Du souffle et du cœur : l’Opéra de Montréal et la COVID longue
par Luc Marchessault
Après s’être attardé aux effets délétères de la pandémie sur le monde de la musique, Pan M 360 se penche aujourd’hui sur un projet où des représentants de ce monde, en l’occurrence une mezzo-soprano de l’Opéra de Montréal et ses collègues, tendent la main aux gens qui sont aux prises avec des symptômes de la COVID longue.
La musique est un pouls, la musique est un souffle. Elle rythme les rituels, elle soulage l’âme. Le médecin et philosophe grec Hippocrate croyait déjà, il a presque 2500 ans, que la musique influait sur la santé de l’humain[1]. De nos jours, les applications de la musicothérapie sont plus vastes que jamais. On s’en sert désormais pour combattre des fléaux neurologiques comme les maladies d’Alzheimer et de Parkinson[2].
La pandémie qui afflige la planète depuis plus de deux ans laisse dans son sillage des millions de morts, mais également des survivants souffrant d’un nouveau mal que l’on nomme « maladie post-COVID-19 » ou encore « COVID longue ». La Dre Janet Diaz, cheffe de la gestion clinique à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en a résumé les symptômes l’automne dernier. Ceux-ci comprennent « la fatigue, l’essoufflement, les dysfonctionnements cognitifs, mais aussi d’autres qui ont généralement un impact sur le fonctionnement quotidien. Les symptômes peuvent être d’apparition récente, après le rétablissement initial de l’épisode aigu, ou persister depuis la maladie initiale. Et puis les symptômes peuvent aussi fluctuer ou rechuter avec le temps »[3].
En août 2020, à Londres, l’English National Opera a lancé un « programme pilote (…) de chant, de respiration et de bien-être visant à soutenir et à améliorer le rétablissement des survivants de la COVID-19 »[4], en étroite collaboration avec l’organisme Imperial College Healthcare. Ce projet a trouvé écho chez nous, à l’Opéra de Montréal. Son responsable des volets action sociale et éducation, Pierre Vachon, a saisi la balle au bond lorsque l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM) a mis sur pied sa clinique IPCO (IRCM Post-COVID) en février 2021. La Dre Emilia Falcone, infectiologue et directrice d’IPCO, a assuré l’Opéra de Montréal de sa collaboration. Le programme RESPIRER est né, grâce à Pierre Vachon et, durant ses premières phases, à Ariane Girard, cheffe de chant à l’atelier lyrique de l’Opéra. La mezzo-soprano Charlotte Gagnon a ensuite pris le relais, concrétisant et animant, à partir de la mi-mars 2022, les séances de chant destinées aux patients suivis par IPCO.
« Puisque les symptômes de la COVID longue sont variés et ne se présentent pas de la même façon chez ceux qui en souffrent, le programme RESPIRER offre une variété d’exercices, notamment en matière de respiration, mais aussi en ce qui a trait aux bienfaits de la musique », explique Charlotte Gagnon. Toutes celles et tous ceux qui ont tâté du chant – que ce soit au sein d’une chorale ou ailleurs – le confirmeront : le chant est sain, stimulant, libérateur, cathartique. Il provoque la sécrétion d’endorphines, qui atténuent l’effet des hormones du stress (cortisol, adrénaline, ACTH, ocytocine, vasopressine). « Lorsque je chante les Quatre derniers lieder de Richard Strauss (…), dans la dernière mélodie j’atteins l’état méditatif. Ma respiration ralentit. Je peux me détacher complètement de ma vie de tous les jours, et cela m’arrive à chaque fois », confiait en 2018 la cantatrice Renée Fleming à la revue Stanford Medicine.[5]
« Les chanteurs d’opéra sont les grands maîtres de la respiration; le geste du chant consiste à expirer en produisant un son. Le contrôle du souffle est primordial, c’est ce que nous tentons d’inculquer aux participants. Certains d’entre eux ont des symptômes davantage liés à l’anxiété, à la mémoire ou à d’autres éléments cognitifs. Nous apprenons donc des chansons pour stimuler des parties du cerveau qui ne sont pas sollicitées au quotidien. Chanter en groupe vient apaiser les symptômes d’anxiété, tout comme le fait de se concentrer sur le souffle et la respiration plus profonde. Une foule d’éléments propres à l’art lyrique sont très bénéfiques », explique Mme Gagnon. La plupart des participants n’ont aucune notion de chant. Charlotte Gagnon leur propose des airs connus comme À la claire fontaine, Amazing Grace ou la barcarolle des Contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach.
Violaine Cousineau a contracté la COVID il y a un an et demi. Elle vit, depuis lors, avec des séquelles tenaces et invalidantes. Femme naguère très active, prof de littérature au cégep, amatrice de plein air et grande lectrice, elle doit aujourd’hui composer avec une capacité de concentration très restreinte et se reposer après tout effort. Pour elle, l’initiative de l’Opéra de Montréal équivaut à une bouffée de compassion et de solidarité qui pallie les lacunes gouvernementales, en matière de soutien aux victimes de la COVID longue.
« Nous sommes encore dans l’expérimentation, il ne s’agit pas d’un projet de recherche validé par des pairs, mais on sent que l’Opéra est en démarche avec nous, à l’écoute de nos malheurs. Nous en sommes aux premières séances, on s’ajuste encore », nous confie Violaine Cousineau. Au premier atelier, certains participants ne pouvaient plus rien faire après trois ou quatre respirations. La Dre Falcone assure une supervision médicale lors de toutes les séances : elle observe les réactions des participants et s’assure que leur état est satisfaisant.
Charlotte Gagnon ne se contente pas d’être mezzo-soprano : yogini de longue date et bien au fait des bienfaits du yoga sur sa pratique de l’art lyrique, elle est devenue professeure de yoga après le début de la pandémie. Elle songeait à transmettre son savoir yogique à ses collègues chanteuses et chanteurs, avant que le programme RESPIRER ne lui donne plutôt l’occasion d’en faire profiter les victimes de la COVID longue. Mme Gagnon est titulaire d’une maîtrise en musique classique, volet interprétation. Sa formation n’était pas axée sur la musicothérapie; son intérêt pour la santé et la psychologie (elle a fait plusieurs cours en la matière) la transcende. De plus, elle précise que l’initiative RESPIRER, à la fois exploratoire, ludique et empathique, entre dans le domaine de la médiation culturelle, où l’on utilise l’art pour créer des liens avec la communauté.
La COVID longue constitue une maladie nouvelle, donc mal connue et pas encore reconnue officiellement. Le nombre de gens qui en souffrent croît constamment. L’Opéra de Montréal aimerait que tous ceux-ci aient accès à son programme, peut-être sous forme de capsules Internet. Le programme RESPIRER n’en est donc qu’à ses débuts. « De savoir que des gens se soucient de nous réapprendre à respirer, dans le bonheur de la musique, puis entendre la voix d’une chanteuse d’opéra alors que je ne peux guère aller aux concerts, c’est un cadeau en soi. Il y a là-dedans une empathie et une générosité incroyables », se réjouit Violaine Cousineau.
[1] ROCHON, Michel. Le cerveau et la musique, Montréal, Bibliothèque québécoise, 2021, p. 111-112.
Cinq groupes punk ukrainiens à vous mettre sous la dent
par Stephan Boissonneault
Comme tout le monde sur la planète, nous sommes préoccupés par l’Ukraine, ces derniers temps. Il est facile de se faire happer par le cercle vicieux du malheur en regardant défiler le décompte des victimes. Les chaînes de nouvelles diffusent en continu des statistiques comme « Au moins 23 000 morts et 10 millions de déplacés, selon Reuters »; les noms de Volodymyr Zelensky et – malheureusement – Vladimir Poutine se sont incorporés à notre lexique cérébral.
Or, il est un aspect de la culture ukrainienne dont nous sommes devenus beaucoup plus conscients, au cours du dernier mois : sa scène musicale, notamment ses groupes punk passés et existants. Lorsqu’on songe à la musique punk ukrainienne, un groupe comme Gogol Bordello peut nous venir à l’esprit. Cette formation punk-manouche a plutôt le Lower East Side de Manhattan comme port d’attache. Nous avons donc mis l’accent, ici, sur la musique punk ukrainienne d’hier et d’aujourd’hui.
Il convient aussi de remercier Bandcamp et Spotify, dans une certaine mesure, car on a découvert diverses listes de lecture grâce à leurs plateformes. Merci également aux musiciens nord-américains et européens qui ont eu l’amabilité eux de nous transmettre un peu de leurs connaissances de la scène punk marginale de l’Ukraine.
Pourquoi le punk? Parce que depuis ses débuts, le punk rock a été un catalyseur de libération musicale et politique, selon les groupes. La musique punk a été au cœur de la dénonciation de gouvernements iniques, du racisme, du sexisme, du mépris général des droits de la personne et, bien sûr, de la guerre.
Un site Web appelé Neformat, que coordonne la journaliste Yaryna Denysyuk, couvre la scène musicale marginale d’Uzhhorod, en Ukraine; nous y avons eu recours pour nous renseigner sur l’histoire de la musique punk en Ukraine. Voici ce qu’en dit Yaryna Denysyuk : « L’ère postsoviétique est caractérisée par une pauvreté endémique, pendant la restructuration de l’économie du pays. Il n’y avait pas d’Internet pour partager et enregistrer la musique, pas d’économie créative pour soutenir les jeunes talents, ni d’industrie musicale proprement dite. Ce n’est que dans les années 2000 qu’une scène marginale plus vaste a commencé à poindre en Ukraine. »
Au cours de notre séjour virtuel dans la contre-culture punk ukrainienne, nous avons découvert un fait intéressant : bien que le punk véhicule habituellement des réquisitoires politiques, une grande partie de la musique punk ukrainienne est plutôt axée sur des sujets comme la dépression, l’anxiété et les traumatismes. Il existe des chansons costaudes sur l’enfer de la guerre, et on assistera assurément à l’émergence de nouveaux groupes qui créeront des chansons sur l’invasion russe. Jusqu’à présent, toutefois, une grande partie du punk ukrainien revêt la forme d’une catharsis, pour ses musiciens, sans lien avec la politique. On pourrait qualifier ce punk d’apolitique.
Par ailleurs, le terme « punk » peut avoir différentes significations, selon les régions du monde où on le pratique. En Ukraine, par exemple, pays où la scène musicale est plutôt modeste et autonome, de nombreux groupes sont affiliés au punk. Des formations à tendance speed-metal, hardcore, post-hardcore, doom, black-métal, psychobilly ou alt-rock aboutissent dans la case punk.
La liste qui suit ne se veut aucunement exhaustive : elle ne fait qu’effleurer la surface du mouvement, mais elle devrait vous donner une petite idée des groupes punk anciens et nouveaux d’Ukraine.
Vopli Vidopliassova : punk-rock expérimental des années 80
Il est fort difficile pour nous, en Amérique du Nord, et même pour les populations d’Europe occidentale d’imaginer l’étau dans lequel l’Union soviétique serrait la culture ukrainienne, y compris la musique. « Les Soviétiques considéraient les hippies et les punks comme des manifestations » nuisibles de la bourgeoisie », mais un grand élan de créativité est survenu à la fin des années 1980. Peu après, le pays a obtenu son indépendance », explique Yaryna Denysyuk.
Des groupes de métal, de punk rock underground ou de musique électro-expérimentale se sont mis à apparaître, à la fin des années 80 et au début des années 90. La plupart d’entre eux sont oubliés, toutefois. L’un d’eux, Vopli Vidopliassova, communément appelé « VV », a joué un rôle crucial dans l’émergence du punk en Ukraine. VV jouait principalement du rock’n’roll, mais proposait un tas de chansons punk et post-punk, vers 1987 au Kyiv Rock Club. La chanson Танцi, créée en 1989, a connu un succès immédiat. Elle illustrait la noirceur de la musique rock et punk ukrainienne.
Homesick : groupe skate-punk hardcore d’Odessa
Homesick, qui œuvre depuis 2010, propose une mouture intense de skate-punk hardcore ukrainien. Sa musique sonne comme un concert se déroulant dans une piscine abandonnée, pleine de skaters, de punks et d’autres laissés pour compte.
Les membres ont comme pseudos Crank, Left, Hump et Wise. Leur son s’apparente à celui de Dayglo Abortions ou même de Black Flag. Après l’invasion de l’Ukraine par les Russes, Homesick a lancé une chanson acoustique intitulée ПОД ЗВУК СИРЕН – « Sous les sirènes » –, évoquant la peur, l’unité et la liberté des Ukrainiens. La chanson tire son nom des sirènes de raid aérien que le chanteur entendait à six heures du matin.
Cios : groupe street-punk de Khmelnytskyi
Le son de Cios s’apparente au sous-genre punk Oi! qui résonne dans les pubs de Grande-Bretagne. La musique de Cios est grinçante et rugueuse, le genre qui incite à boire à pleine bouche lors d’un concert underground.
Il s’agit de punk sale d’ouvriers qui parlent des difficultés de la vie moderne. Bien qu’elles ne soient pas ouvertement politiques, leurs chansons évoquent directement la corruption de la société ukrainienne. La musique du groupe nous rappelle celle des vieux albums de Minor Threat ou, parfois, des Bad Brains, à laquelle on aurait ajouté des éléments de surprise comme un solo de saxophone, pour rendre l’expérience d’écoute encore plus agréable. Leur plus récente parution (2021) s’intitule Біль. Гніт. Бруд. (c’est-à-dire « Douleur. Abus. Saleté. »).
Dymna Sumish : punk des années 90 et 2000, groupe originaire de Tchernihiv
Le groupe Dymna Sumish, fondé en 1998 à Chernihiv, a généré une résonance considérable dans les cercles musicaux d’Ukraine grâce à un mélange très convaincant de punk-rock, de hardcore et de psych-rock. Dymna Sumish a joué partout en Ukraine, mais n’a pas enregistré d’albums avant le milieu des années 2000.
Une grande partie de sa musique n’existe que sur CD, mais on peut dénicher quelques chansons dans les recoins obscurs de YouTube. Le groupe a déclaré publiquement qu’il mettait fin à ses activités « (…) en raison de son incapacité à faire face à la situation en Ukraine. La culture n’est pas valorisée, au contraire : le pouvoir dicte les règles, l’expérience sociale, bref, c’est le « totalitarisme » ». N’oublions pas que c’était en 2012, avant l’invasion russe de la Crimée (2014).
Dymna Sumish vers 2007
Death Pill : groupe riot-grrrl hardcore métal-punk de Kyiv
Dernière formation, mais non la moindre : Death Pill. Ce groupe riot-grrrl autoproclamé est terrifiant. Sa musique fait l’effet d’une plaie déjà ouverte qu’on lacère à grands coups. Une volée de vitriol et de colère sur un mur de guitares lourdes et rapides, de basses et de tambours de guerre. Par moments, ça ressemble à du thrash-métal pur, enraciné dans l’éthique punk DIY par son lyrisme. Death Pill émane de la scène punk-hardcore de Kiev, un endroit où les délimitations de genres sont floues.
Les simples Die for Vietnam et Расцарапаю Ебало, qui signifie « J’écorcherais ta saloperie de visage », sont tous deux dédiés à l’armée ukrainienne et toutes les redevances sont consacrées au financement de l’effort de guerre.
Расцарапаю Ебало par Death Pill
« Aujourd’hui, nous dédions cette pièce à tous ceux qui défendent notre pays. Nous sommes prêts à écorcher, de nos ongles manucurés, le visage de chacun des monstres qui empiétera sur notre liberté et notre indépendance », peut-on lire sur leur page Bandcamp. La batteuse, Anastasiya Khomenko, a récemment déclaré à Rolling Stone que la musique de Death Pill ira en s’alourdissant, car elle est « remplie de colère et de haine ». Et Anastasiya Khomenko d’ajouter, « Nous ne serons jamais capables d’oublier et de leur pardonner tout le mal qu’ils nous ont fait ». Conseil : n’allez pas embêter ces Ukrainiennes.
Techno et politique : regards sur la contre-culture kyivienne
par Elsa Fortant
On a beau dire ce qu’on voudra, les pistes de danse – qu’elles soient institutionnelles ou underground, légales ou illégales – sont éminemment politiques, particulièrement lorsqu’il s’agit de musiques électroniques. Un aspect que Melvin Laur, artiste et cofondateur du projet collectif Vertige Records, met en lumière dans un mémoire intitulé « Analyse ethnographique de la communauté rave de Kyiv : le contexte postrévolutionnaire ». Son travail de recherche, réalisé dans le cadre d’une maîtrise en sciences de la gestion à HEC Montréal, présente la culture rave de la capitale ukrainienne à travers le discours des acteurs qui la portent, principalement des membres de collectifs organisateurs de soirées et des artistes, prenant comme point de départ la fête comme acte politique.
Sans refaire toute l’histoire du mouvement rave à travers le monde ou même l’Ukraine, il faut savoir qu’après 2014, la culture rave à Kyiv a connu, avec dix ans de retard, un développement fulgurant, au point de devenir une destination courue des « techno-touristes ». Pourquoi 2014? C’est l’année de la révolution de l’Euromaïdan, en réponse au refus de Viktor Ianoukovytch, le président pro-russe de l’époque, de signer l’accord pour l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne. Le mouvement est lancé par les étudiants qui voient alors sous leurs yeux leur futur se dérober. Ils protestent de façon pacifique en occupant la place de Maïdan, au cœur de la capitale. Puis, arrivent les forces de l’ordre. La répression est violente, on dénombre 125 décès. Les affrontements durent 93 jours et se terminent le 22 février 2014 par la reprise du contrôle du pays par l’armée, l’exil d’Ianoukovytch et de nouvelles élections présidentielles. Pour les plus curieux, le documentaire Winter on Fire, produit par Netflix et disponible gratuitement sur YouTube[1], retrace l’histoire de cette lutte du peuple ukrainien pour la liberté.
Pour Melvin Laur, cette révolution a catalysé la culture rave kyivienne : « Cette culture-là est née de la répression et des revendications politiques. Elle a perduré et s’est professionnalisée jusqu’à devenir quelque chose de vraiment culturel, explique-t-il. En fait, avant la révolution du Maïdan, du début des années 2000 jusqu’en 2014, il y avait une énorme scène drum and bass, vraiment très importante. Le genre prédominait à côté la musique commerciale et de la pop ukrainienne, russophone ou internationale. Ensuite, il y a eu cette révolution et la techno s’est énormément popularisée à Kyiv, prenant le pas sur le reste ». Néanmoins, les premières années de la scène techno dans le contexte postrévolutionnaire restent encore marquées par les descentes de police et la répression.
À l’avant-plan du mouvement, on retrouve des collectifs comme le pionnier Rhythm Büro, Cxema, VESELKA ou Laboratorium. Kyiv semblait nourrir un intérêt certain pour la techno brute et violente, les « caissons saturés à mort », tout en proposant une offre plus conventionnelle pour plaire aux touristes européens. « Il y a une scène assez hétérogène là-bas et c’est ça qui était intéressant à observer, poursuit Melvin. Closer, un club situé dans une ancienne usine soviétique, est très orienté tech-house, quand des endroits comme O’tel, Metaculture qui n’existe plus aujourd’hui – étaient vraiment beaucoup plus gabber et fast music, 160+bpm. Entre deux, tu avais ∄, symbole qui signifie no name, aussi appelé le K41 [ndlr : K pour Kyrilliska, le nom de la rue sur laquelle le club se trouve] avec de la techno plus industrielle. À l’ouest, côté Donbass, c’est le collectif Shum qui faisait parler, avec entre autres un partenariat avec Boiler Room il y a quelque temps ». Les soirées éphémères organisées par les collectifs sont aussi une façon, pour la jeunesse, de se réapproprier leur territoire, en investissant des bâtiments désaffectés, anciennes usines textiles et vestiges laissés par l’URSS.
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, plusieurs artistes techno ukrainiens, directement touchés, ont transformé leurs réseaux sociaux en plateformes pour relayer des informations sur la situation, à l’image de la DJ Daria Kolosova. Etapp Kyle, lui, a participé à la compilation « Support Ukraine Fundraiser Compilation[2] ». Stanislas Tolkachev a pour sa part lancé un label, Rudiment[3], dont tous les profits – musique et produits dérivés – seront reversés à des organisations humanitaires ukrainiennes. Nastia, la DJ ukrainienne la plus connue à l’international, continue de tourner (ce qui lui a valu des critiques de la part de certains de ses collaborateurs sur le label NECHTO). Elle endosse un rôle d’ambassadrice à travers la création d’un fonds « Stand with Ukraine » et en organisant une vente aux enchères, en collaboration avec la marque Sennheiser[4]. Pour finir, une lettre ouverte[5] appelant au bannissement des artistes russes a été signée par plus d’une soixantaine d’acteurs de la scène électronique ukrainienne.
« C’est vraiment touchant et impressionnant de voir les différentes formes de résistance qui se mettent en place, il y a celle sur le terrain mais aussi toute cette autre partie de la résistance, beaucoup plus artistique et culturelle, et qu’on a peut-être souvent tendance à oublier et à juste titre dans ces temps difficiles et qui peuvent être très sombres. La création est une échappatoire et une façon de résister », conclut Melvin.
Concerts en réalité virtuelle : une avenue pour l’industrie musicale québécoise?
par Stephan Boissonneault
« Au milieu de chaque crise se trouve une grande opportunité. »
À leur insu ou non, les acteurs de l’industrie musicale ont ressassé cette maxime d’Albert Einstein. Les promoteurs, propriétaires de salles et autres acteurs du domaine musical sont demeurés optimistes, au Québec lorsque la fin du premier confinement a déclenché un déluge de concerts en direct. Les choses allaient bien, le pire semblait passé. Puis Omicron est arrivé au Canada… et je n’ai pas besoin de raconter la suite.
Deux festivals ont été pris au piège du deuxième confinement : le Taverne Tour de Montréal et le Phoque OFFde Québec. Les équipes de ces deux festivals auraient pu annuler leurs activités de février, personne ne les aurait blâmés. Annuler ou reprogrammer des spectacles en direct constitue une réalité pour les promoteurs, depuis bientôt deux ans. Le concert de l’auteure-compositrice-interprète folk-rock Lucy Dacus a été reprogrammé… trois fois? Puis, qui sait vraiment ce que nous réserve l’avenir? Tout ce que nous pouvons faire, c’est de conserver un espoir optimiste.
Sauter dans la matrice
La boîte Mothland a tout de même décidé de persévérer, au début de février, en transformant son Taverne Tour en une expérience de réalité virtuelle de type Matrix, avec des avatars sous forme de « sprites » et un Montréal recréé numériquement. On se serait cru dans un croisement de l’hôtel Habbo et d’une version Gameboy de Pokémon Jaune ou d’un autre jeu vidéo rétro.
Le Taverne Tour était gratuit, avec des spectacles préenregistrés et tout un amalgame de festivaliers, certains laissant fonctionner leur caméra en continu, d’autres sous forme d’écrans noirs. Il y avait une table de marchandise numérique de l’artiste en concert, et on pouvait aussi regarder les spectacles sur YouTube uniquement. Si vous avez manqué le Taverne Tour, pas de souci : la généreuse équipe de Mothland laisse les concerts sur le site du Taverne Tour pendant quelques temps, ici.
On peut aussi profiter d’options de vêtements personnalisables, pour notre avatar, et d’espaces de discussion privés pour visionner des concerts avec vos amis ou seul, en toute tranquillité. La plupart des flux ne présentaient aucun problème de latence ou de décalage, et la qualité du son était superbe. Les gens étaient plutôt respectueux (on ne sait jamais, dans notre monde de trolls) et tout le monde dansait à l’unisson en appuyant sur « z ».
C’était l’occasion pour beaucoup, comme moi, de découvrir des artistes que j’avais envie de voir en concert, comme la magicienne du rock expérimental Atsuko Chiba, le chouchou du psych-rock Alias, la légende du psych-folk Gus Engelhorn ou la nouvelle crooner synth-pop Andy Jon.
Est-ce que tout cela remplace l’expérience de la musique live? Bien sûr que non, et ce n’était pas le but. Il s’agissait d’une solution de rechange aux concerts en réalité virtuelle, à la fois conviviale et plus axée sur la communauté qu’un visionnement de concert en diffusion continue, à la maison.
Musique dans le métavers
Prochain rendez-vous des festivaliers : le Phoque OFF, du 21 au 25 février 2022, avec plus de 50 artistes de différents genres comme Les Lunatiques, Érika Zarya, Charlotte Brousseau, Zouz, La Fièvre et Émilie Landry.
Patrick Labbé est cofondateur et directeur général du Phoque OFF. « Nous avions organisé un festival avec de grands noms, mais avec les restrictions du gouvernement il n’y avait pas de solution possible. Nous nous sommes donc tournés vers nos amis de l’entreprise NOWHERE pour créer une expérience de festival dans le métavers », a-t-il déclaré à une quinzaine de journalistes lors d’une visite de presse au sein du métavers, en milieu d’après-midi. À quoi rime cette expérience? Il y a d’abord une salle numérique teintée de bleu, de violet et de rose; sur un mur on peut lire « BIENVENUE DANS LE NOWHERE LOUNGE », NOWHERE étant l’entreprise de métavers en 3D qui a collaboré avec Nine Inch Nails, SXSW et Red Bull Music, entre autres.
Tous les spectateurs utilisent une webcam attachée à un hexagone flottant et se déplacent en utilisant leur clavier. On peut aussi sauter, avec la barre d’espacement, pour avoir une vue aérienne du panorama numérique.
Il y a trois salles virtuelles, chacune ayant sa propre tonalité de couleur et son propre fond. « Sirius XM », la salle principale, comporte des plateformes en verre d’où vous descendez pour accéder à la scène et, au loin, des montagnes flottantes ainsi qu’un « système stellaire ». La deuxième salle s’appelle « DOZE » et ressemble à une pochette d’album de synthwave. La troisième, qualifiée de « tranquille », est sombre et opaque.
Je passais facilement d’une salle à l’autre pendant que nous regardions tous un spectacle préenregistré du groupe l i l a, de Québec. Qui aurait cru que le rock indé doux serait vraiment adapté au métavers? « Le problème, c’est que beaucoup de gens entendent parler d’un spectacle dans le métavers et n’ont aucune idée de ce que cela va donner, affirme Patrick Labbé. Il faut que les gens se mettent dans la tête que c’est vraiment l’avenir. » Labbé sait que les spectacles virtuels ne remplaceront jamais la musique en direct, mais il croit qu’ils deviendront plus répandus, surtout si la pandémie se poursuit. « Ce festival-ci n’est même pas fini et nous songeons déjà à un modèle hybride pour les prochains, poursuit Labbé. Pensez-y, vous pourriez regarder des spectacles d’un festival avec des amis de fuseaux horaires différents. Les possibilités sont infinies. »
Les concerts virtuels sont là pour de bon, même s’ils ne remplaceront jamais la musique live, ils pourraient devenir une solution de rechange y faisant écho, en cette période d’incertitude.
Un laissez-passer pour le festival Phoque OFF au complet coûte 28 $. Sinon, vous pouvez opter pour un laissez-passer d’une journée à 10 $, des prix modestes si l’on considère que de nombreux spectacles en continu coûtent habituellement une vingtaine de dollars. Si vous n’êtes pas trop occupés cette semaine – et je suis sûr que vous ne le serez pas puisque le Québec ne se déconfinera pas complètement avant mars –, tentez l’expérience Phoque OFF.
Quand la musique a mal : Thierry Bégin-Lamontagne ou la haute virtuosité au recyclage
par Louis Garneau-Pilon
Chez Pan M 360 nous nous interrogeons, par l’entremise de notre dossier « Quand la musique a mal », sur la santé de la musique et de ses praticiens. Dans le cas qui nous occupe, le guitariste virtuose Thierry Bégin-Lamontagne témoigne de sa condition précaire l’ayant mené à un recyclage professionnel au cours de la pandémie.
Peu de musiciens détiennent une maîtrise en guitare classique au Québec. Ces virtuoses doivent travailler en solo, gérer leur plateforme internet, maximiser leur présence médiatique et l’impact de leur réseautage. On comprendra que le cas de Thierry Bégin-Lamontagne est particulier, est considéré par ses pairs comme l’un des plus doués solistes québécois en guitare classique, le meilleur de sa génération selon plusieurs. Illustre depuis l’adolescence, il présente depuis 20 ans des programmes exemplaires en guitare classique, il y démontre une facilité déconcertante à jouer les œuvres les plus difficiles du répertoire. Qui plus est, il multiplie les efforts de vulgarisation, implique son public dans ses concerts en l’initiant aux fondements de son jeu virtuose. L’objectif n’est pas simplement d’impressionner, mais aussi de créer un contact humain avec la personne qui l’écoute. Or, comme tant d’autres artistes de la scène, Thierry se voit acculé au pied du mur, il doit face à une crise qui mine son existence déjà difficile… et sa passion.
PAN M 360 : Initialement, quelle fut l’impact du premier confinement sur ta carrière?
THIERRY BÉGIN-LAMONTAGNE : Dès le début, j’ai trouvé cela très triste. J’avais un concert prévu le 12 mars 2020. Une heure avant de commencer, le directeur de salle vient me voir et me dit qu’il est annulé. La journée même, j’avais embauché un professionnel pour filmer la réaction du public, ce qui n’a pas pu se produire. Je savais que cette épreuve allait être particulièrement difficile. Mes amis me disaient que je capotais pour rien, mais j’étais certain que l’on ne s’en sortirait pas avant au moins un an.
Pour ma part, j’avais déjà un plan B. Il faut mentionner que je vis avec le syndrome (Gilles) de la Tourette, ce qui compliquait déjà les choses pour me trouver un emploi. Des employeurs me disaient « Vas-tu faire c’t,affaire-là (spasmes) devant les clients ? » Donc très difficile de me trouver un emploi, J’ai donc appris à pratiquer plusieurs autres emplois au cas où. Je savais que même avec cette expérience, les choses allaient se corser.
PAN M 360 : Et pour les deux ans qui ont suivi ?
THIERRY BÉGIN-LAMONTAGNE : Je n’avais pas atteint ma limite… au début. Mais après un an j’ai dû me poser la question : je fais quoi là? Il faut bien que je paye mon appartement et il me faut me nourrir. J’avais deux tournées prometteuses en Europe qui n’ont pas eu lieu, mes billets d’avion n’ont pas été remboursés. Ceux-ci valaient à peu près la moitié de mon revenu total pour l’année! Avec tous les bouleversements en plus… ça part, ça arrête, ça repart, ça arrête encore. Toutes ces difficultés m’ont poussé à changer mon fusil d’épaule et à me trouver un travail. J’avais tout investi dans l’art, des dizaines de milliers d’heures, tant d’énergie. J’ai tout mis là-dedans, sans obtenir les résultats escomptés. Je ne dis pas que ma carrière est terminée, mais cela ne peut plus être la seule chose qui me fasse vivre. J’ai un concert qui fut reporté plus de trois fois pour lequel j’attends encore des nouvelle, alors… Je comprends pourquoi on a des mesures sanitaires, mais je dois gagner ma vie !
PAN M 360 : L’impact doit être lourd sur ta situation financière!
THIERRY BÉGIN-LAMONTAGNE : Avant la pandémie, il y avait des années où je faisais cinq à huit mille dollars par année avec la musique. Imaginez cette situation pendant vingt ans. Je crois avoir assez donné pour le sacrifice financier. C’est sûr que c’est satisfaisant de se rappeler à quel point j’ai été un guerrier persévérant. Je suis passé à travers tout ça en devenant assez connu, mais nous vivons dans un monde qui met plus d’importance sur le système capitaliste. Au moins, avant, je faisais des concerts grâce aux compétitions auxquelles je participais. Mais les concours sont aussi toujours à nos frais. J’ai tout payé de ma poche en m’endettant de 47 000$. Cette dette, quand on fait moins de 10 000$ par an, c’est très long à rembourser. Avec la COVID, payer les intérêts de cette dette en ne faisant pas un sou, c’est un mur ! Longtemps, je me suis demandé si je devais continuer.
On me demandait souvent quel était mon secret pour ma réussite. Eh bien, le secret c’est que la ceinture était tellement serrée que je réussissais à survivre. Ce n’est plus possible maintenant. Quand on est jeune, on met toutes ses énergies dans ses rêves, mais je ne suis plus jeune. À moins de me faire payer bien plus cher, je ne crois plus être capable de faire quatre ou cinq concerts par an, pandémie ou non.
PAN M 360 : Est quelle est l’impact de la pandémie sur ta santé mentale?
THIERRY BÉGIN-LAMONTAGNE : Démotivation totale! Ça faisait déjà des années que ma motivation chutait : de moins en moins de concerts, de moins en moins d’intérêt. Et là, tout d’un coup, je n’avais plus rien. J’ai donc passé un an avec un orienteur pouvant m’aider à me trouver un emploi. Je suis allé me chercher un DEP pour au moins faire quelque chose d’autre. Ça a été une année très difficile pour moi. J’en ai quasiment fait un deuil de la musique. Depuis 2 ans je n’ai pas vraiment eu le goût de jouer professionnellement. J’ai encore du plaisir à jouer pour moi-même, mais le monde de la musique lui-même ne m’attire plus autant. En m’éloignant de ça, j’ai aussi perdu plusieurs contacts, donc je ne sais pas trop comment ça se passe avec les autres. Le peu de choses que je sais, c’est qu’au moins les professeurs de musique ont pu s’en sortir. Surtout grâce aux cours individuels. J’essaie de percer un peu dans le monde de l’apprentissage, mais ça ne semble pas se passer.
PAN M 360 : Que vois-tu pour ton avenir ?
THIERRY BÉGIN-LAMONTAGNE : D’abord, peut-être pourrais-je finalement enseigner dans le contexte de blocs de cours en ligne sur une plateforme telle Udemy, plusieurs musiciens se sont lancés là-dedans. Je vais être un peu en retard, mais ça ne me fait pas peur, le contenu des cours est plus important que leur date de mise en ligne. Je me suis aussi trouvé un emploi chez IBM, une compagnie très respectée, je suis représentant en service système. Je retape des guichets, des ordinateurs ou des serveurs informatiques. Au moins, j’aime ce nouveau boulot, ça me permet de rester plus stable financièrement et d’avoir la tête un peu plus reposée. Depuis des années je suis en mode survie et je ne peux plus tout faire moi-même. Dans le monde de la musique, si tu n’es pas sous le feu des projecteurs, tu n’es rien!
On me demande souvent pourquoi je ne suis pas plus connu. C’est simple, je suis tout seul et je suis pris à tout faire. Je n’ai jamais eu d’équipe pour m’aider. La bureaucratie, les impôts, l’infographie, le réseautage, c’est moi qui devais tout faire! C’est énormément de temps perdu à ne pas me consacrer à mon art. J’ai dû prendre des heures à apprendre à faire tout ça! Mais je commence à me fatiguer de ramer tout seul. Dans le futur, je souhaite quand même réaliser un ou deux projets. Malheureusement, ils prendront plus de temps, vu que je ne peux plus m’y consacrer à 100%.
Je me suis trouvé un nouvel impresario avec qui je vais travailler sur un nouveau CD. Ce ne sera pas exclusivement un projet de classique. Je vais y jouer de la bossa nova, du jazz et du blues. Ce qui sera le plus important, c’est que j’aie du plaisir ! Si je ne m’amuse pas, le public ne s’amusera pas. Je n’ai plus à me demander si je vais faire assez d’argent pour survivre. Ne plus avoir une épée de Damoclès au-dessus la tête, c’est libérateur. Je n’ai plus à faire de la musique pour me nourrir. Je peux en faire parce que ça me plait et que j’en aie envie.
Je ne me vois pas perdre ma passion pour la musique, il faudrait m’enlever l’usage de mes mains pour que ça se produise. J’ai beau être déçu, la musique reste malgré tout ma raison de vivre. Si vous êtes intéressé à en apprendre davantage, vous pouvez consulter le site internet de Thierry et sa page SoundCloud.
Quand la musique a mal : le quotidien d’Adrien Juhel
par Louis Garneau-Pilon
Chez Pan M 360 nous nous interrogeons, par l’entremise de notre dossier « Quand la musique a mal », sur la santé de la musique et de ses praticiens. Dans le présent article, le multi-instrumentiste Adrien Juhel témoigne de sa réalité que dictent les mesures sanitaires depuis les débuts de la pandémie.
Dans le cas des praticiens de la scène musicale, cette réalité est d’autant plus complexe. Pour Adrien Juhel, pigiste et producteur à temps partiel, cette réalité est constante. Il mène la vie d’un musicien professionnel, il participe en tant que multi-instrumentiste à des spectacles ou s’implique à la production en studio. Adrien affecte particulièrement les rythmesafros, le merengue et la pop latina. Or, la chaleur de cette musique ne suffit pas toujours. Comme une multitude d’autres dans sa position, notre musicien doit survivre à toutes les complications qu’amènent les confinements : spectacles annulés, problèmes monétaires ou pire, les problèmes de santé mentale.
PAN M 360 : Au premier confinement, avais-tu idée des difficultés à venir ?
ADRIEN JUHEL : Je vais être honnête, non! Au départ, j’étais même un peu content au fond. Je ne sors pas beaucoup, sauf pour jouer de la musique. Ça m’allait de rester chez moi. Après une semaine… j’ai réalisé que ma carrière allait en être handicapée. Une semaine, deux semaines… Après ça, les semaines se sont transformées en années et c’est devenu de plus en plus difficile.
PAN M 360 : Es-tu resté actif durant cette période?
ADRIEN JUHEL : J’ai trouvé une avenue ou deux. Notamment, un contrat pour jouer les fins de semaine durant l’été. Le problème c’est que, comparé à l’avant COVID, ça ne suffisait pas. Pas seulement au niveau monétaire, mais aussi au niveau musical. Je n’aime pas perdre ma source principale de revenu, mais j’aime encore moins perdre toute l’énergie du spectacle. En plus de ça, il n’y a jamais un contrat sûr. J’ai dû faire face à énormément de gigs annulés, parfois à la dernière minute. C’est triste, mais, pour moi, c’est quasiment devenu normal de vivre dans l’incertitude. On parle toujours du nouveau normal, mais mon nouveau normal c’est de devoir m’adapter à constamment annuler des spectacles ici et là.
PAN M 360 : Et en ce qui touche ta situation monétaire, ça doit compliquer les choses pour joindre les deux bouts?
ADRIEN JUHEL : Vraiment, vraiment vraiment beaucoup! J’ai vu une grosse partie de mon argent disparaître d’un coup. Je n’ai pas de passion aussi sérieuse que la musique. Je gagne ma vie comme artiste. En ce moment, je peux dire que financièrement, les nouvelles ne sont pas très bonnes. Je ne dirais pas que je suis dans la rue, mais j’en ai juste assez pour m’en sortir tout seul. Ce n’est vraiment pas assez pour dire que je suis à l’aise financièrement. Je suis très reconnaissant des gens qui m’ont permis d’avoir un spectacle ou deux de temps en temps. Cependant, ces représentations sont rares et éloignées, je n’ai pas le choix d’établir un budget sérieux et de le suivre religieusement. Avant j’avais au moins une certaine liberté avec mes dépenses. Pour te donner une idée, avant la pandémie, je pouvais faire au moins trois spectacles en une semaine au prix de 250$ la représentation. Pour mes travaux de production, je pouvais toucher 500$. En période confinement, je ne sais pas le montant que je vais recevoir pour la semaine, ou même si je vais recevoir quelque chose.
J’ai pensé à faire autre chose que de la musique, mais… ce n’est simplement pas pour moi. De temps en temps, je prends de la jobine qui passe. Un petit job de restauration ici et là… mais ce n’est pas un domaine dans lequel je suis très bon.
PAN M 360 : Si ce n’est pas facile financièrement, l’est-ce plus mentalement?
ADRIEN JUHEL : Étonnamment oui, un peu. Sur le long terme, je m’en sors relativement bien. J’aime penser que je suis assez fort mentalement. Mais ça devient plus complexe quand on est coincé tout seul chez soi. Tu es pris dans ton appartement avec rien à faire et pas de musique. Tu te mets à réfléchir pour réfléchir. Si tu penses au futur proche, ça devient rapidement angoissant. Malgré tout, je suis optimiste.
C’est quand même quelque chose qui se discute beaucoup entre musiciens. Si pour moi ça va relativement bien, il y en a beaucoup qui l’ont bien plus dur que moi. Malheureusement, j’en connais plusieurs qui ont choisi de changer de parcours. J’en connais un qui est devenu boucher, un autre qui s’est reconverti en coiffeur. Avec tout ce qui se passe, je ne pense pas qu’ils reviendront à la musique professionnellement. Mais ça, c’est ceux qui s’en sont sortis tant bien que mal, ils sont chanceux d’une certaine façon. J’en connais deux qui n’ont pas été capables de vivre avec les manques que le confinement leur a imposés… et se sont enlevé la vie. C’est dur de voir que ça ne va pas chez certains. Ils vont parler un peu de leur détresse, mais ils minimisent aussi la situation pour qu’on ne s’en fasse pas. On n’a pas vraiment idée de ce qu’ils vivent.
PAN M 360 : Et pour l’avenir, comment te vois-tu aller?
ADRIEN JUHEL : Eh bien je reste optimiste. Pour moi, la seule solution c’est d’attendre que tout reprenne, qu’on ait un semblant de vie normale. Éventuellement, tout devrait s’arranger. Nous les gens des îles, vivons au jour le jour. Ce ne sera pas facile, mais j’essaie de ne pas trop y réfléchir. J’ai toujours quelques spectacles qui viendront entre-temps et un peu de production. Malgré tout, je mentirais si je disais que c’est facile. Je fais avec ce que je peux, mais ce n’est vraiment pas une situation idéale.
Si vous voulez découvrir les projets pour lesquels Adrien Juhel collabore, vous pouvez faire un tour sur sa page YouTube https://www.youtube.com/user/adrienjuhel
https://www.youtube.com/watch?v=CoACJZ_OQXI
Quand la musique a mal : au bureau du PM… au bureau de la Guilde
par Alain Brunet
Chez Pan M 360 nous nous interrogeons, par l’entremise de notre dossier « Quand la musique a mal », sur la santé de la musique et de ses praticiens. Dans le présent article, le président de la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec s’exprime sur les décisions prises au sommet de l’État québécois, en ce qui a trait aux arts de la scène au temps de la COVID.
Excellent guitariste à cordes de nylon, connu notamment pour le fort bon duo qu’il a formé avec Richard Léveillé avant de devenir syndicaliste professionnel à la défense de ses collègues, le président de la GMMQ ne mâche pas ses mots lorsqu’il parle de la vision de la culture dans les plus hautes sphères du gouvernement provincial.
« Je pense que le bureau du premier ministre (François Legault) considère la culture comme un divertissement sympathique… et pas quelque chose d’essentiel. »
Si Luc Fortin se montre plus nuancé et tolérant à l’endroit des acteurs du gouvernement provincial en matière de culture, il l’est beaucoup moins pour le bureau du PM pour sa sévérité plus grande à l’endroit des arts de la scène depuis deux ans.
« Nous avons eu un bon soutien du Ministère de la Culture et des Communications et même de la Santé publique mais… lorsque notre dossier est rendu au bureau du Premier Ministre, on se dit peut-être que la culture peut attendre plus et que ce n’est pas grave. Je ne suis pas le seul qui pense ça, ce sentiment est partagé par plusieurs acteurs influents du milieu. Nous, artistes de la scène, sommes toujours les premiers à fermer et les derniers à rouvrir à chaque vague de la pandémie… Normalement, mon poste devrait imposer une certaine rectitude politique mais je me sens obligé de le dire ainsi : ça fait deux ans qu’on est emprisonnés, on nous libère à moitié.»
À l’instar des milieux de la restauration et du sport dont les professionnels ont énormément souffert, le milieu de la musique a vu ses effectifs fondre comme neige au soleil depuis le début de 2020. Ainsi, depuis le début de la pandémie, la Guilde des musiciens a perdu 15% de ses membres. Durant les pires moments, la proportion a grimpé jusqu’à 20%, indique le président du syndicat .
« Si on compare 2019 à aujourd’hui, à même date, précise Luc Fortin c’est 15% de moins. Au cours des 20 dernières années précédant la pandémie, notre membership n’avait pas bougé, c’est-à-dire environ 3200 membres bon an mal an. Aujourd’hui, nous avons perdu 550 membres… Et on ne compte pas les abandons de tous ces jeunes musiciens professionnels en voie de devenir membres – ou non. Si on compte tout ça, ça fait beaucoup plus de monde. »
Cette défection bien réelle ne conduit pas nécessairement à l’arrêt des activités professionnelles mais…
« Mon neveu est un super musicien, il s’est ramassé en biologie. Il fait partie de ce que j’appelle le semi-abandon, soit le musicien contraint à se recycler dans d’autres professions mais qui continue à jouer quand c’est possible. Comme on disait dans le temps, « garde ta job de jour ! » La pandémie n’est pas le seul facteur qui explique cette tendance, mais elle a convaincu un paquet de monde d’appuyer sur le bouton off. Et il faut aussi compter les techniciens de scène, les agents de tournée et autres professionnels du même écosystème. »
Depuis une vingtaine d’années, rappelons-le une fois de plus, les musiciens souffrent d’un déclin prononcé de leur condition économique, déclin que dictent les géants du web, vu le partage injuste et non réglementé des revenus générés par la musique dans un environnement numérique. Cette tendance s’incruste depuis 2000, deux décennies pendant lesquelles les institutions n’ont jamais formé autant d’instrumentistes, interprètes et compositeurs de grand talent… et dont les perspectives d’avenir sont piètres pour la majorité absolue d’entre eux. Hormis l’interprétation ou la composition, l’enseignement de la musique n’est plus exactement une solution intéressante pour la plupart d’entre eux : étant plus nombreux à exceller, les jeunes professionnels peuvent beaucoup moins espérer des postes intéressants dans l’ensemble du réseau de l’enseignement.
« Cette tendance était déjà là avant la pandémie, explique Luc Fortin mais, depuis deux ans, cette réalité est exacerbée. Nous de la Guilde faisons régulièrement la tournée des institutions d’enseignement et, depuis 2018-19, on nous parle d’une baisse de clientèle étudiante intéressée à la musique. Alors imaginez aujourd’hui! Certains instruments ne sont même plus enseignés dans certaines écoles ou facultés, faute d’élèves ! Nous n’avons pas de statistiques à ce titre, mais cette baisse est assez importante pour que le personnel enseignant nous en parle régulièrement. »
Nous voilà peut-être au terme de la dernière vague majeure de la pandémie mais rien n’indique le retour des jours meilleurs côté musique vivante:
« Depuis peu, observe Luc Fortin, des dizaines de milliers de personnes sortent dans des centaines de restaurants et qui ne portent pas de masques lorsqu’ils mangent. Dans les bars on devra rester masqué. Présenter des concerts dans les petites salles ? Un spectacle n’est pas rentable dans un bar rempli à 50% de sa capacité. Et je remets en question cet argument très discutable du nombre de 500 sièges maximum dans les grands amphithéâtres.”
Le bureau du PM en prendra-t-il acte ? Au bureau du président de la Guilde, on ne se fait pas d’illusions…
Quand la musique a mal : apprendre et répandre la résilience
par Elsa Fortant
Chez Pan M 360 nous nous interrogeons, par l’entremise de notre dossier « Quand la musique a mal », sur la santé de la musique et de ses praticiens. Dans le présent article, notre collaboratrice Elsa Fortant se penche sur la détresse et la résilience dans le milieu de la musique.
Grâce à un sondage réalisé par la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ) en 2020, on apprenait que 57 % des musiciennes et musiciens envisageaient de changer d’emploi[1]. Après une deuxième fermeture complète des salles de spectacle, le rideau tombe… et, pour certains, ne se relève jamais, comme nous l’a rappelé la Semaine de la prévention du suicide, qui s’est tenue du 30 janvier au 5 février. À travers la tempête et le désespoir, peut-on identifier des facteurs de résilience? C’est une des questions que se pose Morgane Bertacco, doctorante en neuropsychologie à l’Université de Montréal. Depuis plus d’un an, au sein du programme de recherche « Musique en temps de pandémie au Québec[2] » elle mène une enquête auprès des musiciens québécois. Un projet inédit qui, on l’espère, permettra au milieu culturel et au gouvernement de mieux comprendre les effets de la pandémie sur la santé mentale des artistes.
Le milieu musical est fragile, ça ne date pas d’hier. Or, la crise de la COVID-19 et sa gestion – autrement dit l’arrêt total des activités musicales à deux reprises – ont exacerbé des conditions de travail déjà précaires : mise en danger du modèle de l’économie à la demande ou à la tâche (pige, auto-entrepreneuriat), incertitude de l’emploi et normalisation du travail non payé. On pense par exemple aux vidéos de musiciens confinés qui ont fleuri au début de la pandémie et pour lesquelles les artistes n’ont pas forcément pas été rémunérés.
À ce jour, aucune donnée n’existe au sujet de la santé mentale des musiciens canadiens. Un manque que Morgane Bertacco est bien décidée à combler. La jeune chercheuse, qui étudiait l’anxiété de performance, a complètement changé son sujet de thèse pour s’intéresser à la santé mentale des musiciens face à la pandémie. « Quand j’ai déposé mon projet de thèse, en décembre 2020, la seule documentation qu’on avait sur la COVID-19 était les premières études qui portaient sur la santé mentale de la population en général. On savait que l’anxiété commençait à sérieusement monter, la dépression aussi », explique-t-elle.
Dès 2021, les sondages réalisés par la GMMQ et le rapport au titre évocateur « Pour que les arts demeurent vivants[3] », préparé par la Fédération nationale des communications et de la culture (FNCC) et publié en mars de la même année, nous ont offert un premier aperçu de la gravité de la situation. S’il s’agissait de prendre le pouls du milieu culturel, on a constaté qu’il est faible : grande présence de symptômes dépressifs, détresse psychologique des artistes, pensées suicidaires chez 11 % chez les artistes contre 7 % dans la population québécoise…
La recherche menée par Morgane Bertacco s’intéresse aux musiciens de plus de 18 ans résidant au Québec pendant la pandémie, autant les étudiants que les professionnels en exercice qui répondent à la définition de la GMMQ. Il s’agit d’un questionnaire en ligne qui couvre les thèmes de la dépression, de l’anxiété, du stress, de la résilience et du bien-être. Les 160 réponses obtenues jusqu’ici seront complétées par des entretiens individuels. L’intérêt étant de pouvoir comparer les résultats de l’étude, l’équipe a retenu ceux d’une étude britannique réalisée en 2016 auprès de musiciens professionnels. On y apprenait alors que 71 % des musiciens ont déjà connu des crises d’anxiété et de panique et que 39 % présentaient des troubles dépressifs.
« Comme c’est un sondage en ligne, on n’a pas le droit d’utiliser les outils qu’on utiliserait en clinique ; donc on a pris des questionnaires de dépistage, accessibles à tous », précise la doctorante. « On a le PHQ-9 (Patient Health Questionnaire) pour dépister la possibilité d’un trouble dépressif et le GAD-7 (Generalized Anxiety Disorder) pour dépister un trouble d’anxiété généralisée ».
L’objectif de cette recherche, c’est aussi d’identifier les facteurs de résilience, autrement dit les éléments qui ont permis aux musiciens de tenir le coup et de rebondir. D’ici à ce que les analyses de données soient terminées, il existe une ressource accessible gratuitement publiée par la Commission de la santé mentale du Canada, le « Guide de prise en charge de sa santé mentale pour bâtir sa résilience[4] ». Un rapport intitulé « Innovation et résilience dans le domaine des arts, de la culture et du patrimoine Canada[5] », financé par le gouvernement du Canada, vient tout juste d’être publié. Il s’appuie sur 29 exemples d’artistes et d’organismes qui ont innové pour trouver la résilience durant la pandémie. Cela nous indique qu’on entre en mode solution. On salue par ailleurs la création d’un Fonds de soutien psychosocial administré par la Fondation des artistes, permettant la prise en charge financière de soins de santé psychologique jusqu’à concurrence de 850 $ par personne.
« Je veux pouvoir tirer un vrai bilan solide, avec des recommandations que j’espère réussir à faire monter au gouvernement pour leur dire que, si jamais ça devait revenir, voilà ce qu’ont vécu les musiciens et voilà ce qu’ils auraient aimé qu’on mette en place », conclut l’étudiante. « J’espère réussir à trouver les facteurs de résilience qui ont aidé le plus les musiciens qui ont bien traversé la pandémie, pour pouvoir proposer un programme aux musiciens eux-mêmes, qu’ils et elles puissent se dire que d’autres ont réussi grâce à ça ». Ne perdons pas espoir.
Morgane Bertacco a décidé de rouvrir le sondage pour avoir une photographie de la situation un an plus tard. Pour y participer, il suffit de cliquer sur ce lien en français et en anglais.
Si vous ou quelqu’un que vous connaissez avez besoin d’aide, composez le 1 866 APPELLE (277-3553), 24 h sur 24 h, 7 jours sur 7.
[2] Programme mené par l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique (OICRM), en collaboration avec l’Université du Québec à Montréal (UQAM), l’International Laboratory for Brain, Music and Sound Research (BRAMS), le Laboratoire de recherche sur la musique, les émotions et la cognition (MUSEC) et HEC Montréal.
Quand la musique a mal – Le poids des praticiens de la musique : premiers à fermer, derniers à rouvrir
par Alain Brunet
Depuis presque 20 ans déjà, la dématérialisation des contenus rend la vie dure à une majorité de musiciens. À ce mal s’ajoutent, depuis le printemps 2020, la pandémie de COVID-19 et ses corollaires. Cet ensemble de facteurs délétères pèse lourdement sur cet art vital et sur l’existence des musiciens. Chez Pan M 360 nous nous interrogeons, par l’entremise de notre dossier « Quand la musique a mal », sur la santé de la musique et de ses praticiens. Alain Brunet pose le problème du poids politique de la musique dans les perceptions de nos élus.
Manifestement, les resserrements et allègements des mesures sanitaires défavorisent les arts de la scène au Québec. Plus que toutes les autres activités économiques impliquant un rapport avec le public en chair et en os, ce qui n’est pas peu dire.
Depuis les débuts de la pandémie, le gouvernement québécois met le spectacle (ou le concert) au premier rang de ses mesures de resserrement de l’espace public… et au dernier rang de ses mesures d’allègement.
Ainsi, on allégera les conditions du spectacle vivant dès le 7 février mais… on se limitera aux grandes salles, et on exclura les petits lieux considérés comme des bars…. C’est-à-dire là où émergent la majorité des artistes évoluant hors du circuit des vedettes locales ou internationales.
« Les Québécois s’ennuient de leurs artistes » a dit récemment le PM québécois. On ne remet pas en question sa sincérité, on devine néanmoins qu’il fait référence aux artistes populaires – construits par la téléréalité – et aux stars confirmées des musiques de niche, surtout classiques. Pour le reste, c’est-à-dire la presque totalité des praticiens de la scène, on repassera plus tard cet hiver…
Voilà qui nous en dit long sur cette courte vision de la culture côté politique.
Ainsi dans les plus hautes sphères du gouvernement, on n’a pas idée que la musique vivante et autres arts de la scène se fondent sur un écosystème de petits lieux tributaires des ventes d’alcool. Pour que Les Louanges finissent par remplir le M Telus, il a fallu combien de petites prestations dans des lieux qui n’ont rien à voir avec les salles qu’il peut désormais remplir à moitié? Poser la question…
Ainsi donc, la capacité maximum de 50 % peut être une mesure justifiée pour les salles de 1000 places ou moins, mais, pour les plus grandes, cette limite de 500 personnes est une règle tributaire de la faible capacité d’accueil de nos hôpitaux… remplis à craquer.
Au Canada, d’ailleurs, on compte trois fois moins de lits d’hôpitaux par habitant qu’en 1970, soit 2,52 lits aujourd’hui au lieu de 7 il y a 50 ans i. Oui oui, 50 ans ! Au Québec, c’est la moyenne canadienne: 21 672 lits, soit 2,5 par 1000 habitants ii.
Au fil du temps, les chirurgies d’un jour auraient réduit progressivement le nombre de lits, on en convient, mais cela ne justifie pas les engorgements des hôpitaux et des urgences observés au pays depuis belle lurette. En France, par exemple, on compte aujourd’hui 6 lits par 1000 habitants. Au Japon, 13 lits. En Corée du Sud, 12 lits iii.
Question de spécificité sociétale? Ben voyons. À l’évidence, l’influence grandissante de la pensée néo-libérale sur le désengagement de l’État, soit depuis les années 80, a eu pour conséquence l’instauration progressive d’un système de santé à deux vitesses. Avec ce résultat : le Québec et le Canada entier sont devenus les cancres des systèmes de santé dans les pays dits avancés.
Cet état lamentable de notre réseau de la santé se combine ici à un autre déclin, beaucoup moins évident pour l’électeur moyen : le poids politique de la culture.
À très court terme, la rentabilité politique du milieu culturel (sauf ses stars) n’est plus ce qu’elle fut naguère. Et rien ne laisse entrevoir un retour du balancier.
Inutile d’ajouter que les praticiens des arts de la scène sont aujourd’hui les parents pauvres chez les parents pauvres de la pandémie – restaurants, gymnases, salons de coiffure, petits détaillants, etc. Avec ceci pour résultat chez les praticiens de la musique : dégradation de la condition économique, abandon progressif ou définitif de la profession, détresse psychologique, suicide.
Voilà pourquoi PAN M 360 lance une série de chroniques, analyses et témoignages afin que nous soyons toutes et tous capables de bien jauger le poids de la musique dans la sphère publique.
2021 a été une année riche en production vidéo, malgré les circonstances. Les réalisateurs ont souvent fait preuve d’inventivité et d’audace afin de pouvoir présenter un clip original en dépit des contraintes. Quant aux artistes, ce fut pour eux une occasion supplémentaire de se maintenir dans l’œil du public; on pourrait même dire que le clip est devenu depuis le début de la pandémie un outil plus qu’essentiel. PAN M 360 en a sélectionné 21 qui ont marqué l’année, pour des raisons esthétiques, éthiques ou parce qu’ils sont tout simplement agréables à visionner.
L’équipe de Pan M 360
Lil Nas X Montero
À première vue, Montero n’est pas subtil : c’est un clip vulgaire, provocant et polarisant. Pourtant, ce sont aussi les forces de cette vidéo. Il s’agit d’un voyage dans l’univers imaginaire du rappeur queer. Le chanteur se promène dans un monde fantastique, embrasse un extra-terrestre et… exécute une danse érotique pour Satan lui-même. Cette méthode grossière est un atout pour Lil Nas X, qui utilise sa vulgarité comme critique d’une société parfois trop propre, puis entoure cette critique d’un univers visuel tout en couleur. Exigeant une certaine notion du second degré, Montero est un clip hautement amusant. (Louis Garneau-Pilon)
Bon enfant Porcelaine
Voici un clip où, outre quelques déflagrations ici et là, le spectaculaire se trouve dans les détails : ouvrez l’œil, musicophiles, mettez ça en plein écran sur votre télé 396 pouces! La famille reconstituée rock-pop-discoïsante Bon Enfant nous ramène à l’église, celle de la paroisse Saint-Pierre-Apôtre dans l’arrondissement Ville-Marie. Le réalisateur-monteur David Bourbonnais et le directeur photo Nathan B. Foisy en mettent à profit les vitraux, chaire et autres éléments et ornements architecturaux. La célébrante Daphné Brissette et ses ouailles Guillaume Chiasson, Étienne Côté, Mélissa Fortin et Alex Burger dansent, se détendent et touchent l’orgue Casavant sous les arcades néo-gothiques, vêtus de blanc comme pour un mariage non consommé. Puis, on se retrouve en forêt avec un cheval, Alex Burger tire d’une urne quelque chose qui ressemble à un cœur de veau. C’est catholique, c’est païen, c’est top. (Luc Marchessault)
Bomba Estéreo Agua
Les monarques colombiens de la nueva cumbia ont réalisé plusieurs superbes vidéos pour leur album Deja, paru en 2021, en s’imprégnant de la luxuriante nature locale. Leur meilleur est la vision panoramique de Agua, un titre phare de l’album. Seule dans la jungle, la chanteuse Liliane Saumet s’imprègne d’un cocktail mystique et s’éveille à une communion avec les esprits sacrés, sous la forme d’une fête de costumes floraux. (Rupert Bottenberg)
Nimco Happy Isii Nafti
Un titre sorti il y a déjà quelques années en Somalie et habituellement joué lors des cérémonies de mariage, mais qui a connu un succès international en 2021. Nimco Elmi Ali chante une ode à l’amour en quatre langues: le somali, l’anglais, l’arabe et le swahili. Isii Nafti a été partagé sur les réseaux sociaux par des personnalités africaines-américaines comme Cardi B ou Trevor Noah, qui ont implicitement joué de leur notoriété pour mettre la lumière sur cette artiste méconnue outre-atlantique. Cette effervescence sur le Web fut une belle façon de rétribuer tous les honneurs à une femme somalienne, ainsi qu’à tout un pan de la culture africaine, longtemps – et encore – ignorée par les médias de masse occidentaux (Salima Bouaraour)
Marie-Gold C’est qui le boss?
« C’est qui le boss ? » demande Marie-Gold la chef de troupe. « Marie ! », répondent en chœur les six scouts qui l’accompagnent. Avec ce clip, la rappeuse nous propose sa vision du power trip, avec ses propres symboles de réussite : ici on ne vend pas de la drogue, mais des biscuits préparés avec entrain par des grands-mères scoutes, et l’alcool est remplacé par des verres de lait. Mais rassurez-vous, l’histoire finit toujours de la même manière : l’argent va dans les poches du boss. Marie-Gold profite de l’apport pour devenir propriétaire de ce qui semble être une clé de la ville (celle de Baveuse City, suppose-t-on). Histoire à suivre en février 2022. (Elsa Fortant)
Little Simz ft. Obongjayar Point & Kill
Pour aimer un clip il faut aussi, a priori, aimer la chanson. Et ici, on a droit à non seulement une superbe pièce tirée du dernier album de l’artiste britannique d’origine nigériane Little Simz, Sometimes I Might Be Introvert (qui s’est facilement glissé dans notre Top 100 de l’année), mais aussi à un clip remarquable. Dans les quelque cinq minutes que dure Point & Kill, le réalisateur et photographe Ebeneza Blanche (Elle, Harper’s Bazaar, Nike…) nous emmène à Lagos avec Little Simz et Obongjayar, un autre artiste britannique d’origine nigériane. En incorporant des images souvent fixes ou ralenties, proches d’une photographie aux couleurs très prononcées, le clip passe de la légèreté à un territoire beaucoup plus politique, mais toujours de manière très artistique. Point & Kill est une expérience visuelle et sonore qui célèbre avec style la culture nigériane, une œuvre léchée à l’esthétisme irréprochable. (Patrick Baillargeon)
Bruce Liu Finale, 18e Concours Chopin, Varsovie
Un an après son report causé par la pandémie, la dix-huitième édition du Concours international Frédéric Chopin s’est tenue à Varsovie, du 2 au 23 octobre 2021, après des rondes préliminaires en juillet. Pour celles et ceux qui n’ont pas été en mesure d’assister au déroulement de la compétition, l’enregistrement vidéo de la prestation finale de Bruce Liu, premier Canadien à remporter le premier prix, est à ne pas manquer. Bruce Liu a été encensé par la critique pour son jeu très personnel. Cet extrait illustre l’agilité du doigté, l’intelligence des lignes et la présence du jeu scénique de celui qui s’annonce comme la prochaine coqueluche de la planète pianistique. (Alexandre Villemaire)
BADBADNOTGOOD Timid, Intimidating
Il y a un air de nostalgie dans ce morceau des innovateurs jazz torontois BADBADNOTGOOD, et il est parfaitement assorti à la technique fascinante du réalisateur Winston Hacking. Celui qui nous a gratifié de superbes clips pour Flying Lotus, Run The Jewels et Andy Shauf intègre des images trouvées dans des décors naturels, jouant avec la congruence et le contraste, tout en faisant allusion à un sens du tangible qui s’estompe à l’ère du numérique, un sentiment évoqué par un filtre de film 8mm usé par le temps. (Rupert Bottenberg)
Morly Eliogy
Publié au cours de l’été 2021, ‘Til I Start Speaking est le premier album complet de la jeune chanteuse américaine Kate Morley. Ses ballades subtilement arrangées et influencées par le folk, la soul, le jazz et l’électro sont bien servies par une interprétation à fleur de peau. Composée à la suite d’une rupture amoureuse, Eliogy porte les marques de la douleur, celle que l’on ressent et celle que l’on fait ressentir à la personne que l’on quitte. Le clip qui accompagne cette chanson est remarquable. Afin d’illustrer son propos, Morly déroule un ruban se trouvant à l’intérieur de sa bouche. Péniblement, les mots sortent un à un, laissant leurs marques sur les lèvres fendillées de la chanteuse. (Steve Naud)
Salvatore Ganacci Fight Dirty
Après un certain nombre de vidéos impressionnantes dans un mode surréaliste et pince-sans-rire, le DJ suédois Salvatore Ganacci change de vitesse et fait appel aux studios d’animation Goono et Truba pour fabriquer un hommage explosif et hilarant aux animations et aux jeux vidéo japonais. Une jeune fille fougueuse et son redoutable ami, une énorme main désincarnée, affrontent leurs ennemis. La bagarre qui s’ensuit est un montage étourdissant et anarchique. (Rupert Bottenberg)
Snapped Ankles The Evidence
Le groupe britannique Snapped Ankles a présenté en juillet dernier un nouvel album, son troisième, judicieusement intitulé Forest of Your Problems. Si vous ne les connaissez pas, la légende veut que les Snapped Ankles soient des hommes sauvages des bois, vivant dans les branches et ressemblant à un tas de feuilles ou à des buissons, qui sont descendus de leurs arbres pour jouer un post-punk komische dansant avec un mélange de synthétiseurs, de guitares et d’instrumentation fourragère. La vidéo psychédélique de Daisy Dickinson nous présente, en plusieurs vignettes, toute l’équipe des Snapped Ankles – The Business Imp, The Cornucopian, The Nemophile et The Protester – en train de chanter et de danser dans les forêts du Sussex. (Patrick Baillargeon)
L’Impératrice Hématome
Les résultats sont arrivés et le diagnostic d’Hématome, du groupe électro sophistiqué français L’Impératrice, est la cardiomyopathie takotsubo, également appelée « syndrome du cœur brisé ». Habilement réalisée par Roxane Lumeret et Jocelyn Charles pour le Studio Remembers, la vidéo est un conte de fées animé qui illustre la peine d’amour d’une manière étrange et déroutante. (Rupert Bottenberg)
Hot Garbage Sometimes I Go Down
Les couleurs règnent dans cette vidéo. On y voit quatre tableaux récurrents, chacun comportant sa propre ambiance, comme si Wes Anderson avait réalisé un exploitation film des années 70. Deux des tableaux nous montrent des détectives privés qui parlent au téléphone avec les personnages des autres tableaux; un autre nous montre un homme qui s’empiffre en parlant lui aussi au téléphone; dans le dernier, une femme lit des cartes de tarot, combiné rétro à la main. Tandis que les guitares fuzzy de Hot Garbage inondent les images, les personnages disparaissent; une entité s’empare de chacun des tableaux. Voici un clip à budget restreint qui porte un récit fragmenté… et retient notre attention. (Stephan Boissoneault)
Kyary Pamyu Pamyu Dodonpa (vidéo avec paroles)
Les clips où défilent les paroles d’une chanson sont habituellement des trucs bon marché qui nous font patienter jusqu’à la sortie du clip « officiel ». Ou alors une sorte d’appât peu coûteux visant à hisser une pièce dans les palmarès. Or, il arrive parfois que ces « vidéos avec paroles » se suffisent à elles-mêmes. Ainsi, les collages animés des chansons de l’album Their Satanic Majesties Request des Stones étaient très réussis, tout comme l’est l’avalanche de surcharges optiques de Dodonpa, une cavalcade effrénée même selon les standards survitaminés de cette enchanteresse de la j-pop. (Rupert Bottenberg)
Lingua Ignota Pennsylvania Furnace
Sur le long plan fixe d’une nature florissante, Kristin Hayter, alias Lingua Ignota, apparaît et disparaît, tantôt prostrée, tantôt inquisitrice, cherchant les voies de la réparation. Or, ce chemin signifie la rupture, si ce n’est la mort. « And all that I’ve learned is everything burns », chante-t-elle avec dépit, alors qu’une fumée rouge enveloppe des lieux déserts, pâturages et maisons. Ses rituels de purification se muent ainsi en aveux de capitulation. Premier extrait de l’album Sinner Get Ready, la poignante Pennsylvania Furnace en constitue aussi la quatrième pièce. Ce clip a été entièrement dirigé, conçu et monté par Hayter. (Geneviève Gendreau)
Sarah Aristidou Æther
Tourné dans une sorte de monochrome gris-bleu, les paysages désolés du clip accompagnant la sortie de l’excellent album Aether de la soprano Sarah Aristidou sont à l’unisson d’Un grand sommeil noir d’Edgard Varèse, pièce peu jouée mais d’une rare intensité dramatique et suggestive. On y voit ce qui nous habite avec le plus de force : paysage onirique? Mystère éveillé? Ravages des changements climatiques? Décor exoplanétaire? Superbe. (Frédéric Cardin)
URUBU Recorded/VR01
Bienvenue dans l’univers parallèle de Vertige Records! Derrière la caméra on retrouve Adrien Taret, jeune réalisateur-monteur prometteur à qui on doit les clips du collectif (URUBU, MELVIN, MOLZK). L’équipe prend un malin plaisir à se réapproprier les codes esthétiques des années 1990 : posters de Blade collés au mur, lunettes de vitesse, références au gaming et couleurs flashy. On suit la journée de Vinz, amateur de « technoboxe », dont l’assistant filme les moindres mouvements, jusqu’à un combat, dans une cave, contre son némésis… (Elsa Fortant)
Hayden Pedigo Letting Go
Pendant un peu plus d’une semaine, le réalisateur Rocco Rivetti et le directeur photo Gilles O’Kane ont filmé le clip Letting Go à Lubbock, Texas. Au montage, l’artiste Shonray Nichols a ajouté l’animation – à main levée – de la transformation du personnage incarné par Pedigo. Voici ce que Rivetti avait à nous dire à propos du clip : « J’ai écrit un scénario simple où le personnage de la pochette de l’album – un homme peint de façon macabre – se tient devant une brasserie, brûle tout ce qu’il possède, puis retourne au ciel sous forme d’ange. Je me suis inspiré du livre Paradise Lost de William Blake, ainsi que du paganisme des premiers groupes de black métal norvégien. Des concepts comme l’espoir ravivé, la transmutation par le feu, ainsi que la déchéance et la rédemption me semblaient correspondre à la musique. Le but était de prendre ce personnage, qui peut être perçu comme ridicule, et de le traiter avec le respect et l’humanisme dont témoignent toutes les pièces de l’album. » (Isabelle Marceau)
A Place to Bury Strangers End Of the Night
Compte tenu des maints changements de personnel qu’a subi A Place to Bury Strangers de 2018 à 2020, les fans ne savaient plus trop à quoi s’en tenir. Or, le leader Oliver Ackermann a rappliqué avec un duo d’époux musiciens et un clip, à la fin de 2021. Cette vidéo n’est guère qu’une prestation live du simple End Of the Night, à laquelle on a superposé des bizarreries hallucinogènes. Oliver Ackermann crée d’abord un motif au synthé, puis le bassiste démolit celui-ci d’un coup de basse. Ensuite, des corps et des têtes se mettent à virevolter à l’écran, tandis que la distorsion submerge tout. Du rock grinçant et très punk. (Stephan Boissoneault)
Kee Avil See My Shadow
Musicalement, See My Shadow peut évoquer Diamanda Galás et Laurie Anderson qui dînent chez Lydia Lunch, ou alors Xarah Dion et Lana Del Rabies qui jamment sur le thème d’American Horror Story. Visuellement, on se demande si l’héroïne se couvre le visage de papier mâché, de latex, d’argile ou de chair humaine. Ce clip de Kee Avil – Vicky Mettler dans la vie quotidienne – nous fait donc songer à un trio de films d’épouvante : Les yeux sans visage, Massacre à la tronçonneuse et Goodnight Mommy. See My Shadow est un avant-goût de l’album Crease, que lancera Kee Avil le 11 mars 2022. (Luc Marchessault)
Shortparis Говорит Москва (Govorit Moskva)
Deuxième simple du nouvel album Yablonnyj Sad, Govorit Moskva – qui peut se traduire par « Moscou parle » – s’avère un solide réquisitoire musical et visuel. Mis en ligne le 1er mai dernier pour la Fête du printemps et du travail, ce vidéo savamment orchestré et interprété met en scène parade et parcours d’entraînement militaire, manifestation et procession. Comme toujours, la chorégraphie est inventive, cette fois faite d’une succession de plans séquences, nous rendant partie prenante de ce défilé en dents de scie. Véritable force intranquille, Shortparis repose sur une inextinguible résolution que Nikolay Komyagin exemplifie à lui seul, avec une voix et une présence à qui rien n’échappe. (Geneviève Gendreau)
POCHETTES DE 2021 : NOTRE TOP 20!
par Rédaction PAN M 360
Un des plaisirs des posséder des albums vinyles ou CD, c’est de pouvoir étudier la pochette sous tous les angles tout en écoutant la musique. Il arrive parfois que la pochette soit tellement captivante qu’on en oublie la musique; il arrive aussi que le contenu soit beaucoup moins intéressant que le contenant (combien de fois s’est-on fait avoir !). Le meilleur, bien sûr, c’est quand la musique et la pochette sont toutes deux excellentes… voire inoubliables. Sur les centaines de disques aux pochettes formidables qui nous sont passés entre les mains, en voici 20 qui ont retenu notre attention.
L’équipe de Pan M 360
Weezer OK Human Atlantic/WEA
Le dessin hyper chargé de l’artiste visuel suédois Mattias Adolfsson évoque ce qui pourrait être l’intérieur d’un ordi (pour demeurer en phase avec le clin d’œil évoqué par le titre de l’album) ou de studio spatial ultra bordélique, sorte de joyeux foutoir dans lequel on peut se perdre pendant des heures, examinant attentivement chaque menu détail. Rivers Cuomo, leader de la formation pop-rock américaine et grand amateur de comics, est paraît-il tombé sous le charme des dessins du suédois lors d’un passage dans une boutique de bandes dessinées. (Patrick Baillargeon)
Noé Talbot Remercier les accidents Slam Disques
Pour illustrer la pochette de son recueil Remercier les accidents, le chansonneur pop-folk-rock-punk Noé Talbot nous propose un saule au fût immergé par les eaux du lac Wanaka, dans le sud de la Nouvelle-Zélande. Cet arbre résilient doit figurer sur des milliers de clichés; celui qu’a choisi Noé provient du photographe belge Loïc Naessens. Difficile de dégoter une adéquation plus parfaite du végétal, de l’aquatique, du minéral et du céleste. « J’te promets pas grand-chose sauf le présent », chante Noé sur Pour l’instant, dixième pièce de l’album. C’est bien ce que nous dit ce saule : seul compte le présent. (Luc Marchessault)
Altin Gün Âlem Indépendant
Puisqu’ils ont Amsterdam comme port d’attache, pas étonnant que les chefs de file du psych-rock turc Altin Gün ornent leurs pochettes d’albums d’illustrations hallucinogènes (jetez un coup d’œil à Yol, leur autre album de 2021). La parution indépendante Âlem, une exclusivité Bandcamp, nous présente une forme mystérieuse qui provient de l’imagination architecturale du designer britannique Alexander Khabbazi. Cette illustration mérite une mention spéciale, tout comme l’initiative qu’a prise Altin Gün de remettre tous ses revenus de vente de musique à l’organisation environnementale EarthToday. (Rupert Bottenberg)
IDLES Crawler Partisan
Vous avez déjà éprouvé cette sensation de simplicité incertaine en regardant quelque chose plus d’une fois pour en déchiffrer le sens? C’est ce qu’incarne cette pochette d’album simpliste, mais déroutante. Un logis à deux étages avec fenêtres ouvertes sur un fond sombre. À droite, un astronaute solitaire ou un motocycliste rétro (c’est ambigu) flotte dans le vide, chaussé de godasses de sport. On dirait une scène de théâtre ou une page de catalogue IKEA. On pourrait bien essayer d’établir un lien thématique avec les chansons, mais il s’agit simplement d’une œuvre photographique à la fois abstraite et marquante. (Stephan Boissoneault)
Máquina Delírio Mefistovalsas Indépendant
À ce que l’on sait, ce duo de la ville merveilleusement nommée de Florianópolis, au Brésil, n’a pas conclu de pacte avec le diable pour son album à tendance psycho-rock tripatif Mefistovalsas. Toutefois, un accord a bel et bien été conclu avec l’artiste Pedro Correa, qui a réuni ici tous ses éléments préférés : globes oculaires, cosmos, félins sauvages et formes géométriques. Ça ferait une affiche blacklight parfaite, non? (Rupert Bottenberg)
Attacca Quartet Of All Joys Sony Classical
Après l’illustration aux couleurs vibrantes et psychédéliques de leur premieralbum Real Life, aux sonorités électro, le deuxième album publié en 2021 par l’Attacca Quartet est présenté dans une facture visuelle plus sobre et épurée qui fait écho à son répertoire minimaliste. La palette évoque l’émergence de l’ombre vers la lumière alors que l’illustration de l’oiseau, signée Anja Hoppe, évoque le côté aérien du répertoire, mais aussi la liberté retrouvée de pouvoir créer et jouer ensemble après des mois de confinement. (Alexandre Villemaire)
Squid Bright Green Field Warp
Cette pochette, tout comme les morceaux de Bright Green Field, est bien remplie. Le champ vert luxuriant, les poubelles formant un personnage, le ciel bleu éclatant : tous des éléments qui sautent aux yeux. Il s’agit à la fois d’une image désarmante par la simplicité de la composition et engageante par la complexité des éléments. Il faut aussi mentionner le superbe mélange de bleu et de vert pimpant s’accompagnant d’un gris triste, donnant l’impression d’un bonbon pourri de l’intérieur. Un album n’est pas obligé de n’avoir qu’un excellent contenu audio, l’emballage peut aussi être superbe ! (Louis Garneau-Pilon)
Super Break Orchestra The Breaks EP Trigger
Les dix membres du Super Break Orchestra de Tokyo produisent le genre de funk lourd et cuivré conçu pour accompagner les affrontements de breakdancers. Qui de mieux pour créer l’illustration de leur premier EP que Dragon76, qui mélange le style street-art américain et les traditions du graffiti hip-hop avec les animations, les jeux vidéo et l’art populaire de son Japon natal? Sans oublier une sensibilité samouraï prononcée (pas étonnant qu’il gagne des batailles artistiques dans sa ville d’adoption, NYC). (Rupert Bottenberg)
Marianne Faithfull & Warren Ellis She Walks in Beauty BMG
L’an dernier, nous apprenions avec effroi que la grande et belle Marianne Faithfull avait contracté la COVID. Malgré son âge avancé et sa santé fragile, elle a survécu au virus. Puis, au printemps dernier, Lady Marianne a fait paraître She Walks in Beauty, un album où, sur d’envoûtants paysages sonores créés par Warren Ellis, elle récite la poésie des Romantiques anglais : Byron, Hood, Keats, Shelley, Wordsworth, Tennyson. Le livret qui accompagne l’édition physique du disque est magnifique. Des peintures signées par l’artiste britannique Colin Self s’ajoutent au texte de chacun des poèmes. La contemplation de ces images impressionnistes complète l’expérience de l’auditeur en le plongeant dans un univers poétique d’une grande splendeur. (Steve Naud)
Vistas What Were You Hoping To Find? Retrospect
Vue en vignette, la pochette du deuxième album des effervescents pop-rockers écossais Vistas semble être un simple et agréable motif géométrique. Mais si l’on zoome, on s’aperçoit qu’il se passe beaucoup de choses dans l’œuvre du designer coloradien Rosston Meyer, fondateur de Poposition Press, un maître du livre pop-up moderne qui applique cette technique de 3D instantanée à la pochette de l’édition vinyle du disque. (Rupert Bottenberg)
Dream Theater A View From The Top Of The World InsideOut
Ce n’est qu’après avoir identifié l’auteur de l’illustration que j’ai compris pourquoi elle avait retenu mon attention. En plus de signer les pochettes de Dream Theater depuis Octavarium (2005), le style surréaliste de l’artiste canadien Hugh Syme est visible, depuis 1975, sur des centaines d’albums (Rush, Bon Jovi, Iron Maiden) et de publicités (le dentifrice Sensodyne!). Pour illustrer le titre du 15e album du groupe métal progressif, Syme a choisi comme sommet du monde le Kjeragbolten, un bloc erratique situé sur la montagne Kjerag, en Norvège. (Christine Fortier)
Ken Sasaki Keep Playing 2 Indépendant
Un « son rétro qui n’est pas simplement nostalgique », c’est ainsi que le Tokyoïte Ken Sasaki définit sa pop sympathique, douce et légère avec une saveur de funk haut de gamme, de chiptunes et de « pop urbaine » japonaise des années 80. L’illustration de la pochette, réalisée par Shinsuke Koshio, fondateur du studio de design SUNDAYVISION, va dans le même sens : elle a l’air de bien sonner, et peut-être même de goûter bon ! (Rupert Bottenberg)
Jerusalem In My Heart Qalaq Constellation
Des femmes ne peuvent cacher leur désemparement derrière leur masque de procédure. Il y a eu l’explosion dans le port de Beyrouth à l’été 2020, c’est la cata des catas. Le Liban était déjà plongé dans une crise profonde contre la corruption et le communautarisme, la misère économique se mettait de la partie et l’espoir de reconstruction a pris un dur coup. Mené par le Canado-Libanais Radwan Ghazi Moumneh, le véhicule multidisciplinaire Jerusalem in my Heart accuse le coup à travers cet excellent collaboratif, manifestation de solidarité internationale avec cette profonde inquiétude libanaise (Qalaq) en toile de fond de la création. La photo sélectionnée pour la pochette de l’album ne pouvait être mieux choisie, afin d’exprimer l’état des choses et la musique qui s’en inspire. (Alain Brunet)
Chad Vangaalen The World’s Most Stressed Out Gardener Flemish Eye
Chad Vangaalen, de Calgary, est depuis longtemps un nom familier de la musique indépendante canadienne – cela fait maintenant une bonne vingtaine d’années qu’il pratique son folk-rock idiosyncrasique, ainsi qu’avec ses illustrations et ses animations (rappelez-vous son incroyable vidéo de 2020 pour Seductive Fantasy de Sun Ra Arkestra). L’énergumène au visage spaghetti qui figure sur cet album, l’une des nombreuses publications de Vangaalen cette année, est un bon exemple de son style de dessin animé psychédélique, à la fois bête et sinistre. (Rupert Bottenberg)
Gazelle Twin & NYX Deep England NYX Collective
Gazelle Twin enchaîne les réussites. Son talent se voit aussi dans celui qu’elle a de s’entourer d’artistes tout aussi brillants. Ce magnifique album se veut la suite logique des concerts londoniens où elle se produisit avec le chœur féminin de drone électronique NYX, dans des versions remaniées de certaines des chansons composant son album Pastoral (2018). L’œuvre de l’illustratrice italienne Elisa Seitzinger, avec son bestiaire médiéval éclaté et désinvolte, ne saurait mieux seoir à Deep England. Le design graphique de la pochette a été réalisé par Jonathan Barnbrook, à qui l’on doit le graphisme de l’ultime album de David Bowie, Blackstar. (Geneviève Gendreau)
Population II À la ô Terre Castle Face
Cette pochette est celle de mon année 2021, car elle est tout ce que j’aime de Montréal : les belles rencontres imprévues, celles où on se laisse guider par l’énergie de la ville, ses gens, ses talents et sa musique. Cette pochette est celle que l’on veut absolument posséder, après avoir lâché des larmes de bonheur en découvrant une perle musicale. Cette pochette est celle que l’on veut garder en souvenir comme un Polaroïd que l’on prendrait pour immortaliser à jamais un voyage inoubliable : celui que j’ai fait en écoutant Population II sous le viaduc Van Horne, un jour de novembre 2021. (Salima Bouaraour)
Infiltro Disforia Indépendant
Ils ont beau être originaires du milieu de la planète, les noise-rockeurs équatoriens d’Infiltro poussent leur boucan abrasif à l’extrême. La pochette de leur dernier album, Disforia, est ornée de la présence charmante d’un rat punk accro aux pilules, une image archétypale qui pourrait émaner de la plume dégoulinante de la légende de la bande dessinée underground S. Clay Wilson, ou encore de celle du maestro graphique grunge des années 90 Savage Pencil. Or, l’illustration est l’œuvre du dessinateur et illustrateur Paco « Afromonkey » Puente, fondateur de l’anthologie Azno Cómics. (Rupert Bottenberg)
Hayden Pedigo Letting Go Mexican Summer
Se décrivant comme étant un « artiste non émergent d’Amarillo, Texas », Jonathan Phillips a utilisé une photo que lui a donnée Hayden Pedigo en guise d’inspiration pour la pochette de l’album. Il raconte que celle-ci était l’une des nombreuses photos dérisoires de Pedigo où il est habillé en streetwear. Phillips en a fait une œuvre peinte à l’huile sur un panneau de bois de 12 pouces par 12 pouces. De cette œuvre fut créée la pochette de l’album, provocante par ses couleurs et l’étrangeté du personnage. (Isabelle Marceau)
Tendinite Neither/Nor Araki / Poutrage
Tendinite est un trio originaire de Reims qui propose du punk garage lo-fi à la fois brut et efficace. Son plus récent album, Neither/Nor, en témoigne. Le mutant à plusieurs bras de la pochette est l’œuvre de Val l’Enclume, un graphiste dont le style absurde et apocalyptique a valu à Tendinite d’être associé au groupe marseillais de sérigraphie Dernier Cri. (Rupert Bottenberg)
Ghost Rhythms Spectral Music Cuneiform
Deuxième album chez Cuneiform pour la dizaine de musiciens du groupe français Ghost Rhythms, mené par le batteur Xavier Gélard et le pianiste Camille Petit. Une pochette étrange, de Jonathan Martin, qui n’est pas spécialement reliée au thème du disque (la distanciation et son remède : la télépathie), mais qui a un caractère accidentel, ou involontaire, ayant un certain charme. La musique est une manière de rock progressif jazzé qui a des affinités avec celui de Soft Machine ou de Miriodor. À découvrir. (Réjean Beaucage)
PAN M 360 PRÉSENTE SON TOP 100 DE 2021! (PREMIÈRE PARTIE, DE JANVIER À MARS)
par Rédaction PAN M 360
L’an 2021 nous a réservé une suite de nouvelles plutôt moches… mais beaucoup de très bonne musique! L’équipe de PAN M 360 s’est penchée sur les nombreux albums parus en 2021 et a sélectionné les 100 meilleurs. Nous les dévoilerons selon leur mois de parution, en cinq tranches et autant de jours. Voici donc les albums de janvier, de février et d’une partie de mars. Bonne lecture et, surtout, bonne écoute!
L’équipe de Pan M 360
Steve Earle and the Dukes J.T. New West
Justin Townes Earle est mort en août 2020 d’une surdose de cocaïne additionnée de fentanyl. Sur J.T., Steve Earle rend hommage à feu son descendant. Onze pièces, dont dix ont été composées et écrites par Justin Townes. Last Words, la onzième, provient de Steve Earle : « J’y étais quand tu es né – Ta mère te tint puis moi aussi (…) – À ton trépas j’aurais souhaité – Y être pour te tenir ainsi ». Steve Earle œuvre, depuis une quarantaine d’années, à l’édification d’une cathédrale de l’americana. Il ne prévoyait sûrement pas, toutefois, y célébrer les funérailles de son fils. (Luc Marchessault)
Arlo Parks Collapse In Sunbeam Transgressive
Arlo Parks n’avait que 20 ans lorsque l’album Collapse in Sunbeam fut rendu public, en janvier 2021. Vieille âme! Fruit capiteux d’un étal pop mâtiné de brit-soul/R&B et de beatmaking typiquement hip-hop, cet album met en musique la fraîcheur poétique d’un journal personnel, où l’artiste parvient à extirper de la beauté des grandeurs et misères de sa jeune existence et des mœurs observées chez sa génération. Les douze titres ici proposés par cette enfant de l’immigration africaine au Royaume-Uni se démarquent essentiellement pour le texte et la réalisation de constructions chansonnières, assorties d’accroches mélodiques essentielles au succès pop. Frais, sensible, créatif et intelligent. (Alain Brunet)
shame Drunk Tank Pink Dead Oceans
Ce quintette post-punk de South London, au Royaume-Uni, s’est fait connaître grâce à son fantastique premier album Songs of Praise. Et Drunk Tank Pink, le deuxième, est aussi merveilleux. Voici un album rempli de guitares frénétiques, de paroles angoissantes et d’incertitudes sonores qui met l’auditeur à rude épreuve. Ces gars-là sont dans la vingtaine, mais ils jouent comme s’ils avaient vécu des générations. (Stephan Boissonneault)
The Besnard Lakes The Besnard Lakes Are The Last of the Great Thunderstorm Warnings Flemish Eye
Les Besnard Lakes, émissaires non officiels de la psych-expérimentale indie montréalaise, nous ont habitués aux chansons qui stimulent tout le système nerveux. Qui plus est, leurs albums conservent leur éclat. Leur plus récent, cependant, The Besnard Lakes Are the Last of the Great Thunderstorm Warnings, est franchement exceptionnel. Tout comme sur l’album …Are the Dark Horse, les harmonies débordent de style, les synthés dansent, puis les crescendos pop baroques et les couches de guitares post-rock s’entrechoquent. Le genre d’album qui vous révélera quelque chose de nouveau à la 50e écoute. (Stephan Boissonneault)
Connaisseur Ticaso Normal de l’Est Joy Ride
Paru au tournant de 2021, Normal de l’Esta résisté à toute concurrence et a enfin élevé Connaisseur Ticaso au rang des meilleurs MC de Montréal. Pour des raisons éminemment systémiques, Steve Casimir (de son vrai nom) a mis une génération avant d’accéder à cette reconnaissance légitime. Normal de l’Est se veut un parcours, la rue est ici un mirador permanent pour ce chroniqueur afro-urbain, éloquent, intelligent, paradoxal. Coordonné par l’incontournable Ruffsound, le beatmaking est digne des meilleures ambiances de série noire, le tout étoffé par un détachement complet de producteurs et rappeurs. Félix bien mérité à l’ADISQ 2021, catégorie Album de l’année – Rap. (Alain Brunet)
Werewolves What a Time to Be Alive Prosthetic
Si vous avez envie d’une bonne dose de death-metal ultra-rapide, le 2e album de Werewolves est pour vous. Les membres du groupe, qui œuvrent aussi chez Psycroptic, The Antichrist Imperium, The Bezerker, demeurent en terrain connu avec cette nouvelle entité musicale : vélocité, influences black metal, grind et une petite touche d’industriel. L’objectif avoué du trio, en créant What a Time To Be Alive, était d’injecter dans chaque morceau autant de haine qu’il y a en a dans l’air du temps actuel. Ça dit pas mal tout. (Christine Fortier)
Tommy Guerrero Sunshine Radio Too Good
Tommy Guerrero s’est d’abord fait connaître au cours des années 80 en tant que skater pionnier du street-style, au sein de la Bones Brigade. À la fin des années 90, il amorce une œuvre discographique qui se révélera riche, en explorant les tendances de l’époque. Son évolution marquée vers le funk à saveur rétro, baigné d’une bonne mesure de tropicalia dans sa production la plus récente, culmine avec cet album où il a assuré presque tous les postes. Sunshine Radio s’avère une suite bonifiée de son excellent album précédent, Road to Nowhere. Trame parfaite pour prendre ça cool, en rêvant du soleil. (Patrice Caron)
Black Country, New Road For The First Time Ninja Tune
Le jeune groupe londonien Black Country, New Road ne craint pas les mélanges improbables et leur trouve une cohésion : post-punk, post-rock, prog crimsonien, bruitisme, polka-rock, musique contemporaine de souche européenne, minimalisme américain, free-jazz et autres fines herbes frémissent dans la même marmite. La voix étranglée, le ton tragi-comique et les récits hyperréalistes du frontman Isaac Wood, très bon guitariste au demeurant, ne passent pas inaperçus. Ces salves de mots ponctuent une grande diversité stylistique et différents niveaux d’intensité musicale, tantôt réfléchis, tantôt sauvages, sorte d’attitude à la fois punk et savante. Voilà un des nombreux signes de la résurgence rock en 2021. (Alain Brunet)
Nick Cave & Warren Ellis Carnage Goliath
Pandémie oblige, Nick Cave n’a pas requis les services de ses Bad Seeds afin de donner vie à ses nouvelles compositions. Il s’est tourné vers son vieux pote Warren Ellis, mauvaise graine en chef depuis le départ de Mick Harvey. La sombre paire, qui se montre toujours aussi inspirée, a élaboré un album constitué de ballades poignantes (Albuquerque, Lavender Fields) et de morceaux plus menaçants (Hand of God, White Elephant), au-dessus desquels plane toujours l’ombre d’Arthur, fils que le barde australien a perdu à la suite d’un cruel accident. (Steve Naud)
Cult of Luna The Raging River (EP) Red Creek
À 39 minutes, le 2e EP du collectif suédois pourrait aussi bien être considéré comme un album complet. Les mélodies sinueuses et introspectives, les montées en puissance passionnées et les rythmes hypnotisants s’entrelacent pour former un périple musical engageant et très satisfaisant. Cult of Luna se permet une digression de style avec la chanson Inside of a Dream, une sorte de complainte narrée par Mark Lanegan (Screaming Trees, Queens of the Stone Age). Ce n’est pas le meilleur moment du EP, peut-être parce que cette chanson est tellement différente du reste, mais si Cult of Luna est content, c’est ce qui compte. (Christine Fortier)
The Weather Station Ignorance Fat Possum
Après la parution de son album homonyme, The Weather Station, Tamara Lindeman a connu une période plutôt calme, de 2019 à 2020. Elle peaufinait un nouveau son, mettant à profit son écriture de type « flux de conscience » pour commenter le monde qui l’entoure. Elle est revenue en 2021 avec un groupe d’indie jazz qui l’accompagne sur Ignorance… et le résultat est magnifique. Des pièces comme Robber et Tried To Tell You figurent dans ce qu’elle a fait de mieux, jusqu’à maintenant. (Stephan Boissonneault)
Sound Ancestors est une puissante créature bicéphale dont le hip-hop est une tête, celle du réputé Otis Jackson Jr, alias Madlib, l’autre étant celle de la fine électro qu’incarne Kieran Hebdan, alias Four Tet. Au programme, superbe mélange intégré de beatmaking hip-hop, productions post-IDM, free-jazz, cosmic-jazz post-Sun Ra, jazz-funk, soul/R&B, flamenco nuevo, dancehall jamaïcain, musique de chambre pour cordes et kalimba, musique d’Afrique de l’Ouest comprenant des balafons et on en passe. Cette fresque de 16 titres résulte de procédés bien de notre temps : intégration et modification d’enregistrements préexistants, séances inédites en studio et esthétique hybride. (Alain Brunet)
Kameliia IV Overbalance
Cette pianiste de formation classique s’est lancée dans la musique techno et on peut dire que le résultat est plus que réussi. Originaire de Bulgarie, cette musicienne a publié IVsur un label moscovite. Cet album est un mets concocté avec des ingrédients de techno à base de beat fracassant, kick roulant, charlet, échos et réverbes, avec un soupçon de notes de synthé. On notera aussi le petit clin d’œil au cinéma français dans le titre Se leurrer, voire même une prise de position de l’artiste. Kameliia se doit d’être dans votre sélection musicale de fêtes de fin d’année. (Salima Bouaraour)
Ghetts Conflict of Interest Ghetts Limited / Warner
Les férus de grime connaissent l’expérimenté Ghetts depuis 2010, époque où la scène d’East London le consacrait parmi les siens. Onze ans plus tard, quiconque apprécie la culture afro-britannique doit absorber ses récits hyperréalistes et consonants, réminiscences d’une existence difficile d’immigrés où il faut composer avec ses carences psychologiques, avec ses difficultés économiques, avec la délinquance et la criminalité. On doit ici s’incliner devant ce raffinement du style grime au moyen d’une approche orchestrale quasi symphonique, à l’origine fondée sur les styles électroniques anglais d’ascendance afro-caribéenne (dub, jungle, drum&bass, dubstep) et désormais mâtinée de soul/R&B, jazz, musique de chambre de tradition classique occidentale, chant choral et autres bandes originales à la John Barry. (Alain Brunet)
Artistes variés Strangers In Their Own World MFC
BitterCaress, à l’initiative du projet, réunit cinq producteurs et productrices que les amateurs et amatrices de fêtes underground torontoises et montréalaises connaissent déjà bien pour leur capacité à faire taper du pied. Les artistes invité.e.s ont composé leur production autour du thème Strangers In Their Own World. Ils et elles explorent des sujets sociétaux comme l’isolation (Oracle Opium, par Aahan), la santé mentale (La Morte d’Alex, par Alexa Borzyk), les violences policières (Brain to body, par Inside Blur), l’itinérance (Street Strangers, par KORVN) et celui d’un avenir meilleur (Vision Of Tomorrow, par ottoman.grüw). Tous et toutes délivrent des pépites de techno dure, crue, froide et rapide. (Elsa Fortant)
Elinor Frey Vandini : Complete Works for Cello Passacaille
Découvreuse de trésors, passionnée discrète, Elinor Frey contribue brillamment à l’épanouissement du répertoire du violoncelle ancien depuis plusieurs années, grâce à ses recherches studieuses dans les fonds de bibliothèques un peu partout en Europe. Ici, c’est un certain Antonio Vandini, contemporain et peut-être ami de Vivaldi, qu’elle tente de ressusciter en nous offrant sa musique à la fois joueuse et sérieuse, une rareté dans l’Italie du 18e siècle. (Frédéric Cardin)
Renée Reed Renée Reed Keeled Scales
Lorsque la Louisianaise Renée Reed chante de sa voix plaintive et gratte langoureusement sa guitare, c’est une vieille âme que l’on a l’impression d’entendre. Peut-être est-ce dû à la transmission d’un savoir ancestral musical : elle est la petite-fille des accordéonistes Harry Trahan et Bob Reed, petite-nièce du folkloriste, musicien et professeur Revon Reed, et fille de la multi-instrumentiste Lisa Trahan et du violoniste et contrebassiste Mitch Reed. Chantées en anglais et en français, les pièces évoquent l’onirique et nous rappellent le dream-folk de Jessica Pratt. Un premier album envoûtant. (Isabelle Marceau)
Nicolas Horvath Alvin Lucier: Music for Piano XL Grand Piano
Le titre complet de cet album est Music for Piano With Slow Sweep Pure Wave Oscillators XL. L’œuvre a été créée en 1992 dans une version d’une quinzaine de minutes, mais la version « XL » de 2020, celle de cet enregistrement, offre 64 minutes d’une musique méditative, immersive et spectrale. Le piano entre en résonance constante avec les deux oscillateurs qui émettent des ondes balayant quatre octaves. L’un des meilleurs extraits du catalogue d’œuvres pour piano du compositeur décédé le 1er décembre 2021. (Réjean Beaucage)
Floating Points, Pharoah Sanders & The London Symphony Orchestra Promises Luaka Bop
Héraut du jazz libre dans les années soixante, protégé du grand John Coltrane, le vénérable saxophoniste Pharoah Sanders est toujours allumé. Après avoir entendu un disque du britannique Sam Sheperd, qui crée de la musique électronique sous la bannière Floating Points, il a exprimé le désir de collaborer avec lui. D’où cette rencontre au sommet de la voie lactée, magnifiée par les cordes de l’Orchestre symphonique de Londres. Ce mariage entre les styles et les générations est dominé par le souffle toujours aussi somptueux du pharaon. (Steve Naud)
Serpentwithfeet Deacon Secretly Canadian
L’amour au quotidien, les contacts fortuits, les bonheurs et les chagrins, l’expression du désir, les refuges du cocon intime. Josiah Wise, alias Serpentwithfeet, y assume pleinement son identité homosexuelle et contribue à construire l’identité LGBT afro-américaine, en ciselant cette onzaine de chansons pour la plupart magnifiques. Les antécédents gospel sont clairement repérables dans cette musique pourtant adaptée à l’instrumentation hybride de notre époque. Sa tessiture de haute-contre et de ténor léger sied parfaitement à son esthétique, assez exploratoire pour y conclure à une forte personnalité en réalisation, assez conviviale pour fédérer les amateurs de mélodies soul-gospel le moindrement ouverts aux avancées formelles de la pop culture. (Alain Brunet)