister à un cercle de dhikr et je n’étais pas admise parce que j’étais une femme. Je dois vous dire que j’étais très déçue… Pourquoi ces cercles n’acceptent-ils pas les femmes? J’ai alors fait plein de recherches, j’ai sorti ces cercles exclusivement masculins de leur contexte habituel pour les mettre sur scène à ma manière et de les chanter et de dire que oui je suis une femme musulmane et j’ai le droit d’aimer Dieu et de chanter ses louanges, et c’est ce que j’ai fait. Et je trouve tellement intéressante cette rencontre entre le qawwalî pakistanais, les musiques persanes iraniennes, les musiques libanaises, la grande tradition syrienne et ce j’apporte moi en tant que Tunisienne. Donc je vais moi-même interpréter des morceaux tunisiens, marocains, syriens et turcs , et je vais faire des rencontres avec les répertoires des autres artistes invités. J’en suis vraiment ravie ! Je pense que chacun est un plus pour l’autre, l’énergie de chacun est une grande merveille musicale.

PAN M 360 : Les interprètes ici recrutés sont-ils des praticiens du soufisme au-delà de leur pratique artistique? 

Abir Nasraoui : En tout cas si on parle de confrérie soufie et de faire le dhikr régulièrement, ce n’est pas le cas. Nous sommes plutôt dans une approche artistique. Le soufisme est une très belle musique, un art extraordinaire, avec sa poésie et ce côté musical pas très compliqué. C’est toujours fait avec le cœur sur des mélodies très simples que l’on retient facilement. Elle est là, la beauté poétique et musicale de ce répertoire. La combinaison des deux offre à l’interprète une belle sensation, un beau voyage. Après Évidemment le monde musulman est tellement grand, il y a une grande variété de morceaux. Certains textes trouvent des musiques différentes d’une culture à l’autre, les textes sont aussi interprétés avec des dialectes arabes différents, les connaisseurs les reconnaissent. En gros c’est cet univers-là que nous offre le soufisme et les morceaux qu’on a empruntés au vaste répertoire. Ce répertoire est un champ de fleurs, vous avez le choix pour faire un très beau bouquet. Un bouquet que je m’offre d’abord, ce monde-là est un cadeau pour moi, c’est un besoin, c’est la musique vers laquelle je me tourne pour me retrouver, me ressourcer, être en communion avec le divin et le public. Je ne suis pas une femme soufie, je suis une artiste qui adore ce monde et qui retrouve un certain équilibre en chantant cette musique-là. J’ai commencé à explorer ce monde il y a quelques années, c’est un océan et je n’en connais qu’une toute petite partie. Excusez cette limite de connaissance dans cet océan de beauté. 

PAN M 360 : Quelles sont les œuvres sacrées au programme du Sommet soufi? Quels sont les poèmes, quelles sont les musiques, qui sont les auteurs et les compositeurs, si bien sûr ils sont identifiés?

Abir Nasraoui : Il y aura des textes sacrés très connus de grands poètes soufis tels que Mansur al-Hallaj, Rabia al Adawiyya, Ǧalāl al-Dīn Rūmī. Plusieurs poètes et compositeurs restent inconnus, et sont arrivés à nous par la tradition orale. On ne sait plus qui les a composés, on sait juste que c’est beau. Une grande partie de ce répertoire traditionnel arrivé par tradition orale. Il y aura la grande tradition qawwali pakistanaise, persane, syrienne, libanaise, yéménite, marocaine, tunisienne, turque. 

PAN M 360 : Les rites soufis sont-ils compatibles avec quiconque s’y montre ouvert?

Abir Nasraoui : Oui tout à fait. Ça dépend de la mentalité d’un pays à l’autre. Au Maroc, par exemple, c’est très ouvert. Du moment où vous allez assister ou montrer l’intérêt, on vous accueille les bras ouverts, vous êtes le bienvenu. À Paris, des cercles accueillent des non musulmans pour psalmodie. Dans d’autres pays, ça l’est moins. Mais ce courant prône l’humanité dans une de ses plus belles représentations, amour, ouverture, tolérance, acceptation de l’autre. Il n’y a aucun problème pour quiconque au-delà des confréries soufies et de l’Islam d’exprimer cet amour à travers ces belles musique, ces chants, ces textes, un certain rituel qui peut aussi comporter une dimension festive.

Le Sommet soufi est présenté au Théâtre Rialto, dans le contexte du Festival du monde arabe de Montréal. 35 $ – 50$

Fière native de Valleyfield, Marie Claudel a toujours baigné dans la musique et la chanson d’expression française qui ne cesse de fleurir ; non seulement a-t-elle touché la guitare depuis la tendre enfance, mais encore a-t-elle joué pendant de nombreuses années avec sa sœur, participant ainsi à la vie culturelle et artistique de sa ville natale. Bien que relocalisée à Montréal, l’artiste prouve qu’il est important de participer à divers projets culturels locaux, où que l’on soit. 

Après avoir fait paraître en 2016 l’EP Charmant fiel et avoir participé aux Francouvertes de 2017, Marie Claudel avait lancé un excellent premier album en 2018, le magnifiquement intitulé Ne parle pas aux étranges. Adroitement ficelé à des sonorités rock, son psych-folk n’est pas sans rappeler un son plutôt américain, notamment chez des groupes comme City and Colors ou encore Death Cab for Cutie. Cela étant, le projet a son identité propre et propose de nombreuses collaborations : par exemple, Antoine Corriveau pose sa voix sur la chanson Est-ce qu’on se voit ensemble, ce qui va à merveille avec la profondeur du texte. Comme quoi les étranges peuvent se parler, eux aussi ! 

PAN M 360 a eu le plaisir de discuter avec Marie Claudel, notamment sur la signification de campivallensienne ou sur l’expression de sa grand-mère devenue le titre de son premier album, ou encore de son prochain spectacle prévu le 12 novembre prochain au Verre Bouteille, dans le cadre du Coup de cœur francophone. 

Mais d’abord, on visionne le clip de Jaseur, chanson récente ayant fleuri chez les étranges…

PAN M 360 : Tu prends souvent le temps de souligner que tu es Campivallensienne ou plus simplement dit, native de Salaberry-de-Valleyfield. Maintenant que tu habites à Montréal, quel est ton souvenir préféré de cet endroit où tu as grandi? 

Marie Claudel : Valleyfield a été le début de tout pour moi : j’ai commencé à faire de la musique à neuf ans avec ma sœur, nous avons été un duo musical pendant près d’une dizaine d’années. Nous sommes très proches, ma sœur et moi, nous n’avons que 18 mois d’écart, alors nous avons fait tous les secondaires en spectacle, les cégeps en spectacle, nous étions souvent embauchées par les clubs optimistes pour jouer de la musique… Valleyfield a été en quelque sorte notre rampe de lancement! J’en garde des souvenirs qui sont encore très sensibles pour moi, encore aujourd’hui. 

PAN M 360 : Tu touches à la guitare depuis un jeune âge, puisque tu es née dans une famille où la musique était centrale. Donc, non seulement es-tu interprète, mais tu es également autrice et compositrice. Que préfères-tu : jouer, composer ou écrire? 

Marie Claudel : Il est clair que je me considère plus comme une guitariste ou une instrumentiste à la base, car c’est là que tout a commencé pour moi. Pour moi, écrire des textes est beaucoup plus difficile que composer de la musique. Mais parfois, comme dans un drôle d’adon, il y a de la musique qui vient automatiquement avec le texte : je n’ai pas vraiment à y penser, ça vient tout seul. Or, même pour ma propre musique, je suis souvent surprise par le déroulement des choses, par la manière dont les idées s’enchaînent et s’imbriquent. Soit que l’idée vient tout de suite, soit je dois être patiente pendant un petit moment. 

PAN M 360 : Ton premier EP, Charmant fiel, est sorti en 2016. À ce moment, tu étais plutôt connue sous le pseudonyme MMC. Qu’as-tu appris de toi, autant personnellement que musicalement, à travers ce premier projet? 

Marie Claudel : Charmant fiel est le premier projet solo que j’ai sorti une fois que j’ai quitté le duo avec ma sœur. J’étais déjà passée par l’École Nationale de la Chanson de Granby, où j’ai vraiment trouvé mon son à moi. Par la suite, j’ai rencontré les frères Levac, qui m’ont aidé avec la production de l’EP. Nous avions vraiment une belle chimie musicale, les chansons sont nées tout naturellement. Je voulais sortir de la musique qui me ressemblait, qui saurait bien me représenter. Je voulais rester fidèle à moi-même. 

PAN M 360 : Et en 2018, c’est un premier album solo qui apparut : Ne parle pas aux étranges. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce titre et sa signification?

MARIE CLAUDEL : C’est une expression de ma grand-mère! Quand j’ai quitté Valleyfield pour m’établir à Montréal, ma grand-mère était inquiète. Elle me disait souvent « Ne parle pas aux étranges! Ne parle pas aux inconnu.e.s »! Elle craignait la grande ville, là où tout peut arriver. « Ne parle pas aux étranges » est quelque chose qui me reste dans la tête depuis. Soyons honnêtes, c’est tellement un beau titre. Et sur cet album, les chansons ont quand même été créées dans une période un peu plus sombre de ma vie : j’étais seule en appartement à Montréal et je ressentais beaucoup de solitude. L’anxiété me prenait souvent quand je marchais dans la rue, je me disais « ne parles pas aux autres, juste au cas où ». Donc le titre allait vraiment résonner avec le titre de l’album, oui. 

PAN M 360 : Ton folk est plutôt doux, mais tu ne t’empêches certainement pas de flirter avec des sonorités plus rock. Pourquoi avoir choisi de mélanger les styles plutôt que de rester dans le folk pur, comme Charmant fiel

MARIE CLAUDEL : Sur Ne parle pas aux étranges, j’en ai profité pour jouer avec les différents tunings de guitare, ce qui veut dire que je me désaccorde totalement par moments. J’ai beaucoup été inspirée par ce que Led Zeppelin faisait, d’ailleurs. J’étais dans une énergie un peu plus rock, en effet, et cela se voit beaucoup dans ma façon de jouer de la guitare. Et j’aime aussi la dualité de certaines chansons, par exemple Laisse-moi habiter ton corps, où la musique est lumineuse, mais où les textes sont relativement sombres. J’aime bien jouer sur ces différences. 

PAN M 360 : Et tu aimes manifestement collaborer avec d’autres artistes : près de la moitié des chansons sur l’album comportent des collaborations. Quel est ton processus de repérage? 

Marie Claudel : Pour la chanson avec Laura Babin, nous étions toutes les deux invitées dans un festival et nous l’avons interprétée en spectacle, après quoi nous avons décidé de la mettre sur l’album. Pour ce qui est d’Antoine Corriveau, je le connais depuis longtemps et j’ai toujours eu un faible pour sa voix ténébreuse. Je voulais vraiment collaborer avec lui. Sinon, Jesse Mac Cormack m’a aidée avec les guitares pour les faire sonner plus rock… Donc, c’est souvent des flashs qui arrivent comme ça. Chaque personne amène son univers, alors c’est très cool de voir tout ça se mélanger et créer un seul produit au final. 

PAN M 360 : Quand on parle de folk, un reproche que l’on entend souvent est le manque d’audace, le manque d’excentricité. Que penses-tu de cela? 

MARIE CLAUDEL : Personnellement, je ne m’en soucie pas. Lorsque j’écris, je me dis que si tel ou tel texte sort, alors c’est que cela devait sortir. Je me dis que cette chanson pourrait parler à quelqu’un, même si elle n’est pas unique en son genre. Donc, même si la chanson parle d’un sujet qui a été abordé mille fois, l’important reste la manière dont le texte est rendu. Tout le monde peut y mettre sa touche spéciale. Moi, ça me dérange d’entendre des chansons de peine d’amour à ne plus finir qui, ultimement, sonnent toutes pareil. C’est ça la beauté de la chose. 

PAN M 360 : Le vendredi 12 novembre, tu te produiras en spectacle au Verre Bouteille dans le cadre du festival Coup de cœur francophone. Tu y présenteras non seulement Ne parle pas aux étranges, mais aussi la matière d’un tout nouvel album que tu prévois lancer au cours de l’année. Pourquoi est-ce important pour toi de participer à ce type de festival? La question de la langue te tient-elle à cœur? 

MARIE CLAUDEL : Pour moi, le français c’est naturel, je n’y pense pas. Je ne penserais pas être capable d’écrire en anglais… ou tout simplement, je n’en ai pas envie. Et j’aime tellement ça écrire en français : notre vocabulaire est riche, il est beau, il peut vraiment venir me toucher davantage que des textes en anglais. Je dois aussi dire que je ne maîtrise pas l’anglais. Quand j’étais jeune, ce n’était que de la chanson francophone qui jouait dans la maison. Et ces souvenirs de découvertes resteront gravés dans mon cœur à jamais.

Crédit photo : Jonathan Arseneau

Marie Claudel se produit le vendredi 12 septembre au Verre Bouteille, dans le contexte du Coup de coeur francophone.

Aux limites du folk et de l’anarchie se situe Après l’asphalte. Le groupe offre des chansons fortement introspectives à thèmes politiques, mais avec le rythme dodelinant d’une guitare acoustique. Si la musique s’approche parfois du chaos, les mots viennent chercher l’âme. Un an après la sortie de Millepertuis, premier album fort apprécié au sein de la gent indie keb franco, trois ans après l’EP Glitters et Poussière qui en avait intrigué plus d’un, le groupe débarque sur scène. Plus précisément au Coup de cœur francophone, avec en prime une mise en nomination au GAMIQ, catégorie folk. 

Fort du succès d’estime de Millepertuis, le groupe en prépare actuellement un deuxième. Le titre de celui-ci n’a pas encore été dévoilé, mais plusieurs de ses chansons le seront au Quai des brumes, soit  le jeudi 11 novembre prochain.

Gabriel Lapierre, qui se consacre à l’écriture et le chant d’Après l’asphalte, raconte son parcours aux usagers de PAN M 360.

PAN M 360 : Comment vous, les membres du groupe, vous sentez-vous après le succès retentissant de Millepertuis? 

GABRIEL LAPIERRE : Par rapport à toute l’attention que Millepertuis a reçu au GAMIQ, c’est un peu une surprise pour nous. C’est dur de voir l’impact qu’on a eu avec la pandémie. Ce fut certainement une belle surprise en tout cas! Avec tout ce qui se passe, on n’avait aucune façon de se comparer aux autres bands. Ça nous motive à rester actifs malgré tout. À la fin, on est bien content du résultat!

PAN M 360 : Selon toi, quels sont les points forts qui font  la réussite de cet album?

GABRIEL LAPIERRE : Évidemment, on aimerait qu’il n’y ait que des points forts. Mais avec du recul…  Je dirais d’abord le rapport entre les textes et les mélodies. On essaie de choisir nos mots parcimonieusement pour qu’ils se mélangent parfaitement à la musique. Je crois que ça parait bien sur l’album. Une autre chose cool, c’est qu’il s’agit d’un album fait de façon entièrement autonome. On l’a enregistré nous-mêmes et on l’a mixé avec des amis. Je crois qu’on ressent vraiment la vibe de communauté qui s’en dégage. Cette amitié et ce côté DIY se sont bien transmises sur l’album.

Après l’asphalte, c’est un groupe qui met plusieurs thèmes de l’avant. La politique et la communauté sont au cœur de ce que nous faisons. On fait de la musique, mais on essaie d’aller au-delà aussi. On veut que notre groupe soit aussi un réseau de soutien pour ses membres. On veut que tous les musiciens y soient bien et qu’ils s’y sentent inclus. Cela favorise l’exploration des rapports humains à travers nos chansons. Je crois que cet amour commun est important pour chaque aspect de cet album. 

PAN M 360 : Si on parle de votre style musical, peut-on utiliser le terme folk apocalyptique ?

GABRIEL LAPIERRE : On pourrait, mais pas pour longtemps. Avec notre nouveau projet, on commence à s’éloigner du folk. On garde beaucoup d’instruments de ce style,  quand même. Mais notre approche dystopique a été un peu délaissée ces dernières années. C’est plus dur de le faire quand (on dirait que) la fin du monde est commencée. Maintenant, avec tout ce qui se passe, on essaie de donner de l’espoir aux auditeurs. Finalement, l’important c’est d’être heureux. J’imagine que le groupe a vécu un changement depuis la pandémie. On veut montrer qu’il est possible d’aller bien et de vivre de grandes amitiés à travers la musique. 

PAN M 360 : Et le nouveau projet?

GABRIEL LAPIERRE : Oui, c’est un album qu’on a commencé cet été. Pour écrire nos morceaux, on se promène de résidence en résidence à travers le Québec  Ce sont toutes des compositions créées dans des lieux différents. On va prendre tous ces morceaux et les transformer en chansons. Dans le fond, c’est comme si on avait un studio mobile, c’est une façon de travailler un peu plus vagabonde. Techniquement, c’est un peu plus simple qu’avant ; on enregistre où on veut, peu importe le budget.  Ce qui change drastiquement, ce sont les conditions dans lesquelles on travaille. On n’est pas tous dans la même ville. Cette méthode nomade est une bonne façon d’avancer plus vite.

Au niveau du texte, des compositions et des chansons, je pense qu’on a vraiment évolué. Nos nouvelles chansons qu’on présentera le 11 sont beaucoup plus pointues. Ce sont des textes vraiment plus riches, mais qui gardent notre côté convivial. Finalement, on essaie de faire en sorte que chaque chanson soit meilleure que la précédente.

Les sujets sont bien moins harsh que Millepertuis. Ce sont des discussions qui, évidemment, restent sérieuses, mais avec quelques gouttes d’espoir dans la soupe. En tout cas, on se dirige vers quelque chose d’un peu plus énergique.

PAN M 360 : Après l’asphalte se définit  par la profondeur de ses textes. Sont-ils faciles à écrire ?

GABRIEL LAPIERRE : La plupart du temps oui. Après tout, je ne fais que mettre ma personnalité de l’avant. Le gros travail consiste à trouver un angle musical à mes paroles. Je ne crois pas qu’il faille souffrir pour écrire. La plupart des textes parlent d’enjeux qui me tiennent à cœur après tout. Tout ce dont je parle, c’est un prolongement de mon expérience. Je crois que le public aime ce genre d’honnêteté. Oui, évidemment, il faut passer par beaucoup de corrections. Mais pour les premiers jets, le travail se fait dans la vie de tous les jours plus que dans les périodes d’écriture.

PAN M 360 : Sur Facebook, vous avez décrit votre spectacle du 11 comme un événement All killers, no fillers.  Mais encore ?

GABRIEL LAPIERRE : C’est une façon de parler! Ça vient d’un album du groupe Sum 41. Dans le fond, ça veut dire que toutes les chansons seront précieuses pour nous. Ce sont des morceaux qui ont été beaucoup travaillés et dont nous sommes fiers. Ce qui rend ces chansons précieuses, c’est le niveau de vulnérabilité que je suis capable d’y ajouter quand je chante. Il est aussi important que le sujet soit assez viscéral. Ces thèmes font partie de mon évolution personnelle. Ça me permet de voir comment j’évolue en tant que personne. La musique est ma façon d’interpréter les choses qui arrivent dans ma vie. En plus de m’aider à grandir, je crois que cela permet au public de s’accrocher aux chansons, et peut-être même qu’elles leur fassent du bien. Pour moi, ce ne sont pas juste des chansons; c’est ma vie et ma vulnérabilité.

On est excité pour le Quai des brumes. On aime full l’endroit, c’est comme une maison confortable. Aller jouer là-bas, c’est comme aller dormir chez un ami. On a bien hâte d’y jouer plein de belles chansons. 
Moi j’ai tout le temps envie de montrer du nouveau stock aux gens. Millepertuis est déjà tellement loin, c’est souvent comme ça en musique. Tu sors un album et tu es déjà rendu à celui d’après. J’ai juste hâte de dévoiler mes nouveaux morceaux. Le public est intéressé par la nouveauté et j’ai hâte de lui en donner.

Dans le contexte du Coup de coeur francophone, Après l’asphalte se produit le jeudi 11 novembre, 21h, au Quai des brumes

Quand il n’est pas occupé à travailler comme réalisateur et ingénieur du son pour divers artistes de l’Ouest canadien, Mario Lepage travaille en studio sur son propre projet indie-meets-psychedelic-funk, PONTEIX. Installé à Saint-Denis, petite ville rurale de la Saskatchewan, Lepage a choisi l’approche one-man-show pour son tout dernier EP Amélia; cela  signifie qu’il a écrit et joué tous les instruments, une première pour lui. 

Lepage est un artiste francophone qui peut parfois greffer l’anglais à son expression. Il a toujours cherché à obtenir un son bilingue sans faille, un son qui groove. La langue et l’identité qui la sous-tend ont toujours été très importantes pour lui,  il a d’ailleurs coécrit les paroles de cet EP avec Anique Granger, une artiste francophone et audio-documentariste fransaskoise bien connue dans les Prairies, et qui vit désormais à Montréal.

Lepage a eu le temps de discuter avec PAN M 360  d’Amélia avant sa performance au Coup de cœur francophone, et a parlé de certains thèmes poétiques de cet EP  et… pourquoi il n’est pas un fan des anniversaires. 

PAN M 360 : Salut, Mario. Nous avons discuté il y a quelques années à BreakOut West. A l’époque, tu avais sorti un EP intitulé J’orage, et maintenant tu as un album complet, Bastion, et ce nouvel EP. Alors dis-moi, qu’est-ce qui a inspiré  Amélia ?

Mario Lepage : Chaque sortie a comporté ses défis. Je suppose qu’on pourrait les qualifier de défis auto-imposés. Pour cet EP, j’ai essayé de tout faire moi-même, de la prise de son au jeu de chaque instrument, en passant par l’entière réalisation. À  l’exception de la chanson Les années, rendue publique aujourd’hui, j’ai demandé à mon ami Blaise Borboën-Léonard de faire un incroyable arrangement de cordes sur ce morceau, qui lui a donné tout son sens. Ayant produit de nombreux artistes francophones de la Saskatchewan et de l’Ouest canadien, j’avais l’habitude de jouer beaucoup d’instruments sur les disques, et c’est un peu comme ça que j’ai fait les choses cette fois. Je dois avouer qu’il m’est vraiment difficile d’avoir un producteur extérieur quand je fais les choses pour moi-même, quand ce sont mes propres chansons.

PAN M 360 :  Tu as donc décidé de collaborer avec des producteurs à l’avenir ?

Mario Lepage : Pour l’instant, oui, collaborer et m’entourer de producteurs pour réaliser le projet. Donc avec cette sortie, j’ai vraiment développé cette vision à vol d’oiseau de l’ensemble du travail et essayé de le faire comme un tout. J’ai coécrit les paroles avec Anique Granger, qui est une étonnante auteure-compositrice-interprète de la Saskatchewan qui vit à Montréal. Alors oui, j’ai appris beaucoup des gens qui m’ont aidé au fil des ans et j’ai essayé de faire quelque chose d’un peu différent cette fois-ci.

PAN M 360 : Amélia est-il un enregistrement pandémique ?  

Mario Lepage : Non, j’ai commencé à travailler dessus il y a deux ans en enregistrant quelques idées, quelques maquettes. J’ai peut-être enregistré une guitare et un rythme de batterie ou quelque chose comme ça, et je l’ai laissé reposer pendant deux mois ou quelque chose comme ça. C’était  sporadique. La pandémie m’est apparue comme une sorte de flou et j’ai travaillé dessus à ce moment-là. Donc je suppose qu’on peut appeler ça un album de la pandémie, mais pas sur le plan thématique. 

PAN M 360 : Quels sont alors les thèmes des paroles d’Amélia ?

Mario Lepage : Il y en a beaucoup sur l’amour, thèmes que je n’ai pas vraiment approfondis. Par exemple, Les années parle de mon amour éternel pour la femme que j’ai épousée cet été. J’ai écrit cette chanson au moment où j’ai décidé de l’épouser, ou la demander en mariage, je ne savais pas alors si elle accepterait de m’épouser. La chanson Amélia est une réflexion sur les relations, comme les amitiés et la famille. Je me souviens que des personnes m’ont manqué pendant la pandémie et que je me rappelle à quel point nous pouvons être sincères les uns avec les autres sur le moment, mais que nous ne savons jamais vraiment si nous nous reverrons. C’est une chanson qui raconte l’histoire de quelqu’un à qui je n’ai jamais eu la chance de dire à quel point je l’appréciais. Et à ce moment-là, il était trop tard.

PAN M 360 : Prendre les gens pour acquis est un thème très proche de ce que les gens ont ressenti pendant les périodes d’isolement de la pandémie. 

Mario Lepage : Absolument. Je fais toujours une blague sur le fait que je ne suis pas un grand fan des anniversaires parce que c’est  célébrer cette personne pendant un seul jour. Pourquoi un jour en particulier quand ça peut être tous les jours ? Soyons juste super gentils tout le temps !

PAN M 360 : Tes chansons ont toujours été bilingues. La plupart sont chantées en français, certaines sont anglais, mais Les années utilise les deux langues. Est-ce que c’est sorti comme ça ou était-ce voulu ?

Mario Lepage : Quand j’écris une chanson ou que je travaille sur une musique, j’ai tendance à choisir  des phonèmes qui vont bien ensemble. Pour cette chanson, le schéma de rimes en français et en anglais a cliqué, ça a fonctionné. Le mélange phonétique des deux langues s’est fait de manière transparente et naturelle. Et venant de la Saskatchewan, le français est ma première langue, et notre français porte aussi beaucoup d’anglais. Nous y mélangeons beaucoup les deux langues. Je pense que les francophones de la Saskatchewan ont tendance à mélanger les deux langues, et je trouve que c’est très beau. Donc, j’ai l’impression que c’est une sorte d’hommage à la façon dont nous parlons entre nous. 

PAN M 360 : Et c’est de là que vient votre nom d’artiste PONTEIX ?

Mario Lepage : Oui, je suis à St-Denis et Ponteix est une ville francophone plus proche de la frontière américaine. Son histoire est similaire à celle de St-Denis. Je dirais que toutes les communautés francophones, les petites communautés rurales de la Saskatchewan, ont en quelque sorte la même histoire et vivent une situation similaire. Et c’était, phonétiquement, la ville française qui sonnait le mieux à mon avis.

J’ai choisi le nom parce que je voulais quelque chose qui représente la conservation de l’identité, même si on est entouré de quelque chose de différent, qui va à l’encontre de qui vous êtes, de ce en quoi vous croyez, de votre culture. 

À L’Esco (4461 Saint-Denis) le mercredi 10 novembre, 21 h, 19 $.

Ce n’est pas d’hier que des musiciens québécois s’imprègnent des musiques populaires afro-américaines, notamment la soul et le funk. Denis Lepage et ses Persuaders, par exemple, tablaient sur ces sonorités il y a plus d’un demi-siècle. Un choix musical et esthétique qui n’a rien de répréhensible, pas plus hier qu’aujourd’hui. On le sait fort bien : sans emprunts ni métissages, la musique ne musiquerait pas fort. Rien d’étonnant donc qu’en 2021, un septuor de jeunots qui semblent à peine diplômés du cégep Saint-Laurent s’inspire, entre autres, de Booker T. & the M.G.’s et consorts. Il importe, par ailleurs, de ne pas circonscrire le son de Comment Debord aux seules années 1970 : on entend de la power-pop, du folk contemporain et bien d’autres trucs dans leurs chansons.

Voici donc le septuor Comment Debord qui, sur photo, a l’air d’un jam band à la Widespread Panic (avec une presque parité femmes-hommes) mais qui, dans les faits, n’étire pas trop ses pièces. Ces hardis instrumentistes s’appellent Karolane Carbonneau (guitare électrique et chant), Lisandre Bourdages (percussions et chant), Alex Guimond (chant), Étienne Dextraze-Monast (basse et chant), Willis Pride (claviers et chant), Olivier Cousineau (batterie et chant) et Rémi Gauvin (chant, guitare et piano). À peine cinq ans au compteur et ils sonnent comme s’ils jouaient ensemble depuis 30 ans. À ces qualités musicales s’ajoutent les textes de Rémi, qui n’a pas la plume dans sa poche : « Des jobbers-compositeurs comme moé – J’en connais plein – Y’en a quarante mille facile – S’a rue Beaubien. » Pan M 360 a pu s’entretenir avec lui.


Pan M 360 : Ça se passe très bien pour Comment Debord ces jours-ci, trois nominations à l’ADISQ et une prestation au 1er gala, la bourse Découverte Bell Médias, des concerts en masse dont un à Pop Montréal et un autre à Coup de cœur francophone. Avez-vous le temps d’écrire du nouveau stock?

Rémi Gauvin : Honnêtement et étonnamment, oui! Je suis sur une bonne lancée en ce moment, je viens de terminer les textes de quelques nouvelles chansons et on est sur le point de commencer les arrangements avec le reste du groupe. On est hyper occupés en ce moment, en effet, mais ce ne sont que des bonnes nouvelles, alors on se concentre sur l’énergie positive que ça nous procure.

Pan M 360 : Certains commentateurs tentent de faire entrer votre son dans la case « années 70 ». On peut bien sûr faire certains rapprochements, comme la portion disco de Papier foil qui est, au reste, une chanson pop parfaitement contemporaine. Ce n’est pas parce que vous ne mettez pas de beats trap ou deep house dans vos trucs qu’ils sonnent forcément « années 70 ». Est-ce que ça vous gosse, parfois?

Rémi Gauvin : Je ne dirais pas que ça nous dérange, parce que c’est vrai qu’une bonne part (mais pas l’entièreté) de nos influences provient des années 70… et on s’en cache pas! Avec Étienne (NDLR : Dextraze-Monast, le bassiste) particulièrement, c’est vrai qu’on se partage énormément de rock, funk, blues et disco de cette époque-là, alors ça se ressent à l’écoute de notre musique, inévitablement. Ensuite on a enregistré notre premier album en grande majorité live sur ruban magnétique, parce qu’on voulait aller chercher une énergie de gang, alors la démarche en soi peut rappeler les seventies. Ceci dit, on fait des efforts conscients pour éviter de tomber dans le pastiche et j’ose espérer qu’on y arrive.

Pan M 360 : Vos textes sont très bien écrits. On devine des lectures et de l’écoute de chansons en masse derrière ça. Nous citeriez-vous deux ou trois exemples?

Rémi Gauvin : Merci beaucoup! Stéphane Lafleur, Richard Desjardins, John Prine, Bob Dylan.

Pan M 360 : Textes bien torchés, musiques costaudes, sens aigu des harmonies et de la prosodie, ça commence à ressembler à la recette pour faire de bonnes chansons. Des collègues musiciens vous sollicitent, parfois?

Rémi Gauvin : Hélas, ce n’est pas arrivé encore, mais on a pas vraiment couru après non plus. Personnellement, j’avoue que ça fait longtemps que j’y pense et j’aimerais beaucoup beaucoup écrire pour d’autres musiciens.

Pan M 360 : Vous êtes très soudés sur scène (et en répétition et en studio aussi, sans aucun doute). Qu’est-ce qui explique cette symbiose presque surnaturelle?

Rémi Gauvin : Ce n’est pas compliqué, je crois : on joue beaucoup ensemble et on aime ça, alors on s’améliore et j’imagine que ça se sent.

Pan M 360 : Je me dis qu’une chanson soul-funk-rock comme Bay window ressemble à ce que feraient les Allman Brothers s’ils vivaient au Québec aujourd’hui. Bien sûr que la voix d’Alex n’est pas aussi rugueuse que celle de feu Greg Allman, mais elle n’a pas eu la même vie que lui et c’est tant mieux. Pour revenir à ce que je disais plus haut, la soul, le funk, le R & B, le folk et le rock ont précédé les années 70 et sont intemporels. L’enrobage peut varier au gré des modes, mais le fond reste le même. Qui plus est, Comment Debord y greffe des paroles contemporaines.

Rémi Gauvin : Ben d’accord!

Pan m 360 : Que nous réserve Comment Debord en 2022 : une tournée, un nouvel album?

Rémi Gauvin : Des dates de spectacles, c’est sûr! On commence à peine à tourner le premier album, alors on a bien l’intention de rattraper le temps perdu avec la pandémie. Côté disque, on n’est pas prêts à vous annoncer quelque chose pour le moment, malheureusement, mais on travaille fort sur de nouvelles chansons et on a déjà commencé à en tester en spectacle!

Pan M 360 : Merci Rémi et bonne continuation à Comment Debord!

Rémi Gauvin : Merci beaucoup d’avoir pris le temps de vous intéresser à nous!

Photo : Jean-François Sauvé.

Comment Debord se produira à Coup de cœur francophone le vendredi 12 novembre à 20 h au Lion d’Or, avec le duo helvète Les fils du facteur.

Laura Anglade a le parcours opiniâtre d’une chanteuse française sûre de ses moyens, établie en Amérique du Nord pour y faire sa place et y faire valoir sa double identité.  Ce destin d’une carrière à tout le moins canadienne était tracé, il faut dire. Native de Brousse-le-Château, dans le sud de la France, Laura a grandi au Connecticut avec sa famille émigrée d’Europe.  Elle a traversé la frontière septentrionale des USA depuis un moment déjà.

Vieille âme à la mi-vingtaine, cette interprète et improvisatrice aguerrie affiche une préférence marquée pour le jazz moderne des générations antérieures à la sienne. Elle s’inspirerait de Carmen McRae, Sarah Vaughan, Nancy Wilson, Etta Jones, Anita O’Day, Chet Baker,  Blossom Dearie. 

Le profil profil biographique de cette artiste de qualité est parcouru de comparaisons indirectes et directes…« For fans of: Laufey, Stacey Kent, Veronica Swift, Carla Bruni, Françoise Hardy…While Laura’s style is evocative of Julie London, Helen Merrill and Cyrille Aimée – her voice is uniquely her own. »

Elle puise certes dans le répertoire de la chanson française classique, une couleur distincte à son classicisme jazz lorsqu’il s’agit (surtout) de s’exprimer en anglais.Tout indique qu’elle pourrait provoquer des choses, à tout le moins sur le marché canadien qu’elle investit – particulièrement depuis qu’elle vit à Toronto après avoir résidé quelques années à Montréal. Elle y a collaboré avec des artistes reconnus tels que David Lahm, Ranee Lee, Andre White, Jean-Michel Pilc et Alec Walkington.

Sorti en 2019, l’album I’ve Just Got About Everything chez Justin Time a mis moult puces à moult oreilles. 

Et pourquoi pas poursuivre la découverte de Laura Anglade en s’y adressant directement ? 

Aussitôt dit, aussitôt fait. Voici l’interview de PAN M 360.

PAN M 360: Êtes-vous d’accord avec ces nombreuses comparaisons qu’on peut lire dans vos profils biographiques?

Laura Anglade: Oui et non, je trouve que chacune de ces musiciennes est unique. Je suis très flattée !

PAN M 360: Doit-on comprendre que vous vous situez entre le chant jazz « classique » et la chanson de qualité, francophone ou anglophone?

Laura Anglade: Oui. Je n’ai pas voulu non plus “jazzifier” toutes ces chansons sur le nouvel album, par exemple celles de Barbara ou de Piaf, mon but était de souligner les paroles, créer un arrangement autour des paroles. Il n’est pas nécessaire de rentrer toujours dans le cadre du “jazz”, en autant que les paroles racontent une histoire sincère et me tiennent particulièrement à cœur. 

PAN M 360: Que désirez-vous jazzifier dans le répertoire francophone?

Laura Anglade: Je pense qu’il y a plein de chansons qui peuvent être interprétées de différentes façons. Par exemple, Vous Qui Passez Sans Me Voir, la version originale de Charles Trenet est magnifique, mais assez lente. On a l’impression que la personne est triste, remplie de regrets. Par contre, si on la rend plus “swing”, les paroles changent immédiatement le ton. Le message devient un peu plus ironique, presque moqueur. On peut pas mal jouer avec l’arrangement d’un morceau.

PAN M 360:  « French classics made famous by Maurice Chevalier, Boris Vian, Edith Piaf, and Jacques Brel to name a few. »  

Ces artistes français (ou belge dans le cas de Brel) sont de la génération de vos grands-parents ou de vos arrières-grands-parents! Bien sûr, plusieurs de leurs chansons ont été « jazzifiées » au fil des décennies comme on le sait.

Alors?

Voyez-vous ce choix d’artistes comme un point de départ de votre exploration du répertoire francophone? Ou encore ce classicisme vous satisfait-il et votre recherche se trouve-t-elle ailleurs?

Laura Anglade: J’ai voulu faire un album en français pour représenter ma double identité franco-américaine, comme si elles se rencontraient. Je suis née en France mais j’ai grandi aux États-Unis. Je me suis toujours sentie entre deux. J’ai voulu aussi montrer que comme dans ma propre vie, les deux mondes, c’est-à-dire le monde du Great American Songbook et le monde de la chanson française, se sont aussi toujours entremêlés. Il y a notamment beaucoup de chansons, dont La Valse Des Lilas et  La Chanson de Maxence, Que Reste-il de nos amours qui ont été adaptées et traduites en anglais et qui font partie du répertoire du Great American Songbook. D’ailleurs, j’ai d’abord appris l’adaptation en anglais de La Chanson de Maxence, You Must Believe In Spring. J’ai su plus tard que la version originale venait d’une comédie musicale de Michel Legrand. C’était important pour moi de faire ce cadeau à ma famille aussi, surtout à mes grand-parents français, pour leur rappeler des souvenirs, pour qu’ils puissent se reconnaître à travers les paroles. Ils ont aimé le premier album, mais ils ne comprenaient pas les paroles et ces chansons ne venaient pas de leur culture, ce qui créait comme un mur. 

PAN M 360: De prime abord, votre style s’inscrit dans le jazz vocal féminin des années 40, 50, début 60. Comment expliquez-vous cette passion pour cette période de l’histoire du jazz moderne ?

Laura Anglade: Pour moi, cette période est intemporelle. Je vois les musiques de cette époque comme des leçons de vie. On dit souvent que les personnes âgées sont plus sages, c’est pareil avec la musique. Qu’on ait vécu ces histoires ou pas encore, on apprend quand même et on peut s’y retrouver, peu importe l’âge qu’on a. Je choisis des chansons à chanter qui me ressemblent ou qui me font du bien, qui me rappellent un souvenir ou un de mes proches. Je suis quelqu’un de très nostalgique. 

PAN M 360: Vous considérez-vous comme une chanteuse de jazz « classique »?

Laura Anglade: Je pense, oui. C’est en chantant ce répertoire que je me sens le plus moi-même, que je me retrouve le plus.

PAN M 360: Que cherchez-vous à atteindre en tant qu’interprète et improvisatrice?

Laura Anglade: Je cherche à faire remonter des émotions, des souvenirs. Je cherche à raconter des histoires auxquelles on peut tous s’identifier, de génération en génération. J’aimerais faire revivre certaines chansons un peu moins connues aussi, les personnaliser, les faire revenir à la surface, les chansons qui se sont perdues entre La Bohême et La Vie En Rose. C’est intéressant d’ailleurs. Qu’est-ce qui fait que certaines chansons deviennent les pépites et d’autres non ? Il y a tellement de chansons tout aussi belles, qui ont des histoires tout aussi importantes et méritent d’être racontées. Dans ma vie de tous les jours, j’essaye de vivre davantage le moment présent et de l’interpréter à ma façon, ce qui est la définition même de l’improvisation.

PAN M 360: Quels sont pour vous les enjeux de développement du jazz vocal en 2021 ?

Laura Anglade: De nos jours, il est fantastique de pouvoir atteindre le public du monde entier, simplement avec une vidéo partagée. J’en suis reconnaissante parce que j’ai pu avoir des échanges avec beaucoup de gens que je n’aurais jamais rencontrés par ailleurs. Je reconnais que nous avançons vers un monde virtuel, et je m’y adapte. Mais je trouve aussi qu’il peut y avoir une perte d’authenticité, dans le sens où on se préoccupe tellement de notre visibilité en ligne qu’on en oublie l’essentiel: le partage de ce qu’on aime, tout simplement, trop lié au nombre de “likes” et de “views”. Il faut apprendre à avoir du recul car je suis déjà tombée dans ce piège plusieurs fois. Je chante parce que ça fait partie de moi, j’ai des choses à exprimer et à donner à travers la musique. 

PAN M 360: On vous doit l’album en quintette I’ve Got Just About Everything. Un autre est prévu en 2022.

Laura Anglade:  Pour le moment, nous venons de terminer le deuxième album, Venez donc chez moi, qui sortira en mai 2022.

PAN M 360: Pourriez-vous nous expliquer votre progression esthétique à travers ces projets, ainsi que le choix de vos collaborateurs?

Laura Anglade: Sam (Kirmayer) et moi travaillons ensemble depuis plusieurs années maintenant. Nous avons appris à nous connaître par cœur à travers la musique. Cela nous arrive même d’improviser à l’unisson sur scène. Nous avons enregistré cet album en pleine période de pandémie, bloqués chez nous, sans pouvoir répéter ensemble. Il y a toujours eu une belle complicité musicale entre nous, et cette quasi absence de répétition rend l’album encore plus spontané et naturel, et met en valeur notre confiance mutuelle. 

PAN M 360:  Pourquoi êtes-vous désormais installée à Toronto?  Combien de temps avez-vous vécu à Montréal?  

Laura Anglade: J’avais envie de découvrir un autre aspect du Canada et une nouvelle scène de jazz, et j’ai toujours aimé cette ville.  J’ai quitté les Etats-Unis à l’âge de 18 ans pour suivre mes études de traduction à Montréal, et je suis restée deux ans après la fin de mes études. Donc j’ai passé six ans en tout à Montréal. Je n’ai en fait jamais vécu en France, à l’exception de périodes de vacances dans un petit village dans le sud de la France, où se trouve ma famille. 

PAN M 360:  Qui vous accompagnera à la Salle Bourgie? Que comptez-vous y présenter grosso modo?

Laura Anglade: Sam Kirmayer m’accompagnera pour ce concert. On présentera la musique de notre nouvel album. J’ai vraiment hâte de pouvoir enfin partager ce projet, et surtout dans cette magnifique salle !

Laura Anglade et Sam Kirmayer se produisent le jeudi 11 novembre, 18h, à la Salle Bourgie

En deux albums, Y et For How Much Longer Do We Tolerate Mass Murder, The Pop Group a posé, sans le savoir, les bases du post-punk. Influencé par le côté anarchique et agressif du punk mais les oreilles tournées bien plus vers le funk, le reggae et le dub, la formation de Bristol a influencé durant sa courte carrière un impressionnant nombre de musiciens, du Birthday Party à Sonic Youth en passant par Bauhaus, St-Vincent et bien sûr toute la cohorte trip-hop de la ville portuaire britannique.  

Tout juste après le 40e anniversaire de Y, The Pop Group, qui s’est reformé en 2010, a fait appel au producteur visionnaire Dennis « Blackbeard » Bovell afin qu’il reprenne son rôle aux commandes et reconstruise en version dub l’album qu’il avait enregistré avec le groupe sur une ferme de la campagne anglaise en 1979. À l’image des titres présents sur Y, Y In Dub est une collection de 9 versions dub poids lourds reflétant l’intensité prodigieuse du matériel de base ainsi que l’originalité entreprenante de la musique dub et reggae qui a inspiré The Pop Group. 

Avec Y In Dub, The Pop Group et Bovell explorent Y, amplifiant les ombres et les échos, accentuant intensément la résonance de chaque élément. Le matériel original est submergé et parfois prolongé, brisé, éclaté et sculpté en des formes turbulentes et contrastées qui s’écartent des pistes originelles de manière imprévisible. Sur ce nouvel OVNI, Dennis Bovell, connu pour ses nombreux albums, la trame sonore de Babylon et son travail auprès de Linton Kwesi Johnson, Fela Kuti, Madness, The Slits et tant d’autres, ajoute ici une étape inventive à son illustre carrière.

Afin de nous parler de cette expérimentation agitée et déroutante, nous avons rejoint le chanteur et parolier de la formation Mark Stewart. Iconoclaste de première, doux dingue fort sympathique mais qui n’est pas toujours facile à suivre, l’homme possède une feuille de route impressionnante, que ce soit avec son groupe Mark Stewart & The Maffia ou en compagnie des New Age Steppers, de Tackhead et de la bande du On U Sound System d’Adrian Sherwood.  

PAN M 360 : Pourquoi avoir choisi de faire une version dub de Y et non pas de For How Much Longer Do We Tolerate Mass Murder ?

Mark Stewart : J’ai toujours été très intéressé par les techniques du dub, j’ai en quelque sorte dubé ma vie. Le dub pour moi, c’est la musique du hasard, On ne sait pas, quand on éteint soudainement, tout ce qu’on va trouver en dessous, ce que la grosse caisse va soudainement nous révéler, par exemple. C’est juste que c’est une expérience tellement intéressante, encore et encore. Quand je suis assis avec Adrian (Sherwood) ou avec Dennis Bovell, je dis simplement coupez tout, et on se retrouve au bord du précipice; puis soudainement un violon flotte, un violon dont tu n’avais même pas réalisé l’existence. C’est vraiment cathartique. Et ce n’est pas planifié. Il y a cette chose en Angleterre appelée psycho géographie où vous vous promenez dans la ville, mais vous allez délibérément à gauche au lieu de droite. C’est un peu ça le dub. Et toute cette procédure est pour moi une sorte de nettoyage, à tous les coups. Parce que ce qui s’est passé, c’est que tout d’un coup nous avons récupéré les bandes maîtresses et moi et Gareth (Sager, guitariste et claviériste de la formation) sommes dans notre bureau avec cette boîte et nous l’ouvrons et nous avons ces bandes avec notre écriture dessus. On n’avait pas vu ces bandes depuis 1978. Et j’ai dit à Gareth qu’on devrait les duber. Parce que nous expérimentions avec le dub et qu’on était influencés par la musique concrète quand on faisait Y. Donc on a proposé à Dennis de les duber mais d’utiliser exactement ce qu’il y a sur les bandes originales. Sans rien ajouter de nouveau, juste des effets comme King Tubby ou comme Dennis l’aurait fait à l’époque. Évidemment, ce n’est pas un truc rétro. Pour moi, c’était quelque chose d’assez hérétique parce que c’est devenu une sorte de totem ce disque, et j’ai pensé que c’était plutôt bien de le revisiter.

PAN M 360 : Parlez-moi un peu de Dennis Bovell. Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec lui en premier lieu pour le Y original ?

Mark Stewart : Donc, nous étions encore à l’école et nous jouions dans ces clubs. Et puis soudain, ces rédacteurs musicaux du Melody Maker et du NME ont commencé à s’intéresser à nous très sérieusement et à faire ces interviews avec nous. Je lisais Apollinaire et bla, bla, bla, bla, bla, bla, bla. Et je pensais que j’étais une sorte d’intellectuel. Mais soudain, ils ont commencé à dire : « Oh, c’est trop bizarre. On dirait Captain Beefheart ». Je ne savais pas vraiment qui était Captain Beefheart. Et en lisant toutes leurs théories… The Pop Group est le groupe parfait pour que les journalistes utilisent leur essai universitaire comme une critique. Je fréquentais donc beaucoup les sound systems et les boîtes de nuit à Bristol, qui sont en fait des clubs de reggae, des sound systems ou des clubs de dub, et j’adorais les versions bien barrées des morceaux classiques de reggae et de deejay (ou toaster, à ne pas confondre avec DJ) qui se produisaient à l’époque : U Roy, I Roy, Aggrovators… J’étais immergé dans le reggae. Là où ma mère a grandi, c’est là où tous les Jamaïcains sont venus vivre quand ils sont arrivés sur le (MV Empire) Windrush. Mais à Bristol, on ne voit pas vraiment la couleur. On est juste des Bristoliens, d’accord ? Quoi qu’il en soit, nous avions un gars vraiment cool, Andrew Lauder, qui dirigeait le label UA (United Artists), qui nous a signé. Et il était très ouvert d’esprit. Il disait : « Avec qui voulez-vous travailler ? ». Et nous avons dit, « nous ne voulons pas vraiment travailler avec quelqu’un ». Et il nous a dit « Vous savez, les gens utilisent des producteurs ». Et donc on a tous dit John Cale tout de suite à cause de son travail avec Nico, on a adoré Marble Index. Et il a travaillé avec les Stooges. Et il y a des arrangements jazzy assez libres pour le saxophone et tout ça… Ils ont donc fait venir John par avion et nous avons eu une réunion avec lui dans notre école pendant la pause déjeuner, et John n’arrêtait pas de s’endormir. Il était peut-être victime du décalage horaire, mais nous ne comprenions pas ce qu’il se passait. Donc ensuite, parce que nous étions tellement intéressés par les rythmes, le reggae, le funk et les sections rythmiques, nous n’arrêtions pas de dire que nous voulions travailler avec King Tubby, mais nous avons appris que King Tubby s’était fait descendre. À partir de l’âge de 13 ans, je séchais souvent l’école et je traînais, lorsqu’il pleuvait, dans ce magasin de disques appelé Revolver. Tous les vendredis, quand ce qu’on appelait « le van de Zion » arrivait avec les pré productions de la semaine en provenance de Jamaïque, les petits 7 pouces, je leur demandais toujours « joue la version, joue la version ». Je les achetais tous avec l’argent de mon dîner. Je ne mangeais pas. Et il s’est avéré qu’Adrian Sherwood était un livreur qui conduisait le van depuis Londres… Quoi qu’il en soit, juste avant nos réunions avec le label, il y avait un disque qui me plaisait beaucoup, Feel Like Making Love d’Elizabeth Archer et The Equators. Mais il y avait une version intitulée Feel Like Making Dub et elle était ralentie et il y avait des éclairs et des sortes de coups de tonnerre là-dessus. C’était vraiment à fond. Tu sais, le dub que j’aime est messianique. C’est juste à fond et ça donne des frissons. C’est comme un éclair ! Qu’est-ce qu’ils disent ? La ligne de basse est dans ta colonne vertébrale ou quelque chose comme ça ? En tout cas, c’est ce qui m’excite, le dub biblique à fond. Puis ils nous ont mentionné Dennis Bovell et je savais que Dennis était dans Matumbi, parce qu’ils jouaient en Angleterre à l’époque. Et donc j’ai juste dit « voyons si ce gars peut le faire ». Et nous l’avons contacté et nous avons eu une réunion avec lui. Et dès que nous l’avons rencontré, il est juste comme un gros ours en peluche, comme un personnage de Sesame Street. Tu sais, j’ai ce dicton, « ne grandit pas, c’est un piège ». J’étais toujours dans mon pyjama de kung fu que je portais depuis l’âge de 12 ans. Tu vois ? Et Dennis était juste si enjoué, naïf et excitable. Alors il nous a donné l’excuse d’être des idiots. Je ne vais pas appeler ça de l’art, mais c’est une question de jeu. Quand tu joues, tu juxtaposes et des trucs arrivent. Il nous a juste encouragés. Et il était très enjoué. Et soudain, on a fait 50 prises d’un morceau appelé Blood Money. Et il y a un morceau appelé :338, qui était comme Beyond Good And Evil à l’envers, et qui s’est avéré très bon sur cet album dub. Ça sonne comme une sorte de morceau fou de Neu! ou quelque chose comme ça. Encore une fois, c’est juste quelque chose qui a commencé comme une sorte de chanson punk 1, 2, 3, 4, quand nous étions gamins et que nous faisions I Wanna Be Your Dog ou autre, et ça devient soudainement un truc complètement différent. Il n’y a pas eu beaucoup de réflexion à ce sujet. Si tu retournes quelque chose, si tu le fais tourner à l’envers ou si tu l’ouvres, tout à coup, tu es dans un autre univers.  

PAN M 360 : Vouliez-vous vous éloigner de l’album original ou en rester proche ?

Mark Stewart : Je ne me lance pas dans ces choses avec des idées préconçues. Nous pensions que certaines des politiques punk étaient non hiérarchiques. Nous ne disons pas à quelqu’un ce qu’il doit faire, nous prenons juste ce que quelqu’un fait et nous le retournons pour essayer d’écraser cette énergie avec une autre énergie. Je ne sais pas comment l’expliquer. On ne savait pas ce qu’il allait se passer. Et c’est ce que j’aime; tu vas quelque part, tu en sors le lendemain à sept heures du matin, et quelque chose d’autre s’est produit. Il faut garder son troisième œil ouvert, tout au long de la vie.

PAN M 360 : Et pendant ces sessions de dub, était-ce seulement Dennis qui travaillait dessus ou tout le groupe y participait aussi ?

Mark Stewart : En fait, Gareth était souvent là. J’étais impliqué à distance, je lançais des trucs déconcertants au téléphone et je faisais des blagues stupides. Et nous faisions des sortes d’allers-retours, on dépouillait et on éteignait et j’invoquais quoi que ce soit et j’ai été un peu mis de côté, parce que j’arrivais avec des tas de bruits de ferme et des trucs comme tous ces enregistrements de Joe Gibbs avec des coqs… J’aurais commencé à toaster sur Old MacDonald Had A Farm ! Ce qui est vraiment intéressant pour moi, c’est d’éteindre des choses et de les ouvrir, surtout en tant que parolier. Je m’intéressais au cut up, en remontant jusqu’à Brion Gysin. Et mes textes sont comme des collections de morceaux que j’ai assemblés parce que j’étais excité par ces lignes ou autre chose. J’ai écrit certains de ces trucs quand j’avais 13 ou 14 ans. J’appelle ça de l’archéologie psychique, il s’agit de retourner dans ces enregistrements. Philosophiquement, mon jeune moi m’a aidé l’année dernière et l’année précédente avec ce genre de messages. Ces lignes m’ont été transmises, ce qui m’a aidé dans des situations assez lourdes que je vivais ou que j’essayais de gérer dans mon esprit à ce moment-là, c’est assez bizarre.  

PAN M 360 : Cet exercice dub vous a-t-il permis de redécouvrir l’album ? 

Mark Stewart : J’ai redécouvert l’énergie, c’était comme une séance de spiritisme. Je déteste utiliser le mot rituel, mais nous avons en quelque sorte conjuré quelque chose, nous avons embouteillé une énergie, nous avons réussi à mettre cette énergie sur de l’oxyde ferrique. Dennis, avec sa façon de faire du dub, était comme celui qui frotte la lampe de Sinbad, et la chose a ressurgi, mais c’est une sorte de Golem différent. Ils m’ont demandé son nom, mais je ne peux même pas le prononcer. C’est vraiment long. Je pense que c’est amical. Qu’en penses-tu ?

PAN M 360 : Pensez-vous que la version dub jette une nouvelle lumière sur l’album ? 

Mark Stewart : Oui. Pour moi, le génie que nous avons mis en bouteille et les idées que j’avais pour cet album étaient figées dans la chambre forte du label. Elles apportent une nouvelle lumière sur la situation dans laquelle je me trouvais l’année dernière. Donc la lumière rayonne du passé vers le futur. Tu sais, ma grand-mère était une voyante et mon père était obsédé par le pouvoir des choses paranormales. Mais je pense que peut-être ces messages viennent du futur. Pourquoi pensent-ils constamment que ça vient du passé ou de personnes décédées ? Qui sait d’où viennent ces choses ?

PAN M 360 : Vous rappelez-vous comment Y a été conçu et enregistré à l’origine ?

Mark Stewart : Totalement. Totalement parce que nous sommes allés dans cette ferme, cette ferme vraiment bizarre s’appelle Rich Farm. On a travaillé dans une grange pendant un mois avec Dennis. Et c’était une folie, c’était l’une des premières fois que je m’éloignais de la maison pour une si longue période, à part quand j’étais chez les scouts, et on s’est tellement amusé. Rester debout toute la nuit à marcher dans la neige en pyjama… tu sais, on était hors de contrôle. Sauvage, absolument sauvage. Les Slits y sont allées environ deux ans plus tard parce que nous avons commencé à aider les Slits et nous tournions et travaillions avec elles. Elles ont aussi demandé à Dennis de les produire et elles ont fait Cut là-bas. Vous pouvez voir l’effet que ça a eu sur elles sur la couverture de l’album : elles étaient nues, couvertes de ce qui ressemble à du fumier.

PAN M 360 : J’ai lu que vous étiez influencés par bien plus que la musique au début du groupe.

Mark Stewart : Tout à fait. Les films nous ont beaucoup influencés. Et puis Patti Smith nous a emmenés en tournée avec elle quand on faisait ce disque, le Y original. Et son pianiste s’appelait Richard « Death in Venice » Sohl. Les gens ne réalisent pas que les films ont été aussi influents que la musique, tu vois ? Et le truc, c’est que quand le punk rock a commencé, on ne pouvait porter que des vêtements de fous dans ce genre de bars de centre d’art. Il y avait deux centres d’art : un endroit appelé Dr. Finney et un autre appelé l’Actual Art Center. C’était les seuls endroits où les gens ne voulaient pas se battre avec toi. Vous pouviez y aller et porter votre pantalon de pompier en caoutchouc acheté dans un magasin de surplus de l’armée. Les vêtements sont évidemment le plus important, pour un gentleman comme toi.

PAN M 360 : Hahaha ! J’étais à fond dans ce genre de choses. Et à un moment donné, je me suis dit, c’est quoi cet uniforme que je porte ?

Mark Stewart : Eh bien, c’était le but du Pop Group. Parce que nos meilleurs amis étaient dans un groupe punk local appelé The Cortinas, et on allait dans ce club punk où tout le monde jouait, le Roxy, à Londres. Et on s’est dit : « formons un groupe ». Mais le punk n’était déjà plus le punk. On pensait que le punk, c’était expérimenter et défier les choses, mais c’est devenu bizarre. C’était un peu comme du pub rock. Il y avait de l’attitude, mais c’est devenu très vite traditionnel. 

PAN M 360 : Le punk plus audacieux s’est en quelque sorte transformé en no wave. Et c’était plus intéressant et plus, je ne sais pas… expérimental ?

Mark Stewart : Ma chronologie n’est pas la même. J’ai toujours écouté du funk à l’origine, et puis du reggae en sortant dans les clubs et tout ça à Bristol. Je n’ai jamais dit que nous étions un genre ou quoi que ce soit, mais nous sommes passés directement de l’école à New York. Tu sais, à l’époque de Y, on était là, nous et les Gang of Four. On était très populaires à New York. Et j’y suis demeuré pendant des semaines et des semaines. Et j’étais dans ces clubs à côté de Keith Haring, tu sais, c’est juste fou. Et la façon dont la no wave a démarré à New York, nous n’étions pas vraiment au courant. On connaissait Patti Smith, mais c’était bizarre de découvrir James Chance et d’autres trucs comme ça. On était si jeunes, 17 ans !  

PAN M 360 : C’est fou de voir à quel point le groupe a été influent. Je me suis plongé dans Y, un album que je n’avais pas écouté depuis un moment, et j’ai été frappé de voir à quel point The Birthday Party a été influencé par le groupe.

Mark Stewart : Ouais, Nick (Cave) dit ça. Je n’aime pas parler de ça tu sais… C’est un cercle… qui a influencé votre influence ? Nous avons été totalement influencés par Ornette Coleman et par des gars du free jazz comme Derek Bailey et d’autres trucs. Pour nous, c’est quiconque sort des sentiers battus ou prend des risques et se met en péril. Nous avons eu toute cette histoire de déconditionnement et de remise en question par rapport à ce que nous faisions, et autant concernant le processus de réalisation de Y avec Dennis aux Rich Farm Studios, dont Y in Dub est la suite. Pour moi, c’est très difficile de résumer les choses et je ne comprends pas pourquoi un disque signifie ceci et un autre disque signifie cela. Tu sais, un autre disque que j’ai fait, As The Veneer of Democracy Starts To Fade, a peut-être donné le coup d’envoi de la musique industrielle, je ne sais pas. Qui sait ? Je puise mes idées dans le R&B, dans les expériences qu’ils font avec les grosses caisses et tout ça, ou dans le crunk, tout ce qui se fait dans le style chop and screw, tu vois ?

PAN M 360 : Le groupe s’est reformé en 2010. Vous avez fait deux nouveaux albums, Citizen Zombie en 2015 et Honeymoon On Mars l’année suivante. Y a-t-il de nouvelles choses à venir ?

Mark Stewart : Oui, nous sommes toujours en activité. Et on vient de faire Y In Dub en live. Terry Hall des Specials nous a demandé de faire quelque chose. Il était responsable de l’événement Coventry City of Culture. Une expérience vraiment, vraiment intéressante. Parce que pendant les répétitions, on coupait le morceau, on jouait tous les trois temps. C’était vraiment bizarre. C’était comme passer par une sorte de formation de Marines ou quelque chose comme ça, s’empêcher de jouer des morceaux provenant de sa propre âme. C’était une expérience assez intense, comme quand les batteurs attachent un bras à leur jambe pour essayer de devenir plus ambidextres. Peux-tu imaginer les chansons que tu as souvent jouées et que tu connais intrinsèquement et tu dois juste faire ching au lieu de ching, ching ching. C’était vraiment intéressant. Donc Dennis avait de l’espace pour duber en direct.

PAN M 360 : Vous envisagez de le refaire ? 

Mark Stewart : Ouais ! C’était une expérience très, très intéressante pour nous. Je ne savais pas ce qu’il allait se passer. Encore une fois, c’est une sorte de déconditionnement, c’est un nettoyage. Je ne peux pas comparer ça à quoi que ce soit. Mais c’était vraiment, vraiment très bizarre.

PAN M 360 : Les chansons It’s Beyond Good And Evil et :338 ont-elles été enregistrées en direct pour l’album Y In Dub

Mark Stewart : En fait, ce qu’il s’est passé, c’est que lorsque nous avons eu les bandes originales, nous avons eu cette idée d’un salon Y avec de l’art performance, des amis poètes et tout ce que tu veux, et juste faire ces vieux trucs bizarres dans ces magasins de disques, sans aucune sorte d’événement, juste pour lancer Y. Et j’ai dit, nous avons les bandes originales, pourquoi ne pas demander à notre ingénieur de les apporter et à Dennis de les doubler sur une table de mixage en direct ? C’est ce que Dennis a fait. Et je me tenais à côté de lui, je lui criais dessus et je le harcelais. J’étais en train de danser à côté des enceintes de basse dans le magasin Rough Trade avec tous ces grands fans, tu sais ils sont pratiquement copains maintenant, et c’était vraiment très bon et c’était une expérience brillante. C’était comme entendre mes trucs sur un très bon système de son, c’était comme un rêve devenu réalité. 

PAN M 360 : Avez-vous l’intention de faire une version dub du deuxième album ?

Mark Stewart : Maintenant que tu le dis ! Je pense faire un single de Noël. Gareth et moi avons travaillé sur Silent Night, qui va très bien avec le confinement et le couvre-feu ici. Je travaillais avec Lee Perry sur certains de mes morceaux solo juste avant sa mort. J’ai fait une émission de radio avec lui, le gars de Wire et Cosey Fanni Tutti. Donc j’ai demandé à Cosey mais je n’ai pas encore eu de nouvelles d’elle, mais je viens de contacter David Thomas de Pere Ubu. J’aime ces histoires de « versus », comme la chanson de Noël du Pop Group contre la chanson de Noël de Pere Ubu, ou quelque chose comme ça. On est constamment en train de faire des trucs. 

PAN M 360 : Quelle est votre définition du dub ?

Mark Stewart : (long silence)… J’essaie de duber ma vie. Le dub est la musique du hasard, et duber quelque chose, c’est le renverser. Les post-modernistes appellent ça la déconstruction ou quelque chose comme ça, mais encore une fois c’est très ouvert. Le dub, c’est comme être sur les rives de mondes infinis. C’est un index de possibilités, comme un Rubik Cube, tu vois ? Et j’adore ça. J’écoutais justement des trucs de Don Carlos tout à l’heure. Mon problème, c’est que lorsque je vais dans des sound systems, j’entends un morceau mais je ne peux jamais le trouver parce que je ne connais pas tous les noms. J’avais l’habitude de discuter avec les vieux chanteurs de reggae, ils me racontaient qu’ils faisaient la queue et cinq personnes différentes faisaient cinq versions différentes sur le même riddim, dans la même journée.

PAN M 360 : À choisir, quel est votre album dub préféré ?

Mark Stewart : Ce ne sont pas vraiment des albums, mais des morceaux. Il y a un titre qui s’appelle Stone de Prince Alla, avec tous ces éclairs et ces trucs (il chante) « I man saw a stone just come to mash down Rome », ou la version dub de Jahovia par les Twinkle Brothers… C’est sans fin, je pourrais t’en parler pendant des heures et des heures ! Chaque fois que je vais sur YouTube, les gens mettent en ligne ces versions dub folles de morceaux que j’ai entendu. Il y a cet endroit à Bristol appelé le Bamboo Club où j’ai vu I Roy, The Revolutionaries, Style Scott… Tu sais, c’est l’amour de ma vie le dub. Mon ami de Primal Scream dit que les épouses vont et viennent mais que ton équipe de football reste pour toujours. C’est la même chose avec le dub. Je pense que je jouerai encore des morceaux de dub quand je serai dans une maison de retraite pour vieux punks.

(photo : Chiara Meattelli)

Ces dernières années, le groupe électronique/hip hop/arabe 47Soul, dont Tareq Abu Kwaik  est le frontman, s’est produit à quelques reprises à Montréal. Sans aucun doute de l’un des meilleurs grooves du genre au monde actuellement ! Basée à Londres et originaire de Palestine, cette fantastique unité de combat exprime de profondes considérations et préoccupations palestiniennes, il va sans dire. Pour y parvenir musicalement, 47Soul fusionne le chaâbi, le hip hop et le dub/dubstep électronique, un style très personnel que le groupe appelle Shamstep.

Dans le cadre du Festival du monde arabe de Montréal, Tareq Abu Kwaik  devient El Far3i et balance son projet solo, superbe mélange avant-folk de musiques moyen-orientales, hip-hop et électro. On parle d’une œuvre déjà considérable,  6 albums déjà – Sout Min Khashab (2012), Far3 El Madakhel (2012), Kaman Dafsheh (2014),  El Rajol El Khashabi (2017), Lazim Tisa (2021). 

Une semaine avant son concert au FMA, PAN M 360 a pu s’entretenir avec Tareq Abu Kwaik alias El Far3i, qui signifie « branche » en arabe. Voici nos questions, voilà ses réponses.

PAN M 360 : Pouvez-vous identifier les principales différences formelles entre votre projet solo et 47Soul ou El Morabba3 ?

El Far3i : Mon projet solo El Far3i est très axé sur la liberté d’expression en utilisant différents types de production comme supports pour les idées musicales, les mots et les pensées. Pour cette raison, il se concentre sur le concept d’un rappeur qui joue de la guitare et d’un chanteur qui chante son accroche sur son propre couplet rap. El Far3i permet la liberté de faire de la musique acoustique organique et du rap, des chansons sur des rythmes, des collaborations avec des producteurs et la formation de groupes musicaux fait également partie du sens d’El Far3i. La branche ne peut pas pousser si elle s’accroche à l’arbre… pour dire que votre croissance en tant qu’individu n’est pas séparée de la croissance et du bien-être du groupe.

J’ai cofondé El Morabba3 en 2009 en tant que groupe arabe indépendant avec quelques influences rock, et plus tard, j’ai cofondé mon groupe actuel 47Soul en tant que groupe électronique et shaabi (Shamstep) … 

En fin de compte, j’essaie de dire que chacun d’entre nous s’adapte ou appartient même à plusieurs espaces et groupes, mais cela ne devrait pas empêcher la liberté de se développer … il ne devrait pas y avoir de compromis. Nous sommes à la fois des êtres sociaux et des âmes individuelles.

PAN M 360 : En tant qu’artiste friand de découvertes et d’exploration sonore, vous fusionnez la musique folklorique arabe et le hip-hop. Depuis les années 80, nous avons observé de nombreux groupes d’Asie du Sud et du Royaume-Uni qui fusionnent le hip-hop, l’électro et leur propre culture – Asian Dub Foundation, Monsoon, Talvin Singh, et bien d’autres encore… Du côté de la culture arabe et nord-africaine, nous avons eu Hamid Baroudi, Transglobal Underground, Natacha Atlas, Zebda, Acid Arab, Gnawa Diffusion, Emel Mathlouthi, Khaled, Rachid Taha, et tant d’autres. Toutes ces expériences ont eu lieu principalement grâce à l’immigration britannique et française. Alors… à propos du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord ?  Que s’est-il passé ? Qui étaient vos modèles quand vous avez grandi ? Comment avez-vous imaginé votre propre son ?

El Far3i : Tout d’abord, je dois dire, après cette grande liste d’artistes que vous avez dressée, que ce fut un honneur pour 47Soul de collaborer avec les artistes d’Asian Dub Foundation sur le titre Human 47 de leur dernier Access Denied (Deluxe). Nous les avons toujours considérés comme des légendes !

En ce qui concerne l’influence de notre région, on peut dire que ma génération est celle qui a commencé à fusionner plus de choses, mais nous sommes certainement influencés par Khaled, Rachid Taha, Mohammad Munir, Mohammad Muneeb, Ziad Rahbani, George Wassof et tous les sons Shaabi Dabkat, Mijwez, Choubie … puis chacun ajoute ce qu’il aime de l’extérieur de la région. Pour moi, c’était Anthrax, Deftones, Cypress Hill, Lupe Fiasco, Bob Marley, Michael Jackson. Et en ce qui concerne ma génération, les inspirations régionales et locales de DAM, Ramallah Underground, Autostrad , Abyusif…

PAN M 360 : Votre page Bandcamp indique que vous êtes originaire d’Amman – Jordanie. Reviens-tu régulièrement en Palestine ? Passez-vous beaucoup de temps en Europe et en Amérique du Nord ? Où êtes-vous basé maintenant ?

El Far3i : J’ai vécu aux États-Unis pendant 5 ans au début des années 2000 et je suis basé à Londres au Royaume-Uni depuis 6 ans. Je suis le produit de ma ville, Amman, où j’ai passé la plus grande partie de ma vie, et de mes visites presque annuelles à Jénine, en Palestine. Je suis un Jordanien Palestinien avec une carte jaune… ce n’est pas le pire… mais ne parlons pas des couleurs et des types de documents d’identité et de voyage palestiniens, ce serait très long…

PAN M 360 : Y a-t-il une spécificité musicale palestinienne dans votre art ?  Mélodies traditionnelles ou classiques ? Instruments traditionnels ? Certaines formes de chaâbi ?

El Far3i : Dans mon groupe 47Soul, il y a certainement une spécificité. Dans mon activité solo, vous la trouverez dans certains échantillons de rythmes ou encore dans le style vocal des chansons accompagnées à la guitare.

PAN M 360 : Quels sont les sons qui t’ont inspiré pour le beatmaking ? Le hip-hop ? Trap ? Drill ? Le groove électronique en général ?

El Far3i : Bien que je produise quelques beats chez Arab Drumz (une compagnie de production consacrée à l’expérience arabe) , ce n’est pas mon travail principal. Je collabore généralement avec des producteurs pour mes morceaux de rap et souvent nous co-produisons. En général, j’aime tout ça. J’aime expérimenter avec la vibe shamstep, similaire au travail de production que je fais dans 47Soul mais avec une certaine influence de trap et de drill. En fait, les instruments sont un peu différents mais ce que nous appelons shamstep n’est pas très différent d’un beat drill typique.

PAN M360 : Sur le plan lyrique, quels sont les principaux sujets de vos chansons solo ?  Désolé pour mon ignorance de la langue arabe.

El Far3i :  De l’amour à la recherche individuelle et collective de la maîtrise de son propre destin… Des espoirs arabes et de la lutte palestinienne à la politique/religion… Les problèmes arabes, la santé mentale, les guerres de l’illumination, l’unité mondiale, le pouvoir de l’amour et l’esprit d’unité…

PAN M 360 : Comment voyez-vous la tension entre la poésie et l’engagement social/politique dans votre approche de l’écriture ?

El Far3i : Je laisse au public le soin de répondre à cette question.

PAN M 360 : Comment se déroulent vos concerts en solo ? Seul ? Avec un groupe ?  Quel est le matériel ?

El Far3i : C’est un auteur-compositeur-interprète avec sa guitare et qui se transforme en un spectacle de hip-hop avec un MC et des rythmes forts … Puis il revient pour conclure à la guitare …

PAN M 360 : Quels sont les prochains projets dans un futur proche ? Prochains rêves ?

El Far3i : Je suis sur le point de sortir mon troisième album acoustique qui clôt une trilogie et termine une histoire liée à la signification d’El Far3i. Puis je continuerai à sortir de la musique qui combine mon hip hop avec mes textes, peut-être sous une forme plus proche de la pop. J’ai commencé à nommer cette démarche  El Far3i Flux. En février prochain, je célébrerai le 10ème anniversaire de mes deux premiers albums acoustiques et rap –  Soat Min Khashab et Far3 El Madakhil  … 

PAN M 360 : Merci beaucoup pour vos réponses et bon retour à MTL !
El Far3i : Merci ! La dernière fois que j’étais à Montréal avec 47Soul, c’était une super vibe ! J’attends maintenant avec impatience ce spectacle solo d’El Far3i avec rap et guitare.

El Far3i se produit au Club Soda, le jeudi 11 novembre prochain, 20 h, dans le cadre du Festival du Monde Arabe

Pour employer (et recycler) une expression galvaudée par les temps qui courent, Ahmed Moneka a dû se réinventer bien avant la pandémie. Acteur et animateur connu du grand public irakien, il a dû migrer au Canada en 2015 pour assurer sa sécurité à la suite de menaces sérieuses lui étant proférées par des milices intolérantes – il avait participé au tournage d’un film portant sur l’homosexualité dans le monde arabe.

À Toronto, il est devenu chanteur et, de facto, promoteur d’une culture afro-irakienne peu connue en Occident. Il faut savoir que près de 2 millions de citoyens irakiens sont afro-descendants, issus d’une traite transsaharienne d’esclaves bantous amorcée dans les années 800 et dont la révolte sanglante avait fait des centaines de milliers de morts à cette lointaine époque. Un millénaire plus tard, cette culture africaine existe toujours en Irak, Ahmed Moneka en est un fier représentant. 

Qui plus est, cet artiste devenu Canadien et citoyen du monde n’hésite pas à fusionner sa culture avec celles de ses collègues musiciens du Moneka Arabic Jazz, invité ce samedi 6 novembre au Festival du monde arabe. D’où cette interview avec PAN M 360.

PAN M 360 : « Un spectacle conçu comme un autoportrait, comme un miroir sur sa propre vie, voilà le chemin artistique qu’Ahmed Moneka a décidé d’emprunter avec Moneka Arabic Jazz. » C’est ainsi que votre concert est décrit par le FMA. Pouvez-vous commenter cet autoportrait ?

Ahmed Moneka : C’est la bande-son de ma vie, le maqam irakien avec lequel j’ai grandi à Bagdad et la chaleur des quarts de ton est dans mes veines et aussi le groove africain dans mon âme qui vient de mes ancêtres, la famille Moneka et la liberté d’expression du jazz. C’est ce qui m’a inspiré dans ma ville, Toronto, le lieu de rencontre. 

PAN M 360 : Dans quelles circonstances avez-vous quitté l’Irak ?

Ahmed Moneka : Je suis arrivé ici au Canada, le 10 septembre 2015. J’ai quitté l’Irak pendant 10 jours. J’ai été invité au Festival international du film de Toronto pour présenter le film que j’ai coécrit et dans lequel j’ai joué. Le film portait sur les droits des homosexuels en Irak, et il y a eu un vent d’événements concernant cette question en 2011 à Bagdad. Lorsque nous avons projeté le film en 2015, j’ai reçu des menaces de la part de la milice locale. J’ai été obligé de rester ici pour sauver ma vie.  Et vous savez, maintenant, je suis heureux. Je pense que je le suis. Le changement a été pour le mieux.  

Bagdad est toujours aussi belle.  C’est une ville étonnante et il y a beaucoup de grands artistes qui créent et une scène artistique vraiment riche aujourd’hui, dans de nombreux secteurs différents comme la télévision, la musique, le théâtre, les films et aussi les artistes visuels. Une révolution folle est en train de se produire là-bas et tout tourne autour de l’amour et du plaisir. Donc, vous savez, là où il y a de l’amour, il y a du bonheur. Il y a des gens qui travaillent vraiment dur pour remplir la communauté de joie et pour garder la ville belle. 

PAN M 360 :  Quelle a été votre formation vocale, musicale et artistique en Irak ?

Ahmed Moneka : La première interaction avec la musique pour moi était avec ma famille. Je chantais et jouais du tambour. J’avais cinq ans. Quand j’ai été initié aux cérémonies afro-soufies dans la maison familiale. J’ai également appris la musique maqam à l’école, à l’institution des Beaux-Arts de Bagdad. Et cela faisait aussi partie de ma formation d’acteur.

PAN M 360 : Les instruments de votre formation sont variés et ne sont pas tous arabes. Pouvez-vous les décrire ?

Ahmed Moneka : Nous avons le oud et le ney, qui sont arabes, mais aussi la guitare, le clavier, le saxophone, la kora, la guitare basse, la batterie et le violon ne le sont pas.  Et donc oui, nous formons un groupe très diversifié. 

PAN M 360 : Vos vidéos musicales sont basées sur le groove, une sorte d’approche funk jazz reggae dans laquelle vous injectez des mélodies typiquement arabes ; pouvez-vous nous en dire plus ? 

Ahmed Moneka : Je vis à Toronto, je suis irakien, arabe. Je suis inspiré par la musique du monde, surtout ici à Toronto, j’ai été inspiré par beaucoup d’horizons différents : la musique cubaine, jazz, balkanique, africaine, asiatique et j’aime aussi la musique canadienne. J’ai pensé que j’avais quelque chose à partager. À ajouter au plat. Et c’était mon héritage culturel africain irakien et cela s’incarne dans le Moneka Arabic Jazz.

PAN M 360 : De Bagdad à Toronto, votre métier a probablement changé même si vous avez gardé toutes les racines de votre origine irakienne. En quoi a-t-il changé depuis votre arrivée au Canada ?

Ahmed Moneka : Les gens me connaissent à Bagdad comme un acteur qui a été formé dans une école de théâtre. J’ai travaillé au théâtre et dans des films, des séries télévisées, et j’ai également animé une émission de télévision. Mais je n’ai jamais joué dans un groupe à Bagdad, ni en Irak. J’ai commencé à jouer ici, au Canada. Pourquoi ? Parce que lorsque je suis arrivé ici, je ne savais pas parler anglais à l’époque, alors la musique et le chant en arabe étaient quelque chose qui me permettait de me sentir moi-même, et de partager ma culture et mon héritage également, en commençant par Mosquito Bar, le premier groupe avec lequel j’ai joué dans ma vie et au Canada également. Et après cela, j’ai créé Moneka Arabic Jazz, pour me représenter encore plus. 

PAN M 360 : De quelle manière vos musiciens nord-américains ont-ils été influencés par vous et par la culture irakienne en général ? Comment cela a-t-il changé leur jeu et aussi l’improvisation ?

Ahmed Moneka : Les musiciens avec lesquels je joue sont très professionnels, et je les ai choisis pour cette raison. Il y a Demetri Petsalakis de Grèce. Nous partageons le maqam et aussi ce style de musique qui est vivant en Grèce. Demetri est le directeur musical de Kuné – l’orchestre mondial du Canada. Il joue de l’oud et connaît bien le maqam. Il joue aussi de la guitare et connaît bien le rock, le jazz et d’autres genres musicaux ; il joue aussi des claviers.  Même chose pour Waleed, il est originaire du Soudan et connaît le maqam mais aussi, il enseigne la musique africaine et la samba au Humber College. En tant que bassiste, il connaît aussi la musique occidentale. Il y a Fathi Najem, qui est Algérien – il est familier avec la musique occidentale et orientale et a un côté africain avec les Amazighs algériens. Walid a aussi la touche africaine ainsi que l’expérience de la musique orientale et occidentale. Ernie Tollar, qui joue du saxophone et du Ney, est extraordinaire. Il a été formé en Inde et a joué beaucoup de musique arabe parce que sa femme est égyptienne, donc il connaît bien le monde oriental et c’est un saxophoniste de jazz incroyable. Enfin, il y a Max Sennitt, qui a joué avec de nombreux groupes différents et qui a une grande connaissance de la musique du monde. En travaillant dur, il a beaucoup appris sur le rythme irakien. Ils ont tous appris les particularités de la musique irakienne. Ils sont tous extraordinaires, on peut dire que ce sont des anges. 

PAN M 360 : Vous avez été impliqué dans d’autres domaines de la musique occidentale – Canadian Opera Company, Tafelmusik Baroque Orchestra et le Royal Conservatory of Music. Vous alimentez donc aussi une conversation musicale avec la musique classique occidentale, n’est-ce pas ?

Ahmed Moneka : J’ai  effectivement travaillé avec toutes ces personnes, institutions et organisations extraordinaires. Et dans tous les endroits où j’ai travaillé, j’ai travaillé à ma façon, à ma façon d’être arabe irakien. Par exemple, avec la Compagnie d’opéra canadienne, j’ai travaillé avec Wajdi Mouawad sur le spectacle, et j’ai enseigné le maqam arabe comme l’appel à la prière – je mettais en scène, je jouais et j’aidais à l’intégration du mouvement spécifique de la culture arabe. J’ai fait de la poésie et une chanson avec le Royal Conservatory, parce que je fais partie de Kuné – Canada’s Global Orchestra, qui a présenté un spectacle au Royal Conservatory.  Donc oui, j’ai collaboré à de nombreux projets et événements différents avec ces institutions, et chaque fois, c’était une expérience unique et une occasion de partager mon héritage arabe dans tous ces endroits.  

Alors oui, j’ai beaucoup travaillé dans le domaine du théâtre. Et oui, je suis également musicien. Parfois je fais des collaborations avec d’autres artistes, mais pour ce qui est du Moneka Arabic Jazz : Waleed Abdulhamid joue la basse, Demetri Petsalakis  la guitare et loud, Ernie Tollar le ney et le saxophone, Fathi Najem le violon, Max Sennitt la batterie. Tous les musiciens sont originaires de Toronto. Nous nous sommes rencontrés ici au Canada et nous jouons ensemble depuis. Et ils constituent le noyau de ce groupe.

PAN M 360 : À quoi s’attendre à Montréal ? 


Ahmed Moneka : À du PLAISIR, à de l’énergie, à de l’amour. Maximum extase!  Merci beaucoup au Festival du Monde Arabe de Montréal de nous recevoir. Et merci encore pour cette interview.

Dans le contexte du Festival du monde arabe, Moneka Arabic Jazz se produit à la 5e salle de la Place des Arts, ce samedi 6 novrembre, 20h.

Selon le dictionnaire Larousse, le mot avalanche est un nom féminin qui peut signifier plusieurs choses. Évidemment, la première signification venant à l’esprit est une chute d’une masse de neige (ou du même coup, n’importe quelle matière) qui se détache de la montagne et dévale jusqu’au fond de la vallée. Mais pour la chanteuse et musicienne Ariane Roy, une avalanche est une grande quantité de choses qui surviennent en même temps. Que ces choses soient bonnes ou mauvaises, nul ne peut empêcher ce déversement d’émotions. 

C’est ainsi qu’AVALANCHE (n.f), premier micro album de la native de la ville de Québec, naquit. Inspiré de ses propres expériences, mais aussi celles des femmes faisant partie de sa vie, ce projet propose des thèmes personnels et intimes que toutes et tous peuvent ressentir au cours de leur vie. 

Et bien que l’expérience féminine prime, tout le monde peut certainement y trouver son compte, musicalement parlant.

Et bien que les textes partagent une certaine tristesse, la musique, elle, reste énergique et dansante.

 « J’adore le sad-dancing. J’aimerais ne faire que ça », confie la jeune artiste. Un peu à la Lykke Li, ou même Jorja Smith, Ariane Roy a réussi à raconter certaines histoires sous une intéressante perspective féminine, tout en s’assurant de rester accessible à un vaste auditoire. La forte présence de synthétiseurs, de guitares, de basse , de batterie et le groove du projet  n’encouragent certainement pas le public à rester debout les bras croisés, comme pour signifier « tant qu’à être misérable, pourquoi ne pas danser ? »

PAN M 360 la rencontre avant son prochain spectacle montréalais, prévu  le jeudi 4 novembre prochain au Ministère,  dans le cadre du festival Coup de Cœur Francophone. 

PAN M 360 : Bien que tu n’en joues plus autant aujourd’hui, ton amour pour le violon remonte de loin : après un concert de Mes Aïeux, tu as annoncé à tes parents que tu souhaitais, à ton tour, devenir musicienne. Te souviens-tu de leur réaction ? 

ARIANE ROY : Je crois qu’ils ont assez bien reçu l’annonce! Mais il est vrai que pour n’importe quel parent, ça doit être assez stressant de devoir entendre les notes aiguës d’une joueuse inexpérimentée, mais ils m’ont toujours soutenue là-dedans! En plus, mes pratiques étaient souvent à l’école, donc ce n’était pas eux qui devaient subir mes apprentissages. Je n’en joue plus du tout aujourd’hui, mais j’en garde de très bons souvenirs. 

PAN M 360 : Et c’est combien de temps après avoir réalisé que tu aimais chanter aussi ? 

ARIANE ROY : J’ai participé à une chorale lorsque j’étais au secondaire. Donc, non seulement on mettait sur pied des comédies musicales, on organisait aussi des soirées band pop, ou stage band. C’est vraiment là que j’ai été mise en contact avec ce monde. Par après, j’ai décidé d’apprendre la guitare par moi-même, écrire des petits textes à gauche et à droite… Je crois que j’étais en réaction, tu sais, comme on est à l’adolescence ? À un moment donné, j’ai décidé que le violon c’était trop vieux jeu alors, je me suis mise à découvrir autre chose.

PAN M 360 :  Adèle est la toute première chanson que tu as sortie en 2019. Étais-tu stressée de la réception ? 

ARIANE ROY : Lorsque tu travailles de chez toi, seule et concentrée sur tes propres projets, tu as le privilège de l’anonymat, du mystère. La glace n’est pas encore cassée, dans la mesure où les gens ne te connaissent pas encore, ils ne connaissent pas ta musique. C’est confortable et rester comme ça semble une bonne idée. Mais mon entourage m’encourageait vraiment à rendre ça disponible, à me mettre out there. Mais une fois que c’est fait… tu réalises que ce n’était rien, en fait. Tu ne peux plus vraiment reculer, la chanson ne t’appartient plus en quelque sorte. Pour moi, c’est à ce moment que j’ai accepté que ce n’était pas tout le monde qui allait aimer mes trucs… Mais l’important, c’est que je sois fière de moi. 

PAN M 360 :  Et peu de temps après, tu as été finaliste aux Francouvertes de 2020. Quelle leçon en as-tu tirée ? 

ARIANE ROY : J’ai vraiment apprécié mon expérience aux Francouvertes! Mais je sais que ce n’est pas tout le monde qui partage mon opinion, ça peut être chargé, une expérience comme ça ; tu es devant un jury qui te critique, qui te remets des choses à la figure que tu n’étais peut-être pas prêt.e à entendre et surtout, ça reste une compétition. Mais je crois que les concours du genre sont utiles ; cela te donne une certaine vitrine, ça te donne de l’expérience, de l’assurance aussi… Je suis très contente d’être passée par là.

PAN M 360 : C’est au cours de cette même année que tu as lancé ton premier micro album AVALANCHE (n.f). Pourquoi as-tu choisi ce titre ? 

ARIANE ROY : Une fois que les chansons ont toutes été écrites, je cherchais un titre qui allait parvenir à englober tout ça… Les thèmes de l’album sont, à mes yeux, très denses et personnels. C’est un album très personnel ; parfois, ce sont des expériences vécues. L’album parle des femmes autour de moi et de choses auxquelles elles ont dû être confrontées. Et subitement, je me suis mise à réfléchir sur la signification du mot avalanche ; une avalanche, ce n’est pas quelque chose de mauvais en soi. Oui, une avalanche peut être dense et destructive, mais on peut aussi ressentir une avalanche de joie, de fierté, d’amour. C’était donc bien important pour moi de mettre de l’avant que cet album parlait de mon point de vue en tant que femme, mais tout en restant accessible aux autres. Voilà pourquoi : AVALANCHE (n.f)

PAN M 360 : Cela a été dur pour toi de laisser les gens entrer dans ton intimité ? 

ARIANE ROY : Avec du recul et en travaillant actuellement sur un nouvel album, je trouve que… je me suis gardé une petite gêne. Je m’explique :  sur l’album, j’ai une chanson qui parle d’avortement, mais ce n’est pas tout le monde qui a capté ça. Puisque je suis restée vague et que je raconte ça comme une peine d’amour, ça m’a comme… protégée, un peu. Et le plus drôle, c’est que je n’aurais jamais dit ça il y a quelques années, mais j’ai l’impression que je me permets de partager plus, de me dévoiler davantage. 

PAN M 360 : Et en plus, AVALANCHE (n.f) est sorti en mars 2020, et donc en plein commencement du confinement total dû à la COVID-19. Étais-tu inquiète à l’idée que ton projet passerait sous le radar ? 

ARIANE ROY : Au début, je me suis dit : « j’ai tellement choisi le mauvais moment ». Mais à ce moment-là, les gens ne comprenaient tellement pas ce qui se passait, tout le monde était paniqué que ça m’a permis de relativiser. Donc, oui, il est certain que j’étais déçue. Mais après avoir mis les choses en perspective, j’étais plus inquiète des enjeux que la pandémie créait que la visibilité de mon projet. Et au final, j’ai quand même trouvé des moyens de me mettre out there quand même.

PAN M 360 : As-tu organisé un lancement en ligne ? 

ARIANE ROY : Nous n’avons malheureusement pas pu faire ça, non. Le plus drôle est qu’à un moment donné, nous avions la possibilité d’en faire un et j’ai juste refusé en me disant « rendue là, ça ne changerait pas grand-chose ».  J’ai quand même pu faire quelques shows virtuels en été et à moment donné, j’ai pu performer devant un public en temps réel et ça, c’était magique. 

PAN M 360 :  Le 4 novembre prochain, tu chanteras au Ministère en compagnie de Valence dans le cadre du festival Coup de Cœur Francophone. Que signifie pour toi participer à ce genre d’événement ? 
ARIANE ROY : Quand j’étais plus jeune, la question de la langue me tenait beaucoup à cœur – et encore aujourd’hui! – mais il est vrai que cela cache beaucoup d’enjeux. Toutefois, je mentirais si je disais que le français, pour moi, n’est pas instinctif. Mais l’important, c’est de ne pas oublier que ce n’est pas le cas pour tout le monde et qu’il faut respecter ça. Mais nous avons vraiment une panoplie d’artistes à découvrir et à surtout, être fier.e.s! Ce n’est pas gênant, la musique au Québec et il faut le dire!

Ariane Roy partage la scène Ministère avec Valence, ce jeudi 4 novembre, 20h, dans le contexte du Coup de coeur francophone

Après la réussite du premier album de Bleu Nuit, le groupe post-punk francophone nous propose un nouveau projet haut en couleur : Métal. Si son premier était une exploration effrénée du sous-genre au 21e siècle, le groupe offre cette fois-ci un recueil de chansons pour le moins excitantes, aux couleurs un tantinet plus pop, assorties d’une multitude de synthétiseurs analogiques, néanmoins déjantées. Rendu public le 5 novembre, cet album rétro-nuovo pourrait captiver les nostalgiques des années 80, tout autant que les chercheurs de nouveau rock.

Rappelons que Bleu Nuit est composé du chanteur multi-instrumentiste Yan Skene, du guitariste Nicolas Gaudreau, du bassiste Maxime Sanschagrin et du batteur Marc-Antoine Sévégny. Pour marquer ce nouveau chapitre, le groupe donne un spectacle dans le cadre du festival Coup de cœur francophone, soit au bar l’Escogriffe le samedi 6 novembre. 

Plus qu’enthousiaste à l’idée de montrer au monde ce qu’il a méticuleusement préparé pendant des mois avec ses collègues, Yan Skene accorde cette interview à PAN M 360. 

PAN M 360 : Tout d’abord, la genèse de Bleu Nuit…

YAN SKENE : Je travaillais sur un autre projet qui s’était terminé brusquement, j’avais rencontré Nicolas qui jouait dans un groupe anglophone de Montréal. On s’est alors rejoint dans le but d’essayer quelque chose de différent, soit un peu plus lo-fi. Avec le temps, ç’a évolué, on s’est découvert un penchant pour les synthétiseurs et le post-punk. Tout ça a mené à notre premier album, Le jardin des mémoires, sorti en 2019. Et maintenant, on s’apprête à sortir notre nouveau projet, Métal.

PAN M 360 : On peut en déduire que ce furent deux années occupés depuis la sortie de votre premier?

YAN SKENE : Quand même! Après Le Jardin des mémoires, on n’a pas cessé d’écrire et de composer. On s’est même construit un studio dans le quartier Ahuntsic! Notre seule apparition publique fut un petit spectacle en juin 2020 au Lion d’Or. À part ça, tous nos efforts étaient dirigés vers la création de Métal

Notre méthode de travail, elle, n’a pas trop changé durant cette période. C’est beaucoup moi qui compose les chansons et qui écris les paroles. La nouveauté, cette fois-ci, c’est le fait de travailler dans notre propre studio. On a eu un espace consacré uniquement à la création de notre nouveau projet. Disons qu’on disposait de plus de moyens qu’auparavant. En 2019, on avait fait Le jardin des mémoires avec presque rien! Maintenant, en plus du studio, on s’est procuré plusieurs nouveaux instruments nous permettant bien plus de variété. Et j’ose croire qu’on a écrit huit chansons francophones vraiment solides, je suis fier de ce qu’on a accompli. Depuis ces deux années qu’on joue ensemble, je crois qu’on est devenus de bien meilleurs musiciens.

PAN M 360 : Par rapport au premier album, quelles sont différences que le public pourra identifier dans Métal?

YAN SKENE : Je me suis beaucoup plus attardé aux textes cette fois-ci. Pour le premier, c’étaient des paroles répétitives et moins complexes, Le jardin des mémoires était un projet assez spontané. Pour notre nouvelle sortie, j’avais en tête de faire quelque chose avec un esprit bien plus punk. Pour Métal, donc, je me suis assis et j’ai vraiment pris mon temps. Nous avons plus misé sur la poésie avec ce résultat : des textes imagés, bien plus forts. 

On peut aussi mentionner l’ajout de plusieurs synthétiseurs analogiques, de vieilles, vieilles, vieilles machines des années 70! Ç‘a vraiment donné le ton et la couleur de l’album. Le titre, Métal, vient justement de ce petit côté électrique qu’on a développé. Étant un gros collectionneur d’instruments de musique, j’ai développé un intérêt pour les synthés analogiques durant la pandémie. Je n’ai simplement pas arrêté d’en acheter depuis un petit bout! Ces instruments ont vraiment un cachet unique que l’on n’entend plus beaucoup à la radio, c’est un cachet qu’on voulait pour rendre l’album unique.

Je crois que Métal est une œuvre bien plus mature. On garde ce petit côté post-punk avec un penchant new wave. On va sûrement essayer de conserver ces racines pour les prochains. On travaille sur le troisième album en ce moment, et j’essaie de vraiment conserver cet esprit post-punk.

PAN M 360 : Justement, décrivez-nous ce qui amène cette couleur un peu Joy Division québécois.

YAN SKENE : C’est vraiment parce que je me suis plongé dans cet univers , d’abord en écoutant un maximum d’albums post-punk. Je suis énormément attaché au chanteur de Joy Division, qui d’ailleurs porte le même prénom que moi, Ian. Je trouve que sa poésie pouvait vraiment frapper l’imaginaire et c’est encore le cas aujourd’hui, même après toutes ces années. Mon but, c’était de rendre hommage à ça. 

C’est sûr qu’il me faut aussi mentionner Malajube, qui a bercé toute mon adolescence. Ce groupe est la raison pour laquelle je fais de la musique aujourd’hui. Ces deux bands sont les influences les plus importantes du nouvel album. 

PAN M 360 : Et si Jardin des mémoires s’inspire autant de Joy Division, pourrait-on dire que Métal s’inspire un peu aussi de New Orderconstitué à l’époque par les membres de JD après le suicide de Ian Curtis?

YAN SKENE : Oui absolument! Bien dit. Pendant ce nouveau projet, j’ai justement écouté énormément de New Order. C’est ce groupe, je crois, qui nous a le plus influencés dans la composition des nouvelles chansons. Le mélange est juste assez pop, mais avec un esprit juste assez sombre. 

PAN M 360 : Pour le spectacle de Coup de cœur francophone, vous n’êtes pas trop nerveux?

YAN SKENE : Ben, il faut toujours l’être un peu, sinon il n’y a plus de fun. Il faut être capable de gérer l’équilibre entre le stress et le plaisir. Ça fait trois ou quatre mois qu’on répète plusieurs fois par semaine ce spectacle monté sur mesure pour le festival. On est très confiants. On va jouer Métal au complet et aussi quelques chansons du premier. Le nouvel album tient quand même la route!

On a très hâte, vu que ça fait longtemps qu’on n’a pas joué devant un public. C’est sûr que la capacité réduite est un peu embêtante, mais on doit faire avec.

Sur ce nouvel album, je chante, je joue de la guitare et des synthétiseurs. Pour le live, cependant, je dois délaisser le synthé. C’est Nicolas, notre membre touche-à-tout, qui va s’occuper de tout ça. La batterie de Marc-Antoine sera couplée à un échantillonneur, ce qui nous permet de ramener sur scène toutes les percussions qu’on a utilisées en studio. En fait, c’est un album très complexe à jouer en public, vu tous les étages de son. On tient souvent les spectacles pour acquis, mais il y a beaucoup de travail là-dedans. On aime les défis, et ce spectacle en est un!

La chanson que j’ai le plus hâte de jouer, c’est Météore. Tous les quatre, on adore en jouer chaque moment, je crois que le public aussi va l’apprécier. Le pont musical de cette chanson intègre des bongos, ainsi que deux batteries sur un fond de réverbération de synthés, pendant que je chante le refrain. J’adore cette partie!

PAN M 360 : Et quelle surprise nous réservez-nous pour la suite des choses?


YAN SKENE : On a quelques projets qui sortent en novembre. Il y a aussi une petite séance, enregistrée en direct en octobre dernier, qui devrait sortir bientôt. On prévoit aussi jouer en France en 2022, on adorerait d’ailleurs faire des collaborations avec des artistes là-bas. Entre-temps, on continue de travailler sur de nouvelles chansons. Possiblement un autre spectacle pourrait être présenté à Montréal, mais… je ne peux pas en dire plus.

Dans le contexte du festival Coup de coeur francophone, le groupe Bleu Nuit se produit le samedi 6 novembre à 22 h, à L’Esco.

La soprano Lubana Al-Quntar est une pointure du chant arabe, les mélomanes montréalais auront la chance de découvrir son art ancré dans le grand raffinement moyen-oriental.  Offrir une telle expérience en salle est une des grandes spécialités du Festival du monde arabe de Montréal, qui démarre ce vendredi 29 octobre.

Pour les artisans et usagers de PAN M 360, c’est ici l’occasion de nous sensibiliser davantage aux musiques traditionnelles et classiques du monde arabe et, il va sans dire, de parler des enjeux du chant au féminin avec Lubana Al-Quntar, qui a eu l’amabilité de répondre à nos questions.

PAN M 360 : Vous êtes née à Damas, en Syrie, au sein d’une famille de chanteurs traditionnels. Vous êtes descendante de la célèbre chanteuse syrienne Amal Al Atrash (Asmahan) et de Farid El Atrash, son frère compositeur et chanteur de réputation internationale. Pouvons-nous connaître plus précisément cette lignée entre vous et Asmahan et Farid El Atrash? Comment ces légendes de la culture arabe moderne ont-elles eu un impact sur votre développement et votre carrière?

Lubana Al-Quntar : Le père d’Asmahan est le cousin de mon grand-père (du côté de ma mère). Depuis mon enfance, j’ai grandi avec les histoires de ces légendes, et les défis qu’ils ont dû relever pour perpétuer leur art et leur musique. J’ai le sentiment d’avoir une grande responsabilité en prolongeant l’héritage de la famille avec la voie musicale que je poursuis. Les défis auxquels je suis confrontée dans ma carrière artistique, comme mes prédécesseurs, me poussent à suivre la même voie. Certains aspects de la voix d’Asmahan ressemblent à la mienne, surtout dans sa profondeur et sa tessiture, ce qui me pousse encore plus à poursuivre l’héritage. 

PAN M 360 : Vous avez été formée dans des conservatoires classiques internationaux sous la supervision de chanteurs connus tels que Galina Khaldieva, Kenneth Woollam et Maestra Mya Besselink. Vous avez également travaillé avec de grands chefs d’orchestre – Daniel Barenboim, Ricardo Mutti, Sara Beaker. Vous avez donc suivi les deux formations classiques en tant que chanteuse soprano : arabe et occidentale. Quelles sont les principales différences dans la formation de la voix? Vous inspirez-vous des deux cultures dans votre propre identité vocale?

Lubana Al-Quntar : Il y a une différence fondamentale entre les deux types de chant arabe et l’opéra classique. Alors que, pour le chant lyrique, la production du son et son centre se fait par la voix de tête. Quant au chant arabe, il est issu de la gorge. L’une des recommandations importantes dont m’ont parlé mes professeurs est que je devrais abandonner le chant arabe (la gorge), surtout au début de mes études, car le fait de placer les cordes vocales dans deux styles et techniques de chant différents aura un effet négatif sur la voix et empêchera son développement parfait et correct. J’ai suivi ce conseil pendant de nombreuses années jusqu’à ce que je maîtrise les techniques du chant lyrique et que j’atteigne le niveau de professionnalisme. Après la stabilité de la voix et sa maturité, j’ai commencé à profiter de tout ce que j’avais appris dans le chant lyrique et je l’ai mis au service du chant arabe… en termes de respiration et de résonance correcte… et d’extension des phrases lyriques.

PAN M 360 : En tant que soprano colorature, vous explorez le large répertoire qu’elle chante dans le folklore, les langues traditionnelles syriaques et araméennes, la pop et l’opéra classique. Pouvez-vous ajouter quelque chose à cette description? Qu’est-ce qui vous rend spéciale dans la communauté arabe des chanteurs classiques et traditionnels?

Lubana Al-Quntar : Lorsque j’ai commencé ma carrière en Syrie, j’étais la première chanteuse d’opéra car il n’y avait pas encore de formation à l’opéra. J’étais la première étudiante du département. J’ai ensuite voyagé pour poursuivre mes études à Londres et en Allemagne et je suis devenue la première chanteuse d’opéra syrienne avec une grande maîtrise des techniques de l’opéra. D’autre part, j’ai également maîtrisé le chant arabe traditionnel et folklorique. En d’autres termes, j’ai une grande maîtrise de ces deux répertoires qui exigent une manière de chanter et un positionnement de la voix complètement différents. Il est très rare de trouver un chanteur arabe qui puisse faire les deux professionnellement. 

PAN M 360 : Vous avez obtenu le titre prestigieux de première chanteuse d’opéra arabe de Syrie. En 1996, vous avez remporté le premier prix du public et le quatrième prix général d’un concours international de chant à Belgrade. En 2000, vous avez gagné le cinquième prix au Concours de chant Reine Elisabeth, à Bruxelles, en Belgique.  Quels sont pour vous les plus précieux de ces prix?

Lubana Al-Quntar : Ces prix sont très spéciaux pour moi car c’était la première fois qu’un artiste syrien participait à ces concours internationaux :  

* Le concours international de chant de Belgrade : J’étais encore étudiante et ce prestigieux concours m’a donné une très haute affirmation de mon talent et une grande motivation pour continuer sur ma voie. 

* Le concours de chant Reine Elizabeth a été un moment clé qui a propulsé ma carrière hors du monde arabe et qui a débouché sur de nombreuses tournées européennes dans le monde de l’opéra.

PAN M 360 : Entre 2006 et 2012, vous avez travaillé au Conservatoire national syrien en tant que responsable de la voix pour le département de chant d’opéra. Vous avez également fondé et lancé le département de chant arabe classique permettant aux étudiants d’étudier les formes occidentales et arabes ensemble pour la toute première fois.  L’aspect pédagogique de votre carrière semble donc très important. Que vous apporte-t-il? 

Lubana Al-Quntar : J’ai commencé à enseigner le chant lyrique au début de ma carrière, car je voulais transmettre l’expérience que j’avais acquise grâce à mes études avec de grands maîtres en Europe et aussi l’expérience importante des concours auxquels j’ai participé. Je voulais que les nouveaux étudiants enthousiasmés par le chant lyrique professionnel soient familiarisés avec toutes ces techniques de chant. 

Le chant d’opéra n’était pas au cœur de notre culture en Syrie… et y réussir exigeait un effort supplémentaire et de la persévérance. Et lorsque les nouveaux étudiants ont vu que celui qui leur enseignait était issu de leur culture, et que le succès était possible et non impossible, ma présence en tant que professeur dans le département de chant était spéciale sur le plan personnel et pratique.

Je suis fière d’avoir fondé le département de chant arabe à l’Institut supérieur de musique de Syrie et d’y avoir développé une technique spéciale pour développer la voix, en bénéficiant de mon expérience du chant lyrique.

PAN M 360 Pouvez-vous nous parler un peu des musiciens qui joueront pour vous à Montréal?  

Lubana Al-Quntar : Je vais rencontrer ces musiciens pour la première fois ! Jusqu’à présent, travailler avec eux (à distance) a été formidable !  Ensuite, je chanterai Asmahan, Oum Kalthoum, Qudud halabiya, et des chansons traditionnelles de Damas ainsi que des chants persans, kurdes, arméniens et syriaques / araméens.  

PAN M 360 : Avez-vous déjà chanté au Canada? Si oui, dans quelles villes? Et aux États-Unis?

Lubana Al-Quntar : Oui, à la fondation Aga Khan à Toronto. J’ai chanté dans de nombreuses villes des États-Unis : New York, DC, Los Angeles, Michigan, etc.

PAN M 360 : En tant que citoyenne syrienne, vous avez dû souffrir ces dernières années. Que pensez-vous de la situation? Où êtes-vous basée maintenant? 

Lubana Al-Quntar : Je suis aux États-Unis depuis les événements tragiques en Syrie (2012). C’est très difficile pour moi, car toute ma famille est encore en Syrie ou dans d’autres endroits du monde. 

Lubana Al-Quntar se produit en ouverture du Festival du monde arabe, le vendredi 29 octobre, 20 h, à la Cinquième Salle de la Place des Arts

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