Avec Le voyage de M. Lonely dans la lune, la formation rock psychédélique montréalaise Elephant Stone présente un premier effort tout en français. Les 4 chansons que contient le EP font suite à l’album concept Hollow, paru en 2020. Sur ce disque, Rishi Dhir et son groupe abordaient la destruction du monde et la survie potentielle de l’humanité tandis que Le voyage de M. Lonely dans la lunese concentre plutôt sur la survie propre à chaque individu et à ses conséquences sur une communauté.

Fils d’immigrants indiens, le chanteur, bassiste, joueur de sitar et réalisateur Rishi Dhir, à la barre de la formation depuis 13 ans, nous décrit la conception de ce EP et pourquoi il a choisi de l’interpréter dans la langue de Gainsbourg, un geste qui caractérise en quelque sorte son éternelle quête identitaire.

PAN M 360 : Qui est monsieur Lonely et parle-nous de ce voyage sur la lune.

Rhishi Dhir : M. Lonely est pour moi une extension de mon dernier album Hollow, un album conceptuel qui parlait d’un événement catastrophique qui détruit la terre et ensuite l’humanité doit survivre. Mais à la fin, nous détruisons ce que nous créons. Je pense que M. Lonely a été très influencé par la pandémie ; nous sommes tous à la maison, tout le temps, sans voir personne. Ma femme avait du mal à ne pas voir les gens ou à ne pas les côtoyer, alors que moi ça allait. Je pense que les musiciens sont des sortes d’extravertis introvertis. Nous aimons avoir du temps pour nous, pour penser à toutes sortes de choses. Tous les artistes sont comme ça. En fait, je me suis épanoui dans cette situation parce que j’ai pu créer davantage, mais en même temps, cela m’a fait penser à l’histoire de M. Lonely qui ne veut jamais faire partie de la société et qui voit la pandémie comme une moquerie de sa condition et du fait que tout le monde l’imite. Je pensais aussi au film Le voyage dans la lune de Méliès. M. Lonely construit un vaisseau spatial et va sur la lune, puis il regarde la terre et se rend compte au bout d’un moment que les imperfections de l’humanité lui manquent et il revient vivre ses dernières années. Donc, d’une certaine manière, c’était aussi à propos de moi.

PAN M 360 : Pourquoi as-tu décidé de faire cet EP en français ?

Rhishi Dhir : Le groupe a toujours été majoritairement composé de francophones tout au long de son histoire. Le batteur Miles Dupire est dans le groupe depuis 12 ans… Nous avons donc souvent parlé de sortir quelque chose en français. Ce qui s’est passé, c’est que, quand j’ai commencé à écrire ces chansons, je me suis rendu compte que le charabia que je chantais, juste pour accompagner la musique que je jouais, sonnait un peu comme si je chantais en français. Alors j’ai essayé d’ajouter des mots plus anglais mais ça ne collait pas aussi bien que les trucs qui sonnaient comme du français. C’est là que j’ai réalisé que ces chansons devaient être chantées en français. Dans tous les groupes dans lesquels j’ai été, nous avons toujours parlé de faire des chansons en français, en remontant même jusqu’aux High Dials. J’avais un scénario pour cet album mais je suis anglophone et écrire en français n’est pas facile pour moi. J’ai donc demandé à Félix Dyotte de m’aider à écrire les paroles. C’est un auteur-compositeur incroyable et nous sommes de bons amis. Nous avons donc passé du temps ensemble, nous avons bu beaucoup de vin, et je lui ai détaillé le fil narratif de chaque chanson, puis il a écrit les paroles ensuite. Je lui ai expliqué que les parties 1 et 2 sont très émotionnelles, plus dynamiques, et que les deux dernières parties sont beaucoup plus introspectives. Je crois que j’écoutais beaucoup l’album Parachute de The Pretty Things à cette époque. Donc c’est plus pink floydien, très introspectif. Quand je suis allé voir Félix, il m’a d’abord demandé si j’avais déjà des paroles en anglais. Quand je lui ai dit que je n’avais rien écrit et qu’il allait écrire les chansons, cela l’a convaincu. Je ne voulais pas de traduction de l’anglais au français et lui non plus.

PAN M 360 : On associe inévitablement le sitar avec la musique d’Elephant Stone mais là, dans les quatre morceaux du EP, il semble curieusement ne pas y en avoir.

Rhishi Dhir : J’ai enregistré et mixé l’EP dans mon studio, ici, chez moi. Je fais tout ici. J’ai enregistré beaucoup de sitar pour ce disque mais à la fin, alors que je le mixais, j’ai pris la décision de ne pas en mettre. Tu sais, je mène ce groupe depuis 13 ans et le sitar a toujours joué un rôle important. Mais ce que j’ai appris, c’est que pour obtenir cette chose magique que le sitar apporte, il n’est pas toujours nécessaire d’en ajouter. Par exemple, dans la chanson La fusée du chagrin, j’avais ajouté du sitar, mais ça n’apportait pas grand-chose, alors pourquoi en mettre juste pour le plaisir d’en mettre ? C’était une bonne chose de mixer cet album par moi-même, car j’ai vraiment pu décider de ce que je voulais présenter plutôt que de le donner à quelqu’un d’autre.

PAN M 360 : Maintenant que tu as un album en français, penses-tu en faire éventuellement un en hindi ?

Rhishi Dhir : Hum… non. J’y ai pensé, j’ai essayé de chanter quelques paroles en hindi mais, non. Peut-être au début. Quand j’ai commencé Elephant Stone, je voulais du sitar et j’étais très attaché à mon héritage indien. Je voulais vraiment le mettre en valeur, mais en même temps, il fallait que ça me ressemble, alors ça n’avait aucun sens (rires). Mes parents viennent d’Inde, mais je suis né et j’ai grandi à Montréal. J’ai beaucoup plus de liens avec ce monde qu’avec l’autre. C’est une grande partie de ce que je suis, c’est une lutte de tous les jours de ne pas savoir où est ma place. Bien sûr, mes parents sont indiens, je suis allé au temple, mais ils ne m’ont jamais vraiment parlé en hindi. Ils m’ont parlé en anglais en pensant que j’apprendrais mieux cette langue. J’ai grandi à Brossard, j’ai fréquenté une école anglaise, mais l’apprentissage du français dans une école anglaise à l’époque n’était pas très fort. Donc c’est juste grandir, devoir faire face aux attentes de mes parents qui voulaient que je sois médecin ou quelque chose comme ça, puis devenir un adolescent et découvrir le rock’n roll grâce à mon grand frère et essayer de trouver mon identité dans tout ça. Tous les samedis, par exemple, je regardais des films de Bollywood interminables avec mes parents… Donc toute ma vie, à chaque étape, je n’ai jamais vraiment eu l’impression de m’intégrer complètement dans un scénario. Je me sens comme un carré qui essaie de rentrer dans un cercle (rires). Je pense que c’est pour cela que je suis qui je suis; même avec la culture française et anglaise ici, c’est aussi de ne pas savoir où est ma place au Québec ! C’est mon existence au jour le jour, alors faire ce EP, c’est essayer de découvrir cette autre facette de moi-même.

PAN M 360 : Et après cette première expérience française, penses-tu faire d’autres chansons dans cette langue ?

Rhishi Dhir : C’était beaucoup de travail ! Chanter en français est très différent. J’ai été surpris que ce soit aussi difficile. C’était un gros effort, je ne vais pas l’exclure mais j’ai déjà écrit et fait la démo du prochain album, et il est en anglais… C’était un mind fuck. Je suis heureux que mon accent n’ait pas été si terrible. Heureusement, ça ne ressemble pas à un anglophone qui essaye de chanter en français. On dirait que j’ai un accent espagnol !

PAN M 360 : Peuxtu nous parler un peu de ce prochain album ?

Rhishi Dhir : Nous faisons SXSWE puis nous sommes en tournée aux États-Unis ce printemps et en juin nous entrons en studio pour enregistrer l’album. J’ai écouté beaucoup de Yes et de Genesis avant d’écrire l’album. Il sera donc un peu prog mais j’ai aussi écouté du Frank Ocean. Ce sera donc un mélange de tout. Je suis excité parce que je pense que ces chansons sont les plus fortes que j’ai écrites depuis un moment.

À la veille de ses 40 ans, Voïvod lance Synchro Anarchy, un 15e album qui a vu le jour dans des conditions inhabituelles à cause de la pandémie de COVID-19. Le batteur Michel Langevin nous décrit comment ça s’est passé.

PAN M 360 : La pandémie vous a forcé à changer votre façon de concevoir du nouveau matériel. Comment est-ce que cela t’a affecté personnellement?

MICHEL LANGEVIN : Il a fallu que j’apprenne à travailler avec Logic Pro à cause de la distanciation sociale. Avant, je ne me cassais pas la tête parce qu’on se réunissait à notre studio et on enregistrait ce qu’on composait. Puisqu’on n’avait plus accès au studio, Snake (le chanteur Denis Bélanger) a décidé d’en construire un dans sa maison pour qu’on puisse se réunir. Aussitôt qu’il a été prêt, nouvelle restriction : on ne pouvait plus se réunir dans une maison (rires). C’est là que je me suis dit « Ouais, si on veut avancer, il faudra que j’apprenne la technologie ». J’avais vu Chewy (le guitariste Daniel Mongrain) et Rocky (le bassiste Dominic Laroche) faire ça dans l’autobus de tournée. Eux, ils composent en tournée et enregistrent sur leurs ordinateurs portables. Je voulais donc apprendre à programmer la batterie avec Logic Pro, mais pendant l’année 2020, on s’est concentré sur des trucs qu’on avait enregistrés en 2019 pendant la tournée The Wake, dont le Festival d’été de Québec et le Festival de Jazz à Montréal. On a commencé à faire l’EP The End of Dormancy (2020) et l’album Lost Machine – Live (2020). En même temps, on travaillait un peu sur l’album, mais on s’ennuyait tellement de jouer ensemble dans une pièce qu’aussitôt qu’on a pu, on est allé au studio RadicArt pour faire des spectacles en ligne avec tout le protocole sanitaire. Jouer ensemble nous manquait beaucoup. Pour moi, la batterie, c’est comme un exutoire à l’anxiété. 

PAN M 360 : Tu ne peux pas jouer chez toi?

MICHEL LANGEVIN : Non, malheureusement. C’est pour ça que je me suis mis à programmer les parties de batterie. Le défi, pour moi, était d’être certain de pouvoir refaire ce que je programmais en studio. Pendant que je faisais de la programmation, il y avait beaucoup de air drumming (rires). 

PAN M 360 : C’est vrai que jouer de la batterie dans un appartement n’est pas évident.

MICHEL LANGEVIN : C’est ça. J’ai un octapad, un petit bidule avec 8 pads, mais ce n’est pas comme l’exercice de jouer sur une vraie batterie, d’improviser, de composer et tout ça. En fait, la difficulté, c’est plus au niveau des vitesses. Est-ce que c’est trop vite pour deux grosses caisses, ou est-ce trop lent pour deux grosses caisses? On a tout réajusté ça en juin 2021, quand on s’est enfin ramassés au studio RadicArt avec le réalisateur Francis Perron pour composer et enregistrer, parce qu’on faisait les deux en même temps. On essayait de coller tous les petits bouts de chansons qu’on avait écrits chacun de notre côté. Un moment donné, pendant que Chewy réarrangeait certains trucs, moi j’essayais de coller sur l’ordinateur des bouts qui avaient été rejetés. Au début, je collais des bouts qui avaient la même vitesse ou la même « signature », puis à un moment donné je me suis dit que j’allais juste coller des bouts sans rapport les uns avec les autres. C’est peut-être ce qui a contribué à donner à Synchro Anarchy un petit côté Nothingface – Dimension Hatröss, où on changeait de tempos ou de styles sur un dix cennes, comme on dit! (rires)

PAN M 360 : Il y a quelques semaines, j’ai fait une entrevue avec un groupe qui se demandait si lancer un disque en ce moment n’était pas un peu comme un coup d’épée dans l’eau. Qu’en penses-tu?

MICHEL LANGEVIN : Je crois qu’il vaut mieux travailler sur des rééditions ou de nouveaux trucs, pour qu’il y ait beaucoup de produits sur le marché afin de garder le nom du groupe vivant. En 2021, j’ai passé énormément de temps à travailler sur des rééditions qui vont sortir en vinyle cette année, comme Angel Rat et Nothingface. On a aussi travaillé We Are Connected, le documentaire sur Voïvod réalisé par Felipe Belalcázar (Death by Metal sur le groupe Death). On voulait le sortir cette année, mais il lui reste quelques entrevues à faire et c’est difficile pour lui de voyager à cause de la pandémie. Par conséquent, il se peut qu’il sorte pour le 40e. On considère que c’est en 2023 parce que Snake s’est joint au groupe en janvier 1983. Le 40e sera aussi souligné par le lancement d’un livre sur Voïvod écrit par le journaliste Jeff Wagner (Mean Deviation: Four Decades of Progressive Heavy Metal, 2010, le balado Radical Research). On voudrait aussi ressortir Voïvod, le disque qu’on a enregistré avec Jason Newsted en 2003 parce que ce sera son 20e anniversaire.

PAN M 360 : Voïvod prend tout ton temps!

MICHEL LANGEVIN : Oui, ça fait 39 ans maintenant que je travaille presque à temps plein sur Voïvod. 

PAN M 360 : Ce n’est pas rien, hein?

MICHEL LANGEVIN : C’est une vie consacrée à ça. Il y a plusieurs fois où je me suis fait dire que j’étais fou de continuer à travailler là-dessus, parce que le groupe avait un profil un peu plus bas. Mais maintenant j’en profite vraiment, car on est plus populaires que jamais. J’en bénéficie en tant qu’artiste graphique, parce qu’il y a beaucoup de monde qui me contacte pour avoir une pochette de disque ou un t-shirt ou même des dessins pour des tatouages. Je fais beaucoup de dessins à l’encre. En 2020, vu que j’étais à la maison, j’ai créé un magasin en ligne qui m’a vraiment tenu occupé. J’envoie mes livres partout sur la planète. Je suis vraiment chanceux parce que j’ai Voïvod qui gagne en popularité tout le temps, et j’ai ma carrière d’artiste graphique qui gagne en popularité aussi en même temps.

Si les rappeurs français du 113 affirmaient être « jeunes et ambitieux, parfois vicieux » dans Les princes de la ville (1999), il nous semble que Marie-Gold, en tant que La Baveuse, l’est tout autant – dans une esthétique complètement différente, il va sans dire, puisqu’elle explore l’absurde et le ludisme. Mais qui est donc cette Baveuse? Peut-être l’avez-vous aperçue dans sa robe extravagante en tulle violet (créée par Tristan Rehel) à l’occasion du gala de l’ADISQ 2021, ou plus récemment à l’émission La semaine des 4 Julie pour y présenter l’album Bienvenue à Baveuse City? Eh bien comme le nom de l’album l’indique, Marie-Gold est la maîtresse de ce fief imaginaire, dont elle nous offre ici un tour du propriétaire.

PAN M 360 : Tu arrives avec un album concept et tout un univers visuel qui se démarquent de tes précédentes sorties; que peux-tu nous dire sur la genèse de ce projet?

Marie-Gold : Règle d’or, mon premier album, avait été créé un peu dans une ambiance stressante, anxiogène, de pression, je me cherchais musicalement. Bienvenue à Baveuse City, c’était un mixtape sur lequel j’avais commencé à travailler en parallèle, dans lequel je mettais mes vraies pensées, je délirais, je ne me censurais pas; dans lequel j’avais du plaisir, finalement. La pandémie est arrivée, tout a été mis sur pause et j’ai obtenu des bourses pour faire ce mixtape-là. Donc, le projet a pris une ampleur vraiment plus sérieuse qu’il devait l’être initialement, car au début, c’était juste un exutoire créatif. Je me suis dit « Tant qu’à faire, bien le faire ». Donc j’ai fait plusieurs mois de recherche sur les sociétés, sur les différents aspects d’une ville, l’urbanisme, les lois, le patriarcat, le féminisme, les réseaux de transport électrique, qu’est-ce qu’une ville utopique serait… Je voulais vraiment que ce soit un album concept dans le voyage musical. C’était vraiment un gros délire nourri par beaucoup de recherche littéraire, et ça a créé la ville de Baveuse City.

PAN M 360 : Quelles sont les références littéraires qui t’ont marquée?

Marie-Gold : J’ai lu La République de Platon, une brique, en me disant que ça allait m’aider dans ma réflexion. Je pense que oui, puisque dans À la garderie je parle d’être une gardienne, c’est un thème central à ce texte philosophique, quelqu’un qui protège la cité, et j’aborde ça d’une manière amusante, c’est-à-dire la garderie. Sinon, il y a Le mythe de Sisyphe d’Albert Camus. Toute l’introspection sur l’absurdité de l’existence, parce que je m’en allais faire un projet sur la pertinence d’un projet absurde pour comprendre que c’est une expression essentielle. Car, l’Existence dans laquelle on est est absurde, donc c’est correct de l’aborder si on le désire. Ça me permet de justifier ma démarche d’un point de vue philosophique.

PAN M 360 : Peut-on dire que La Baveuse est ton alter ego?

Marie-Gold : La Baveuse c’est 100 % un alter ego. C’est comme Marie-Gold alias La Baveuse, c’est la citoyenne, la cheffe de Baveuse City, tout le monde peut s’approprier ce personnage-là autant que tout le monde peut être citoyen ou citoyenne de la ville aussi.

PAN M 360 : Créativement parlant, qu’est-ce que permet l’utilisation d’un alter ego? 

Marie-Gold : Ça permet de faire passer des sujets sérieux à travers une certaine forme de plaisanterie. Ça peut faire en sorte qu’ils soient plus digestes, plus accessibles, mais qu’ils s’acheminent quand même dans la pensée réflexive du public. Le propos est là, il est amené de façon amusante, ludique, ça ne se prend pas au sérieux, mais ce sont des thèmes sérieux.

https://youtu.be/cLhdZWpTils

PAN M 360 : Tu voulais aussi que la dimension « concept » de l’album se retranscrive musicalement; comment as-tu procédé?

Marie-Gold : L’album, c’est une poésie très sérieuse qui côtoie aussi des propos de types trolls, c’est-à-dire absurdes et niaiseux. Musicalement aussi. L’introduction est intense, musicalement, et tout à coup il y a un changement de rythme qui nous amène dans le drum and bass : c’est pour annoncer au spectateur qu’il va être surpris à travers l’album, qu’il va être tiré de part et d’autre. Il y a des interventions théâtrales, dans l’album, sous forme d’interludes (Arrestation, La Bavette, Déconnexion, Tribunal), donc il y a une narration. Les chansons finissent là où les suivantes commencent. C’est le même producteur pour l’intro et l’outro et, comme l’album se termine sur un silence, tu peux le looper et il recommence au début…

PAN M 360 : Tu as d’ailleurs choisi une structure d’album avec intro, interlude et outro…

Marie-Gold : C’est ancré dans l’histoire du rap, mais il y a plein d’albums extraordinaires que j’écoute qui sont juste une compilation de bangers, c’est très correct aussi. Je trouve que ça vient nourrir l’univers créatif de l’artiste, de voir des nuances à travers 45 minutes de matériel, c’est pour ça que j’ai essayé de faire ça. Il a quelqu’un qui fait ça magnifiquement, en Europe, c’est l’artiste Laylow : ses deux derniers albums sont concepts, il y a beaucoup d’interludes. Je voulais trouver ce juste milieu entre l’histoire racontée, qui s’écoute, et l’époque du streaming avec bangers les uns à la suite des autres. On a fait 12 bangers qui peuvent s’écouter seuls – à cause de l’époque dans laquelle on vit et parce que je veux les faire en spectacle et que ce soit le gros parté –, mais quand tu les écoutes ensemble, tu vois le fil narratif.

PAN M 360 : As-tu déjà pensé à comment tu vas donner vie à cet album sur scène?

Marie-Gold : J’ai remarqué que mes trois premiers projets n’étaient pas éclatants en spectacle, c’était plus smooth, R’n’B… Là, je voulais créer un album avec lequel on allait s’éclater en spectacle, c’était nettement une des motivations premières de l’album.

Et pour le vivre, Marie-Gold vous invite à la fête foraine d’ouverture de Baveuse City le 14 avril 2022 à Ausgang Plaza.

(Photo : Geneviève Charbonneau)

Nombreuses sont les routes qui mènent au monde de la chanson. Ariane Roy a pavé la sienne de macadam haut de gamme : une enfance où elle apprend le violon et la guitare tout en prêtant sa voix à la chorale locale; des études en musique au cégep (chant) et à l’université (chant jazz et pop); des chansons initiales qu’elle ne tarde pas à écrire et composer; un microalbum intitulé Avalanche en 2020; des nominations, des bourses et des prix (Petite-Vallée, GAMIQ, Cabaret Festif! de la Relève, Granby, Francouvertes). En ce vendredi 11 février 2022, elle lance medium plaisir. Ce recueil de douze chansons pop au sens large et noble témoigne d’une maîtrise et d’un talent indéniables, chez cette jeune auteure-compositrice-interprète. Pan M 360 remonte, aidé d’Ariane, le fil de la conception de ce premier album.

Pan M 360 : Bonjour Ariane, j’ai pu faire deux ou trois bonnes écoutes de medium plaisir, qui paraît le vendredi 11 février. C’est un album très bien ficelé, qui combine la pop accrocheuse avec des textes plus relevés que la moyenne. Aucune de trace de franglais, ce qui va à l’encontre de la tendance forte, ces jours-ci; c’est tant mieux! C’est un choix conscient ou alors c’est tout naturel?

Ariane Roy : Ce n’est pas du tout conscient; j’y vais plus selon mon instinct, c’est ce qui me vient. Il y a sûrement des textes qui se prêtent plus au franglais. Donc, non je ne dirais pas que c’est un choix, c’est juste que ça ne me vient pas naturellement.

Pan M 360 : Tu as une solide formation musicale, acquise à la fois au cégep et à l’université, à laquelle s’ajoutent déjà quelques années d’expérience sur le terrain comme auteure-compositrice-interprète. Ça s’entend dans tes chansons : l’assurance de ton chant, la prosodie rodée au quart de tour, la profondeur harmonique…

Ariane Roy : C’est drôle, j’en parlais hier avec un ami. Je fais très attention à la sonorité. Le sens des mots est important, mais certains mots ne fonctionnent pas, dans ma bouche. C’est propre à chacun, je pense, il y a des gens qui peuvent chanter certains mots et ça passe bien. Moi, je dois « rouler » les mots dans ma bouche pour m’assurer que ça va fonctionner quand je vais les chanter et les mettre en musique. Une chanson, ce n’est pas un poème, il fait voir ça différemment. La sonorité des mots, c’est un choix musical. Les textes et la musique ne sont pas deux choses distinctes. D’habitude, j’écris mes textes avant de composer la musique. Cette fois-ci, j’ai essayé de faire ça moitié-moitié parce que ça m’amène à des lieux musicaux différents. Ça s’entend parfois, dans une chanson, quand les textes ont été écrits avant et que la musique est secondaire. Instinctivement, j’ai toujours envie d’écrire des paroles avant, puis je prends ma guitare et je pars d’un riff ou d’un paramètre comme un beat de batterie entendu dans une chanson. J’ai essayé de changer les paramètres d’inspiration, aussi. Quand je fais un album, mon idée n’est pas de prendre les meilleures chansons d’un gros melting-pot. Je partais vraiment de zéro, au début de la pandémie. Puis, je ne voulais pas toujours retomber dans les mêmes patterns, je voulais me surprendre!

Pan M 360 : Ta musique est « texturée », comme on aime le dire dans les cercles de recenseurs d’albums, c’est-à-dire une base pop-rock classique guitare-basse-batterie augmentée d’ornements synthétiques et d’accords folks, de flûte et de pedal steel, puis de chœurs raffinés.

Ariane Roy : Les chœurs sont vraiment importants dans ce projet; pour certaines pièces j’ai demandé à Odile Marmet-Rochefort et à Lou-Adriane Cassidy d’ajouter leur énergie. En concert, les chœurs sont là aussi.

Pan M 360 : Tes chansons synthétisent une bonne partie des éléments pertinents de la pop des 50 dernières années, mettons. Tu as le droit, par exemple, commence de manière synth-pop, passe en new wave avec les sons de synthé-sirène, puis se termine en mini-apothéose de guitares power-pop.

Ariane Roy : Pour cette chanson, on s’est cassé la tête en studio parce que je voulais qu’elle soit en forme de progression, d’ébullition lente qui suit le texte, parce que c’est une chanson de colère. Pas de format chanson pop couplet-refrain, donc. Dans la maquette d’origine, il n’y avait que des guitares électriques au début de la chanson, puis on a décidé de les remplacer par des synthés. Et à la fin ça explose, on voulait le solo de guitare le plus « crotté » de l’Histoire!

Et la fin de Je me réveille est très george-harrisonienne. Ta culture et tes intérêts musicaux semblent vastes!

Ariane Roy : Oui-oui, c’est une pièce plus Beatles, on ne se le cachera pas! Un peu Beach House aussi. Et aussi power ballad du début des années 2000, genre Coldplay, parce que j’écoutais beaucoup ça et que j’en voulais une sur l’album.

Pan M 360 : Tu alternes très habilement les genres. Apprendre encore est une sorte d’hymne pop-rock-soul-gospel, comme du France Gall ou du Véronique Sanson amplifié. Kundah, la pièce suivante, nous amène dans un jardin électro-funk aux sons de synthé ironiques.

Ariane Roy : Kundah, c’est une toune plus Prince ou Rita Mitsouko; c’est plus ludique et dansant, c’est une de mes chansons préférées de l’album. Je suis allée dans des trucs que j’aime écouter pour danser. On s’est permis plein de choses. Souvent on me demande « C’était quoi ta “direction” ou ton filon, pour l’album? ». Je réponds que mon filon, c’est ce sur quoi je voulais écrire ce jour-là, c’est mon inspiration du moment. Ensuite on crée ces chansons-là, puis on choisit les meilleures pour nous, on fait des arrangements, puis la cohérence et l’homogénéité se font parce que c’est moi qui chante! Parfois on me demande « Quel type d’album est-ce? », alors je réponds « C’est moi, ça représente mes influences et ce que j’ai vécu pendant deux années de ma vie ». Ça me suffit comme cohérence. J’aime écouter de la musique et me dire « Aah, ils sont allés là, mais ils sont aussi allés là! »; ça me plaît ce type de voyage. Le fil conducteur, c’est l’artiste, qui a fait ces choix-là à ce moment-là.

Pan M 360 : Je reviens à la chanson Kundah, sur laquelle flotte une certaine causticité, un léger désabusement, « Moi je suis le prophète de cette nuit – J’ai vu que les ascètes nous avaient menti ». Est-ce que tu t’inspires davantage de tes lectures que d’anecdotes, pour tes textes?

Ariane Roy : Cette chanson a été écrite après une nuit de grosse fièvre, j’avais été vraiment malade. Donc le lendemain je me sentais mieux, mais j’ai récupéré l’approche fiévreuse pour la chanson. Je me suis inspirée d’une soirée avec des amis où on avait dansé et on s’était vraiment amusés. C’est un hommage au plaisir, j’ai inventé une secte, la « secte de l’excès »! Normalement je n’écris pas comme ça, mais je voulais me le permettre. Cette chanson détonne du reste de l’album. Pour ce qui est de mes textes, bien que j’aie lu beaucoup de poésie durant la pandémie, ils partent généralement de moi, c’est un exercice pour affirmer ce que je suis en train de vivre. Puis c’est amplifié, magnifié, parce qu’au départ ce n’est pas forcément intéressant. Je pars d’émotions intimes, sauf exception comme dans Tu voulais parler, qui est une histoire totalement inventée.

Pan M 360 : On entend dans ton phrasé et tes musiques une certaine sororité avec Kloé Pelgag et Safia Nolin, tes chansons ne sont jamais loin d’une certaine mélancolie. Chez les anglos, aimes-tu des musiciennes ou musiciens comme Laura Marling, Big Thief ou Sharon Van Etten, par exemple?

Ariane Roy : Sharon Van Etten est l’une de mes inspirations. Sinon, je citerais Joni Mitchell, Mitski, Les Rita Mitsouko, le groupe Tennis, Sam Evian, Hannah Cohen… J’en avais noté plein d’autres mais j’ai oublié!

Pan M 360 : Merci énormément Ariane Roy pour cet entretien, j’espère qu’on te verra et t’entendra sur scène bientôt!

(Photo : Gaëlle Leroyer)

Lancé le 9 février sous étiquette Infiné,  Ghosts, nouvel EP de l’excellent producteur et compositeur français Rone, s’accompagne d’un court métrage d’exception réalisé par (LA) HORDE , une compagnie de danse de Marseille,  le tout scénarisé par nul autre que le grand réalisateur américain Spike Jonze. 

Voilà certes l’une des grandes sorties audiovisuelles de l’hiver en matière de musique électronique et de danse contemporaine. 

Ce film-chorégraphie implique les performances de danseurs du Ballet national de Marseille filmés au Musée des Beaux-Arts de Marseille et au Palais Longchamp Marseille. On y observe une réelle propension chez Rone d’hybrider musique électronique et musique de chambre. 

Voyons voir ce qu’en pense le principal intéressé, joint en France cette semaine. 

PAN M 360 : Pouvons-nous d’abord en savoir plus long sur la genèse de ce superbe projet?

RONE : C’est la continuité naturelle d’un spectacle que j’ai créé avec le collectif (La) Horde pour janvier 2020.  Ce spectacle m’avait été commandé par le Théâtre du Châtelet à Paris, on m’avait alors proposé en fait une carte blanche dans ce lieu situé au cœur de Paris. Lorsque je me suis trouvé sur cet énorme plateau, je me suis dit que c’était l’occasion de travailler avec des danseurs. 

J’étais déjà en contact avec les danseurs de (La) Horde et je leur ai proposé de créer un spectacle qu’on était censé jouer deux semaines en mars 2020.  On a quand même eu de la chance car on a quand même pu faire 8 représentations et après on est resté confiné chez soi et le spectacle s’est arrêté. Nous étions censés tourner et ce fut annulé. Nous avons quand même pu rejouer le spectacle à la Biennale de Venise et sur les toits du Ballet National de Marseille, sur scène où je suis  entouré de 18 danseurs . 

Entre deux représentations, on a tourné le clip Room With A View. Apparemment, ce clip a été visionné par le vidéaste Chris Cunningham, qui l’aurait chaudement recommandé à Spike Jonze. Il a effectivement eu un coup de coeur pour le clip et la musique, et il  alors proposé un petit scénario :  l’histoire de ce fantôme joué par la danseuse Sarah Abicht, coincée dans un coin et qu’aucun être vivant ne peut voir mais qui rencontre d’autres fantômes dans le musée et qui finit par s’échapper du musée en empruntant le corps du gardien. 

PAN M 360 : C’est quand même une chance incroyable de travailler avec Spike Jonze sur un tel projet non?

RONE : Spike Jonze  était pour moi une idole d’adolescence, comme Michel Gondry et toute cette génération de réalisateurs qui faisaient de super bons clips. Je les admirais, et donc travailler avec Spike Jonze, c’est fou ! Je ne sais pas s’il fait souvent des formats courts ces dernières années car il est plutôt passé au format long, puisqu’on reconnaît essentiellement ses long métrages, mais je crois que ça l’amusait de créer quelque chose pour la musique et la danse. 

PAN M 360 : Comment la création d’un tel court-métrage diffère-t-elle de la réalisation d’un clip?

RONE : C’est tout l’opposé de ce qu’on a fait au théâtre du Châtelet, c’est un spectacle d’une heure et demie pour lequel j’avais d’abord composé la musique. On a travaillé ensuite la chorégraphie avec les danseurs. Et là, c’était exactement l’inverse sur ce film; (La) Horde a tourné sans musique ce scénario de Spike Jonze dans un musée à Marseille et on m’a ensuite envoyé un premier montage. Et donc c’était comme faire une musique de film, j’ai composé en regardant les images et en essayant d’accompagner les danseurs dans leurs mouvements, un travail de fine synchronisation avec l’image et le mouvement. On avait quand même une idée du tempo, je ne sais plus exactement le bpm, vitesse moyenne élevée, et voilà je devais composer sur ces images. Une partie de ping pong s’est menée entre moi et le monteur de (La)Horde, c’est donc plus proche de la composition d’une musique de film que de la création d’un clip musical.  

PAN M 360 : Nous voilà devant une forme hybride, presque une installation. Qu’en pensez-vous?

RONE : C’est vrai,  une forme hybride. Ce film est d’ailleurs passé dans un festival de court métrage à Clermont-Ferrand, il a été reçu comme une fiction à part entière. Or,  je sors le morceau en même temps que le film, et ça fait aussi comme s’il s’agissait d’un clip, car il y a de la musique tout au long de ce film. 

PAN M 360 : La dimension orchestrale est tangible dans la musique de Ghosts. Cela fait-il partie des nouveaux enjeux créatifs de votre travail?

RONE : Oui. Dans un premier temps, d’ailleurs, j’avais d’abord  présenté quelque chose de très orchestral pour le film, et on a convenu d’une certaine redondance. Il fallait revenir à quelque chose de plus électronique malgré les insertions orchestrales, j’ai alors pris cette direction. 

PAN M 360 : Néanmoins… au chapitre de la fusion entre musique de chambre et musique électronique, vous êtes un des artistes électros qui mènent cette démarche. Cette fois, comment avez-vous procédé aux imbrications orchestrales dans votre musique électronique?

RONE : Dans le contexte de ce film, je n’ai pas fait appel à de vrais instruments.  Il peut toutefois  m’arriver de faire travailler un orchestre symphonique,un petit ensemble ou un instrument solo mais pour celui-ci, j’ai utilisé des logiciels, des orchestres virtuels super bien faits qui simulent des cordes notamment. Et donc j’ai fait ça dans mon studio sans faire intervenir de vrais musiciens. Mais j’aime bien cette idée où l’on ne sache plus la frontière entre musique acoustique ou électronique, à tel point que j’avais des hésitations parfois à savoir si j’avais fait intervenir de vrais musiciens.

PAN M 360 : Croyez-vous être parmi les rares de votre communauté électro à étudier les formes classiques et ainsi les intégrer à votre travail ?

RONE : Je ne sais pas exactement, mais je connai les  limites des producteurs électroniques. Plusieurs restent dans un cercle fermé et n’écoutent que de la musique électronique. Pour moi, c’est assez étrange… C’est peut-être une réaction aux clichés réducteurs  de la musique électronique… Pour se défendre et imposer leur langage,  les producteurs ont progressivement imposé des codes où il y a beaucoup d’intolérance; si tu n’utilises pas telle machine pour générer tel effet ton travail est discutable.  

Pour moi, la vraie capacité des musiciens de se réinventer existe lorsqu’il n’y  pas vraiment de règles.  Expérimenter des choses consiste aussi à s’ouvrir à d’autres musiques. Bien sûr, j’écoute toujours beaucoup de musique électronique mais j’aime aussi  chercher l’inspiration dans la musique classique, dans la pop et autres genres. En classique, par exemple, je m’intéresse à la musique romantique, à la musique moderne française et aussi  à la musique répétitive.  En juillet dernier, par exemple, j’ai présenté deux concerts avec l’Orchestre national de Lyon, 80 musiciens. Ça s’est très bien passé même si j’avais le sentiment d’être très jeune et très frais dans ce truc-là. Mais j’ai pu comprendre des choses et nous allons retravailler ensemble à la fin de l’année, soit à Lyon et à la Philharmonie de Paris. J’aimerais alors expérimenter autre chose.

PAN M 360 :  De retour bientôt en Amérique?

RONE : Je suis venu plusieurs fois à Montréal ,Osheaga, MEG, SAT, Théâtre Fairmount. Ma prochaine tournée américaine est prévue en juin prochain, dont une date est prévue au Piknic Electronik.

Crédit photo: The1point8

Sur la pochette de son nouvel album, Marc Lavoine est représenté en ado via une photo familiale croquée dans les années 70 par Francis, son frère aîné. 

Pourquoi donc? Parce que… Adulte, jamais. Le titre s’inspire d’un credo du romancier, poète et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini, assassiné en 1975 dans des circonstances nébuleuses. 

Un demi-siècle s’est écoulé, depuis cette mort tragique et cette profession de foi de la victime en l’adolescence prolongée jusqu’au bout de l’existence et… Encore aujourd’hui, ce rejet de cette mentalité inhérente à l’âge adulte est partagé par le chanteur français de 59 ans, aussi homme de lettres, de théâtre et de cinéma.

La pièce titre de son treizième studio (en excluant Les Souliers rouges, conte musical créé en 2016 de concert avec Arthur H et Cœur de Pirate) est assortie des mots de Grand Corps Malade, artiste également issu d’une famille progressiste de la classe moyenne, qui s’est reconnu dans le texte initial de son aîné. 

« Et si on avait plus souvent raison à 19 ans? », questionne le slammeur dans la chanson. « Un homme, peut-être. Un jour, qui sait? Adulte? Jamais », réplique son aîné. 

À l’instar de Grand Corps Malade, Marc Lavoine réaffirme dans cette chanson ses valeurs banlieusardes et progressistes, lui-même élevé dans les années 60 et 70 par des parents curieux, ouverts d’esprit et très engagés à gauche du spectre sociopolitique. 

En quête d’une énergie plus jeune pour ce nouvel album, comme c’est souvent le cas dans la pop de création, Marc Lavoine a mis de côté (provisoirement?) sa collaboration avec son complice Fabrice Aboulker, s’entourant cette fois de Darko et Mathieu Pigné, qui bossent normalement chez Julien Doré, sans compter l’auteur-compositeur Johan Czerneski, fondateur du groupe rock A24-13.

Adulte jamais mène aussi Marc Lavoine à rendre de vibrants hommages à deux compagnons disparus, soit Frédéric Rister (Dunkerque) et Daniel Darc (Rose bonbon). La thématique de l’amour, récurrente dans la littérature chansonnière de l’artiste parisien, rejaillit dans Le train, Cœur d’occasion, Le long de toi, Jusqu’à ce que l’amour nous sépare (entonnée avec Virginie Ledoyen) ou L’amour iceberg (écrite avec Line Papin).

Chose certaine, l’artiste a passé l’épreuve du temps dans un univers pop où l’espérance de vie d’une carrière est courte. Rappelons que le chanteur s’était imposé en 1985 alors qu’il était âgé 23 ans, on lui doit plusieurs chansons à succès dont des duos mémorables enregistrés avec Françoise Hardy (Chère amie), Catherine Ringer (Qu’est-ce que t’es belle) ou Véronique Sanson (Une nuit sur son épaule). 

Cette épreuve du temps, on s’en doute bien, exclut tout vieillissement de la créativité. 

PAN M 360 : Prolonger l’adolescence jusqu’à la fin est un très joli concept! D’où vient cette motivation chez vous au-delà de l’inspiration pasolinienne?

MARC LAVOINE : Vous savez, j’ai été élevé par des enfants. Et j’essaie de suivre leur exemple! Mon père me disait « Ne sois jamais raisonnable » et ma mère ajoutait « Ne sois jamais adulte », citant Jacques Prévert, « un grand homme parce qu’il était un enfant ». Et c’est vrai! Lorsqu’on lit Jacques Prévert, on est ébloui par l’enfance qui se trouve dans chacune de ses phrases.

PAN M 360 : Prenons, si vous le voulez bien, des exemples de votre nouvel album pour en mieux absorber la substance.

MARC LAVOINE : Lorsque, dans la deuxième chanson du disque, je dis rouler avec un coeur d’occasion, il y a le temps qui passe devant la fenêtre du véhicule.

Le train rappelle qu’on ne peut pas être maître de tout, que la vie nous échappe sans qu’on sache pourquoi… Pendant la conception du Train, j’ai pensé éliminer le mot câlin, mais le mot était plus fort que moi. 

Dans Mon rêve en personne, je me jure de rêver toute la vérité. L’amour iceberg, c’est l’image de l’iceberg qui se déplace très lentement; ce calme apparent cache des choses dangereuses : il n’y a plus de rives, on ne voit plus la terre ni le ciel, tout se confond, voilà une forme insidieuse de l’amour. 

Manhattan est une chanson sur la ville mais aussi sur les gens et la solitude, avec des références cinématograpĥiques à la Sydney Pollack; on trouve à Manhattan des endroits artistiques rares comme le Guggenheim, mais on y observe aussila solitude des gens qui peuvent y rester sur le carreau, n’y recevoir l’aide de personne… on peut y jogger avec ses écouteurs au milieu du trafic et des sirènes de police.

Il y a des hommages dont la chanson Rose bonbon, dédiée à Daniel Darc, dans laquelle je dis que le taxi était une fille en référence à son groupe Taxi Girl, qu’il formait avec Mirwais. Je recommande son album Crèvecoeur à quiconque ne l’a pas encore découvert; les silences prolongent les mots dans ces chansons absolues que j’écoute encore avec délectation.

PAN M 360 : Vous êtes associé à la chanson populaire de France mais aussi au théâtre et au cinéma, mais vous ne faites pas de vagues. Votre évolution est tranquille et constante, vous êtes une vedette relativement discrète. Expliquez-nous votre approche.

MARC LAVOINE : Je suis très patient et j’estime qu’on ne peut demander aux gens de vous comprendre tout de suite. Certains artistes explosent au début de leur carrière mais… malheureusement, parfois, c’est compliqué un départ canon. On te donne tout, on te décerne des Victoires de la musique, tu es une vedette avant d’avoir écrit de bonnes chansons… Moi je ne veux pas de trophées, je ne suis pas à l’école. 

PAN M 360 : Vous avez néanmoins maintenu votre place dans une pop culture généralement fondée sur de courtes carrières, très souvent éphémères, n’est-ce pas? 

MARC LAVOINE : Ça dépend… De ma génération en France, il y en a quand même quelques-uns qui sont toujours là. Je pense à Catherine Ringer, Florent Pagny, Étienne Daho ou Mylène Farmer mais c’est vrai, vous touchez quelque chose qui m’a toujours interrogé. Après un certain temps, on arrête de faire des chansons et on fait plutôt du merchandising, on vit sur sa notoriété. Moi ce que j’aime d’abord, c’est faire des chansons et renouveler la proposition, trouver de nouveaux compositeurs, un nouvel ingénieur du son, de nouveaux collaborateurs. Par exemple, j’ai travaillé avec des rappeurs, je communique beaucoup avec les jeunes créateurs de chansons comme Eddy de Preto. Je m’intéresse aussi à la photographie, je fais du théâtre et du cinéma, j’écris des bouquins. Je n’ai pas envie de faire un métier! Donc j’essaie de naviguer dans ce qui vit et dans ce qui va naître. Pendant des années, vous savez, j’ai eu peur qu’il n’y ait plus de très bons textes de chanson. Heureusement, il y a eu des Gaëtan Roussel, Benjamin Biolay… Tout n’est pas perdu.

PAN M 360 : Que cherchez-vous d’abord dans la création d’une chanson?

MARC LAVOINE : Ce qui m’importe, c’est de trouver le frisson, la sensation dans le propos. Il ne faut pas que le jeu des mots devienne une sorte de lexique un peu vide de sens, où le son prend le dessus, où l’auteur essaie de vous dire « regardez comme je suis fort avec les mots ». Être fort avec les mots, selon moi, dépend de l’émotion qui les sous-tend. On le voit chez Neil Young ou Johnny Cash, ça a l’air très simple et c’est tellement difficile à faire. Je reprends l’exemple de ma chanson Le train, c’est une chanson qui n’est pas intelligente de prime abord; on dirait une chanson d’adolescent qui ne cherche pas à être originale, mais elle est bien foutue. J’ai travaillé dessus! On peut y ressentir le frisson que déclenchent les mots. Lorsqu’on lit des grands auteurs comme Albert Camus, on voit ce qu’on lit, on ressent ce qui est écrit, on peut s’imaginer l’odeur du café ou du tabac. On a des sensations. Et c’est ce que j’essaie de faire à mon tour, bien humblement.

Le Portier est une créature bicéphale, engendrée par l’auteur-compositeur-interprète Jesse Proteau (ex-Marabu, aujourd’hui alias Zagata) et le compositeur, arrangeur, claviériste et directeur musical Vincent Réhel (Robert Charlebois, Diane Tell, Dumas, Stefie Shock, Rickie Lee Jones). 

Ayant collaboré jadis pour la réalisation côté Marabu, les deux artistes sont de nouveau réunis en décembre 2019, cette fois pour orchestrer un hommage funèbre à un proche de Vincent. 

Après la mort ? La vie. Cette triste disparition a été une occasion de création, Vincent et Jesse ont relancé leur collaboration, une douzaine de chansons sont rendues publiques sous la bannière Cérémonie, Le Portier vous invite à pénétrer dans leur nouvel édifice créatif… et la créature bicéphale assure le tour du propriétaire !

PAN M 360 :  D’abord un projet d’ode funèbre, qu’est devenu Le Portier par la suite  pour ainsi s’incarner dans l’album Cérémonie ?

Le Portier (réponse à 4 mains): Cet album écrit à quatre mains propose un folk de chambre coloré d’accents pop qui repose sur un équilibre subtil entre la douceur des cordes, la chaleur de la guitare acoustique et l’expressivité du piano et des claviers. L’ensemble des ingrédients constitue un écrin somptueux pour la voix agile de Jesse, sensible et tout en retenue. 

PAN M 360 : Aviez-vous des projets vaguement cousins en tête lorsque vous avez imaginé le mélange des genres et le type d’orchestration ?

Le Portier: Nous avions le désir de créer une musique organique et des chansons supportées d’instruments de terre (quatuor à cordes, guitare, contrebasse, piano). Le but étant d’obtenir un résultat le plus intemporel possible. 

PAN M 360 : À partir d’un  cérémonial pour la disparition d’un proche vous avez cheminé vers d’autres ambiances. Quelles furent sommairement les climats poétiques et musicaux traversés par vous deux?

Le Portier: La mort nous a initialement rassemblés pour ce projet mais nous avons saisi l’opportunité d’aborder la vie sur son parcours entier. Par exemple : la naissance (Enfant lumière) , le bonheur simple (D’estimauville) l’amour (Mura Mura) , le cheminement personnel (Sang-Froid, Raccourcis), le deuil (Petite Boîte). 

Baignées dans des ambiances douces et feutrées, les douze chansons de l’album oscillent entre l’ombre et la lumière, la mélancolie et l’espoir, la peine et le bonheur; on y célèbre la naissance, la mort et ce qui se passe entre les deux. Interprétées sur le ton de la confidence, les pièces sont autant de portes ouvertes sur l’expérience humaine – l’amour, refuge ultime ou lieu de déchirements, le renoncement, la paternité, les joies du quotidien, la mémoire ou encore le deuil.

PAN M 360 :  Que motive cette traversée de la vie en chansons dans ce contexte? Le départ d’un proche vous aurait-il fait réfléchir à vos propres existences, aux portes ouvertes une vie durant? 

Le Portier: Composées et interprétées par Vincent, trois pièces instrumentales permettent à l’auditoire de s’inviter à son tour dans la cérémonie et d’y ajouter ses propres histoires à celles qui lui sont racontées.

PAN M 360 :   Pourriez-vous raconter brièvement le processus de création et de production à deux? Qui a fait quoi? Comment le tout s’est-il déroulé?

Le Portier :  Initialement,  Jesse et Vincent ont enregistré à distance dans leurs studios respectifs. D’un bout à l’autre, ils ont réalisé et arrangé l’album ensemble. Jesse Proteau (voix et guitares) et Vincent Réhel (piano, Moog et orgue) sont appuyé par les percussionnistes Justin Allard et Mélissa Lavergne, le contrebassiste Martin Roy et un quatuor à cordes composé des violonistes Mélanie Bélair et Chantal Bergeron, de l’altiste Ligia Paquin et de la violoncelliste Sheila Hannigan. La prise de son est de Guillaume Chartrain.

Le Portier :  De quelle manière avez-vous intégré les interprètes? Comment les séances ont-elles été dirigées?  

PAN M 360: À Montréal, les séances de cordes et claviers ont été dirigées au studio Dandurand, sous la supervision de Vincent. Toutes les voix (chœurs, harmonies et soliste) ont été enregistrées par Jesse dans son studio. En fait, il n’y a pas d’autres voix invitées sur l’album. Les percussions de Justin Allard et de  Mélissa Lavergne ont été enregistrées au studio de Vincent. 

PAN M 360 :  Souhaitez-vous une vie sur scène pour cette musique? Si oui, quels sont les projets? Même orchestration?Le Portier: Une captation live au studio Piccolo incluant 10 musiciens a été enregistrée et réalisée par Mario Rouleau et servira de spectacle virtuel dans un avenir proche. Une tournée est également envisagée lorsque la situation pandémique se calmera.

En 2014, le sculpteur professionnel Jean-Robert Drouillard avait 44 ans et, dans ses tiroirs, quelques compositions. Une rencontre avec le musicien Hugo Lebel, membre du groupe Les Goules, engendra un embryon musical auquel se greffa Yves Marquis, collègue d’Hugo au sein de Headache24. De jam en jam finit par naître Juste Robert, en mai 2014. D’une entité qui, selon son fondateur, sonnait « garage sur un méchant temps » et ne risquait pas de sortir des bars et cafés de Québec, Juste Robert est devenu un vaisseau folk-rock fascinant. Avec volonté, imagination et vaillance, J.-R. Drouillard a raffiné son art chansonnier, rameuté des collaborateurs aussi doués que dévoués, puis entamé l’édification d’un corpus comptant déjà trois albums complets et un microalbum. Il se trouve dans ces recueils des pépites qui méritent d’être entendues au-delà d’un cercle d’initiés. Ce à quoi devrait contribuer Ta théorie sur la lumière, qui paraît ces jours-ci (vous pouvez lire notre recension de l’album ici). Pan M 360 a pu en discuter avec Juste Robert.

Pan M 360 : Tout d’abord, bravo pour Ta théorie sur la lumière, c’est du très bon folk. Tu avais lancé Des autoportraits en 2016, puis Mon mammifère préféré il y a presque trois ans. Est-ce que l’écriture et la composition des pièces de Ta théorie sur la lumière ont commencé peu après, ou alors plus récemment?

Juste Robert : J’ai aussi lancé un EP, Ta constellation, le 13 mars 2020. Il est passé dans le beurre… Pour ce qui est de Ta théorie sur la lumière, l’écriture a commencé au printemps 2020. Tout a été fait durant la pandémie, sauf la chanson Sous le bruit des hélicos que j’avais écrite il y plus longtemps, mais que je n’avais pas encore réussi à caser sur un album.

Pan M 360 : Un « album de pandémie », donc.

Juste Robert : Oui, mais comme je tente de me l’expliquer et de l’expliquer aux journalistes qui me posent des questions, on croit intuitivement que les artistes ont souffert de l’isolement. Or, même si ça peut sembler presque honteux à dire, la pandémie m’a mis, comme sculpteur, devant beaucoup de calme et de lenteur. J’ai pu prendre le temps d’observer les choses. Puis, ça fait 22 ans que je fais de l’art visuel; je suis habitué à être seul dans mon atelier à trouver ça agréable. C’est différent du monde de la musique où les choses se font souvent en gang.

Pan M 360 : Je comprends tout à fait. J’ai vu que Benoit « Shampouing » Villeneuve compte parmi tes collaborateurs. Jérome Casabon, que j’ai interviewé l’automne dernier, en parlait en termes élogieux. Ça semble être un musicien recherché.

Juste Robert : Je pense que si Shampouing était vraiment carriériste, ce serait un joueur vraiment important. En fait il l’est déjà, il a remporté, par exemple, un Félix pour l’enregistrement et le mixage d’un album de Tire le Coyote. On entend souvent parler de trucs qui se passent sur la scène musicale de Québec, et on sait que Shampouing y participe. On entend parler d’un endroit comme le Pantoum, mais ça fait plus de dix ans que Shampouing enregistre des albums, des petits EP et des projets dont on entend moins parler. Il est fantastique, il sait tout faire. C’est lui qui place le micro, qui est à la console, qui joue de la guitare. Il est à l’écoute, il a une grande dévotion envers les projets. Il lui arrive parfois de se « travestir »; dans mon projet, j’ai essayé de le convaincre d’être lui-même, de laisser aller ses envolées pop-rock. Si on a déjà vu Shampouing jouer de la guitare en spectacle, on sait qu’il joue comme une sorte de guitar-hero des années 70, il peut faire des solos complètement fous. C’est donc un guitar-hero qui se cache derrière les projets des autres. Bref, il est merveilleux. Il a son petit studio dans le quartier Saint-Sauveur depuis dix ou douze ans, mais plus récemment il s’est construit un studio dans le centre du Québec, près de Thetford-Mines. On a fait deux séances là en septembre 2021.

Pan M 360 : De fait, tu étais extrêmement bien entouré : outre Shampouing, il y avait Émilie Clepper, qui fait du folk haut de gamme, Benoit Paradis qui est devenu le trompettiste de référence au Québec, Claude Fradette qui a joué avec Michel Faubert, Richard Desjardins, etc., Frédérick Desroches qui a accompagné des centaines d’artistes, puis Kenton Mail et Yves Marquis, que je ne connais pas mais qui sont manifestement doués.

Juste Robert : Pour ce qui est d’Émilie Clepper, si on l’a déjà entendue chanter autour d’un feu ou dans un party, on devient complètement fan-gaga! La portion anglaise des paroles de la chanson Le gris des fées a été écrite par Avery Isbrücker, une jeune ontarienne qui a étudié la poésie à l’université Concordia. J’ai tout de suite pensé à Émilie pour les chanter, j’avais envie de son accent en anglais. Ensuite, avec mon noyau d’accompagnateurs – batterie, basse, clavier-piano, guitare – on a commencé à travailler il y a un an, en s’envoyant des pistes. Puis en septembre dernier, le noyau s’est réuni en studio, et Claude Fradette ­– un chum d’un vieux chum –, Benoit Paradis et Émilie se sont greffés, mais à distance.

Pan M 360 : Les séances d’enregistrement ont dû être agréables. Est-ce que les idées d’harmonisation et d’arrangements surgissaient à mesure?

Juste Robert : Je ne suis pas un très bon musicien. Les gens qui jouent avec moi le savent. Je peux composer, faire des séquences d’accord, mais je ne parle pas le langage des musiciens. Pour faire comprendre ce que je veux à Shampouing, j’arrive avec des listes de chansons, je précise que j’aimerais de la batterie qui sonne comme ça, disons. Il est à l’écoute de mon affaire, puis peut dire aux autres musiciens ce que je veux, dans leur langage. Et chaque musicien y met de son âme. À Fred Desroches, par exemple, qui est immensément talentueux, je vais dire « Écoute telle ou telle toune de Nick Cave, c’est ce genre de clavier que je veux ».  Quand j’ai l’impression qu’on est à côté, conceptuellement, de ce que je veux, je les arrête et on recommence. Et tout est basé sur le plaisir : à 50 ans, j’ai passé l’âge d’être dans une création tendue. Il n’y a pas de pression, ça reste une proposition artistique, pas du showbusiness.

J’ai aussi travaillé avec Stéphane Robitaille, un personnage assez connu ici à Québec, dans le milieu de la chanson très marginale. Il a d’ailleurs lancé un fantastique album en 2013 ou 2014, Fuck you mon amour. Stéphane aime jouer avec les mots, c’est lui qui a écrit les trois quarts de la chanson La lettre, puis il a suggéré des phrases et d’autres trucs pour trois autres chansons.

Pan M 360 : Si on compare les textes de Ta théorie à ceux de Mon mammifère préféré, on remarque une constance dans l’intimité des propos. Toutefois, Mon mammifère préféré exhalait une certaine insouciance, alors que Ta théorie sur la lumière me semble plus sérieux et plus prude. S’agit-il d’un changement d’approche conscient?

Juste Robert : J’ai l’impression que c’est moins poétique, mais peut-être plus clair parfois. Il y a des petits flashes engagés, comme dans Sous le bruit des hélicos, ce que je n’avais jamais fait. Il y a aussi des allusions humoristiques et sarcastiques, comme à la fin de Le moineau. Mais il y a peut-être moins de candeur ou de naïveté, à cause de ce désir de faire « maturer » ma proposition.

Pan M 360 : Je songe au passage où la patte d’une table est « shimmée » avec La détresse et l’enchantement de Gabrielle Roy. Je suis convaincu que tu n’as pas écrit ça par manque de respect pour l’œuvre. C’est plutôt loufoque et propice à différentes interprétations, en fait.

Juste Robert : Il y a deux références littéraires dans l’album : celle-là et une autre à L’insoutenable légèreté de l’être. Les chansons sont comme de petites nouvelles, de l’autofiction. J’ai vu un rapport avec le film Léolo, où la table de la cuisine était « shimmée » avec du Réjean Ducharme! Ça m’amuse et je trouve ça beau.

Pan M 360 : C’est la beauté de la puissance d’évocation des paroles de chansons. L’album paraît le vendredi 28 janvier sans tambour ni trompette, j’imagine, compte tenu du contexte sanitaire. Est-ce qu’il y aura un lancement ultérieur?

Juste Robert : Il devait y avoir un lancement, mais l’album sera lancé dans l’univers tout seul pour l’instant. Le seul concert confirmé aura lieu le 29 mai au grand Théâtre de Québec.

Pan M 360 : Merci beaucoup Juste Robert de nous avoir accordé cette entrevue et bonne continuation!

Crédit photo : Charles-Frédérick Ouellet

Géniteur de la créature Les Louanges, sans conteste un des meilleurs projets keb francos ces dernières années, Vincent Roberge nous balance Crash en janvier 2022.

Ça fesse fort, Crash? En 14 chansons, ça cause des collisions de l’existence, celle d’un ado devenu homme.

Crash, c’est aussi est le deuxième album des Louanges sous étiquette Bonsound, album mâtiné de nusoul, nujazz, hip hop champ gauche comme le précédent, cette fois entrelardé de filons électros et expérimentaux.

Les premières manifestations de Vincent Roberge remontent à 2016, avec la mise en circulation de l’EP Le Mercure dans tunnels de la culture souterraine. Les Louanges ne seront vraiment louangées qu’en 2018, année d’une spectaculaire émergence avec La nuit est une panthère, un album excellent.

Ça fessait fort. Vincent Roberge réussissait alors l’intégration d’une solide culture hip-hop , nusoul et nujazz à une pop québécoise francophone de grande qualité, assortie de textes inspirés au tournant de la vingtaine. Ce projet audacieux et innovant s’avérait beaucoup plus fédérateur que prévu.

Vincent Roberge était le premier artiste québécois francophone à jouer sur ce terrain. Accompagné d’excellents musiciens, le personnage Les Louanges s’est avéré magnétique sur scène, au-delà des attentes suscitées par La nuit est une panthère

Sorti en 2019, l’EP Expansion Pack des Louanges poursuivait sur cette lancée que la pandémie a ralentie jusqu’au prochain chapitre de création en studio. 

Un peu plus de deux ans, voici Crash, ici expliqué par son concepteur.

PAN M 360 : Tu as eu toute la pandémie pour faire évoluer le concept. Passage difficile?

VINCENT ROBERGE : Heureusement pour moi, cette période était prévue pour composer et donc me retirer de la circulation. La pandémie n’a fait que précipiter les choses, j’ai eu du temps en masse pour penser à mon affaire. Cet album est terminé depuis juillet. 

PAN M 360 : Quels sont les principaux changements par rapport aux chapitres précédents? Que s’y distingue-t-il par rapport à ce qu’on a accompli précédemment?

VINCENT ROBERGE : D’abord une réponse assez simple : le p’tit gars qui a fait La nuit est une panthère n’était peut-être pas rendu un homme, c’est plutôt un petit homme qui a fait Crash. J’ai évolué, j’ai physiquement vieilli, j’ai aujourd’hui 26 ans. Et j’ai vraiment travaillé ces dernières années, notamment sur ma présence sur scène et ma plume. Aujourd’hui, j’ai un album supplémentaire derrière la cravate, sans compter la trame sonore d’un film pour ados – Jeune Juliette, d’Anne Émond. 

PAN M 360 : Une certaine maturité acquise, donc.

VINCENT ROBERGE : Surtout beaucoup d’expérience et de la confiance. Je suis mieux assumé et mieux incarné dans mes choix. Aussi, en suivant mon instinct, je serais plus près de ma propre personne. J’ai donc cherché fort à créer quelque chose d’apparemment simple et qui parle de la vie de tous les jours. Au lieu de lancer dans ta face des trucs qui ont l’air compliqué, je me suis appliqué à faire des choses qui apparaissent simples et qui sont pourtant recherchées, dans la musique comme dans les mots. La concision est devenue pour moi un défi, je souhaite ainsi offrir un produit raffiné, pour lequel je me suis cassé la tête mais qu’on peut comprendre dès la première écoute. Une chanson porte une émotion et un message, le but ultime est qu’elle atteigne son but. 

PAN M 360 : L’expérience de vie d’un jeune homme se traduit donc en chansons?

VINCENT ROBERGE : Qu’il se soit passé beaucoup de choses dans ma vie personnelle et dans ma vie professionnelle ces dernières année, ça m’a donné quelque chose à dire et à raconter. Pas que je n’avais rien à dire… Je pense que les nouvelles chansons racontent en elles-mêmes ce que j’ai vécu. 

PAN M 360 : Alors pourquoi décliner ces expériences en chansons sous le titre Crash?

VINCENT ROBERGE : Je l’ai intitulé comme ça lorsque j’ai réalisé que chaque chanson était un événement important dans ma vie. L’impact pour chacun des événements a été positif ou négatif, mais l’impact a été fort. Pour moi, Crash, c’est donc la vie qui te rentre dedans. C’est le début de la vie adulte avec ses difficultés mais aussi ses grands moments d’extase. Prenons les premières amours qui ont un peu plus d’allure à 17-18 ans, tu les vis avec plein de passion. Dans la vingtaine, les sentiments sont un plus sérieux, plus profonds et si ça ne marche plus ça frappe fort autant que ça a frappé fort quand ça marche. Chaque période de vie a son lot d’apprentissages et ses spécificités. Durant cette période, la vie qu’on avait rêvée se transforme en vie normale avec de bons et de mauvais côtés. Plus tu vieillis, plus tu passes par plein d’états et de situations de vie, c’est un peu ça l’album. C’est l’entrée en matière d’une vie adulte. Ces dernières années m’ont peut-être forcé à vieillir un peu plus vite et perdre mon innocence.

PAN M 360 : On peut avoir des exemples de ces entrechoquements évoqués dans les chansons?

VINCENT ROBERGE : 

Dans Boléro, je parle de moi en tournée. Je fais le party, je ne fais pas du tout attention à moi, je n’ai pas une bonne hygiène de vie. Je le dis carrément dans la chanson : le marathon va se poursuivre, quitte à frapper le mur qui arrive. Un impact à venir, donc… on verra bien la facture à payer dans 10 ans! 

Dans Pigeons, c’est clairement moi quand la COVID nous atteint. Une tournée européenne avorte, je dois rentrer au pays et je réalise que j’ai négligé plusieurs personnes autour de moi. Je m’interroge si c’était bon ou pas. Quoi qu’il en fût, je n’étais pas là. 

Dans Chaperon, je raconte une vraie situation d’agression sexuelle. Je ne peux parler pour l’agressée, je ne peux savoir c’est quoi… mais je peux parler pour son chum qui est un de mes meilleurs amis (et qui n’était pas l’agresseur). Je peux donc parler des dommages collatéraux; pour le partenaire de cette fille, c’est l’explosion d’une bombe atomique. Comment négocier avec ce qui arrive à des amis proches? C’est super délicat. Tu vas être là pour ces gens que tu considères comme ta famille, ça te fait vivre de dures émotions.

PAN M 360 : Musicalement, on constate quelques changements. Quels sont-ils selon toi?

VINCENT ROBERGE : Avec les premiers enregistrements, j’avais les mêmes buts, soit essayer de faire ce qu’on ne faisait pas – soul, hip hop, jazz et chanson francophone. Cette fois, on me demande quelle est la musique m’ayant inspiré et je ne sais trop quoi répondre, sauf que j’en écoute tout autant, des affaires complètement disparates. Cette fois, je n’avais pas de but (faire de la chanson keb avec des influences hip-hop, R&B et jazz), j’ai plutôt suivi mon instinct. Quand on trouvait l’essence de la chanson, on la suivait, on voyait après ce que ça donnait.

PAN M 360 : Atteindre la maturité en chanson signifie aussi émonder, n’est-ce pas?

VINCENT ROBERGE : Je voulais créer dans la clarté et la vérité du texte et aussi la clarté dans la musique, sans vouloir complexifier les choses pour rien. Comparé à la musique savante, la force de la musique pop, c’est le tout en fait, ça inclut les vidéos, les photos, la scénographie, ta propre personnalité, ta propre gueule. La composition sérieuse est un tableau, la musique pop est une installation. 

PAN M 360 : Que peut-on identifier de neuf dans la musique?

VINCENT ROBERGE : J’ai réalisé que le côté R&B / hip hop est un peu moins présent. Je continue sur cette voie, mais j’ai aussi envie de faire autre chose. Là, donc, j’ai l’impression d’être sur des eaux qui semblent à la fois plus pop par moments et plus plus expérimentales par moments. 

PAN M 360 : Soyons plus spécifiques!

VINCENT ROBERGE : OK. Dans l’intro de mon album, il y a une vibe Daptone Records – Sharon Jones, Charles Bradley, etc.. Quand j’ai fait Chaussée, j’écoutais l’album Sign o’ the Times de Prince. Dans Facile ou dans Mono, il y a une approche plus électro à la James Blake. Je disais aussi avoir réalisé que le côté cru de l’album et la voix plus « en avant » dans le mix peuvent s’imbriquer dans un contexte numérique. De manière générale, j’ai poussé plus loin l’étude du son.

PAN M 360 : On sent que les influences musicales sont très variées dans cet album. Peut-on identifier des styles? Des noms?

VINCENT ROBERGE : J’écoute plein de trucs, c’est disparate. Par exemple, il y a la soul des années 60 et 70, Sly Stone, Curtis Mayfied, Al Green, Marvin Gaye, Isaac Hayes, Parliament Funkadelik, etc. Il y a également l’électro, le producteur brit Vegyn, l’IDM d’Aphex Twin ou encore le projet Atoms for Peace avec Thom Yorke. En hip-hop, j’adore Tyler The Creator, Earl Sweathirt ou Vince Staples, toute la bande d’Odd Future. Je continue à aimer Kanye West, je me fous pas mal du cirque autour de lui… la prod est tellement forte même s’il parle de Jésus!

PAN M 360 : On remarque aussi un souci d’élévation littéraire à la québécoise, un échantillon de Gaston Miron dans l’album nous met la puce à l’oreille.

VINCENT ROBERGE : Gaston Miron était une force, je pense aussi à Marc Séguin ou à Richard Desjardins. Ils montrent les coutures, ils ont un côté raide mais ils ont une sensibilité très forte. D’autant plus qu’il ne sont pas dans la représentation, on voit qu’ils cherchent quelque chose.

PAN M 360 : Ton équipe est restée stable. Pourquoi?

VINCENT ROBERGE : On ne change pas une équipe gagnante! J’essaie d’inclure le groupe le plus possible dans ce que je fais, parce que joue avec ces musiciens dans tout le processus, en studio comme en show. Le groupe, c’est William Côté, batterie, Pierre-David Girard, basse, Gabriel Godbout, claviers. De plus, on s’est gâtés avec les choristes Marie-Christine Depestre et Dawn Cumberbatch qui ont fait un job excellent. 

Côté beatmaking et composition, j’en ai fait beaucoup plus moi-même, je suis devenu assez couteau suisse! Et il y a mon boy Félix Petit, la personne-clé qui peut regarder tout ce que je fais et à qui je peux faire pleinement confiance. Félix est la personne qui peut le mieux porter ma vision. En plus de jouer du sax et de produire, il peut diriger mon band en studio, tout en restant fidèle à mes idées. Aussi, il m’influence artistiquement et dans la vie de tous les jours, qu’il soit dans un restaurant ou dans un magasin de chaussures! Il est pour moi un grand frère.

Et les invités? Un seul. J’ai hâte de me retrouver en live pour des occasions spéciales et dire mesdames et messieurs j’ai le plaisir d’inviter mon bon ami Corneille!

Sous un soleil énorme est paru en novembre dernier sous étiquette Romance/Universal. Depuis lors, ce 23e album studio signé Bernard Lavilliers éclaire, chauffe, nourrit les esprits dans la pénombre envahissante du solstice d’hiver. D’où l’intérêt d’en savoir davantage sous un soleil minuscule.

Joint en France, Bernard Lavilliers cause brièvement à PAN M 360 de son 23e album studio, d’inspiration d’abord argentine. Trois mois passés à Buenos Aires et toute une pandémie passée à Paris ont conduit le septuagénaire à créer un album « trans-pandémie », pour reprendre l’expression du principal intéressé.

En studio, se sont joints à Lavilliers l’auteur-compositeur et arrangeur Romain Humeau (Eiffel) ainsi que les compagnons de route que sont Georges Baux, Xavier Tribolet ou Michael Lapie. Les invitations au micro ratissent large :  deux jeunes Stéphanois du groupe Terrenoire, Izïa Higelin, Gaëtan Roussel, Hervé, l’ex-footballeur Eric Cantona, le Quatuor Ebène, Victor Le Masne, Jérôme Coudane de Deportivo, c’est dire la constellation Lavilliers.

Voilà onze titres incluant l’adaptation dylanesque d’une chanson de boxe écrite en 1963, onze textes au carrefour de la chronique éditorialisée et du ressenti poétique. As consacré de la chanson reportage comme on le sait, Lavilliers y chante ses perceptions inquiètes de la conjoncture planétaire, ses récits de voyage et autres diffractions autobiographiques.  L’album se conclut sur L’Ailleurs  de Jérôme Coudanne, un thème qui s’impose de plus en plus lorsqu’on atteint les trois quarts de siècle.  

Malgré l’âge qui avance inexorablement, malgré le corps qui se fatigue un peu, Lavilliers continue d’incarner ce « chanteur politique », à la fois poète et pamphlétaire.  Il demeure cet aventurier romanesque qui nous « balance des flashs ». Il est cet auteur-compositeur qui penche à gauche et use d’un lyrisme modéré. 

Sans allégeance directe il va sans dire, libre pensée oblige.

PAN M 360 :  Comment cela a-t-il été vécu dans le contexte de cette pandémie?

BERNARD LAVILLIERS : C’est un album trans-pandémique. J’ai commencé avant à Buenos Aires, j’ai continué à Paris pendant le confinement, avec les difficultés qu’on a connues. Et donc… c’était un peu bizarre comme album. 

PAN M 360 : Qu’en est-il du choix de l’Argentine comme immersion créative? 

BERNARD LAVILLIERS :  Depuis le temps que je voyage, je connais à peu près tous les pays d’Amérique latine, mais j’avais gardé l’Argentine un peu à part. Également,  je connaissais plein d’Argentins  qui me semblaient un peu différents des autres. Je me suis dit cette fois qu’il fallait me poser dans ce pays pendant un moment. 

PAN M 360 :  Et ce ne fut pas un court voyage !

BERNARD LAVILLIERS : J’y suis resté 3 mois. Je n’y connaissais personne, ça m’a permis de m’oublier et de découvrir  Buenos Aires, une ville qui a beaucoup souffert sous un régime militaire comme on le sait. On se promène à pied dans cette ville. Je marchais jusqu’à la nuit et je rentrais en taxi. Le soir, je sortais aussi  car il y a énormément de salles de concerts, cafés-théâtres, clubs et autres endroits. Malgré les conditions économiques qui ont souvent été très difficiles, l’activité culturelle est vraiment intense à Buenos Aires. 

PAN M 360 : Comment le processus créatif s’est-il installé?

BERNARD LAVILLIERS :  Je m’infiltre. Je ne m’impose pas. Je rencontre toutes sortes de gens. La plupart des musiciens que j’ai croisés viennent des classes populaires, ils sont dans la réalité des choses. Il y a eu aussi la découverte d’auteurs, écrivains. Les conversations avec des chauffeurs de taxi. Me trouver loin de chez moi me mène au besoin d’écrire. Au bout de 8 jours là-bas, j’ai commencé par Le piéton de Buenos Aires. Puis j’ai rencontré des musiciens avec qui j’ai fait mes premières maquettes. Nous avons travaillé dans un studio situé loin du centre de Buenos Aires. J’étais allé au Théâtre Colon de Buenos, dont l’orchestre de l’opéra est excellent. J’avais rencontré la patronne pour lui dire que je reviendrais pour enregistrer les arrangements et ainsi visiter la ville. Après je suis parti à New York et puis je suis rentré en France.

PAN M 360 : Les séances argentines en studio n’ont pu constituer tout le nouveau répertoire, donc. 

BERNARD LAVILLIERS :  En Argentine, en fait, j’ai composé quatre ou cinq chansons, dont Noir Tango et Les Porteños sont fatigués. J’aurais dû rentrer en France pour ensuite repartir en Argentine et y enregistrer les cordes. Mais il y a eu le « garde à vue » du Covid. C’est donc en France que j’ai fait Toi et moi,  Corruption ou Voyages

PAN M 360 : Pouvez-vous nous raconter quelques passages de la séquence française de Sous un soleil énorme ?

BERNARD LAVILLIERS : J’avais convoqué mon groupe le 14 juillet suivant, à la campagne, dans ma grange aménagée en studio. Ça nous avait fait du bien de rejouer ensemble. J’ai travaillé avec Romain Humeau à son studio de Bordeaux, la musique de Voyages  et le texte de Corruption. Pour Le Cœur du monde, on a essayé différentes versions harmoniques, comme des peintres qui retouchent lentement leur toile. 

En octobre, il y a eu le couvre-feu. Du coup, j’ai fait venir des gens chez moi. On a également beaucoup travaillé par internet. On a enregistré les cordes à Londres… en Zoom. Je n’aime pas ça… J’ai besoin d’être sur place, ça va plus vite en face à face. Et puis ce fut de plus en plus difficile car il fallait tout faire par internet, et donc le processus était plus lent. Lorsqu’on est tous en studio, il y a la chaleur humaine, l’énergie, la rapidité. Car je ne suis pas quelqu’un qui traîne en studio. Avec Internet, il faut se téléphoner et souvent recommencer. Ce doit être plus facile pour la musique électronique alors que pour nous, musiciens électriques ou acoustiques, ça peut être frustrant. 

En décembre 2020, j’avais quand même presque tout écrit. Le mixage fut très long… 

PAN M 360 : Pouvez-vous relever les qualités de vos principaux collaborateurs?  

BERNARD LAVILLIERS : Avec Romain (Humeau), ça fait le troisième album sur lequel on travaille.  Lui-même est un auteur-compositeur, il a également fait de hautes études en musique. Il en sait beaucoup plus, il est plus cultivé musicalement que moi. De mpn côté ça se passe plus à l’instinct et j’en sais pas mal en musique. 

George Baux, le Toulousain, est un collaborateur et compagnon depuis fort longtemps. Lui, il est à la fois ingénieur du son et musicien. Mais d’abord ingénieur du son je dirais; c’est le meilleur preneur de voix que je connaisse. Et après il y a Michael Lapie, mon batteur,  et mon clavier Xavier Tribolet. J’ai rencontré également les mômes du duo Terrenoire. Comme moi, Raphaël et Théo Herrerias sont Stéphanois. J’assume complètement cette chanson créée avec eux; j’ai écrit ma partie, la seconde du couplet, tout ce qui me concerne sur la ville de Saint-Étienne. J’ai aimé écrire sur une ville que j’ai quittée il y a fort longtemps pour faire de la musique, aux côtés de ces deux frangins, petits-fils d’immigrants espagnols et ouvriers.

PAN M 360 : Une fois de plus, donc, votre méthode s’impose; le voyage, l’inspiration d’Amérique latine, le mélange des genres et des générations.

BERNARD LAVILLIERS : C’est comme ça que je suis.  Il faut aussi que je voyage pour écrire, y a rien à faire. Et je ne veux jamais refaire le même album avec seulement des gens de ma génération.

PAN M 360 : Une trempette dans ce répertoire ?

BERNARD LAVILLIERS : J’ai fait Qui a tué Davy More,  de Bob Dylan, écrite en 1963 et qui fut adaptée en français par Graeme Allright. J’ai choisi cette chanson pendant que je réécoutais des tas de mes vinyles. Je voulais rendre cet hommage à cet immense auteur-compositeur, mais je ne pouvais pas le faire seul. Alors avec mes invités nous avons chacun joué un rôle : Gaëtan Roussel a fait l’arbitre, j’ai fait le manager salaud qui laisse monter boxeur malade sur le ring, le footballeur Éric Cantonna a fait le journaliste, Izïa Higelin a incarné la foule, Hervé a joué le boxeur adversaire de Davy More, mort sur le ring. Cette chanson reportage dépasse l’événement, c’est une chanson politique où l’auteur cherche à éclaircir la responsabilité de ses acteurs.

PAN M 360 : Voilà effectivement un des moments de pensée critique de Sous un soleil énorme.

BERNARD LAVILLIERS : De manière générale, ce disque s’inscrit dans le réel de la période que nous traversons, même avec la reprise de Dylan qui reste d’actualité un demi-siècle plus tard. Et comme on l’entend dans la chanson Corruption, un type droit pourrait presque passer pour un con aujourd’hui. C’est donc un album ironique par moments, on le constate encore sur Beautiful Days, où le crooner incarne un narrateur qui se fout de la gueule des politiques. Les nôtres.

Traînant une désinvolture digne d’une Courtney Barnett, d’un Kurt Vile ou d’un Mac DeMarco, mais en moins cynique, Angus Stone (alias Dope Lemon) n’a pas l’air d’un gars trop stressé. Avant de se lancer en solo, Stone a prouvé ses compétences musicales aux côtés de sa sœur au sein du populaire duo de folk onirique Angus & Julia Stone. En parallèle à son travail avec Julia, il concocte depuis 2009 des paysages sonores ondulants, truffés de voix nonchalantes, de mélodies légères et de grooves down-tempo… D’un album à l’autre, Angus Stone a toujours réussi à générer des atmosphères planantes dans lesquelles il est facile de se laisser aller.

Cependant, depuis le début de l’aventure Dope Lemon il n’y a guère plus de 5 ans, le projet d’Angus Stone est devenu un véritable phénomène culturel, particulièrement dans son Australie natale. Ses albums (Smooth Big Cat de 2019, l’EP Hounds Tooth de 2017 et Honey Bones de 2016) ont cumulé plus de 400 millions de streams, et le tout récent Rose Pink Cadillac risque bien de générer le même genre d’enthousiasme puisque les trois premiers extraits ont déjà été diffusés plus de 30 millions de fois.

Sur ce nouvel effort, Stone poursuit tranquillement sa route psychédélique ensoleillée avec des musiques qui donnent envie de ne rien faire d’autre que de regarder l’herbe pousser (et peut-être bien la fumer), des musiques peuplées de gros toutous en peluche et de personnages avec une tête de citron buzzé. Bref, un gars qui porte bien son nom de famille…

En plein été austral, alors qu’on se les gèle ici, nous avons joint le populaire artiste à son ranch situé dans une petite ville de la côte est australienne, endroit magique où il a son propre studio, ses voitures de collection, ses animaux et où ont lieu des fêtes mémorables, paraît-il.

PAN M 360 : Rose Pink Cadillac est ton quatrième album solo. Derrière ce titre se cache une réelle Cadillac rose bonbon, qui fait d’ailleurs l’objet d’un concours, mais c’est aussi le titre d’une chanson. Ça vient d’où ce concept de voiture rose?

Angus Stone : Il vient d’une sorte de rêve. Pour ce qui est de la chanson elle-même, je pense qu’elle parle d’un nouvel amour et de l’admiration pour les petites choses que fait la personne que vous admirez tant. C’est vraiment tomber amoureux d’une personne et l’aimer comme elle est. Je pense que tout l’album est né de mon envie de redonner de l’amour au monde avec tout ce qui se passe, l’anarchie et la consternation dû à la pandémie. La chose que je pouvais faire ici, c’était de raconter des histoires d’amour avec de la musique.

PAN M 360 : Tu es tombé amoureux de quelqu’un et ça t’a inspiré?

Angus Stone : Ça vient d’expériences personnelles et puis ça vient aussi d’observations. Et puis y’a l’histoire qu’on raconte, ça vient aussi de chose qu’on ramasse en cours de route, tu vois? Je pense que c’est un peu universel, c’est comme une tempête parfaite : vous combinez tous les éléments qui composent une histoire. Donc c’est créatif.

PAN M 360 : Il y a deux faces à l’album : l’une est plus diurne et l’autre est plus nocturne. Peux-tu m’en dire plus à ce sujet?

Angus Stone : Créer un disque, tout le processus d’être en studio, c’est beaucoup de travail dans l’ensemble. Quand tu en sors, tu as l’impression d’avoir écrit une sorte de livre. Et ça demande beaucoup d’énergie, et ton cœur et toute ta matière grise sont nécessaires. Et généralement, quand on arrive à la fin d’un disque, on est assez fatigué et on s’en éloigne. Et puis il y a l’art, qui est un autre élément. L’artiste doit créer quelque chose qui fonctionne avec, évidemment, la saveur et l’émotion derrière ce que tu as créé. Et j’ai travaillé avec cet incroyable artiste qui fait essentiellement des vinyles animés (Tee Ken Ng). Il avait l’habitude de faire des tapis de DJ. Je l’ai appelé et je lui ai dit : « est-ce possible de faire ça sur un vinyle? ». Et il m’a dit : « je ne l’ai jamais fait avant. Mais regardons ce qu’on peut faire ». Et il a trouvé la solution ! Pour vos lecteurs, un moyen facile d’expliquer comment l’animation fonctionne sur un vinyle serait de comparer quand vous étiez enfant et que vous dessiniez, dans le coin de votre manuel scolaire, des petits personnages en bâton sur chaque page, et puis vous serriez le livre et vous tourniez toutes les pages et puis l’image se déplaçait au fur et à mesure que les pages tournaient. Cela a fonctionné comme ça sur le vinyle. Car en format vinyle, c’est un album double, donc nous avons eu l’opportunité de créer un motif différent pour la musique. La première moitié de l’album commence avec deux chats qui se promènent en Cadillac sur la plage. Et puis sur le deuxième disque, ils se retrouvent dans les montagnes et l’ambiance est un peu plus sombre. Et tu as les montagnes qui bougent et les pins qui se balancent et c’est super cool. C’est un truc vraiment magique.

PAN M 360 : J’ai lu quelque part que tu définissais ce disque comme une frontière épique. Pourquoi? Ce fut un album difficile à créer?

Angus Stone : Ça ne nous a pas pris trop de temps. Nous avons commencé avant que le COVID ne chamboule tout. On a été probablement un mois en studio. Et puis on a commencé à réaliser que les choses étaient en train de changer. D’habitude, quand on entre dans un studio, on jette les clés et on ferme la porte. Et c’est en gros ce que tout le monde a fait à cause de la pandémie. Mais nous, en studio, étions déjà dans un genre de confinement. Donc je pense qu’il nous a fallu environ quatre ou cinq mois pour créer ce disque. Le temps qu’il faut pour faire un disque, ça dépend si on est pédant et précis. Je pense que nous sommes un peu des deux. Nous pensons qu’il y a un genre d’écosystème autour de nous et que nous sommes immergés dans une histoire et nous essayons de capturer tout ça autant que nous le pouvons. Et puis après, on s’occupe de tous les aspects plus techniques des choses. Mais chaque chanson est différente, chaque jour est différent tu sais. Certains jours, tu te réveilles et c’est une toute nouvelle chose, et je pense que c’est à ce moment-là qu’on commence à avoir des styles et des genres différents dans la musique et que les histoires changent, selon ce qui se passe dans le monde.

PAN M 360 : Et quand tu dis « nous », à qui fais-tu référence?

Angus Stone : Moi et l’ingénieur, et puis différents musiciens vont et viennent (notamment son compatriote Winston Surfshirt et la Française Louise Verneuil). J’envoie aussi beaucoup de chansons à des gens du monde entier. Mon pianiste est à New York, et le guitariste est en Allemagne. Mon batteur est à Melbourne. Et un autre ami est à Sydney… J’envoie toutes les parties et nous créons comme ça en quelque sorte.

PAN M 360 : Mais la sensation de répéter ou de jouer avec un vrai groupe dans un local ne te manque-t-elle pas? Toute cette énergie que tu peux obtenir avec des musiciens en chair et en os…

Angus Stone : Ouais, tu sais, je pense que ce que cette expérience nous a appris, c’est d’être adaptable. Il est clair que c’est agréable de pouvoir regarder quelqu’un dans les yeux et de sentir cette énergie dans la pièce… c’est magique. Tu sais, y’aura toujours ça, mais là c’est une nouvelle ère et parfois il faut faire des compromis, et dans ces compromis on peut trouver cette nouvelle sorte de magie, et ça c’est cool.

PAN M 360 : Comme pour la plupart de tes disques, Rose Pink Cadillac a-t-il été enregistré dans ton propre studio?

Angus Stone : À mon ranch, j’ai cette magnifique vieille grange et j’ai toujours voulu la transformer en un grand loft à l’étage. Nous l’avons donc entièrement démontée et avons créé un grand espace ouvert avec des sols et des murs en bois dur et nous avons plâtré le toit. Puis j’ai mis toutes ces lumières magiques et j’ai mis un foyer en creux avec du parquet en marbre, un grand mur de pierre de rivière avec du cuivre autour de foyer et des panneaux de verre. Ensuite nous avons construit le studio juste à côté de ce foyer encastré et il donne sur le champ avec tous les chevaux. C’est un endroit vraiment magique. Cet album était le voyage inaugural de cette zone et il y a beaucoup de bonne énergie. La salle elle-même est vraiment magique.

PAN M 360 : Plus groovy et sensuel, j’ai eu l’impression que cet album était plus proche de Honey Bones que de Smooth Big Cat, mais peut-être que je me trompe…

Angus Stone : Comme je l’ai dit, chaque chanson est différente. Chaque disque sera différent. On évolue en fonction des expériences que nous vivons dans le monde et dans notre cœur. Les choses ne seront jamais les mêmes et c’est ce que j’aime dans la musique : être en constante évolution. Et j’ai toujours veillé à ce que mon cœur soit libre et que je sois ouvert à de nouvelles expériences pour pouvoir ultimement inclure cela dans ma musique. Mais je ne sais pas, je laisse aux auditeurs le soin de décider comment ils voient les choses.

PAN M 360 : Howl With Me… le début de la chanson… Je sais que j’ai déjà entendu ça quelque part. Je crois que je l’ai sur un disque, mais je ne me souviens pas d’où ça vient.

Angus Stone : Ah ouais ! Sur l’un des EP que nous avons faits il y a quelque temps, j’ai fait une chanson intitulée Home Soon. C’est intéressant cette histoire… Il y a peut-être cinq ans, je jouais à Grand Theft Auto. Et quand tu sautes dans différentes voitures dans le jeu, la station de radio s’allume et tu peux passer d’une chaîne à l’autre. J’étais donc en train de zapper les stations et cette chanson est passée, je crois qu’elle s’appelle Stories des Chakachas. J’ai instantanément fait un Shazam et découvert le nom du groupe. Et puis j’ai téléchargé la chanson. Et je l’ai adorée. Je me suis assis là et j’ai commencé à chanter dessus parce que c’est une pièce instrumentale, c’est un groupe instrumental. Et j’ai commencé à chanter dessus, et ça correspondait parfaitement à ce que je fais. J’ai appelé le directeur de Sony, il a appelé quelqu’un à Paris, et puis ils ont appelé quelqu’un en Allemagne, et ils ont essayé de trouver ces gars. Mais tous les membres du groupe, je pense, étaient décédés, parce que c’était une vieille chanson (1972) tu vois? Mais ils ont retrouvé ce type et ils lui ont montré ce que j’avais enregistré sur sa chanson et il a dit, « Oui, j’adore ça. Faisons-le ! » Et puis je l’ai refait, sur ce nouvel album, avec ce groupe, mais j’ai changé le titre et les paroles.

PAN M 360 : Tu as également sorti un album avec ta sœur cette année (Life Is Strange). Comment gères-tu tes différentes entités?

Angus Stone : Je me pose parfois la question (rigole). Je fais des pauses entre deux enregistrements. Et je fais en sorte de prendre soin de moi et de mon bien-être. Mais quand il s’agit de faire des disques, c’est quelque chose que j’aime faire. Pour moi, il s’agit de peaufiner mon art. C’est quelque chose que je crois vraiment être en moi, je sens que c’est ce que je suis censé faire. Et quand je le fais, je me sens heureux. Et je reçois beaucoup de vie, le renouvellement de soi… c’est une sorte de réapprovisionnement de mon âme. Créer quelque chose à partir de rien, à partir d’une pensée qui flotte au fond de ta tête, et puis tout d’un coup il y a cette chose tangible, qui est la musique. Je pense que c’est juste différent avec Julia, c’est une chose cool. Nous travaillons ensemble depuis si longtemps que nous avons une relation vraiment spéciale et une énergie qui circule librement quand il s’agit de s’asseoir dans le studio et de faire des disques. C’est cette sagesse et cette confiance. Et évidemment, nous sommes de la même famille; ça aide beaucoup quand il s’agit de faire avancer les choses. Et, oui, j’ai l’impression que tout est à sa place.

PAN M 360 : La maison de disques offrait cette magnifique Cadillac Fleetwood rose de 1960 à un heureux gagnant en Australie qui aurait précommandé l’album. Alors je me demandais, es-tu un amateur de voitures anciennes?

Angus Stone : Ouais ! Je collectionne les voitures. J’ai peut-être 10 vieilles voitures. C’est un passe-temps amusant. Lorsque Julia et moi avons enregistré un disque avec Rick Rubin à Los Angeles en 2014, j’ai acheté cette vieille Morris Mini de 1959 avec laquelle je me baladais. Lorsque nous avons terminé l’enregistrement, je l’ai mise sur un bateau et l’ai ramenée à mon ranch. J’ai une Cadillac Limo de 71, une Coccinelle de 69, une Valiant de 67… qu’est-ce que nous avons d’autre… un Land Rover militaire des années 70, un pick-up Ford F 100… il y en a d’autres… En ce qui concerne la chanson Rose Pink Cadillac, un jour le patron de BMG m’appelle et il me dit : « Achetons une Cadillac rose et faisons-la tirer ». J’ai dit : « D’accord, je vais y réfléchir ». Je l’ai appelé le lendemain matin et je lui ai dit : « C’est vraiment cool, quelque chose à donner en retour après toutes ces années de loyauté de la part de nos fans et de nos auditeurs ». C’est vraiment un mouvement cool, tu sais… Et nous avons pensé que ce serait une bonne chose de rendre la pareille.

PAN M 360 : Tu parles. Hey, peut-être que tu aurais voulu le garder pour toi?

Angus Stone : Ouais (rigole). Ça va être dur de lâcher prise. Ça, c’est sûr.

PAN M 360 : Alors tu l’as conduite un peu?

Angus Stone : Oui, je l’ai enregistrée à mon nom pour pouvoir la conduire en attendant. Donc ouais, c’est une de mes voitures avec laquelle je descends la route et vais prendre un café.

PAN M 360 : C’est sa couleur d’origine ou elle a été repeinte?

Angus Stone : Oui, c’est la couleur d’origine. Je pense qu’elle a eu deux propriétaires avant. C’est une de ces voitures qui ont été laissées dans la remise, sous une couverture. J’aimerais bien pouvoir faire ce genre de concours dans chaque pays, faire tirer une voiture emblématique. Quelle voiture du Canada est cool?

PAN M 360 : Et bien une Cadillac comme celle-ci, ça le ferait ! On fabrique des voitures ici, mais ce sont des marques américaines. Et avoir une voiture de collection ici c’est plus compliqué à cause de l’hiver; la voiture doit être remisée la moitié de l’année.

Angus Stone : En effet… Alors je dirais aussi bien faire tirer un truc solide et passe-partout comme un vieux Jeep Willys, ce serait cool ça non?

Après une longue pause pour les raisons que l’on sait (et qui reviennent à l’ordre du jour, misère…), la salle Bourgie a repris l’automne dernier sa présentation de l’intégrale des fameuses cantates sacrées de Johann Sebastian Bach, soit pour une 7e année, projet monumental mis de l’avant à la salle Bourgie par Arte Musica et sa directrice artistique Isolde Lagacé.

Le prochain chapitre de cette intégrale implique Arion Orchestre Baroque, qui interprétera les samedi 18 et dimanche 19 décembre quatre cantates sacrées: Wahrlich, wahrlich, ich sage euch , BWV 86, O Ewigkeit, du Donnerwort, BWV 60, Erfreute Zeit im neuen Bunde, BWV 83, Bringet dem Herrn Ehre seines Namens, BWV 148.

Les solistes seront Marie-Andrée Mathieu, mezzo-soprano (Québec), Nicholas Scott, ténor (Royaume-Uni), Alexander Dobson, baryton (Canada et Royaume-Uni), Andréanne Brisson Paquin, soprano (Québec). Ils et elles pourront jouir d’un accompagnement rigoureux et fervent, trompette, cors, hautbois, violons et cordes sont prévus à l’instrumentation de ce superbe programme dirigé par Mathieu Lussier, nouveau directeur artistique d’Arion Orchestre Baroque, qui s’est prêté au jeu des questions de PAN M 360.

PAN M 360 : Racontez-nous ce qui a mené Arion Orchestre Baroque à ce programme de décembre.

Mathieu Lussier : Arion embarque de nouveau dans cette belle aventure des cantates de Bach à la salle Bourgie, en fin de parcours – car il ne reste que quelque concerts pour compléter cette intégrale. En termes de choix d’oeuvres, j’ai eu peu à faire en tant que directeur artistique car cela fait partie d’un « master plan » d’Isolde Lagacé.

PAN M 360 : On se doute bien que les cantates au programme impliquent des orchestrations idéales pour Arion!

Mathieu Lussier : Une partie des cantates qui restaient à présenter dans l’intégrale impliquent des effectifs orchestraux richement développés et, bien sûr, Arion se spécialise dans ce créneau. Je me trouve à la direction de ce programme avec bonheur, qui fait toutefois partie de plans révisés; ce programme a été reporté deux fois, programme pour lequel j’avais prévu un chef invité. On a donc dû changer nos plans mais il y a pour moi quelque chose d’excitant à l’idée de faire les cantates de Bach. Il y a un effet de communion autour de la musique de Bach, les gens viennent à Bach avec une immense confiance. C’est en même temps un paradoxe, car la musique de JS Bach est la plus exigeante de son époque.

PAN M 360 : Une septième année de cantates de Bach à la Salle Bourgie laisse forcément moins de choix pour les derniers programmes de l’intégrale. Comment ce choix s’est-il fait?

Mathieu Lussier : Il faut s’effacer devant le grand tout! En fait, il restait une douzaine de cantates parmi lesquelles je devais en choisir trois, s’ajoutant à celle choisie par Arte Musica. Or, heureusement, les cantates de ce programme offrent des rôles très importants à Marie-Andrée Mathieu et Nicholas Scott. Ce sont des airs d’une grande virtuosité! C’est intéressant parce qu’on associe souvent les cantates de Bach aux sopranos et aux basses, et là ce sont les voix du milieu qui ont la part du lion. Ce qui rattache ces cantates, ce sont les individualités, il y a par exemple de grands solos de violon et de hautbois. C’est une sorte de cadeau à nos musiciens, soit la violoniste Noémy Gagnon-Lafrenais et le hautboïste Daniel Lanthier. Prévu en septembre à l’origine, ce programme n’est donc pas directement lié à Noël, mais il comporte tout de même quelque chose de très festif.

PAN M 360 : Depuis que vous avez pris la codirection artistique d’Arion aux côtés de Claire Guimond, votre rôle de chef change-t-il la donne dans la facture de l’orchestre?

Mathieu Lussier : C’est le deuxième de trois programmes de notre saison que je vais diriger, c’est peut-être la nouveauté depuis que j’ai pris la direction artistique d’Arion, (la directrice artistique émérite et membre fondatrice) Claire Guimond étant flûtiste et n’étant pas cheffe, m’a demandé que la formule des chefs invités qui a fait la signature d’Arion, soit honorée. Et c’est ce que je vais faire, bien sûr. Ceci dit, avec la pandémie et toutes les incertitudes, j’ai dirigé une immense partie des activités d’Arion depuis un an et demi. Mais nous souhaitons maintenir la formule distinctive de l’orchestre, d’autant plus qu’elle plaît à ses interprètes et à leur public. Effectivement, c’est très stimulant que d’être exposé à des visions artistiques différentes de chefs différents, et c’est pourquoi je ne dirigerai pas plus de la moitié des productions annuelles.

PAN M 360 : En tant que chef et codirecteur artistique, vous n’êtes pas débarqué en terre inconnue. Quelle était votre relation avec Arion auparavant?

Mathieu Lussier : Pendant une quinzaine d’années, de 1998 à 2013, j’ai été bassoniste au sein de l’orchestre, que je connais donc de l’intérieur. C’est aussi avec Arion que j’ai fait mes premières armes en tant que chef d’orchestre, soit à partir de 2008. Pour moi, c’est un beau cadeau de la vie que de me faire confier ce poste, et ça s’est produit en même temps que mon arrivée comme vice-doyen à la faculté de musique de l’Université de Montréal. Alors j’ai deux assiettes remplies dans deux domaines différents. Pour Arion, j’arrive à un moment de ma vie où j’ai établi beaucoup de choses comme instrumentiste, plusieurs disques derrière moi, alors toutes ces perches que je tends me procurent des réponses rapides. Je pense à des partenariats avec des solistes qui me touchent et qui me rendent heureux de les mettre en valeur. Je pense aussi à un partenariat de trois ans avec le Centre de musique baroque de Versailles pour qu’Arion soit à Montréal, avec des moyens plus modestes, un porte-étendard de tout ce qui se fait en France pour la revalorisation du patrimoine baroque. Je suis très enthousiaste de ça, cet appétit de découverte chez les musiciens comme chez le public, cette confiance pour ces programmations d’Arion qui sortent des sentiers battus. Je ne boude pas mon plaisir, j’aime programmer Vivaldi, Haendel ou Telemann comme des côtés plus obscurs qui font aussi le bonheur de l’auditoire chez Arion. Un beau vent de fraîcheur souffle sur Arion, je suis toujours en lien avec Claire (Guimond), nommée récemment directrice artistique émérite de l’orchestre. Arion est donc la couleur dominante de ma carrière d’artiste qui se poursuit, sans oublier Pentaèdre avec qui je continue ou autres projets ponctuels.

PROGRAMME

J.S. BACH 
Wahrlich, wahrlich ich sage euch, BWV 86 
O Ewigkeit, du Donnerwort, BWV 60 
Erfreute Zeit im neuen Bunde, BWV 83 
Bringet dem Herrn Ehre seines Namens, BWV 148

INTERPRÈTES

Arion Orchestre Baroque
Mathieu Lussier, chef
Solistes :
Andréanne Brisson Paquin, soprano
Marie-Andrée Mathieu, Mezzo soprano
Nicholas Scott, ténor
Alexandre Dobson, Baryton

LES CONCERTS SONT PRÉSENTÉS À LA SALLE BOURGIE, LES SAMEDI 18 ET DIMANCHE 19 DÉCEMBRE, 14H30. POUR INFOS ET BILLETS, C’EST ICI

Inscrivez-vous à l'infolettre