PAN M 360 au FIJM 2024 | Ekep Nkwelle, une étoile pas encore née mais…

par Alain Brunet

Pour faire monter la sauce d’une recette qui a pris un coup de vieux ces dernières décennies, le jazz international peine à trouver de nouvelles figures du jazz vocal au féminin et ainsi étoffer la cohorte déjà constituée des Dianne Reeves, Dee Dee Bridgewater, Cécile McLorin Salvant et autre Samara Joy. Voici un autre premier choix au repêchage : Ekep Nkwelle.

Vers 20h samedi, le petit amphithéâtre extérieur de l’Esplanade Tranquille, nommé Pub Molson pendant la durée du FIJM, était l’un des rares lieux protégés de la pluie insistante qui s’est calmée plus tard, fort heureusement pour notre Dominique Fils-Aimée qui a pu donner une performance impériale sur la Scène TD.

À plus petite échelle, cette jeune femme de 25 ans, née à Washington DC de parents Camerounais, a mis sur le cul les centaines de personnes présentes à cette authentique découverte. L’illustre inconnue a très peu enregistré, nous étions tous là au hasard de la découverte

Ça commence avec un jazz très enclin au gospel et à la soul jazz. Et puis ça plonge direct dans le monde de la grande Abbey Lincoln, et l’on se dit une fois de plus que cette vibe afro-américaine est absolument inimitable. Comme c’est le cas d’Ekep Nkwelle, il faut être imprégné de la vie noire états-unienne pour l’exprimer ainsi à travers le jazz.  Excellent quartette de jazz moderne, chanteuse hantée par les esprit de ses aïeules.

Ekep Kwelle passe ensuite à des reprises de Betty Carter arrangées par le Brésilien Djavan, l’esprit de Betty y est chaudement interpellé.

La chanteuse passe ensuite à l’évocation fervente de Nina Simone et sa si puissante blackness.

Et c’est la relecture de Solitude d’ Ellington, et c’est Moanin’ de Bobby Timmons, et ainsi de suite jusqu’à la fin de cette heure, somme toute palpitante.

En choisissant ce répertoire somme toute assez prévisible du jazz moderne et du jazz vocal au féminin, Ekep Nkwelle aurait pu nous nous laisser de glace, nous endormir ou nous diriger vers d’autres scènes. Ce ne fut pas le cas! Avec de l’archi-connu, cette jeune chanteuse accomplit des miracles d’expressivité, de puissance, d’exubérance, d’aisance, de sensibilité, de passion, de tripes sur la table.

Dans sa robe blanche, elle aura mis tout le monde présent. Sans exception. Nous étions trop peu pour dégainer le cliché « une étoile est née » mais… nous ne sommes pas loin de le faire.

PAN M 360 au FIJM | Madison et Alicia, soul pop aux antipodes

par Alain Brunet

Madison Ryann Ward dispose d’une très belle voix et peut compter sur les meilleurs atouts consentis par Dame nature – et peut-être un chouia de chirurgie esthétique. Madison fait des hits, elle n’est certes pas pour rien sur la plus grande scène extérieure du FIJM… malgré la pluie insistante d’un samedi 29 juin.

Madison chante lisse, sa voix de mezzo souscrit à tous les standards vocaux de  la soul pop au féminin. Un bandana de luxe recouvre ses cheveux d’or, un  tatouage minimaliste apparaît sur l’avant-bras, notre gitane de luxe porte des vêtements très chic. 

Madison peut compter sur un groupe black de haute tenue qui lui sert une soul soyeuse et élégante, quiet storm, un soupçon de jazz dans les harmonies. Jusque là, tout est parfait, n’est-ce pas ? Derrière cette apparente perfection, il y a un certain retrait d’elle-même devant la vulnérabilité et les viscères essentielles à l’expression vocale. Madison donne l’impression de rester en suspension dans son propre halo. Heureusement, elle arrive à briser un peu cette impression lorsqu’elle se met au rap… et nous allons faire nos emplettes ailleurs.

Alicia Creti n’a pas du tout cette dégaine. Montréalaise expatriée à Los Angeles, elle est la girl-next-door ayant une carrière sûre et une relation toxique pour migrer vers la Californie, y  devenir chanteuse professionnelle et y guérir ses maux. Vous comprendrez que la charge affective n’est pas la même. Moins esthétique,  moins sexy, beaucoup plus viscérale. 

Alicia Creti est une contralto de puissance dont le timbre électrocute et déchire. Elle a sorti récemment Selfless, un album qui résume et exprime bien son état et sa condition. Ce n’est pas encore un vrai succès, ce qui justifie une prestation sur petite scène du FIJM, mais c’est bel et bien de la pop, c’est de la soul pop, rien de sorcier, des formes prévisibles, un band compétent comme il se doit, un tantinet mal dégrossi sur scène mais… tellement crédible, tellement vrai.

jazz latin

PAN M 360 au FIJM 2024 | NOÉ LIRA : une bombe latina ! 

par Michel Labrecque

La chanteuse et comédienne mexico-québécoise (on pourrait dire mexicoise) Noé Lira donnait un concert gratuit en plein air, sous un temps un peu pluvieux. Mais la pluie, on ne la sentait pas, parce que la chanteuse musicienne irradiait avec son groupe entièrement féminin.

Noé Lira est une bête de scène, son énergie est contagieuse. Sa proposition est certes Latina, mais c’est une musique engagée, intelligente, loin des clichés du genre. La comédienne s’est imposée dans plusieurs séries québécoises, dont L’empereur ou La Candidate. En 2021, la musicienne et chanteuse a fait paraître Latiendo la Tierra. Trois ans et une pandémie plus tard, on peut sentir que la voix et la posture musicale de Noé Lira a maturé et progressé. Noé Lira s’adresse au public en français québécois, mais a choisi de chanter majoritairement dans la langue de son père. Le résultat est très chouette, n’en déplaise à certains nationalistes québécois, qui pourraient l’accuser d’affaiblir le français au profit d’une autre langue. Noé Lira est aussi une artiste engagée, résolument féministe, qui a affirmé hier soir que « les frontières étaient artificielles ». Elle joue de l’accordéon, qui se mélange au violoncelle, aux claviers et aux percussions. Elle est une parfaite illustration du Québec métissé et fier de l’être. Cette artiste plurielle n’a pas fini de nous étonner. Cette femme a un potentiel fabuleux. Elle va tourner un peu partout au Québec cet été. Allez l’entendre !

jazz

PAN M 360 au FIJM 2024 | AMBROSE AKINMUSIRE & DAVE HOLLAND : un dialogue sublime

par Michel Labrecque

Je vous ai raconté samedi mon enthousiasme face au concert solo du trompettiste Ambrose Akinmusire au Gésu, qui a fait sonner son petit instrument de tant de façons étonnantes. J’étais donc très content de pouvoir assister au deuxième spectacle d’Ambrose en compagnie du vétéran contrebassiste britannique Dave Holland. 

Vous vous dites : “Ce sera une sorte de rebelote, avec en plus un accompagnement solide de contrebasse”. Hors, ce ne fut absolument pas rebelote. Nous avons assisté à une authentique communion, un dialogue ouvert, fécond, comme le jazz peut nous l’offrir lorsqu’il est à son meilleur. Le trompettiste noir de 42 ans et le contrebassiste blanc de 77 ans nous ont fait léviter et flotter dans leur échange ou chaque note comptait, du moins j’ai eu cette impression. La trompette d’Ambrose Akinmusire était aussi intéressante que la veille, mais totalement différente, puisqu’elle échangeait avec la contrebasse, de façon complémentaire. Il y a eu autant, sinon davantage, de solos de contrebasse que de trompette. Parfois, Ambrose offrait des nappes de trompette répétitives pendant que David improvisait à plein gaz. Et après, on échangeait. Tout démarrait autour d’un thème de base, puis les deux instrumentistes s’écoutaient et décidaient d’une direction que seuls eux connaissaient. J’ai entendu Dave Holland pour la première fois en 1975 à l’Université Laval de Québec, accompagnant le saxophoniste free Anthony Braxton. Ce fut mon initiation au jazz libre. Puis, la radio communautaire CKRL-FM de Québec a adopté sa jolie balade The Conference of the Birds, comme musique pour un indicatif. Dave Holland a joué avec Miles Davis, Chick Corea, et à peu près tous les grands musiciens dans ses cinquante ans de carrière. Il est aussi un compositeur très doué. Sur son site web personnel, on trouve plus de deux-cents disques auxquels il a pris part. Cette rencontre entre lui et Ambrose Akinmusire était donc une rencontre entre deux grands instrumentistes et compositeurs. Une rencontre de très haut niveau. Était-ce la première rencontre entre les deux ? Je l’ignore. Mais c’était du jazz sérieux, mes ami-e-s !

Crédit photo: @frederiquema pour le FIJM

Jazz Pop

PAN M 360 au FIJM 2024 – L’énorme succès de Laufey sur les réseaux sociaux est-il justifié sur scène ?

par Vitta Morales

Après un concert de 90 minutes, programme de sélections sentimentales ayant enthousiasmé son public, l’artiste islando-chinoise Laufey peut désormais ajouter le Prix Ella-Fitzgerald à son bosquet de trophées. Avant d’interpréter son dernier morceau à la salle Wilfrid-Pelletier, le 29 juin au soir, les organisateurs du Festival de jazz de Montréal ont surpris la chanteuse mononyme en lui offrant des fleurs et un trophée. Ce prix est décerné à une chanteuse de jazz de grand talent qui a eu un impact majeur sur la scène internationale. Compte tenu de l’esprit du prix, je n’ai franchement aucune réserve à ce qu’elle le reçoive. À en juger par l’ovation, je dirais que le public n’en a pas eu non plus. 

Il s’agit d’une reconnaissance majeure pour cette jeune femme de 25 ans, notamment parce que la question de savoir si sa musique est ou non du jazz « authentique » a été débattue depuis qu’elle a commencé à bénéficier de la viralité en ligne. Qu’ils l’admettent ou non, je pense que ses détracteurs les plus cyniques s’insurgent contre le fait que la génération Z utilise sa musique comme référence en matière de jazz sans nécessairement chercher plus loin dans le canon.

Laufey elle-même admet qu’elle considère sa musique comme une fusion de jazz, de pop et d’éléments classiques. Quoi qu’il en soit, je ne pense pas que ce débat soit vraiment important. Personnellement, il y a longtemps que je n’ai plus envie de me prononcer sur ce qu’est ou n’est pas le jazz. Au lieu de cela, je suis beaucoup plus intéressé à relayer l’expérience d’écoute de la musique qui conduit à un tel débat en premier lieu. 

Il est donc évident que Laufey soit capable d’atteindre des notes soyeuses dans la tessiture de contralto. En outre, elle est une multi-instrumentiste très compétente, capable de jouer des mélodies déchirantes au piano, à la guitare et au violoncelle. Le quatuor à cordes qui l’accompagnait lors de ce concert a ajouté beaucoup de sentimentalité et les musiciens de la section rythmique ont équilibré le tout en apportant de beaux moments de groove et de dynamique.

En outre, elle a la capacité d’écrire des bossa novas que Jobim lui-même aurait approuvées, ainsi que la capacité de jouer en solo avec compétence sur des progressions d’accords – même si j’aurais aimé qu’elle nous offre plus de ces moments. Ce qui m’a vraiment surpris, cependant, ce sont les lumières, le glamour, ses mouvements, la bête de scène qu’elle est. 

En effet, l’usage par Laufey de mouvements et d’interactions avec le public m’a donné l’impression de voir une actrice de comédie musicale ou une chanteuse de cabaret. Le public, composé en grande partie de jeunes filles, était rieur, enjoué, d’autant plus admiratif. Ça criait des messages d’amour et d’encouragement auxquels Laufey répondait docilement. Tout cela était très sain, mais cela a fini par devenir redondant et ennuyeux…

Je suppose que c’est le prix à payer pour être une artiste aussi glamour. 

Bien que je ne revienne pas sur les éloges que j’ai faits précédemment (car chaque sélection était magnifiquement interprétée et exceptionnellement chantée), je pense que 90 minutes de chansons très majoritairement inspirées par la rupture amoureuse, c’est un peu trop. Laufey semble au moins en être consciente puisqu’elle a plaisanté à ce sujet à plusieurs reprises. Quoi qu’il en soit, ses fidèles fans ne semblaient pas s’en soucier puisqu’ils chantaient bruyamment ses succès, dont From the Start et Falling Behind. 

Tout compte fait, indépendamment de ses prix, Laufey est une interprète et une parolière impressionnante, qui est sans doute devenue une pop star. Avec un talent musical considérable associé à une volonté d’être vulnérable avec ses fans, je prévois que Laufey sera bien en vue tant et aussi longtemps qu’elle sera intéressée par la création.

Reste à savoir si les sujets de sa musique changent de manière significative avec le temps mais pour l’instant, ils constituent un ajout à toute liste de lecture encline à la sentimentalité.

crédit photo : @frederiquema pour le FIJM

déclamation / jazz contemporain

PAN M 360 au FIJM 2024 | Aja Monet, jazz engagé, poésie engagée, vent d’air frais

par Alain Brunet

Aucun média montréalais ne compte autant de ressources humaines pour une couverture experte du Festival international de jazz de Montréal. Nous sommes plusieurs à parcourir le site extérieur et les salles de concerts : Jacob Langlois-Pelletier, Frédéric Cardin, Stephan Boissonneault, Michel Labrecque, Varun Swarup, Vitta Morales et Alain Brunet vous offrent leurs recensions d’albums, compte-rendus de concerts et quelques interviews. Bonne lecture et bonne écoute!

Le jazz au service de la poésie était monnaie courante au tournant des années 60. Les poètes de la beat generation s’accompagnaient de jazzmen, à l’instar des écrivains afro-américains à l’époque de la lutte pour les droits civiques et des phases plus radicales du ras-le-bol black au USA dans les années 60 et 70. On se souvient aussi des Last Poets dont les déclamations syncopées furent (entre autres) à l’origine du rap tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Le mariage entre poésie et jazz existe toujours, ses protagonistes sont quand même rarissimes aujourd’hui. Voilà exactement pourquoi Aja Monet, from Los Angeles, débarquait un vendredi soir au Studio TD et laissait souffler un vent d’air frais. Poésie consciente, écriture créative et engagée, à la fois pamphlétaire et sensible, à la fois privée et politique. Façon black américaine, un quartette de jazz contemporain accompagne cette trentenaire prolifique ayant publié de nombreux romans recueils de poésie et romans et ayant enregistré en 2023 le fort bel album When The Poems Do What They Do , matière principale de ce concert-déclamation donné 28 juin au FIJM.

Du point de vue de la forme littéraire, les mots sont directs, le sens est direct, quelques éléments formels transforment ces pamphlets et réflexions en art. Mais c’est surtout le timbre de la voix et le magnétisme de cette femme très intelligente et très belle. Son militantisme et sa conscience sociale ratissent large, du colonialisme européen au détriment des populations indigènes d’Amérique à la condition afro-américaine d’aujourd’hui en passant par la tragédie en cours dans la Bande de Gaza, la poussent à la dénonciation jusqu’à la crise de l’itinérance à Montréal. Voilà autant de couleuvres de l’injustice qu’elle s’applique à dévoiler sous les pierres de notre humanité à l’orée d’une de ses périodes les plus sombres de son histoire récente.

On ne prétend pas ici évaluer l’œuvre littéraire d’Aja Monet, on se contente de savourer cet événement où jazz et poésie sont de nouveau en symbiose. La grande classe !

afrobeat / thaï

PAN M 360 au FIJM 2024 | Salin impose son afro-isan-soul aux festivaliers

par Alain Brunet


Aucun média montréalais ne compte autant de ressources humaines pour une couverture experte du Festival international de jazz de Montréal. Nous sommes plusieurs à parcourir le site extérieur et les salles de concerts : Jacob Langlois-Pelletier, Frédéric Cardin, Stephan Boissonneault, Michel Labrecque, Varun Swarup, Vitta Morales et Alain Brunet vous offrent leurs recensions d’albums, compte-rendus de concerts et quelques interviews. Bonne lecture et bonne écoute!

Force était de l’observer vendredi soir, Scène Rio Tinto, Salin Cheewapansri avait bien appris ses leçons du maître Tony Allen, inventeur du style de batterie afro-beat alors qu’il faisait partie d’Afrika 70, fameux band du fameux leader Fela Anikulapo Kuti. Mort pendant la pandémie, l’immense batteur nigérian avait eu l’occasion de démontrer toute sa science, une approche reprise par deux générations de batteurs et batteures depuis sa mise au point, bien au-delà du Nigéria où naquit l’afrobeat.

Fraîche, souriante, sexy, Salin trône au centre de la scène et distribue les salves de batterie. D’origine thaïlandaise, cette excellente musicienne montréalaise arbore cette coiffure ‘ruche d’abeilles’ qu’arborait naguère les Ronettes de Phil Spector, à l’instar de tant de jeunes femmes américaines au milieu des années 60. Salin est au centre d’une vaste formation : saxo, trompette, guitare électrique, percussions, basse, claviers, tous des pros de Montréal heureux de participer à cette hybridation pour le moins groovy.

Qualifiant son style personnel d’afro-isan soul, un mélange composite de musiques traditionnelles siamoises ou khmers qu’elle assaisonne sur ce groove afrobeat, de soul/R&B et de jazz-funk-fusion. Salin est loin d’être la première à souder ces genres et sous-genres, mais elle est certes la première femme batteure de l’univers connu à jouer à un si haut niveau – patterns rythmiques parfaitement maîtrisés, sonorités franches, etc.

En fin de programme des musiciennes haïtiennes ont ajouté de nouveaux aromates à cette salade de papaye déjà bien relevée.



jazz contemporain / jazz moderne

PAN M 360 au FIJM 2024 | Joey fait tout simplement ce qu’il a à faire

par Varun Swarup


Aucun média montréalais ne compte autant de ressources humaines pour une couverture experte du Festival international de jazz de Montréal. Nous sommes plusieurs à parcourir le site extérieur et les salles de concerts : Jacob Langlois-Pelletier, Frédéric Cardin, Stephan Boissonneault, Michel Labrecque, Varun Swarup, Vitta Morales et Alain Brunet vous offrent leurs recensions d’albums, compte-rendus de concerts et quelques intrerviews. Bonne lecture et bonne écoute!

Accompagné de son trio incluant Kris Fine à la contrebasse et Jonathan Barber à la batterie, Joey Alexander a gratifié les spectateurs du Théâtre Duceppe, vendredi soir dernier, d’un spectacle chaleureux et intime, composé de pièces originales. De l’avis général, la soirée a été un succès, mais compte tenu de la barre que Joey Alexander s’est fixée, il en a peut-être déçu certains. Notamment ceux qui s’attendaient à être éblouis par un jeune prodige d’une vingtaine d’années portant le jazz à un niveau supérieur, car Joey fait tout simplement ce qu’il a à faire.

En fait, on ne pourrait même pas supposer, en l’écoutant, qu’à l’âge de sept ans, il était déjà aussi accompli qu’un pianiste peut l’être. Le jeu de Joey est empreint d’une modestie, d’une retenue et d’une maturité réelles, et il semble avoir trouvé sa voie en écrivant une sorte de répertoire hymnique accessible et plein d’âme. Sans être trop réducteur, la meilleure façon de décrire le jeu d’Alexander serait de dire que c’est comme entendre Bill Evans jouer les bandes originales du Studio Ghibli. La profondeur de la technique et l’émotion sont là. Bien que subtile, on peut l’entendre dans la luxuriance de ses harmonisations et de ses ornementations, mais les dissonances ont disparu, remplacées par des intervalles plus ouverts et des harmonies à la Studio Ghibli ou à la Keith Jarrett.

La partie la plus fascinante de la soirée a été d’entendre Joey Alexander jouer de son mellotron, qui figure en bonne place sur son dernier album Continuance (lire la critique de notre collègue Vitta ici). Il s’agit certainement d’une nouvelle direction pour Joey, mais comme Bill Evans lui-même, qui a brièvement flirté avec le Fender Rhodes, il semble que le mellotron sera toujours un auxiliaire du piano, jamais un remplaçant digne de ce nom. Cela dit, toute occasion de voir ce maître subtil à l’œuvre est bonne à prendre.

Crédit photo: Joey Alexander page Facebook /Jazz Forum

americana / blues / funk / soul/R&B

PAN M 360 au FIJM 2024 | Stephen Barry, 50 ans de blues au Gesù

par Alain Brunet


Aucun média montréalais ne compte autant de ressources humaines pour une couverture experte du Festival international de jazz de Montréal. Nous sommes plusieurs à parcourir le site extérieur et les salles de concerts : Jacob Langlois-Pelletier, Frédéric Cardin, Stephan Boissonneault, Michel Labrecque, Varun Swarup, Vitta Morales et Alain Brunet vous offrent leurs recensions d’albums, compte-rendus de concerts et quelques interviews. Bonne lecture et bonne écoute!

À la barre de son Blues Band depuis 50 ans, Stephen Barry n’a jamais eu la voix d’un grand soliste de blues mais… son chant laid back arrive toujours à bon port, non sans rappeler le ton d’un JJ Cale. Stephen Barry n’a jamais été un bassiste hors-pair, il arrive néanmoins à garder le tempo et produire ses motifs sans trébucher. Capable de nous faire oublier ses propres limites, Stephen Barry a toujours été un artiste excitant.

Et c’est encore le cas après un demi-siècle de blues, en témoigne son album commémoratif sous la bannière Only A Dream. N’allez pas chercher de contradiction, il faut plutôt voir ici un contraste : la pensée et l’imagination créative l’emportent régulièrement dans de telles formes, le vécu et la subtilité peuvent l’emporter sur la technique, c’est assurément le cas de ce leader et disons-le bien fort, un penseur du blues qui sait se vêtir pour les grandes occasions (calotte, veston et baskets cuivrés!) et qui sait fort bien s’entourer pour servir son inspiration : Andrew Cowan, guitare, chant, et combinaison rouge vif, Jody Golick, saxophones ténor et soprano et fringues de croisière, Martin Boodman, harmonica diatonique et chant, Gordie Adamson, batterie et chant. Tous des pros d’expérience, fidèles à Stephen Barry depuis des lustres, et que dire des interventions chorales de Sylvie Choquette et Suzanne Lamontagne, invitées à étoffer ce passage au FIJM 2024.

Artiste intello fasciné par le blues et autres souches musicales nord-américaines, Stephen Barry a toujours abordé la note bleue avec respect, circonspection, de surcroît avec un humour autodérisoire. Sa musique repousse l’orthodoxie et le purisme, son blues est émaillé de brillantes appropriations stylisitques, comme par exemple la reprise de Freedom Jazz Dance, superbe standard d’Eddie Harris assorti d’un thème d’enfer pour le saxo, servi cette fois sur un rythme boogaloo! Ou bien la country Si j’avais un char de Stephen Cassonade Faulkner, seule chanson interprétée en français par notre bien-aimé Montréalais. Ou encore encore la funky soul Inner City Blues (Make Me Wanna Holler) de Marvin Gaye.

Très sympathique fut la rencontre du Stephen Barry Band et son auditoire ayant rempli le Gesù à capacité, ce jeudi 27 juin 2024, soit un demi-siècle depuis le début de cette croisière.

crédit photo : Victor Diaz Lamich pour le FIJM

jazz

PAN M 360 au FIJM 2024 |  Ambrose Akinmusire soliloque

par Michel Labrecque

Vendredi a été mon baptême du 44ᵉ Festival de Jazz de Montréal. S’y replonger est toujours une bénédiction, spécialement quand il fait beau. En coup de vent, j’ai pu regarder des extraits de performances de Sunny War, qui réinvente le blues, en plein air, puis de la poétesse jazz Aja Monet, à l’intérieur. Ces deux concerts étaient gratuits, c’était plus que du bonbon. 

Entre-temps, je pouvais apercevoir des enfants qui se baignaient dans les fontaines du Quartier des Spectacles et des gens de toutes origines qui se dandinaient, discutaient, souriaient. La grande scène extérieure était remplie pour écouter le jazz fusion de Cory Wong. Ce n’est pas ma tasse de thé, mais la foule semblait éprouver du plaisir. L’éclectisme du festival est très fédérateur. 

Ma destination privilégiée de cette soirée était le Gésu, pour y entendre le trompettiste Ambrose Akinmusire performer en solo. Le trompettiste prodige de 42 ans est seul sur scène, presque complètement dans l’ombre. Seule sa trompette parle, parfois accompagnée de bruits de voix.

Mais quelle trompette mes amis ! Un son plein, qui habite tout l’espace. Où la virtuosité alterne avec des longues notes… et des silences parlants. Nous sommes dans la veine de son album Beauty is enough (2023), performé aussi en solo. Ambrose Akinmusire explore tous les orifices de son instrument. Il arrive à faire sonner la trompette de mille façons : parfois, c’est un long souffle de vent; parfois, le son de sa voix semble harmoniser avec le cuivre. Cette trompette éructe, argumente, berce, crie, miaule, calme, rugit, chante. Elle explore tous les demi-tons et quarts de tons possibles et impossibles. Tous ces glissements de notes qui nous font voyager dans nos têtes. Avec juste un peu de réverbération. 

Je ne suis pas toujours un grand fan de la trompette. Mais celle d’Ambrose est flottante, poétique, savante, émotive, dénudée. Le monsieur est aussi un grand compositeur, comme l’ont démontré ses autres albums en groupe. À la fin du concert, il a fini par nous adresser la parole, nous expliquant que ce récital est, en partie, un dialogue imaginaire avec d’autres trompettistes décédés, notamment Roy Hargrove et Wallace Rooney. Pour ma part, au fil de l’écoute, j’ai imaginé une méditation infinie, une session de thérapie, une guerre atroce, des gens qui déblatèrent dans des manifestations et des moments de tendresse absolue. Mes voisin-e-s de siège ont sans doute entendu tout autre chose. 

On entendait parfois des claquements étranges durant la prestation. Était-ce un problème de sonorisation ou des effets souhaités par le trompettiste ? Le débat entre spectateurs après le concert est resté ouvert. 

Aujourd’hui, Ambrose récidivera au Gésu en compagnie du vétéran contrebassiste britannique David Holland. Plusieurs d’entre nous y retourneront.

crédit photo: David Becker pour Wiki

folk de chambre / jazz / jazz contemporain

PAN M 360 au FIJM 2024 | Killer show sous la gouverne de Julian Lage

par Vitta Morales


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Julian Lage, Dave King et Jorge Roeder ont offert un spectacle exceptionnel jeudi soir au Théâtre Duceppe. Le trio a notamment montré à quoi ressemble l’interaction entre les instruments lorsqu’elle est réalisée à un très haut niveau. Pendant les quinze premières minutes, en effet, King a joué presque entièrement de manière linéaire, modelant son jeu de batterie sur les mélodies et les passages de cadence de Lage. À un autre moment, Roeder et Lage ont consacré une partie d’un morceau à jouer d’impressionnantes inventions ioniennes de haut en bas de leurs instruments en contrepoint. Il est parfois difficile de dire si ces moments sont improvisés ou bien répétés, mais dans tous les cas, ils montrent clairement l’alchimie entre les musiciens et peuvent donner lieu à des moments mémorables. 

Lorsque le trio joue de manière plus conventionnelle (avec la walking bass et le feeling typique de la batterie), il ne brille pas moins. Leurs solos sur des changements d’accords avec des formes strictes les ont obligés à concentrer leur créativité sur la mélodie. Lorsqu’ils en ont eu assez, le groupe entier a même joué une section ou deux de free-jazz dense qu’ils ont ensuite juxtaposé avec des moments de ballades chatoyantes et des sélections de blues, y compris Northern Shuffle du dernier album de Lage. 

En fin de compte, Lage, avec l’aide de ses musiciens et de sa telecaster, a offert au public une nouvelle nuit de musique éclectique et passionnante, comme il en a l’habitude.

photo credit by @victordiazlamich for FIJM

cumbia / rock

PAN M 360 au FIJM 2024 | La Lom live, visite réussie à MTL

par Vitta Morales


Aucun autre média montréalais ne dispose d’autant de personnes pour assurer une couverture experte du Festival International de Jazz de Montréal. Nous sommes nombreux à parcourir le site extérieur et les salles de concert : Jacob Langlois-Pelletier, Frédéric Cardin, Stephan Boissonneault, Michel Labrecque, Varun Swarup, Vitta Morales et Alain Brunet vous présentent leurs critiques d’albums, leurs comptes rendus de concerts et quelques entrevues. Bonne lecture et bonne écoute !

Si vous étiez à portée de voix de la scène du Rio Tinto jeudi soir dernier, entre 8 et 11 heures, vous avez pu entendre le style très dansant de LA LOM. Après avoir écouté leur musique enregistrée plus tôt dans la semaine, j’étais curieux de voir comment l’expérience en direct se comparait. La soirée s’est avérée très animée, les membres du public dansant, se balançant et s’embrassant même tendrement lors des sélections plus lestes. Le tout pendant près de trois heures. Je qualifierais probablement cette première visite à Montréal du trio de Los Angeles de réussie. 

Ce succès est certainement dû à la qualité du mixage des tambours et à la façon dont Nicholas Baker réussit à créer une section entière de percussions à lui tout seul. Baker utilise intelligemment une conga, une cloche de vache et une maraca en plus des pièces plus conventionnelles d’une batterie pour créer des rythmes intéressants, stylisés et pleins de sonorités. En outre, ses solos sont très dynamiques.

En ce qui concerne la dynamique, le reste du groupe n’est pas en reste, le mixage étant très percutant. (Une fois que la basse droite de Jake Faulkner s’est mise à fonctionner correctement). Il est primordial de sonner « gros » lorsqu’on joue en trio, et c’est peut-être encore plus important lorsqu’une grande partie du set repose sur de la musique de danse. Inutile de dire que je suis heureux qu’ils aient réussi cet aspect. 

En outre, l’ordre des chansons était généralement efficace. Pour ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas danser, plusieurs chansons de cumbia de tempo et de tonalité similaires pourraient s’avérer ennuyeuses, et je suis donc heureux que quelques ballades et sélections de rock aient été intercalées stratégiquement. C’est à LA LOM qu’il appartient de déterminer la part de chaque élément qu’ils souhaitent ajouter, mais ils feraient bien de s’appuyer davantage sur l’aspect rock de leur musique. Zack Sokolow est un guitariste très compétent et lorsqu’il a eu l’occasion de se déchaîner, j’ai eu l’impression d’entendre un jeune Carlos Santana. (Un exploit que même le Santana actuel aimerait pouvoir réaliser davantage, je suppose). Sinon, il pourrait être intéressant de faire chanter Zack, qui a joué une nouvelle ballade dont la mélodie est jouée à la guitare, en l’absence de la chanteuse qui a prêté sa voix sur l’enregistrement. 

Je pense que de telles stratégies ne serviraient qu’à les protéger de la critique selon laquelle leur musique est répétitive. Je ne nie pas cette critique, mais je ne vais pas non plus dans les boîtes de nuit pour me plaindre qu’il n’y a pas assez de chansons en 5/4. LA LOM est un groupe pour danser et parfois s’amuser, les auditeurs doivent donc s’attendre à ce que la musique serve cet objectif.

Cela dit, après le concert d’hier soir, je peux confirmer que LA LOM a donné un excellent spectacle et je pense que nous entendrons parler d’eux dans un avenir proche avec leur premier album qui sortira le 9 août. D’ici là, les voir sur la route et regarder leurs vidéos live stylisées devra nous tenir en haleine.

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