Belle Virée de découvertes vendredi soir!

par Frédéric Cardin

Les mélomanes curieux avaient de quoi être comblés ce vendredi soir 12 août à la Virée classique de l’OSM. Deux concerts présentant du répertoire rarement entendu étaient proposés sur la scène de la Compagnie Jean-Duceppe de la Place des Arts. Le premier a transporté les mélomanes sur place dans la musique baroque du continent sud-américain, une merveille encore trop souvent ignorée des ensembles de musique ancienne, et pourtant pleine de flamboyance. Des mélodies chaleureusement naïves, qui trahissent le contexte d’éloignement radical du savoir européen, se retrouvent déployées dans des harmonies polyphoniques simples mais bougrement efficaces. On devine que les compositeurs de l’époque avaient à cœur non seulement d’édifier les populations locales, largement ignorantes du savoir musical européen, mais surtout de les toucher émotionnellement sans trop les dérouter. On retrouvait sur la scène onze membres du Choeur de l’OSM sous la direction d’Andrew Megill, accompagnés de trois des meilleurs musiciens de la scène baroque montréalaise, soit Sylvain Bergeron au théorbe et à la guitare baroque, Luc Beauséjour au clavecin et à l’orgue positif et Elinor Frey au violoncelle. Bien que le niveau de perfection technique du chœur n’était pas aussi millimétré que celui d’un ensemble plus spécialiste du genre comme le Studio de musique ancienne de Montréal (pour prendre une évidence), le jeu de groupe était bon et le côté ludique de certaines pièces, bien exprimé. Il manquait un peu de rondeur dans la projection, mais on doit probablement mettre cela sur l’acoustique de la salle, non optimisée pour ce genre de sonorités.

Le deuxième concert dans la même salle nous offrait encore une fois du répertoire hors norme mais tout à fait satisfaisant! Trois petits bijoux de musique de chambre, des découvertes enthousiasmantes en vérité, étaient séparés par deux chefs-d’œuvre bien connus de Debussy, Syrinx et Danse sacrée et danse profane (en version de chambre). J’ai pour ma part adoré également le Quintette pour saxophone alto et quatuor à cordes d’Adolf Busch, le premier mouvement du Quarteto simbolico de Villa-Lobos et le Quintette pour saxophone alto et quatuor à cordes d’Ellen Taaffe Zwilich. Le premier est un intéressant exercice d’équilibre entre un pastoralisme souriant, voire espiègle, et un néoclassicisme (celui de la première moitié du 20e siècle) plus frugal. La plume de Busch est claire et limpide, privilégiant des lignes bien définies pour chaque instrument, se chevauchant sans jamais saturer l’harmonie. Des entrelacs de lignes, parfois sinueuses et parfois hachurées, servent de canevas au saxophone alto qui tour à tour s’amuse, ignore et survole ses compagnons de jeu. Une œuvre importante qui mérite d’être bien mieux connue. Le Quarteto simbolico, dont nous n’avons entendu que le 1er mouvement, est une belle révélation. Symbolique de titre, mais plutôt impressionniste de nature, c’est une petite merveille où la flûte, le saxophone alto, la harpe et le célesta se sont épanouis dans la splendeur et le raffinement de l’écriture du compositeur brésilien. La dernière pièce au programme, le Quintette de l’Étatsunienne Zwillich, est elle aussi une très jolie nouvelle addition à ma bibliothèque mentale, et probablement à celle du public présent également. Le jazz y tient une place prépondérante, mais la rigueur technique exigée du saxophone est résolument classique moderne. Le concert était surtout l’occasion de découvrir un interprète de grand talent, le saxophoniste étatsunien Steven Banks. Quel élégant artiste! Un son beau et moelleux, une aisance autant dans les aigus que dans les graves et une technique impeccable, nette et finement ciselée. Bien que M. Banks tenait l’affiche, la réalité de la musique est qu’il s’agissait d’un travail collectif et chambriste de très haut niveau. Plusieurs lauréats du Concours OSM faisaient partie de l’ensemble sur scène (dont Cameron Crozman et Antoine Malette-Chénier), et le jeu d’ensemble était hautement relevé. Je ne sais pas combien de temps ces jeunes artistes ont eu pour mettre tout cela en ordre, mais le résultat était impressionnant : des attaques en tutti précises comme un scalpel, une sonorité globale équilibrée, des nuances pile poil là où il le fallait et d’une grande efficacité, bref, un très grand concert qui en valait des dizaines d’autres avec des artistes plus célèbres et un répertoire plus prévisible. Merci à la Virée classique pour avoir eu le courage de programmer ce genre de programme. Les quelque 350 spectateurs présents à chaque concert ont démontré qu’il y a un public non négligeable pour de la musique moins connue et même pointue. C’est rassurant, et ça mérite d’être souligné.

OSM au pied du Stade : pourquoi s’étonner des couleurs de l’Amérique?

par Alain Brunet

Les mélomanes biberonnés à la musique classique de tradition européenne ont été peut-être étonnés, déconcertés ou même offusqués par le programme du concert d’ouverture de la Virée classique, exécuté par l’OSM sous la direction de Rafael Payare. Mercredi soir, sur l’esplanade du Parc olympique, le maestro vénézuélien et ses acolytes ont misé sur un buffet des Amériques afin d’en illustrer la grande diversité.

Trop de plats ? Difficile à digérer? Possible mais… les perceptions immédiates peuvent aussi être trompeuses.

D’un point de vue occidental, blanc et ô combien normatif, la seule œuvre véritablement « classique »au programme étant le 4e mouvement, Allegro con fuoco, de la Symphonie nº 9 en mi mineur, op. 95, Du Nouveau Monde de Dvořák. On comprendra certes l’étonnement de la gent classique, on en comprendra moins la réprobation et la condescendance.

Qu’elle aime ou non cette vision du monde musical, la gent classique doit faire face à cette nouvelle réalité : les musiques complexes destinées aux orchestres symphoniques débordent désormais le « grand répertoire » germanique, italien, français, russe ou scandinave, bref caucasien. Leonard Bernstein, dont on a repris les danses symphoniques de la bande originale du film West Side Story, avait eu cette prémonition dans les années 50 et 60, incluant des formes latines et afro-caribéennes dans son œuvre. Bernstein était loin d’être le seul à défendre cette approche inclusive : Ravel, Gershwin, Varèse, tant d’autres compositeurs blancs ont ainsi procédé dans plusieurs de leurs œuvres marquantes. On l’a aussi observé dans Honey and Rue d’André Prévin, dont l’influence jazz est nette et demeure pourtant dans l’esthétique classique. La très douée soprano Janine De Bique avait d’ailleurs très bien saisi le concept et l’a magnifiquement rendu au public montréalais.

Paquito D’Rivera, saxophoniste cubain de haute virtuosité, a mené une carrière dans les sphères du jazz latin, ce qui n’exclut en rien son ouverture aux formes classiques de tradition européenne. Son Concerto Venezolano, pour trompette (excellent Pacho Flores!) et orchestre inclut forcément des formes populaires de musique afro-latine, mais comporte aussi des éléments orchestraux d’une complexité harmonico-mélodique comparable aux soi-disant grandes musiques occidentales, et aussi d’une complexité rythmique généralement au-dessus des standards européens du monde classique. 

La démarche de feu le compositeur vénézuélien au programme, Evencio Castellanos (1915-1984), se trouvait plus proche du monde classique : les matériaux issus des musiques populaires servaient à construire une œuvre de facture occidentale alors que Paquito D’Rivera se veut ici au confluent du jazz moderne et de la musique contemporaine classique.

Quant au chant traditionnel de la nation wolastoqiyik interprété par Jeremy Dutcher et précédé d’une déclamation poétique de Natasha Kanapé Fontaine, la démarche est différente : on parle ici de l’habillage symphonique d’un chant simple et beau, interprété avec justesse et passion. 

Y a-t-il lieu de s’étonner de tels métissages mis de l’avant par un orchestre symphonique, en l’occurrence l’OSM ? Peut-être bien mais…

Depuis l’émergence des musiques plus complexes en Occident, soit à la Renaissance, les musiques dites sérieuses s’abreuvent des formes populaires ou folkloriques, pourquoi alors conclure à la légèreté pop lorsque des non-occidentaux érigent des formes plus complexes inspirées de leurs propres formes populaires et les marient au langage orchestral d’Occident? Voilà, manifestement, l’apparence d’un biais blanc et normatif.

Voilà la perception d’un monde musical occidental croyant encore à sa supériorité. Ce monde doit désormais se raviser : d’autres musiques symphoniques complexes doivent être honorées, nous en avions mercredi les exemples probants. S’il y a eu un problème, il n’était pas d’ordre musical, il était d’ordre culturel… et stratégique.

La surabondance d’informations lancées à un public peu habitué à cet éclectisme peut prêter flanc aux points de vue et perceptions occidentalo-centristes, qui relèguent les Paquito D’Rivera et Evencio Castellanos chez les compositeurs de troisième division. Rafael Payare et ses acolytes de la direction artistique de l’OSM devront alors se montrer plus rusés pour la suite des choses… et ne surtout pas reculer en diluant leur approche éditoriale, parfaitement défendable.

PROGRAMME

Artistes

Orchestre symphonique de Montréal

Rafael Payare, chef d’orchestre

Natasha Kanapé Fontaine, autrice 

Jeremy Dutcher, chanteur 

Jeanine De Bique, soprano

Pacho Flores, trompette

Magalie Lépine-Blondeau, porte-parole 

Oeuvres 

Dvořák, Symphonie nº 9 en mi mineur, op. 95, « Du Nouveau Monde » : IV. Allegro con fuoco (11 min)

Lecture d’un texte de Natasha Kanapé Fontaine

Chant interprété par Jeremy Dutcher

Paquito D’RiveraConcerto Venezolano, pour trompette et orchestre (18 min)

BernsteinWest Side Story, danses symphoniques (20 min)

André PrévinHoney and Rue : « The town is lit » (5 min)

Evencio CastellanosSanta Cruz de Pacairigua (17 min)

Lanaudière en clôture : songe d’une pluie d’été

par Alain Brunet

La canicule des derniers jours s’étant conclue un peu trop tôt dimanche après-midi, des pluies torrentielles ont précédé l’ultime concert du Festival de Lanaudière et, malheureusement, démobilisé la vaste majorité des festivaliers ayant prévu se poser sur la pelouse. Dommage, car l’ondée s’est interrompue peu avant l’exécution des œuvres. Force est de conclure que ce programme fut à la hauteur de toutes les attentes d’une grande clôture festivalière.

Les places assises sous le toit de l’amphithéâtre Fernand-Lindsay étaient néanmoins toutes occupées. La première tranche du 19e siècle, soit la transition de la période classique à la romantique, était donc au programme de l’Orchestre Métropolitain sous la direction de notre Yannick Nézet-Séguin, superstar parmi les maestros de l’univers connu.

On passa d’abord une dizaine de minutes avec l’Ouverture en do majeur de Fanny Mendelssohn (1805-1947), moins connue que son frère Felix pour des raisons purement sexistes et patriarcales. Imaginez-vous femme compositrice il y a deux siècles! Il fallait une opiniâtreté hors du commun pour imposer son propre langage orchestral et briller parmi une communauté de compositeurs quasi exclusivement masculins. On ne s’étonnera pas que les partitions de son Ouverture en do majeur se trouvent encore dans les boules à mites, et c’est tout à l’honneur de l’OM d’en honorer la pertinence, ce qui fut fait après l’orage lanaudois.

La soliste invitée pour la deuxième œuvre au programme est une amie de YNS et de l’OM, soit la grande pianiste française Hélène Grimaud. On se souvient de mémorables moments brahmsiens passés à la Maison symphonique en juin 2014, deux ans après que la relation artistique fut amorcée entre elle et le maestro québécois avec le Philharmonique de Vienne. Nous voilà dix ans plus tard, Hélène Grimaud était dimanche invitée pour une première fois au festival de Lanaudière, afin d’y interpréter le Concerto pour piano en la mineur, op. 56 de Robert Schumann.  

La musicienne a établi le dialogue avec l’orchestre avec tous les attributs nécessaires aux excellentes interprétations : juste assez de liberté au service d’une partition parfaitement intégrée. On l’a constaté d’abord dans l’Allegro affettuoso, rigoureux et impressionnant pour son exactitude. Puis vint l’Intermezzo : Andante grazioso, séquence des plus suaves. On a vu alors Hélène Grimaud transcender sa concentration extrême et se laisser emporter par le flux symphonique pour ensuite offrir un dernier mouvement digne des plus beaux orages dominicaux, l’Allegro vivace, qui fut à la hauteur des attentes. 

La dernière œuvre au programme, une des plus connues de Felix Mendelssohn, fut composée entre 1829 et 1942. Un voyage en Écosse, où se trouvent les ruines du palais de Marie Stuart, en fut le déclencheur.

L’austérité et la gravité du premier mouvement, un Andante con moto évoquerait d’ailleurs les Highlands, le climat brumeux et froid de l’Écosse. Puis, le thème principal du second mouvement est repris par une clarinette évoquant la cornemuse. La facture générale de l’orchestre s’avère alors plus sereine, plus légère qu’au premier mouvement. L’Adagio qui suit se veut à la fois lyrique et martial comme le souligne le musicologue Robert Markov, c’est-à-dire l’imbrication d’un passage imposant et grandiose à une longue et placide envolée mélodique. La symphonie se conclut par un quatrième mouvement des plus énergiques, un Allegro vivacissimo de circonstance. 

Chose certaine, l’exécution de l’OM n’avait rien à envier à celle de la Chamber Orchestra of Europe, enregistrée chez Deutsche Grammophon sous la direction de YNS. Avec ces superbes mouvements enchaînés sans interruptions (et applaudissements inutiles), l’orchestre montréalais a visiblement comblé son chef, son public, ses profanes et ses connaisseurs.

La boucle du Festival de Lanaudière était bouclée en cet après-midi des plus écossais, comme l’a souligné d’entrée de jeu Renaud Loranger, son directeur artistique. Songe d’une pluie d’été, émergeant de l’ondée… pour employer une tournure shakespearo-mendelssohnienne.

CRÉDIT PHOTO : ANNIE BIGRAS

PROGRAMME

ARTISTES

Orchestre Métropolitain
Musiciens

Hélène Grimaud, piano
Yannick Nézet-Séguin, direction

OEUVRES

Fanny Mendelssohn

Ouverture en do majeur

Robert Schumann

Concerto pour piano en la mineur, op. 54

Felix Mendelssohn

Symphonie no 3 en la mineur, op. 56 « Écossaise »

La fièvre du mardi soir

par Alain Brunet

Commençons par la fin : A Fifth of Beethoven est un instrumental disco enregistré par Walter Murphy et le Big Apple Band, adaptation du premier mouvement de la Symphonie n° 5 de Ludwig van Beethoven. L’exécution de la fameuse 5e  et son dramatique TA-TA-TA-TAAAAAAA fut le plat de résistance et sa fantaisie dance music, qu’on peut toujours  écouter sur le célébrissime Naturday Night Fever Soundtrack, en fut le dessert.  Dans le cas qui nous occupe, c’était plutôt la fièvre du mardi soir !

Légèrement vêtu, shorts, t-shirt, baskets, tatouages bien en vue sur le mollet et l’épaule, le maestro Yannick Nézet-Séguin avait alors revêtu une camisole encore plus moulante, se trémoussant avec sa baguette au grand plaisir du vaste public devenu à sa rencontre, dans un contexte météorologique tout simplement parfait. 

Du côté de la Ville de Montréal, on affirme que 50 000 personnes ont assisté à cet événement gratuit,  premier rendez-vous fixé au pied du Mont-Royal depuis 2019 pour les raisons que l’on sait. L’Orchestre Métropolitain se produit sur le Mont-Royal depuis des lustres, attirant des foules de plus en plus considérables vu sa popularité et celle de son chef, star internationale parmi les maestros de sa génération. 

Bien sûr, nous n’étions pas là pour une acoustique idéale (quoique très réussi dans le contexte) , mais bien pour un événement populaire bien mené. L’animatrice  Pénélope McQuade aura chauffé la salle et a conclu cette soirée crépusculaire dans la verdure, ébahie par la relecture disco de Beethoven. La version au programme était d’ailleurs plus considérable que celle du tube studio, vu les effectifs orchestraux en présence.  Bon, la section rythmique était un peu mince mais l’esprit de l’adaptation fut respecté à souhait, bien assez pour soulever la foule.

Juste avant, les quatre mouvements de l’archi connue Symphonie du Destin avaient été applaudis un à un par une portion congrue du public, peu habitué aux pratiques mélomanes pendant les exécutions des œuvres comportant plusieurs parties distinctes. L’exécution de la 5e de Beethoven fut  néanmoins très dynamique, tonifiante et contrastée, jouée dans un esprit similaire à celui de la Chamber Orchestra of Europe (qui n’est pas exactement un orchestre de chambre) dirigée par YNS pour un enregistrement récent chez Deutsche Grammophon – Beethoven :The Symphonies. Voilà une excellente stratégie du directeur artistique de l’OM dans un. L’exécution seule de la 5e aurait été sympathique et très prévisible (la symphonie la plus connue sur Terre?),  l’explosion du mouvement disco au rappel en justifie parfaitement le choix.

Deux œuvres au programme avaient été composées par des talents locaux ou canadiens. D’origine russe, le compositeur post-romantique Airat Ichmouratov, fier Montréalais d’adoption, était présent pour savourer l’interprétation d’un extrait de son Ouverture ville cosmopolite, composée une décennie plus tôt et dont l’objet était de faire état de la diversité de nos cultures métropolitaines au sein d’une même œuvre, rigodons symphoniques en prime. 

Après quoi on eut droit à deux mouvements de la 3e symphonie de la pionnière Louise Farrenc, rarissime compositrice connue du 19e siècle ayant atteint cette haute expertise dans l’art de marier les sons.
Enfin, on a pu contempler les évocations symphoniques de la nature boréale, un concept de Barbara Assiginaak, excellente compositrice de la nation Odawa. Aussi longtemps que la rivière coule se veut une œuvre horizontale, contemplative, très organique. Quiconque a fréquenté nos forêts, nos lacs et nos rivières pouvait s’y retrouver, la profonde sensibilité autochtone pour la nature est ici au service d’une musique contemporaine parfaitement concluante. Savourer cette oeuvre au Mont-Royal et sa canopée, était un pur délice.

Le festival parisien « Restons Sérieux » prend les armes à la Bastille

par Louise Jaunet

Depuis 2016, la salle du Supersonic a su faire sa place dans le monde de la nuit parisienne et le démontre une nouvelle fois avec la 5e édition de son festival Restons Sérieux. Située dans une ancienne usine du XXe siècle sur la rue Biscornet tout près de la place de la Bastille, cette salle, maintenant devenue mythique, nous fait décoller plus vite que la vitesse du son de la scène techno et house encore majoritaire à Paris, à l’aide d’une programmation 100 % rock, ouverte principalement sur l’international.

Créée en référence au premier simple d’Oasis, la scène a notamment pu voir passer du beau monde comme The Vacant Lots, The Holydrug Couple, Lydia Lunch, Lorelle Meets The Obsolete, Orville Peck, Working Men’s Club ou les groupes montréalais Jesuslesfilles, The Besnard Lakes, Paul Jacobs et Elephant Stone. Également ouverte jusqu’au petit matin pour les soirées de sets de DJ, la salle peut être fière d’avoir accueilli des artistes réputés tels que Peter Hook, IDLES ou les Libertines derrière les platines. Fait notable, les concerts sont tous gratuits, permettant d’ouvrir la place aussi bien aux mélomanes aguerris qu’aux simples amateurs aux oreilles curieuses, avec une rémunération pour les artistes provenant majoritairement des recettes faites avec les soirées de DJ et les consommations, comme la Superpilsonic, bière signature de la maison. Depuis 2020, le club s’est même agrandi et comporte désormais un disquaire indépendant de vinyles neufs, où l’on peut voir placardées aux murs des affiches de Wooden Shjips, TV Priest, Metz, U.S. Girls ou Amyl and the Sniffers et trouver, dans le bac des nouveautés, les derniers Alan Vega, Tess Parks ou Vanishing Twin. Autant dire que n’importe quel amateur de rock se sent assez vite chez lui, dans ce microcosme.

Construit initialement autour d’une blague, le festival Restons Sérieux célébrait du 12 au 16 juillet derniers le beau et le bizarre de la contre-culture rock en français, afin de marquer le coup de la fête nationale du 14 juillet. Avec Infecticide, Mustang, Noir Boy George et Stereo Total comme têtes d’affiches des éditions précédentes, Restons Sérieux revient cette année avec une nouvelle émeute de 25 projets franchouillards tous un brin loufoque, pour donner la parole aux sans-culottes et aux sans-dents révoltés qui ont réussi à prendre d’assaut leur forteresse intérieure pour combattre le système despotique. PAN M 360 s’y est rendu pour vous et vous propose les sept projets coup de cœur de l’édition 2022. Cocorico!

Lou de la Falaise (pop-rock, tropicalisme)

Avec seulement deux titres parus en ligne, Lou de la Falaise a tout de même de quoi déjà convaincre les fans de pop française “chicosse” qui regrettent que tout le monde se foute désormais de la poésie. Accompagné de deux violonistes sur scène, le nouveau groupe fraîchement naissant mélange des sonorités classique, new wave ou tropicalisme et construit une pop haute couture en fleur, décomplexée et accessible qui rappelle la french touch de l’Impératrice, Magenta ou Juniore. Avec un humour au second degré bien à la française, son dernier titre Je suis cool tourne en dérision les bobos parisiens gonflés du bulbe car trop fiers d’écouter La Femme au Mexique et d’aimer le Schweppes à la quinine. Un peu de patience, le premier album de Lou de la Falaise ne devrait pas tarder à faire son saut dans l’inconnu. Affaire à suivre.

Casse Gueule (pop, expérimental, électro)

Aussi populaire qu’expérimental et dystopique, pour parler d’une France dépassée par les événements à venir, Casse Gueule raconte les aventures et expériences extralucides de Mannus avec ses synthétiseurs et ses boîtes à rythmes bien déglingués. Accompagné d’un chanteur hurluberlu habillé en bleu de travail qui ne peut pas s’empêcher de dévisager chaque personne du public et d’un joyeux luron en marcel blanc qui joue du synthé sur un bidon d’essence, Mannus fait parler une Intelligence Accidentelle venue d’une autre dimension qui guide le périple de ce trio farfelu. Casse Gueule nous présentait les morceaux de son prochain album de space-opéra où un cochon dans l’espace donne des leçons de génocide et de pacification à 8 milliards d’humains pour affronter l’hiver nucléaire. Tout comme Jacques, Salut c’est cool et CRABE, ces étranges créatures nous montrent finalement que le libre arbitre n’est bel et bien qu’une illusion.


Les Clopes (pop, coldwave, synthwave)

Shooté à la nicotine et à la coldwave, Les Clopes est manifestement le groupe de craignos cools le plus mortel et apprécié en ville de cette édition. Mené par Guillaume Patrick, sa perruque et son débit de parole hyper simpliste découpé au couteau, le groupe rappelle facilement la new wave d’Indochine, sans forcément chercher à produire quelque chose de bien sérieux pour allumer le gaz au Zippo. Cachés derrière leurs lunettes fumées de lendemain de soirée d’orgie, ils chantent des idées morbides faites de saucisse, de cimetière, de HLM et de dépression, pour les polygames incompris qui aiment fumer des clopes dans un blockhaus noir parce qu’ils sont déprimés par cette chienne de vie. Putain que c’est glauque. Bisous.

Ultramoderne (électro-punk, post-punk)

Formé autour d’Aline au chant et de Crush aux machines, Ultramoderne est un duo issu de la scène anarcho punk de Blois. Resté coincé dans l’espace-temps des machines analogiques des années 2000, Ultramoderne se sent paradoxalement dépassé par la vie contemporaine infernale et le progrès mensonger et propose une musique electroclash et post-punk totalement outdated mais pleinement assumée. Présentant sur scène son dernier album sorti en 2019 La performance est vulgaire, Ultramoderne donne avec son cœur une place aux voix silencieuses des ouvriers de Peugeot déprimés et aux caissières de supermarchés robotisées.

Poltergeist (coldwave)

Poltergeist est un mot allemand intraduisible en français, qui désigne un phénomène paranormal défiant la raison et la logique, se manifestant par des événements ou des apparitions inexplicables provoqués par des esprits désincarnés. C’est aussi le nom du projet d’Ari Girard, un homme-orchestre âgé d’à peine 20 ans et caché derrière la guitare et les synthés de son premier album KÄMPFER. Rappelant vaguement l’ambiance feutrée et torturée de Boy Harsher, Poltergeist donne vie sur scène à un soldat fantôme franco-allemand, pris dans la bataille du chemin de La Grande Dame qui cherche désespérément la rédemption de Mère Nature dans les tranchées de la matrix. Envoûtant.


Musique Post-Bourgeoise (électro, chanson à texte)

L’artiste Olivier Urman, tête pensante derrière le projet Musique Post-Bourgeoise, clame des textes poétiques qui semblent être écrits pour le monologue d’une pièce de théâtre existentialiste moderne. Alors qu’il fréquente les galeries d’art pour lutter contre la fin des choses, l’enfer ne se trouve pas que chez les autres selon lui, mais bel et bien à l’intérieur de soi. Publié sur le label MisèRécords (avec comme devise “l’absurdité nous a créés, nous créons l’absurdité”), son dernier album La Limite, paru en 2021, réussit largement à faire danser les foules pour provoquer “la révolte contre soi-même, le seul obstacle à son propre avancement” et ainsi créer l’espace clos de la vacuité dans le vide.

La Jungle (krautrock, trance, noise)

Après son passage au festival des Vieilles Charrues, La Jungle est venu créer un chaos monstrueux au Supersonic pour présenter son cinquième album Ephemeral Feast. Ce duo belge qui mélange des influences krautrock, noise et trance, a provoqué un véritable mur de son aussi puissant qu’A Place to Bury Strangers et aussi transcendant que la techno-kraut analogique et chamanique du groupe chilien Föllakzoid. Entre les onomatopées incompréhensibles, les riffs cinglants de guitare en boucle et les percussions qui provoquent la tachycardie, le duo implose les barrières mensongères de nos têtes et nous plonge dans des profondeurs intérieures insoupçonnées. L’herbe est sans aucun doute plus verte dans l’antre de La Jungle.

Sophie Lukacs, kora-cœur à Nuits d’Afrique

par Luc Marchessault

« Dring-dring-dring » fait le téléphone à l’entrée du Balattou, pendant que la présentatrice nous présente Sophie Lukacs. « Dring-dring-dring » fait de nouveau l’intempestif appareil à la sonnerie rétro, tandis que la principale intéressée pose sur ses cuisses son instrument sphérique. Tout le monde sourit, y compris Sophie. On ne pourrait espérer une ambiance plus détendue et conviviale. Le lieu y est pour beaucoup : côté décor, pas grand-chose n’a changé au Balattou depuis 37 ans; ce sont avant tout les rencontres, découvertes et métissages musicaux sans cesse renouvelés qui donnent son âme à ce vénérable club.

La feuille de route de Sophie Lukacs risque de provoquer l’apoplexie chez les néo-pharisiens qui ont dénigré le choix de Mélissa Lavergne comme porte-parole de Nuits d’Afrique cette année : une non-Africaine, non-homme et non-griot qui s’est approprié la kora, instrument emblématique des contrées mandingues! Sacrilège!

Madame Lukacs a vu le jour à Budapest, en Hongrie. Elle a immigré au Québec et a étudié le violon à McGill, notamment. Lors d’un voyage au Burkina Faso, elle a découvert la kora, cet instrument traditionnel à 21 cordes dont les sonorités lui ont tapé dans l’oreille, au point qu’elle voulut se l’approprier. Comme elle nous le racontait candidement hier soir, elle est retournée en Afrique de l’Ouest en se donnant un an ou deux pour maîtriser l’instrument et apprendre de 50 à 100 pièces traditionnelles mandingues, forte de sa formation classique. Une fois sur place à Bamako, elle alterna les maîtres pour apprendre plus rapidement. Or, le grand Toumani Diabaté, qui fut son mentor, l’avait mise en garde : « Ne multiplie pas les professeurs, tu vas tout mélanger. »

C’est exactement ce qui se produisit. Sophie Lukacs dut donc prendre le temps et suivre les étapes. Elle nous l’a bien résumé lors d’une courte et instructive démonstration : d’abord les pouces et l’accompagnement pendant un bon bout de temps; puis les index et davantage de rythmes; ensuite les mélodies; et enfin l’improvisation, le tout étalé sur sept années. Pour cette prestation à Nuits d’Afrique, Sophie Lukacs était accompagnée du percussionniste chevronné Michel Medrano Brindis à la calebasse, ainsi que du compatriote magyar László Koós au violoncelle, dont il pinçait les cordes comme s’il se fût agi d’une contrebasse. Au programme, des airs traditionnels mandingues et des compositions avec paroles en bambara, dont Tolon et Forama, parue sous forme de simple avec Awa Kassé Mady Diabaté au chant. Sophie Lukacs a aussi interprété des compos en anglais – dont Too Many Times et Falling – et une en hongrois. On a remarqué que sa voix semble plus assurée lorsqu’elle chante dans la langue nationale du Mali. Et on a constaté que les années d’apprentissage de Sophie Lukacs ont été fort fructueuses : sa maîtrise de cet instrument enchanteur ne fait aucun doute. Un plus vaste public pourra d’ailleurs en prendre la mesure en septembre, puisque Sophie lancera son premier album sur étiquette Nuits d’Afrique.

Ifriqiyya Électrique : mon genre de possession

par Stephan Boissonneault

Quatre personnes perdent la tête sur la scène du Ministère; elles sont toutes de noir vêtues, arborant un look goth moderne, et exécutent une musique de transe lourde et enveloppante. Une femme jouant du carillon à main pousse un cri, comme si elle invoquait directement les puissances des cieux, tandis qu’une autre, affublée d’un corset et d’une coupe de cheveux à la Bellatrix Lestrange, produit des arpèges complexes au moyen de sa guitare basse, tout en roulant les yeux. Le guitariste est en nage, tandis qu’il fait des gammes aux sonorités moyen-orientales, tandis que l’autre percussionniste bondit sur la scène. Il y a bien sûr des tambours, préenregistrés mais tout à fait tonitruants. Cette pièce-rituel dure une quinzaine de minutes, à coups d’appels et de réponses répétitifs. Ceux-ci, mélangés à la musique lourde et bourdonnante, créent un tout omnipotent.

Il s’agit d’Ifriqiyya Électrique, une formation expérimentale d’inspiration marocaine qui met de l’avant le rituel de la banga. Ifriqiyya conjugue cette pratique thérapeutique, que les communautés noires du sud de la Tunisie utilisaient pour invoquer les esprits amis, aux bruits et rythmes industriels sombres afin de créer une expérience très singulière. C’est un peu comme d’assister à un concert de métal ou de NIN au milieu du Sahara. Chaque chanson se fond rapidement dans la suivante, chaque membre d’Ifriqiyya Électrique vivant sa propre forme de possession sonore. Sans aucun contexte, on pourrait trouver ce spectacle terrifiant, car il ressemble parfois à un exorcisme en direct. Mais ce n’est pas le cas, c’est un adorcisme, un type de possession qui est voulu par le praticien en vue de la transe.

Je ne comprends pas les mots, mais ces chants semblent porteurs de douleur et de tourments; ce sont des catharsis que chacun des musiciens projette dans notre monde cruel. Chaque interprète est un pro, et j’apprendrai d’ailleurs plus tard que le guitariste, François Cambuzat, et la bassiste, Gianna Greco, collaborent fréquemment avec Lydia Lunch, souveraine new-yorkaise du post-punk. À un moment donné, Cambuzat s’empare de son pied de micro et commence à jouer et à chanter dans la foule. Il se déplace comme un spectre, transpire à grosses gouttes et invite la foule à se joindre à lui. C’était peut-être trop pour un public du jeudi soir, mais Cambuzat a maintenu l’intensité.

Ifriqiyya Électrique est un projet dont bien des gens n’entendront jamais parler de leur vie. Or, je peux vous certifier que leur prestation ne ressemble à rien de connu.

Le festival Nuits d’Afrique démarre en fanfare!

par Stephan Boissonneault

J’arrive à la première soirée de Nuits d’Afrique, à 20 h 40 au Club Balattou; Lindigo, un groupe de percussions maloya de huit musiciens, a déjà entraîné l’auditoire dans une danse frénétique et moite. Dirigé par le charismatique Olivier Arasta, impec dans sa veste dorée à motifs géométriques, Lindigo met la foule en ébullition, sautant, virevoltant et chantant en créole.

On ne croirait pas qu’il s’agit d’un mardi soir, vu la salle bondée, mais Lindigo a manifestement des fans ici, ou alors s’ils n’en avaient pas, ils en ont désormais. Le mélange des tambours conga, du kamelengoni et du balafon (le xylophone ouest-africain) est un véritable spectacle.

« Êtes-vous prêts à aller à Madagascar? » crie Olivier. La foule perd la tête et applaudit.

Je me sens mal pour les serveurs qui doivent se faufiler dans la foule, car tout le monde essaie de faire des mouvements de danse complexes, en essayant de suivre le rythme des percussions. Or, les serveurs ont eux aussi le sourire aux lèvres!

Lindigo au Balattou

Lindigo

Le maloya est un genre musical né avec les esclaves amenés pour travailler dans les plantations de cannes à sucre. Il est devenu une arme de résistance culturelle, qui a été interdite jusque dans les années 1980. Lindigo s’est donné pour mission de préserver ces sons et de les transmettre de génération en génération.

Toujours sur Saint-Laurent mais au sud du Balattou, un autre homme – également vêtu d’une veste dorée à motifs géométriques – monte sur la scène du Ministère. Il annonce avec anticipation la première partie, un DJ québécois qui se fait appeler Oonga. La foule est prête et bientôt une vague de drum and bass funky et lourde envahit la salle. C’est bruyant, on transpirant une fois de plus, et une partie du public plus âgé ne sait pas comment réagir!

Oonga joue une quarantaine de minutes, jusqu’à ce que la tête d’affiche de la soirée, un trio colombien de Bogota qui s’appelle Ghetto Kumbé monte sur scène. Celle-ci est sombre, éclairée seulement par les masques phosphorescents de Ghetto Kumbé, reliés à des dreads phosphorescents. Cela me rappelle le laser tag, mais mené par des monstres prêts à ensorceler, dans un rituel musical, l’esprit de leurs adeptes… -et c’est exactement ce qu’ils font. Il y a deux batteurs qui martèlent des rythmes afro-colombiens, soutenus par une autre « créature » qui produit de la house colombienne gargantuesque.

Ghetto Kumbé au Ministère

Si vous êtes déjà retrouvés dans une discothèque d’Amérique du Sud, dites-vous que c’était comme ça hier soir, mais avec le volume à 11. Toute la salle tremble, un homme court pour rattraper son verre de bière qui se dirige vers le bord de la table. Ghetto Kumbé rappe aussi, assez bien, tandis que les deux MC alternent entre la batterie et le micro. Armé de mon espagnol rouillé, je crois entendre un appel à la révolution contre les gouvernements corrompus de la planète, une cause qui a l’assentiment de tous. Je baigne dans le futurisme afro-colombien. Pas mal pour un mardi soir.

Photos : Stephan Boissonneault

TOBi charme la foule du FIJM

par Jacob Langlois-Pelletier

Depuis un bon moment déjà, je surveille l’ascension de l’artiste canado-nigérian TOBi. Il y a quelques années, le rappeur avait piqué ma curiosité avec son titre City Blues. Sa dégaine à la Kendrick Lamar, son énergie similaire à celle d’Anderson .Paak et sa tessiture à la Brent Faiyaz faisaient de lui un artiste prometteur, du moins à mes yeux. Depuis, TOBi a sorti deux albums – ELEMENTS Vol.1 et Still+ – et a collaboré avec des artistes américains tels que The Game, Maxo Kream et Flo Milli. Force est d’admettre que TOBi est en constante progression et possède tous les outils pour briller à l’international. À la sortie de la programmation du FIJM 2022, j’étais agréablement surpris d’y voir son nom. J’avais bien hâte de voir ce que TOBi réservait aux Montréalais, et il ne m’a pas déçu. TOBi a entamé son spectacle en douceur avec des titres plus R&B comme Too Hot.

Sur scène, le rappeur était accompagné d’un batteur, d’un bassiste, d’un claviériste et d’un saxophoniste. Mis à part quelques échantillons de discours, la musique était entièrement faite en temps réel. La voix de l’artiste et la musique jazz se mélangeaient à merveille. À chacune de ses punchlines, la musique s’intensifiait, conférant davantage de poids aux paroles de l’artiste. Plus les minutes passaient, plus TOBi plongeait dans son catalogue rap. À mi-chemin, il a offert un freestyle à la foule. Dans son élan d’improvisation, TOBi a fait référence Montréal et au FIJM. Après sa chanson Made Me Everything, TOBi a quitté la scène. Cependant, la foule du FIJM en a décidé autrement en scandant le nom de l’artiste. Face à cette vague d’amour, TOBi est revenu sur scène pour chanter son titre le plus populaire, City Blues. Mission réussie pour TOBi, lui qui a visiblement charmé la foule du FIJM.

The Roots : soirée nostalgique et haute en énergie, en clôture du FIJM

par Jacob Langlois-Pelletier

Black Thought et sa bande ont offert près de deux heures de musiques sans arrêt, lors de la dernière soirée du FIJM 2022. Avec son flow rapide, découpé à la lettre et presque hypnotisant par moment, Tarique Trotter a emporté les milliers de gens présents dans un tourbillon de nostalgie. En passant par le rap, le jazz, le R&B et même la disco, The Roots a rendu hommage aux grands de la musique. Au total, l’orchestre de huit musiciens – comprenant l’incontournable Questlove – accompagnait le rappeur sur scène. Afin de reprendre son souffle, Black Thought laissait place aux prouesses musicales de chacun des membres du groupe. La formation philadelphienne a interprété à sa manière des titres intemporels tels que You’re The One For Me de D.Train, ainsi que Running Up That Hill (A Deal with God) de Kate Bush.

Bien évidemment, le collectif mythique a chanté leurs plus grands succès, notamment What They Do et You Got Me, aux grands plaisirs des gens entassés à la Place des Festivals. Initialement chanté par Erykah Badu, le refrain de cette dernière pièce a été interprété par le guitariste de la formation, Captain Kirk Douglas, aidé par la foule. Les gens présents dansaient, festoyaient et s’époumonaient sur les sons envoûtants des Roots. Du début à la fin, le collectif a conservé un rythme effréné. La dégaine des musiciens a visiblement plu à la foule, qui a accueilli à bras ouverts ce tsunami musical sans fin. Impossible de demander mieux pour clore les dix jours de la 42e édition du Festival international de jazz de Montréal!

Serpentwithfeet et Basia Bulat : le serpent nu et la belle endimanchée

par Frédéric Cardin

J’aime Josiah Wise, alias Serpentwithfeet, artiste de R’n’B contemporaine mâtinée de racines chorales gospel et d’études lyriques classiques. De ses deux albums principaux (il a aussi des EP ici et là), c’est le premier, Soil, qui m’habite encore. On y décelait ses racines étoffées soutenant une profusion d’idées intéressantes dans les rythmes et l’agencement de l’ensemble. Deacon, l’opus apparu en 2021, se rapprochait pas mal plus de l’appellation « adulte contemporain » utilisée dans les prix en musique tels les Grammys. Une appellation que je trouve abominable tellement elle ne correspond à rien. Et pire, une catégorie qui enfante une pléthore de déchets autotunés qui se ressemblent tous. Cela dit, même dans ce rapprochement, le porteur d’une culture afro-queer bienveillante et assumée réussissait à remplir son univers sonore avec ce continuel attrait pour la surprise.

Je vous dis tout cela parce que je m’attendais à mieux de la première partie que M. le serpent-avec-des-pieds proposait au concert où la Montréalaise folk Basia Bulat allait séduire l’auditoire un peu clairsemé du Théâtre Maisonneuve. Dans la musique de l’Américain, il y a un potentiel scénique fort intéressant (choeurs, cordes, instruments rythmiques, claviers), mais ce à quoi on a eu droit, c’était un serpent dénudé de ses attributs les plus attrayants. Wise était seul avec un DJ qui coordonnait, grosso modo, le lancement des voix chorales préenregistrées, les boucles et les beats. Bref, un gars chantait sur une trame sonore. Bof. Principaux moments d’intérêt : quand ledit Serpent s’installe seul au clavier et nous charme de douces ballades ou encore de réflexions personnelles inspirées du moment. On voit qu’il sait créer une belle intimité avec le public. À ce moment, on comprend mieux pourquoi l’artiste est une étoile montante. À l’image de ses clips où la vie toute simple de couples gais (souvent le sien) est montrée sans ostentation militante, juste la nature touchante d’un quotidien banal fait de tendresse et de complicité. Mais on s’attendait quand même à du déploiement, à de la fantaisie et à beaucoup plus de chaleur (un éclairage banal et froid!) pour une musique qui doit envelopper son auditeur comme une doudou. Bref, j’aime l’artiste, mais voilà un show qui n’était pas à sa hauteur.

Le contraste était de taille avec l’arrivée de Basia Bulat, son quatuor à cordes, et son trio basse-guitare-batterie. La scène s’est éveillée, bien que tranquillement, et sans jamais déborder d’intensité, vu la nature de la musique de la Torontoise qui a fait de Montréal sa maison de cœur. Les mélodies, simples et belles, chaleureusement étoffées par les cordes et pudiquement soutenues par la section rythmique (on a à peine remarqué la batterie tellement elle restait en retenue), se sont épanouies dans le Théâtre au grand plaisir du public qui souriait, charmé. Bulat s’est exprimée en un français exquis et en anglais, en s’adressant aux spectateurs.

Un brin tranquille au final, mais ça, c’est parce que la première partie qui aurait dû soulever l’atmosphère est restée trop placide et bien trop retenue.

Bran Van 3000 à la Place des Festivals : Montréal rassemblé et rassembleur

par Frédéric Cardin

C’était une soirée retrouvailles hier soir sur la Place des Festivals. Un hommage à 25 ans de jeunesse pour l’album qui a marqué toute une génération : Glee de Bran Van 3000. James (Di Salvio) était là, Sara (Johnston) aussi, puis plusieurs autres. Presque tous. On a entendu les meilleures, mais pas toutes, puisque l’hommage a en fait été distillé à part presque égales avec Discosis, l’autre album culte du band montréalais. Sur scène. Ça dansait, ça groovait, ça chantait, ça souriait. Le groupe, à l’image de Montréal, mélangeant français (pas chanté) et anglais, styles musicaux allant du dancefloor au rock en passant par le reggae, le hip-hop, la soul vintage et l’électro dans une communion syncrétique qui rappelle le métissage de cette foule multi-inter-culturelle savoureuse à voir. Toutes les tonalités de couleur de peau, toutes les générations, peu importe la lettre de l’alphabet, probablement les confessions aussi, les langues et les orientations sentimentales, tout Montréal y était et célébrait le simple fait d’avoir une identité commune aussi rassembleuse. Ma blonde m’a dit « Des fois, c’est faux » en parlant des voix. Elle a l’oreille classique, voyez-vous. Moi aussi d’ailleurs. Et je ne peux nier qu’elle a raison. Astounded sans Curtis Mayfield comme sur Discosis, eh bien, c’est pas aussi pareil. Ben non. Pis la pop, en général, c’est comme ça. Faut pas s’attendre à l’impeccabilité d’autres styles plus savants comme le classique et le jazz (on est pourtant à la grand-messe mondiale de ce genre!). Mais il faut faire fi de certaines notions, tout à fait légitimes par ailleurs, et se laisser entraîner par le sentiment de plénitude collective que crée ce groupe, devenu culte par la force des choses, et par son énergie communicatrice.

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