Le Rituaels envoûtant de Collectif9

par Frédéric Cardin

Rituaels de Collectif9 a débuté par un projet vidéo d’une grande qualité en 2019. Le concert-mise en scène-expérience musico-visuelle mystique incluant des musiques de Hildegarde de Bingen, Arvo Pärt, Nicole Lizée, Bryce Dessner, Jocelyn Morlock et Michael Tippett devait par la suite être présenté devant public. Or, une certaine pandémie est venue bousculer les priorités du monde entier et le tout s’est retrouvé sur une tablette. Nous voici dans le monde d’après, où les possibilités de l’avant semblent de nouveau réalisables. C’est exactement ce qui s’est passé, le samedi 19 novembre dernier à l’église Saint-Pierre-Apôtre de Montréal, où le band de cordes montréalais a finalement été en mesure de présenter devant du vrai monde le concept imaginé par le leader de la troupe, le contrebassiste Thibault Bertin-Maghit. Je suis heureux de pouvoir vous dire que le vrai monde était au rendez-vous, en nombre, et que ce qui nous avait semblé envoûtant en vidéo l’était encore plus sur scène.

La mise en scène, dépouillée mais empreinte d’une aura mystique, plaçait les spectateurs devant des voiles blancs habillant une partie du devant de l’église. Les neuf cordistes ont amorcé cette messe nouveau genre en entrant à pas lents par les côtés de part en part du choeur, puis se sont installés au milieu du transept, avant de revenir vers le choeur, et finalement terminer le périple symbolique-spirituel tout au fond, dans le déambulatoire, juste en dessous de la croix. Des lampes sur pied déployant une ambiance calme, intime et chaleureuse créaient une atmosphère subtile et propice au recueillement et à la méditation. La chorégraphe et danseuse Stacey Désilier, tout de blanc vêtue, agissait à titre de guide allégorique des transformations émotionnelles par lesquelles Rituaels nous invitait à passer. 

Lisez l’entrevue réalisée avec le groupe lors de la création de Rituaels

Bien entendu, c’est à la musique que revient le mérite final du succès de ce concert classique 2.0. La programmation était savamment conçue pour transporter l’auditeur dans un arc dramatique allant crescendo jusqu’à un summum extatique central, suivi d’un decrescendo final apaisant, mais non dénué de doute et d’incertitude.

Un festin pour les oreilles, les yeux et l’esprit que l’on vous souhaite accessible bientôt, peu importe où vous vous trouvez au Québec, au Canada et dans le monde. 

Kælan Mikla au Ritz PDB, le 30 octobre 2022

par Geneviève Gauthier

Amateurs de synth-punk et autres curieux étaient rassemblés, la veille de l’Halloween, pour accueillir le trio islandais Kælan Mikla au Ritz PDB. Montréal étant le vingt-troisième arrêt d’une tournée nord-américaine d’un mois, durant laquelle Kælan Mikla promeut Undir Köldum Norðurljósum (Under The Cold Northern Lights), son quatrième album. C’est un spectacle bien rodé que Laufey Soffía Þórsdóttir (voix), Margrét Rósa Dóru-Harrýsdóttir (basse) et Sólveig Matthildur Kristjánsdóttir (clavier) nous ont offert.

Quoiqu’il soit intéressant de découvrir l’évolution musicale des trois musiciennes par leur discographie, c’est sur scène que le projet de Kaelan Mikla prend tout son sens. Les musiciennes apparaissent soudées comme si un rite païen avait fait d’elles un seul et même organisme musical.

Compte tenu de l’éventail de titres au menu, on a pu goûter autant aux pièces post-punk des débuts – comme Kalt (« froid »), où le texte est surtout rendu par des cris tourmentés – qu’au raffinement du plus récent album. Celui-ci réside dans les arrangements musicaux et dans le chant plus mélodieux de Laufey Soffía, notamment dans la chanson Sólstöđum (« solstice »). Sur scène comme sur disque, l’ambiance musicale sombre et les lignes de basses hypnotiques agissent tel un fil d’Ariane, à travers une décennie qui a vu Kaelan Mikla explorer différents courants musicaux tels que le post-punk, le gothique et la darkwave. D’ailleurs, même si elle se tenait discrètement en arrière-plan, la bassiste Margrét Rósa assurait une présence forte et bienveillante, nous incitant à rejoindre la messe de magie blanche à laquelle nous conviait, par sa gestuelle envoûtante, sa collègue Laufey Soffía.

L’identité visuelle de Kaelan Mikla est aussi soignée que son identité musicale : les costumes, le maquillage, les projections visuelles et l’éclairage renforcent l’impression d’assister à une expérience spirituelle unique. Expérience qui serait complète si on comprenait les paroles chantées en islandais, évoquant (merci aux outils de traduction en ligne) la sorcellerie, la nature qui nous entoure et les forces divines. Mais ce qu’on a perdu en incompréhension de la langue, on l’a gagné en expérience psychique. L’ambiance sonore particulière de Kaelan Mikla, doublée de mots aux sonorités résolument étrangères, a facilité l’atteinte d’un état mental nous propulsant dans un univers mystique qui nous sort de notre quotidien. C’était leur première prestation à Montréal et, aux dires de Laufey Soffía avec qui j’ai eu l’occasion de jaser en fin de soirée, le public montréalais a été leur public canadien préféré de la tournée. Que ce soit sincère ou non, il est vrai que l’auditoire semblait enchanté de l’intensité de la prestation. Et il est fort à parier que Kaelan Mikla a fidélisé un contingent de fans, ici, grâce à ce passage.


LAURA KRIEG
C’est avec une attitude apathique de circonstance que Laura Krieg, artiste montréalaise autodéclarée de « pop-synth-punk-brutaliste », s’est présentée sur scène pour nous proposer des arrangements efficaces et dénués d’artifices : percussions électroniques, synthétiseur, guitare et basse (rarement en même temps!). Le chant robotique et dépourvu d’émotions de Laura Krieg s’avère particulièrement efficace pour livrer les paroles coup-de-poing de Fin du travail, vie magique et Tout s’effondre tout va bien. C’est d’ailleurs les titres chantés en français qui se sont avérés les plus percutants.

Réel coup de cœur de la soirée, le post-punk de Laura Krieg est fortement inspiré de la vague cold-wave européenne des années 80, mais agrémenté d’une saveur moderne qui justifie à elle seule ce projet à contre-courant de ce que nous proposent les artistes locaux. D’ailleurs, elle nous confiait en fin de spectacle qu’une tournée européenne l’attend au printemps. On ne doute pas un instant que la réception sera excellente, en ces terres peut-être plus hospitalières pour ce genre de proposition musicale. Laura Krieg aura prouvé, hier soir au Ritz PDB, qu’elle a tout ce qu’il faut pour occuper plus de place dans le paysage musical contemporain.


KANGA
Tout juste avant le trio islandais, c’est la musicienne et productrice de musique électronique californienne Kanga qui était chargée de préparer l’atmosphère. Kanga a été de tous les spectacles de la tournée nord-américaine de Kaelan Mikla. On la considère comme l’une des figures dominantes de la darkwave actuelle. Pour la bande de Kaelan Mikla, Kanga est une sœur. Les pistes produites par Kanga étaient puissantes et tout indiquées pour un lendemain d’apocalypse, vous savez, lorsque l’envie de danser nous prend tout juste après avoir constaté qu’on y a survécu. Kanga avait une très belle présence scénique, son chant était juste; tous les ingrédients d’une prestation exceptionnelle y étaient, sauf un je-ne-sais-quoi vocal, qui a nous empêchés d’assister à une performance à la hauteur de la réputation de cette artiste. Était-ce la calibration du son, qui ne mettait pas assez en avant-plan la voix, ou alors le manque d’aisance de Kanga au chant? Ou peut-être que sa proposition musicale convient mieux aux très grandes salles, où l’on se laisse davantage porter par les rythmes et l’ambiance sonore, en étant moins attentifs au rendu vocal? Difficile à dire mais, au final Kanga mérite certainement une deuxième chance : on ne ratera pas sa prochaine escale montréalaise.


Photo de Kælan Mikla : Antoinette Pinet.

November Ultra au cœur de la chambre forte

par Luc Marchessault

Une fois franchies les colonnes de l’ancienne succursale de la Banque de Montréal, on se retrouve dans ce qui fut sans doute sa chambre forte : le Ministère, pièce cubique et propice à la claustrophobie. Il y a sans doute là plus de gens au mètre carré que n’importe où ailleurs à Montréal, en cette soirée du 11 septembre 2022. Trois cents spectateurs, selon nos sources. Cet auditoire compacté et ponctuel accueille à bras ouverts l’auteure-compositrice-interprète montréalaise Alicia Clara, qui réchauffe habilement la salle à coups d’airs vaporeux.

Entracte, puis November Ultra se pointe, vêtue d’une robe de mariée et seule avec sa guitare. Le public semble gagné d’avance, réagissant fraternellement aux propos de la jeune musicienne française, reprenant en chœur ses refrains. Après Miel, une ballade de rupture qu’une amie voulait ironiquement qu’elle interprète au mariage de sa sœur, November Ultra enchaîne avec Thelma & Louise, chanson qui « finit mieux que le film ». November Ultra chante surtout dans la langue de Taylor Swift. À l’occasion, elle intègre des couplets en espagnol à ses pièces, comme dans Monomania et Soft & Tender. Et deux mots en français – « Ça ira » – dans Open Arms. Elle reprend également Maria de la O’, une chanson traditionnelle espagnole que lui a enseignée son papi Ramón, mentor musical qui a 90 ans et s’amuse sur TikTok.

Douée d’une voix d’or, c’est-à-dire juste, émouvante, puissante et nuancée, November Ultra œuvre au confluent du blues, de la pop-folk, de la blue-eyed soul et de la copla espagnole, sur les traces chansonnières de Bessie Smith, June Tabor, Dusty Springfield et Lola Flores. On sait qu’elle a fait dix ans de conservatoire, onze ans de piano classique, qu’elle a appris la guitare à l’oreille et qu’elle fait « des accords n’importe quoi », comme elle l’avait expliqué à notre collaboratrice Anne-Sophie Rasolo dans cette entrevue. « L’émotion prime sur la technicité », avait-elle aussi précisé.

Les interludes sont meublés de propos hilarants; c’est qu’elle parle, November Ultra. Ça va de Harry Styles aux « DM » (direct messages) sur Instagram, en passant par sa mère de 60 ans, par l’artiste conceptuel Robert Montgomery (qui a écrit « Les gens qu’on aime deviennent des fantômes à l’intérieur de nous ») et une foule d’autres sujets généralement personnels. Les gens aiment avec raison, car sa vivacité d’esprit est remarquable : « Vous allez voir, cette chanson est vraiment basée sur des faits réels, car les premières paroles sont “I talk too much” »…

La soirée s’est bellement terminée sur Soft & Tender (« Ça veut dire doux et tendre, et c’est aussi très joli en français »). La prochaine fois que cette jeune artiste extrêmement douée, sereine, drôle, attachante et en phase avec la pop mondiale haut de gamme se produira à Montréal, ce sera dans une salle beaucoup plus grande. Et les musicophiles qui ont bravé hier l’exiguïté et la chaleur étouffante du Ministère pourront dire que la première fois que November Ultra s’est pointée à Montréal, ils y étaient.

RETOUR SUR LE FME, TROISIÈME PARTIE : BONNIE TRASH

par Stephan Boissonneault

Bonnie Trash, projet shoegaze et drone-rock des sœurs jumelles Emmalia et Sarafina Bortolon-Vettor, de Guelph (Ontario), vient d’être recruté par l’étiquette torontoise Hand Drawn Dracula. Les frangines ont joué avec un groupe complet au bar-country Diable Rond de Rouyn-Noranda, et elles n’ont pas déçu l’auditoire.

Guidée par les histoires de fantômes et la présence de Maria, la défunte grand-maman de nos deux sœurs, Bonnie Trash est une formation obsédante. J’ai été subjuguée par le jeu de guitare frénétique d’Emmalia, tandis que la voix de fée criarde de Sarafina émergeait d’un mur de bruit.

Par moments, j’ai eu l’impression que Bonnie Trash invoquait des esprits, alors que le groupe présentait des titres de son premier album, Malocchio, qui sortira fin octobre. Le concept de l’album provient des histoires d’horreur que racontait la grand-mère d’Emmalia et de Sarafina, lorsqu’elles étaient enfants. Elles n’ont jamais oublié ces contes et y ont songé lorsqu’elles se sont lancées en musique.

Le dialecte que parlait leur aïeule est le veneto, une langue en voie de disparition, et la transmission sonore de ces histoires de fantômes est devenue une forme de préservation du patrimoine culturel. La prestation était lourde, beaucoup de riffs semblaient tangibles, comme si on pouvait les arracher aux cieux.

RETOUR SUR LE FME, DEUXIÈME PARTIE : GRIM STREAKER ET GUSTAF

par Stephan Boissonneault

Grim Streaker
L’alliage furieux d’art-punk et de post-punk du groupe canado-new-yorkais Grim Streaker est captivant et terrifiant. Sur scène, la chanteuse Amelia Bushell est impassible et grinçante; avec ses yeux tordus et sa moue chaotique, on ne peut pas dire si elle est stimulée ou possédée lorsqu’elle chante les chansons du plus récent microalbum de Grim Streaker, Mind.

Elle portait un costume à rayures qui nous donnait l’impression qu’un banquier dérangé nous guidait à travers l’album photo d’une vie dépravée. Beaucoup de spectateurs ont savouré chaque instant de ce spectacle. La guitare, la batterie et la basse bruyantes et mélodiques nous incitaient à danser. Hypnotisés par Amelia Bushell, nous aurions probablement exécuté n’importe lequel de ses ordres. Il y a eu quelques moments drôles, comme lorsque les musiciens ont commencé à distribuer des croustilles à tout le monde, se nourrissant de l’énergie de cette débauche.

Gustaf
Gustaf, un autre groupe art-punk de New York, constituait une suite parfaite à Grim Streaker, compte tenu de leurs similitudes mais aussi de leurs différences. La folie de Gustaf sur scène ne ressemble à rien de ce que vous avez pu voir auparavant. C’est un genre différent, qui semble émaner du mouvement dadaïste de l’art de la performance. C’est une autosatire frénétique parsemée d’inconnu.

Je m’attendais presque à ce que les membres du groupe se mettent à détruire leurs instruments, lorsque la chanteuse Lydia s’est mise à se frapper le visage à répétition pour faire passer un message. On aurait dit une séance de thérapie de toxicomane grave. La musique ainsi que les voix distordues et profondes étaient troublantes, voire un peu rebutantes. Mais ce groupe a été adoubé par le roi de l’étrange lui-même, Beck. Si vous en avez l’occasion de voir ce groupe sur scène, ne la ratez surtout pas.

RETOUR SUR LE FME, PREMIÈRE PARTIE : AVALANCHE KAITO, BALAKLAVA BLUES ET MEDICINE SINGERS

par Stephan Boissonneault

Avalanche Kaito
Cela a commencé par trois musiciens jouant des passages instrumentaux très étranges de prog et de musique du monde. Après une dizaine de minutes, un homme a émergé de la foule en criant comme un griot d’Afrique de l’Ouest. Tout le monde se demandait si c’était un mélomane indiscipliné de Rouyn-Noranda ou si ça faisait partie du spectacle. Il s’est avéré que oui, c’était le leader d’Avalanche Kaito, un groupe de Bruxelles aux multiples talents, qui combine le punk bruitiste avec les contes africains.

Le chanteur-musicien jouait parfois de la flûte et ne supportait pas les corps immobiles sur la piste de danse. À tel point qu’il a sauté de la scène et a commencé à inciter la foule à danser.

Cette concoction de rock groovy et progressif était imaginative et très convaincante. La façon parfaite de commencer le FME.

Balaklava Blues
Après Avalanche Kaito, une femme en chandail à capuche blanc – avec quelque chose qui ressemblait à des tatouages tribaux sur chaque manche – est montée sur scène. Pendant qu’elle jouait quelques lignes de synthé et de clavier, deux hommes cagoulés ont commencé à taper sur différents types de tambours. Cette femme s’appelle Marichka Marczyk, une auteure-compositrice-interprète ukrainienne à la voix puissante, qui dirige le trio guérilla-folk-EDM Balaklava Blues.

Balaklava Blues combine les styles house, trap et party-punk pour créer une expérience singulière. La plupart des chansons sont inspirées par la situation critique du peuple ukrainien, face à l’invasion de la Russie. Le spectacle comportait également un aspect multimédia, à la fois psychédélique et poignant, grâce aux images récupérées de la ligne de front ukrainienne. C’était une prestation très bouleversante, à tel point que des spectateurs étaient en larmes, surtout pendant Night, l’une des dernières chansons. Vers la fin, les mots « Stop Poutine » ont été collés sur la toile de fond.

Medicine Singers
Cette collaboration entre le magicien de la guitare Yonatan Gat, quelques membres du groupe Swans et le groupe Eastern Medicine Singers Powwow a été l’un des clous de la soirée de jeudi. Le groupe a récemment sorti un premier album homonyme et, sur scène, c’était merveilleux.


Le spectacle ressemblait à un long jam, y compris la reprise de la chanson Rumble de Link Wray. Les voix algonquines traditionnelles se sont frayé un chemin à travers le chaos instrumental et, à un moment donné, on a pu entendre la merveilleuse flûte d’Elizabete Balcus. Les fans qui cherchaient à distinguer les chansons propres aux Medicine Singers ont probablement eu du mal à le faire, mais la prestation en soi suffisait à capter l’attention des auditeurs les plus détachés. Cependant, certains ont lâché prise au bout de 45 minutes et la foule s’est lentement dissipée.

Fête de la musique : le buffet de Tremblant

par Réjean Beaucage

On ne va pas dans un buffet comme la Fête de la musique à Tremblant pour y choisir des plats à la carte, et c’est précisément la diversité du menu qui fait tout l’intérêt de l’affaire. Comme dans tout bon buffet, cependant, et
bien que ce soit gratuit, on ne peut pas goûter à tout! Sélection, donc, des concerts présentés durant le premier week-end de septembre à Tremblant.

Il faut d’abord se rendre, me direz-vous peut-être, et on s’aperçoit rapidement, avec la densité du trafic, de la popularité de la destination. Et en effet, une fois sur place, on dirait bien que tout le monde s’en allait là, parce que c’est la fête au village, comme on dit! Si dans le menu varié de la Fête, le plat principal est servi à 20h00, ça ne signifie pas que tout ce qui précède n’est qu’amuse-gueule et mise en bouche. 

Arrivé en fin d’après-midi samedi, on s’installe à la terrasse de Fat Mardi’s, juste à côté de la scène, côté cour. Parce que c’est bien les métaphores culinaires, mais il faut bien manger quelque chose. C’est donc en bouffant que nous entendrons les premières pièces de Degg J Force 3, dont l’afro-reggae sauce hip-hop fait taper du pied et lever les bras. Les frères Moussa M’Baye et Ablaya M’Baye ont tôt fait de mettre le public dans leur poche à coup de « Vive Mont-Tremblant! » ou « Vous êtes magnifiques! », et même dans le tube du groupe #GuineaLove, c’est vite « Mont-Tremblant » qui remplace « Ma Guinée ». Le groupe a 25 ans cette année et son afro-rap est sans doute old school, mais devant un public en grande partie familial, il fait merveille.

Après ce concert, on devait avoir droit à celui d’Yves Lambert accompagné du groupe Bon Débarras, mais un malheureux orage nous a privés de tourtière… Faudra se reprendre.

Premier concert du dimanche avec OktoEcho, la troupe de Katia Makdissi-Warren qui est un véritable microcosme de la diversité du festival. Dans la petite heure du concert, on passe du pow-wow avec danseuse mohawk au chant soufi avec derviche tourneur (ou tourneuse, en l’occurrence), puis au chant de gorge inuit, le tout accompagné de contrebasse et piano, mais aussi de qanun, nay, oud et d’une section de percussions pour le moins entraînante. Les différentes saveurs locales se mêlent en un vaste mashup culturel qui marche à fond et laisse bien voir ses racines communes. Katia Makdissi-Warren, qui était l’année dernière la compositrice mise de l’avant par la Société de musique contemporaine du Québec pour sa série « Hommage », poursuit une route parfaitement personnelle qui la mène à la rencontre de l’universel, et elle trouve sur le chemin un public tout à fait sympathique à sa cause.

Catherine Major donne deux récitals chaque jour au piano public installé par Québecor, grand commanditaire de l’événement. Entre les réductions d’œuvres que l’on connaît dans des arrangements plus complexes sur disques, elle balance aussi quelques nouveautés, comme l’ouverture de son opéra Albertine en cinq temps (livret du Collectif de la Lune Rouge, d’après Michel Tremblay), qu’on pourra voir au Rideau Vert à compter du 7 septembre, ou Carmen porcelaine, une des pièces qui devraient se retrouver sur un album à venir de piano solo. Très à l’aise au milieu du public et généreuse à souhait, Major prend les demandes spéciales, quitte à devoir se fier au public pour souffler les paroles dans le cas d’une pièce comme Valser en mi bémol, parue sur son deuxième album, en 2008. Un très bon moment.

Après l’orage de la veille, le soleil a voulu prendre sa revanche, et la scène principale, Place Saint-Bernard, lui offrait une belle foule à cuire. On a donc frôlé l’insolation en écoutant le répertoire klezmer d’Oktopus, qui va de la traditionnelle grecque Misirlou à sa version surf, celle de Dick Dale, que l’on a pu entendre dans Pulp Fiction, en passant par la Rhapsodie roumaine nᵒ 1 d’Enescu. Avec flûte, piano, violon, trompette, trombones (2) et la clarinette de Gabriel Paquin-Buki, qui fait aussi les arrangements, Oktopus livre une mouture du genre pour le moins festive, et qui est parfaitement à sa place dans la programmation de la Fête.

On n’allait pas annuler le spectacle de fin de soirée deux fois de suite, mais cette fois-ci, le soleil couché, il fallait s’équiper de plus qu’une petite laine pour apprécier Angèle Dubeau et La Pietà, dont l’invité avait sans doute contribué à rallier une bonne partie de la foule, qui débordait largement du parterre de sièges installés devant la scène. Daniel Bélanger viendrait plus tard, après une première partie assurée par la violoniste et son ensemble avec des œuvres enregistrées récemment pour ses disques « Immersion » (2021) ou « Elle » (2022), qui célèbre le 25e anniversaire de son ensemble. Elle nous a aussi présenté deux pièces de son prochain disque, consacré au compositeur britannique Alex Baranowski, qui s’inscrit dans la mouvance minimaliste, aux teintes cinématographiques, prisée par Angèle Dubeau. Cette première partie s’est achevée sur Dona Nobis Pacem 2, que la violoniste a enregistrée pour le portrait qu’elle consacrait à Max Richter en
2017.

Les neuf musiciennes, incluant la soliste, accueillent ensuite Daniel Bélanger pour interpréter un bouquet de chansons de l’auteur-compositeur, dont quelques-unes qu’il ne joue pratiquement jamais en concert comme Primate électrique (d’où le recours à une tablette, sur laquelle défilaient ses partitions). De La Folie en quatre à Rêver mieux, en passant par Les deux printemps et Dis tout sans rien dire (reprise en rappel), on a eu droit à d’excellents arrangements rendus par des musiciennes qui avait visiblement du plaisir à jouer. Angèle Dubeau nous assurait récemment que ce concert spécial était un one shot deal dont aucune reprise n’est prévue. N’empêche, il devait bien y avoir là de quoi remplir un disque, enfin. Le public présent a savouré son plaisir et offert aux artistes une ovation bien sentie.

La 22e édition de la Fête de la musique à Tremblant se poursuit le lundi 5 septembre avec quelques concerts en après-midi, mais il nous faut reprendre la route. Jusqu’à la prochaine fois.

Mutek : l’onirisme queer de Bendik Giske et la magie pure de Caterina Barbieri

par Salima Bouaraour

En première nord-américaine, Bendik Giske semblait perché dans le ciel, flottant dans de mystérieux antres, déjouant ainsi les jeux de lumière serpentine. Son saxophone trônait tel un maître du temps. Les pièces de l’album Cracks ont ouvert les portes du Paradis, traçant ainsi le chemin pour toutes celles ou tous ceux qui ne seraient pas encore convaincus de cette beauté queer. Sous l’emprise de cet être à la fois animal et humain, il devenait évident de ne plus vouloir se dérober. L’artiste nous a plongés en hypnose, nous a ensorcelés à coup d’échos et de rêverie. En souffle continu, cet ange fait d’un instrument à vent une parole de sérénité. Les stroboscopes électrisaient les fidèles sporadiquement. La scénographie onirique qui nous a totalement charmés.

Telle une nymphe, vêtue de blanc et plongée dans la pénombre, Caterina Barbieri est apparue sur la scène du Mtelus pour la série Nocturne 2 du festival Mutek. Son aura énigmatique illumina la salle sous un jeu de lumières, des lasers et des nuages de fumée, dansant aux rythmes saccadés de sa performance grandiose. Caterina ne joue pas de la musique. Elle parle avec ses instruments. Elle évoque des incantations. Elle déjoue les règles de l’arithmétique. Polyphoniques et polyrythmiques, ses pièces ont catalysé toute l’énergie de ses séquenceurs, de ses notes concises et de son dialogue théâtral avec le divin. Des morceaux de son nouvel album, Spirit Exit, ou du mythique Ecstatic Computation ont plongé le public dans un univers paranormal. Le titre Fantas a transcendé la Place des Arts à l’entrée en scène de Caterina. De longues minutes se sont écoulées dans un espace d’infinitude où la perception humaine s’est fondue dans la magie du synthétiseur analogique et modulaire « caterinesque ». Immobilisées dans des nappes circulaires et convergentes, les sonorités se déstructuraient par des coups de filtres, de résonance, de pitch et de LFO, ainsi qu’à l’aide de toutes les substances hallucinogènes requises pour transcender la machine. Caterina Barbieri, de la magie pure.


Photo de Caterina Barbieri : Important Records

SMERZ : le duo qui décoince la musique électronique

par Stephan Boissonneault

Après une étrange prestation MUTEK où Mue et Katherine Melançon utilisaient des synthés végétaux et grignotaient ceux-ci, un autre duo de DJ s’est pointé sur scène. Il s’agissait de deux Norvégiennes connues sous le nom de SMERZ, qui se sont lancées dans une séance de chill-beat, de slacker et de synth-pop.

Impossible de ne pas parler de la présence sur scène de ces deux amies, Catharina Stoltenberg et Henriette Motzfeldt. Elles avaient toutes deux l’air de sortir directement du lit, avec des cheveux en désordre et attachés, ainsi que de longs t-shirts sombres. L’une portait des godasses Crocs et l’autre des bottes d’hiver. En gros, on dirait qu’elles s’en fichaient, qu’elles avaient oublié leur spectacle et n’avaient rien prévu en fait de tenue. Peut-être touchaient-elles à un problème? SMERZ s’affiche comme l’antithèse du monde trop sérieux de la musique électronique.

Mais au fur et à mesure qu’elles harmonisaient leurs voix brumeuses et que des percussions polyphoniques s’ajoutaient, on se rendait compte que ces musiciennes sont des professionnelles, et que l’absence de costumes et de projections tape-à-l’œil devait être volontaire. Celles-ci ressemblaient à des photos d’amis prises au collège, avec des séquences en boucle de gens marchant ou jouant avec leurs cheveux. C’était hypnotique, mais ça ne servait pas de contexte aux chansons. Ou alors nous n’avons pas saisi le truc. J’ai l’impression que ces vidéos étaient aléatoires, on avait l’impression de feuilleter la photothèque du téléphone d’un inconnu, que l’on aurait trouvé au milieu de la rue. Cela ajoute à l’atmosphère détachée que créait la musique.

C’était un spectacle agréable, en somme, celui qui fut le plus susceptible de nous inciter à nous lever et à danser dans l’euphorie et l’ébahissement.

Photos de Bruno Destombes pour MUTEK.

La nouvelle empreinte de l’OSM

par Alain Brunet

Ainsi, cette neuvième Virée classique de l’OSM nous a fait plonger dans l’ère Rafael Payare et dans une nouvelle vision du monde classique. L’empreinte du maestro vénézuélien est importante au San Diego Symphony où il assure aussi la direction musicale, comme elle le sera à Montréal désormais. On l’a observé ces derniers jours : jamais un directeur musical  et chef principal aussi haut gradé de nos institutions musicales n’a mis aussi rapidement une telle emphase sur la grande création issue des trois Amériques. Jamais également avons-nous observé un virage aussi net vers la diversité culturelle, interprètes et créateurs confondus. Virée… virage !

On pourra  peut-être s’interroger sur le dosage et le mélange des multiples références mises en relief dans certains programmes de cette Virée tenue jusqu’à dimanche, on ne peut qu’applaudir cette impulsion et cette direction artistique qui, au-delà du « grand répertoire », consiste à mettre de l’avant un vaste corpus de musiques de qualité issues des grandes cultures américaines : anglaise, espagnole, portugaise, française, autochtone. 

Hormis le concert d’ouverture au sujet duquel nous avons déjà écrit, complétons la grande sélection de comptes-rendus de notre très apprécié collègue Frédéric Cardin par quelques retours supplémentaires sur le week-end de cette éclairante Virée 2022 orchestrée par l’OSM.

Sous le thème Rhapsodie américaine, du folklore à la légende, ce programme de vendredi à la Maison symphonique a mis en relief  feu le compositeur québécois Jacques Hétu dans le contextes de ses magnifiques Légendes, une pièce de 16 minutes reliant la musique traditionnelle québécoise aux formes modernes et contemporaines de l’écriture symphonique. Puis on se trouvait au début du siècle précédent, côté George Gershwin, avec l’oeuvre célébrissime Rhapsody in Blue, avec pour soliste le pianiste argentin (né au Vénézuela, résidant en Belgique) Sergio Tiempo, une œuvre orchestrale relativement simple mais dont la qualité essentielle est d’implanter une esthétique profondément new-yorkaise et américaine en l’hybridant de blues et de jazz primitif. On concluait ce programme avec la partie no 2 des Danzón très connues du compositeur mexicain Arturo Márquez. 

Samedi, le violoncelliste Bryan Cheng et le violoniste Andrew Wan se produisaient au centre d’estrades provisoires érigées sur la scène du Théâtre Maisonneuve, ce qui créait de facto une atmosphère intimiste pour l’exécution de ces deux authentiques virtuoses canadiens issus de la diversité. Précédé d’œuvres de Philip Glass et de la sous-estimée compositrice Rebecca Clarke, sans compter deux pièces très americana pour violoncelle seul composées par Mark O’Connor et Mark Summer, l’occasion de contempler la polyvalence et la souplesse de Bryan Cheng, ce programme avait pour point culminant la Sonate pour violon et violoncelle en la mineur composée par Maurice Ravel en hommage à son ami Claude Debussy, décédé prématurément. On sait que Ravel avait aussi puisé dans la musique américaine, notamment chez Gershwin, mais ce n’est pas exactement le cas dans cette Sonate, néanmoins magnifique et très bien exécutée en ce début d’après-midi.

Après un moment revivifiant passé avec l’Ensemble Obiora sous la direction de Rafael Payare, avec pour soliste Steven Banks venu jouer la Fantaisie pour saxophone (soprano) du Brésilien Heitor Villa Lobos, on retournait à la Maison symphonique en soirée pour un concert parfaitement dosé, et dont l’élément crucial était la première performance du pianiste Bruce Liu avec l’OSM depuis sa très grande victoire au Concours Chopin en 2021. 

Aussi lauréat du Concours OSM, le prodige montréalais a interprété avec clarté et finesse la très athlétique  Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, composée aux États-Unis par l’expatrié russe. On avait préalablement eu droit à l’ouverture Scorpius du grand compositeur canadien R. Murray Schafer, ainsi que l’épique suite no 7 pour orchestre des  Bachianas brasileiras , suite de quatre mouvements composée en 1942 par l’incontournable Villa-Lobos, assurément inspirée par JSB tout en conservant une saveur à la fois tropicale et moderne.

Le lendemain dimanche, l’Ensemble de la Virée  était piloté par Rafael Payare et pouvait compter sur 15 interprètes de haute volée, dont les solistes James Ehnes, le plus renommé des violonistes canadien, Steven Banks, l’étoile montante du saxophone classique aux USA, Pacho Flores, trompettiste supra virtuose du Venezuela et son compatriote Hector Molina au cuatro, spectaculaire à souhait. Au programme, ce fut d’abord le 3e mouvement, allegro giusto,  du concerto  pour cordes op.17 de Miklós Rózsa, suivi de la soyeuse Lullabye de Gershwin et de la suite no 5 des Bachianas brasileiras, certes la plus connue de toutes et superbement exécutée par ce dream team et son soliste au saxophone soprano.

Steven Banks choisira ensuite le saxo ténor pour soutenir le discours mélodique du trompettiste et bugliste vénézuélien Pacho Flores dans Revirado, tango nuevo de l’Argentin Astor Piazzolla. Ce concert généreux se poursuivra dans l’exécution des flamboyants Cantos y Revueltas [Chants et révoltes], pour trompette et cuatro.  Le dernier droit sera celtique et traditionnel avec les Trois reels pour orchestre à cordes du Québécois Gilles Bellemare et autres Souvenirs d’Amérique magnifiés par le violon de James Ehnes.

À l’évidence, nous sommes à l’aube d’un nouveau chapitre de l’histoire de l’OSM. L’inclusion, la diversité culturelle et stylistique, une autre vision du répertoire classique, une certaine correction de l’histoire des musiques modernes et contemporaines. 

Est-il besoin de souligner que l’idée que le monde classique occidental blanc se fait de la grande musique est en pleine mutation, d’autres musiques complexes sont aujourd’hui admises dans le répertoire de grandes instutions, d’autres culltures et des interprètes de toutes origines font désormais partie de la grande conversation.

Au cours des années qui viennent, la nouvelle direction musicale de l’OSM pourrait montrer la voie en ce sens.

CRÉDIT PHOTOS: ANTOINE SAITO

Petite magie typiquement montréalaise

par Frédéric Cardin

Il fallait le savoir. Une publication Facebook, peut-être d’autres sur les réseaux concurrents, c’est à peu près tout ce dont a bénéficié un concert magique pour annoncer sa présence. Ou il fallait peut-être passer comme ça sur la rue Duluth est pour avoir une idée que ça s’en venait, et remarquer l’écriture à la main sur la bande encerclant le square Stromboli qui annonçait le show d’un band nommé Kolonien, identifié comme faisant du folk-pop suédois. Bref fallait être chanceux, ou presque. Je le fut, et quelle chance!

D’abord présentons les protagonistes : Kolonien, quartette de folk-pop (oui ça on l’a dit) suédois. Une affaire de famille, deux frères, une cousine et un ami d’enfance qui vivait dans la même commune hippie au sud de Stockholm (vu l’aspect fluide des relations personnelles de ce genre de communauté, c’est probablement aussi un membre de la famille). L’organisateur : Jacob Edgar, fondateur et tête dirigeante engagée du label Cumbancha, un favori de n’importe quel mélomane world qui se respecte. Jacob, désormais citoyen canadien établit à Montréal, voulait que son band (leur album Till Skogen vient de sortir sous son étiquette) vienne faire un tour dans la métropole, alors que ça n’avait pas été prévu. Ottawa et Sherbrooke, c’est tout ce qui avait été planifié. Pas Montréal? Jacob a écrit à l’agent et remédié à la situation quelque deux semaines avant, sachant que la vibe du groupe, par une soirée si belle et douce, se loverait comme un gant de soie sur le public montréalais, particulièrement celui du Plateau. Et oh! qu’il avait raison! 

Le répertoire sans prétention du band, tiré en grande partie de Till Skogen et joué avec précision et musicalité, a tout de suite séduit les oreilles bigarrées de la foule qui s’est amassée rapidement autour du petit square aménagé récemment en scène extérieure, animée chaque samedi et dimanche soirs de l’été (vous le saviez vous? Pas moi!). Les membres du groupe (Anna Möller, nouvelle maman, était remplacée par l’exubérante Thea Åslund… une autre cousine!) se sont manifestement plu énormément dans l’atmosphère intimiste et spontanée de la rue montréalaise et ils le montraient. Ils ont généreusement joué plus d’une heure, passant de danses enlevantes aux sonorités qui paraîtront celtiques à certains, à des moments de douceur introspective, voire contemplative, où les quatre artistes s’exécutaient dans des harmonies vocales rustiques, mais absolument charmantes. Ils sont tombés en amour avec Montréal semble-t-il. C’est Jacob qui me l’a dit. Pas de doute, ce fut réciproque! 

Montréal a soif de world music, celle d’ailleurs mais aussi celle qui vibre en elle grâce à ses propres artistes, et l’arrivée de Jacob Edgar, immigrant déjà bien enraciné dans l’esprit de cette ville, est de bonne augure. Till Skogen, qui est sorti en avril dernier, faisait partie de ma pile (stratosphérique) d’album à écouter et commenter. Manquant de temps, j’ai fini par oublier. Eh bien, cette rencontre inspirante d’hier me force à y revenir. D’ici quelques jours, je vous reviens avec un texte sur l’album en question. Mieux vaut tard que jamais. Restez scotchés, donc. Et surtout : allez faire un tour sur Duluth est, juste à côté de Mollie, resto-bar portugais, les samedis et dimanches soirs qui restent de l’été : des moments de pure magie vous y attendent.

Une Virée dans l’air du temps

par Frédéric Cardin

Ce sont deux concerts sous le signe de la diversité auxquels votre serviteur est allé assisté samedi dernier lors de la Virée classique de l’OSM. Pas la diversité musicale, en termes harmoniques et stylistiques, car ça allait du Romantisme au modernisme / impressionnisme, même pas un siècle de l’histoire de la musique. Plutôt la diversité des compositeurs et compositrices et des interprètes, ce qui a rempli de bonheur les mélomanes curieux.

En effet, les surprises étaient pour le moins emballantes, à commencer par le concert de trios joués samedi matin avec passion et conviction par Jean-Sébastien Roy (violon), Cameron Crozman (violoncelle) et Philip Chiu (piano). Le programme, audacieux, était consacré à de véritables chefs-d’oeuvre méconnus de deux compositrices états-uniennes, soit Amy Beach et Rebecca Clarke. Le Beach, en la mineur op. 150, pourtant une pièce de maturité écrite en 1938 à la veille de la Seconde guerre mondiale, est tout en légèreté, accueillant et souriant. Un brin espiègle, même, il exprime une relative sérénité à travers une utilisation symbiotique de textures romantiques et impressionnistes. Un chef-d’œuvre, certes, mais de nature sympathiquement naïve. Le véritable plat nutritif de cette agréable rencontre, où le public de quelques dizaines de paires d’oreilles était installé sur la scène du Théâtre Maisonneuve dans une sorte de cocon acoustique et à deux pas des musiciens, était le Trio de Rebecca Clarke, britannique de naissance naturalisée états-unienne. Oh, la grande œuvre de musique de chambre que voilà! Un premier mouvement tempétueux nous indique qu’un drame d’une sombre gravité s’y déroule. Le deuxième mouvement est un Adagio digne du meilleur Debussy ou Ravel, avec une mélodie poignante, d’une forte charge émotionnelle, discrètement esquissée à travers des commentaires à contre-courant projetés comme sur un voile diaphane qui ondoie subtilement. L’image suscitée prend alors des couleurs moirées teintées d’ombrages délicats. Le troisième mouvement conclut l’aventure avec un Vivace empreint d’urgence et de fougue, magnifiées par une écriture vibrante et souvent pleine de surprises. On ne pouvait espérer bien mieux des trois interprètes, tellement leur immense talent était parfaitement aligné en direction d’une expression de qualité maximale pour ces perles insoupçonnées du répertoire. Loin de l’anecdotique, ce programme fut certainement une révélation pour les chanceux et chanceuses qui ont pu y assister.

Ensemble Obiora

Deuxième rencontre à mon agenda, le concert du nouvel ensemble Obiora, sous la direction de Rafael Payare lui-même. Une Maison symphonique beaucoup plus multicolorée que d’habitude donnait à entendre à la fois (en partie) un répertoire rarement joué, mais aussi un orchestre ‘’de la diversité’’ créé en pleine pandémie et amorçant ainsi une vie que l’on souhaitera longue et prospère. Obiora, formé de musiciens professionnels issus de racines afro-descendantes, latinos et moyen-orientales (pour la plupart) a été créé justement pour montrer que la musique classique professionnelle est également jouée par des non-caucasiens (et non-asiatiques, bien que quelques-uns se retrouvent tout de même dans le groupe), ce qui est une excellente chose. Une ou deux imprécisions tonales nonobstants, l’orchestre a manifesté une cohésion d’ensemble plus que satisfaisante, un investissement émotif convaincant dans les œuvres au programme et au final, une légitimité certaine à faire partie du paysage musical montréalais. Il s’agit du tout premier orchestre du genre au Canada. On peut en être fier. Le programme du concert débutait avec Lyric for Strings, de l’Afroaméricain George Walker, une pièce fort jolie que plusieurs apprécieront pour sa proximité de style et de caractère avec l’Adagio pour cordes de Barber. Suivait la petite merveille qu’est la Fantaisie pour saxophone de Villa-Lobos, un savoureux entrelac d’impressionnisme et de modernisme extra-européen. L’impressionnant saxophoniste Steven Banks, dont je vous parlais dans une autre critique, a encore fait des miracles grâce à une technique époustouflante, une musicalité poétique et une sonorité instrumentale moelleuse et séduisante. Le clou du spectacle était assuré par une version pour orchestre à cordes du Quatuor ‘’américain’’ de Dvorak. Le chef Payare a induit une bonne dose de subtilités et de nuances, généralement bien exécutée par Obiora. Les thèmes respiraient adéquatement, insufflant ainsi une agréable aisance narrative à la musique, et les dynamiques se mouvaient avec grâce. S’il ne s’agissait des quelques incartades de justesse, peut-être dues à la nervosité, la résultante aurait été entièrement parfaite.

Steven Banks avec Rafael Payare et l’Ensemble Obiora – crédit : Antoine Saito

L’ensemble Obiora (à propos duquel mon collègue Alain Brunet a réalisé une entrevue) est une promesse d’avenir emballante. Un rafraîchissement nécessaire de l’énergie vitale et surtout du répertoire habituel de la musique classique (mais dont les piliers fondamentaux ne seront pas abandonnés, comme l’a démontré le concert) sera apporté par ce très jeune groupe qui ne demande qu’à nous surprendre et nous étonner encore. 

N’en déplaise à certains gardiens du temple de la pureté classique auto-proclamés (qui sévissent dans certains espaces qui leur sont réservés quotidiennement et qui nous assomment de leurs mentalité archaïque de deuxième zone), l’avenir de la musique classique passera par ce genre d’élargissement de ce que l’on considère être la ‘’bonne musique’’. Un élargissement que les véritables mélomanes curieux et curieuses appellent de leur cœur.

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