Pour son dernier concert de la série Cartes blanches, Pro Musica invite les mélomanes à voyager musicalement en Europe de l’Est. Brian Manker, violoncelle, et Angela Park, piano, interpréteront ensemble un répertoire centré sur des œuvres de Rachmaninov, Martinu et Kaprálová.

Rencontrons donc Angela Park, afin d’en savoir plus sur la carrière de cette excellente pianiste, sur son duo avec Brian Manker et sur les pièces qu’elle interprétera dimanche, à 15 heures, au Centre Phi.

PAN M 360 : Tout d’abord, nous aimerions en savoir plus sur vous! Où avez-vous été éduquée en tant que chambriste et soliste?  

ANGELA PARK : J’ai étudié l’interprétation en solo à l’Université Western, à l’Université de Toronto et à l’Université de Montréal. La musique de chambre a toujours occupé une place importante dans mon éducation musicale. J’ai commencé à jouer dans un trio avec piano à l’âge de 13 ans et j’ai toujours aimé collaborer à diverses combinaisons instrumentales depuis. J’ai rencontré l’une de mes partenaires de duo, l’altiste Sharon Wei, alors que nous étions étudiantes de premier cycle à l’Université Western. Même pendant nos études, nous avons cherché des moyens de continuer à jouer ensemble, et cela a alimenté ma carrière professionnelle. Vingt-cinq ans plus tard, Sharon et moi continuons à imaginer toutes sortes de projets ensemble!

PAN M 360 : Qui étaient vos principaux professeurs?

ANGELA PARK : James Anagnoson, Ronald Turini, William Aide, Jacob Lateiner et Paul Stewart. J’ai eu la chance de rencontrer et d’être inspirée par chacun de ces artistes, qui étaient également de merveilleux professeurs. 

PAN M 360 : Qui étaient ou sont encore vos modèles pianistiques?

ANGELA PARK : Il y en a tellement que j’aime écouter, notamment Richter, Horowitz, Argerich, Nikolayeva. L’écoute d’enregistrements de mes anciens professeurs continue également à m’inspirer. 

PAN M 360 : Comment décririez-vous votre personnalité pianistique? 

ANGELA PARK : On m’a dit que j’étais une personne sensible à l’écoute 😊. 

PAN M 360 : Avez-vous des compositeurs ou des périodes de musique classique préférés?

ANGELA PARK : Les compositeurs dont je me sens le plus proche en tant qu’interprète sont Mozart, Schumann, Debussy, Rachmaninov. J’aime aussi le processus de commande et d’interprétation des nouvelles œuvres des compositeurs d’aujourd’hui. Au nombre des compositeurs dont la musique m’a vraiment attirée, il y a Barbara Croall, Omar Daniel, Kevin Lau et Darren Sigesmund (qui se trouve être mon mari!).

PAN M 360 : Vous considérez-vous davantage comme une musicienne de chambre ou une soliste?

ANGELA PARK : Ma carrière m’a amenée à jouer beaucoup plus dans le domaine de la musique de chambre. J’essaie de maintenir un programme d’apprentissage du répertoire solo et de jouer des récitals chaque fois que c’est possible, car je pense que le jeu en solo aide le jeu d’ensemble, et vice versa. 

PAN M 360 : Quels sont vos contextes préférés pour jouer en direct ou pour enregistrer? 

ANGELA PARK : Certaines des expériences les plus émouvantes en tant qu’interprète ont été pour les organisations Concerts in Care et Xenia Concerts. Jouer pour ceux qui n’ont pas accès aux concerts ailleurs est très significatif et important. J’aime jouer et enregistrer avec des partenaires musicaux avec lesquels j’ai une longue amitié, car cela rend l’expérience plus personnelle et gratifiante. 

PAN M 360 : Quel est votre port d’attache? 

ANGELA PARK : J’ai récemment déménagé de Toronto à London, en Ontario, qui se trouve être là où je suis née et où j’ai grandi. J’enseigne actuellement le piano et le piano collaboratif à l’Université Western. 

Elle est membre fondatrice de l’ensemble Made In Canada – lauréat d’un prix JUNO – et du célèbre duo Mercer-Park avec la violoncelliste Rachel Mercer. Rachel et Angela ont joué avec le violoniste Yehonatan Berick, dans le trio AYR, de 2010 à 2020.

PAN M 360 : Force est d’observer que le duo de piano avec violoncelle est une configuration que vous connaissez très bien. Parlons-en donc: vous jouez toujours avec Rachel Mercer? 

ANGELA PARK : Oui, Rachel et moi collaborons encore beaucoup en tant que duettistes violoncelle-piano. J’ai rencontré Rachel en 2006 et elle continue d’être une grande source d’inspiration, ainsi qu’une amie et partenaire musicale importante. Nous avons également d’autres projets de collaboration en cours. 

PAN M 360 : Cette collaboration avec Brian Manker est-elle à long terme? 

ANGELA PARK : C’est notre premier récital ensemble, et j’espère certainement en faire plus à l’avenir! Brian et moi jouons dans une formation de quatuor de piano cet été à Ahuntsic, avec le violoniste Andrew Wan et l’altiste Sharon Wei.

PAN M 360 : Pouvez-vous dire comment et quand vous avez commencé à jouer avec Brian Manker?

ANGELA PARK : J’ai rencontré Brian lorsque je vivais à Montréal vers 2006, et j’ai eu une formation de chambre avec lui à cette époque qui reste mémorable. Nous avons joué le Quintette en la majeur (La Truite) ensemble il y a plusieurs années, à Westben, et l’un des moments forts de ce concert a été de jouer avec Brian. Il apporte tellement de vitalité et de beauté à la musique. Je suis très heureux de collaborer avec lui pour ce concert Pro Musica en duo. 

PAN M 360 : Avez-vous d’autres concerts pour des duos piano-violoncelle?

ANGELA PARK : Rachel et moi avons des récitals à venir au cours de la prochaine saison, principalement en Ontario (KW et Cobourg). 

PAN M 360 : Quelles sont les qualités spécifiques de ce duo avec Brian Manker?

ANGELA PARK : Brian apporte une telle énergie positive à tout, et son jeu est si effusif et plein de couleurs. Je vais certainement être inspirée par ces qualités et je sais que ce sera une expérience vivifiante. 

Voici la liste des œuvres du concert au Centre Phi :

Sergei Rachmaninoff, Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur, Op.19

Bohuslav Martinů, Variations sur un thème slovaque, H.378

Vítězslava Kaprálová, Ritournelle pour piano et violoncelle, op.25 

PAN M 360 : Pouvez-vous commenter ce programme?  Quels en sont les défis?

ANGELA PARK : C’est un beau programme qui met en valeur le violoncelle et le piano d’une manière soulignée. Les œuvres de Kaprálová et de Martinu sont nouvelles pour moi, et je suis ravie de les découvrir. La Ritournelle est une œuvre brillante et énergique et j’entends l’influence de Martinu, avec qui elle a étudié. J’ai toujours aimé Martinu et la façon dont sa musique de chambre se met en place de façon si unique, comme une horloge. Cette œuvre contient également des mélodies étonnantes et des thèmes dansants. Rachmaninov est extrêmement difficile, mais cela en vaut la peine pour donner vie à cette œuvre dramatique et profondément expressive. 

PAN M 360 : Quels sont vos projets en cours, concerts ou séances d’enregistrement?

ANGELA PARK : J’ai des projets de concerts et d’enregistrements à venir avec le violoniste Scott St. John et Rachel Mercer, sur la musique de Kevin Lau. D’autres collaborations qui m’enthousiasment comprennent des concerts avec Sharon Wei, Rivka Golani, Susan Hoeppner, James Campbell. Rachel et moi formons également un trio avec la violoniste Mayumi Seiler, et j’ai des projets de duo de piano avec Stéphan Sylvestre. Les événements solos à venir incluent des récitals à travers l’Ontario.

Angela Park a obtenu sa maîtrise en musique à l’Université de Toronto et son doctorat en interprétation du piano à l’Université de Montréal. De 2011 à 2014, Angela a été professeur adjoint invité à la Jacobs School of Music de l’Université de l’Indiana, où elle a enseigné le cours d’accompagnement des bois. Elle s’est produite à Ottawa, Winnipeg et Toronto. Angela a enregistré avec la violoncelliste Rachel Mercer et l’ensemble Made In Canada, et a enregistré divers projets pour l’étiquette Enharmonic à Bloomington, Indiana. En 2021, son album Mosaic, avec l’ensemble Made In Canada a remporté un prix JUNO pour l’album classique de l’année. Elle a remporté de nombreux prix et distinctions, notamment le Grace Welsh International Piano Prize à Chicago, le Canadian National Music Festival, le Honens International Piano Competition et la Maria Canals International Piano Competition à Barcelone. 

Violoncelle solo de l’Orchestre symphonique de Montréal depuis 1999, Brian Manker poursuit une carrière musicale diversifiée en tant qu’interprète et professeur. En plus de se produire fréquemment avec l’OSM, M. Manker est membre du New Orford String Quartet, lauréat de prix Juno et Opus. Professeur à l’École de musique Schulich de l’Université McGill, M. Manker a également lancé le projet Beethoven et fondé le Quatuor Adorno en 2007, qui vise à interpréter tous les quatuors de Beethoven dans leur contexte original, soit un salon privé. En 2010, il a enregistré les Suites pour violoncelle seul de Bach. Brian Manker joue d’un violoncelle fabriqué par Pietro Guarneri, à Venise, vers 1728-1730, avec un archet fabriqué par Joseph René Lafleur vers 1850, gracieuseté de la Fondation Canimex.

 PROGRAMME :

Sergei Rachmaninov, Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur, Op.19

Bohuslav Martinů, Variations sur un thème slovaque, H.378

Vítězslava Kaprálová, Ritournelle pour piano et violoncelle, op.25

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Cette volonté ferme de “tracasser l’impossible », de « chercher une matière première et ce qu’il y a derrière” ,  » de cultiver tes assises », « d’ébranler l’injustice », « de sillonner la lenteur » , bref de s’élever. Cet amour des mots nourri ad infinitum. Cette allégeance indéfectible à l’américanité folk. Cette curiosité des musiques exploratoires. Cette rigueur. Cet acharnement.

Cette profondeur toujours souhaitée et jamais atteinte, voilà qui peut résumer le parcours de Benoit Pinette depuis la sortie d’un premier EP homonyme en 2009.

À partir de là, Tire le Coyote a toujours œuvré dans l’humilité et la rigueur malgré un succès évident, atteint des sommets avec la sortie récente de l’opus Au premier tour de l’évidence, dont le répertoire est le plat principal d’un nouveau cycle de concerts sous la bannière Tire le Coyote, amorcé début mars. 

Aux premiers jours du premier tour, ce jeudi au Théâtre Maisonneuve, 20h, PAN M 360 vous offre une interview de fond avec un Benoit Pinette au sommet de son art et de sa pertinence.

PAN M 360 : Au premier tour de l’évidence a été créé en bonne partie à Saint-Élie-de-Caxton, où tu as élu domicile, non?

BENOIT PINETTE : En fait, je vis à temps partiel à Québec et à Saint-Élie-de-Caxton. Je m’y suis acheté une maison, de là ma collaboration avec Jeannot Bournival qui y a son studio et donc l’enregistrement réalisé chez lui. J’adore cette région qui n’a pas connu cette montée fulgurante des chalets, et c’est pour moi un bel entre-deux Québec-Montréal.

PAN M 360 : La progression de Tire le Coyote est claire et nette avec cet album et ce nouveau cycle de concerts qui s’amorce.

BENOIT PINETTE : On souhaite toujours s’améliorer. L’objectif de la chose est de se surpasser, se botter le derrière. Je n’ai pas de grande ambition de performance. J’aime me mettre au service de la proposition créatrice comme tu le dis.  Il n’y a pas d’autres décisions qui sont prises autres que le résultat, la proposition de l’album. Tout est mis là-dessus.

PAN M 360 : C’est le résultat qui compte, et le travail génère l’inspiration.

BENOIT PINETTE : J’en suis convaincu et c’est justement le côté littéraire qui m’amène à la constater :  on apprend à écrire en écrivant, ce n’est pas en attendant l’inspiration. L’auteur Robert Lalonde, avec qui j’ai écrit Nous brûlons jusqu’aux os,  nous le dirait : je peux écrire 30 pages et mon livre va commencer à la 34e.   

PAN M 360 : Je comprends bien ton approche car ton évolution littéraire me rappelle mes envie  d’élévation littéraire, avec des bons coups et d’autres beurrés un peu épais, ce qui se produit de moins en moins lorsque notre écriture évolue.  De plus en plus sobre, moins chargée, des effets bien ménagés.

BENOIT PINETTE : On s’attarde trop à la partie littéraire d’une chanson, on parle plutôt de musique alors que le texte pas aussi important.

PAN M 360 : Dans ton cas, le texte est au moins aussi important, c’est clair! La musique a beaucoup évolué, mais le texte y demeure très important.

BENOIT PINETTE :  En tout cas, j’essaie!  D’ailleurs, pour cet album, j’ai écrit tous les textes avant d’y apposer la première note de musique. C’est la première fois que je faisais ça de cette manière, j’avais ce souci et cette conscience que les mots devaient vivre seul. Que ça se tienne avant même que je place la musique. Souvent quand on le fait ensemble on va rester beaucoup accroché à la mélodie et à l’aspect musical. À partir du moment où ça coule bien, tu vas arrêter de te poser des questions sur le texte, tu te dis que tu ne changeras rien parce que ça coule bien… et ça fait en sorte que tu perds de ton pouvoir d’analyse à cause de la musique. Et donc j’ai eu la volonté de me plonger d’abord dans le texte afin qu’il vive seul.

PAN M 360 : Robert Lalonde a été pour toi une inspiration, notamment parce que son œuvre est un mélange signifiant de lumière et de pénombre. On retrouve effectivement ce mélange dans tes chansons, on y ressent une vibration dramatique, inquiète, parfois presque tragique, mais on y reçoit aussi de la lumière.

BENOIT PINETTE : Oui. Il y a toujours ce regard existentialiste. Les grandes questions qui n’ont pas de réponse, je me fais quand même un devoir de plonger dans ce questionnement, d’essayer de comprendre, de poser des réflexions et ça m’amène à comprendre davantage ce que je fais. Je n’ai pas ce rapport léger au quotidien, j’ai une grande difficulté à être léger et particulièrement quand j’écris. C’est là que l’existentialisme prend le dessus et s’exprime.

PAN M 360 : En fait, tu poses de grandes questions à travers des scènes quotidiennes de vie privée.

BENOIT PINETTE : Oui, j’aime à la fois entrer dans l’émotivité d’un personnage ou d’un peuple et aller plus loin dans la réflexion. Parfois, ça peut être hermétique au niveau des images et du rendu, je me fais un constant devoir de pousser cette réflexion plus loin. Je n’ai jamais été contre la possibilité d’en beurrer épais à certains moments. 

PAN M 360 : Reste que les nouveaux textes sont généralement plus émondés. Mieux on écrit, mieux on ménage ses effets.

BENOIT PINETTE : Oui, je suis d’accord. Par conséquent, c’est plus littéraire. C’est sûr qu’au départ, il y avait cette volonté de puncher à tout pris alors que maintenant j’ai envie de quelque chose qui coule mieux, qui serve une réflexion. Mais je ne me faisais pas une obligation de surprendre avec des formules choc comme je l’ai fait par le passé.

PAN N 360 : Néanmoins, on en trouve encore des  savoureuses comme « nous allons diminuer nos portions de bullshit » !

BENOIT PINETTE : Ça en prend un peu quand même  ! (rires) C’est ben beau être littéraire, mais on reste québécois .

PAN M 360 : Prenons un exemple, sur le propos récent et sa démarche poétique.

BENOIT PINETTE : Ben c’est sûr que ces chansons ont été créées dans un environnement plus plus serein et plus calme, soit à la campagne. C’est aussi très difficile d’écrire avec une plus grande légèreté mais en gardant tout autant de profondeur. Sillonner la lenteur, c’est un peu ça finalement. Ça a été difficile d’y parvenir après l’apaisement de ma vie, car j’ai dû trouver comment faire pour éviter que ça sonne cul-cul, comment trouver un positionnement valable dans cet état plus léger.  Le refrain est finalement arrivé : « Il me faut sillonner la lenteur pour me rendre au bout de moi. » C’est simple comme phrase mais ça voulait tout dire, c’est-à-dire revenir à cet état de connexion en mettant de côté les stimuli extérieurs et les attentes, les pressions sociales et celles de la production.

PAN M 360 : Cet état était souhaité, faut-il comprendre?

BENOIT PINETTE : Sillonner la lenteur découle d’un besoin à la fin de la dernière tournée de Désherbage, de m’éloigner de la chanson. J’avais besoin de retrouver ce plaisir, ce besoin de produire… et quelque chose ne rimait pas avec mon état habituel. J’avais l’impression de ne plus savoir après quoi je courais. Là, t’as quelques défis dans ta carrière, tu es content mais pas tant que ça, il n’y a rien qui ne s’apaise en toi. L’arrivée à la campagne et aussi le calme imposé par la pandémie se sont imposés dans le processus de création. J’ai laissé ce sentiment d’urgence, j’ai fait fi des attentes,  je voulais juste écrire des chansons et m’améliorer.

PAN M 360 : Et pour s’améliorer faut aussi éviter d’être prisonnier de son propre public, souvent enclin à l’immobilisme. Il faut toujours secouer le public et souhaiter son élévation.

BENOIT PINETTE : Exact. À ce titre, Nick Cave disait pertinemment qu’à chaque album qu’un artiste crée, il y en a qui vont te suivre et d’autres qui vont te quitter. Tout ce que tu peux faire, c’est remercier celles et ceux qui partent pour avoir été à tes côtés pendant une phase de ton parcours. Mais… secouer ton public et le pousser plus loin à travers ton œuvre, c’est aussi aimer son public.

PAN M 360 : Cet état de lenteur dont tu fait mention se trouve ailleurs. 

BENOIT PINETTE : Dans Je me dis, entre autres et partout ailleurs comme dans la chanson impliquant Joséphine Bacon, Mes yeux affichent complet. Cet état m’a conduit à me sortir de moi dans cet album qui en est un d’observation et de contemplation et où la nature est omniprésente. C’est ce que j’avais dans ma fenêtre, les séances d’écriture et d’enregistrement ont été entrecoupées de promenades en forêt. Je me suis retrouvé seul une semaine sur deux puisque j’ai la garde partagée de mes deux enfants depuis ma séparation, juste avant la pandémie.

PAN M 360 : Cette plénitude se trouve aussi dans la musique, n’est-ce pas?

BENOIT PINETTE : Oui. Les claviers illustrent cette contemplation, ce rapport à la nature et au sacré  qu’on perd dans les sociétés modernes. Pour moi, il y avait quelque chose de très méditatif  dans les musiques envoûtantes et enveloppantes auxquelles contribuent les claviers. Ça rend différentes les chansons habituellement folk, plus traditionnelles.  Quand tout espérait demain, c’est un peu une ode à l’enfance, ça revient encore à cette impression que, quand j’observe les enfants se promener dans le bois et démontrer leur capacité d’être dans la contemplation sans trop s’en faire avec le reste.

PAN M 360 : L’évolution de ta musique est aussi un fait marquant : effets de bourdon, musiques ambient, usage des synthétiseurs analogiques, voilà autant de signes de cette évolution dans un contexte chansonnier. On devine que tu écoutes beaucoup d’artistes de cette mouvance.

BENOIT PINETTE : Je pense notamment à Grouper, Nils Frahm, Flore Laurentienne…

PAN M 360 : Il y a donc un mélange intéressant de folk et d’électro.

BENOIT PINETTE : J’aime les nappes de son, c’est céleste, j’aime bien le new-age et l’ambient. 

PAN M 360 : Il faut pousser ça encore plus loin! Tu pourrais accomplir ici ce que Fleet Foxes a fait aux États-Unis et dans la chanson anglophone en général.

BENOIT PINETTE : Oui absolument, j’adore Fleet Foxes. Les harmonies vocales, les arrangements, l’instrumentation, c’est vraiment super.  Je suis aussi fan de Kevin Morby , Big Thief, Bill Callahan, Bonnie Prince Billy, et de cette génération montante de l’americana. De mon côté, j’ai tellement d’idées en tête depuis que j’ai fait cet album, j’ai l’impression que ça me donne un nouveau souffle alors que l’album Désherbage était la fin d’un cycle. Et Jeannot Bournival a été un acolyte hallucinant à ce titre, dans l’orchestration . Il est un vrai pro de l’arrangement. En même temps, je maintiens un rapport à la tradition folk, j’ai toujours cet amour profond pour cette façon de faire des chansons, j’y reste fidèle.  Mais il ne faut pas rester accroché aux vieilles façons de faire et pousser plus loin cette tradition. Ça reste une quête d’équilibre entre tradition et innovation.

PAN M 360 : Peut-on faire la liste du personnel?

BENOIT PINETTE : Shampoing, mon acolyte depuis toujours, revient aux guitares,  un peu moins présent mais toujours là, tout en douceur. David Carbonneau y joue la trompette, Marc-André Larocque  la batterie, Marc-André Landry à la basse, un des meilleurs accompagnateurs au Québec. Un chœur de six femmes (Chloé Lacasse, Geneviève Toupin, Stéphanie Bédard, Amyilie, Julie Hamelin et Audrey-Michèle Simard) s’est aussi joint à nous. Et je ne compte pas  la participation de la magnifique Katie Moore. Sinon Jeannot et moi avons joué le reste des instruments, claviers, guitares, etc. 

PAN M 360 : Et comment transpose-t-on tout ça en concert? 

BENOIT PINETTE : Je voulais absolument me rapprocher le plus possible de la bulle que j’ai voulu créer en studio, alors la présence d’harmonies vocales et de synthétiseurs se devaient d’être au cœur de ce nouveau spectacle. A l’image du disque, c’est donc un spectacle qui s’éloigne un peu plus de l’aspect rock du folk rock de Désherbage pour faire place à quelque chose de plus enveloppant, l’accent étant davantage mis sur les couches sonores ambiantes et bien sûr, sur les mots. 

PAN M 360 : Le personnel de l’album a-t-il changé sur scène?

BENOIT PINETTE : Bien que le quatuor de base reste le même (moi à l’acoustique, Shampoing à l’électrique, Marc-André Landry à la basse et Jean-Philippe Simard à la batterie), l’instrumentation prend de l’ampleur avec l’arrivée de deux recrues féminines dans le band, soit Ariane Vaillancourt aux claviers et Audrey-Michèle Simard aux chœur et arrangements vocaux. 

PAN M 360 : Les chansons des albums précédents ont-elles été réarrangées dans l’esprit d’Au premier tour de l’évidence?

BENOIT PINETTE : Effectivement nous avons fait quelques changements dans l’interprétation des plus vieilles chansons afin qu’elles se marient bien au nouveau matériel. Rien pour les dénaturer, seulement quelques petites touches seulement qui ramènent au son d’Au premier tour de l’évidence. 

PAN M 360 : Quelle est l’approche côté scénographie, éclairage et mise en scène?

BENOIT PINETTE : J’ai toujours approché le spectacle de manière très spontanée et instinctive. Mais pour la première fois de ma carrière, je souhaitais une proposition plus étoffée, mieux travaillée, tout en restant sobre. J’ai donc confié la mise en scène à Émilie Perreault et l’éclairage à Jean-Francois Couture. À l’aide d’un jeu de lumière plus élaboré, d’un décor rappelant le contexte naturel dans lequel l’album a été conçu et d’interventions mieux placées, on amène le spectateur à plonger dans ce qui mène à la création de ces nouvelles chansons.

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Dan Bejar, que l’on a connu avec The New Pornographers, Swan Lake et, plus particulièrement, Destroyer, constitue une énigme ambulante du rock indé. La folie guette ceux qui tentent de donner un sens global à ses chansons, car celles-ci sont remplies d’un langage indéchiffrable, de vers sur des créatures mythiques, de mort et de merveilles. Tout ça sur une toile de fond musicale qui passe de façon spectaculaire du post-punk au rock indé, ou du free jazz au synth-punk. Bejar est le genre de musicien qui passe par des périodes d’intensité – presque des états de fugue – lorsqu’il crée ses albums; on dirait qu’il en oublie parfois volontairement l’objectif. Ses chansons découlent d’un amour pur du langage.

Pour son plus récent album, Labyrinthitis, Bejar a une fois de plus travaillé avec son collaborateur de longue date, John Collins, afin de créer une œuvre merveilleusement étrange et abstraite de rock cryptique. À un moment donné, il pensait être atteint d’une sorte de maladie, provoquée par des périodes de vertige et de bourdonnement dans les oreilles. Il a cherché ses symptômes et a trouvé le terme « labyrinthite » qui, reconnaît-il, ressemble à un mot inventé.

Nous avons discuté avec Dan Bejar de certains des sons et des couplets mystérieux de son dernier album, de son amour pour Jim Morrison, de sa relation étrange avec la musique de Nick Cave et de ses références à la magie noire.

 

PAN M 360 : Salut Dan. Comment se passe ta journée jusqu’à présent?

Dan Bejar : Plutôt bien. Je suis allé me promener au soleil et j’ai acheté du pain. Et toi?

PAN M 360 : Je reviens tout juste du lancement d’une exposition de Nick Cave ici à Montréal.

Dan Bejar : Qu’est-ce que c’est que ça? Qu’est-ce qui est accroché aux murs?

PAN M 360 : L’exposition est conçue de telle sorte que chaque pièce représente un chapitre différent de la vie de Nick Cave. Ses années berlinoises ou comment il a créé les Bad Seeds et tout ça. Puis, à la toute fin, il s’est pointé pour une période de questions avec les médias.

Dan Bejar : J’aimerais habiter le genre de maison qu’il squattait avec un ami ou je ne sais plus qui, où il y avait un lit superposé et sa machine à écrire. Il y a une photo célèbre de lui à Berlin, travaillant sur ce livre et ayant l’air plutôt mal en point. Je pense que ce serait une pièce assez cool à recréer.

PAN M 360 : Est-ce que vous envisageriez d’organiser une exposition sur votre parcours d’artiste? Une exposition « Destroyer » au Canada, par exemple?

Dan Bejar : Je ne pense pas. En fait, ce serait drôle d’être approché pour un truc semblable. Je pense qu’il faut probablement croire en son propre statut de légende vivante. Ce qui est compréhensible si vous êtes Nick Cave, parce qu’il en est là en ce moment. Il y a un musée Bob Dylan qui ouvre à Tulsa ou quelque chose comme ça. Je pense que c’est probablement un truc similaire. Mais personne ne frappe à ma porte pour me demander des copies de mes correspondances!

PAN M 360 : Nous pouvons nous éloigner de Nick Cave, mais il a notamment parlé de l’ego qui peut devenir dangereux lorsqu’on est vénéré à ce point. Qu’en penses-tu, en tant qu’artiste accompli?

Dan Bejar : C’est intéressant car, surtout en Amérique du Nord, il a connu cette ascension lente et régulière vers une position de figure de proue de la chanson anglophone. Il a acquis sa renommée de cette manière, par opposition à une popularité qui explose et où l’on devient hyper connu avant de disparaître aussi soudainement. Il est donc plus facile et moins bizarre, pour lui, de recréer les différentes étapes de sa vie dans un musée.

J’ai une relation profondément conflictuelle avec ce type, car il a écrit des chansons qui font partie de mes préférées. Il a aussi créé des albums auxquels je suis très attaché. Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé entre The Good Son et The Boatman’s Call, qui sont deux de mes disques préférés. J’ai passé beaucoup de temps à écouter Skeleton Tree, ce que j’ai trouvé bizarre parce que ce n’est pas un disque que l’on se tape en faisant la vaisselle.

PAN M 360 : Avez-vous vu des parallèles entre sa musique et la vôtre au fil des ans?

Dan Bejar : Peut-être, mais je reviens à cette relation conflictuelle que j’ai avec lui, car je sais qu’il a une manière très marquée de travailler. Il a une sorte de bureau où il se rend; c’est comme s’il pointait sa carte et produisait, comme dans un boulot de neuf à cinq. Je n’ai jamais été capable de faire ça, c’est tellement différent de ma façon de fonctionner.

PAN M 360 : Oui, j’ai l’impression que vous êtes plutôt du genre à avoir un tas d’enregistrements téléphoniques ou de mémos vocaux, puis chantez des choses ou des phrases que vous trouvez intéressantes?

Dan Bejar : Oui, je chante des idées. Et généralement, mes idées sont accompagnées de mélodies et c’est pourquoi je pense qu’elles sont chantables. C’est comme si Dieu me donnait le signal qu’il s’agit d’idées assorties de mélodies. Et je les enchaîne parce que certaines correspondent très bien aux autres. Parfois, c’est chronologique, j’en fais plusieurs à la suite et ça devient une chanson. Mais ça n’a pas toujours été comme ça. J’avais l’habitude d’avoir un carnet dans lequel j’écrivais, puis je restais assis toute la journée à gratter la guitare. Les accords et les mélodies se mélangeaient à un moment donné. Les dix ou douze premières années de Destroyer ressemblaient à ça.

PAN M 360 : J’ai constaté que votre musique est plus aérée. Je crois que j’ai commencé à le remarquer avec Kaputt. Mais dans le nouvel album, chaque instrument dispose d’assez d’espace pour respirer, les voix sont parfois très minimales. Était-ce un choix conscient?

Dan Bejar : Oui, je le pense. Par rapport à la façon dont j’écrivais auparavant, qui pouvait presque être un défi ou une astuce, comme quand j’essayais de faire entrer un tas de mots dans une chanson. Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui. C’est pour ça que la chanson June était vraiment amusante, parce qu’il me suffisait de me plonger dans cette merde et de transposer ces images et ces situations étranges, puis de traiter ça comme un rôle que je joue.

« June » music video

PAN M 360 : Vous parlez de la partie parléede June, où vous divaguez un peu?

Dan Bejar : Oui, je me suis libéré de la structure de la chanson une fois pour toutes. C’était en quelque sorte l’un des moments de libération les plus éclairants et terrifiants de l’album!

PAN M 360 : Oui, c’est presque du slam. C’est certainement le passage le plus déjanté de l’album.

Dan Bejar : Tu sais, il fut une époque où si quelqu’un m’avait dit « Ça ressemble à du slam », je me serais foutu en bas de la falaise. Mais, là où j’en suis en ce moment, je compose plutôt bien avec ça. J’y suis allé de la façon dont Jim Morrison aurait abordé la chanson.

PAN M 360 : C’est un artiste dont vous essayez de vous inspirer?

Dan Bejar : En tant que chanteur et en tant que poète, il m’inspire plus que quelqu’un comme Nick Cave. Jim est comme un sentier que je ne peux m’empêcher de suivre, ces jours-ci. J’y pense tout le temps. Cela dit, je pense que j’essaie de canaliser une version bouffie et usée de lui… pas la jeune version dionysiaque.

PAN M 360 : Ça s’apparente à de l’autodérision, non?

Dan Bejar : Je suis tout simplement conscient de ce que je suis actuellement. Je vais avoir 50 ans cette année, donc ça pourrait être difficile pour moi de porter un pantalon en cuir…

PAN M 360 : Nous nous étions parlé une fois auparavant, il y a peut-être cinq ans. Vous m’aviez alors dit que vous vouliez que les chansons de Destroyer ressemblent à une page lue au hasard dans un roman d’espionnage. Es-tu toujours d’accord avec cette affirmation?

Dan Bejar : C’est amusant, je suis totalement d’accord avec ça, mais je ne pensais pas que je ressentais ça il y a cinq ans. Je suis assez conséquent ces jours-ci, toutefois. Je n’ai vraiment que deux ou trois manies et je suppose que l’une d’elles est l’espionnage, mais d’une manière vraiment désorientée, comme de l’espionnage très comprimé.

PAN M 360 : J’ai cherché « labyrinthite » sur Google; j’ai appris que c’est lié à une infection de l’oreille interne et que ça provoque des périodes de vertige? Vous avez vécu ça?

Dan Bejar : Je ne suis pas encore vraiment sûr de ce que c’est. Pendant un certain temps, j’ai eu des acouphènes aigus, des bourdonnements dans les oreilles, puis une perte d’audition. Je n’écoutais pas de musique parce que c’était douloureux. Je ne pouvais absolument pas être exposé à des sons forts. Et c’était accompagné de saloperies de vertiges. Les acouphènes, ça découle d’une exposition à la musique rock très forte pendant 30 ans. Et le vertige, c’était juste une nouvelle bizarrerie. Ç’a disparu après environ une semaine. L’année dernière, j’ai eu un de ces moments où je me suis demandé ce qui se passait. Et je suis tombé sur ce terme, « labyrinthite ». J’ai ensuite perdu toute envie d’autodiagnostic et plus j’y réfléchissais, plus je voyais ce mot comme un enchevêtrement de lettres sans queue ni tête.

PAN M 360 : Honnêtement, je pensais aussi que ce n’était pas un vrai mot.

Dan Bejar : C’est vrai? Ce mot semble totalement bidon et s’il ne l’est pas, alors quelqu’un l’a inventé au cours des dix dernières années. On dirait qu’il sort tout droit d’une histoire écrite par un moderniste italien. J’ai juste continué à y penser. J’aime ses connotations; pas tellement les notions cliniques, mais les connotations de désorientation, de vertige et de nausée. Et j’aime les connotations des définitions que l’on peut s’inventer. Est-ce que ça peut signifier, par exemple, être accro aux labyrinthes? Peut-être que l’idée de se perdre dans un labyrinthe est une maladie.

PAN M 360 : Se perdre dans un labyrinthe…

Dan Bejar : Oui, ou y être pris au piège. Cela évoque aussi un sort ou une sorte de magie, comme de la magie noire, quelque chose de maléfique (rires). Peut-être même une créature qui se cache dans le labyrinthe et qui vous mène à votre perte…

PAN M 360 : Dans la chanson Tintoretto, It’s for You, vous chantez « Tu te souviens de la bête mythique? ». C’est de là qu’est venue cette idée?

Dan Bejar : J’ai créé cette chanson avant de trouver le mot. C’est juste un peu comme ça que mon esprit fonctionne, je gravite autour de certains mots. Je ne suis donc pas surpris que tout soit lié. C’est une chanson bizarre, mais quand je la scrute en périphérie, elle ressemble à une méditation assez sereine sur la Faucheuse qui vient frapper à votre porte, vous disant que c’est l’heure…

Vers 2007, la scène musicale montréalaise a accueilli un nouveau quatuor de musique de chambre peu orthodoxe et unique en son genre, dont les membres ont collaboré avec des artistes comme Arcade Fire, Hey Rosetta, The Barr Brothers, Sarah Pagé, Chilly Gonzales, Patrick Watson, etc. Ce quatuor, Warhol Dervish String Quartet, est plutôt un collectif – une équipe tournante de chambristes qui, au début, se sont fait les dents dans des salles de spectacles punk rock DIY de Montréal et qui, maintenant, font souvent des tournées en tant que section des cordes pour de nombreux noms du monde de la musique.

L’altiste et directeur de Warhol Dervish, Pemi Paull, fait partie du collectif depuis le premier jour. Avec le collectif, il se produira au cours des prochaines semaines dans le cadre d’une série de concerts intitulée Beethoven Mystique. Cette série de concerts est une collaboration entre Warhol Dervish et les artistes locaux Paper Beat Scissors (23 mars), Katie Moore (20 avril), Brad Barr (1er mai), Sarah Pagé (11 mai) et Thanya Iyer (22 juin).

L’idée est de donner une nouvelle vie aux derniers quatuors à cordes de l’un des plus grands compositeurs de l’histoire, tout en transmettant la synergie et le potentiel de la musique de chambre et des artistes de musique contemporaine.

PAN M 360 s’est entretenu avec Pemi Paull à l’approche du deuxième concert Beethoven Mystique, pour évoquer l’inspiration derrière la série de concerts, le choix des artistes à présenter et le changement progressif de l’acceptation de la musique de chambre et des collaborations contemporaines en Amérique du Nord.

Dates des concerts Beethoven Mystique à La Chapelle Scènes Contemporaines

Mercredi 20 avril – Quatuor no 15, op. 132 + Katie Moore

Dimanche 1er mai – Quatuor no 14, op. 131 + Brad Barr

Mercredi 11 mai – Quatuor No 16, Op. 135 + Sarah Pagé

Mercredi 22 juin – Quatuor no 13 et 17, op. 130/133 + Thanya Iyer

PAN M 360 : Hey Pemi comment vas-tu aujourd’hui ?

Pemi Paull : Je vais bien. Désolé, ma voix est un peu faible aujourd’hui parce que je suis à la fin de la COVID. Je viens de rentrer de tournée lundi avec un autre groupe et la moitié d’entre nous a eu la COVID.

PAN M 360 : Cela semble clairement être la réalité des tournées de nos jours. Quel groupe était-ce ?

Pemi Paull : L’Ensemble Caprice, un collectif de musique baroque. Nous avons donc perdu un chanteur au début de la tournée, puis un trompettiste et oui, c’était la COVID. Certains musiciens de Warhol Dervish étaient également en tournée, et cinq d’entre eux ont eu la COVID la semaine dernière également.

PAN M 360 : Je suppose que vous serez tous guéris à l’heure des concerts ?

Pemi Paull : Oui, nous serons super vaccinés d’ici là. On a les trois vaccins et une boîte de tests COVID. Donc une super immunité.

PAN M 360 : Alors, est-ce que Warhol Dervish est un groupe d’interprètes en rotation ?

Pemi Paull : Oui, c’est une collection de membres. Cela a toujours été un collectif, mais il y des membres principaux dans le quatuor à cordes et c’est souple parce que nous sommes partout tout le temps à faire un million de choses différentes. Pour cette performance, nous avons quatre violonistes qui tournent entre les spectacles.

PAN M 360 : D’où est venue l’idée initiale de cette série de concerts ?

Pemi Paull : Eh bien nous avons d’abord pris contact avec le théâtre La Chapelle lorsque nous avons fait une série de spectacles en 2017. Et nous avons parlé de faire une série de concerts autour de certains thèmes. J’ai toujours voulu faire un cycle Beethoven toute ma vie. J’ai joué tous les quatuors de Beethoven et c’est le type de musique qui me permet de m’exprimer en tant que musicien classique. Ces quatuors sont au sommet de mon répertoire musical.

Le théâtre est donc revenu vers nous pour faire ces spectacles, puis le COVID est arrivé et j’ai proposé cinq concerts autour des cinq derniers quatuors à cordes de Beethoven. Ces pièces sont au sommet de la musique de chambre, elles sont denses et profondes. L’idée était donc de faire l’expérience de ces quatuors avec de petites pauses où jouent des gens de la communauté indie de Montréal. L’idée est de rendre l’écoute de la musique aussi agréable et fluide que possible, surtout pour les personnes qui n’ont jamais entendu ces pièces auparavant.

PAN M 360 : Et comment avez-vous choisi les groupes montréalais qui accompagneront le quatuor?

Pemi Paull : Eh bien, nous avons toujours collaboré avec des gens en dehors du monde classique et fait de nombreux amis musiciens le long du chemin. Mais c’est différent pour chacun. Par exemple, Katie (Moore) joue sa propre musique et choisit son programme plus en réaction au fait que nous jouons l’Opus 132 de Beethoven que l’inverse. Donc, nous jouons le quatuor et puis Katie exécute un ensemble solo, elle a entendu le quatuor avant, mais je ne suis même pas sûr à 100% ce qu’elle va jouer.

PAN M 360 : Donc, il va être assez spontanée ?

Pemi Paull : Oui et comme lorsque nous l’avons fait avec Tim (Paper Beat Scissors), il semble que cela s’est passé encore mieux que prévu. Parce que je pense que le rythme est vraiment bon, où vous avez cette sorte de musique de chambre à haute intensité qui est très viscérale, mais qui ne dure pas très longtemps. La libération se fait sans avoir à rester assis pendant deux heures. C’est très complémentaire.

Katie Moore se produit avec Warhol Dervish ce mercredi 20 avril

PAN M 360 : Vous et les autres membres de Warhol Dervish avez reçu une formation classique de haut niveau. A-t-il été difficile d’adapter votre éducation musicale pour travailler hors de la musique classique ?

Pemi Paull : La culture a vraiment changé. Il y a beaucoup plus de collaboration maintenant. Mais je pense que pour moi, – qui suis, je pense, la personne la plus âgée des Derviches – je suis un vrai gars de la génération X. Il y a eu une grande séparation quand nous étions des musiciens. Il y avait une grande séparation quand nous étions jeunes, en grandissant avec la musique classique et ce qu’elle représentait et ce que la musique populaire représentait. Mais je pense que notre groupe était composé de beaucoup de gens qui avaient probablement des aspirations de groupe, mais nous avons commencé avec des instruments à cordes… et le voyage avec des instruments à cordes vous mène invariablement dans le monde classique, du moins à un moment donné. Nous avons commencé dans cette galerie d’art anarchiste appelée Zeke’s en tant que groupe maison. On jouait donc de manière assez indépendante, en donnant des concerts à La Sala Rossa et en se tenant à l’écart du monde de la musique classique. C’était plus facile de fonctionner comme une sorte de groupe tout en jouant la musique que nous voulions.

PAN M 360 : À l’époque, y avait-il une sorte de déconnexion entre vous et vos pairs qui jouaient de la musique classique dans un cadre différent ?

Pemi Paull : Je pense que la plupart des gens pensaient que c’était cool, mais il y a définitivement un élément de la musique classique qui est tout sur le statut avec des instruments sophistiqués et une éducation sophistiquée. Et la façon dont vous vous faites connaître, c’est avec cette notoriété « de luxe ». Mais dès que vous commencez à travailler avec des groupes et des choses comme ça, les gens vous reconnaissent grâce au capitalisme. On nous dit : « Oh, nous avons entendu parler des groupes avec lesquels vous travaillez », même plus que de notre propre répertoire. C’est juste une façon différente d’entrer dans la conscience des gens.

Mais il y a un monde classique qui ne veut que de la musique de chambre avec des concours et des enfants riches qui vont dans des écoles de musique coûteuses, et vous savez, c’est un domaine très rare. Alors je pense qu’en Amérique du Nord, ça a vraiment changé. Et je pense qu’il est beaucoup plus facile d’être qui on est si on essaie de promouvoir son propre groupe. Et ce que vous êtes, c’est bien, mais il y a aussi un parallèle à cela – un réseau de séries de concerts et de compétitions, comme un édifice de musique classique et de musique de chambre – et nous n’avons qu’un rôle périphérique à jouer dans ce domaine.

PAN M 360 : Vous avez mentionné l’utilisation d’instruments sophistiqués et vous avez vous-même un alto du 18e siècle, n’est-ce pas ?

Pemi Paull : Oui, je fais beaucoup d’interprétations de musique ancienne, c’est-à-dire que nous jouons sur des instruments anciens et nous essayons de recréer les conditions d’exécution du XVIIIe siècle. Nous utilisons des archets et des instruments anciens, et tous les membres de notre groupe le font. En fait, Montréal est un centre assez important pour les performances de musique ancienne.

Et oui, j’ai acheté un alto français fabriqué en 1789, l’année de la révolution française, et le gars qui l’a construit était un révolutionnaire qui fut guillotiné, donc l’instrument a une grande histoire derrière lui. Il a beaucoup de mojo et c’est mon instrument principal.

Comment définit-on la pop ? L’instrumentation ? Le rythme ? Les paroles ? Sophia Bel ne prétend pas avoir la réponse, mais elle peut prouver qu’elle est une experte. S’inspirant du monde des années 2000, tout en utilisant des techniques contemporaines, elle offre un produit polyvalent qui réunit nostalgie et inventivité. S’il y a une chose que l’artiste émergente refuse, c’est de se laisser définir par quelque étiquette  restrictive.  Nouvellement mise sous contrat chez  Bonsound, la musicienne a travaillé d’arrache-pied sur son premier long jeu, Anxious Avoidant, qui sort ce vendredi 15 avril. Sur celui-ci, l’emo, la country, la pop et plusieurs autres styles s’entremêlent pour ainsi suggérer une expérience d’écoute peu commune. 

À la veille  la sortie de son gros projet, Sophia Bel a accordé quelques minutes à PAN M 360.

PAN M 360 : Qui est Sophia Bel?

SOPHIA BEL: Sophia Bel, c’est une fille de banlieue qui est arrivée à Montréal il y a 9 ans. J’écris depuis très jeune, et pas que des chansons! J’avais mon premier journal intime à l’âge de 5 ans. À 15 ans j’ai appris à jouer de la guitare. 

Ma première passion, ça a toujours été le chant. C’est venu tout jeune, en écoutant les albums de Britney. À mon adolescence, je me suis mis à écrire mes chansons et… c’est ça! Ça sonne simple comme réponse, mais c’est une question assez complexe.

 Après tout, comme plusieurs autres artistes, je joue un peu un personnage. Sophia Bel, c’est une sorte d’échappatoire. Un alter ego si on veut. La musique est un contexte qui me permet d’exprimer cet autre moi. Avec mes chansons, je peux évacuer ce qui se passe dans mon subconscient et le présenter sous forme de musique pop

PAN M 360 : Et comment décrirait-on le style de Sophia Bel? Pop punk? Emo? 

SOPHIA BEL: Pour moi, la musique est assez difficile à définir. J’essaie de ne pas trop rester dans une boite, j’essaie de changer les choses de temps en temps. Le mot qui s’applique le mieux pour moi, c’est pop alternative. C’est un terme qui pourrait s’associer à un peu tout ce que je fais. Mais si on veut se pencher sur ce que j’ai essayé de mettre de l’avant avec Anxious Avoidant, on pourrait appeler cela du emo-country-pop. Dans le fond, de la pop-alternative, mais bien plus vulnérable.

C’est encore une question assez dure. Les styles de musique peuvent être très vagues après tout. J’essaie de ne pas laisser un seul adjectif englober mon univers musical. Le problème, c’est que beaucoup sont insatisfaits face à une description vague. On entend une seule de mes chansons, et immédiatement on veut me mettre dans un moule de pop punk ou pop-country. En gros c’est plus simple de dire que je fais de la pop et de laisser les autres le définir plus précisément. 

Dans tous les cas, je m’expose à beaucoup de critiques si j’essaie de me définir trop précisément. Si je me dis punk, c’est sûr que je me fais prendre pour une poser. Je ne prétends pas être une artiste marginale. Je suis mieux définie  sous  un grand parapluie stylistique. Mais on peut associer une couleur punk à ce que je fais. Les groupes des années 2000 qui m’ont inspiré ont eu même pris largement de cet univers rebelle. Mais je tire aussi de la pop un peu plus moderne. Par exemple, les chansons de Soccer Mommy et Indigo de Souza, que j’adore, ont des éléments plus chaleureux, plus mélancoliques, donnant un style ressemblant plus au shoegaze et à la dream pop. À la fin, toutes mes inspirations sont de la pop. C’est un style qui n’a pas besoin d’être défini par ce qui est populaire en ce moment. 

PAN M 360 : Pour ton premier plein album, Anxious Avoidant, comment ça s’est passé?

SOPHIA BEL : Ça s’est super bien passé! C’est la première fois que j’avais les ressources pour prendre une semaine et enregistrer un album comme je le voulais. On a travaillé dans le studio B12 qui est une sorte de mi-chalet, mi-manoir perdu dans les bois. Mes deux premiers EP étaient autoproduits. J’avais de l’aide, mais c’était fait avec mes propres moyens. Tout coordonner, ça prend bien plus de temps. En signant avec Bonsound, j’ai eu accès aux ressources me permettant de consacrer  toute mon attention à l’album. Je suis arrivé avec mes chansons déjà écrites. Il n’y avait qu’à les habiller correctement. L’expérience était comme un rêve. C’est grisant de voir le projet se construire aussi bien. Quand on travaille seule dans un studio maison, on oublie à quel point la synergie de tous les instruments différents est importante.  

Il faut quand même avoir la capacité de se calmer sur certains plans. Plus une équipe s’agrandit, plus il faut apprendre à lâcher prise. Il faut faire confiance et déléguer. Ce sont toutes des choses sur lesquelles j’ai dû travailler. Je peux être un peu control freak. Souvent, je me dis qu’on n’est jamais mieux servis que par soi-même. Pour faire un album bien rempli, ce n’est pas toujours la meilleure méthode. J’ai dû sortir de ma zone de confort et accepter les décisions des autres. La beauté de ce processus, c’est que j’ai pu faire beaucoup d’évolution personnelle. J’ai aussi pu tirer plusieurs leçons pour mes prochains travaux. J’ai identifié plusieurs façons de travailler plus efficacement. Je ne vois pas vraiment ces moments comme des erreurs majeures. Il n’y a aucun regret à apprendre et s’améliorer. 

PAN M 360 : Quelle fut ta chanson préférée à construire?

SOPHIA BEL : D’abord, il y a une chanson que j’ai produite en entier, I only want you cuz you’re mean. C’est la première fois que je montais une pièce de A à Z. Mais pour ma préférée… Just Like A Glove. Avec celle-ci, je voulais faire quelque chose de totalement différent. L’album est fait de façon assez classique. Ce sont des morceaux composés de guitares, de basses, de batterie et de voix. Just Like A Glove possède un certain je ne sais quoi de plus. C’est une œuvre qui explore la vulnérabilité et le désir d’individualité. Elle se penche sur l’apprentissage de soi-même et l’importance de trouver un cercle social qui va nous aimer pour la personne qu’on est vraiment. 

Nous avons pris une approche moins standard pour la produire. On l’a commencée en programmant un arpégiateur avec une berceuse un peu clownesque. Vu que le studio était bourré de claviers vintages, on s’est mis à jouer et à explorer tous les sons possibles qui pourraient agrémenter la mélodie. Soudainement on avait un son d’orgue et de harpe artificiel dessus. En sortant fumer, j’ai entendu le son des grenouilles. Leurs bruits s’agençaient parfaitement avec la musique sortant du studio. Je les ai donc enregistrés sur mon téléphone. On peut les entendre à la fin de la chanson. Réentendre cette mélodie, c’est encore magique pour moi. C’est peut-être à cause de la micro-dose de psychédélique que j’ai prise en enregistrant…

Cette chanson, au départ, je croyais quasiment la couper. J’avais déjà énormément de tounes qui se ressemblaient un peu. C’est quand on a commencé à la développer comme ça que je suis tombée en amour.

PAN M 360 : Comment as-tu fait pour avoir ton mélange de moderne et de nostalgie?

SOPHIA BEL: Ce n’est qu’une infusion de mes inspirations. Il n’y a rien de prémédité. Beaucoup des chansons sont des œuvres qui ont simplement été construites naturellement. Pour plusieurs des groupes de pop des années 2000, il y avait beaucoup plus de pression de la part des labels. Aujourd’hui, la musique de tout genre est énormément plus accessible. Un artiste n’a plus à se limiter dans un modèle spécifique. La production musicale prend beaucoup moins d’argent qu’avant. Ça signifie qu’il y a moins de règles pour les artistes, et donc la possibilité de prendre plus de risques.

Anxious Avoidant aurait bien pu exister il y a 20 ans. Je n’essaie pas de réinventer la roue. J’aime beaucoup jouer avec les clichés. J’aime produire des chansons catchy qui deviennent familières dès la première écoute. Ce qui fait mon charme, c’est que je vais tellement pousser les clichés que ça en devient original. Je ne me prends pas trop au sérieux. Ça donne un cachet ludique et sensible. Je me vois plus comme une poète qu’une productrice. Ma démarche artistique ressort plus par mes mots que par mes notes. Toutes les chansons ont été faites organiquement. J’utilisais une guitare et un morceau de papier pour créer. Il n’y a rien qui a été écrit dans mon ordinateur avant que je sois sûre du texte. 

PAN M 360 : Pour le futur, gardes-tu la même direction?

SOPHIA BEL: Non, je ne peux pas me donner de telles limites. Si je reste authentique, ça sera assez. Depuis que j’ai commencé à sortir de la musique, je comprends bien mieux ce que je veux faire. Quand j’étais étudiante à l’école de jazz, j’avais une vision plus fermée de la musique. Mon entourage me répétait toujours que si la musique est trop pop et trop simple, elle n’en vaut pas la peine. J’étais plus en quête de validation. 

C’est avec mon premier EP, produit par CRi, que tout a changé. J’ai appris que je n’avais pas besoin d’accords complexes jazzés pour impressionner les autres. Je peux avoir autant de plaisir avec la pop. À chaque album, je me rapproche un peu plus de ce que je veux être artistiquement. Qu’elle soit belle ou non, je veux me perdre dans mes émotions. Peu importe le style, je veux rester à fleur de peau. 
Je ne peux pas trop parler du futur lointain. Ces temps-ci, j’aime beaucoup le shoegaze. J’aimerais bien l’essayer avec une saveur pop. Mais qui sait, je vais peut-être avoir une nouvelle obsession dans 2 semaines. Pour le court terme, j’ai hâte aux spectacles qui s’en viennent. J’en ai assez fait pour ne plus avoir peur… sauf 5 minutes avant de commencer. Je vais aussi être à Osheaga dans quelques mois. Peut-être que là, je vais avoir un peu le  trac !

Dans le contexte de cette semaine internationale de musiques nouvelles présentées par Le Vivier, la thématique Résonance croisée culmine ce week-end avec deux quatuors montréalais, Bozzini (cordes) et Quasar (saxophones), ainsi que deux ensembles allemands établis à Hanovre, soit Flex Ensemble (cordes) et ur.werk (orchestre de chambre).  

À l’Espace orange du Wilder, le programme de vendredi, 19h30,  combine Quasar et le Flex Ensemble celui de samedi, 19h30, lie le Quatuor Bozzini à l’ensemble ur.wer.

Directrice artistique de Quasar et membre fondatrice du Vivier, la saxophoniste virtuose Marie-Chantal Leclair nous cause de ces Résonances croisées entre Montréal et Hanovre.

PAN M 360 : Peut-on en savoir plus long sur ur.werk ?

MARIE-CHANTAL LECLAIR : ur.werk. est un ensemble de musique contemporaine basé à Hanovre et placé sous la direction artistique de la compositrice et accordéoniste Snezana Nesic. C’est un ensemble à géométrie variable. Ils viennent cette fois à 6 musiciens : accordéon, flûte, clarinette, violon, violoncelle, piano, + un chef. 

PAN M 360 : Quel est le lien programmatique avec Flex Ensemble dans ce contexte ?

MARIE-CHANTAL LECLAIR : Flex est également un ensemble de musique contemporaine basé à Hanovre, c’est une instrumentation fixe (violon, violoncelle, alto et piano). 

PAN M 360 : De quelle manière cette collaboration avec ces artistes allemands s’est-elle construite? 


MARIE-CHANTAL LECLAIR : Snezana a participé en 2017 à une résidence à Montréal (3 mois environ) dans le cadre d’un résidence croisée entre Le Vivier et Hellerau (Dresde) soutenue par le CALQ et le Goethe Institute. J’ai entendu sa musique, je l’ai rencontré, des liens se sont tissés. 

En parallèle, j’ai découvert la musique du compositeur canadien Gordon Williamson car il a participé à un appel de projet de Quasar, suite auquel nous lui avons commandé une œuvre. Il s’est avéré (c’est un hasard total!), que Gordon est installé à Hanovre, où il enseigne la composition et travaille. Snezana a aussi enseigné la composition à Hanovre dans la même institution. De plus, dans la vie, la violoncelliste de Flex est la conjointe de Gordon….

PAN M 360 : Que cherchiez-vous à tirer de leur activité créatrice?

MARIE-CHANTAL LECLAIR : Les échanges tels Montréal-Hanovre représentent la rencontre avec l’autre. L’autre, avec qui nous avons des choses en commun mais aussi des différences. Cela représente l’ouverture sur un milieu différent, des approches esthétiques autres, des façons de travailler. À travers eux on découvre de nouveaux compositeurs et compositrices, etc. Le milieu québécois de la musique de création est très riche mais il n’empêche qu’on a besoin d’aller voir (entendre plutôt!) ailleurs. 

Et aussi, on a envie de partager, c’est très stimulant de voir Flex  ur.werk travailler avec des compositeurs d’ici, Ofer Pelz, Jean Lesage, Michael Oesterle, Andrew Staniland, et de savoir que ces œuvres seront présentés à un nouveau public à Hanovre. 

Plus particulièrement dans la situation actuelle, post-pandémie, la guerre, on a besoin de ces ponts, de ces échanges, de cette fraternité entre les artistes. 

PAN M 360 : Pouvez-vous nous fournir quelques éléments de compréhension sur les formes et les enjeux de ces œuvres exécutées par Quasar dans ce programme?

MARIE-CHANTAL LECLAIR :

Tjarbe Björkson : Friction Sounds , 2020

Une œuvre d’un jeune compositeur d’Hanovre que nous avons rencontré là-bas. Sa pièce est un grand climax, basé sur des motifs rythmiques répétitifs, complexes. La difficulté est de maintenir cette grande montée et de garder la cohésion rythmique à travers tout ça. La pièce est courte mais physiquement exigeante, de l’ordre de la performance, un 200 mètres?

Snezana NešićQuatre graffitis pour le début du temps , 2022

C’est la première œuvre de Snezana que nous jouons, c’est donc en premier lieu la découverte d’un univers, d’un imaginaire sonore dont il faut s’imprégner, qu’il faut apprivoiser et faire sien. La pièce existe sur le papier, dans la tête de la compositrice, mais en fait il faut, nous les interprètes, la mettre au monde. Il faut aussi avoir une vision globale d’une nouvelle œuvre que l’on aborde par petits morceaux.

C’est une œuvre qui requiert beaucoup de polyvalence, jeux rythmiques, création de couleurs, mode de jeu « trompette » etc. . C’est une écriture très claire mais avec beaucoup de détails et tous les détails sont importants pour que la pièce se tienne et trouve son sens.

Gordon Williamson : : Breathing Room , 2021

Il s’agit d’une pièce spatialisée, il n’y a pas de métrique comme telle (à part dans quelques sections) mais tout est très organisé et placé. Cela requiert une immense écoute de la part des interprètes d’autant que nous sommes loin les uns des autres. Il faut aussi maîtriser les nuances très douces, les subtones, les attaques en douceur, ça prend beaucoup de contrôle.

Il y a aussi des sections jouées avec les becs seulement et cela requiert une grande précision au niveau des hauteurs, ce qui est très inhabituel. La pièce se termine d’ailleurs par un « choral » de becs…que nous avons répété, répété,….

Georges AperghisCrosswind , 1997

Crosswind est une pièce qui est de l’ordre du théâtre musical dont Aperghis est un grand maître. La pièce est écrite pour quatre saxophones et violon alto. Le quatuor représente la meute et le violon alto la proie.  Cela demande une grande cohésion d’ensemble entre le quatuor et l’altiste. C’est pour nous une première collaboration avec l’altiste de Flex. 

Il y a une véritable dimension théâtrale à la pièce, c’est un dialogue, une bataille, entre les saxos et l’alto. Il y a des parties récitées mais dans une langue imaginaire (assez difficile à prononcer!). C’est à la fois drôle et tragique. Il faut une grande maîtrise instrumentale vu la complexité de l’écriture mais aussi être capable de transcender cela pour rendre la dimension dramatique de l’œuvre. 


PAN M 360  : En quoi ce répertoire est-il distinct dans votre corpus d’interprétation?

MARIE-CHANTAL LECLAIR :
Ce répertoire est en adéquation avec notre démarche, aller de l’avant, poursuivre l’exploration, poursuivre les nouvelles collaborations, se dépasser. Encore une fois, on se met sur la corde raide, on se donne à fond.

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Le Nouvel Ensemble Moderne et L’arsenale Ensemble partagent la scène de l’Espace Orange au Wilder sous la bannière Résonance croisée – ce jeudi, 19h30.  Mis en œuvre par Le Vivier, ce croisement au programme est essentiellement consacré à l’avant-garde italienne, soit avec l’exécution d’oeuvres signées (notamment) Silvia Borzelli, Stefano Pierini, Stefano Trevisi, du côté de L’arsenale Ensemble, et Alessandro Solbiati, côté NEM.

Institution de la musique contemporaine au Québec comme au Canada, le Nouvel Ensemble Moderne (NEM), nous offre un fondu enchaîné entre la « tapisserie richement tissée » de Keiko Devaux et l’univers d’Alessandro Solbiati, sous la gouverne de Lorraine Vaillancourt avec qui PAN M 360 s’est entretenu brièvement.

PAN M 360 : La musique de Keiko Devaux est désormais jouée par les meilleurs orchestres de chambre et de nombreux orchestres symphoniques. Comment le Nouvel Ensemble Moderne compte-t-il s’y prendre avec cette œuvre au programme?

LORRAINE VAILLANCOURT : Cette œuvre a été composée pour le NEM et créée en octobre 2020… sans public. C’est donc avec plaisir que nous la rejouons cette semaine. La possibilité de reprendre des œuvres qui sont à notre répertoire, et de les offrir au public à plusieurs reprises, enrichissant ainsi leur mémoire, et la nôtre, est une préoccupation constante au NEM.

PAN M 360 : Pourquoi avoir choisi cette œuvre en particulier, Arras ?

LORRAINE VAILLANCOURT : Ce sont les axes de l’événement Résonance croisée qui ont guidé ce choix : le croisement entre la musique d’ici et d’Europe, en l’occurrence l’Italie, et la technologie comme fil conducteur. La musique de Keiko Devaux réunit ces deux facettes. Son esthétique s’apparente au monde sonore transparent, subtil et raréfié que l’on retrouve notamment chez Salvatore Sciarrino, avec qui la compositrice a étudié à l’Accademia Musicale Chigiana de Sienne (Italie). Le lien avec la technologie se trouve dans la démarche compositionnelle de Keiko, où elle embrasse un amour pour les sons et les méthodologies électroacoustiques, manipulant et déformant des sons acoustiques à l’aide d’outils numériques.

PAN M 360 : Quelles sont selon vous les qualités intrinsèques à l’esthétique de Keiko Devaux?

LORRAINE VAILLANCOURT : Arras est un terme désignant une tapisserie richement tissée. C’est précisément l’art de Keiko : l’art de la finesse et du tissage !

PAN M 360 : Parlons maintenant d’Alessandro Solbiati. Comment avez-vous découvert son œuvre? Que motive le choix de cette œuvre au programme, Sinfonia de Camera?

LORRAINE VAILLANCOURT : Nous avons fait la création française d’une de ses œuvres, By my window, au Festival Musica de Strasbourg en 1993. J’en garde un très bon souvenir. Même si nous avons joué beaucoup de musique italienne au cours de notre histoire, j’avais plutôt envie d’ajouter une œuvre à notre répertoire, puisque la deuxième œuvre au programme était une reprise. Ayant eu à travailler l’année dernière cette Sinfonia da camera avec un jeune chef montréalais qui préparait un stage en Italie (avec entre autres cette œuvre au programme), j’ai eu très envie d’entendre le NEM jouer cette musique. L’occasion était donc parfaite !

PAN M 360 : Quelles sont selon vous les caractéristiques fondamentales de son travail compositionnel?

LORRAINE VAILLANCOURT : La musique d’Alessandro est scintillante, virtuose, extrêmement colorée et sculptée dans ses moindres détails. L’œuvre est en quatre mouvements, de très lent à très rapide, une sorte de spirale à la construction implacable.

PAN M 360 : Comment envisagez-vous la direction de cette œuvre avec le NEM?

LORRAINE VAILLANCOURT : L’approche est toujours la même : respect du texte, recherche du sens, souci des millions de détails microscopiques qui révéleront pas à pas la dimension globale de l’œuvre… un parcours de l’infiniment petit à l’infiniment grand !

PAN M 360 : Enfin, comment ce programme double avec L’Arsenales Ensemble s’avère-t-il une Résonance croisée? Y a-t-il vraiment croisement ou est-ce simplement deux approches présentées tour à tour par deux ensembles? Quelles sont les affinités entre ces deux formations, hormis l’appartenance à la grande famille de la musique contemporaine ?

LORRAINE VAILLANCOURT : Cette famille, comme vous dites, est très grande, riche et diversifiée. Les occasions de croiser nos pratiques sont plutôt rares et nos propres activités nous maintiennent plutôt captifs dans notre bulle. Ces rencontres provoquées au « croisement » d’un concert sont donc précieuses et si elles ne provoquent pas nécessairement de mariages, elles nourrissent consciemment ou inconsciemment notre imaginaire.

PROGRAMME

  • PARTIE 1 | L’ARSENALE
  • Jesse Diener-Bennett: Trodden 2022  – création
  • Stefano Pierini: Rizoma I , 2016
  • Silvia Borzellidi questo , 2015
  • Stefano Trevisi: Breaking a curtained haze , 2009 (rév. 2014)
  • Milica Djordjević: Trace (of Darkness) , 2013
  • PARTIE 2 | NEM
  • Alessandro SolbiatiSinfonia da Camera 2006 pour 15 instrumentistes
  • Keiko DevauxArras 2020 pour 14 instrumentistes

PARTICIPANTS

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CRÉDIT PHOTO: BERNARD PRÉFONTAINE

L’été dernier, la petite bombe punky-pop Chaise longue a fait découvrir Wet Leg à la moitié de la planète. Avant ce 3,17 minutes de pur bonheur contagieux qui a récolté des millions de vues et d’écoutes, personne n’avait entendu parler de ce duo sorti de nulle part. Bon, pas tout à fait de nulle part puisque les deux principales protagonistes de Wet Leg viennent de l’île de Wight, au large des côtes d’Albion.

Si beaucoup pensaient que le succès de Chaise Longue serait court et que Wet Leg ne serait qu’un autre one hit wonder de plus, force est d’admettre que le binôme était assez inspiré lors de la création des douze titres de ce premier album, tout simplement intitulé Wet Leg, et dévoilé tout récemment.

Portées par la retentissante réussite de Chaise longue, Rhian Teasdale et Hester Chambers ont vu leur petite vie d’insulaires totalement chamboulée, devenant du jour au presque lendemain les chéries de la presse musicale, avec tout le battage médiatique qui l’accompagne.

Il y a quelques semaines, PAN M 360 a réussi à attraper les deux complices alors que l’une était sur son île et que l’autre était à Londres. Elles tenaient à faire l’entrevue ensemble. Espiègles, moqueuses, pas très bavardes mais ricanant souvent, Rhian et Hester nous ont parlé de leur coin de pays, des jambes mouillées, du plaisir qu’elles veulent continuer d’avoir en faisant de la musique et du poids du succès.

PAN M 360 : Quand et comment l’aventure Wet Leg a-t-elle débuté ?

Hester Chambers : En 2018, au festival End of The Road. Rhian avait son projet solo RHAIN qui ne la motivait plus trop, et elle était sur le point d’abandonner. Mais pour quelques dates de festival qu’elle avait déjà acceptées de faire, elle m’a demandé de jouer de la guitare avec elle. À notre grande surprise, ça se passait plutôt bien entre nous et c’est après ce concert au End of The Road que nous avons sérieusement évoqué le désir de former un groupe elle et moi. On a aussi plus ou moins participé à quelques projets ensembles mais ce n’était pas notre projet. Tu sais, il arrive parfois qu’on ait de bonnes intentions en décidant de former un nouveau projet mais au final tout le monde est trop occupé avec d’autres choses ou alors c’est difficile de trouver un endroit où tout le monde peut répéter et blablabla, mais nous avons tenu bon !

Rhian Teasdale : Oui, c’est assez fou que nous ayons réussi à le faire (rire timide)

PAN M 360 : Comment vous êtes vous rencontrées ? Vous vous connaissiez depuis un moment j’imagine.

Rhian Teasdale : Oui, on se connaît depuis un bon moment. On s’est rencontrées quand nous étions à l’université, mais on n’a jamais vraiment pensé à démarrer un groupe ensemble avant une bonne dizaines d’années je dirais.

PAN M 360 : À la base, Wet Leg était plus un projet que vous avez démarré avec la seule prétention de vous faire plaisir sans vous prendre la tête. Ce n’était pas plus compliqué que ça. Mais vu tout votre succès et tout ce que cela implique, est-ce toujours le cas ?

Rhian Teasdale : Oui, mais nous sommes vraiment sollicitées et occupées, on travaille beaucoup Hester et moi, c’est assez dingue. On n’avait jamais pensé à faire ça très sérieusement, on a parti Wet Leg juste pour le plaisir de faire de la musique ensemble, vraiment. Il y a quelques mois je disais à Hester que je devais aller travailler sur notre projet après le congé des Fêtes, et ça m’a fait tout drôle d’appeler ça du « travail ».

Hester Chambers : Mais oui, tellement ! Pendant longtemps ce n’était qu’un hobby pour nous. C’est après avoir été signé par Domino qu’on a commencé à appeler ça un « travail »… Ça nous semblait bizarre de dire ça. Car on n’avait jamais vu ça comme un boulot, on ne faisait que passer du temps ensemble.

PAN M 360 : Musique et travail ne sont pas des mots qui vont très bien ensemble, non ?

Rhian Teasdale : Je pense qu’appeler ça un travail, un boulot ou une carrière est bizarre. Ça me semble vraiment étrange d’appeler ça ainsi.

https://www.youtube.com/watch?v=UB3PJwPMHzQ&list=PLgKiYLL7gGMGHPJHuk-ap88PBDqVcy8nO&index=4

PAN M 360 : Que veut dire Wet Leg, est-ce une expression typique de l’île de Wight ?

Hester Chambers : Oui, c’est une épithète locale pour décrire ceux qui ne viennent pas de l’île de Wight. On dit de ceux qui ont traversé le Solent (le bras de mer qui sépare l’île de Wight de l’Angleterre) pour entrer sur l’île qu’ils ont les jambes mouillées en descendant du bateau. On est entouré d’eau donc peu importe où tu vas sur l’île, tu te retrouves souvent les pieds mouillés.

Rhian Teasdale : Nous avions pensé nommer le groupe Wet Egg, mais on s’est dit que Leg passerait mieux, que ça serait mieux compris par la majorité des gens.

PAN M 360 : Vous êtes toutes les deux nées et avez grandi sur l’île ?

Hester Chambers : Non, nous n’y sommes pas nées mais nous avons passées une bonne partie de notre vie là, depuis que nous sommes toutes petites.

PAN M 360 : Il y a plusieurs musiciens assez connus qui proviennent de l’île de Wight, on pourrait nommer par exemple The Bees, Get Shakes, Mark King de Level 42/Re-Flex, Dick Taylor des Pretty Things (et brièvement des Rolling Stones), David Steele des English Beat/Fine Young Cannibals, le batteur des Hanoi Rocks et de nombreux autres. Peut-on dire qu’il y a une scène musicale assez dynamique sur l’île ?

Hester Chambers : Oh oui! C’est un endroit vraiment créatif. Il y a tellement de groupes et d’artistes qui en proviennent. Il y a toujours un spectacle quelque part bien qu’il n’y ait pas vraiment de salles de concerts vraiment chouettes. Il n’y en n’a qu’une en fait (ricane). Nous jouons ici et là sur l’île depuis que nous avons 17 ou 18 ans. En fait je dirais que nous avons passé pas mal de notre temps à jouer un peu partout sur l’île.

PAN M 360 : J’imagine qu’il y a moins de distractions qu’à Londres par exemple; vous avez pas mal de temps pour répéter et faire des concerts. Et puis il y a toujours le fameux Isle of Wight Festival…

Hester Chambers : Oui mais c’est pas mal différent aujourd’hui. Ça n’a plus rien à voir avec ce que c’était durant les années 70. Quand on était plus jeunes, c’était vraiment quelque chose qu’on attendait avec impatience au début de l’été. Juste de courir partout et de voir des groupes vraiment cool… On est vraiment chanceuses d’avoir pu vivre ça. Et il y avait le Bestival aussi.

Rhian Teasdale : Le Isle of Wight Festival a lieu au début de l’été et le Bestival à la fin. C’était vraiment bien mais il n’a plus lieu sur l’île (l’événement a été relocalisé dans le Dorset en 2017 et a même été jusqu’à Toronto avec deux éditions en 2015 et 2016). C’était beaucoup mieux, c’était plus petit que le Isle of Wight Festival.

PAN M 360 : Vous avez enregistré Wet Leg en avril 2021 mais l’album n’est paru que le 8 avril dernier, un an plus tard. Pourquoi avoir attendu si longtemps, surtout après l’énorme succès de Chaise longue. Cette chanson est tout de même sortie en juin dernier.

Hester Chambers : Nous n’avions pas grand-chose à faire durant la pandémie, donc on cherchait à être productives, à maximiser notre temps. Et ce fut un processus assez long ensuite. On n’a pas tout terminé le printemps dernier, il y a eu le mix qui a pris un certain temps. Et on ne savait pas trop comment les choses allaient tourner après Chaise Longue.

PAN M 360 : Parlez-nous de cette chaise longue. C’est ainsi que vous appelez ces chaises de plage ou de piscine ?

Rhian Teasdale : Je sais qu’en français ce sont des genres de chaises de plage, mais en anglais une chaise longue est ce que vous appelez un récamier.

PAN M 360 : Comment est née cette chanson ?

Hester Chambers : On traînait dans un salon et Joshua (Omead Mobaraki, un des trois musiciens du groupe) a sorti un joli beat de ses machines, on a ajouté une ligne de basse, c’était juste un petit jam tout bête et pendant ce temps Rhian était assise sur une chaise longue.

Rhian Teasdale : C’était tout à fait accidentel comme jam et ça ne devait jamais aller plus loin que ça.

PAN M 360 : Un « happy accident » quoi !

Hester Chambers et Rhian Teasdale : Oui oui, exactement !

PAN M 360 : Vous avez cumulé plus de 9,3 millions de vues sur Youtube avec vos six clips (3,8 millions seulement pour Chaise Longue) et le nombre de streams frise les 50 millions…Est-ce que tout cela vous dépasse un peu, sentez-vous une certaine pression ?

Rhian Teasdale : Hum… C’est un petit peu trop n’est-ce pas ? Personnellement, je n’essaye de ne pas trop y penser et consacre mon énergie aux bonnes choses que les gens nous disent. Je sais pas… hum… mais c’est vrai qu’il y a pas mal de hype (rigole).

PAN M 360 : Sentez-vous qu’il y a une forte attente du public, qu’il attend de vous que vous soyez à la hauteur de toute cette hype ?

Rhian Teasdale : On verra, on fait ce qu’on a à faire et que sera sera !

(photo : Hollie Fernando)

Seul sur scène, Philippe Spiesser joue des percussions invisibles. En temps réel, ses mains et son corps sculptent virtuellement des sons et des images, le public est immergé dans une exploration du geste en musique comme instrument. Grâce à différents dispositifs de capteurs et à des algorithmes de vision par ordinateur, le corps de l’interprète se transforme en instrument. Bienvenue au spectacle Sculpt, présenté au Wilder ce mardi 12 avril dans le contexte des Résonances Croisées mises en œuvre par Le Vivier.

Ainsi, un percussionniste helvète est au centre d’un dispositif multimédia utilisant des capteurs Kinect et Arduino (capteur de mouvement infrarouge pyroélectrique). Ce projet, baptisé GeKiPe pour « GEste, KInect et Percussion », a été développé au sein de la Haute école de musique de Genève, en partenariat avec l’IRCAM Centre Pompidou de Paris. Le programme comporte deux pièces : Hypersphère de José-Miguel Fernandez et Le Silence d’Alexander Vert. L’environnement numérique est une création de l’artiste visuel Thomas Köppel.

 PAN M 360: Quelles ont été les motivations premières de ce projet ?

PHILIPPE SPIESSER : Le projet est né en 2015. Comme je suis professeur à la Haute école de musique de Genève, j’ai la possibilité de développer des projets de recherche au sein de l’institution. J’avais déjà travaillé avec Alexander Vert, directeur artistique de Flashback  à Perpignan et on a imaginé un nouveau spectacle avec des instruments virtuels en utilisant de nouvelles technologies. J’ai rencontré José-Miguel Fernandez de l’IRCAM à Paris, on a décidé de mener un projet de recherche / création musicale. C’est-à-dire que nous ne voulions pas faire seulement de la recherche mais on voulait aussi avoir un concert un an plus tard. Ce qui s’est  passé, c’est qu’on a contacté une scène nationale à Perpignan qui a acheté notre spectacle alors qu’il n’existait pas encore. 

« Le percussionniste Philippe Spiesser est au centre d’un dispositif multimédia utilisant des capteurs Kinect et Arduino (capteur de mouvement infrarouge pyroélectrique). »

PAN M 360 : Pourriez-vous nous donner plus de détails sur ce dispositif ? De quelle manière, par exemple, les capteurs induisent une action de votre part ou d’autres sons ?

PHILIPPE SPIESSER : Nous avons développé un outil de captation : on utilise les gants, accéléromètre, une caméra Kinect. Nous avons invité les compositeurs Alexander Vert et José-Miguel Fernandez pour imaginer les deux premières pièces du spectacle Sculpt que nous présentons à Montréal. Depuis, évidemment, on a invité de nouveaux compositeurs à travailler avec ce dispositif.

PAN M 360 : Dans quelle sillon de recherche ce projet s’inscrit-il? Qui sont ses ancêtres? Comment les organismes mentionnés ont-ils fonctionné ensemble?

PHILIPPE SPIESSER : Nous avons travaillé sur différents capteurs, accéléromètres et gyroscopes existants. Du coup José-Miguel a développé  tout un système de reconnaissance avec ces capteurs, afin de les intégrer à la performance d’un musicien comme moi. Nous sommes partis sur des gestes de percussionnistes, j’ai joué sur des instruments virtuels en faisant de vrais mouvements qu’on utilise en percussion. José-Miguel a repris ces données recueillies sur les capteurs pour en créer un outil de musique et de performance.  Le dispositif a été créé autour de la latence entre le son et l’image. Dans cette optique, l’artiste visuel Thomas Köppel a  quant à lui développé un instrument pour contrôler les images générées avec les gants. Ils ont mis en fait deux systèmes de captation ensemble. Il y a donc la caméra Kinect pour l’image et la spatialisation en trois dimensions et les capteurs que j’ai dans les gants qui produisent des inclinomètres. Du coup ils ont fait des choses qui ont fait  avancer la captation gestuelle avec les caméras Kinect 2 et 3 , ainsi  que de nouveaux capteurs. On utilise aussi les nouvelles avancées technologiques, avec les outils les plus récents. 

PAN M 360 : En quoi ce projet se démarque-t-il des autres s’inscrivant dans une même « tradition »?

PHILIPPE SPIESSER : Nous  travaillons là-dessus depuis sept ans, mais bien sûr, on utilise les systèmes de captation depuis les années 60-70 et ensuite la miniaturisation des outils a permis de nouvelles pratiques; on peut, par exemple, mettre des capteurs sur des danseurs. Ces nouveaux instruments de captation ont été en quelque sorte vulgarisés et démocratisés, notamment dans le gaming. On détourne ainsi les instruments de captation pour en faire des outils de recherche et de création.

« Le programme comporte deux pièces : Hypersphère de José-Miguel Fernandez et Le Silence d’Alexander Vert. L’environnement numérique est une création de l’artiste visuel Thomas Köppel. »

PAN M 360: Comment situez-vous ces deux œuvres dans l’œuvre  de ces deux compositeurs?

PHILIPPE SPIESSER : Ils composent aussi pour des instruments traditionnels. Ils ont fait des études de composition traditionnelle, et là, l’idée était de composer une pièce entièrement pour des instruments virtuels, et donc à partir de données reçues sur les gants et la caméra Kinect, pour ainsi créer de la musique et de la vidéo. Donc les capacités des compositeurs sont dédiées à une œuvre avec  un outil nouveau.

PAN M 360 : Pourriez-vous nous décrire sommairement les approches de ces deux compositeur dans le contexte précis de ces deux œuvres?

PHILIPPE SPIESSER : José-Miguel Fernandez, comme il vient de l’IRCAM, il a une composition électronique et générative. C’est-à-dire que l’interprète sculpte le son en direct.  Alors qu’Alexander Vert a écrit une partition plus traditionnelle, comportant des sons préenregistrés que je déclenche et que je traite en temps réel. Dans les deux cas, il y a une part d’improvisation sauf que chez José-Miguel, c’est une pièce générative d’improvisation et donc qui évolue en temps réel. Chez Alexander Vert, il y a des tableaux bien précis dans lesquels j’évolue, j’y joue carrément des partitions virtuelles en trois dimensions, et quelques tableaux me permettent une part d’improvisation.

PAN M 360 : En quoi cette « performance » technique et scénique nous projette-t-elle dans la réalité virtuelle?

PHILIPPE SPIESSER : Déjà je joue sur des instruments qui n’existent pas, qui sont complètement virtuels. C’est une performance immersive, c’est-à-dire que le public est plongé dans un univers sonore et visuel. Et c’est vrai que le visuel apporte beaucoup, parce qu’on perd un peu la notion d’un concert traditionnel avec des musiciens qui jouent une partition sous des éclairages. Et on voit bien que je joue des instruments virtuels. J’ajouterais que nos nouveaux projets sont encore plus immersifs que celui de ce programme, avec des Google Glass avec la possibilité que le public puisse voir dans mes lunettes virtuelles.

PAN M 360: De quelle manière cette gestuelle devient-elle une œuvre d’art plutôt qu’un exercice explorant les potentialités d’un dispositif technologique?


PHILIPPE SPEISSER :  Primo, nous travaillons avec différents compositeurs, et donc les univers sont différents. Ensuite, c’est codifié.  Ces nouvelles technologies peuvent ne mener qu’à des démonstrations mais on peut avoir un jeu beaucoup plus fins qu’on ne pense. Sculpt, le spectacle que l’on présente, est un peu une démonstration. On y entre dans un cycle de recherche, qui impliquait un appel de financement, mais depuis nous avons mené d’autres recherches où on a fait carrément des instruments physiques mais augmentés par cette technologie. En tout cas, chacun de ces instruments ont leurs possibilités précises.  Bien sûr il y a le problème des mises à jour de ces nouveaux instruments, dont l’obsolescence peut être programmée. Il faut des mises à jour… car la technologie évolue très rapidement. C’est ce dont témoigne cet art, celui de notre monde actuel où tout va vite.

POUR INFOS ET BILLETS SUR LE SPECTACLE DE MARDI, 21H AU WILDER, C’EST ICI.

http://philippespiesser.com/en/videos/

http://philippespiesser.com/en/videos/

Jusqu’au samedi 16 avril au Wilder, rue Bleury, Le Vivier convie les mélomanes à un rendez-vous international des musiques nouvelles : Résonance croisée – volet 2 propose une semaine complète de concerts, classes de maître et rencontres consacrés aux musiques de création en provenance de la Suisse, de l’Italie, de l’Autriche, de la France, de l’Allemagne et du Québec. Pour la mise en appétit, le directeur artistique du Vivier, Jeffrey Stonehouse ainsi que la directrice générale de l’organisme, Christine Curnillon, répondent à nos questions.

PAN M 360 : D’où part cette initiative internationale? Qui l’a mise en œuvre? De quelle manière les liens ont-ils été tissés?

CHRISTINE CURNILLON : L’idée première émane du réseau d’instituts culturels des pays membres de l’Union européenne, ce que nous appelons le « cluster EUNIC de Montréal ». À l’instar des autres clusters un peu partout dans le monde, celui de Montréal œuvre au développement des arts et du dialogue interculturel, entre autres. En 2019, une première initiative a été menée avec EMERGE, une manifestation dédiée à la performance contemporaine en collaboration avec le MAC. Cette année, c’est Le Vivier qui a été choisi pour scénariser un événement international consacré aux musiques nouvelles, réunissant pas moins de 54 artistes canadiens et européens! Nous sommes très fiers de pouvoir présenter cette semaine complète d’activités, qui comprend 6 soirées de concerts, un événement Montréal Hanovre  et de nombreuses rencontres dans les cégeps, universités et conservatoire.    

: « Résonance croisée, c’est d’abord la rencontre inédite d’artistes européens et québécois choisis pour leur démarche unique et avant-gardiste dans le domaine des musiques de création. Le public peut s’attendre à vivre une semaine d’expériences. Ici, la musique devra être “vue” pour en apprécier au maximum l’écoute; le corps deviendra instrument, la technologie sera un fil conducteur. Plusieurs concerts seront des expériences immersives, liant arts numériques et mouvement », explique Jeffrey Stonehouse, directeur artistique du Vivier.

PAN M 360 : Pouvez-vous donner des exemples de cette immersion? De quelles manières le corps deviendra-t-il instrument? Quelles sont les technologies impliquées? De quels types d’immersions est-il ici question?

JEFFREY STONEHOUSE: On parle d’expériences multisensorielles. Avec l’événement d’ouverture de Philippe Spiesser et Flashback, l’aspect visuel est très présent grâce à la participation de l’artiste Thomas Köppel. Les gestes du percussionniste se manifestent sur le plan sonore et visuel en parallèle. Avec le duo Doblinger-Neyrinck, l’aspect chorégraphique de la démarche est important : Teresa Doblinger est à la fois danseuse et clarinettiste. Plus tard dans la semaine, l’immersion se traduit par une spatialisation du son. Avec le duo Hauptmeier-Recker, c’est la spatialisation des haut-parleurs : le public se retrouve au milieu d’une installation impressionnante de haut-parleurs. Puis, Quasar propose une spatialisation des musiciens autour du public. Résonance croisée est rempli de ce genre d’expériences immersives.

« En tout, huit concerts, auxquels s’ajoutent des classes de maître et de nombreuses occasions d’échange entre le public québécois et des artistes rarement vus à Montréal. »

PAN M 360 : Pourriez-vous nous expliquer brièvement ce qui a motivé vos choix pour chacun des concerts au programme? 

JEFFREY STONEHOUSE : Le duo Doblinger-Neyrinck nous a charmés par la combinaison étonnante du piano, de la clarinette et de la danse. Et la réflexion sur le temps qui contrôle notre existence, c’est évidemment quelque chose qui nous interpelle. Chez le percussionniste suisse Philippe Spiesser, c’est le travail d’exploration qui nous a fait triper. Les capteurs de mouvement, ce qu’il fait avec son corps, c’est du jamais vu dans nos salles. On adore la compositrice et violoncelliste française Séverine Ballon. On l’aime pour sa puissance et son expressivité, sa technique impeccable et son engagement envers le répertoire moderniste. Pour le duo allemand Hauptmeier-Recker, on a voulu frapper un grand coup avec ces deux brillants performeurs de musique électronique live.

Ça faisait longtemps qu’on souhaitait présenter un concert conjoint du Nouvel Ensemble Moderne de Lorraine Vaillancourt, un des fleurons de la musique nouvelle au Québec, et nous avons pensé leur proposer un concert conjoint avec le quintet italien L’arsenale, sous la direction de Filippo Perocco. Pour finir, quand nous avons appris que le quatuor de saxophones Quasar et le Quatuor Bozzini collaboraient avec deux ensembles allemands – Flex Ensemble et ur.werk – nous avons voulu intégrer la série Montréal-Hanovre à Résonance croisée. Cela tombait sous le sens.


Et puis, Nosferatu accompagné par l’ensemble L’arsenale, c’est un clin d’œil : une sorte de croisement, on pourrait dire, entre un film centenaire et un ensemble de musique contemporaine. En tout cas, ce sera un événement festif. Le comte Orlok n’en croira pas ses oreilles! 

PAN M 360 :  Avez-vous une idée du profil de vos publics? Qui sont-ils? De quelles générations proviennent-ils? Sont-ils essentiellement issus de la famille contemporaine, c’est-à-dire la communauté des praticiens et leurs étudiants? D’où proviennent les autres mélomanes qui ne sont pas liés au milieu académique? Comment vous y prenez-vous pour attirer d’autres types de passionnés de musique?

JEFFREY STONEHOUSE : Cet événement a été pensé pour offrir au public des expériences fortes. De dire qu’il n’y a qu’un public cible, ce serait priver les gens de belles découvertes. La soirée d’ouverture a tout pour plaire aux amateurs de danse et de mouvement,  avec le duo Doblinger-Neyrinck et Philippe Spiesser/Flashback. Nous avons des moments de grand répertoire présentés par des interprètes chevronnés avec les concerts de Séverine Ballon et du Nouvel Ensemble Moderne. Les arts numériques, très présents dans la programmation, sont aussi un fil conducteur. Je pense à la musique ambiante et immersive du duo Hauptmeier-Recker, aux capteurs de mouvement de Spiesser et à la musique mixte (acousmatique et instrumentale) de l’ensemble L’arsenale.

CHRISTINE CURNILLON: Nos concerts présentent une grande variété de styles de musiques nouvelles, et notre public, en salle et en ligne, est tout aussi varié. Plusieurs générations s’y côtoient. Plusieurs cultures aussi. Ce sont des gens friands d’avant-garde, certes, mais pas seulement. Nos nombreux ateliers de création sonore sont des invitations à découvrir l’expérience en salle. Depuis deux ans, nous multiplions les prises de contact avec un public nouveau par des expériences numériques : balados, rencontres sur Zoom, groupe de discussion de spectateurs, « Le Vivier en coulisse »… Une nouvelle communauté est en train de se former…

Chose certaine, les habitudes de consommation ont changé. Le rapport à la création a aussi changé. Le Vivier tient à poursuivre son développement numérique, mais sans négliger l’expérience « en vrai » – en salle – pour faire circuler les œuvres contemporaines issues de la pandémie.

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Le Léviathan lacustre refait surface, après une dizaine d’années à reprendre des forces dans les fonds vaseux. Fred Fortin et Olivier Langevin demeurent aux commandes de leur Gros Mené. Le légendaire batteur Pierre Bouchard a droit à des remerciements à titre de « grand maître spirituel »; il figure sur la pochette, mais pas sur l’album. Fred, Pierre « Corco » Fortin et Sam Joly se sont succédé à la batterie. François Lafontaine leur a prêté main-forte aux instruments à touches. Marie-Pierre Arthur et Serge Brideau ont fait don de leur voix. Avec Pax et Bonum, Gros Mené se raffine légèrement sur le plan musical. Que les fans se rassurent, ça reste encore très loin des concertos pour quatuors à cordes : à l’écoute de l’album, on s’imagine un peu l’ambiance qui devait régner au studio Saint-Ours-du-Câlice, lors des séances d’enregistrement. Pan M 360 en discute avec Frédéric Fortin, qui s’est aimablement prêté à cette entrevue.


Pan M 360 : Une dizaine d’années après Agnus Dei, Gros Mené lance un autre album au titre latin, Pax et Bonum, paix et bonheur. Gros Mené, c’est un projet qui se fait tasser par d’autres, mais ça ne le rend pas moins essentiel, non?

Fred Fortin : Pour ce qui est de mon latin, je le perfectionne tranquillement pas vite! C’est toujours agréable de revenir à Gros Mené. Je ne mettrais pas la priorité toujours là-dessus; ça arrive quand ça arrive, quand on a du temps à donner. Donc Pax et Bonum a été tassé au moins deux fois : il était bien avancé avant même la sortie d’Ultramarr (NDLR : avant-dernier album de Fred lancé en 2016, avant Microdose en 2019). Puis, c’est un style qui est déjà démodé, donc ça n’empirera pas!

Pan M 360 : Peut-être que le plus fort de la période « stoner rock » est passé, mais les gens aiment quand même se faire décrasser les oreilles de temps en temps!

Fred Fortin : Il y a des affaires qui roulent quand même. Je trouve qu’aujourd’hui le style n’a plus autant d’importance, sauf pour nommer ce qu’on aime, mais ce n’est plus une priorité de créer selon des styles précis. Il y a des jeunes qui tripent sur le country. Tout est ouvert. Et puisque j’aime faire cette musique, je la fais.

On parlait du latin plus haut, qui évoque le catholicisme. C’est le propos du texte de la chanson Dabidou, qui est à la fois mystique, expérimentale, free jazz et psychédélique yéyé. On perçoit l’inspiration de trucs comme le Sun Ra Arkestra et les musiques de films de Francis Lai. D’où vient l’idée de cette toune?

Fred Fortin : L’inspiration est venue un peu de ça. Je suis aussi un gros tripeux de Dr. John, son album Gris-Gris et tout ça. Quand j’ai créé cette toune, dans ma tête il y avait aussi un souvenir de la musique du film Le Bal des vampires de Polanski. Que j’avais vu il y a très longtemps. Les chants qu’on entend dans le film, ça fait un peu Burt Bacharach aussi. Et il y a quelques semaines, Robbie Kuster est venue ici. On vérifiait des trucs et on écoutait Dabidou. Ça m’a alors fait penser au Swingle Singers, un chœur qui chantait des fugues de Bach et tout ça. Je pense que c’est ce que je voulais faire sans le savoir, une forme de parodie de messe noire.

Pan M 360 : Toujours au sujet de Dabidou, on y entend Serge Brideau, chanteur des Hôtesses d’Hilaire, un personnage en soi. On y entend aussi Erik Hove au saxo, qu’on a vu entre autres avec Suuns. Ça me semble être un personnage ça aussi!

Fred Fortin : Je n’ai rencontré Erik qu’une fois, en fait. J’étais allé à Montréal à l’époque de la création de Microdose, avant la pandémie. Durant la même séance d’enregistrement, Erik avait joué de la flûte traversière pour Microdose, puis je lui avais demandé de faire les partitions de saxo pour Dabidou. Ç’avait été une belle rencontre, c’est un gars super et un musicien incroyable. Il harmonisait tout, pour plusieurs saxos; il entendait tout! Il a aussi un grand talent d’improvisateur. J’espère avoir l’occasion de jouer avec lui de nouveau, bientôt. Peut-être à un show de Gros Mené!

Pan M 360 : Le Duché de Bicolline est mentionné dans Dabidou et le texte de la chanson Roulez la caisse raconte une histoire médiévale. Est-ce qu’il y a quelqu’un dans la gang de Gros Mené qui fait du « grandeur nature »?

Fred Fortin : Non, mais c’est peut-être quelque chose que je refoule! Je dois être fasciné par ça en secret. En fait, il y a des running-gags entre gars de Gros Mené, au sujet du médiéval et des sectes. C’est coloré, c’est déguisé, ça cadre avec Gros Mené, en fait!

Pan M 360 : C’est que les textes de Roulez la caisse et Dabidou s’écartent des propos habituels de Gros Mené!

Fred Fortin : Oui, et pour Dabidou, la musique est plus jazz que rock.

Pan M 360 : Musicalement, donc, Gros Mené s’est encore étoffé. Il y avait quelques partitions de claviers sur Agnus Dei, assurées par Dan Thouin. Sur Pax et Bonum, on entend François Lafontaine en masse aux synthés, à l’orgue, au Moog. Tu joues du Moog toi aussi. Il y a aussi le saxo d’Erik Hove, plus de percussions, de l’échantillonnage. Grosso modo le même gros son Gros Mené, comme sur Corrupteur, mais enrichi de touches subtiles.

Fred Fortin : Je me suis acheté des synthés. Le stock rentre dans la cabane! Et on joue avec ce qu’on a. J’ai accès à plus d’affaires. Puis François Lafontaine est passé, j’ai pu profiter de son talent et de son expertise. C’est comme un laboratoire, on ne peut pas refaire les mêmes choses tout le temps. Le premier album de Gros Mené avait été enregistré avec un seul micro!

Pan M 360 : Côté texte, on ne discerne pas une grande évolution, cela dit sans méchanceté! Et c’est toujours aussi politiquement incorrect, ce dont on vous félicite.

Ferd Fortin : Je dose quand même, il y a un certain discernement là-dedans. Mais en même temps, c’est sacré : avec Gros Mené, on doit être libres de dire des niaiseries. Gros Mené, c’est une sorte de personnage qui a une mission : il faut y aller, il faut que ça y aille!

Pan M 360 : On entend davantage d’anglais, par contre, comme dans Bear in my Beer. Un désir de percer le marché anglo-saxon?

Ferd Fortin : Oui, j’ai appris l’anglais et ça s’en vient!

Pan M 360 : Vos influences, au départ, étaient grunge, sludge ou stoner comme Kyuss. Ça demeure, mais on entend d’autres trucs, comme dans Dabidou. Télévision est très blues-boogie à la John Lee Hooker et ZZ Top. En même temps, on a l’impression que cet album est plus mélodique que les deux autres. C’est voulu?

Fred Fortin : Sur Télévision, les accords ouverts et la slide font cet effet-là, oui. Pour ce qui est du côté mélodique, je n’ai pas le recul en ce moment pour dire ce qui en est.

Pan M 360 : Il n’y a pas de chanson de hockey comme Saku Koivu ou Ovechkin, sur Pax et Bonum?

Fred Fortin : C’est vrai, mais je ne sais pas du tout pourquoi!

Pan M 360 : Sinon, des concerts de Gros Mené au programme dans les mois qui viennent?

Fred Fortin : Oui, il y en aura cet été, les dates seront annoncées bientôt; je ne sais pas si les festivals ont tous annoncé leur programmation. C’est sûr qu’on sera à La Noce, je l’ai entendu hier à la radio. On sera aussi aux Francos de Montréal.

Pan M 360 : Merci beaucoup Fred Fortin, bonne suite avec Gros Mené!

Gros Mené sera au festival La Noce qui a lieu à Saguenay, du 29 juin au 2 juillet 2022, ainsi qu’aux Francos de Montréal le 10 juin.

Photo : courtoisie de Gros Mené

Alexander Ortiz ne sort pas d’un moule à biscuits : il est singulier comme pas un, son album solo Fluxus Pop en est la preuve renouvelée et spectaculaire. Parallèlement aux travaux pop – relativement – plus accessibles de We Are Wolves et des mutineries hardcore de FRVITS, entre autres, Ortiz crée des trames sonores pour toutes sortes de manifestations artistiques. L’expérimentation, c’est son dada. De la lumière et des sons s’échappent du soupirail de son laboratoire, le jour comme la nuit. Les genres et sous-genres lui importent peu. Pour Alex, les conventions n’existent que dans leur négation. Bref, c’est le règne – ou le non-règne – du Fluxus et de Rip Pop Mutant. Pan M 360 a pu en jaser avec lui.

Pan M 360 : Bonjour Alexander. Félicitations, tout d’abord, pour Fluxus Pop. Malgré les références à des styles généralement lugubres comme la cold-wave et ainsi de suite, l’album s’avère lumineux. Déroutant, envoûtant, mais pas glauque. Peut-être que ça tient à votre voix et à vos intonations qui n’évoquent pas la tristesse, l’angoisse ou l’inquiétude?

Alexander Ortiz : Ha ha ha! Wow, je trouve que ça a du sens. C’est la première fois qu’on me dit ça et j’aime ça! En fait, depuis quelque temps certains de mes amis proches me disent que, pour une personne qui écoute régulièrement de la musique bizarre et froide, et qui fait constamment référence à l’absurdité et au vide absolu de l’existence, je suis extrêmement positif. Alors j’imagine que mon positivisme transparaît dans ma voix.

Pan M 360 : Adrian Popovich est votre principal collaborateur sur Fluxus Pop. Il s’agit d’un personnage pour le moins mythique, au sein du rock marginal montréalais des 30 dernières années. On sait qu’il fait aussi partie du groupe FRVITS, avec vous. Qu’est-ce qui est à l’origine de votre collaboration?

Alexander Ortiz : Effectivement, c’est un grand rocker et il est reconnu pour ses formidables riff-ripss de guitare, mais sa force, c’est plein d’autres choses. Mais, plus sérieusement, nous avons travaillé ensemble pour l’enregistrement de l’album LMPC de We Are Wolves il y a longtemps, ça avait créé une belle amitié. Ensuite, nous avons collaboré une seconde fois lorsque j’ai réalisé le projet solo de Hugo Mudie.  À ce moment-là, dans une discussion plutôt banale, il m’a demandé d’écouter mes démos. Je lui ai fait écouter et bang : Rip Pop!

Pan M 360 : À l’écoute de Fluxus Pop, on a parfois de se diriger vers un lieu connu… jusqu’à ce que vous nous redirigiez vers l’inédit. Je pense entre autres à Évidemment, qui commence comme une pièce typique de New Order, puis se transforme en promenade hallucinée chez Elli et Jacno.

Alexander Ortiz : Ouais, super! Je pense que c’est exactement ça! En plus la super référence! J’ai un gros buzz Charles de Goal et Grauzone, alors ça correspond bien à l’idée de la promenade hallucinée! J’aime déstabiliser au moment où on semble saisir la direction, ça donne un petit vent de fraîcheur.

Pan M 360 : Étrangement, l’impression d’imprévisibilité persiste. Même lors d’écoutes subséquentes, on se demande ce qui nous attend au détour des segments de chansons. Était-ce l’un des objectifs, lors de la création de l’album?

Alexander Ortiz : Oui, absolument. Je voulais présenter, comme premier album, un délire musical, un fouillis émotif exploratoire à la fois sombre et pop. Comme si je présentais une exposition d’art dans ma chambre, avec des sculptures, des dessins, des peintures et des collages. J’aime beaucoup les albums de Faust et Neu!, qui sont comme des excursions aux chemins abstraits, des moments non linéaires qui sont vulnérables et authentiques.

Pan M 360 : Les pièces comportent des éléments cold-wave, new-wave, synth-pop et post-punk, mais aussi, à l’occasion, post-rock, industriels, bruitistes, kraut et j’en passe. Ç’a été complexe d’intégrer tout ça, ou alors ça s’est fait plutôt naturellement?

Alexander Ortiz : Ça s’est fait très naturellement, je savais que je voulais faire un genre de journal personnel de musique, où je pouvais explorer, faire des tests et des erreurs sans me sentir jugé par une intelligentsia musicale… Enfin je pense, et j’espère.

Pan M 360 : De quel outillage vous êtes-vous servi, électroniquement parlant? Avez-vous mis à profit des trouvailles récentes, des synthés rétro, des logiciels inédits, des pédales insoupçonnées?

Alexander Ortiz : J’ai vraiment utilisé tout ce qu’il était possible d’avoir dans l’immédiat, c’est-à-dire chez nous et dans le studio. J’ai fait l’effort de ne pas trop toujours utiliser les synthés que j’adore, mais ils sont utilisés dans toutes les productions, genre les JUNO et le Yamaha DX7.

J’ai surtout utilisé deux synthés en malade, le Solton Programmer 24 et un petit synthé « jouet brisé » que je nomme le silver synth. Les Korg M1, MS-20, MS-10 et PolySix, le Baldwin Fun Machine. Beaucoup beaucoup de vieilles drum machines et de delay de toutes sortes, analogiques et numériques – AMS DMX 15 dans presque tout le mix –, beaucoup de reverse reverb et de percussions kling-klang inventées.

Pan M 360 : De quand date votre intérêt pour le mouvement artistique Fluxus? Et comment le définiriez-vous?

Alexander Ortiz : Très jeune, je suis tombé sur les dadaïstes et j’ai ressenti un amour profond pour eux. Ensuite, au début de la vingtaine, j’ai découvert le Black Mountain College et le concept du « happening » avec des personnes comme John Cage et Robert Rauschenberg. Et puis Joseph Beuys, La Monte Young, Alison Knowles et Yoko Ono. Fluxus! J’aime l’idée du non-mouvement et de la dérision, chez Fluxus. Pouvoir faire une note soutenue de synthé avec du bruit, entortillée de pop et de percussions cumbia… Pourquoi pas?

Pan M 360 : Merci beaucoup, Alexander, de nous avoir accordé cette entrevue!

Alexander Ortiz : Très cool, merci à vous!

Photo : David Hurteau

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