opéra contemporain

De girafes gaies à ovules volubiles, du surréalisme au transhumanisme queer, Opér’actuel 2026 est plus que jamais contemporain

par Frédéric Cardin

Le spectacle final du Festival Opér’Actuel 2026, présenté par Chants Libres, avait lieu hier (mais est également repris aujourd’hui 26 septembre à 15h et a 19h30). La formule du spectacle n’est pas nouvelle en soi : une sorte de showcase d’extraits de plusieurs opéras contemporains en cours d’écriture. Opér’Actuel, avant sa transformation en festival biennal d’une semaine, était un rendez-vous, lui aussi biennal, d’un seul grand événement comme celui d’hier, répété sur deux jours. En résumé, on a conservé la formule et on lui a ajouté d’autres événements sur toute une semaine. Voilà.

SITE D’OPÉR’ACTUEL

Hier, donc, on nous proposait de découvrir six works-in-progress d’opéra contemporain/expérimental/théâtre musical. Tous ces termes sont appropriés car la vastitude de genres et d’approches était impressionnante. La soirée a commencé à l’extérieur du Centre Calixa-Lavallée (dans le Parc Lafontaine), où l’audacieuse Sarah Albu (qui était également la curatrice, programmatrice et metteure en scène de la soirée) nous offrait une sorte d’expérience happening dans laquelle elle haranguait le public à qui elle demandait parfois de se frotter, de sauter, de crier à tour de rôle devant elle, cris qu’elle répétait exactement (j’ai tout de suite pensé à Marina Abramović), ou encore d’imiter des cris d’animaux, dont des girafes homosexuelles. Tout cela flanquée de deux musiciens largement impassibles de l’ensemble Paramirabo (Jeffrey Stonehouse et Krystina Marcoux),  accoutrés comme des Men in Black genre Glam-Goth. Les passants occasionnels n’en revenaient pas. Albu se donne sans compter dans ce genre d’aventure, et il faut lui lever notre chapeau. Mais, finalement, cette pièce signée de la Brésilo-Danoise Marcela Lucatelli et intitulée Songs of Survival : A Manual for Life relevait plutôt du théâtre dadaïste que de l’opéra (il n’y avait pratiquement pas de chant). 

Cela dit, la perfo ludique et bon enfant a eu l’avantage de mettre les spectateur-ices dans un état d’esprit accueillant et souriant pour le reste du programme, qui s’est déplacé dans la salle Paul-Buissonneau.

L’œuvre suivante m’a tout de suite plu. Je suis fan de science-fiction, et j’apprécie que ce genre littéraire trouve de plus en plus sa place dans la création savante contemporaine. Beneath, de Jean-François Daigneault, raconte les derniers instants de la dernière personne humaine sur une Terre dévastée, avant de transférer sa conscience dans un ordinateur quantique, et d’y retrouver sa partenaire, déjà ‘’intégrée’’. Avant de faire le saut virtuel, la protagoniste laisse des instructions à un robot qui aura pour tâche de reconstruire l’histoire humaine, en y effaçant toutes haines, les discriminations, etc. La musique de Daigneault est agréable, moderne mais chantante, picturale et expressive. Le texte est déployé dans un mélange de chant et de narration théâtralisée. 

L’opéra suivant était le plus conventionnel de la liste. GIANTESS, de la Canadienne (installée à Londres) Victoria Bernath, explore une partie de la vie de l’artiste surréaliste Leonora Carrington, longtemps internée dans un asile. Sur une musique prévisiblement moderniste, la compositrice et librettiste explore l’idée de folie et de création originale. À noter que Bernath joue également de l’alto dans la partition, et que parfois même, elle chante, en jouant. Le meilleur moment de l’opéra est survenu d’ailleurs quand Bernath interagissait et dialoguait avec le personnage de Leonora (très bien campé par Marie-Annick Béliveau), avec son instrument. 

Suivait ce qui s’est révélé être mon coup de cœur de la soirée : Opéra Laurentien de Gabo Champagne, sur un livret de JJ Houle. La langue québécoise est ici instrumentalisée de façon pleinement réussie, contrairement à quelques essais que j’ai déjà entendus ailleurs, où le résultat semblait artificiellement plaqué. Placés dans un contexte de parents qui se plaignent que leur enfant ne dort pas la nuit (la nuitte), les mots, authentiques (jama pour jamais, charcher pour chercher) sont fusionnés à des onomatopées et autres techniques vocales élargies pour créer une trame étonnante de vivacité et de cohérence. La musique de Gabo est une fusion brillante de couleurs trad et de modernisme expressionniste. Tous les opéras présentés, je l’ai dit, sont des œuvres en construction. Certaines ne seront peut-être jamais réalisées concrètement. En ce qui me concerne, Opéra Laurentien est l’un de ces travaux lyriques qui mérite le plus de se rendre au bout du processus. Bravo. 

Peste Bianca est une création de la Mexicaine Daniela Falcon. Une sévère critique à la fois de l’industrie du ‘’bien-être’’, poussée par le secteur pharmaceutique, et abrutissante de superficialité, tout en étant la source de la prolifération de drogues addictives (les opioïdes). La mise en scène comprenait la vidéo d’une jeune femme assez caricaturale des années 60, et la présence sur scène de Sarah Albu, déguisée en chimiste. Le caractère cynique de l’œuvre faisait rire, mais pas autant que la moustache d’Albu qui décollait sans cesse. 

La dernière présentation était celle de CARE d’Erin Gee (musique) et Laurence Dauphinais (livret). On y voyait deux ovules (interprétés par Gee et Dauphinais) qui se questionnent sur leur réel désir de sortir dans le monde. Le dispositif requis était le plus imposant de tous : l’ensemble Paramirabo au complet et un chœur rapatriant toustes les solistes de la soirée. La musique m’a semblé un peu anonyme, sauf pour les fortes impressions laissées par le traitement des voix chorales, qui créaient une sorte de bain sonore hallucinant, enveloppant  le texte récité avec puissance par Dauphinais (et parfois chanté par Gee).

Saluons bien haut l’excellence des artistes en présence. L’ensemble Paramirabo formé de Jeffrey Stonehouse aux flûtes, Gwénaëlle Ratouit aux clarinettes, Hubert Brizard au violon, Viviane Gosselin au violoncelle, Romain Pollet au piano et Krystina Marcoux aux percussions. Les solistes vocaux : Marie-Annick Béliveau, Sarah Albu, Émilie Versailles, Virginie Mongeau, Liz Lima et Clayton Kennedy. Stephen Mulligan, solide, était à la direction. 

Au-delà des ressentis de tout un chacun devant chaque oeuvre (mes préférences ne seront probablement pas les mêmes que vous ou d’autres, et c’est la beauté de la chose), Opér’Actuel, autant dans sa formule showcase traditionnelle que Festival, vient de démontrer sa pertinence, ne fut-ce que pour stimuler et soutenir de nouvelles créations archi branchées sur le monde contemporain et permettre au public d’y goûter, ne fut-ce que quelques minutes. 

Prochain rendez-vous (après les deux représentations supplémentaires d’aujourd’hui) en 2028. 

expérimental / opéra contemporain

Chants Libres / Le Vivier – Oper’Actuel à la salle Paul-Buissonneau

par Rédaction PAN M 360

Oper’Actuel est un événement phare de Chants Libres, compagnie lyrique de création. Cette 9e édition rassemble publics, artistes et professionnel·le·s du milieu autour de spectacles, ateliers, discussions et vitrines professionnelles mettant en lumière les nouvelles pratiques lyriques d’aujourd’hui. Point culminant du festival, le spectacle Oper’Actuel propose une carte blanche à la soprano Sarah Albu, accompagnée de l’Ensemble Paramirabo sous la direction de Stephen Mulligan. Au cours de la semaine, le festival présentera également Come Closer, une création de la compagnie torontoise Opera 5 dirigée par Rachel Krehm; askîwan, une œuvre du créateur cri-métis Tyson Houseman ; ainsi qu’une première présentation de Akasha : Le souffle de l’univers, un opéra-danse interculturel proposé par Hamsa créations lyriques sous la direction de la soprano Kripa Nageshwar.

Oper’Actuel is a flagship event of Chants Libres, a company dedicated to the creation of new opera. This ninth edition brings together audiences, artists, and industry professionals through performances, workshops, discussions, and professional showcases highlighting today’s emerging operatic practices. The festival’s centerpiece, the Oper’Actuel performance, offers a carte blanche to soprano Sarah Albu, accompanied by the Paramirabo Ensemble under the direction of Stephen Mulligan. Throughout the week, the festival will also present Come Closer, a new work by Toronto-based Opera 5, directed by Rachel Krehm; askîwan, a work by Cree-Métis creator Tyson Houseman; as well as the premiere presentation of Akasha: The Breath of the Universe, an intercultural opera-dance work by Hamsa créations lyriques, led by soprano Kripa Nageshwar.

POUR ACHETER VOTRE BILLET, C’EST ICI!

Ce contenu provient de Le Vivier et est adapté par PAN M 360

classique indien / musique contemporaine

Opér’actuel : Akasha, opéra masala

par Frédéric Cardin

En ce moment a lieu la première édition d’Opér’actuel, dans sa mouture festival biennal. Fidèle à la vision portée par la directrice artistique Marie-Annick Béliveau (LIRE L’ENTREVUE AVEC ELLE À PROPOS DU FESTIVAL), le premier événement invitait le public à une rencontre interculturelle entre l’Inde spirituelle et l’Occident artistique. 

Akasha, le souffle de l’univers est une production de la soprano Kripa Nageshwar et de sa compagnie Hamsa Créations Lyriques, basées à Longueuil. Une formation de chambre composée d’un piano, d’une clarinette, d’un violon carnatique (tradition du Sud de l’Inde), d’un sarod et d’un santour accompagne la soprano qui chante et récite des poèmes indiens (de Tagore, entre autres) mis en musique par Colin Eatock, et des pièces lyriques inspirée de la culture indienne. Parmi celles-ci, un extrait des Pêcheurs de perles de Bizet (Ô Dieu Brahma), des Poèmes hindous et Ragamalika de Maurice Delage et un extrait d’un ‘’Messie’’ composé par le Canadien Amirthan Sothivannan. 

INFOS ET BILLETS POUR LE FESTIVAL OPÉR’ACTUEL 2026

La musique d’Eatock agit comme un liant entre toutes ces musiques qui, exception faite de Bizet, fusionnent assez bien dans le langage tonal moderne, teinté de reflets évoquant la musique classique indienne. Le résultat musical évoque quelque chose que Britten aurait pu pondre s’il avait eu la fibre sud-asiatique. C’est donc assez accessible et les arrangements pour le petit orchestre de chambre aux combinaisons inusitées fonctionnent bien. On réussit surtout à éviter l’impression d’exotisme New Age un peu gna-gna qui finit souvent par colorer les projets occidentaux, surtout grand public, qui souhaitent plonger dans la spiritualité indienne. 

Car Akasha est surtout un portrait de l’un des aspects fondamentaux de la religion hindoue. « Akasha » (en sanskrit) désigne l’élément éther ou espace qui, dans la culture sud-asiatique, est associé au cinquième chakra (la gorge), d’où jaillit la voix. C’est également le champ primordial d’où émerge toute la création et la force invisible qui relie tous les êtres. 

C’est un espace où transitent les âmes des défunts dans leur voyage vers l’ultime connexion avec le Tout universel. Dans le cycle des naissances-renaissances, l’âme qui n’a pas atteint le détachement suffisant des choses superficielles passe par cet espace avant de renaître dans le Monde terrestre, et recommencer le voyage. Celles, plus rares, qui ont atteint le niveau requis passeront par Akasha pour atteindre l’unité universelle et ne plus revenir.

Akasha, l’opéra, permet donc au public de rencontrer l’un de ces âmes (incarnée par Kripa Nageshwar), qui raconte ses premières extases émotionnelles devant la beauté de la vie terrestre, ses attraits, ses joies, toutes les découvertes à faire. Puis viennent les déceptions, les aléas de la vie, les angoisses. L’un des textes cités disait, bellement : les joies sont des durées (trop courtes) entre les souffrances. Le parcours de cette âme dans le samsara (l’errance) est exprimé en sanskrit, anglais et français.

Il est à noter que ce qui a été donné hier soir à la salle Paul-Buissonneau du Centre Calixa-Lavallée (en plein cœur du Parc Lafontaine à Montréal) est une partie seulement de l’opéra final qui sera créé au complet en 2027 à Toronto. J’imagine qu’avec une mise en scène plus élaborée et des décors conçus pour la cause, l’œuvre prendra encore plus d’étoffe. 

S’il est vrai que j’aurais aimé que le matériel musical soit plus exigeant, il reste que Akasha, le souffle de l’univers est une création contemporaine pleine de bonnes intentions et franchement plaisante, qui sait étonner sans recourir strictement aux techniques expérimentales afin de justifier sa modernité. 

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