Ariel Posen passe du temps à jouer avec les Bros. Landreth, il a aussi reçu des éloges de John Mayer. Originaire de Winnipeg, l’auteur-compositeur-interprète et guitariste virtuose s’est retrouvé l’année dernière avec  beaucoup de temps et une idée. Au moment de la sortie de son album Headway, Ariel a alors réservé un studio à Montréal pour y enregistrer quelques pistes instrumentales et une vidéo. 

Il a fini par sortir un album entièrement instrumental intitulé Mile End, un changement de rythme par rapport à son son d’auteur-compositeur-interprète. C’est un album qui n’aurait probablement jamais vu le jour sans la pandémie, mais il exprime une autre saveur du son blues roots d’Ariel et montre une fois de plus à quel point il est doué pour l’arrangement des chansons. 

Ariel a pris le temps de discuter avec PAN M 360 de son dernier projet avant d’assurer les premières parties pour The Bahamas, début décembre. 

PAN M 360 : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’enregistrer un album de guitare, entièrement instrumental ?

Ariel Posen : J’avais l’habitude de faire beaucoup de vidéos de démonstration pour des entreprises et j’ai l’habitude de jouer en solo comme ça. Une partie de moi ne considère pas Mile End comme un album, parce que ce n’est pas la quantité de travail et de temps nécessaire pour écrire des chansons comme sur Headway ou How Long. Mais en fait, ce qui s’est passé, c’est que j’avais le temps. Sur mon premier disque, How Long, quand je l’ai enregistré, je n’avais que sept chansons et je voulais un disque complet de 10 titres. J’avais donc trois petits morceaux solos que j’ai enregistrés comme des interludes. Et quand je faisais ça, les gens me contactaient et me disaient : « Hé, on a vraiment, vraiment aimé ces solos. Ferais-tu quelque chose de plus comme ça ? Et j’ai toujours repoussé l’idée, mais ça semblait toujours avoir une réaction chaleureuse. 

PAN M 360 : L’idée vous trottait donc dans la tête depuis un certain temps ?

Ariel Posen : Oui, et l’année dernière a été bizarre pour tout le monde. Nous nous sommes tous retrouvés avec beaucoup plus de temps que d’habitude. J’avais mis tout ce temps et cette énergie dans Headway et avant même qu’il ne sorte, je n’avais pas eu le temps d’enregistrer. J’avais donc prévu aller en studio et d’enregistrer des vidéos ou de publier du contenu. Je n’avais pas la pression de faire un disque. Je voulais simplement voir ce qui se passerait, et j’espérais en tirer quelques vidéos sympas. J’y suis allé de manière très décontractée, et j’ai eu un tas de morceaux qui se sont avérés meilleurs que je ne le pensais. Donc c’est un album, mais ce n’est pas non plus un album.

PAN M 360 : Les vidéos de vous jouant l’album en direct sur YouTube sont donc des enregistrements vidéo ?

Ariel Posen : Oui, tout a été joué en direct sur le plancher. Toutes ces chansons étaient tellement improvisées et c’était vraiment dans l’instant.

PAN M 360 : Je pense que mon morceau préféré sur Mile End est Clawhammer. Peut-être juste à cause du nom ou de l’intensité, mais pensez-vous que donner des noms aux morceaux instrumentaux influence leur son ?

Ariel Posen : J’ai beaucoup de mal à donner des noms aux chansons qui ne contiennent pas de mots. J’ai juste essayé de penser à un titre qui correspondait un peu à l’ambiance et au son de la chanson. Et pour Clawhammer, je voulais un mot qui sonne un peu agressif, mais aussi cool. J’ai aussi beaucoup d’amis qui jouent du banjo de style clawhammer. La chanson n’a rien à voir avec le banjo et ne ressemble en rien à une technique de clawhammer de type banjo, mais c’est le mot qui m’est venu à l’esprit. Et c’est un peu la même chose avec toutes les autres chansons. Une chanson ressemblait à ce qui se passe après une grosse pluie, alors oui, j’essaie de ne pas être trop précieux ou trop profond à propos des noms.

PAN M 360 : Et pour le nom de la chanson et de l’album, Mile End, est-ce lié à Montréal ?

Ariel Posen : Le studio où j’ai enregistré la chanson se trouvait dans le Mile End, mais l’expression Mile End  fait penser à la fin d’une route. Comme si vous aviez conduit pendant longtemps et que le voyage était terminé. Je ne dis pas que mon voyage est terminé, mais je voulais me rapprocher de cette ambiance pour ce disque.

PAN M 360 : Une chose si rafraîchissante dans votre jeu, c’est  l’espace donné à chaque solo ou motif de guitare. Tant de guitaristes se contentent de déchiqueter et de frapper autant de notes que possible pour montrer leur talent. 

Ariel Posen : Je veux toujours servir la chanson. Donc même si la chanson est un interlude de guitare solo, je veux essayer d’être dans ce moment et ne faire ni plus ni moins que ce dont ce morceau a besoin. Je veux juste me connecter avec celui qui l’écoute et pour que quelqu’un d’autre s’y connecte, je dois m’y connecter. Et le déchiquetage, comme tu l’as dit, ne convient pas vraiment. Comme si tu voulais jouer au basket, tu ne voulais pas juste dribbler très vite ou faire tourner la balle sur ton doigt tout le temps. Faire de la musique, c’est plus important que d’essayer de montrer son talent. 

PAN M 360 : Et quand vous vous produisez, en première partie des Bahamas, est-ce que ce sera le style Mile End ou le style plus auteur-compositeur-interprète de votre groupe ?
Ariel Posen : Donc je jouerai les chansons chantées avec le groupe et je pourrais faire allusion à Mile End dans quelques chansons avec un petit solo ou autre. C’est pour cela que je dis que Mile End est un projet parallèle, comme un écart par rapport à ce que je fais normalement, pour le plaisir.

Véhicule de la compositrice et leader d’orchestre Katia Makdissi-Warren, l’ensemble Oktoécho présente Transcestral, « un véritable hymne à la vie ». L’objet est d’actualiser les modes de tansmission des mémoires ancestrales, et d’ainsi exprimer « la commune quête perpétuelle de l’harmonie entre l’homme et la nature, en s’inspirant des musiques et des danses sacrées de traditions soufies et autochtones du Canada. »

Il s’agit ici de mettre en valeur la transe, l’état entre la transe et l’éveil. Dans les cultures autochtones et soufie, il existe un mot pour désigner cette extase qui se situe entre l’état de conscience et la transe.

Chez les soufis, il s’appelle le Tarab. En langue anishinaabemowin , il s’appelle NÎWÔNÎSHÀN BUNN-GEE ET-WAWA NAEN DA-MÀN.

Ce programme inédit réunit sur scène 17 artistes, chanteurs, danseurs, poètes issus de milieux différents : six communautés autochtones et soufies y sont représentées, sans compter des musiciens issus du jazz, de la musique classique et de la musique contemporaine.

Sous la gouverne de Katia Makdissi-Warren, cette communion interculturelle met en relief la poétesse innue Joséphine Bacon, le chanteur soufi Anouar Barrada, la chanteuse Métis Moe Clark, la chanteuse de gorge inuite Nina Segalowitz et les chanteurs de pow-wow Buffalo Hat Singers (Norman Achneepineskum), ainsi que le danseur autochtone yoreme, Sam Ojeda, et le jeune derviche tourneur de 10 ans, Adam Barrada.

À l’invitation de PAN M 360, Katia Makdissi-Warren mous explique ces aurores trancestrales, concept en mouvement depuis quelques années déjà, et qui atteint aujourd’hui un haut niveau d’expression artistique.

PAN M 360: Quels sont les liens directs et indirects entre les pratiques ici associées?

Katia Makdissi-Warren : Les deux cultures ont des musiques et danses qui permettent de rentrer en contact avec le monde invisible. Par exemple le tambour pow-wow réunit toutes les forces vivantes, minérales, végétales et animales. Sa forme circulaire embrasse le cercle de la vie et le son. Il représente le battement du cœur de la création. Chez les Soufis, le cercle est au centre de toute la symbolique. Il a toujours une origine, un point de départ. Son cœur bat avec le nom de Dieu, c’est l’appel divin. L’instrument ney (flûte) représente l’Être humain parfait qui laisse librement passer le souffle, symbole de l’Absolu.

PAN M 360: La transe, phénomène d’hypnose collective fondée sur la répétition de motifs, se trouve dans toutes les sociétés traditionnelles. De quelles façons se révèle-t-elle dans ce contexte interculturel?

Katia Makdissi-Warren : Comme ce spectacle reste dans un contexte profane et dans un espace-temps défini (soirée de spectacle), c’est plutôt l’esprit de ces musiques qui nous inspirent. Cet esprit commun d’appel à se connecter à la voie du cœur et de paix, un message d’universalité qui franchit les frontières.

PAN M 360  : Comment la composition tire-t-elle parti des expressions soufies et inuites dans ce contexte?

Katia Makdissi-Warren : Il y a une petite ressemblance dans l’émission des sons entre le chant de gorge inuit et les sons de respiration chez les soufis. Dans le contexte de notre spectacle, nous créons un point de rencontre à travers ces sonorités.

PAN M 360 : Le chant de gorge est d’abord un jeu alors que plusieurs musiciens non autochtones perçoivent ce jeu comme étant de la musique. Comment ces nouvelles œuvres s’en inspirent-elles?

Katia Makdissi-Warren :Le katajjaq, chant de gorge inuit, est un jeu vocal sans paroles qui imite des sons de la nature. Il est traditionnellement pratiqué par deux femmes placées face à face qui se tiennent les épaules.

Les chanteuses tentent de se faire mutuellement rire. Le jeu prend fin lorsqu’une des participantes est à bout de souffle ou rit.

Dans Transcestral, le chant de gorge est sorti de son contexte premier d’abord parce qu’il n’y a qu’une seule chanteuse (Nina Segalowitz). Sans dénaturer le chant d’origine, il devient un vecteur sonore important de l’appel à l’extase, car la chanteuse accentue la répétition de motifs.

PAN M 360: Formellement, comment les formes soufies et inuites sont-elles utilisées dans les compositions?

Katia Makdissi-Warren : Formellement, les structures musicales de la plupart des pièces de Transcestral restent plus dans un esprit de musique « occidentale ». Je mets les guillemets, car la notion de musique occidentale n’inclut pas dans le langage courant les musiques des Premières Nations/Metis/Inuits qui vivent géographiquement en Occident. Pour revenir aux structures musicales de la plupart des pièces de Transcestral, les formes empruntent davantage les formes musicales d’origine européenne classique. Étant formée en composition classique, il est pour moi plus habituel de naviguer et de manier la rencontre musicale à travers cette écriture.

PAN M 360: Comment ces œuvres de fusion culturelles se traduisent-elles au sein de l’ensemble OktoEcho?

Katia Makdissi-Warren : C’est un travail d’équipe tant au point de vue interprétation que composition. Plusieurs créateurs sont au centre de Transcestral : les compositions de Norman Achneepineskum, Moe Clark, Nina Segalowitz, Cherryl l’Hirondelle, Joseph Naytowhow, la poésie de Joséphine Bacon, les paroles d’Anouar Berrada, les improvisations de Didem Basar, Marianne Trudel ou de David Ryshpan. De mon côté, le travail est bien sûr aussi une partie de composition, mais aussi les arrangements musicaux de toutes les pièces. Cette collaboration donne un répertoire qui parfois donne la voix à un ou l’autre des artistes solistes, parfois à plusieurs à la fois. Et chaque composition nous amène dans un univers différent, mais qui est toujours dans l’esprit même de l’expression de Transcestral. Il y a des pièces en cri des plaines, d’autres en arabes, en innu, des pièces inspirées davantage de l’esprit du tambour pow-wow, d’autres plus proches de la culture soufie…

PAN M 360 : L’album complet sortira en janvier 2022. Autres pièces au programme?

Katia Makdissi Warren : En tout, 11 pistes figureront sur l’album. Ça passera d’un solo de chant de gorge à une pièce plus orchestrale qui se nomme Zadka. Également. le groupe de chant et tambour pow wow Eya Hey Nakoda d’Alberta sera présent sur quelques pièces. Les Eya Hey Nakoda ont participé avec nous sur la création de ce projet durant les 10 dernières années.

PAN M 360: Dans le contexte de la grande renaissance autochtone au Canada et des nombreux processus de réconciliation malgré le racisme systémique et les horreurs des pensionnats ravivées par la découverte des sépultures d’enfants disparus?

Katia Makdissi-Warren : Ce que les autochtones ont subi depuis trop longtemps est extrêmement douloureux. C’était plus qu’urgent que tous ces drames et souffrances soient divulgués officiellement. C’est très bien que ça sorte et que ces injustices soient enfin médiatisées pour conscientiser, demander des pardons et favoriser un processus de réconciliation. Je crois qu’on doit rester vigilant à faire comprendre les situations de discriminations, qu’elles soient conscientes ou inconscientes, qu’elles viennent de nous-mêmes ou d’autres. Ainsi, on peut contribuer du mieux qu’on peut à créer un présent et un avenir dans le respect. Malgré tout ce passé, je remercie de tout cœur nos frères et sœurs autochtones d’être là, avec leur force et leur respect de la source de vie.

Crédit photo: Mario Faubert

Trancestral est joué par Ochtoécho, ce samedi au Théâtre Outremont, 20h, 25$ -39,50$

Où nos corps s’en vont mourir,  album signé Marco Ema, jeune homme d’à peine vingt ans en provenance de Thetford Mines, a fait l’objet d’un événement remarqué il y a quelques semaines. Déjà ébahi avant le début de ce spectacle- lancement (fin octobre), son public était émerveillé par un décor enchanteur évoquant la plate symétrie et la tranquillité des banlieues.

De petites maisons faisaient office de chaises et de tables, un gazon synthétique servait de carpette, l’éclairage était tamisé aux teintes pastel… Conte de fée ou appréhension de l’avenir ? 

Sans vouloir comparer Thetford Mines à une banlieue à proprement parler,  le chanteur désirait apporter une touche visuelle à son concert et ainsi motiver davantage ses fans,  déjà prêts à chanter ses paroles avec ardeur. 

Que Marc-Antoine Beaudoin se produise en tant qu’auteur-compositeur-interprète, ou comme membre de Vendôme ou encore sous le pseudo Marco Ema, il a  remporté le pari de gagner notre attention, même en plein  trafic revenu après 20 mois de pandémie.

PAN M 360 l’a rencontré afin d’en parler davantage et  aussi afin de savoir… que faire à Thetford Mines ?

PAN M 360 : Tu as grandi dans la ville de Thetford Mines. C’était comment, de grandir là-bas ? Aurais-tu plutôt préféré être né dans une grande ville comme Montréal ?

MARCO EMA : J’ai été chanceux, car c’est là-bas que j’ai rencontré de super bons amis qui sont encore dans ma vie aujourd’hui. Je me suis fait moi-même un très bon cercle. Je dis ça parce que Thetford, c’est pas une ville si facile que ça, surtout socialement ; il n’y a pas vraiment de bars et la culture n’est pas vraiment présente. Thetford m’a donc appris qu’au lieu de tout avoir déjà tout cuit dans le bec, j’ai dû travailler un peu plus fort pour avoir ce que je veux. Sinon je trouve ça cool de grandir dans une plus petite ville où il n’y a pas trop d’action, mais je suis content d’avoir pu vivre les deux, maintenant que j’habite à Montréal.

PAN M 360 : Es-tu souvent de passage à Thetford Mines ? 

MARCO EMA : Mes parents sont souvent à Thetford et je n’y vais plus si souvent… Mais c’est drôle parce que j’y étais avant-hier pour le lancement de l’album, mais sinon je n’y retourne pas plus qu’il faut. Mes ami.e.s sont pas mal soit à Québec, soit à Montréal, les bars que je fréquentais ont fermé… Donc quand j’y vais, c’est pour voir mes parents et être nostalgique. 

PAN M 360 : Te rappelles-tu à partir de quel moment tu as compris que tu aimais chanter, jouer, composer de la musique ?

MARCO EMA : Ma famille est très musicale : mon père a fait du piano classique lors de sa jeunesse et ma mère joue de l’orgue pour les cérémonies de mariage. Et pendant nos gros partys de famille, tout le monde se réunissait pour jammer, c’était cool, ça. Avec tout ce bagage, j’ai commencé à jouer du piano à l’âge de six ans. Je jouais des pièces plutôt classiques et à moment donné, j’ai compris que je ne voulais plus faire ça : je voulais faire du rock. Mais une petite fille au primaire m’a dit que je chantais mal et ça m’a vraiment bouleversé! À partir de là, je ne jouais que de l’instrumental parce qu’elle m’avait trop fait douter de moi et un jour, quelqu’un m’a dit le contraire et j’ai commencé à écrire des chansons pour de vrai. 

PAN M 360 : Ton parcours scolaire était-il en lien avec la musique ou faisais-tu complètement autre chose ? 

MARCO EMA : Au cégep, j’ai fait la journée d’intégration dans le programme de musique à Drummondville et au CMDS à Québec ; tout était indiqué que je fasse ça mais j’ai fait la journée d’intégration au cégep de Thetford en arts et lettres, j’ai compris que d’étudier la littérature allait m’apporter davantage que d’étudier la musique. Je faisais de la musique depuis longtemps et je me suis dit que faire autre chose pendant un moment allait me faire du bien. 

PAN M 360 : Outre Marco Ema, tu joues également dans un groupe : Vendôme! Il se passe quoi avec ça ? 

MARCO EMA : Avant d’être Marco Ema, je faisais de la musique comme auteur-compositeur-interprète et c’est au Festival de la Chanson de Granby que j’ai rencontré les trois autres membres de Vendôme. On s’entendait  bien et on a compris qu’on aimerait certainement faire de la musique ensemble. Vendôme, c’est plutôt récréatif, nous avons quand même  enregistré un album au mois d’octobre dernier. Nous adorons le projet et je crois que c’est bien pour tous les quatre que nous ayons tous d’autres projets musicaux simultanément. Nous ne sommes pas dissous, nous sommes en pleine forme! 

PAN M 360 : Avant de te produire sous le nom de Marco Ema, tu utilisais ton vrai nom, soit Marc-Antoine Beaudoin. Depuis la sortie de ton premier album, Déséquilibre en 2019 et la sortie de ton tout nouvel album Où nos corps s’en vont mourir, quelle évolution peut-on observer dans tes projets ? 

MARCO EMA : Ironiquement, je crois que de m’être éloigné de mon vrai nom. Le pseudonyme de Marco Ema a fait en sorte que ma musique soit perçue comme authentique et vraie. Et je pense que je me cache moins derrière des métaphores qui ne veulent pas dire grand-chose. Finalement, je suis très fier de Déséquilibre mais je n’avais que 18, 19 ans, je ne savais pas trop ce que je voulais. Avec Marco Ema, je sais où je m’en vais et je sais ce que je veux. Tassez-vous les chums!

PAN M 360 : Ton nouvel album s’appelle Où nos corps s’en vont mourir. Tu y parles des méandres de la vingtaine : la joie et le bonheur sont à portée de main avec nos ami.e.s et nos amours de jeunesse, mais la tristesse et la nostalgie peuvent nous happer à tout moment. Un thème assez récurrent est ta crainte face à l’arrivée de décembre, mois où le temps se fait plus gris et plus lourd. Pourquoi décembre te fait-il un tel effet ? 

MARCO EMA : Avec l’arrivée de décembre, les jours se font plus courts, le soleil se fait plus timide, c’est plus dur pour le moral. Aussi, les dernières années ont été plutôt tragiques pour ma famille et moi dans la mesure où nous avons vécu le décès de proches, cela n’a pas été facile. Et alors que l’année se termine avec le mois de décembre, elle recommence toujours de plus belle en janvier et ce, qu’on le souhaite ou non. Et dans la chanson Janvier vient te reprendre, je dis : « Mais pour l’instant mon cœur/ Décembre nous fait pas peur/ Janvier vient te reprendre » … plus on vieillit, moins on va voir de décembre… tu comprends ? En tout cas, j’ai aimé jouer avec les concepts de fin et de commencement. 

PAN M 360 : Et comme tu viens de le mentionner, le décès, la mort est un second thème omniprésent du titre de l’album aux paroles… Es-tu à l’aise d’en parler davantage ?

MARCO EMA : Le but premier de cet album est de réaliser que la mort est la destinée qui nous attend tous.tes. Mais en attendant… que peut-on faire pour ne pas trop y penser et rester heureux.ses ? L’album présente des thèmes tristes, des thèmes dont personne ne souhaite vraiment parler, et avec raison, j’ai même écrit la chanson Funambule une nuit où je n’arrivais pas à trouver le sommeil tant je ne faisais que penser à ça. Mais je souhaitais vraiment m’exprimer là-dessus , et j’espère que c’est ce que les gens ont retenu, soit  de réaliser qu’entre le début et la fin, il faut accepter cette fatalité afin de pouvoir vivre dans le bonheur. 

PAN M 360 : Pour le lancement de l’album, vous avez décidé d’opter pour un concert immersif : de petites maisons toutes identiques (ode à la banlieue) servaient de banquettes pour l’audience, du faux gazon faisait office de plancher… L’équipe de Pestacle a vraiment fait un beau travail! D’où est venue l’idée ? 
MARCO EMA : C’est un beau travail de moi, mon gérant et mon label. Nous voulions frapper fort, nous ne  voulions pas faire quelque chose qui laisse indifférent. Nous avions un très cool budget et je me suis dit que tant qu’à faire un lancement au Club Soda, on le fait bien. Toutes les chansons du projet ont été écrites à Thetford, dans la mesure où je suis retourné chez mes parents à la première vague de la pandémie. Bon, Thetford, c’est pas une banlieue en tant que telle mais ça peut être vu comme une grosse banlieue et je voulais que ça se voie dans le show… À une époque où on scrolll sur les réseaux sociaux sans vraiment regarder, ce show nous a donné l’occasion d’attirer l’attention des gens sur le projet. Et je crois que c’est réussi. 

Crédit photo : Patrick Beaudry

NDLR : Lancé à la fin de l’hiver 2021, l’excellent album House Music fut rendu public par Bell Orchestre. Le 22 mars dernier, PAN M 360 avait alors mis en ligne une large part de cet entretien avec Richard Reed Parry, que nous venons de bonifier avec ce complément d’orchestre… symphonique! Notre interview du printemps est ici étoffé par les réponses supplémentaires fournies par le musicien, à l’approche du concert donné par le Bell Orchestre avec l’Orchestre symphonique de Montréal, ce jeudi à la Maison symphonique.

Rappelons que l’album House Music a été réalisé à partir de motifs autours desquels Bell Orchestre a improvisé collectivement pour ensuite en raffiner les premières prises au moyen de traitements électroniques, filtres, ajouts d’instruments et montages divers. À partir de la pièce V: Movement de cet album réalisé par Kaveh Nabatian, le court métrage IX : Nature That’s It That’s All superpose éléments de films d’archives mettant en relief des foules extatiques dans une fête foraine.

De concert avec le sonorisateur Hans Bernhard, Bell Orchestre a câblé tous les coins d’une maison de campagne que possédait alors la violoniste et chanteuse Sarah Neufeld dans le Vermont, d’où le jeu de mots House Music. Pour mener à bien cet enregistrement immersif, elle y avait invité Pietro Amato, (cor, claviers, électronique), Michael Feuerstack (pedal steel guitar, claviers, voix), Kaveh Nabatian (trompette, gongoma, claviers, voix), Richard Reed Parry, (contrebasse, voix) et Stefan Schneider (batterie). Les artistes de l’ensemble passèrent deux semaines pour y explorer et préciser la matière : les improvisations quotidiennes ont culminé par une séance concluante de 90 minutes dont on a extirpé la fine moëlle.

La matière de cet album fut ensuite arrangée par Owen Pallett pour l’Aarhus Symfoniorkester, orchestre symphonique danois sous la direction du maestro allemand André de Ridder. Une première exécution eut lieu à Hambourg, soit en août 2019 et… tout s’est arrêté depuis, ce qui explique le délai de sortie de ce superbe album conçu il y a un moment. Que les mélomanes montréalais se réjouissent, Bell Orchestre et l’Orchestre symphonique de Montréal reprennent cette formidable matière!

PAN M 360 : Après toutes ces années, plus précisément depuis 2009, année de sortie de l’album As Seen Through Windows, on pourrait penser que Bell Orchestre était mort, ce qui n’est pas le cas. Alors?

RICHARD REED PARRY : Nous n’avons pas enregistré pendant plus de 10 ans, mais il n’y a jamais eu d’arrêt officiel. La vie a été bien remplie, trop de projets et Bell Orchestre n’a jamais été un groupe travaillant à plein temps. Il ne le sera pas mais il a toujours une vitalité, il y a une profonde connexion musicale entre nous. Honnêtement, cet album est le meilleur que nous ayons enregistré jusqu’à présent. Il réalise le mieux ce qu’est la véritable essence du groupe. Je suis très heureux de ça, on a capturé quelque chose qui est trop conçu. Mais ce n’est pas brut. Le cœur de l’album est l’éruption spontanée de ce qu’est le groupe et de ce dont il est capable.

PAN M 360 : Contrairement aux albums précédents des années 2000, celui-ci est plus singulier, plus mature, bien au-delà de la tendance indie de l’époque dont vous étiez acteurs et témoins.

RICHARD REED PARRY : Merci! Et je suis parfaitement d’accord ! (rires)

PAN M 360 : Quelles sont les différences entre le personnel précédent et celui-ci?

RICHARD REED PARRY :
Mike Feuerstack est maintenant membre du groupe à part entière, il était auparavant un invité. Colin Stetson était également un invité, une merveilleuse addition à cette époque. Les choses ont changé depuis, Sarah et lui ont divorcé… la seule chose dont on peut être sûr est le changement n’est-ce pas? Si tu survis au changement, que tu te changes toi-même et que ça marche, alors… ouais! Sinon, c’est le même personnel qu’avant.

PAN M 360 : Si on essaie de cerner les changements entre cet album et les précédents, que diriez-vous de votre côté? 

RICHARD REED PARRY : La différence essentielle, c’est que les assises de cet album sont improvisées, non planifiées, non préméditées, non discutées. Cet enregistrement de 45 minutes provient essentiellement d’une improvisation d’une heure et demie d’enregistrement que nous avons faite au terme de plusieurs autres séances d’improvisation. Nous avons réécouté tout ce que nous avons enregistré pendant ces deux semaines de travail, nous avons identifié différentes très bonnes idées de compositions, mais cette séance de 90 minutes était très claire, articulée même si parfois abstraite. Entre 65% et 70% de la musique de cet album était déjà là. 

Et puis nous avons retravaillé la matière : remplir quelque chose ici, enlever cette partie, couper cette autre partie en deux. Au sens figuré, c’est comme si un sculpteur regardait un énorme morceau de granit et, dans son entrepôt d’autres formes bizarres taillées dans la pierre. L’une d’entre elle tomberait accidentellement, en résulterait une nouvelle forme que l’artiste conserverait pour sa sculpture finale. Au sens propre, certains accidents nous ont permis d’accéder à de nouvelles formes et de voir très clairement cette œuvre dans son ensemble. En tout cas, c’est vraiment ce que j’ai ressenti.

PAN M 360 : Plus précisément, que s’est-il passé?

RICHARD REED PARRY : Certains mouvements de l’album ont émergé pendant la grande improvisation, certains se sont produits dans le même ordre que celui de l’enregistrement final, d’autres ont évolué dans le traitement de la matière brute. Parfois nous avons convenu qu’il fallait couper 5 minutes parce que c’était devenu ennuyeux et qu’on perdait le fil, il fallait éditer. La matière brute était parfois retravaillée avec de nouvelles idées de compositions, d’arrangements, d’insertions mélodiques, d’ajouts instrumentaux, de superpositions, de montage. Vous obtenez ainsi plus de brillance sur la matière brute, tout en en conservant les propriétés originelles, les bénéfices des premières idées.

PAN M 360 : Vos meilleures décisions ont-elles été inconscientes?

RICHARD REED PARRY : Cet album aurait été très différent si nous n’avions pas eu ces idées pendant que nous étions en train de jouer et bouger ensemble. Je crois que l’esprit musical inconscient peut être plus sage et plus conjonctif que l’esprit musical provenant essentiellement de l’intellect. Bien sûr, certains artistes peuvent mener un concept intellectuel à un haut niveau de raffinement et tomber des murs. Le meilleur, en fait, c’est lorsque le « saint-esprit » de la musique émerge de l’inconscient et et engage également l’intellect.

PAN M 360 : Improviser, enregistrer, remodeler, éditer, filtrer… Cet album n’est-il pas une métaphore de la création à l’ère numérique?

RICHARD REED PARRY : Pas tout à fait. L’une des grandes inspirations pour le processus de ce disque était le fameux album Bitches Brew de Miles Davis. Dans la manière de travailler, lui et les musiciens ayant participé à ces séances étaient assez proches de ce que nous avons fait. Ils avaient enregistré tout ce qu’ils pouvaient, aussi longtemps qu’ils le pouvaient, ils ont ensuite fait des changements après – couper des lignes de trompette, ajouter un clavier, raccourcir certaines séquences, etc. Ils ont utilisé la technologie de l’époque mais avec cette même idée : capter l’énergie brute d’origine, puis réarranger certaines parties et manipuler l’enregistrement pour obtenir un effet irréalisable dans le moment présent. Nous avons voulu faire quelque chose comme ça : improviser, enregistrer, tomber amoureux de certaines prises après les avoir écoutées, et ensuite recréer en conservant la fraîcheur des idées obtenues en improvisation. Je suis très heureux que cela ait si bien fonctionné.

PAN M 360 : The Orb et Talk Talk, qui n’ont pas grand-chose à voir avec Miles Davis, auraient aussi été des influences majeures. Explication?

RICHARD REED PARRY : The Orb Live’93 est l’un de mes dix meilleurs albums, tous styles et toutes époques confondues. L’idée était de créer en temps réel, exploiter des idées musicales très simples mais très élégamment élaborées et y laisser intervenir des fragments d’enregistrements, des sons de la nature, des sons de la ville, des énergies chaotiques, intéressantes en tous points. Ainsi déformer, distordre, étendre, ajouter, élargir. Tu flottes dans cette musique, des idées très fortes s’en dégagent. Ce chaos était si vivant! J’étais à l’école secondaire, je me demandais comment ils pouvaient bien avoir fait un tel album. Encore aujourd’hui je l’écoute avec le même plaisir.

Quant à Talk Talk, les deux derniers enregistrements (Spirit of Eden et Laughing Stock) et s’inscrivent dans une démarche comparable : au-delà des structure des chansons, il s’agissait pour Mark Hollis d’essayer de capturer l’énergie jaillissant à un moment donné, faire des choses inconsciemment, inviter des musiciens pour y improviser dans la pénombre autour d’un seul élément d’une chanson. En quelque sorte, flotter et rester détaché de toute prise de décision consciente, et accueillir le fantôme sacré impossible à trouver normalement. On ne peut exiger que cette qualité éphémère apparaisse, on peut seulement souhaiter sa venue.

PAN M 360 : En tant que compositeur et certainement le plus proche de la musique contemporaine au sein d’Arcade Fire, quelle est ta contribution dans ce nouvel album de Bell Orchestre?

RICHARD REED PARRY : Ce que j’ai apporté, ce sont surtout des boucles harmoniques jouées sur ma contrebasse, avec un sens viscéral du mouvement. Des choses vraiment simples au-dessus desquelles on pouvait chanter des mélodies, jouer différents accords… Nous avions besoin d’une telle force gravitationnelle au centre de l’album sans que ce soit la pièce maîtresse pour autant. C’était donc une sorte d’esquisse, sinon c’était une palette très ouverte à partir de cette idée apparemment simple et qui ouvrait la porte à d’autres idées encore plus intéressantes.

LE BELL ORCHESTRE SYMPHONIQUE : COMPLÉMENT D’INTERVIEW

PAN M 360 : Vous avez déjà joué cette musique dans un contexte très spécial, soit le Bell Orchestre avec orchestre symphonique, concept repris ce jeudi 25 novembre avec l’Orchestre symphonique de Montréal. Pourriez-vous nous en rappeler le contexte?

RICHARD REED PARRY : Nous avions présenté un concert symphonique à Hambourg… nous jouerons de nouveau cette musique avec l’Orchestre symphonique de Montréal, de nouveau sous la direction de notre bon ami André de Ridder. Lors du concert donné à l’été 2019, les spectateurs s’étaient montrés très enthousiastes et, pourtant, il n’y avait pas que nos fans. Plein de monde sur place ne connaissaient pas Bell Orchestre, ils étaient venus assister à un programme qui leur semblait intéressant. Ce fut un réel succès.

PAN M 360 : Pouvez-vous expliquer comment les arrangements symphoniques ont été conçus avec la musique du groupe?

RICHARD REED PARRY : Nous avons essayé d’entrelacer le groupe et l’orchestre de plusieurs façons – parfois nous jouons à l’unisson, en mélangeant les parties que nous jouons nous-mêmes dans ce que l’orchestre joue, parfois l’orchestre prend un seul petit élément de ce que fait un membre du groupe et le magnifie de manière massive et acoustique. Souvent, l’orchestre peut prolonger nos propres gestes, bien au-delà de ce que nous faisons : des accords améliorés et étendus, des gestes sonores qui s’entremêlent aux nôtres, et parfois l’ajout de nouveaux accords et de nouvelles textures qui n’existaient tout simplement pas dans notre album.

PAN M 360 : André de Ridder doit donc diriger les musiques arrangées par Owen Pallett. Mais encore?

RICHARD REED PARRY : Notre cher ami et un collaborateur de longue date pour beaucoup d’entre nous. Il est tellement doué pour l’orchestration et nous a beaucoup soutenus au fil des ans. En fait, la première fois que Bell Orchestre a joué à Toronto, c’était en première partie de l’ancien groupe d’Owen, Les Mouches. André est également un ami cher et un merveilleux chef d’orchestre et collaborateur, et c’est lui qui a proposé que nous fassions cela avec l’OSM. Il est merveilleux lorsqu’il s’agit de faire en sorte que des collaborations croisées se produisent avec des orchestres et d’autres artistes.

PAN M 360 : Quelle est la nature du dialogue entre le groupe et le grand orchestre?

RICHARD REED PARRY : La musique, bien qu’il s’agisse manifestement d’un langage commun partagé, a passé tellement de temps à être divisée en genres « séparés » par des combinaisons variables d’éducation, de sémantique, de classe et de processus créatif. Je suis très heureux de vivre à une époque où les frontières disparaissent progressivement, et où nous pouvons même envisager de telles collaborations. Alors je suis ravi qu’un orchestre aussi important que l’OSM soit ouvert à un tel concert. Une fois réunis sur une scène ensemble, nous sommes évidemment tous liés à notre objectif et il s’agit vraiment de trouver le moyen le plus rapide de harnacher au mieux cette grande bête musical, cette pièce un peu inhabituelle, et de lui donner vie ! J’ai d’ailleurs des amis qui jouent dans l’OSM et qui viennent assister à mes concerts, il y a donc un réel sentiment d’échange et de partage.

PAN M 360 : Qu’en est-il de la relation entre Bell Orchestre et l’OSM et son chef d’orchestre pour l’événement?

RICHARD REED PARRY : J’espère que nous fonctionnerons tous comme un organisme synergique en format géant. House Music se veut une combinaison de décisions prises sous l’impulsion du moment, des idées spontanées émergent et disparaissent, s’imposent des fils de composition bien organisés et bien définis, de moments chaotiques, de sections groovy et des interactions sonores reflétant de nombreux et différents angles musicaux. À un moment donné, l’orchestre et le groupe entiers chantent ensemble, ce qui est l’une de mes parties préférées de toute la pièce…

PAN M 360 : Voyez-vous des différences importantes entre la façon dont elle a été jouée à Hambourg et celle dont elle le sera à Montréal?

RICHARD REED PARRY : Principalement le fait que nous connaissons toute la pièce par cœur maintenant ! Certains d’entre nous utilisaient encore des partitions lorsque nous avons joué à l’Elbphilharmonie de Hambourget, heureusement, nous avons totalement intériorisé cette musique depuis, ce qui représentait tout un défi pour 45 minutes de musique, dont une grande partie est assez asymétrique, pour ne pas dire plus. Ce sera donc passionnant de jouer de la musique, sans avoir à lire de partitions. L’orchestre n’est pas aussi familier avec la musique que nous, alors évidemment ils utiliseront encore des partitions, haha!

PAN M 360 : Des nouvelles d’Arcade Fire en terminant?


RICHARD REED PARRY : Nous avons enregistré de nouvelles chansons au début de l’hiver 2021, nous allons nous réunir à nouveau pour continuer le travail. Les membres du groupe vivent désormais dans différents pays – deux se trouvent en Australie, deux à New York, deux autres à la Nouvelle-Orléans (Win & Régine). Seuls Tim et moi sommes restés en permanence à Montréal, je me tiens très occupé dans le secteur! Par exemple, Sarah Neufeld, Rebecca Foon et moi avons récemment enregistré, juste avant que Sarah ne devienne maman. Je travaille aussi sur duo avec la batteuse Susie Ibarra, un projet de composition et d’improvisation des plus excitants.

Crédit photo : Hreinn Gudlaugsson

Bell Orchestre et l’OSM se produisent sur scène le jeudi 25 novembre, 19 h 30, à la Maison symphonique.

Jérome Casabon est l’un de ces valeureux créateurs qui croient en leur art et en leur métier, s’abstenant de sauter les étapes, prenant le temps de perfectionner leurs techniques chansonnières. Son parcours en témoigne : finale du Festival international de la chanson de Granby en 2008, aventure collective avec le groupe Casabon – qui a fait paraître deux albums, Faites comme chez vous (2010) et Tornade (2012) –, album Pas pire content (2017), participation à l’émission La Voix en 2018, puis microalbums Toutes les fois (2019) et Le plus heureux des hommes (2020). Pour faire évoluer sa composition et son écriture, Jérome n’hésite pas à s’entourer de collègues talentueux comme Michel-Olivier Gasse (Saratoga), Pierre-Hervé Goulet et Nicolas Gémus. Il lance ces jours-ci son deuxième album complet, Le savoir aquatique, un recueil drôle, émouvant et chaleureux de onze pièces bien abouties. Pan M 360 a pu s’entretenir avec Jérome.

Pan M 360 : Tout d’abord, bravo pour Le savoir aquatique, une autre solide pierre à ton édifice chansonnier. Tu alternes plus que jamais les genres, sur ce nouvel album : du folk à l’électro-pop, de la pop de chambre à la power pop et ainsi de suite. Est-ce que tu choisis systématiquement le genre en fonction du texte, ou alors ça se passe plus aléatoirement?

Jérome Casabon : Bonjour, merci beaucoup pour votre appréciation de l’album, je suis vraiment content et soulagé par cette sortie et par l’accueil positif qui en découle. Un an et demi de travail sans trop de parenthèses, hormis quelques spectacles! Effectivement, je n’ai pas encore choisi mon camp quant au style musical, je joue dans plusieurs équipes, mais c’est comme ça. Les débuts de chansons viennent souvent avec un bout de paroles, une mélodie et quelques accords de guitare qui me donnent l’envie de m’atteler à la tâche et de finir le tout. Ça fait 18 ans que j’écris des chansons et je deviens pas mal plus méticuleux. Ça devient donc une extrême satisfaction de finir une toune, un genre de ruban d’arrivée après un 42 km de marathon. Je ne pose pas la question à savoir si la pièce est en accord avec l’album. C’est plus; « Wow j’ai fini une toune, on l’aime, on la met ». Le style choisi se définit également lors des répétitions avec les musiciennes et musiciens, ainsi que pendant l’enregistrement. Si des chansons comme La Patinoire 2 et Chaloupe sont pas mal comme ma version originale guitare-voix (accompagnées d’ornements), des chansons comme Fumer la clope, Océan et Drôle de rêve ont trouvé une nouvelle identité lors de ces répétitions. Je ne connais pas le terme « pop de chambre », mais j’imagine ce que c’est; est-ce pour la chanson Robe jaune?

Pan M 360 : Oui, mais je dirais surtout Le temps du festival. Ça renvoie à la musique classique pour petits ensembles, genre violon, violoncelle, basson, cor; quand la pop est légèrement étoffée d’instruments semblables, on peut appeler ça de la pop de chambre. Tu alternes les tons aussi. Les textes ne sont jamais lourds, mais certains sont plus sérieux ou nostalgiques, comme La patinoire 2 ou Le temps du festival. Te sens-tu aussi à l’aise dans l’écriture-composition de ces chansons?

Jérome Casabon : Oui j’en suis à l’aise en matière d’écriture. C’est sain pour moi d’essayer de faire un disque qui reflète un peu ma vie. Effectivement, j’aime rire, j’aime la compagnie, mais j’ai mes blues, mes angoisses et je veux aussi les mettre sur papier. Je crois que la difficulté vient du fait de les jouer en public. Comme le spectacle est plus axé sur mon côté jovial, et que le public et moi-même sommes en mode festif, c’est parfois difficile de faire passer deux ou trois ballades au milieu de tout ça.

Pan M 360 : Tu accordes manifestement beaucoup d’importance aux textes et à leur qualité, depuis pas mal toujours. Tu t’es d’ailleurs entouré de collaborateurs costauds à cet égard. D’où te vient ce souci?

Jérome Casabon : Bien merci pour la mention! Lorsque j’étais au sein de mon groupe Casabon (de 2006 à 2013), j’écrivais les paroles tout seul et il n’y avait personne qui les retouchait. Quand je suis tombé en solo, j’ai peut-être voulu garder un esprit collectif et j’ai commencé à collaborer, pour l’écriture, c’était plus le fun et ça me faisait évoluer. J’ai écrit l’album Pas pire content avec Mathieu Leclerc, j’ai fait mes EP avec plein d’amis et amies qui avaient de bonnes idées, puis j’ai coécrit le dernier disque avec Pierre-Goulet. La pandémie est arrivée, je venais de sortir un EP, j’avais 15 débuts de chansons. J’ai proposé à Pierre-Hervé qu’on les termine ensemble, il a embarqué comme si c’était son disque. Une chanson à la fois. Michel-Olivier Gasse était le coach plus expérimenté, qui nous relançait et qui nous le disait lorsqu’un couplet était écrit un peu lâchement. Pierre-Hervé et moi avons trouvé un équilibre par rapport à nos deux philosophies d’écriture : moi qui retravaille sans cesse et qui manque un peu de confiance, et lui qui écrit plein de tounes, comme des pulsions qu’il laisse vivre ensuite sans retouche. Même si nous coécrivons 50-50, la règle est que le concept de base vient de moi, ces collaborateurs et collaboratrices m’aident à faire aboutir le projet que j’ai en tête.

Rosemary Mc-Comeau, Nicolas Gémus, Mélodie Spear et Tire le Coyote (NDLR : Benoit Pinette) ont également participé et mis leurs petites touches.

Les gens qui m’interviewent me disent « Tu t’entoures bien pour l’écriture! »! Je leur dis « Tant mieux », mais ce sont avant tout des gens avec qui je m’entends super bien, il n’y a pas de collaborations forcées.

Pan M 360 : Quand tu fais allusion à une icône culturelle de jadis comme David Hasselhoff, tu ne crains pas de perdre dans la brume la portion juniore de tes admirateurs?

Jérome Casabon : Excellente observation, je crois que cette phrase fait exception au code de conduite que je me donne pour l’écriture. J’essaye généralement d’écrire des textes qui auraient pu vivre en 1960 comme ils pourraient vivre en 2060. Donc, d’éviter des références actuelles qui pourraient être appelées à disparaître. Exemple, je ne dirai jamais « Je t’ai envoyé un texto », peut-être qu’on va s’envoyer autre chose dans dix ans. Tout ça pour dire que cette référence fait exception et que je n’y avais pas pensé. En espérant que les jeunes fassent leurs recherches et se rendent compte que ce Hasselhoff était un pas pire beau bonhomme sauveteur! Ça me fait penser à un contrat chansonnier que j’avais fait à la P’tite Grenouille Lévis en 2018. J’avais joué La rue Principale (NDLR : Chanson des Colocs) devant des jeunes de 18 ans qui n’avaient pas l’air de connaître ça pantoute… D’habitude, c’est une chanson « coup sûr ». Les modes changent vite et le pont est quand même long entre quelqu’un qui a 20 et quelqu’un en a 30. À réfléchir. Ça me rassure que les Cowboys Fringants et Jean Leloup réussissent à rajeunir leur public.

Pan M 360 : Trouves-tu que Le savoir aquatique est ton album le plus abouti musicalement, en matière de composition, d’arrangements et d’ornements?

Jérome Casabon : C’est l’album dont je suis le plus fier, je n’hésite pas à dire aux gens qui m’abordent de prendre 30 minutes pour l’écouter au complet. En avril 2020, j’ai dit à mon réalisateur Ben Shampouing que je voulais qu’on passe plus de temps en studio, qu’on essaye des trucs. L’album est plus pop, moins garage mais c’est vraiment assumé. Cédric Martel et Shampouing ont été d’une grande générosité et ont vraiment bien peaufiné les titres de l’album. Moi, je suis un trouveur de thèmes et de mélodies et eux travaillent le reste des arrangements et la prise de son.

Pan M 360 : Les concerts et tournées reprennent, tout le monde est heureux. Est-ce qu’on pourra t’entendre et te voir sur scène dans les mois qui viennent?

Jérome Casabon : J’ai joué au cégep Limoilou, le 17 novembre, mon spectacle-lancement était le 19 à la Ninkasi, je joue au Quai des brumes à Montréal le 23 et à Ripon le 26. Sinon, ma coordonnatrice de concerts et moi sommes en train de planifier une tournée qui se déroulera entre avril et octobre 2022, en plus d’aller jouer à Bordeaux en France au mois de septembre, grâce à un concours que j’ai gagné à l’Ampli de Québec.

Pan M 360 : Bonne suite et merci, Jérome Casabon, pour cette entrevue!

Shailah L. Morris, authentique orfèvre du hip-hop montréalais qui se fait appeler SLM (prononcer SLIM), s’est jointe au grand jeu du rap depuis son arrivée en septembre 2019. En rendant public un remix de Money In the Grave de Drake, elle donnait alors le coup d’envoi à une série de projets de remixes, intitulée SLM MX. Un an plus tard, elle sortait un premier album complet, SLM : The Complete Flex Season

Cette année, la MC a ajouté une flèche enflammée à son arc, soit l’EP Real Talk Radio où elle a collaboré avec deux autres artistes montréalais, La Reina et YAMA//SATO. Le son de SLM chevauche des rythmes trap, R&B et hip-hop classiques, ses rimes sont balancées avec une précision poétique des plus accrocheuses. 

Elle prend ici le temps de discuter avec PAN M 360 de ses racines, de son approche de la composition et ce à quoi nous pouvons nous attendre du tout nouveau son SLM, dans le contexte de sa performance au festival M pour Montréal, présentée aux délégués internationaux du festival pour son immense potentiel.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui t’a donné envie de commencer à faire ton propre hip-hop?

Shailah L. Morris, alias SLM : J’ai toujours eu une passion pour le hip-hop et je n’entendais pas ce que je voulais entendre de la scène musicale ici. Alors j’y ai apporté mon son.

PAN M 360 : Qu’est-ce que tu n’entendais pas?

Shailah L. Morris : Quelque chose d’inspirant, quelque chose qui sortait des sentiers battus, quelque chose de non conventionnel et non typique. Quelque chose qui n’était pas recyclé de quelqu’un issu du passé.

PAN M 360 : Alors comment fais-tu pour créer des chansons qui ne sont pas considérées comme conventionnelles dans le hip-hop?

Shailah L. Morris : Certains éléments de mes chansons peuvent sans doute être considérés comme conventionnels, mais la façon dont j’essaie de me distinguer, c’est que chaque mot que je dis, je le pense vraiment et je le vis et le fais chaque jour. Je pense donc que c’est un aspect qui me rend différente. Mais il y a aussi tous ces éléments musicaux que je choisis d’imbriquer dans mes rythmes, au coeur de mes harmonies, dans la superposition de mes couches sonores, dans les textures ajoutées. Et chaque fois que j’écris une chanson ou que j’enregistre une nouvelle chanson, je veux qu’elle sonne et je veux la sentir différente et bonne, pour les gens comme pour moi.

PAN M 360 : Ta chanson Rent Free sur ton dernier EP Real Talk Radio est incroyablement accrocheuse. J’adore ce concept de vivre dans la tête de quelqu’un « sans payer de loyer ». Peux-tu nous parler du processus de création de cette chanson?

Shailah L. Morris : Rent Free était une des chansons de l’époque où, selon moi, il y avait beaucoup de drame dans ma vie. J’avais l’impression que mon nom, mon esprit, ma personnalité vivaient dans le cerveau des gens et dans leur esprit, au point qu’ils ressentaient le besoin de m’envoyer des ondes négatives. Alors je me suis dit « Putain, ça craint pour toi. Je vais écrire une chanson à ce sujet ».

PAN M 360 : C’était donc une réponse à des choses que tu avais faites auparavant en tant qu’artiste ou dans ta vie personnelle?

Shailah L. Morris : Oui. Je ne me souviens pas exactement de ce qui se passait dans ma tête à l’époque, mais c’était un peu des deux, c’est sûr.

PAN M 360 : Cela a-t-il affecté ta confiance en tant qu’artiste? Ta musique semble très confiante. 

Shailah L. Morris : Oui, c’est plus pour me donner du pouvoir, à moi ainsi qu’aux gens qui écoutent ma musique à 100 %. Mais, parfois, les gens qui ont confiance en eux ont aussi leurs moments de faiblesse, et je crois important que les gens le remarquent. Personne n’est bon à 100 % tout le temps et toute personne qui prétend l’être cache probablement quelque chose. Ce n’est pas ce que je fais. C’est pourquoi je m’aventure dans une dimension plus vulnérable de la musique en ce moment. J’écris sur des choses qui me bouleversent, qui m’inquiètent ou qui me font perdre pied. Surtout quand on vit à Montréal et qu’il fait froid. Je ne suis pas faite pour le froid ! Et c’est un endroit où j’ai l’impression que beaucoup de gens n’ont pas l’esprit ouvert… Mais c’est juste basé sur mon expérience personnelle. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de gens qui ont l’esprit ouvert, ne vous méprenez pas, mais il y a certainement des gens qui ne l’ont pas. Et j’ai eu affaire aux deux, vous voyez ce que je veux dire? Il s’agit plutôt de savoir comment ces sentiments négatifs, qui ont été projetés sur moi, m’ont fait me sentir.

PAN M 360 : Tes vidéos ont généré un bon nombre de vues dans le passé? As-tu l’intention de faire un nouveau clip pour une chanson de l’EP ou une autre sur laquelle tu travailles actuellement?

Shailah L. Morris : Oui, j’ai l’intention de faire des choses pour l’EP. Je voulais en faire une pour Just like that, Heavy et Rent Free aussi. Mais c’est assurément en cours, nous sommes en train d’en faire une pour Heavy en ce moment. Et Just like that sort bientôt. J’ai une vision pour celle-ci qui ne peut pas vraiment être réalisée pendant la saison. Et pour toutes les nouvelles choses sur lesquelles je travaille, j’aime vraiment prendre mon temps, m’assurer que j’ai tout le contenu vidéo avant de sortir quoi que ce soit, afin que le déploiement soit total.

PAN M 360 : J’ai toujours pensé qu’il était difficile d’écouter un album de hip-hop moderne en entier parce qu’aujourd’hui, avec le streaming, on a l’impression que tout réside dans les simples. Mais Real Talk Radio est très cohérent d’un bout à l’autre. Comment y es-tu parvenue?

Shailah L. Morris : Tout d’abord, toutes les chansons de cet EP et de l’album [SLM : The Complete Flex Season] ont été composées avec l’intention de créer un EP ou un album. C’est la première chose que j’essaie de faire. Je me dis « OK, quel est le but de ce projet, puis est-ce que ça correspond à ce que je fais »? Je travaille tout le temps ou presque avec le même producteur, et je trouve des rythmes qui correspondent à l’ambiance. Pour Real Talk Radio, je savais que je voulais donner aux gens l’envie de diffuser cette musique par la fenêtre de leur voiture, sur l’autoroute, ou lors d’une fête. Mais on peut aussi l’écouter seul, tard dans la nuit, avec un casque d’écoute, pour se donner un regain d’énergie. Je pense aussi que toutes les chansons de l’EP se suivent bien.

PAN M 360 : Ce qui veut dire qu’elles ont été écrites l’une après l’autre?

Shailah L. Morris : Les deux premières ont été réalisées par Keita [Saint]. Il m’a envoyé quelques rythmes un jour où je travaillais encore sur l’album. J’y suis retournée et je les ai réécoutés longtemps après la sortie de l’album; je suis prête à retourner en studio pour faire de nouvelles choses. Et ces deux rythmes ont vraiment résonné en moi, parmi les six qu’il m’a envoyés. Pour Big Bag, La Reina m’a appelé à minuit et m’a demandé ce que je faisais, puis nous l’avons fait. On ne se connaissait pas vraiment, mais j’aime bien m’associer à quelqu’un de nouveau et voir ce qui se passe. Donc oui, cette séance est devenue le début de Big Bag.

PAN M 360 : Et comment fais-tu pour transposer ces chansons sur scène?

Shailah L. Morris : Pour le projet de M pour Montréal, on m’a suggéré d’utiliser des instruments en direct et une ampoule s’est allumée dans ma tête. Les gars avec qui je travaille actuellement sur mes nouvelles chansons sont des instrumentistes et ils étaient prêts à m’aider, à travailler avec moi et à faire ce spectacle. Nous avions eu quelques répétitions auparavant et ils avaient juste écouté les rythmes et créé une sorte de composition à partir de ça. Je n’avais rien à voir avec la composition du tout. Ils ont juste été capables de jouer à l’oreille et de faire en sorte que ça sonne bien. J’adore le son des instruments live et mes nouveaux morceaux vont certainement les inclure. Ils sont encore au stade de la maquette et du mixage. Et je ne suis pas pressée de sortir quoi que ce soit bientôt, parce que j’ai l’impression d’avoir déjà sorti pas mal de choses ces deux dernières années. Je veux vraiment affiner ce son parce qu’il ne ressemble à rien de ce que l’on a entendu de moi jusqu’à présent. Ce sera un nouveau SLM. 

SLM se produit virtuellement ce soir pour les délégués internationaux de M pour Montréal.

Que ce soit par le biais de la littérature, de la musique ou de l’image, Mauvay est un conteur d’histoires universelles ayant pour objet l’amour. Habituellement accompagné de ses musiciens, il sera, pour sa première montréalaise dans le cadre de M pour Montréal, seul sur scène. Le créateur propose une expérience cinématique, mêlant musique, lumière et image. En plus des morceaux qui l’ont fait connaître, il interprétera des exclusivités live et une sélection de pièces issues de son prochain album à sortir l’an prochain.

PAN M 360 : Vous êtes né au Ghana et vous avez grandi entre le Royaume-Uni et le Canada; comment ces endroits vous ont-ils façonné en tant que personne et artiste, et comment ont-ils façonné votre musique?

Mauvey : C’est une très bonne question, je veux dire d’abord que cela a vraiment fondé mes goûts musicaux parce que j’ai été exposé à l’afrobeat, au R&B des années 90, à la soul music… le fait de pouvoir expérimenter différents types de musique est vraiment précieux. La partie la plus difficile a été d’essayer de trouver ma place, parce qu’à part le Ghana, partout où je suis allée, j’étais si différente. En Angleterre, j’étais la seule personne noire, au Canada, je me sentais différente parce que j’étais anglaise et que j’étais noire en plus. Le voyage pour essayer de s’intégrer est la raison pour laquelle ma musique se démarque maintenant, à un certain moment j’étais fatigué d’essayer de m’intégrer et j’ai juste été pour être moi.

PAN M 360 : Avant d’écrire de la musique, vous écriviez des romans et des nouvelles, comment votre processus créatif a-t-il évolué de l’écriture littéraire à la musique?

Mauvay : Pour moi, ce sont toutes des histoires, que ce soit un roman, un long métrage ou une chanson. La différence est qu’une histoire dure trois minutes, un roman est plus long, mais j’aborde l’histoire de la même manière. Quand vous devez arriver au sommet et descendre jusqu’à la fin, quelle est la distance? J’ai commencé à écrire des poèmes, puis des nouvelles, puis des essais, des romans… La transition vers l’écriture de chansons a donc été facile, car j’ai l’accompagnement d’une mélodie qui facilite le récit d’une histoire. Lorsque vous avez une mélodie qui est convaincante, il est plus facile d’écrire les mots.

PAN M 360 : Les clips musicaux sont aussi un autre moyen de raconter des histoires, êtes-vous impliqué d’une manière ou d’une autre dans la création de vos vidéos musicales?

Mauvay : J’ai réalisé les courts métrages qui sortiront vendredi, j’ai écrit l’histoire, codirigé le film avec une société appelée Amazing Factory basée à Vancouver. C’est à peu près la même chose, être capable de raconter une histoire visuelle est vraiment amusant et la chose la plus excitante pour moi en ce moment.

PAN M 360 : Sur YouTube, j’ai vu que vous aviez lancé 9 days of flower, une initiative pour vous connecter aux membres de votre public, pouvez-vous m’en dire plus?

Mauvay : Je voulais juste dire merci et célébrer les gens qui m’ont célébré. Les gens qui m’ont aidé, le premier simple qui est sorti était 9 donc c’est neuf jours de fleur. Je suis allé chez les gens, je leur ai dit merci et je leur ai donné des fleurs. Mon but en faisant ça est de distribuer de l’amour. L’un des moyens les plus faciles est de distribuer des fleurs, vous obtenez un sourire, vous obtenez du bonheur.

https://www.youtube.com/watch?v=lFYJ-K6cm1E

PAN M 360 : Pouvez-vous m’en dire plus sur The Florist Film Series que vous avez créée, les 9 jours des fleurs vous ont-ils inspiré?

En fait, j’ai écrit la série de films sur les fleuristes il y a quelques années. Le personnage que j’ai créé il y a des années a été l’inspiration pour aller livrer des fleurs. L’inspiration m’est venue du fait que si, dans une autre vie, nous étions payés de la même façon pour chaque travail et que je pouvais choisir ce que je voulais faire, je serais probablement livreur, c’est un moyen très facile de rendre les gens heureux. C’était ma pensée initiale et j’ai écrit l’histoire du Fleuriste et je l’ai transformée en série de films.

PAN M 360 : Le personnage que vous avez créé, The Florist, semble inspiré des films muets, de la comédie en particulier, je sens un peu la vibe de Buster Keaton… un mélange de tristesse, de drôlerie et d’élévation.

Mauvey : J’aime et je suis très inspiré par les films muets. C’est quelque chose qui n’a peut-être rien à voir avec le Florist, mais il y a un film muet qui s’appelle The Snowman et qui passe tous les ans à Noël, c’est comme un dessin animé, mais l’idée d’essayer de transmettre des émotions sans mots m’inspire vraiment, c’est en fait plus émotionnel. Bien sûr, vous écoutez la musique, mais si vous regardez vraiment les images, les histoires sont assez déchirantes, elles tentent d’expliquer les différentes voies de l’amour et c’est assez émouvant. Je m’inspire beaucoup de ma vie en général, mais il y a quelques références au monde de Neverland dans les films. En dehors de cela, tous les personnages sont moi à différents égards et c’est pourquoi je les joue, ils reflètent ma vie réelle.


PAN M 360 : Quand on regarde les pochettes de vos EP, on peut facilement voir que la couleur mauve s’est développée sur vous, passant du détail à l’ensemble, cela reflète-t-il une confiance croissante dans votre musique ou dans votre personnalité en tant qu’artiste?

Mauvey : La couleur mauve, évidemment c’est mon nom Mauvey. J’aime toutes les nuances de violet et quand j’ai trouvé cette nuance de mauve, c’était la plus difficile à définir pour moi. C’est un peu violet, un peu bleu, un peu argenté, un peu rose, un peu gris et quand vous regardez ma musique, c’est un peu pop, cinématographique, hip-hop… c’est un peu pour ça que je me suis connecté à cette couleur. J’ai pris un engagement, chaque fois que je me produis, tout est mauve, je veux que les gens voient cette couleur dans un magasin, dans la nature et qu’ils pensent à moi.

PAN M 360 : Que pouvez-vous nous dire sur la scène musicale de Vancouver?

Il y a une quantité incroyable de talents ici. C’est un endroit phénoménal pour la création avec les montagnes, l’eau, la forêt. La scène est très compétitive, mais en même temps je peux dire que j’ai trouvé certains de mes pairs et nous travaillons pour nous soutenir mutuellement.

PAN M 360 : Et vos musiciens, sont-ils d’ici?

Mauvay : Si je suis en Europe, je tourne avec le même groupe et quand je suis ici, je joue avec le même groupe. Quand je viens à Montréal ou même à Toronto, je joue tout seul. Avec l’aide de mon producteur, nous avons créé un spectacle cinématographique, il n’y a que moi qui joue. C’est un peu plus effrayant d’être seul sur scène, mais j’ai vraiment envie d’explorer cette possibilité. C’est un type d’énergie différent lorsque vous êtes seul. J’ai inclus des chansons inédites, des avant-goûts de mon album qui sortira l’année prochaine, des chansons qui ne sont jouées que sur scène et qui ne seront peut-être jamais enregistrées. C’est l’occasion de montrer les différents genres que j’explore.

Mauvey sera à M pour Montréal le vendredi 19 novembre, de 20 h à 23 h, avec Jaywood et Naya Ali, à la SAT.

Photo : Bree Ross Laryea



La musique et l’amour forment une combinaison classique. C’est ce mariage que le multi-instrumentiste Alex Nicol explore dans son premier album, All for Nada, sorti en mars 2020. Même s’il s’agit d’un album solo, le chanteur serait le premier à vous dire qu’il s’agit bien d’un projet à deux. Sa compagne, Nada Temerinsky, est l’une des principales voix créatives de cet opus. Ensemble, ils ont façonné ce qu’ils souhaitent une expérience réaliste, chaleureuse et calme, qui illustre leur amour.

Alex Nicol a encore beaucoup à dire. Pendant la pandémie, il a travaillé sur un nouveau projet sans nom. Ce nouvel album sera révélé lors du festival M pour Montréal, le 18 novembre au Centre Phi. Aussi calme dans une conversation que dans ses chansons, il discute de ce nouveau chapitre avec PAN M 360.

PAN M 360 : Comment êtes-vous devenu musicien ?

ALEX NICOL : En bref, j’ai toujours fait de la musique depuis que je suis tout jeune. On peut dire que j’ai toujours eu cet intérêt. Je me souviens avoir joué mes premiers petits morceaux avec ma sœur à l’âge de 8 ans. À cet âge, j’avais l’habitude de me pavaner en chantant des chansons enfantines aux gens. À 16 ou 17 ans, j’ai commencé à écrire mes premières chansons. Je crois que je n’ai jamais arrêté depuis. Tout au long de ce processus, ma musique a pris plusieurs formes ; j’ai essayé quelques genres. Une fois que j’ai trouvé mon propre son, c’est là que j’ai commencé à suivre ma propre voie en tant qu’artiste solo. Mon premier album est essentiellement une exploration de ce que ce son pourrait être! Je ne pense pas que beaucoup de choses aient changé pour que je me voie différemment en tant qu’auteur-compositeur. J’ai juste toujours ressenti un besoin de musique. J’ai seulement découvert comment m’assurer que toutes les petites pièces musicales s’assemblent. 

C’est un long processus. J’ai passé tellement de temps à commencer des chansons et à ne pas les terminer que je dois avoir des centaines de produits inachevés qui traînent. Tout cela pour dire que l’écriture de chansons fait partie de ma vie depuis longtemps. 

PAN M 360 : Vous avez donc toujours su que vous alliez jouer de la musique pour gagner votre vie ?

ALEX NICOL : Oui, c’est ça ! Et c’est surtout ces dernières années que je me suis rapproché du style que je recherche. J’arrive maintenant à bien articuler mon identité artistique ! En fin de compte, j’ai toujours voulu chanter et jouer.

PAN M 360 : Et comment votre premier album, All for Nada, a-t-il vu le jour? 

ALEX NICOL : J’ai toujours eu l’intention de faire un album studio un jour. Mais je dois dire que ma première version… n’a pas vraiment fonctionné. À ce moment-là, je n’étais pas sûr de la façon de procéder. J’ai décidé de prendre ces chansons imparfaites chez moi. Nada Temerinsky, ma femme, les a entendues et a commencé à m’aider à recoller les morceaux. Ce qui avait commencé comme un projet solo est devenu une véritable expérience de collaboration. C’est pourquoi le projet s’appelle All for Nada. C’est elle qui m’a encouragé à le faire en premier lieu. Sans elle, il n’y avait pas d’album solo pour moi. En un sens, elle est le but de toute cette collection de chansons. Je pense que l’album s’est avéré très bon !

PAN M 360 : Passons en revue les choix musicaux. Comment avez-vous réussi à obtenir ce son calme et introspectif ?

ALEX NICOL : Eh bien, pendant que je modifiais les chansons, nous avons trouvé un système qui semblait fonctionner. Quand j’essayais quelque chose de nouveau, si Nada aimait ça, nous gardions ce changement. C’est ainsi que nous avons obtenu cette sorte de son intime et chaleureux. La façon dont nous avons joué avec les sons, que ce soient les cordes que nous avons ajoutées, la modulation de la voix ou les effets sur la guitare, tout cela est le fruit de cette collaboration et de cette discussion entre nous. Par exemple, le piano dans And I Wonder est un élément que nous avons ajouté à la dernière minute. Si j’étais seul à décider, je ne sais pas si j’aurais eu suffisamment confiance en moi pour faire ce genre de changements audacieux. 

PAN M 360 : D’après vous, qui vous a le plus inspiré pour cet album ?

ALEX NICOL : Je dois dire que l’exposition Leonard Cohen à Montréal en 2018. Quand je suis allé la voir, j’étais juste submergé par l’art, la musique et l’aura d’un tel auteur. En dehors de Cohen, je ne dirais pas qu’il y a de grandes inspirations. Je n’aime pas faire des références musicales. Je préfère me concentrer sur ma propre vision. Je ne veux pas refaire les idées de quelqu’un d’autre. J’estime que je devrais être jugé sur la façon dont j’ai mis de l’avant ma propre vision. 

PAN M 360 : S’agissait-il uniquement d’un projet de couple ou est-ce que d’autres musiciens ont travaillé avec vous ?

ALEX NICOL : Eh bien, nous avions d’autres musiciens. Nous avions un batteur, mais principalement, nous avons travaillé avec mon frère. Il a participé à l’écriture de certaines chansons et a été très impliqué dans l’enregistrement en jouant de la basse. Je dois aussi mentionner ma sœur qui a chanté quelques lignes sur la chanson When you’re blue. 

PAN M 360 : Alors cet album doit-il être considéré comme une activité familiale ?

ALEX NICOL : Eh bien, je pense que c’est plutôt que j’ai la chance de travailler avec des personnes qui m’aiment. Je ne considère pas cette aide comme acquise. Je voulais une ambiance intime. Pour cela, il fallait travailler avec les personnes les plus proches de vous qui vous connaissent le mieux. Je dois pouvoir confier ma vision à mes musiciens sans qu’ils la prennent en charge. Le fait de travailler avec ma famille m’a permis de me sentir à l’aise à ce sujet. C’est drôle, même mon père et ma sœur sont venus à Montréal pour écouter le mixage. Ils ont aidé en étant tout simplement là. L’esprit de famille est présent tout au long de ce projet. 

PAN M 360 : C’est un terme qui est souvent utilisé, mais peut-on dire qu’All for Nada est un véritable travail d’amour ?

ALEX NICOL : Absolument ! Je pense que c’est ce qui distingue tellement cet album. C’est une collaboration honnête entre partenaires. Je n’ai pas seulement aimé la musique, j’aime Nada en tant que personne. C’est cet amour pur qui a produit la musique. Nous avons partagé nos doutes, nos craintes, nos attentes tout au long de cette épreuve. Cette coopération nous a beaucoup rapprochés ! 

PAN M 360 : Pour vous, comment est-ce d’aborder ces thèmes de l’amour et des relations dans votre art ?

ALEX NICOL : J’aborde tout avec autant d’honnêteté et de méticulosité que possible. Peu importe qu’il s’agisse de relations ou d’art. Relier ces relations à mon art rend les choses plus faciles. Il y a quelque chose de beau à avoir un lien aussi profond avec quelqu’un. Une fois que vous avez établi ce lien, et c’est la partie la plus difficile, rien ne peut aller mal. Le fait d’avoir cette personne sur laquelle on peut compter élimine une grande partie du stress. Dans la musique, la quantité de travail émotionnel que le partenaire romantique d’un artiste doit assumer n’est pas appréciée à sa juste valeur. Il y a une mythologie autour des créateurs d’art qui vivent en marge de la société, ne pouvant jamais vraiment prendre part à une relation saine, de peur que cela ne ruine leur art. Ce que j’essaie de dire, c’est que ce n’est pas toujours le cas et que c’est formidable de pouvoir le dire. L’art peut être assez difficile, il peut être déstabilisant et étouffant de s’y consacrer. Le fait d’avoir ma famille autour de moi pour m’aider a vraiment rendu ce processus plaisant. Sans eux, cet album solo serait tout simplement égoïste. 

PAN M 360 : Qu’est-ce qui vous excite le plus dans votre prochaine participation à M pour Montréal

ALEX NICOL : je vais jouer de nouveaux morceaux qui constitueront un nouvel album. 

PAN M 360 : Pouvez-vous nous en glisser quelques mots?

ALEX NICOL : Oui, je peux dire qu’il n’est pas encore terminé! Il sera produit par Emmanuel Ethier qui a travaillé avec Pierre Lapointe, Jimmy Hunt et bien d’autres. Il se trouve que le moment est venu de montrer ces nouvelles chansons au monde. La pandémie de COVID-19 a tout chamboulé. Pendant ce temps, j’ai travaillé sur un nouvel album parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. S’il y a une chose à savoir sur l’industrie musicale, c’est que si vous devez attendre une année entière pour faire la promotion de quelque chose, mieux vaut faire quelque chose de nouveau. 

Comparé à All for Nada, il y aura une énergie similaire, mais avec une quantité importante d’autres thèmes. Ce nouvel opus met en vedette le guitariste Simon Trottier (Last Ex, Ferris Wheel), un homme qui apporte sa propre énergie au son. J’ai l’impression que son style complète assez bien ma voix. Il joue d’une manière particulièrement émouvante. Ce qui sera nécessaire, car nous allons essayer d’amplifier les émotions de ma voix. En gros, de donner plus de puissance aux thèmes de la frustration et du bonheur.  

Le projet n’est pas encore terminé, donc nous ne voulons pas encore lui donner un nom. Pour l’instant, nous en sommes encore au stade des maquettes. Nous espérons le sortir en 2022. Je pense que ce sera mon prochain chapitre. Comme toujours, Nada est impliquée, mais en tant que manager cette fois. Ce sera donc un changement de dynamique intéressant.

Alex Nicol se produit au Centre Phi,

Pure Carrière est un binôme singulier formé de Laurence Gauthier-Brown et de Jean-Michel Letendre-Veilleux. Ces intrépides et vaillants créateurs de Québec mènent de front différents projets – notamment Beat Sexü pour J.-M. et Victime pour Laurence –, comme nombre de leurs collègues musiciens en cette ère précaire. La musique de Pure Carrière échappe aux clichés du rock indé expérimental (cette affirmation en est un, de cliché, ce qui la rend ironique mais pas moins vraie) en ce sens qu’elle est bien réfléchie, riche et édifiante : on est loin, fort loin d’une patente à gosse où des adulescents divaguent en bizounant sur de vieux synthés. L’album Eterna 83, lancé plus tôt cette année, le démontre éloquemment, à coups de violoncelle, de clarinette, de chœurs grecs et ainsi de suite. Pan M 360 a posé quelques questions à Laurence et Jean-Michel, qui y ont répondu généreusement.

Pan M 360 : Tout d’abord, merci de vous prêter à cette entrevue et félicitations pour votre fort goûteux album Eterna 83. Vous menez plusieurs projets de front; croyez-vous que Pure Carrière prendra davantage de place dans vos horaires respectifs?

Jean-Michel : J’ai vraiment envie de sauter dans le vide et de donner plus de temps au projet, c’est un projet qui me rend vraiment heureux et fier, en même temps ça m’a pris beaucoup d’années pour donner une chance à cette partie de moi qui est investie dans ce projet.

Laurence : En fait, depuis la pandémie, tous mes projets sont au même stade de priorité. Ce qui fait que rien n’est à 100 % non plus. En ce moment, je ne refuse rien de ce qui se présente à Pure Carrière. Mais la musique étant ce qu’elle est, c’est plutôt difficile de se concentrer sur un seul projet.

Pan M 360 : Il y a des trucs épeurants dans certaines de vos chansons. Les chœurs dans Bum originel (Vox Eterna), par exemple, ça m’évoque – entre autres – la musique du générique d’ouverture de « The Shining » (qui, on s’en souviendra, consiste de la portion Songe d’une nuit du sabbat de la Symphonie fantastique de Berlioz, passée dans les synthés de Wendy Carlos. Vous aimez écouter des trucs qui font peur, volontairement ou pas, comme Throbbing Gristle ou des chants grégoriens?

Pure Carrière : On ne considère pas que c’est des trucs qui font peur.  Selon nous, c’est plus de la musique avec laquelle on n’est pas souvent en contact et c’est ça qui fait peur. Une fois qu’on s’accoutume à ces différents styles, on y découvre des richesses dont la musique pop gagne à s’enrichir. Parlant de vieille musique, quand on écoute Allegez Moy de Josquin Desprès, c’est dur d’imaginer en écoutant la musique grave que la toune parle d’un dude qui veut se faire crosser, pourtant dans les années 1500, le monde ne reliait pas les modes majeurs à de la musique heureuse, puis le mode mineur à de la musique triste, et ils trouvaient la toune très drôle. C’est quelque chose que le public a acquis avec le temps, mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas vivre des trucs heureux en écoutant du Penderecki, par exemple. Plus on arrive à mélanger des références qui nous font buzzer, plus on trippe, et ce, indépendamment de l’émotion qui est généralement ressentie par le public en lien avec ces styles musicaux. Mais clairement, Berlioz, Wendy Carlos, Throbbing et les chants grégoriens sont des trucs qu’on aime.

Pan M 360 : Azraël, c’est la première pièce d’Eterna 83, mais c’est également un ange pas gentil du tout dans tout un tas de traditions religieuses (et c’est aussi le très méchant chat de Gargamel dans les Schtroumpfs). De fait, dans la chanson, le narrateur incite le héros ou l’héroïne à revirer la Mort (Azraël) de bord. L’auditeur peut saisir un message très grave, dans cette toune aux abords désinvoltes : on ne badine pas avec la vie.

Pure Carrière : Ça nous arrive à tous d’être morts de l’intérieur parce qu’on abandonne la bataille en dedans de nous, parce que ça fait un bout qu’on ne s’est pas garroché par la fenêtre (la fenêtre artistique), sans prendre le temps de voir où ça allait nous mener. La pièce se veut plus un encouragement à rester dans l’inconnu et l’inconfort, afin de proposer un dialogue pertinent avec les autres.

Pan M 360 : Vos chansons comportent généralement plusieurs couches de stock. Kyrié Gros Parté, c’est la tradition catholique sur des rythmes tropicaux avec un solo de guitare dément. D’où vous vient ce désir de complexité?

Pure carrière : Il n’y avait pas vraiment un désir de faire de quoi de complexe, mais plutôt de créer des alliages homogènes entre les influences qui nous ont formés, indépendamment des barrières entre les styles. Il y avait aussi un besoin de s’assumer dans le contexte de la musique Québ et d’y apporter quelque chose qu’on considérait comme pertinent, sans égards au succès que ça allait avoir. Souvent, quand on sentait qu’on aurait trippé à écouter ça quand on était ados, on se disait qu’on était sur la bonne voie. On avait besoin de sentir que la musique nous validait, avant de se demander si on pognerait une tournée ROSEQ avec ça (rires). On a davantage pensé à ce que chaque pièce avait besoin, avec le temps les différentes couches d’idées ont créé l’album. Parlant aussi de la symphonie fantastique de Berlioz, dans le cinquième mouvement, on peut entendre la mélodie du Dies Iræ. Ce n’est pas lui qui a composé ça, ça date du moyen-âge. C’est pas loin de 300 ou 400 ans de différence, Berlioz et le moyen-âge. On est fasciné par le fait que certaines mélodies et certains thèmes aient traversé les âges par le savoir humain, et on aimait l’idée de contribuer à ça en apprêtant le Kyrie et le Libera me à notre sauce.

Pan M 360 : Votre esthétique est fascinante, vous passez du psych-folk de chambre (Azraël) au grunge sériel (Ménage Magique) au punk crotté (Né fucké) au chant sacré (Kyrié Gros Parté) au prog mélodique (Fièvre) au lo-fi 2.0 (Bolero) à l’ambient industriel (Splice 22283), notamment. D’où vient ce désir de ratisser large?

Pure Carrière : On suivait plus des images, des sentiments, des envies soudaines que des styles. Quand ça nous parlait, on suivait la vibe et c’est tout. On se disait que ce serait un album qui passe ou qui casse, mais qui ne laisse clairement pas indifférent. Il y a quelque chose de vraiment enfantin dans notre façon de faire. L’autre fois ma blonde travaillait avec un enfant. Elle lui demande comment son toutou s’appelle. Il répond « Planète Autobus Rouge »! Pour lui, ce n’est pas compliqué c’est du genre « J’aime mon toutou, j’aime les planètes, j’aime les autobus, j’aime la couleur rouge, pourquoi je crisserais pas tout ça ensemble »? J’étais genre « Shit, c’est exactement ça qu’il faut faire! Mettre les trucs qui nous font tripper ensemble sans réfléchir et voir si ça nous parle ou pas ». On pense que ça a marché comme technique, pour cet album.

Pan M 360 : J’ai manqué votre prestation au Coup de cœur francophone, je compte me reprendre à M pour Montréal. Serez-vous en configuration duo ou y aura-t-il une tonne de musiciens sur scène avec vous? Qui va jouer de la clarinette basse?

Pure Carrière : On est 5 sur scène, quand l’horaire le permet et les cachets on essaie d’avoir Alex Dodier pour la clarinette basse. On avait insisté pour qu’il souffle dans le registre du chalumeau de l’instrument, parce que c’est vraiment beau comme timbre. Mais sinon, c’est Odile Marmet Rochefort qui assure le solo. On aime beaucoup travailler sa voix comme un instrument de musique au même titre qu’un synthé, un cuivre ou d’autres instruments monodiques. L’autre fois, elle avait oublié ses percussions alors elle les a chantés et on trippait. On aime imaginer que le projet est plus un orchestre de chambre qu’un band. En plus, on est en phase quand nos grands-parents nous disent « Pis comment va ton orchestre »?

Pan M 360 : Merci Pure Carrière, poursuivez votre œuvre fascinante!

Pure Carrière : Merci d’avoir pris le temps de poser des questions pertinentes 🙂 C’est apprécié (no joke).


Illustration : Kaël Mercader


Pure Carrière sera à M pour Montréal le vendredi 19 novembre avec Choses Sauvages, Bleu Nuit et Yoo Doo Right au Ministère, de 14 h 30 à 16 h.

Comme une nouvelle planète révélée aux confins du système solaire, le trio tokyoïte KUUNATIC est un ajout relativement récent et éminemment digne d’intérêt à la constellation du psycho-rock japonais, ainsi qu’à la passionnante vague panasiatique de musique alternative imprégnée de folklore, de croyances et de rituels. Fondé il y a cinq ans, le trio tribal-psychique composé de la claviériste Fumie Kikuchi, de la batteuse Yuko Araki et de la bassiste Shoko Yoshida (toutes les trois chantent) a donné naissance à un univers sonore étrange mais attrayant, conçu à partir d’éléments d’anciennes traditions du monde entier, de musique plus exploratoire des dernières décennies et de leur propre imagination débridée. Leur dernière parution est l’album Gate of Klüna, produit par Tim DeWit de Gang Gang Dance. Écouter cet album ouvre une porte vers un monde en soi, à la fois familier et mystérieux. PAN M 360 a contacté ces émissaires de la planète Kuurandia pour obtenir des renseignements et des révélations, qu’elles nous ont fournis collectivement.

PAN M 360 : Gate of Klüna raconte une histoire précise au cours de l’enregistrement, un arc de l’histoire de la planète imaginaire Kuurandia. Pouvez-vous résumer brièvement ce cycle d’histoire?

KUUNATIC : Le titre de notre premier microalbum, KUURANDIA, est le nom d’une planète imaginaire sur laquelle nous vivons. Comme le prologue d’une histoire, la dernière chanson du microalbum, Battle of Goddesses, parlait de l’Armageddon des divinités. Par conséquent, une nouvelle planète est née, Kuurandia. Nous avons donc étendu le concept à notre nouvel album Gate of Klüna, qui s’inspire de mythes anciens. L’histoire se déroule comme suit : les cloches sacrées sonnent à l’aube d’une nouvelle ère. Notre nouvelle impératrice se lève, avec en tête des refrains magiques. Alors que la planète prospère, les Kuurandiens organisent un bal sous la pleine lune et célèbrent les récoltes. Cette période de paix semble durer éternellement, jusqu’à ce qu’un gigantesque volcan émerge au milieu des montagnes de la lune. Les KUUNATIC chantent des mantras énigmatiques comme des prières, pour empêcher son éruption. Cependant, des envahisseurs non identifiés apparaissent de sa lave et la guerre commence. Les KUUNATIC se battent et lancent des sorts magiques. Finalement, ils gagnent la bataille. Puis trois pythonisses entonnent un chant de triomphe mystique, conduisant leur peuple vers une forêt profonde et onirique.

PAN M 360 : Vous n’êtes pas les seules artistes à présenter à votre public votre vision d’une utopie, d’une terre ou même d’un monde imaginaire (comme Kuurandia). Un tel endroit n’est pas nécessairement un paradis, mais on peut gagner à explorer ces idées, tant pour l’artiste que pour le public. Pour les membres de KUUNATIC, quel est l’intérêt de faire cela?

KUUNATIC : Pour nous, la musique est une expérience surréaliste. Vous avez votre propre réalité, mais vous pouvez vous évader dans un monde différent lorsque vous créez ou écoutez de la musique. Vous savez que c’est un fantasme, mais nous aimons penser que notre musique est quelque chose qui coexiste avec votre réalité, un univers parallèle que vous pouvez expérimenter. C’est à la fois très onirique et très excitant. Lorsque les auditeurs nous font parvenir des commentaires, nous pouvons nous remémorer cette expérience surréaliste.

PAN M 360 : Il y a des éléments typiquement japonais dans la musique de KUUNATIC. J’entends le minyo, la musique traditionnelle des festivals, dans Dewbow et Full Moon Spree, par exemple. Mais j’entends aussi des éléments empruntés à d’autres traditions folkloriques et spirituelles du monde entier. Pouvez-vous nous donner quelques indications à ce sujet?

KUUNATIC : Kuurandia est ancienne mais aussi future. Il n’y a pas de frontières géographiques sur cette planète. Nous essayons probablement d’imaginer une utopie en fusionnant musicalement des cultures dispersées dans le monde entier. Cela nous fait toujours réaliser que des cultures sans aucun rapport peuvent avoir des coutumes très similaires, et que le monde est en fait connecté. Jouer de la musique de manière primitive est aussi notre principale façon d’incarner des sentiments mystiques que tous les êtres humains peuvent avoir en commun.

PAN M 360 : De même, vous utilisez plusieurs langues dans vos paroles, vos noms et vos titres. Parfois, les langues sont même mélangées. Japonais, anglais, finnois, je pense qu’il y a même un peu d’hawaïen dans les paroles de Lava Naksh. Quel est, selon vous, le but de la langue dans l’art que vous créez?

KUUNATIC : Chaque chanson que nous composons a une histoire et nous aimons adopter les langues en fonction de la narration. L’utilisation et le mélange de différentes langues ont simplement du sens pour nous pour colorer et façonner le récit. Certaines paroles que vous pourriez penser être japonaises sont en fait dans notre propre langue appelée Kuurandish, qui est basée sur la phonologie japonaise. C’est aussi une expérience très fascinante pour nous de découvrir comment les gens vont percevoir nos idées, en écoutant notre musique et les langues.

PAN M 360 : Il y a d’autres musiciens asiatiques qui mélangent le psych-rock avec des éléments traditionnels et folkloriques, en ce moment. On peut citer Mong Tong, de Taiwan, ou Haepaary et TENGGER de Corée du Sud. Ressentez-vous une affinité ou une parenté particulière avec ces groupes ? Il semble parfois que cette musique soit plus appréciée par le public étranger que dans votre pays.

KUUNATIC : Notre concept principal est fantaisiste, donc ça peut différer légèrement de leurs styles, mais nous sommes de grands fans de musique tribale et traditionnelle. Nous aimons beaucoup leur musique aussi. La musique de cultures différentes semble souvent très exotique et plus excitante pour les autres, c’est ce que nous ressentons. Mais cela nous fait aussi aimer davantage nos propres racines.

Photo : Shawn Chao

Ghost Woman, groupe de garage psychédélique albertain, est le pseudo du multi-instrumentiste Evan Uschenko, qui a gagné sa vie de musicien en jouant, entre autres, au sein du groupe de Michael Rault. Il a eu l’occasion de tourner avec King Gizzard & The Lizard Wizard. Mais en 2016, Evan Uschenko a décidé d’écrire et d’enregistrer sa propre musique. Résultat : Ghost Woman, un mélange de psych-vintage des années 60 qui évoque des groupes comme The Pretty Things, et de son plus moderne comme White Fence. Ghost Woman a rejoint l’étiquette britannique Full Time Hobby et prépare son premier album complet. 

Avant son double passage à M pour Montréal, ce mercredi et ce vendredi, Evan Uschenko a discuté avec PAN M 360 de ses origines, de ses influences et de l’avenir de Ghost Woman. 

PAN M 360 : Pourquoi as-tu créé Ghost Woman

Evan Uschenko : Eh bien, j’ai surtout été un musicien embauché par d’autres groupes. Tout au long de ma vie, je n’avais jamais vraiment fait quelque chose de mon propre chef. Et puis, un peu par hasard, je me suis trouvé à un moment où une relation s’est terminée et des saloperies ont commencé à se produire. Et je me suis dit que je devrais peut-être commencer à faire mes propres trucs. Alors j’ai écrit un tas de chansons et j’ai fait quelques concerts au hasard. Et beaucoup de gens ont aimé ça. Et j’ai aimé ça.

PAN M 360 : Y a-t-il une histoire derrière ce nom?

Evan Uschenko : C’est une histoire anodine… Nous étions en tournée à Portland, Oregon, et nous sommes allés chez Mississippi Records. C’est une sorte de magasin de disques, qui vend aussi ses propres productions, de vieilles compilations et de vieilles chansons, entre autres. Il y avait une compil de blues intitulée Ghost Woman Blues. Et je crois que c’est une chanson de… Heu, je ne me souviens pas de son nom parce que j’avais un peu la gueule de bois…

PAN M 360 : George Carter?

Evan Uschenko : Oui, je crois. J’ai juste regardé ça et je me suis dit « Cool, ça se lit bien », et j’ai noté ce truc dans mon téléphone portable en me disant que, peut-être, je l’utiliserais un jour. Donc, c’est à peu près ça l’histoire. Au fil des ans, j’ai remarqué que dans toutes les relations dans lesquelles je me suis trouvé, tout le monde finit par partir sans dire grand-chose. Alors peut-être que c’est un thème récurrent dans ma vie, les « femmes fantômes »… Mais je ne sais pas. Tu peux inventer tout ce que tu veux, mais en fait, ça avait l’air chouette.

PAN M 360 : J’ai lu quelque part que tu voulais vivre dans une camionnette, à un moment donné de ta vie. Est-ce que c’est toujours le cas?

Evan Uschenko : J’espère y arriver d’ici deux ans. J’ai cette camionnette que je veux transformer en « maison ». C’est un peu en veilleuse, c’est un projet à long terme. J’ai juste besoin d’un petit atelier pour pouvoir travailler dessus et tout ça. Si vous revenez dans un an, quelque chose aura peut-être été fait. Nous verrons bien.

PAN M 360 : Vous avez sorti quelques simples et un EP, mais avez-vous l’intention de sortir un album complet à un moment donné?

Evan Uschenko : J’ai assez de chansons pour un album complet. L’objectif est de le lancer au printemps de l’année prochaine. Nous avons sorti une chanson récemment. Et peut-être en sortirons-nous quelques autres  d’ici le printemps. Ensuite l’album complet sortira.

PAN M 360 : Et l’EP, Lost Echo’s, était plus fuzzy-garage-rock, mais le nouveau simple Do You est plus psychédélique, à la Brian Jonestown Massacre. 

Evan Uschenko : Quand j’ai fait les chansons de l’EP, j’écoutais beaucoup de choses avec mon groupe et nous étions sur la route avec King Gizzard & the Lizard Wizard. Donc, c’était un peu là où j’avais la tête. Je me disais « Ces gars-là jouent et leurs concerts sont dingues ». Alors OK, peut-être qu’on devrait essayer quelque chose comme ça. J’écoute beaucoup White Fence et d’autres groupes du genre. Ça m’a fait découvrir tout un tas de vieilles compilations de rock garage des années 60, notamment. Au fil des ans, je me suis mis à aimer Brian Jonestown Massacre et les Black Angels, j’ai décidé que cette ambiance serait cool en concert.

PAN M 360 : Super. Alors, à quoi ressemble Ghost Woman sur scène?

Evan Uschenko : Tout le monde y passe un bon moment. Quand je crée ou que j’enregistre une chanson, j’essaie toujours de la projeter sur scène; comment passera-t-elle en live? Parce que j’adore les concerts, c’est plus bruyant, c’est plus rugueux. En fait, je préfère notre son en concert. C’est un peu différent. Nous essayons de reproduire les enregistrements aussi fidèlement que possible, mais la plupart du temps, nous les étoffons et nous nous amusons pas mal. On a trois guitares, une basse et une batterie. C’est vraiment rock’n’roll.

PAN M 360 : Vous devez produire des mélodies d’enfer avec trois guitares?

Evan Uschenko : (rires) Ouais, c’est comme Lynyrd Skynyrd.

Dans le contexte de M pour Montréal, Ghost Woman se produit au Café Cléopâtre mercredi soir, 22 h avec Beach Body et Hippie Hourrah.

Ghost Woman se produit également vendredi soir au Turbo Haüs, à 22 h, avec Mother Hood et Beach Body.

Le terme Seum ne vous est pas familier ? Pas très grave. Employé en France, il descend directement de ‘’sèmm’’ qui,  en langue arabe,  signifie ‘’venin’’. Avoir le seum, c’est donc avoir la rage en soi, une haine qu’on ne peut contenir. 

Pour Safia Nolin, le venin était resté trop longtemps sans antidote, il lui fallait guérir.

C’est exactement ce que fait l’artiste autrice-compositrice-interprète depuis son apparition dans le paysage artistique québécois en 2015. Depuis Limoilou, son premier album.

Nolin semble préférer communiquer ses états d’âme à travers des chansons intimes et émotives,  berçantes par leur tristesse ou leur colère.  

SEUM es le dernier micro-projet rendu disponible le 29 octobre dernier par la Montréalaise.  Après le succès retentissant de Limoilou en 2015, Nolin décidait qu’elle n’avait « plus envie de faire des albums ». 

Selon elle, la charge de quatorze chansons est trop lourde à porter et préfère d’ailleurs créer un petit projet à la fois. Rappelons-nous ses deux excellents EP Reprises Vol.1 et Reprises Vol.2, respectivement sortis en 2016 et en 2019, où l’artiste a repris en mode acoustique de véritables classiques québécois allant des BB à Gerry Boulet.

SEUM reprend donc ce format court, l’artiste y dépeint la dualité qui l’habite et surtout, qui la remplit de fierté. « Je ne veux pas choisir, je veux seulement exister », confie-t-elle d’ailleurs. Les quatre premiers titres sont une sunset version, où les chansons sont exécutées par une formation complète.

La batterie et les guitares donnent un ton assez mordant pour accueillir les paroles de Safia Nolin.  Sur des airs plus rock, presque punk, elle  chante entre autres : « Il y a d’autres histoires/ Plus belles que la mienne/ Au moins mille/ Qui ne pleurent pas quand le vent se lève ».

Les versions sunrise, quant à elles, sont les mêmes chansons que sur les versions sunset, mais chantées en mode acoustique, guitare et micro seulement, reprenant ainsi le ton de son deuxième album intitulé Dans le noir, paru en 2018. Un projet à deux poids, deux mesures, équilibré et balancé. Portée par sa force, Nolin ne semble plus craindre qui que ce soit et ce, à notre plus grande satisfaction musicale. 

PAN M 360 a eu le plaisir et le privilège de rencontrer l’artiste à l’aube du tout début de la tournée de SEUM à Rouyn-Noranda –  le 10 novembre,  mercredi dernier. Nolin sera de passage à Montréal les 16 et 17 décembre prochains, pour deux déclinaisons . La Chapelle Notre-dame-de-Bon-Secours sera parfaite pour les apaisantes sessions sunrise, les Foufounes Électriques réservent  d’électrisantes versions sunset.

PAN M 360 : SEUM, c’est le titre de ton tout nouveau micro-projet. Pour ceux et celles qui ne sont pas trop familiers avec le jargon français, avoir le seum, ça englobe beaucoup d’états d’esprit : avoir le cafard, être en colère, en avoir ras-le-bol. Si tu es l’aise de le partager avec nous, quel est le seum que tu as vécu au cours de la dernière année ? 

SAFIA NOLIN :  Personnellement, je trouve vraiment compliqué de trouver des noms d’album. Celui-là, je le trouvais super naturel. Avant même d’avoir enregistré les chansons de SEUM, j’étais dans cet état d’esprit. Justement, je trouvais que ça représentait bien les dernières années qui avaient été plus difficiles. Mais c’est assez compliqué en fait : j’étais tannée que le monde soit comme : « Oh! Regarde comme elle subit! C’est une victime! », alors que je suis une grande personne. Oui, c’est vraiment que c’est compliqué tout ça, mais je suis capable d’en prendre. Bon, peut-être trop, bref. Mais je trouvais que SEUM faisait un clin d’œil au temps que j’ai passé en France, à mes origines algériennes pis à ce sentiment de colère. Et c’est une émotion qui n’est pas super accueillie quand t’es pas un homme, blanc, cisgenre, hétérosexuel. Je sais que c’est plate et que tout le monde est tanné d’entendre ça, mais en même temps, c’est la seule façon d’en parler. Mais c’est ça, si tu n’es pas ce genre de personne-là, y’a un million de stéréotypes; les gens racisés, la femme hystérique, la femme noire en colère… ce sont tous des stéréotypes pour culpabiliser ces gens de vivre leur colère. Moi, j’ai plutôt envie de m’approprier cet état. 

PAN M 360 : Quand l’on porte attention à la pochette, on peut voir une épitaphe dessinée en bas à droite. On y voit ton portrait flanqué d’un : « BABYE, 1992-2020 ». Que cela signifie-t-il ? 

SAFIA NOLIN : 2020 a tellement été une année étrange pour moi, mais aussi pour tout le monde : y’a eu la pandémie, la vague de dénonciations… Je pense que j’ai reçu l’invitation pour me faire raser la tête avant mais à cause de la COVID, cela a été reporté. Et je me souviens très clairement m’être dit : « Ça va me faire tellement du bien de me raser la tête ». J’étais rendue là ; c’était un gros statement et surtout je ne pouvais pas vraiment reculer. Je ne pouvais dire « non, je laisse tomber, j’ai trop peur ». J’ai maintenant trente ans, je suis tannée de l’image erronée que les gens ont de moi, je suis tannée que les gens me voient comme une victime. Quand je dénonce des choses maintenant, je le fais pour ressentir de l’empowerment, pas de la faiblesse. La manière dont les gens m’ont vue arriver à l’ADISQ en 2016 avec mes cheveux longs et mon chandail de Gerry Boulet, j’étais naïve. Maintenant, je ne le suis plus. Tous les combats que je mène, qu’ils soient associés à mon identité ou pas, je veux les mener frontalement et consciemment. Je veux que les gens comprennent qu’il s’est passé quelque chose en 2020 pour Safia. Je m’inspire beaucoup de Taylor Swift qui dit dans une de ses chansons : « I’m sorry, old Taylor can’t come to the phone right now. Why ? Oh… Because she’s dead ! ». La vieille Safia est morte, elle n’existe plus. 

PAN M 360 : Comment as-tu trouvé la pandémie, créativement parlant ? 

SAFIA NOLIN : Je n’ai rien créé. Pour plusieurs, la pandémie a été un temps prolifique mais moi, ça m’a zéro inspirée. Mais j’en ai profité pour travailler d’autres hobbies, comme le tricot et je suis en train de compléter certains cours en sciences de la religion. 

PAN M 360 : Les chansons de SEUM sont divisées en deux catégories, deux versions : les sunrise versions et les sunset versions. Veux-tu nous en parler un peu plus ? 

SAFIA NOLIN : Je n’avais pas envie de choisir. D’ailleurs, je me suis beaucoup inspirée de Sufjan Stevens, un artiste que j’adore. Il aime beaucoup reprendre une seule et même chanson, mais de différentes façons : rock, folk, électronique, acoustique… Proposer de nouvelles choses, c’est renouveler la musique. Je trouve ça inspirant, car faire et refaire constamment la même chose, ça me fait chier. Je n’aime pas faire des albums, ça me tente de faire… ça !

PAN M 360 : Après la parution du projet, tu as pris le temps de souligner le travail des muscien.ne.s avec qui tu as travaillé dans le cadre de SEUM. Quel était leur apport dans la création du projet ? 

SAFIA NOLIN : C’est sûr que c’est moi qui compose et écrit toutes les chansons mais ça reste que SEUM est une collaboration. J’ai engagé ces gens-là parce que j’aime ce qu’ils apportent et ce sont des ami.e.s : je les aime, je suis proche d’eux, ils savent comment je me sens et ils savent un peu de quoi parlent mes chansons même si je ne leur dis pas. Ils comprennent ce qu’il s’est passé au cours des dernières années. Je suis arrivée au studio avec mes versions sunrise et les versions sunset sont le résultat du travail qu’on a fait avec ces versions pendant cinq jours. Je ne sais pas ce qu’ils ont mis sur ces chansons-là car il faudrait leur demander mais j’ai senti leur implication.  Ils ont tellement mis leur cœur là-dedans!  Et c’est certain qu’ils y ont aussi mis du seum.

PAN M 360 : Deux semaines avant la parution de SEUM, tu as reçu une médaille de l’assemblée nationale pour ta « militance et ta résilience face à la haine que tu reçois en ligne ». T’attendais-tu à recevoir un tel prix ? 

SAFIA NOLIN : Manon et Vincent m’ont contacté avant de me le remettre pour savoir si j’étais à l’aise de le recevoir. Et je comprends car quand je suis visible médiatiquement, c’est toujours pas le meilleur de ma vie. Et c’était très drôle parce que le jour où je l’ai les vus pour la réception de mon prix, j’avais totalement oublié que c’était pour ça! J’étais super surprise et super émue. J’en suis très fière.  

PAN M 360 : Crois-tu que désormais tu es autant militante que tu es musicienne ? 
SAFIA NOLIN : Oui, au sens où ç’a été un long processus pour moi. Mais maintenant, mon travail de militantisme me demande le même effort que mon travail d’artiste. Et même si parfois je n’ai pas vraiment l’impression d’en avoir fait le choix, je me dis : « Mais je n’ai pas le choix si je veux exister ». C’est pour ça aussi que je me suis rasé les cheveux, que je ne porte plus mes lunettes, l’épitaphe : je ne milite plus juste pour mon existence mais aussi pour tous les gens qui ne sentent pas qu’ils ont l’espace pour le faire.

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