Ideas of Space, l’album que Tess Roby a fait paraître en avril dernier, peut susciter chez le musicophile des interrogations sur la singularité d’une œuvre. D’où vient ce caractère singulier? Comment l’explique-t-on? Sans doute par le parcours de l’artiste. Par ses influences conscientes ou pas, jusqu’à un certain point. Probablement par sa formation et ses formateurs musicaux. L’un des aspects distinctifs de la musique et des textes de Tess réside dans ce qu’ils évoquent : des mondes doux et flous, anciens et à venir, des songes éveillés et des flottements diurnes où ne rôdent ni craintes ni regrets. Pan M 360 a pu poser à Tess Roby quelques questions sur la création d’Ideas of Space, sur l’étiquette SSURROUNDSS qu’elle a créée, sur ce qui distingue ce nouvel album de Beacon, paru en 2018, ainsi que sur un cercle de pierres se trouvant à Stanstead, dans les Cantons de l’Est.

Pan M 360 : Bonjour Tess! Tu as vraiment déjoué la « malédiction du deuxième album » avec Ideas of Space. Beacon était impressionnant, et Ideas le semble davantage, ne serait-ce que parce qu’il offre deux chansons de plus. Es-tu aussi ou plus satisfaite de ce nouvel album?

Tess Roby : Beacon a été écrit et enregistré en 2016. Donc au moment où il est sorti en 2018, j’avais l’impression qu’il n’était pas forcément aussi représentatif de moi-même en tant que musicienne que je l’aurais souhaité. J’ai quand même vraiment aimé les chansons et j’y ai cru. Quant au nouvel album, la chanson la plus récente a été terminée l’année dernière, au printemps. Il me semble donc plus représentatif de moi-même, en tant que productrice et musicienne. Il s’est écoulé quatre ans entre la sortie des deux albums, et encore plus si l’on pense au moment où Beacon a été écrit et enregistré. Je suis donc confiante, pour Ideas of Space.

Pan M 360 : Avais-tu déjà ta propre étiquette, SSURROUNDSS, ou est-ce nouveau?

Tess Roby : C’est nouveau, Ideas of Space est le premier album publié par SSURROUNDSS.

Pan M 360 : Parlons maintenant de ta voix. Elle est pure, à la fois très réelle et éthérée. Elle semble venir de temps immémoriaux. Quelle formation particulière as-tu eue, et comment fais-tu pour l’exercer?

Tess Roby : J’ai chanté avec la Canadian Children’s Opera Company, de huit à seize ans. Nous travaillions sur des opéras et nous faisions beaucoup de musique chorale et classique, ce qui m’a permis de m’initier à la voix et aux harmonies. Et cela m’a aussi donné cette discipline de pratiquer et de répéter. C’était donc une chose très intéressante à faire pour moi, en tant qu’enfant ou ado. Nous faisions des tournées en Europe et je chantais dans les grandes salles d’opéra de Toronto, avec la Canadian Opera Company. Je suppose que cela m’a beaucoup inspirée. Et maintenant, je ne chante plus avec une chorale ou quoi que ce soit. Je chante vraiment pour moi-même et j’écris des chansons.

Pan M 360 : Je suppose que l’auditeur peut ressentir toute cette formation derrière ta voix. Et musicalement, tu parviens à créer des sons électroniques qui donnent l’impression d’être futuristes, mais aussi vintage sur certaines chansons. Comment équilibres-tu l’utilisation de synthés vintage et de la technologie de pointe?

Tess Roby : J’évolue toujours en tant que productrice. Je travaille avec des synthés neufs et vintage. J’ai écrit beaucoup de mes chansons avec mon Roland Juno 106 pour Beacon. Pour ce nouveau disque, j’en ai ajouté, comme le synthétiseur Waldorf Blofeld. Mais j’écris et je produis de cette manière très intuitive. Personnellement, je ne suis pas influencée par des artistes ou des chansons précises. J’écoute beaucoup de musique. Et j’écoute de la musique nouvelle, mais je n’essaie vraiment pas de recréer le son de quelqu’un d’autre. J’utilise les synthétiseurs d’une manière très unique, pour sculpter un son, qui sera façonné ou influencé par des trucs plus vintage, mais aussi pour créer mes propres trucs au fur et à mesure.

Pan M 360 : C’est vrai, parce que d’habitude, c’est assez facile d’identifier les influences. Mais dans ton cas, c’est assez difficile, voire impossible. Certains passages me rappellent des choses que j’ai écoutées, mais encore une fois, c’est vraiment difficile d’identifier quoi que ce soit.

Tess Roby : Pour moi, c’est le plus grand compliment, parce que ma musique vient d’un lieu très honnête et intuitif. Nous avons cette tendance – et ce n’est pas faux – à comparer les artistes. Je fais de la musique, de l’art, parce que je dois le faire. Je n’ai pas envie d’adopter le son de quelqu’un d’autre ou quoi que ce soit. J’espère donc continuer comme ça.

Pan M 360 : Ce sont des temps difficiles, peut-être pas pour tout le monde, mais pour beaucoup de gens autour de nous. Ton nouvel album sort au bon moment, car il possède des propriétés apaisantes. Je serais curieux d’entendre ce qu’un musiconeurologue en dirait. J’espère qu’on se passera le mot! Tu as eu de nombreux collaborateurs sur Ideas of Space. Austin Tufts, du groupe Braids de Calgary, a travaillé sur la partie percussion. Joseph Shabason s’est occupé des bois et de certaines percussions. Ouri, qui est violoncelliste mais aussi productrice et bien d’autres choses, joue du violoncelle sur une chanson. Et il y a la guitare d’un certain Eliot Roby sur Eyes Like Babylon. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces collègues musiciens?

Tess Roby : Avant ce disque, je n’avais jamais collaboré avec d’autres artistes pour ma propre musique. C’est Sebastian Cowan d’Arbutus Records qui m’a présenté Austin, qui a été mon principal collaborateur sur ce disque. La première fois que nous nous sommes rencontrés, nous étions en studio, en train d’écouter mes chansons dans le but de collaborer pour les percussions. Et c’était avant que la pandémie n’arrive. Donc la première fois qu’Austin et moi sommes entrés en studio ensemble, c’était en février 2020. Nous avons fait peut-être trois jours d’enregistrement pour la batterie. Nous avons planifié nos prochaines dates de studio, mais ensuite la COVID a frappé. Ensuite, il y a eu cette gigantesque pause d’enregistrement. J’ai vraiment arrêté de faire de la musique. J’ai arrêté de penser au disque, tout a été mis sur la glace pendant presque une année entière.

À cause de ça, Austin a pris un rôle plus important. On a trouvé le moyen d’aller en studio ensemble, en janvier 2021. Et puis il a commencé à faire plus de travail pour l’enregistrement. Nous avons commencé à faire plus de boulot sur la batterie électronique. Austin a fini par dire « Qui va mixer ce disque? ». J’ai répondu que je ne savais pas et il a dit « OK, laisse-moi mixer une chanson pour toi, et dis-moi ce que tu en penses ». Il m’a envoyé le premier mix d’Ideas of space. J’étais en larmes, ça a atteint un tout autre niveau. Je l’ai donc invité dans tout mon univers sonore, ce qui n’est pas une chose facile pour moi.

Quant à Joseph Shabason, nous avons figuré ensemble sur une compilation en 2020. J’adore sa musique et je lui ai demandé s’il voulait collaborer. Nous avons donc fini par travailler ensemble. Dans les chansons sur lesquelles il figure, je pense qu’il a apporté beaucoup de vie. Je n’avais jamais travaillé avec ces éléments acoustiques auparavant, comme le violoncelle d’Ouri. C’était vraiment cool de produire ces chansons d’une manière que je n’avais jamais faite auparavant. Quant à Ouri, nous nous connaissions. Je l’admire, c’est une personne très, très inspirante pour moi.

Pan M 360 : Seront-ils là avec vous sur scène, pour votre concert du 2 juin au Centre Phi?

Tess Roby : Malheureusement non. J’ai vraiment essayé de faire venir des gens. Tout le monde est de nouveau en tournée, les musiciens revivent. Mais j’ai mon frère, qui prendra l’ avion pour venir jouer avec moi. Ce sera un spectacle incroyable, le groupe montre beaucoup de puissance sur scène.

Pan M 360 : J’ai hâte d’y assister. Une dernière chose : j’ai remarqué que la vidéo de la chanson-titre a été tournée à Stanstead. Ma famille avait un chalet à Fitch Bay, un hameau qui a été fusionné à Stanstead. Je n’y suis pas allé depuis longtemps, je ne savais pas qu’il y avait une structure ressemblant à Stonehenge à Stanstead!

Tess Roby : Toute la vidéo a été tournée dans les Cantons de l’Est en trois jours, avec une toute petite équipe d’amis proches. J’ai trouvé tous les lieux de la vidéo d’Ideas of Space sur mon téléphone avec Google Maps. Alors quand j’ai trouvé le cercle de pierres, j’ai su que c’était parfait. Nous étions en contact avec la ville de Stanstead et son maire, pour nous assurer que nous aurions ce lieu de tournage. J’ai donc eu beaucoup de chance!

Pan M 360 : Oui, à environ une heure et demie de Montréal! Merci beaucoup pour cette entrevue, Tess. Et encore bravo pour l’album.

Tess Roby : Je te suis reconnaissante de tes bons mots sur l’album et de la possibilité d’interview. Je n’en ai pas eu beaucoup à Montréal, je suis très heureuse d’en avoir un peu avant l’autre lancement au Centre Phi.

POP Montréal Présente Tess Roby + Thanya IYER au Centre Phi, le jeudi 2 juin 2022 à 20 h.

Photo : Ryan Molnar.

À l’orée du Concours international de Montréal se consacrant cette année au chant, PAN M 360 s’entretient avec un membre du jury, la grande soprano Adrienne Pieczonka. 

Native de l’État de New York, Adrianne Pieczonka a grandi à Burlington, en Ontario. Elle a étudié à l’Université de Western Ontario à l’Opera School de l’Université de Toronto, dans les années 80.  

Transppantée en Europe en 1988, elle y remportait le premier prix du Concours vocal international de ‘s-Hertogenbosch, aux Pays-Bas, ainsi que le premier prix du Concours international de chant de La Plaine-sur-Mer, en France, également en 1988. Elle devint membre du Volksoper de Vienne en 1989.Elle élisait domicile à Londres en 1995 et rentrait à Toronto dix ans plus tard, pour s’y produire  régulièrement avec la Canadian Opera Company. 

Elle a fait ses débuts au Festival de Salzbourg en 2001 et au Metropolitan Opera de New York en 2004. Au fil de trois décennies, Adriana Pieczonka a chanté au sein des plus grandes compagnies de la planète lyrique : l’Opéra d’État de Bavière, le Deutsche Oper Berlin, l’Opéra d’État de Berlin, l’Opéra d’État de Hambourg, l’Opéra de Zurich, le Teatro Real, le Liceu, le Teatro Arriaga, l’Opéra de Paris, le Grand Théâtre de Genève, l’Opéra de Los Angeles, le Teatro Colón, l’Opéra de San Francisco, le Houston Grand Opera, pour ne nommer que celles-ci.

Elle a travaillé avec les meilleurs chefs d’orchestre, notamment Zubin Mehta, Kent Nagano, Christian Thielemann, Claudio Abbado, Riccardo Muti, Pierre Boulez, James Levine, Daniel Barenboim, Yannick Nézet-Séguin et plusieurs autres..

En 2019, elle était nommée première chaire vocale de la Glenn Gould School, où elle donne régulièrement des classes de maître et supervise le département vocal et leurs productions d’opéra.

PAN M 360 : Comment avez-vous été sélectionnée ?

ADRIANNE PIECZONKA : J’ai été approchée par Zarin Mehta, présidente du jury, il y a plusieurs mois et j’ai immédiatement dit oui !

PAN M 360 :  Quelle est votre perception de la famille de la musique classique montréalaise et du Concours de Musique International de Montréal ?

ADRIANNE PIECZONKA : Montréal possède une scène de musique classique florissante, très riche et passionnante. J’aimerais pouvoir venir à Montréal plus souvent pour assister à de nombreux récitals et concerts mettant en vedette des artistes extraordinaires. Le Québec produit de merveilleux musiciens, y compris de merveilleux chanteurs !

PAN M 360 : Comment considérez-vous ce concours parmi les grands concours internationaux de musique classique ? 

ADRIANNE PIECZONKA : Ce concours est mondialement reconnu pour son excellence et son haut niveau. De nombreux artistes de classe mondiale ont participé à ce concours et ont poursuivi des carrières de classe mondiale.

PAN M 360 : Ces concours internationaux sont-ils les portes d’entrée pour une carrière internationale ? Sont-ils indispensables ?

ADRIANNE PIECZONKA : En tant que personne qui a participé et gagné quelques concours il y a de nombreuses années, je pense qu’ils peuvent être extrêmement utiles pour se faire connaître à l’échelle mondiale – auprès des agents, des maisons d’opéra, des orchestres, etc. Ils ne sont pas essentiels bien sûr, mais ils peuvent certainement être un moyen de faire avancer sa carrière et aussi de nouer des contacts importants.

PAN M 360 : Chaque membre d’un jury a une sensibilité spécifique vis-à-vis des candidats, quelle est la vôtre ?

ADRIANNE PIECZONKA : Je m’intéresse à l’artiste dans son ensemble. Beaucoup de chanteurs ont des voix extraordinaires mais je m’intéresse aussi à la « vie intérieure” d’un chanteur et à sa sensibilité artistique. Avoir une voix extraordinaire n’est pas tout. Un grand artiste doit toucher nos âmes.

PAN M 360 : Quels sont les critères objectifs de vos choix éventuels ?

ADRIANNE PIECZONKA : Les critères objectifs sont la prononciation correcte, l’inflexion, la nuance. Chanter des rythmes et des hauteurs corrects est une nécessité, mais une musicalité accrue peut également améliorer une performance donnée.

PAN M 360 : Quels sont les critères subjectifs qui pourraient faire la différence entre des candidats de même valeur ?

ADRIANNE PIECZONKA : C’est là qu’il faut faire confiance à son « instinct » et être ouvert à l’idée qu’un chanteur puisse se mouvoir de manière unique.     En tant qu’auditeurs, nous voulons être émus, nous voulons vivre quelque chose de magique. Il est difficile de décrire exactement ce que c’est, mais je peux vous assurer que lorsque cela arrive, vous le savez.

PAN M 360 : Y a-t-il des différences culturelles dans l’esthétique du chant qui pourraient diviser le jury ?

ADRIANNE PIECZONKA  : Non, à mon avis, je ne pense pas que ce sera le cas.

PAN M 360 : Prévoyez-vous d’autres activités à MTL pendant ce processus ?

ADRIANNE PIECZONKA :  J’ai bien peur que nous soyons très occupés par les différentes épreuves des concours ! Je vais donner une masterclass et participer à une table ronde avec quelques autres jurés. J’espère faire quelques promenades et peut-être visiter le Musée des Beaux-Arts pendant mon séjour.

Même si la multi-instrumentiste montréalaise Marie-Hélène L. Delorme porte officiellement son projet de pop expérimentale Foxtrott en solo, sa dernière parution indépendante nous montre qu’il s’agit en réalité d’une danse élégante et spontanée qui ne se fait pas seul, mais bien à deux, soit entre elle et les instruments. 

Compositrice pour le cinéma et la télé, Foxtrott démarrait sa carrière en chantant la force d’une énergie libératrice sur A Taller Us en 2015, un album aux accents R&B, soul et électro-pop nominé au prix Polaris, qu’elle continuait d’explorer en 2018 avec sa série Meditation I-II-III. En suivant les paroles de son morceau Intuition, Foxtrott réussit finalement à s’unir définitivement avec ses instruments sous la forme d’EP composés librement dans le style traditionnel des peintures diptyques. 

Tout comme Dirty Projectors nous avaient fait circuler dans une exposition de tableaux d’EP en 2020, Foxtrott nous fera quant à elle voyager tout au long de l’année dans une série de chansons composées spontanément en paires. Réalisés en collaboration avec l’artiste Ouri à la harpe et au violoncelle, The Motion et Looking for Your Love constituent la première paire qui traduit un retour en force fait de douceur et d’innovation pour Foxtrott. 

Alors que Daniel Ek disait bêtement aux artistes d’oublier la nécessaire période de création entre deux albums, Foxtrott démontre finalement que les artistes ne peuvent pas être réduits à de simples produits que l’on commande et presse à l’usine, dans le pas cadencé et automatique de l’industrie.

PAN M 360 : Ton projet me fait beaucoup penser à celui réalisé en 2020 par Dirty Projectors. Ce genre de projet peut potentiellement créer un nouveau rapport à la musique ou un nouvel espace d’écoute, sachant que les albums sont de moins en moins écoutés en entier. Comment le vois-tu?

FOXTROTT : J’avais envie de faire les choses un peu différemment. J’ai fait deux albums complets durant mon parcours. Je fais presque toute ma musique toute seule, je produis, j’écris, etc. Je peux passer beaucoup de temps sur mon travail. J’avais besoin de quelque chose de plus léger et spontané. J’avais envie de procéder différemment. Je ne voulais pas rester deux ans dans ma bulle, faire un album et ensuite le sortir. 

PAN M 360 : Comment est venue l’idée des diptyques?

FOXTROTT : Il n’y a plus vraiment de règles, certains artistes sortent des projets de 25 pièces, d’autres des singles. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise démarche à suivre, tout fonctionne. Il faut suivre ce qu’on a envie de faire. Je ne peux pas être contrainte dans une forme x. En tant qu’artiste, tu dois laisser l’art lui-même te guider. Je n’avais aucun enthousiasme lorsque je pensais à faire un album. Lorsque je pensais à des paires, je voyais les pièces mieux respirer et grandir.

PAN M 360 : Tu parles même de t’éloigner des formes rigides. Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

FOXTROTT : Tu fais l’album, tu le mixes, puis la promo… Ce sont comme des gros cycles et il y a des moments pour ça. Mais je pense qu’il n’y a pas de règles. En ce moment, je sentais que musicalement parlant, ce n’était pas ça qui me tentait. J’avais envie de construire un projet au fil du temps. Là m’est venue l’idée de faire une série. Je travaillais sur des pièces qui me venaient toujours en paires. J’ai eu l’idée de sortir ces deux pièces qui racontent une histoire ensemble, il y a une sorte de résonance. Ce n’est pas la même chose que de se lancer dans une plus grande histoire avec un projet de 14 pièces.

PAN M 360 : Est-ce que tu sais combien tu comptes en sortir?

FOXTROTT : L’avenir nous le dira! (rire)

PAN M 360 : Pour cet enregistrement, les voix sont globalement moins chantées dans le style pop et sont plus traficotées et travaillées qu’à l’habitude. On dirait que tu t’es laissée aller dans tes instruments. Qu’essayais-tu d’expérimenter?

FOXTROTT : Je ne suis pas vraiment quelqu’un qui intellectualise beaucoup ce que je fais. Si mon travail semble différent, c’est parce que je me sens aussi différente. Je ne joue que la musique qui s’exprime à un moment donné à travers moi. Je sens que j’ai maintenant une plus grande liberté dans l’utilisation de ma voix. Dans ce diptyque, il y a différents tons de voix qui se répondent et qui interagissent. Ça s’est fait naturellement, autour des textures notamment. Il y a des voix intérieures et des voix extérieures qui se répondent.

PAN M 360 : Pour toi, le processus de création part de l’intérieur vers l’extérieur et non l’inverse. Qu’est-ce que tu veux dire par là?

FOXTROTT : Avec d’autres amis musiciens, on remarque que beaucoup de gens partent de l’extérieur en voulant ressembler à un style musical ou en essayant de mélanger l’influence de tel artiste avec celle de tel autre artiste. Je n’arrive pas du tout à approcher la musique de cette façon-là. Ce qui m’intéresse c’est de faire corps avec une émotion que j’ai envie d’exprimer. La musique sert à dire des choses qui sont impossibles à exprimer sous forme de mots ou d’images. J’ai une approche instinctive, je veux juste laisser monter ce qui me vient. Par exemple, Looking for your love est une chanson d’amour. Je voulais créer un sentiment de chaleur et d’enveloppement, comme une caresse chaleureuse. C’est ce que j’essayais de capter et de traduire avec cette pièce-là. Quelque chose de naturel qui irradie.

PAN M 360 : Comment les deux morceaux se complètent l’un l’autre, selon toi?
FOXTROTT : Si j’en présentais seulement l’un des deux, ça ne marcherait pas. Les deux ensemble créent un petit monde. Je n’avais pas sorti de musique depuis trois ans et The Motion est comme mon morceau de retour. Je travaillais sur des musiques de film mais pour le projet Foxtrott, je voulais remanier des choses, et me reposer un peu aussi après le rythme soutenu des deux albums (rire). Je voulais attendre que la musique me pousse à avoir envie de partager. Elle m’est revenue en force avec The Motion, c’est une pièce annonciatrice pour moi. Je sens que je reviens d’une façon nouvelle en ouvrant un nouveau chapitre et un nouveau son qui mène à Looking For Your Love. C’est une vraie chanson d’amour, ce que je n’avais encore jamais fait. Je parlais parfois d’amour, mais toujours avec un certain doute ou une certaine insécurité. J’ai lâché prise sur beaucoup de choses, je me sens plus libre. Ces deux pièces-là expriment la liberté authentique de qui je suis, musicalement.

Crédit photo : Hamza Abouelouafaa

Le compositeur, réalisateur et batteur montréalais Franky Freedom (François Laliberté de son vrai nom) a rendu public ce printemps son premier album homonyme. Il y exprime sa passion pour le jazz, l’électro et le R&B. À l’instar d’artistes émergents du jazz, il investit le langage post-fusion et souhaite accroître son rayonnement. 

Avec le concert de son complice à la coréalisation Frederic Robinson, Franky Freedom s’est entouré du guitariste Wayne Krantz, des bassistes Evan Marien et Robin Mullarkey (Jacob Collier, Steven Wilson, Zero 7) ainsi que des chanteuses montréalaise MaryDee et FABjustfab (Random Recipe), sans compter les interprètes québécoises Gabrielle Gélinas (basse), Gabrielle Préfontaine (violoncelle) et Laurence Roy (violon).

Ce premier opus  été mixé et matricé par Count (Mikael Eldridge), ingénieur de son de renommée internationale basé à San Francisco qui a travaillé avec en autres Radiohead, Tycho, Thievery Corporation, New Order, Trombone Shorty et Roberto Fonseca.

François Laliberté a étudié au Berklee College of Music de Boston où il  a été inscrit sur la  Dean’s list qui souligne l’excellence des meilleurs étudiants. Il a gagné plusieurs compétitions dont le PASIC 2010 International Drumset Competition et Drumset Roland V-Drum 2009, Eastern Canada Champion. Il a joué avec des groupes canadiens émergents, fait des tournées avec des artistes hip-hop, jazz et R&B (Nikki Yanofsky, Random Recipe, Koriass, Miro) et a travaillé comme batteur de session.

Bref François Laliberté s’affirme tel un virtuose et praticien de musiques instrumentales de haut niveau, parfumées de hip hop et de soul / R&B avec de solides compléments électroniques.

PAN M 360 : Quel équilibre cherches-tu entre le jazz et ses compléments stylistiques, c’est-à-dire électro et R&B ?

FRANÇOIS LALIBERTÉ: Depuis mon enfance, j’ai toujours eu une grande passion pour le jazz. Au fil des années, j’ai appris à découvrir différents styles musicaux dont l’électro, qui s’est intégré graduellement à mon identité musicale. En sortant de l’école, il y a une dizaine d’années, j’ai commencé à me procurer divers synthétiseurs analogues et à explorer la composition de musique électronique. Par la suite, j’ai expérimenté la combinaison du jazz et de l’électronique dans mes chansons. Pour ce qui est du R&B, j’ai toujours adoré ce genre musical ainsi que le sa variante Neo Soul, alors je crois que ces influences apparaissent naturellement dans ma musique.

PAN M 360 : On sent chez toi clairement une filiation avec le jazz groove des années 70 et 80, avec des actualisations d’aujourd’hui. Quels sont les fondements de ton approche selon toi ?   

FRANÇOIS LALIBERTÉ : J’ai grandi en écoutant du jazz fusion des années 80 avec mon père. On écoutait ensemble Uzeb, Chick Corea, Tribal Tech et autres artistes du genre. Ce style est toujours resté présent chez moi et qui continue de m’inspirer dans mes idées créatives. J’adore également les artistes qui repoussent les limites de la technologie et des sonorités : je vais en ce sens en étant toujours à la recherche d’un son nouveau en plus d’utiliser les technologies disponibles à leur plein potentiel. Je crois que la combinaison de tous ces éléments a donné naissance à mon identité sonore actuelle.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui, selon toi, décrit ta personnalité musicale à travers ce projet?

FRANÇOIS LALIBERTÉ: Je suis un musicien qui apprécie les divers éléments de la musique. Le langage musical, l’émotion véhiculée, la performance et la personnalité des musiciens, l’originalité des morceaux et la qualité sonore sont tous des éléments très importants pour moi. Avec tous ces aspects en tête, j’ai bâti ce projet en tentant de les maximiser. Par exemple, la forte présence d’improvisation dans les pièces laisse transparaître le langage musical, la performance ainsi que la personnalité de chaque musicien participant. Ça laisse également beaucoup de place à l’expression et à l’originalité. Malgré cela, les structures des pièces étaient bien définies et je souhaitais créer des variations d’intensité à travers les différentes sections afin de plonger pleinement dans l’émotion pour ainsi créer un climat ou encore tout simplement une ambiance qui accompagne nos pensées. Le tout rehaussé d’une qualité sonore que je souhaitais à la hauteur des albums électros incluant le design sonore, donc dans le fin détail.

PAN M 360 : Y a-t-il une « trame narrative » qui définit cet album ?

FRANÇOIS LALIBERTÉ: L’album est vraiment une combinaison d’idées que j’ai eues au fil des années et des derniers mois, enfermé dans mon studio à la campagne. Ça raconte un peu de tout ce que j’ai vécu jusqu’à présent dans ma vie, de façon indirecte à travers les pièces instrumentales. Il y a aussi quelques thèmes abordés dans les chansons qui sont plutôt issus de discussions avec les chanteuses invitées pour l’écriture de paroles. 

Toutefois, il y a un morceau en particulier qui m’est très personnel. La pièce Dan’s Song a été écrite à partir d’un échantillonnage de piano que mon père avait composé et enregistré à la fin des années 70 pour un court métrage à Radio-Canada (La tranchée). Mon père est décédé lorsque j’avais 14 ans et il a toujours été ma plus grande inspiration. J’ai toujours adoré faire de la musique avec lui et je m’étais promis que le jour où j’écrirais mon premier album, il en ferait partie. Alors je suis fier de dire aujourd’hui que, même s’il n’est plus des nôtres maintenant, mon père joue sur mon album! 

PAN M 360 : Peux-tu nous présenter brièvement tes collaborateurs.trices? Et que motive ce choix?

FRANÇOIS LALIBERTÉ : Tout d’abord, comme j’expliquais précédemment, j’adore lorsque la personnalité et le langage musical sont propres et uniques à la personne. Je crois que c’est ce qui m’a d’abord attiré à travailler avec les musiciennes et musiciens qui font partie de cet album. Pour commencer, Frederic Robinson est un artiste de musique électronique que j’ai découvert par hasard et qui a immédiatement gagné mon admiration. Il a vraiment un son unique et il est incroyable en design sonore : ce fut un grand privilège de collaborer avec lui tout au long de l’album et de coécrire trois chansons ensemble.

Il y a ensuite MaryDee, une chanteuse exceptionnelle qui mérite d’être plus amplement connue. Elle a un talent naturel pour l’écriture autant pour les mélodies que pour les paroles et elle a une voix magnifique : ce fut un bonheur de travailler avec elle en studio.

J’ai également collaboré avec FABjustfab, une chanteuse-rappeuse aux multiples talents avec qui j’avais fait de la tournée avec son groupe Random Recipe il y a quelques années. J’ai toujours adoré son énergie, son style ainsi que son écriture unique que je voulais retrouver sur mon album.

 Et que dire du légendaire Wayne Krantz! J’ai toujours admiré ce guitariste. Je l’écoutais avec mon père lorsque j’étais jeune, alors c’est un grand honneur qu’il se retrouve sur la pièce Dan’s Song. 

Sur cette même pièce, on retrouve également Evan Marien qui est un bassiste très talentueux qui fait partie de l’élite jazz d’aujourd’hui selon moi. Je suis un grand fan de son langage et sa façon d’improviser.

 Encore du côté de la basse, Robin Mullarkey est un bassiste avec une touche incroyable sur l’instrument. C’est un musicien complet pour qui j’ai beaucoup de respect.

J’ai également pu travailler avec Laurence Roy au violon et Gabrielle Préfontaine au violoncelle (sur la pièce Ghost Town). Je me souviens de leur avoir donné mes partitions : elles ont rapidement maîtrisé la pièce et elles ont enregistré une performance magistrale. 

Gabrielle Gélinas, qui a participé à la pièce If You, est une bassiste très talentueuse avec une belle énergie et un groove contagieux. C’est une musicienne et une personne très inspirante, avec qui j’ai également la chance de partager ma vie. 

Finalement, pour atteindre le niveau de qualité sonore souhaité, l’album fut mixé par l’un des meilleurs ingénieurs de son au monde : Mikael Eldridge. Il est excellent pour mixer la batterie acoustique avec de la musique électronique. Ce n’est pas évident à faire, mais il a vraiment honoré le son que je recherchais avec l’album.

PAN M 360 : On voit que tu as travaillé avec des professionnels de haut niveau. Comment as-tu pu convaincre ces musiciens de réputation internationale de travailler avec toi?

FRANÇOIS LALIBERTÉ: Je leur ai tout simplement écrit directement et envoyé mes chansons. J’ai eu la chance qu’ils écoutent mon matériel et qu’ils acceptent de jouer sur mon album. Je me souviens du moment où j’ai écrit et envoyé ma démo à Wayne Krantz : il m’a immédiatement répondu qu’il ne faisait plus d’enregistrement à distance, mais qu’il allait tout de même écouter ma pièce. Deux jours plus tard, il m’a réécrit pour me dire qu’il a adoré le morceau et qu’il allait installer un studio maison pour pouvoir enregistrer la guitare sur ma chanson. J’étais fébrile de tout ça et surtout très reconnaissant de pouvoir travailler avec Wayne. Ce fut un processus similaire pour tous les artistes participants : ils m’ont manifesté un intérêt pour le matériel présenté et les relations de travail ont démarré ainsi. J’ai énormément de respect pour chacun d’entre eux et je suis très choyé d’avoir ces musiciennes et musiciens exceptionnel(le)s sur mon album.

PAN M 360 : Quel sera l’alignement sur scène pour la suite des choses?

FRANÇOIS LALIBERTÉ: Pour mon spectacle live, j’aurai deux formules. La première consistera en un groupe complet de cinq musiciens incluant batterie, basse, guitare, claviers et voix. La deuxième sera plutôt une version hybride utilisant des boucles et des séquenceurs afin d’accommoder les plus petites salles ainsi que les premières parties d’artistes. Cette formule inclura donc simplement batterie, basse et voix.

PAN M 360 : Tu as donc passé une année à Boston et fréquenté des instrumentistes de l’élite jazz et plus encore. Que tires-tu de ces enseignements et fréquentations? Qui furent tes mentors dans ton parcours académique?

FRANÇOIS LALIBERTÉ: Berklee fût une expérience exceptionnelle : je n’ai jamais autant joué et pratiqué de toute ma vie. J’ai appris énormément des différents professeurs sur place, dont Kim Plainfield et Larry Fin qui furent, entre autres, mes mentors pour la créativité drumistique et la batterie de façon générale. En revanche, ce que je retiens le plus de cette expérience est le développement approfondi de ma détermination afin de toujours donner le meilleur de moi-même et de profiter de chaque instant. Préalablement à mon séjour à Berklee, j’ai travaillé pendant deux ans à temps plein afin de pouvoir payer mes études de rêves : il n’était pas question que je perde une seule seconde une fois sur place. C’est une philosophie de vie que j’ai pleinement appliquée lors de mon passage à Berklee et qui continue de me suivre quotidiennement. Je me suis vraiment senti dans mon élément à être entouré de passionnés de musique qui repoussent constamment leurs limites : c’est très inspirant et enrichissant. Ce sont la culture globale et les gens faisant partie de cette école qui créent l’aspect unique de cette expérience.

PAN M 360: Le métier a beaucoup changé depuis quelques années, particulièrement depuis la pandémie. Comment t’es-tu adapté? 

FRANÇOIS LALIBERTÉ: J’adore accompagner des artistes en spectacles et en tournées mais j’ai également eu la chance de pouvoir faire de la production, de la réalisation et de l’enregistrement en studio autant de chez moi que dans différents studios de la province. Après mon passage à Berklee, j’ai étudié en production audio à Musitechnic. Durant cette même période, j’ai commencé à enregistrer à distance pour divers artistes de tous genres en passant du pop, au jazz et même jusqu’au country. La pandémie m’a permis d’avoir un moment de répit côté spectacles et j’en ai profité pour composer et produire mon premier album que je souhaitais réaliser depuis un bon moment déjà. Je crois que la diversification des compétences est un excellent atout chez un musicien actuellement. En ce sens, je souhaite faire davantage de réalisation d’album pour différents artistes et je crois que mon projet permet d’illustrer mes compétences dans ce rôle. Pouvoir apporter ma touche et composer avec des artistes d’ici et d’ailleurs est vraiment une passion grandissante chez moi.

PAN M 360: Comptes-tu tourner avec cet album dans un avenir proche?
FRANÇOIS LALIBERTÉ: Je suis présentement en pourparlers avec une boîte de booking pour pouvoir produire mon spectacle sur scène. J’espère pouvoir annoncer mes premières dates de spectacles prochainement. Les dates seront affichées au : www.frankyfreedom.com

Le 8 avril sortait le premier album de November Ultra, intitulé Bedroom Walls. Entre cette déferlante de douceur (j’en parle dans cette recension) et aujourd’hui, la chanteuse a été si sollicitée (médias français, concerts en France et au Royaume-Uni et affichage de son album à Times Square) que fixer le jour de notre rencontre aura pris du temps. Elle m’expliquera ensuite que ce temps est nécessaire dans tout. Laisser le temps aux choses de venir et se donner la place d’exister, voilà ce que cet album nous dit. Tout juste rétablie de la COVID, elle a pris le temps de se présenter à PAN M 360. J’ai été accueillie par une personne aux couleurs pastel, au trait de liner franc, au ton chaleureux et familier. 

NOVEMBER ULTRA : Voilà, nous y sommes, je suis trop heureuse et j’espère que tu vas bien. C’est mon rêve de venir au Canada! 

PAN M 360 :  Pour ton premier album, dans une entrevue, tu parlais de provoquer la brisure lorsqu’on est en dépression. Comment as-tu as vécu ce passage?

NOVEMBER ULTRA : C’est long. Il faut se rendre compte qu’on est en train de vivre quelque chose qui n’est pas évident. La première étape est d’accepter qu’on aille mal. Très vite, quand on a accepté, l’étape d’après c’est la mise en action, se demander comment faire face. Je sais que ce sont malheureusement des petits monstres avec lesquels on vit toute notre vie. Je me rends compte, en grandissant, que j’arrive à gérer ça d’une façon beaucoup plus rapide et saine. La dépression, c’est se dire « À quoi ça sert que je me lève le matin? Rien ne me donne envie, je ne sais pas où je vais, ce que je fais… ». J’ai appris à provoquer la brisure, c’est-à-dire aller hors de ma zone de confort. Ce n’est pas évident, mais une fois qu’on l’a fait, notre expérience nous parle et dit « Tu vois, ça va aller ». Même si cela n’aboutit pas, cela t’aura fait faire un pas en avant vers quelque chose. Faire un album, c’est un pas vers ça. Le premier morceau de l’album Over & Over & Over, c’est assurément un pas. C’est l’acceptation. Après, la suite a été la création de cet état  total de brisure. 

PAN M 360 : Cet album a pris presque quatre ans pour être achevé. Dans une période charnière, c’est beaucoup d’émotions. Qu’est-ce que tu as appris dans tout ça? 

NOVEMBER ULTRA : J’ai fait le premier morceau en 2018. Soft & Tender, c’était avril 2019. Durant six mois j’ai fait d’autres morceaux que je n’ai pas gardés, mais ils étaient nécessaires pour arriver à Soft & Tender. Quand j’ai rencontré mon ami Guillaume Ferran, on s’est vus en studio, je lui ai fait écouter l’album. Il a commencé son écoute à partir du morceau Le Manège, puis jusqu’à la fin. Il a voulu revenir à Over & Over & Over. À ce moment, je lui ai dit « Non, s’il te plaît, n’écoute pas celle-ci ». Lorsqu’il m’a demandé pourquoi, j’ai compris à quel point ce premier morceau me mettait mal à l’aise, et que c’était fini, je n’étais plus cette personne. J’ai donc su que l’album était terminé à ce moment.

J’ai réalisé que j’avais pris beaucoup de confiance en moi, et de paix, ce qui s’entend sur Open Arms, le dernier morceau. Ce n’est pas anodin, il y a eu le passage de la trentaine en plein milieu de l’album. J’ai commencé à consulter une psy aussi entre-temps, donc il y a quelque chose de corrélé avec qui j’étais et qui je suis devenue. Le début d’album, c’est réellement accepter tout ce qui ne va pas, par exemple dans le morceau Monomania, qui frôle le court-circuit, puis une paix s’installe avec Nostalgia/Ultra, avec Septembre, et avec Incantation. C’était long, et en même temps, j’en avais besoin. Nous sommes dans un monde où l’on ne s’autorise plus à vivre. J’avais encore des choses à vivre avant de pouvoir finir.

PAN M 360 : Quand c’est terminé, comment on se sent? 

NOVEMBER ULTRA : J’avais hâte! Je n’en pouvais plus, j’avais envie qu’il sorte, j’avais l’impression d’être une femme enceinte! (rires) C’était une célébration. J’étais prête. La musique, c’est du partage, c’est chanter devant des gens, avec eux. Un morceau existe différemment, une fois qu’il est écouté. Cela devient plus gros que ce que toi tu as fait. C’est trop beau de voir la façon dont les gens l’ont accueilli. Tout ça, c’est une nouvelle étape qui m’intéresse énormément. 

PAN M 360 : Tu sais très bien faire passer les émotions.

NOVEMBER ULTRA : Merci beaucoup. C’était ma boussole. L’émotion prime sur la technicité. Il y a des prises de voix fragiles. Tous les backup de Soft & Tender à la fin sont très bleus. Ça ne marchait pas quand j’ai essayé de refaire les voix et que c’était juste. C’est un choix de placer l’émotion au-dessus de la technicité. Je ne voulais pas qu’on entende mon album et qu’on se dise « Quelle voix! ». Je ne suis pas Céline Dion, j’adore Céline Dion, mon dieu, mais ce n’était pas ce que je voulais! Je voulais que ma voix soit vectrice d’émotions et que ma technique soit au service de ça, et pas juste que ce soit moi qui fais « AAAAH! » (voix chantée d’opéra) pendant 45 minutes! (rires) Et en même temps, je chante parce que ça m’apaise. Je pense que ce sont des choses que j’arrive à cristalliser dans des audios. 

PAN M 360 : Tu parles de ta voix. En live, elle est puissante et prenante. En concert au Trianon, j’ai vu ta sensibilité et ton intensité. Tu arrives à gérer tout ça?

NOVEMBER ULTRA : C’est vrai, j’ai pleuré au Trianon, et c’est rare que je pleure en concert. Je suis souvent très émue. L’interprétation est importante. Avec Nostalgia/Ultra, d’un coup j’ai été prise. Il y avait énormément de gens, mes parents, et j’ai réalisé ce qui était en train de se passer. En même temps, après j’ai chanté et c’était carré. Comme c’est une chose que je fais depuis que je sais parler, c’est devenu comme respirer, c’est viscéral. C’est drôle, tu n’es pas la première personne à me le dire. Dans les parties en espagnol aussi, ma voix devient autre. Elle prend un autre espace en moi. Cela peut surprendre, mais c’est ce qui est beau aussi dans l’idée d’écouter un album et d’aller voir le live

PAN M 360 : Je suis contente que tu le dises, car cela entre en résonance avec la chronique de l’album. Les langues permettent d’explorer, en effet.

NOVEMBER ULTRA : Oui, là j’ai appris l’italien… Pas du tout! (rires) J’ai appris une chanson en italien. C’est autre chose, c’est drôle. C’est intéressant, le canal de langues, ce que ça va chercher. C’est aussi notre rapport à la langue, comment on l’a apprise. Pour moi, il y a deux choses intrinsèques, ce sont les langues et la voix. Je ne me suis jamais demandé s’il serait bizarre de passer d’une langue à une autre. Ce sont des outils pour que ma voix change. Ma voix sur Nostalgia/Ultra est très différente de tout le reste. À la fin de Soft & Tender, dans la partie en espagnol, des gens m’ont demandé qui c’était. Nous avons des personnalités multifacettes. La musique est belle en ça, de se demander à quels endroits on trouve ça.

J’ai vu hier un reportage sur Simon & Garfunkel. Jusqu’au bout, ils cherchent ce qu’ils trouveront qui pourra les faire sortir de leur zone de confort. Ils tapent sur leurs jeans et font toute cette rythmique qui deviendra la batterie de Cecilia. Je me suis dit, c’est aussi ça faire de la musique. Il y a un truc d’excitation et de brisure. Elle vient par tous les outils que tu vas apporter. J’ai envie de ça aussi en live. La différence, c’est que le troisième outil, ce sont les gens. Tu te rends compte que les gens vont rendre le concert différent. Il y a ce truc d’alchimie, mon rapport à la vie, aux gens, qu’est ce que je peux devenir de plus. Quel pouvoir magique je peux raccrocher à ma ceinture. Regarde je suis excitée rien que d’en parler! (rires)

PAN M 360 : C’est tellement intense ces concerts, comment tu les gères? 

NOVEMBER ULTRA : (grand soupir) Je pense comme tout le monde. Parfois tu es en up d’énergie, tu enchaînes deux semaines, et puis après c’est un peu plus dur. J’apprends à mieux verbaliser lorsque j’ai besoin de temps. Je suis bien entourée, de gens que j’adore. Je ne traîne pas des pieds. J’adore mon ingé-son, Perceval. Tout est drôle, tous les concerts, j’essaie de faire rire. Mon régisseur, pareil, ma manageuse, tout le monde. Tous les matins je me dis que j’ai la chance de faire ce que je fais, avec ces gens-là. Verbaliser surtout.

Il y a eu ce stress quand je suis tombée malade et que j’ai su que je devrais annuler une date, que les gens seraient tristes et moi aussi. C’était ma première pensée, sans m’autoriser à être malade. Je me suis dit « Attention ». Nous sommes des corps performants et performatifs dans cette société. Attention à s’autoriser le repos. Avec ma manageuse, on dit « Chi va piano, va sano e va lontano ».  Je veux faire ça jusqu’à mes cent ans, je veux le faire jusqu’à « the day that I die »! (rires)

C’est aussi la façon dont on consomme la musique qui laisse l’impression qu’on est toujours en retard sur tout. Je sors beaucoup de covers et je vais mettre très longtemps pour sortir mes morceaux à moi. J’aime bien cette double vitesse, ça doit toujours être dans l’idée du plaisir. 

PAN M 360 : Concernant le fait d’être une femme, et de produire seule sur un ordinateur, tu en parlais dernièrement dans tes stories sur Instagram. 

NOVEMBER ULTRA : Oui, je pense qu’il y a plein de femmes musiciennes, de personnes non binaires et de personnes transgenres qui le font, mais on ne se l’autorise pas. On s’en fait tout un monde, mais il y a un apprentissage, comme l’apprentissage de plein de choses. Le nerf de la guerre consiste à mettre un statut sur ces personnes. Si à un moment tu as coproduit ton morceau, tu devrais avoir ce crédit, si tu as réalisé, écrit. Quand j’ai fait ces stories, c’était pour dire, je l’ai fait sur mon album, et beaucoup le font, mais regardez à quel point ce n’est pas valorisé. Je pense qu’il y a un changement. De plus en plus osent dire et demander. 

Une amie qui « prodait » sur Ableton m’a expliqué l’automation. C’était si simple que ça, en fait. J’ai fait Soft & Tender en étant incroyablement débutante. C’est bien aussi, de ne pas savoir utiliser des logiciels. Ne pas avoir été au conservatoire, je ne pense pas que ce soit grave. J’ai fait le conservatoire et j’ai beaucoup de mal à jouer sans lire des partitions. Je voudrais être plus libre. Au contraire, il faut qu’on embrace tout ça. J’ai appris la guitare à l’oreille, et je fais des accords n’importe quoi! (rires) La façon dont je compose est propre à moi, parce que je suis débutante, et c’est OK.

Il faut se donner la place de faire, ne pas attendre d’être expert, c’est faire maintenant, tout de suite. Ce sera une image de notre vie, de notre carrière, à un moment donné. C’est la seule chose que je pourrais dire : faites, sortez, n’ayez honte de rien, demandez vos statuts. « Get your fucking money! » (rires) Parce que l’argent, c’est pour pouvoir vivre, être stable, et faire ce métier longtemps, c’est uniquement pour ça que je le dis.

Transfiguration met en scène la harpiste Valérie Milot et le violoncelliste Stéphane Tétreault dans un environnement numérique et cinématographique aux vertus envoûtantes, enveloppantes et immersives. Après la sortie d’un album portant le même titre chez Atma Classique, une « expérience totale » est ainsi suggérée les 25 et 26 mai, 21 h, à la Salle Bourgie. À travers une mise en scène où la musique se retrouve transformée au moyen de projections visuelles, la relation entre les deux protagonistes évolue au cours de ce programme, jusqu’à la « transfiguration finale ».

PAN M 360 : Racontez-nous votre rencontre artistique, ce qui a déclenché cette rencontre.

VALÉRIE MILOT: Nous nous connaissions de loin, mais c’est lors d’un lancement d’une maison de disques que nous avons été présentés et que l’on nous a proposé d’offrir une courte performance ensemble (Le cygne de St-Saëns). 

PAN M 360 : Quelle est la progression de cette collaboration?

STÉPHANE TÉTREAULT : Nous sommes devenus amis très rapidement. Nous avons tous deux des parcours et des carrières similaires, ce qui fait que l’on est un ami et un confident précieux pour l’autre.

PAN M 360 : Avez-vous déjà interprété des œuvres pour harpe et violoncelle en duo?

VALÉRIE MILOT : Oui, dès le début de notre collaboration, donc depuis onze ans déjà. Nous avons déjà offert plus de 70 performances en duo.

PAN M 360 : Quelles sont selon vous les qualités intrinsèques de ce lien harpe-violoncelle? 

VALÉRIE MILOT : La harpe et le violoncelle sont deux instruments où l’on tient la caisse d’harmonie contre soi; les deux instruments partagent ceci et fait que nous ressentons la musique d’une façon similaire, ce qui n’est pas étranger à notre complicité.

PAN M 360 : Que peut-on en tirer en tant qu’interprète? Quel plaisir y prenez-vous?

VALÉRIE MILOT : Notre plaisir réside définitivement en notre complicité; nous nous comprenons très bien musicalement et émotivement, ce qui fait que nous pouvons jouer d’instinct et que nous n’avons pas besoin de nous perdre dans de grandes explications.

PAN M 360 : Il est ici question (dans le programme, du moins) d’une « expérience totale », d’une « transfiguration ». Comment avez-vous conceptualisé cette expérience? Mise en scène? Théâtralité? Projections? Gestuelle des interprètes? Merci d’élaborer un peu.

STÉPHANE TÉTREAULT : Transfiguration est un spectacle où les émotions ressenties par le spectateur et les interprètes sont magnifiées dans des projections et des éclairages qui épousent la musique sur cinq écrans répartis autour de nous. Le spectacle image notre collaboration, notre rencontre, jusqu’à la symbiose associée à notre grande amitié. Nous juxtaposons cette idée à la même transfiguration que nous pouvons ressentir lorsque nous écoutons une œuvre musicale. L’art, comme l’amitié, peut nous changer et nous emmener ailleurs.

PAN M 360 : Comment et pourquoi le choix des œuvres au programme est-il lié à ce concept de « transfiguration »?

STÉPHANE TÉTREAULT :

Caroline Lizotte, Close for Couloir
Une transfiguration à travers le voyage – l’Écosse – en de multiples tableaux. La guerre, qui se métamorphose vers la paix.


François Vallières, Double-Monologue
Cette pièce est au tout début du spectacle et image la distance entre nous deux avant notre première rencontre. Elle est en quelque sorte préliminaire à la transfiguration.

Kelly-Marie Murphy, Si veriash a la rana
C’est la dernière pièce du spectacle, donc celle où nous sommes presque fusionnels. C’est une pièce d’origine sépharade qui évoque le partage et l’amitié.

Alexandre Grogg, Variations sur le thème de La Folia
La transfiguration d’un thème (La Folia) à travers les siècles, du Moyen-Âge à aujourd’hui.

D’un cygne l’autre
Le voyage d’un cygne jusqu’à la dernière pièce, celle qui nous a unis; Le cygne de Camille Saint-Saëns.

Marjan Mozetich, Sentiment transfiguré
Pièce titre du spectacle, au centre du spectacle. Elle évoque la transfiguration des sentiments, la vie, et la mort.

PAN M 360 : Pour faire différent du programme officiel, que peut-on dire en une ou deux phrases ce qui vous séduit dans chacune de ces œuvres au programme?

STÉPHANE TÉTREAULT :
Nous avons choisi ces pièces car elles mettent le violoncelle et la harpe sur le même pied d’égalité, les exposant comme deux instruments en duo, et non pas une ligne mélodique avec un accompagnement. Nous étions d’avis que cette combinaison est plus fidèle à l’image de notre collaboration.

PAN M 360 : Auriez-vous des projets à venir en tant que duo?

VALÉRIE MILOT : En plus de la tournée de Transfiguration qui s’amorce pour quelques années, nous avons une tournée en quintette avec trois autres musiciennes à Londres en mars 2023, et nous ferons aussi la création d’un concerto pour violoncelle et harpe de Denis Gougeon avec l’Orchestre Métropolitain de Montréal et Nicolas Ellis (chef), que nous graverons ensuite sur disque avec les concertos pour violoncelle et pour harpe du même compositeur. (février 2023)

Sofiane Pamart sera au festival Santa Teresa ce dimanche 22 mai. Il se rend pour la première fois au Canada depuis la période covid, avec son album Letter, qui aura pris six mois intensifs de composition, et deux ans en tout. À travers cette lettre, il remercie son entourage et son public, puis raconte.

Pan M 360 : On s’était laissé il y a plus d’un an (le 4 novembre 2020), sur l’idée de publier les partitions de Planet Gold. Qu’en est-il aujourd’hui?

Sofiane Pamart : Justement, je suis en train de préparer les partitions de Letter là. Je viens de les envoyer au pressage juste à l’instant. C’est un processus qui prend beaucoup de temps, et je suis très content de ce qu’on a fait sur les partitions de Planet Gold. On va lancer les partitions de Letter, dans un mois.

Pan M 360 : Oui, la dernière fois qu’on avait discuté, nous étions confinés, et tu ne savais pas quand serait ton prochain voyage à Montréal, c’est donc ton premier depuis le déconfinement?

Sofiane Pamart : Exactement. J’y vais deux fois. Une première fois ce dimanche dans le cadre du festival Santa Teresa, et quelques semaines plus tard, pour les Francos de Montréal, à la Maison symphonique de Montréal.

Pan M 360 : Tu as déjà joué dans une église?

Sofiane Pamart : Dans une église non, pas pour ma musique.

Pan M 360 : C’est différent non?

Sofiane Pamart : Oui, ce n’est pas du tout la même chose. Là, ça va être très acoustique, l’ambiance sera vraiment différente. Je ne ramène pas ma scénographie. J’ai plusieurs shows, dont un avec le visage en couverture de Letter. Ce ne sera pas le cas ici. À Montréal, j’ai décidé de venir sans rien, comme je le fais beaucoup en ce moment. J’aime autant les deux.

Pan M 360 : Est-ce que tu parles avec ton public?

Sofiane Pamart : Pas du tout, pas une seule fois je m’adresse à mon public par des mots. Je lui envoie tous mes messages par la musique. C’est un parti pris qui me tient à cœur, parce qu’en faisant ça j’ai l’impression de forcer le voyage intérieur, encore plus intensément.

Pan M 360 : En écoutant l’album, je me suis arrêtée sur le morceau In. Qu’est-ce que ça signifie pour toi?

Sofiane Pamart : On parle justement de voyage intérieur. Le deuxième album, j’ai eu plus de mal à le composer. Mon premier album était plus dans la contemplation des choses extérieures, alors que le deuxième m’a amené plutôt à un questionnement à propos de tout ce qui est arrivé depuis, avec un public qui s’est développé très vite, qui a complètement changé ma vie. Je me suis posé la question : qu’est-ce que ce public a changé en moi? L’album forme une phrase, mais chaque morceau a aussi du sens, isolé. In, ça raconte vraiment ce questionnement, où j’observe et j’apprends.

Pan M 360 : Que s’est-il passé entre notre dernier rendez-vous et maintenant?

Sofiane Pamart : La grande nouveauté que je vis depuis juin dernier : mon premier concert a eu lieu en juin 2021 au Montreux Jazz Festival; déjà, quelle première! C’était la première fois que je jouais en solo, avec un public qui connaissait déjà mes morceaux en plus, qui était convaincu. J’ai adoré cette sensation qui fait que même avec du piano, c’est la même chose que dans le rap, le public clame tes paroles. J’ai eu un accueil formidable à cette date-là, et c’était la première d’une série de 50 dates qui m’amène jusqu’à Bercy cette année en novembre. On parle de jauge entre 1000 et 2000 personnes à chaque fois, donc c’est impressionnant de commencer directement par-là, en finissant par la grosse jauge à 20 000. C’est la première chose qui a changé, mais maintenant je le vis, avant c’était à distance, et ça fait beaucoup de bien. Quand on s’était parlé à l’époque, j’étais déjà revenu d’Asie. Je suis parti dans six pays différents en Asie pour composer Letter.

Pan M 360 : Tu es donc retourné en Asie pour composer. Quel est ton attachement à ce continent?

Sofiane Pamart : Eh bien, en faisant le tour du monde avec l’album Planet Gold, j’ai découvert que l’Asie était un continent qui me parlait particulièrement. J’avais très envie d’aller au Japon, et j’ai entrepris un voyage de plusieurs mois, où je composais des morceaux au fur et à mesure de mes escales, à Séoul, en Thaïlande, à Taïwan, au Vietnam, à Singapour… La différence avec Planet Gold, c’est que je voulais avoir un rapport au voyage, mais je ne voulais pas que le voyage reste mon sujet, c’est seulement que cette lettre a été écrite pendant un voyage. Le voyage reste le fil conducteur, ça fait partie de ma vie, c’est une manière de composer qui me plaît.

Pan M 360 : Tout ça, tu l’as fait seul?

Sofiane Pamart : J’étais avec une équipe. C’est un voyage qui a été filmé, mais surtout, j’ai mon manager, mon acolyte, Guillaume Héritier. Artistiquement, il me fait énormément de retours, il pense aux images, puisqu’il réalise mes clips. Vivre cette aventure avec un grand ami démultiplie le plaisir que j’ai. Les pianistes peuvent très facilement se retrouver seuls, puisqu’ils ont un rapport au travail intense. Quand ils sont sur scène, c’est immense; avec un instrument énorme devant nous et on est seul. Je trouve ça très beau, mais ça donne aussi le vertige. Forever, c’était un morceau que j’ai voulu faire d’une traite, pour qu’il raconte le bien-être et la paix intérieure. C’est un message important. Pour moi, Forever, c’est à la fois la paix infinie, mais c’est aussi pour toujours, maintenant, je ne suis plus seul, j’ai rencontré mon public.

Pan M 360 : Dans le voyage, le fait de rencontrer un public différent tous les jours, on répète souvent les mêmes choses. Est-ce qu’on ne sent pas seul aussi?

Sofiane Pamart : Je passe du temps après les concerts à rencontrer ceux qui sont venus m’écouter quand je peux le faire. Ce sont des échanges courts, mais chacun me raconte quelque chose parfois de très fort, et ça m’apporte beaucoup. Chaque culture a sa manière d’intégrer ma musique. Observer des cultures différentes apprécier la même musique, la mienne, ce sont des échanges différents, les références, l’analyse, et ça me passionne. Et puis il y a les rencontres naturelles, d’autres artistes, ou même quelqu’un de très cool que j’ai rencontré dans un restaurant et qui nous suit quelques jours.

Pan M 360 : Cette solitude, comment tu la ressens? Le piano peut aussi être un refuge parfois.

Sofiane Pamart : Oui, c’est ça. La solitude fait peur mais nous attire et est nécessaire. C’est dans la solitude que j’arrive à faire mes plus grandes œuvres. Par contre, je trouve qu’elle est trop dure à porter sur les épaules. Imagine les dizaines de milliers d’heures que j’ai passées sur mon instrument, pour moi ce sont des efforts que j’ai dû faire pour me surpasser, mais surtout pour pouvoir partager tout ça, offrir quelque chose.

Pan M 360 : Tu parviens mieux à t’exprimer par là que par les mots?

Sofiane Pamart : Ah oui. J’ai sorti un livre aussi, qui s’intitule Planet. C’est un recueil de poèmes écrits au fur et à mesure du voyage. Au départ, c’était pour canaliser nos émotions, et ajouter des mots à ce qu’on avait vu. Finalement, c’était une expérience de plus à proposer. On a monté une maison d’édition pour l’occasion, puisqu’on voulait le faire nous-mêmes. J’ai un imprimeur, un graphiste.

Pan M 360 : Tu diriges tout?

Sofiane Pamart : C’est une petite équipe composée de mon manager, mon graphiste. À trois, on arrive à faire beaucoup de choses, avec Guillaume Héritier et Adrien Beaujean, et une quinzaine de photographes.

Pan M 360 : Concernant ta musique, est-ce que tu n’as pas peur de l’effet de mode? Je pense aussi aux codes vestimentaires, à l’apparence…

Sofiane Pamart : Ce qui me ferait plus peur ce serait de stagner. Je prends tellement goût aux choses qui avancent. J’ai besoin d’être nourri et inspiré. En faisant du piano, je sais que j’ai de la chance parce que ce sera toujours aussi stylé de venir m’écouter à 60 ans. C’est plus difficile au début, mais c’est une valeur plus sûre dans la durée. Tout l’univers qu’on crée autour, la mode, les images, ça me passionne, et je me donne le défi de me renouveler. Les personnes comme David Bowie m’inspirent beaucoup, avec une capacité à se réinventer, à proposer une autre manière de se mettre en scène, qui fait partie de l’artistique.

Pan M 360 : L’ambition d’être le Piano King; comment tu t’es approprié ces termes? Est-ce qu’il n’y a pas un côté mégalo?

Sofiane Pamart : (rire) Qui te répondrait « Moi c’est un truc hyper mégalo, je me kiffe tellement… »? Aucun artiste ne te dira ça. Moi c’est plutôt comme une prophétie autoréalisatrice. Je me répète ça pour qu’à force de me le répéter, ça devienne vrai. De là où j’ai commencé, si tu prends uniquement la probabilité que j’arrive là où je suis, est-ce qu’elle existait? Je ne sais pas. C’est fou comme l’esprit humain a cette force. Peu importe le domaine, ce qu’on décide, quand on fait les efforts qu’il faut, et qu’on se le répète et qu’on ne limite pas son ambition, l’univers répond à tout ça. Quand ça ne prend pas, je trouve une solution pour que ça prenne différemment. L’important c’est de ne jamais abandonner.

Pan M 360 : Qu’est-ce que tu fais une fois que tu as rempli l’Accor Arena?

Sofiane Pamart : Il y a des possibilités de se réinventer. Mon défi sera de faire quelque chose de différent. J’ai déjà la réponse mais je ne vais pas te la donner maintenant, c’est trop tôt (rire).

Pan M 360 : Et dans tout ça, à quel point le conservatoire est un outil de légitimation pour toi?

Sofiane Pamart : Grâce au conservatoire, j’ai été fort, mais c’est un apprentissage tellement exigeant qu’il n’est pas fait pour qu’on soit valorisé. Je me suis valorisé seul, même si le conservatoire m’a donné toutes les armes pour. Ce qui compte à l’extérieur, ce sont les émotions. Dans ma famille, ce ne sont pas des musiciens, et depuis petits, on est super naïfs et émerveillés par rapport à la musique. Toutes les musiques qui procurent des émotions se valent, ce n’est pas le niveau, ou la technicité.

Pan M 360 : Est-ce que des pianistes actuels t’émeuvent?

Sofiane Pamart : J’aime bien le morceau Ambre de Nils Frahm. J’aime Chilly Gonzales, Tigran Hamasyan, Lambert…

Pan M 360 : Et qu’est-ce qui a changé dans ta famille?

Sofiane Pamart : Mon frère, ma sœur et moi sommes très proches, mais chacun fait quelque chose de différent. J’ai sorti un morceau avec ma sœur, Lina. Elle mène sa vie de diplomate le jour et le soir elle est en concert avec moi ou en studio. C’est le seul featuring de tout mon album, avec le morceau Sincerely, au plus grand plaisir de ma mère. Peu importe les grands artistes, elle me dit toujours « et ta sœur? ». Mon frère, Adam, fait du piano aussi, je suis très proche de lui. Il travaille dans l’intelligence artificielle à Toronto. Je lui ai dit que je voulais lancer des NFT, et qu’il pourrait m’aider. À demi-mot, c’était aussi lui dire « j’ai besoin de toi en ce moment, c’est très intense », si tu es là, ça m’apaiserait. Un lundi je l’appelle, le vendredi il pose sa démission, le lundi suivant il rentre à Paris et travaille avec moi. Les NFT ç’a été un succès. On se retrouve dans des situations les uns pour les autres qui nous font toujours aller plus haut. Ils sont beaucoup plus calmes que moi, qui ai un tempérament de feu. Moi je suis le prototype, la version crash test des trois.

Pan M 360 : Et sinon, quand est-ce que tu reviens à une vie normale?

Sofiane Pamart : J’adore être très sollicité, j’aime cette vie-là. J’ai juste un cercle affectif qui me sert de repère, peu importe les changements, ce que je suis profondément ne bouge pas, ceux qui m’entourent ne sont pas affectés.

Pan M 360 : La phrase de l’album « Dear Public, your love saved me from solitude » dit beaucoup…

Sofiane Pamart : Je suis né en tant qu’artiste grâce à Planet Gold une première fois, mais ensuite une deuxième fois en rencontrant mon public. L’impact que ça a eu dans ma vie a fait que j’ai voulu montrer ma reconnaissance envers le public, qui a permis tout ça. Je remercie à la fois le public déjà là, et celui qui arrive, puisque c’est un album qui me restera toute ma vie. Je n’ai pas de paroles comme Barbara qui chante « ma plus belle histoire d’amour c’est vous », donc j’étais content de pouvoir le dire à travers cette tracklist.

La quête texturale, l’improvisation libre, le bruitisme, le drone et les aventures électroacoustiques ne sont plus l’apanage de l’Occident. Dans la région éprouvée du Levant, existe ce raffinement de l’avant-garde mondialiste,

Malgré une crise prolongée ayant mis à mal la population libanaise, malgré l’explosion  de Beyrouth (été 2020) ayant fait déborder le vase des frustrations, il existe toujours des artistes valeureux et volontaires qui se relèvent et font avancer les choses.

Sharif Sehnaoui, guitariste, compositeur, improvisateur et promoteur du FESTIVAL IRJITAL, événement relativement comparable au FIMAV, persiste et signe. En tant qu’artiste, il se produisait samedi avec ses vieux compagnons de route, le contrebassiste Raed Yassin et le trompettiste Mazen Kerbaj.

Les sonorités exploitées sont fines et linéaires, épais sédiments texturaux via lesquels on trouve des usages inédits des instruments et de subtiles émanations sonores.

PAN M 360 : Qu’est devenu  Irtijal depuis l’explosion de 2020?

SHARIF SEHNAOUI : Nous avons miraculeusement réussi à maintenir le festival annuellement malgré les multiples crises qui ont affecté le pays. L’édition 2020 fut la plus dure, une édition à 90% locale, deux jours de concerts, la moitié en format secret pour contourner certaines restrictions relatives à la pandémie. En 2022, nous sommes presque revenus à notre format habituel, ce qui fut un véritable bonheur.

PAN M 360 : Qu’es-tu devenu depuis ces sombres événements?

SHARIF SEHNAOUI : Je persiste avec le festival et l’association qui l’organise. Alors que je m’en étais éloigné quelque peu au profit de ma pratique musicale, j’ai dû m’investir plus que jamais dans le travail d’Irtijal, pour combattre la crise et la morosité,  et ainsi essayer de dynamiser la scène musicale libanaise autant que possible.

PAN M 360: Comment t’es-tu adapté à cette pénible conjoncture?

SHARIF SEHNAOUI : Difficilement.  Il y a eu des hauts et des (très) bas, mais continuer à porter l’association a contre-courant était un défi de taille. Aussi, j’ai souvent été plus motivé que jamais lorsqu’il s’agissait de jouer de la musique, de composer, de faire des concerts. J’en ai aussi profité pour renforcer certaines choses dans ma pratique que j’avais en tête depuis longtemps.

PAN M 360 : Quelles sont les perspectives pour la suite des choses, en tant que musicien, créateur et organisateur culturel libanais ?  

SHARIF SEHNAOUI : On semble revenir vers ce qu’on connait déjà. Quelles traces resteront de ce passage dans l’inconnu? Time will tell

PAN M 360 : Le trio crée-t-il ses nouvelles propositions à partir de Berlin?

SHARIF SEHNAOUI : Oui, nous nous y retrouvons souvent et essayons de renforcer nos idées, d’incorporer des choses que nous avons développées individuellement de notre côté. Il faut dire que c’est une chance de garder ce bonheur de jouer ensemble après 20 ans et les choses deviennent alors plus simples à mettre en place.

PAN M 360 : Quelle est selon toi la particularité artistique de chacun dans ce trio? Quels sont les rôles respectifs, compte tenu des instruments joués et de l’approche musicale de chacun?

SHARIF SEHNAOUI : Il n’y a pas de rôles justement, nous avons chacun la liberté d’adopter n’importe quel rôle. Le but pour nous est d’avoir un son unique et particulier à ce trio et de sonner à trois comme si nous ne formions qu’un.

PAN M 360 : Quels sont les équipements de chacun au-delà de vos instruments de prédilection?

SHARIF SEHNAOUI : Trompette, guitare acoustique et contrebasse avec une multitude d’objets qui nous permettent d’élargir notre palette sonore à l’extrême.

PAN M 360: Comment ce trio a-t-il évolué au fil du temps?

SHARIF SEHNAOUI : En passant par le free jazz et le minimalisme, nous nous sommes établis dans une approche qu’un écrivain suédois a un jour qualifié de “textural swing”. Nous aimons cette expression. Nous aimons aussi les collaborations avec des musiciens qui ont des approches différentes de la nôtre, ce qui nous pousse à explorer de nouvelles régions sonores et musicales.

PAN M 360 : Vers où et quoi cela se dirige-t-il?

SHARIF SEHNAOUI : Nos improvisations sont beaucoup plus structurées et, depuis récemment, nous explorons l’usage de partitions graphiques et d’éléments plus mélodiques, mais il nous arrive aussi de recourir à l’improvisation la plus totale pour casser nos habitudes. Toutes ces approches sont également intéressantes pour nous et aident le trio à rester créatif. L’essentiel pour nous est de maintenir le plaisir de jouer, tout passe par là. Le jour ou l’ennui prendra le dessus, ce sera peut-être la fin de ce trio mais heureusement nous en sommes très loin.


MOPCUT :  la chanteuse AUDREY CHEN, Américaine d’origine taiwanaise, le guitariste JULIEN DESPREZ, Français, le percussionniste LUKAS KÖNIG, Autrichien. Les trois artistes vivent en Europe et offrent un des projets les plus excitants de l’heure. L’approche vocale est fascinante, le jeu des pédales d’effets du guitariste est brillant, le soutien rythmique est à la hauteur de cette proposition extrêmement puissante.

Vendredi au FIMAV, sur le coup de minuit, on s’est pris toute une claque !

 Subtilité, sensualité, violence, douceur, tous les états intérieurs de l’humain ont été tour à tour fréquentés par ces musiciens extêmement créatifs, dont la rencontre produit une des meilleures équations réunissant les variables drone, chant, bruitisme, avant-jazz, post rock, ou hardcore. Deux albums en témoignent :  Accelerated Frames of References (2019) et JITTER (2021). Une interview s’imposait sur place ! Les réponses ont été formulées par les protagonistes de cette puissante proposition, alors qu’ils étaient en direction de Saguenay où ils se produisaient samedi, dans le contexte d’une soirée spéciale produite par le Festival des musiques de création. 

PAN M 360 : Racontez-nous comment cela s’est passé. Comment vous êtes-vous rencontrés tous les trois et qu’est-ce qui a motivé ce projet au départ.

LUKAS KÖNIG : Audrey et moi nous sommes rencontrés dans le groupe de Maja Osojnik  » All the term we are  » où nous avons également joué à Victo 2017. Julien et moi nous sommes rencontrés à Londres en 2012. 2018 On m’a demandé de monter un projet spécial pour le Donaufestival Krems (Autriche), j’ai donc pensé à monter ce trio.

JULIEN DESPREZ : Yeah !

PAN M 360 : Comment le son a été développé ensemble ?

LUCAS KÖNIG : En jouant, enregistrant, faisant des tournées et mangeant ensemble. Nous improvisons à 100%. Bien sûr, un certain style d’utilisation de notre langage individuel a façonné le jeu. Chacun d’entre nous produit des sons très spéciaux et concrets. Mais en jouant ensemble, nous avons appris à nous connaître et à agir, réagir et bouger avec l’autre.

JULIEN DESPREZ : Avec Mopcut le son est sculpté par l’expérience de jouer ensemble. 

PAN M 360 : Avez-vous eu des sources d’inspiration fortes dans ce domaine d’expression ?

LUKAS KÖNIG : En fait non. Nous croyons en la capacité de chacun à créer des sons d’une manière spéciale et nous voulons faire exactement cela sans nous pencher sur les idées d’autres personnes.

PAN M 360 : Pensez-vous que les concerts en direct donnent plus d’occasions au public d’absorber et d’apprécier vos propositions sonores ?

LUKAS KÖNIG : C’est une expérience live très spéciale, c’est sûr, et c’est un excellent moyen pour nous de nous exprimer et pour les gens de voir comment nous faisons ces sons. Les albums studio sont différents, parce que vous voulez faire quelque chose de spécial. Donc tu réfléchis à des moyens de mettre tes improvisations dans une forme produite. Avec le son, les longueurs, les graphiques. Tout va de pair

PAN M 360 : Pourquoi Mopcut, au juste ?

LUKAS KÖNIG : Au début, l’idée que je me faisais de ce groupe était de mettre autant de coupures et de blocs que possible dans la musique. C’est ainsi que j’ai trouvé Mopcut adapté. Quand on le compare à une coiffure :

MOPCUT est un style noise mi-long qui couvre la tête et les oreilles avec un bang vertical et une vague horizontale. C’est un style populaire pour tous les âges, les sexes et les générations.Le style sonore doit être taillé uniformément sur toute la circonférence de sorte que le bruit à l’avant atteigne l’intérieur de l’œil tandis que les vagues sur les côtés couvrent (ou couvrent presque entièrement) les oreilles. Les battements à l’arrière conservent la même longueur que les échantillons à l’avant et sur les côtés. Une fois le son global obtenu, on procède à l’élagage pour atteindre le minimalisme ou le maximalisme, selon le cas. L’improvisation, le bruit et les rythmes électroniques fonctionnent bien comme arrière-plan pour le MOPCUT. Les appareils et dispositifs électroniques peuvent être utilisés pour donner un peu plus de volume à la MOPCUT, mais les effets peuvent conduire à se tenir debout au lieu de s’accrocher bas.

La chanteuse AUDREY CHEN est passée maître dans l’art de tenir un public captif avec des bruits de bouche quasi impossibles. Elle est active dans d’innombrables projets d’improvisation libre, notamment un puissant duo avec l’électronicien Richard Scott (ils se sont produits au FIMAV en 2018). 

PAN M 360 : Pouvez-vous nous raconter la façon dont vous avez construit votre propre langage ?

AUDREY CHEN : Ce serait une longue réponse, j’en ai peur, et j’ai donné/écrit quelques interviews récentes qui peuvent répondre à cette question de manière plus approfondie. Mais en bref, ma formation musicale a beaucoup moins à voir avec ma pratique que mon histoire personnelle en tant qu’enfant d’immigrants chinois taïwanais aux États-Unis, qui a trouvé dans la musique un moyen d’échapper à l’exclusion sociale due au fait d’être une minorité, et qui est devenue une mère célibataire à l’âge de 23 ans – le moment le plus transgressif de ma vie, qui a formé mon âge adulte et façonné mes choix à partir de maintenant. Depuis lors, pendant les 20 dernières années, mon travail, continuellement en cours, a été influencé et formé par les choix que j’ai dû faire pour survivre et aussi dans une recherche constante d’une sorte de vérité personnelle et d’une esthétique individuellement honnête. 

PAN M 360 : Avez-vous eu quelques modèles de rôles en tant que grande chanteuse et chanteuse sonore ?

AUDREY CHEN : Pas particulièrement. Ma curiosité inhérente au son sous toutes ses formes m’a poussée à élargir la dynamique et à repousser les limites de mon instrument.

PAN M 360 : Vous êtes à l’aise dans toutes les expressions, du calme extrême à la violence extrême, donc faire partie de Mopcut signifie tout le spectre des sentiments, n’est-ce pas ?

AUDREY CHEN : Je ne pense pas que le sentiment ait quoi que ce soit à voir avec mes expressions. Je suis plutôt ouverte aux états d’être qui sont fluides et non linéaires. Avec Mopcut, cela devient amplifié dans ce genre de pratique de groupe.

PAN M 360 : Quel est votre attirail sur scène au-delà de votre voix fantastique ?

AUDREY CHEN : J’interagis avec un petit synthétiseur analogique appelé « Fourses » construit par Peter Blasser (Ciat Lonbarde)

PAN M 360 : Vous n’excluez jamais les phrases mélodiques dans votre métier. Cherchez-vous un équilibre entre les paysages sonores bruitistes et la musique tonale/modale ? Ou peut-être que ce n’est pas une considération… mais je suis sûr qu’il y a une réflexion solide de votre part concernant vos choix esthétiques. N’est-ce pas ?

AUDREY CHEN : Pour moi, tous les matériaux entendus, les textures, les sons de l’environnement, la parole et les sons chantés sont de bonne guerre. En général, je préfère ne pas adhérer aux « règles » concernant le genre ou l’esthétique.

Le batteur LUKAS KÖNIG est un touche-à-tout doué qui a accompagné au moins la moitié de la scène musicale expérimentale autrichienne, dont Maja Osojnik (au FIMAV en 2017).

PAN M 360 : Vous considérez-vous comme un  » touche-à-tout  » de la scène autrichienne d’avant-garde, comme le suggère le programme de la FIMAV ?

LUKAS KÖNIG : Eh bien, je fais beaucoup de choses différentes, des groupes, des projets. J’accepte donc heureusement ce terme. J’essaie de garder mes yeux/oreilles/esprit ouverts, de laisser entrer dans ma conscience toutes sortes de musiques et de sons. J’ai étudié la batterie jazz, mais je me suis beaucoup éloigné de ces études pour me diriger vers l’art, la performance, l’art sonore et la musique improvisée. Depuis peu, je joue de la percussion dans un groupe pop à succès. C’est comme surfer sur la vague de différentes eaux. C’est comme ça que ça reste croustillant pour moi.

PAN M 360 : Vous avez une batterie très personnelle. Pouvez-vous la décrire brièvement ? Et quels sont les ajouts électroniques ?

LUKAS KÖNIG : La batterie en elle-même est très basique mais depuis que j’ai développé mon projet solo « messing », j’utilise une cymbale qui est amplifiée et passe par une chaîne de pédales d’effets. De plus, j’ai des pédales pour un synthé-batterie et un sampler avec des sons de basse.

PAN M 360 : Bien sûr, vous avez un passé de jazz et de post fusion, et votre propre éducation musicale vous a conduit ailleurs. Où en sommes-nous maintenant ?

LUKAS KÖNIG : Aujourd’hui, je peux en quelque sorte chérir les fleurs de tout. Je joue des concerts spéciaux avec ce merveilleux groupe, nous voyageons dans le monde entier et nous gagnons notre vie en improvisant. C’est vraiment génial.

JULIEN DESPREZ a livré une performance si impressionnante avec son groupe Abacaxi en 2019 que nous n’avions qu’à le faire revenir, cette fois dans un contexte plus improvisé. C’est une étoile montante de la scène française et l’un des guitaristes les plus originaux de sa génération.



PAN M 360 : Peut-on résumer ton parcours vers ce que tu nous présente aujourd’hui?  Y a-t-il eu des rencontres ou influences cruciales dans la construction de ta personnalité musicale? 

JULIEN DESPREZ: J’ai commencé la guitare assez tard à l’âge de 16 ans. Il n’y avait pas de musiciens dans ma famille et je suis tombé sur cet instrument par hasard. N’ayant pas réellement choisi de jouer de cet instrument, quelques années plus tard je me suis rendu compte que je ne l’aimais pas tant que ça. 

J’ai donc décidé de trouver un chemin pour en sortir et c’est à ce moment la que j’ai commencé à développer ce jeu avec mes pieds. Considerer mes pédales comme des vrais instruments plutôt que quelque chose qui modifie le son a été le point de depart. 

Côté rencontres et influences, un artiste comme Arto Lindsay m’a beaucoup touché et m’influence toujours aujourd’hui. Sa fraîcheur, sa fragilité et sa multiplicité m’ont beaucoup apporté. 

PAN M 360 : Ton pedalboard en dit long sur ton expression, ton jeu de pieds avec les boutons au plancher est une part importante de ton jeu. Alors comment as-tu construit cette expression entre jeu de guitare et jeu des pédales d’effets? 

JULIEN DESPREZ: J’ai construit ce langage pour sortir de la guitare. Me mettre à jouer avec mes pieds a été somme toute assez naturel. Cette construction s’est faite également autour d’une déconstruction de l’instrument en lui-même. Comment le séparer en plusieurs éléments (cordes, manches, micros, sélecteur de micros, cordier..) afin de pouvoir les agencer d’une nouvelle manière. 

Puis lors d’un long voyage au Brésil, j’ai travaillé avec les Coco Raizes De Arcoverde au Pernambuco . Ils m’ont transmis leur pratique du tap dance avec des claquettes en bois. Depuis cela m’a définitivement fait sortir de la guitare en me permettant de jouer avec mon corps tout entier. 

A partir de ce moment là j’ai cessé de penser comme un guitariste. Ce qui m’a permis d’aborder l’instrument encore d’une nouvelle manière. Comme si je le regardais d’un nouveau point de vue. 

PAN M 360: Quels sont les autres aspects de ton jeu qui selon toi te rendent distinct de tes collègues guitaristes ? 

JULIEN DESPREZ: Je dirai que ce qui me distingue des autres guitaristes est que je ne me sens plus guitariste. Ce n’est plus un instrument que je joue aujourd’hui mais que j’utilise. Ce qui me permet une certaine plasticité autour de mon jeu de guitare. Je le remets en question très régulièrement et l’adapte en fonction de la musique que j’ai envie de jouer. Un peu comme si la guitare était un sampler ou un instrument électronique. Ce sentiment me pousse à toujours apprendre de nouvelles techniques afin d’arriver à la musique que j’entends. 

PAN M 360: Ton jeu avec Mopcut diffère-t-il de ton jeu dans d’autres contextes?

JULIEN DESPREZ: : En quelque sorte. Dans un groupe comme Abacaxi, la musique se construit autour de différents calques qui se superposent. Les rythmiques tenues avec la guitare avec en opposition le jeu au pied. Ces deux calques créent du contraste et de la dynamique. 

Dans Mopcut, je conçois plus mon dispositif instrumental comme une palette de peinture, de couleur et de sculpture. La musique se construit comme un tableau éphémère et le son se sculpte comme on jetterait de la peinture sur une toile!

Le compositeur montréalais Simon Martin déborde lentement et sûrement le cercle des initiés. Ses collaborations avec des ensembles connus du circuit occidental (Zinc & Copper, Musikfabrik, Quatuor Bozzini, etc.), l’attribution en 2016 d’un prix Opus dans la catégorie  compositeur de l’année, ne sont que quelques indices des avancées de Simon Martin vers la notoriété nationale et/ou internationale. 

Ce dimanche, 13h, Église Saint-Christophe d’Arthabaska, le Festival international de musique actuelle de Victoriaville offre aux mélomanes un programme complet, soit une création :  Musique d’art (2022)  (et non 2021, titre d’une autre œuvre ici mise en ligne pour donner un aperçu de l’univers compositionnel) est la première œuvre-concert de Simon Martin entièrement acoustique, exécutée par un ensemble sous sa gouverne. 

D’où cette conversation avec PAN M 360.

PAN M 360 : Pourquoi avoir précisément choisi ce projet au FIMAV?

SIMON MARTIN : J’ai discuté pour la première fois avec Michel Levasseur il y a quelques années, pour une éventuelle collaboration. Il m’avait fait part de son intérêt pour présenter une création, plutôt qu’une reprise. L’occasion se présente finalement le 22 mai 2022, presque dix ans jour pour jour après la première production de ma compagnie Projections libérantes, le 25 mai 2012!

PAN M 360 : Comment l’avez-vous conçu à l’origine?

SIMON MARTIN : D’une façon un peu inhabituelle en ce qui me concerne. En 2017 ou 2018, en travaillant des harmonies pour un autre projet, j’avais observé des propriétés intéressantes pour certains enchaînements d’accords majeurs et mineurs lorsqu’ils sont séparés par des intervalles très précis. J’ai dû laisser de côté cette idée sur le moment, avec l’intention d’y revenir plus tard. Lorsque j’ai débuté le travail pour Musique d’art (2022), j’ai ressorti ce matériel pour m’y attarder. 

J’ai constaté que ça ferait une pièce intéressante, mais une pièce unique, je crois : certains procédés d’écriture peuvent difficilement se développer autrement dans une œuvre future. Par exemple, Musique d’art (2022) débute par deux accords de si mineur superposés, deux accords identiques, mais séparés par un intervalle de 22 centièmes de demi-ton, c’est-à-dire un intervalle quatre ou cinq fois plus petit que le demi-ton conventionnel. 

Reproduire ça avec précision en musique électronique est simple, mais en musique instrumentale, ça demande beaucoup d’attention. Cette prouesse d’interprétation est rendue possible par les harmoniques et les cordes à vides des instruments. Ce type de matière, une fois qu’on l’a exposé une fois, ça devient rapidement difficile d’en faire autre chose. Mais le résultat est saisissant. 

Musique d’art (2022) est une création, c’est 50 minutes de matériel entièrement nouveau! Son univers sonore, qui repose sur les textures harmoniques et la durée, évoque parfois celui de Morton Feldman, sans s’y arrêter. Et MARTIN travaille uniquement l’harmonie par les nombres. À bas la gamme tempérée! 

PAN M 360 : Ce qui est inscrit dans le programme du FIMAV vous décrit bien en ce sens?

SIMON MARTIN : De façon générale, oui. Ma musique repose avant tout sur les textures harmoniques; c’est-à-dire, non seulement l’harmonie elle-même, mais son déploiement dans la durée, le registre, l’intensité, etc., donc la texture. 

Aussi, la durée de l’œuvre, 50 minutes, n’est pas une donnée abstraite, elle fait partie de la dramatique. C’est une dimension particulièrement réussie de Musique d’art (2022), je crois. Pour mes créations précédentes, la durée était davantage le résultat de l’épuisement des possibilités de développement du matériau. Cette fois, l’auditeur se trouvera progressivement absorbé par le son et c’est la finale de l’œuvre nous révélera ce qui s’est réellement passé.

Par contre, je ne dirais jamais moi-même « À bas la gamme tempérée! » : ce système nous a procuré trop de bonnes musiques pour qu’on puisse nier sa valeur. Mais, en boutade, comme le fait le FIMAV, on peut le dire : les auditeurs de ce concert seront à temporairement à l’abri du système d’intonation dominant à l’échelle planétaire! 

PAN M 360 : Comment Morton Feldman vous a-t-il marqué? 

SIMON MARTIN : D’aucune façon particulière… Sur les plans du style et de la forme, nos œuvres sont relativement sobres et de longue durée. Sur le plan du contenu, la musique de Feldman est très articulée, paramétrée; tandis que la mienne se contente, pour l’instant, d’orienter la résonnance naturelle de instruments. Mon approche se veut plus organique, moins abstraite. 

« Ses œuvres-concerts, qui s’intitulent toutes « Musique d’art » suivi de l’année entre parenthèses, sont entièrement composées à l’aide de proportions de nombres entiers. »

PAN M 360 : Pourriez-vous élaborer sur cette notion de « nombres entiers »?

SIMON MARTIN : Prenons le nombre 440. C’est le nombre de vibration par secondes qui sert de diapason, « la 440 Hz ». Si on divise cette fréquence par deux, on obtient 220 Hz. La proportion entre les deux fréquences est de 1 pour 2, ou 1:2. Cette proportion correspond à l’intervalle d’octave. Tous les intervalles peuvent ainsi être décrits par une proportion de fréquences de nombres entiers. 

En ce sens, le nom des notes do, ré, mi, etc., représentent un degré d’abstraction supplémentaire par rapport aux nombres, qui décrivent directement le phénomène sonore. Par exemple, les deux accords de si mineur superposés qui débutent Musique d’art (2022) sont pour moi deux accords de proportions 10:12:15 séparés par le facteur *81/80. 

Toute cette théorie se retrouve dans le livre numérique que j’ai publié récemment, Traité : l’harmonie musicale fondée sur le nombre. C’est le résultat de quatre ans de travail. J’en suis assez fier : les livres disponibles en français sur ce sujet sont rarissimes.

« Ce choix, le même qu’ont fait Harry Partch et une poignée d’autres compositeurs « microtonaux », requiert l’adoption d’une approche radicalement différente de la musique et des interprètes de haut niveau. »

PAN M 360 : De quelle façon abordez-vous la composition microtonale dans le contexte précis de l’œuvre  au programme?

SIMON MARTIN : Dans le système tempéré conventionnel, une seule note sert pour plusieurs fonctions. Par exemple, la même note si peut servir de quinte à l’accord de mi, ou de tierce à l’accord de sol. En harmonie naturelle, différentes fonctions exigent différentes hauteurs entre lesquelles l’écart est parfois si petit qu’on peut parler d’une simple différence d’intonation. 

Pour interpréter ma musique, les musiciens doivent apprendre à ne pas corriger leur intonation en fonction de l’abstraction du système tempéré, comme ils l’ont appris depuis toujours; ils doivent laisser leur oreille les guider vers les proportions de fréquences simples, qui sont tout à fait perceptibles. 

Cependant, l’expression « micro-tonale » s’applique plutôt aux systèmes qui subdivisent le système tempéré, par exemple, si on passe des demi-tons aux quarts de ton. L’harmonie naturelle est différente : certains intervalles sont plus petits qu’à l’habitude, d’autres sont plus grands. J’utilise ces différences d’intonation pour obtenir des textures harmoniques singulières. Musique d’art (2022) est entièrement composée d’accords majeurs et mineurs interprétés en harmonie naturelle, donc il y a un équilibre entre des sonorités familières et d’autres qui le sont beaucoup moins!



« Musique d’art (2022)  est la première œuvre-concert de MARTIN à ne pas faire appel aux électroniques. C’est aussi la première fois que le compositeur met sur pied son propre ensemble pour interpréter sa musique. »

PAN M 360 : L’expérience acoustique vous a-t-elle plu au point de répéter prochainement l’expérience compositionnelle ?

SIMON MARTIN : Si mes œuvres pouvaient toujours être interprétées dans un lieu adéquat, réverbérant, je laisserais volontiers tomber l’électronique. Il y a tant de choses à explorer avec l’électronique, notamment la spatialisation du son… Mais je préfère me concentrer sur l’essentiel, sur ce qui me fascine en premier lieu, l’instrument acoustique et sa résonance. C’est une autre chose qui me rend fier, cette expertise que je développe avec les musiciens, pour l’interprétation instrumentale de l’harmonie naturelle. Il reste encore énormément à découvrir, personne ne sait encore jusqu’où nous pouvons aller en ce domaine. C’est stimulant. 

Lorsqu’elle a débuté en 2008-2009, la formation post-punk copenhagoise Iceage se déchaînait en balançant des sons, puis en conservant ce qui lui semblait bon et allait tenir la route. Le chanteur Elias Rønnenfelt ne se souvient même pas de certaines phrases qu’il a écrites ni de ce qui les a inspirées. Selon lui, Iceage avait les yeux bandés durant cette période, comme un oiseau mal en point et aveugle qui vole sans but. Cela explique peut-être leur réputation de groupe qui prenait des risques sonores et voulait toujours s’enfoncer plus profondément dans la mêlée musicale. Alors qu’en fait, les gars n’avaient aucune idée de ce qu’ils faisaient.

Seek Shelter, le cinquième album d’Iceage, est sorti il y a exactement un an. Il a été acclamé par la critique pour son équilibre entre le post-punk et la britpop pure et dure, puis parce qu’il s’agit de l’album le plus accessible du groupe. Iceage se caractérisait dès le départ par son étrangeté et sa soif d’influences. Le groupe s’appuie manifestement sur sa guitare à la fois dissonante et mélodique ainsi que sur sa batterie tonitruante, mais aussi sur l’approche parolière de Rønnenfelt. Ce dernier laisse volontairement ses textes dans le flou, les utilisant comme une sorte d’autothérapie qu’il oublie parfois complètement.

Nous nous sommes entretenus avec Rønnenfelt, avant le concert d’Iceage ce dimanche à la salle Ausgang Plaza. Il était à Copenhague en train de boire du vin et de fumer (lors d’une fête chez lui, vraisemblablement). Il a été question de l’évolution de sa stratégie parolière, de la manière dont les gens interprètent ses textes et de l’utilisation de la musique comme moyen de documenter sa propre folie.

PAN M 360 : Diriez-vous que Copenhague est une ville inspirante pour un artiste comme vous?

Elias Rønnenfelt : Peut-être que n’importe quelle ville pourrait l’être, mais Copenhague c’est chez moi. Et puis c’est le milieu dans lequel j’ai grandi en tant qu’artiste. Alors oui, je pense que c’est une source d’inspiration. Ça me met dans un état d’esprit propice, mais il y a aussi beaucoup de cette mentalité villageoise. Et une partie de la culture qui est un peu en retrait. Donc, c’est aussi une source d’inspiration dans le sens qu’il y a des choses à détester!

PAN M 360 : Je sais que vous écrivez vos textes d’une traite, pour les albums. Devez-vous vous retirer ailleurs pour le faire?

Elias Rønnenfelt : C’est ce que j’ai fait pour les derniers albums. Lorsque je connais la date à laquelle nous entrons en studio, je me retire généralement quelque part et je travaille sur tous les textes en même temps, pour essayer de créer une sorte de non-narration. Seulement pour que ce ne soit pas trop éparpillé, pour que ça provienne d’un état d’esprit unique. Je n’ai jamais vraiment trouvé de formule qui fonctionne tout le temps. Ça prend toujours un nouvel angle d’attaque, quoi qu’il arrive. Mais, parfois, on a une sorte de lucidité et les choses viennent à nous. Et d’autres fois, il faut faire des efforts pour y arriver.

PAN M 360 : Pensez-vous que vos chansons évoluent en fonction de ce qui se passe dans le monde? C’est-à-dire qu’on les interprète ainsi?

Elias Rønnenfelt : Avec du recul ou pendant que j’écris?

PAN M 360 : Après coup, je suppose, pour les auditeurs? Seek Shelter est considéré comme un album sur la pandémie, mais il a été écrit avant que tout cela n’arrive.

Elias Rønnenfelt : Je pense que cet album a fini par être un album « pandémique » parce qu’il est paru dans ce contexte, et beaucoup de gens m’ont dit qu’ils le trouvaient étrangement proche de la nouvelle réalité dans laquelle ils se trouvaient. Et le titre semble assez approprié… Mais ce n’était pas du tout intentionnel. Je crois qu’on adapte toujours le contexte pour qu’il nous convienne. Si vous éprouvez quelque chose ou avez le cœur brisé, par exemple. La chanson vous touche et parle de vous, de votre état précis. C’est ce qui fait sa beauté.

PAN M 360 : C’est vrai. Lorsque vous diffusez une chanson dans le monde entier, elle n’est plus vraiment à vous; les gens peuvent l’interpréter comme ils le souhaitent. Est-ce que cela vous stimule?

Elias Rønnenfelt : Il y a des gens qui viennent me voir à des concerts ou qui m’écrivent, ils sont émus aux larmes pleurent et m’expliquent en détail que telle ou telle chanson correspond à la perte d’un ami ou d’un chat, ou même à une période de transition, ou que telle chanson est désormais liée à cette période de leur vie. C’est sans doute le plus beau compliment qu’on peut recevoir. Que la chanson ait pu muter, en quelque sorte, selon l’état d’une personne.

PAN M 360 : Et on ne peut jamais s’attendre à ça, quand on écrit une chanson.

Elias Rønnenfelt : Non, je n’écrirais jamais quelque chose d’intentionnellement ou d’universellement vague en me disant « Oh oui, beaucoup de gens vont comprendre ça! ». (rires)

PAN M 360 : Alors pourquoi écrivez-vous? Vous êtes musicien et c’est votre travail, bien sûr, mais est-ce cathartique pour vous? Votre esprit est-il toujours en train de s’emballer?

Elias Rønnenfelt : Oui, mon esprit s’emballe constamment! Écrire est devenu une sorte de véhicule. C’est l’un des rares moyens que j’ai à ma disposition pour donner un sens aux choses. Lorsque je n’exprime pas mes émotions, et celles-ci sont généralement assez difficiles à partager. Je n’ai jamais consulté un psy ou un autre spécialiste du genre, vous savez. Je ne suis pas nécessairement futé, mais je dirais que l’écriture de chansons est un moyen d’essayer de canaliser ce tourbillon de sentiments ou de vécu, une façon de le contenir et de le rendre tangible. Donc oui, je sais, si je ne le faisais pas, je pense que je deviendrais fou.

PAN M 360 : Il y a beaucoup de petites références à la religion dans les chansons d’Iceage, cela semble presque omniscient. Êtes-vous religieux ou est-ce que ces références se glissent d’elles-mêmes dans vos chansons?

Elias Rønnenfelt : Je ne me définirais pas comme une personne religieuse, mais je ne suis pas non plus particulièrement non religieux. Je viens d’un milieu catholique et je suis allé à l’école chrétienne. Donc, dès mon plus jeune âge, cette imagerie a servi à donner un sens aux choses. Puis dès le premier jour, avec cette éducation religieuse, ces histoires m’ont permis de donner un sens aux petites choses, à ce que nous vivons ici et au quotidien. Ça arrive, c’est tout. Cette imagerie s’applique naturellement, mais parfois je m’en lasse, comme si j’étais en train d’écrire et que je me disais « Oh non, je recommence à parler de cette merde à consonance catholique »! Je suppose que ça fait partie du processus.

PAN M 360 : C’était bien de faire une pause de tournées à cause de la pandémie? Vous avez mis le paquet pendant plusieurs années. On aurait dit que vous étiez en tournée depuis toujours!Elias Rønnenfelt : Nous sommes sur la route depuis que nous avons 17 ou 18 ans; nous faisons de 100 à 150 concerts par an. C’était une bonne chose, en définitive. Je pense que ça nous a sauvés, d’une certaine manière. J’ai toujours été assez accro à la fuite et j’ai beaucoup de mal à rester un peu au même endroit. Dans ma vie, dès que je pouvais avoir des moments paisibles, j’allais immédiatement voir ailleurs et je cherchais l’instabilité. La pandémie nous a imposé la stabilité. Et ce n’était pas aussi difficile que je le croyais! Mais après un an, peu importe, vous vous dites « OK, je pense que j’ai appris ma leçon, maintenant je suis prêt à m’y remettre ».

Dans Ciel Couleur Ecchymose, Mat Vezio se penche sur le parcours de ses aïeux, arrivés ici jadis en quête d’une vie meilleure. Sur ce ruban de temps qui défile et se mesure linéairement, Mat Vezio appose, comme il l’explique si bien, une écriture horizontale. Et un mode de composition vertical, où les strates se superposent de manière bellement cohérente. Pan M 360 a pu demander à Mat d’expliquer la gestation de Ciel Couleur Ecchymose.

Pan M 360 : Bonjour Mat! Ton premier album, Avant la mort des fleurs cueillies (2017), avait été réalisé par Antoine Corriveau. Puis le deuxième, Garde-fou (2019), par Navet Confit. Et voici Couleur Ciel Ecchymose, que tu as réalisé toi-même. Excellente décision, car l’album est rempli de bonnes idées abouties! Ça s’est bien passé, cette création?

Mat Vezio : Bonjour Pan M 360! En fait, avec Garde-fou, j’avais essayé de réaliser l’album, mais je m’y étais perdu. Mon bon ami Navet confit était venu à la rescousse. Le titre de l’album prenait alors tout son sens. Pour Couleur Ciel Ecchymose, je connaissais un peu plus les rouages de la réalisation. L’album m’a pris presque trois ans à faire. La réalisation, c’est comme un marathon et j’avoue qu’à la fin, il était temps que ça parte au matriçage. Quand ce sont tes tounes, tu es émotionnellement lié. Surtout que la thématique principale de l’album parlait de mes grands-parents.  Ce fut une quête très émouvante. Mais je suis fier et heureux d’avoir signé la réalisation du disque. C’était un défi que je voulais relever pour mes propres chansons, avant de réaliser l’album de quelqu’un d’autre. Parce que oui, c’est une facette qui m’intéresse et j’espère avoir l’occasion de réaliser l’album d’un ou d’une autre artiste un jour. Autrement dit, Couleur Ciel Ecchymose, c’était comme une répétition.

Pan M 360 : Tu crées de la musique qui n’entre pas dans une case préétablie. On y entend des éléments de pop orchestrale, de folk-rock (du genre proto-grunge à la Crazy Horse, notamment), de psych-rock, de folktronica, de folk de chambre, de hip-hop-soul, de pop expérimentale, d’avant-rock et patati et patata. Pourrait-on qualifier ton style de « Mat Vezio », tout simplement?

Mat Vezio : Dans ma vie, j’ai vraiment écouté de la musque très diversifiée. J’ai dû me taper aussi des années de hip-hop et de scratch que mon frère écoutait et faisait dans sa chambre le volume à « broil »! Il s’est mis à s’intéresser à la sonorisation et on pouvait passer des heures dans le sous-sol à enregistrer des idées, des loops, des voix, de la batterie. Bref, on a beaucoup exploré. À cette époque, j’écrivais beaucoup des textes en mode automatique. Les chansons que je composais vers quinze ans, ça marchait bien avec les explorations musicales qu’on faisait. Des fois, c’était plus « chanson » et d’autres fois on pouvait passer trois heures dans la canicule, un microcondensateur collé sur le ventre à capter des sons d’un ventre qui gargouille, puis passer ça dans un compresseur. On faisait des loops avec ça. J’écrivais des paroles spontanément et on sortait la toune le jour même, sur Myspace. Mon écriture s’est simplifiée avec le temps. Ce qui n’est pas toujours chose facile. Et le travail de mon frère s’est raffiné. Aujourd’hui, souvent, quand je compose une chanson, j’ai la fâcheuse habitude de penser que je fais de la musique pop. Les gens de mon entourage sont là pour me ramener sur terre en me disant que ce n’est pas pop pantoute! Mais comparé à ce que je faisais avec mon frère à quinze ans, croyez-moi, c’est de la pop. J’aime les gens qui proviennent d’un milieu ou d’un style musical et virent à 180 degrés. Je pense que c’est la raison pour laquelle j’ai été touché par les douces rébellions d’Elliott Smith et de Jeff Buckley. J’aime les oppositions et les grands écarts. Ça se reflète dans ma musique et un des techniciens de sons (David Laurendeau) avait inventé une appellation de genre musical pour moi, un soir de show à Québec. C’est resté collé à moi depuis ce temps-là : le deepfolk.

Pan M 360 : J’ai lu le terme « deepfolk » dans le communiqué. Une brève recherche de « deep folk » m’a amené à un pont Dwemer situé au nord de Markarth et au sud-ouest de Mor Khazgur, lieux qui existent dans The Elder Scrolls, un jeu de rôle héroïque-fantaisie. Ensuite, « deepfolk » sans espace m’a aiguillé vers ta page Bandcamp!

Mat Vezio : Ha-ha! J’avais deux cousins qui lisaient des livres « dont vous êtes le héros », avec des dés vraiment funky. Ça m’a marqué quand même. Mais je me suis rendu compte que le deepfolk était un vrai genre musical. Sur Bandcamp, justement, j’avais fait la recherche et j’étais tombé sur un paquet de projets intéressants qui se définissaient comme étant deepfolk. Quand tu dis que tu fais du folk au Québec, les gens s’attendent à ce que tu joues des tounes joyeuses autour d’un feu de camp. En France, les gens s’attendent à ce que tu fasses du Neil Young et du Bob Dylan. Je trouvais que j’étais loin de ça, même si j’en ai écouté pas mal. J’ai une approche très verticale de la musique. Enracinée vers le ciel. Tandis que je vois l’écriture comme étant un geste horizontal. Dans un espace-temps passé, présent, futur. Alors, la musique devient comme un « transport en commun ». Et je suis loin de la folk roots. J’aime grimper. La meilleure façon que j’ai trouvée d’expliquer le deepfolk, c’est en disant que je fais du folk éthéré. Comme ça je ne me fais pas écœurer pendant les partys de feux de camp!

Pan M 360 : Est-ce que la pièce Garde-fou est une chute de studio de l’album du même nom?

Mat Vezio : Non. En fait, je cherchais à jouer à ce jeu stupide auquel je joue, chaque fois que je sors un album. C’est-à-dire d’intégrer le titre de l’album précédent dans les paroles de l’album suivant. Dans l’album Garde-fou, sur la pièce Chaleur 10, je dis « Faut savoir sentir les heures pressées, avant la mort des fleurs cueillies ». Je cite donc mon premier album, Avant la mort des fleurs cueillies. Et sur Couleur Ciel Ecchymose, je cite Garde-fou.

Pan M 360 : Tu as réuni beaucoup de collègues, au fil de tes enregistrements. On songe à Ludo Pin, aux susmentionnés Navet Confit et Antoine Corriveau, à Mélanie Boulay, Amylie, Louis-Philippe Gingras, Laurence-Anne, Laura Cahen, Elisapie et Sarah Bourdon, entre autres, ainsi qu’à une pléthore de cordistes et autres musiciens chevronnés. Ta musique s’en trouve encore plus riche, bien sûr, mais je perçois aussi là-dedans un désir de fraternité ou de solidarité musicales. Cela se pourrait-il?

Mat Vezio : J’ai accompagné beaucoup d’artistes en tant que musicien-accompagnateur. Vraiment beaucoup. J’ai compté, l’autre jour, que j’en étais à plus de 60 albums studio d’artistes qui m’ont fait confiance jusqu’ici. J’ai toujours dû être au service des différents styles musicaux. Maintenant, j’invite mes amis dans mon univers. Ce sont souvent des coups de tête. C’est très intuitif. Je vois ou j’entends telle ou telle personne, je lui écris. Souvent ça fonctionne, des fois non. Je me sens super privilégié et honoré, quand les gens acceptent mes invitations.

Pan M 360 : Couleur Ciel Ecchymose est un gros album, quantitativement (14 pièces) et qualitativement, autant pour les textes que pour les musiques. Je dirais un album « de garde », pour utiliser un cliché vinicole vieux comme Bacchus, c’est-à-dire qu’il est bien charpenté et comporte assez de tanins pour se bonifier. Sauf qu’on ne le laissera pas fermenter dans une cave! Es-tu satisfait de cette œuvre?

Mat Vezio : Ha-ha! J’ai déjà rencontré un sommelier qui travaillait pour un vignoble sud-africain. La spécialité de cet endroit, c’était de boire directement au goulot avec des amis. C’est très gentil. Merci de vos beaux mots sur l’album. J’espère juste demeurer accessible au plus grand nombre de mélomanes possible, sans me perdre dans une écriture trop nichée ou hermétique. J’aimerais tellement faire de la pop! (rires) Il est trop tôt encore pour que je dise si je suis satisfait. Honnêtement, je suis soulagé plus que satisfait, et je suis honoré d’avoir été épaulé par mes collaborateurs et collaboratrices.  J’aime encore jouer les chansons en concert, jusqu’ici. Et c’est le temps maintenant de laisser aller cet album. Ça ne m’appartient plus. Une chose est sûre, c’est que je suis fier de l’avoir fait et de l’avoir terminé.

Pan M 360 : Merci Mat et longue vie à Couleur Ciel Ecchymose!

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