Leonard Sumner est un auteur-compositeur-interprète anishinaabe originaire du Canada. Son univers musical mêle tous les styles qui l’ont marqué depuis son enfance : country, folk, rock, hip-hop. En 2018, son album Standing in the Light a été nominé dans la catégorie « Album de musique autochtone de l’année » aux Juno Awards de 2019. Depuis lors, Leonard Sumner poursuit sa carrière au sein du circuit culturel autochtone et lors de nombreux autres événements à travers le monde. Il a déjà sorti trois albums studio : Standing in the Light, Rez Poetry et Thunderbird ; son prochain album devrait paraître l’année prochaine. Lors de son passage à Montréal pour le festival Présence autochtone, Leonard Sumner a été interviewé par Juliana Cortes Lugo. Voilà une conversation des plus intéressantes entre un artiste des Premières Nations et notre contributrice issue de l’immigration, originaire d’Amérique latine !

Leonard Sumner is an Anishinaabe singer-songwriter from Canada. His craft blends all the music styles that had an impact on him since his childhood : country, folk, rock, hip-hop. In 2018, his album Standing in the Light received a Juno Award nomination for Indigenous Music Album of the Year at the Juno Awards of 2019. Since then, Leonard Sumner pursue his career through the indigenous cultural circuit and many other events in the world. He released 3 studio albums yet : Standing in the Light, Rez Poetry and Thunderbird, the next recording would be out next year. While in Montreal for Presence autochtone, Leonard Sumner was interviewed by Juliana Cortes Lugo. So interesting conversation between a First Nations artist and our contributor originally from Latin America.

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Alex Iskandar a des origines kirghizes (entre autres). Depuis quelques années, il fait connaître les traditions musicales de l’Asie centrale, avec son instrument, le komuz. 

On parle avec lui de cette musique, de son instrument et de son concert à venir au Festival Orientalys 2026

PROGRAMMATION DU FESTIVAL ORIENTALYS 2026

Le ténor Marc Hervieux fait partie de la vie culturelle du Québec depuis longtemps. Bien des Québécois l’ont peut-être découvert lors de la création de Starmania en version lyrique aux côtés de Marie-Josée Lord, par la production de Nelligan d’André Gagnon en janvier 2020, par ses albums allant du classique au populaire ou encore depuis les dernières années comme animateur.

Fort d’une carrière riche de maintenant 35 ans, celui qui c’est produit sur la scène nationale internationale, de Saint-Pétersbourg à Paris, en passant par Séoul, Metz, St-Paul/Minneapolis, Malaga, Taïwan, Calgary, Vancouver et Edmonton et autres, pose un regard tout en chansons sur ces dernières années et projets musicaux dans un concert carte blanche qui aura lieu le samedi 8 août au Domaine Forget dans le cadre de son festival.  Avec Alexandre Villemaire de PAN M 360, il discute de ce programme, de son parcours et de ce qui l’occupe actuellement comme directeur général du Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec.

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Rei est un artiste et musicien Maori de la Nouvelle Zélande. Il se produira au Festival Présence Autochtone samedi 8 août, dans le cadre d’une tournée canadienne qui le mènera aussi à London, Toronto, Rimouski et Sherbrooke. 

Rei fusionne les traditions autochtones maories avec le hip-hop et l’électro. Il chante dans les deux langues de son pays, le maori et l’anglais. Sa performance mélange aussi la politique et le plaisir. Michel Labrecque l’a interviewé, alors qu’il se trouvait toujours chez lui.

« La musique que je fais, j’appelle ça du haka rap », me dit en souriant Rei, depuis sa Nouvelle Zélande. Le haka est cette danse traditionnelle maorie rendue célèbre par l’équipe de Rugby de la Nouvelle-Zélande, qui exécute ce rituel avant ses matchs. 

« C’est vrai que je mélange beaucoup de choses, vous entendez des instruments traditionnels maoris, mais au bout du compte, c’est de la musique de danse et de la bass électronique pour faire danser les gens et donner du plaisir au gens ». 

Son septième album, paru en 2025, s’intitule Moisterize & Decolonise, en français Hydrater et décoloniser. « Une bonne partie de ma musique a une dimension politique, qui parle de donner davantage de  pouvoir au peuple maori, ainsi qu’aux autres peuples autochtones sur la planète. Ça, c’est la partie « décoloniser ». Mais il y a aussi des chansons qui parlent d’amour et de plaisir, qui représentent la partie « hydrater ».

Rei ajoute que pour vaincre les traumatismes du passé, il faut aussi  procurer de la douceur et du plaisir. Ce qui n’est pas rien, quand on y réfléchit.

Comme dans de nombreux pays où on trouve des peuples autochtones, la langue maorie a été négligée, voire censurée, pendant de nombreuses années. Rei fait partie de ces gens qui ont dû réapprendre leur langue maternelle.

 « J’ai suivi des cours au secondaire puis à l’université. J’essaie d’écrire des textes en Maori pour en faire la promotion, pour convaincre  les gens de son importance ». Par ailleurs, il chante aussi en anglais, sa première langue apprise, pour s’ouvrir à un public plus large. 

Rei nous explique aussi que les maoris, qui représentent près de 20% de la population de la Nouvelle Zélande, ont fait des progrès remarquables, tant culturellement que économiquement.

« Jusqu’à un certain point, nous pouvons servir de modèle à d’autres nations indigènes », fait-il remarquer. Depuis les années 80, la culture et la langue ont fait des bonds de géants. « C’est incroyable la quantité d’artistes qui aujourd’hui chantent en Maori, depuis cinq ans, c’est une grande renaissance », ajoute Rei. 

Sur le plan économique, un grand nombre d’entreprises maories se sont développées, bien qu’un écart demeure entre les revenus des autochtones et ceux du reste de la population. « Le gouvernement actuel fait peu de choses pour nous, nous espérons un changement cette année », avoue Rei. 

Son concert du 8 septembre sera son premier à Montréal et ce sera la première fois qu’il se produira au Canada avec son groupe régulier.

 « Vous verrez beaucoup de danse haka, vous entendrez des instruments traditionnels maoris et du hip-hop. Et nous aurons des invités montréalais autochtones », mentionne-t-il en nous promettant une surprise.

Il faut dire que Rei a multiplié les collaborations musicales avec plusieurs artistes canadiens des Premières Nations, surtout de Colombie-Britannique, « notamment Drezus et Hasan Saga, et il y en aura d’autres ».

Ce concert « sera un party , je vous le promets », conclue Rei, qui se déclare résolument optimiste malgré les problèmes des communautés autochtones et de notre planète en général. 

« Nous n’avons pas d’autre choix que de l’être. »

Né aux Concerts aux Îles du Bic en 2019, le trio Salicorne revient cet été sur les lieux de ses débuts pour clore la 25e saison du festival. Pour l’occasion, l’ensemble élargit son univers en joignant ses forces à celles d’un orchestre de chambre, dans un programme intitulé Racines.

Une collaboration qui a demandé à Robin Servant de transposer sur papier des arrangements jusque-là façonnés principalement à l’oreille — un défi singulier pour ce musicien autodidacte, accordéoniste, guitariste, compositeur et concepteur sonore.

Actif autant en musique traditionnelle que dans les milieux de l’improvisation, des nouvelles musiques et de la création électronique, Robin Servant ne compartimente sa pratique. Ce qui l’intéresse se trouve précisément dans les rencontres : entre les répertoires, les traditions, les interprètes et les communautés qui donnent à la musique sa raison d’être.

PAN M 360 : Pour commencer, comment vous définiriez-vous comme musicien? Quelles sont les directions qui traversent aujourd’hui votre pratique?

Robin Servant: Je suis principalement guitariste et accordéoniste, mais je fais également de la musique électronique, notamment avec des synthétiseurs modulaires. Je suis très actif dans le milieu des musiques traditionnelles, mais aussi en musique improvisée et dans ce que l’on pourrait appeler les nouvelles musiques. J’hésite à employer le mot « expérimental », parce qu’il évoque une image particulière chez beaucoup de gens — et parce qu’une expérience suppose normalement que l’on puisse reproduire un résultat, alors que la musique que je fais est souvent difficilement reproductible!

Je compose également pour l’image, pour le cinéma, la télévision et la scène. Je crée donc de la musique dans toutes sortes de contextes.

PAN M 360 : Aux Concerts aux Îles du Bic, vous retrouverez Salicorne dans une formation considérablement élargie. À quoi le public peut-il s’attendre?

Robin Servant : Ce sera Salicorne avec un orchestre de chambre — un Salicorne « plus-plus », disons! Le groupe est normalement un trio, mais notre violoniste, Patricia, s’est malheureusement cassé le poignet. Nous avons tout de même la chance qu’elle puisse participer au concert en faisant de la podorythmie.

Florence Vincent, notre ancienne violoniste, était également disponible et pourra se joindre à nous. Salicorne sera donc exceptionnellement composé de quatre personnes, auxquelles s’ajouteront huit ou neuf musiciens du festival. Nous participerons aussi à une pièce du programme des Folk Songs de Berio avec le reste de l’ensemble.

PAN M 360 : Cette rencontre avec l’orchestre vous a-t-elle demandé de transformer votre manière habituelle de travailler?

Robin Servant: Absolument. C’est l’aboutissement d’un travail assez considérable, puisque j’ai dû écrire les arrangements cet été. Salicorne est un groupe de musiciens traditionnels : je suis autodidacte, tandis que Patricia et Sabrina ont reçu une formation musicale, mais nos arrangements n’étaient pas écrits. Ils se sont surtout construits à l’oreille.

Il a donc fallu commencer par transcrire notre propre musique avant de pouvoir l’adapter pour l’orchestre. Une partition traditionnelle contient parfois seulement le thème musical, sans nécessairement préciser les accords ou tout ce qui se développe autour. Elle représente en quelque sorte le squelette de la pièce. Ensuite, nous ajoutons les autres éléments à l’oreille.

Avec un orchestre, il faut toutefois transmettre une forme beaucoup plus précise à des musiciens qui liront la musique et l’interpréteront après seulement quelques répétitions. On ne peut pas simplement leur dire : « Voici le thème, nous allons le jouer trois fois. » Il fallait donc rendre explicite tout ce qui, chez nous, se fait habituellement de manière instinctive.

PAN M 360 : Comment cette collaboration avec l’orchestre est-elle née?

Robin Servant : C’est une proposition de Thibault [Bertin-Maghit], le directeur artistique des Concerts aux Îles du Bic. Il nous a demandé si l’expérience nous intéressait et nous avons immédiatement répondu présents.

C’est d’autant plus significatif que Salicorne est né ici, aux Concerts aux Îles du Bic. En 2019, l’ancien directeur artistique du festival nous avait proposé, à Sabrina, Florence et moi, de former un trio. Nous avions déjà joué les uns avec les autres, mais jamais dans cette configuration précise. Nous pensions d’abord monter un petit répertoire pour un seul concert, puis nous avons vraiment aimé ce qui s’est passé. Nous jouons ensemble depuis ce moment-là.

Revenir aujourd’hui au festival permet donc de boucler la boucle. C’est évidemment dommage que Patricia se soit cassé le poignet, mais le fait de retrouver Florence, avec qui le projet avait commencé, donne au concert une dimension assez particulière.

PAN M 360 : Ce retour doit être d’autant plus précieux que vous jouez pratiquement chez vous.

Robin Servant : Oui, absolument. Sabrina habite également dans la région, Patricia n’est pas très loin, et moi, je joue littéralement dans mon village. Se produire à la maison, chez nous, est assez extraordinaire.

Nous étions déjà revenus jouer au festival depuis la création de Salicorne, mais cette édition est particulière en raison de l’orchestre, du retour de Florence et de tout ce que représente la 25e saison.

PAN M 360 : Le concert porte le titre Racines. Comment ce mot résonne-t-il pour vous?

Robin Servant : La programmation générale et le titre ont été choisis par Thibault, mais je trouve magnifique que le mot « racines » soit au pluriel. Cela suggère qu’elles peuvent venir d’un peu partout.

J’aime les rencontres, le métissage et les hybridations. L’idée de racines multiples me plaît beaucoup, parce qu’elle correspond à ma façon d’envisager la musique : non pas comme quelque chose de figé ou provenant d’une seule origine, mais comme un ensemble d’influences qui se rencontrent et se transforment.

PAN M 360 : Cette pluralité se retrouve-t-elle également parmi les musiciens avec lesquels vous collaborerez?

Robin Servant : Oui. Il y a notamment des musiciens que je connais déjà dans l’ensemble. Je retrouverai par exemple Marilène Provencher-Leduc à la flûte, que j’ai surtout connue dans le milieu des musiques improvisées et des nouvelles musiques. Ce sera intéressant de nous croiser dans un contexte différent.

Il y a également un altiste originaire du Bic avec qui j’avais travaillé au festival il y a une quinzaine d’années, alors que nous étions tous les deux techniciens. Nous retrouver aujourd’hui sur scène, comme musiciens, est assez extraordinaire.

Gabriel Dion, un excellent percussionniste de Rimouski que je connais depuis longtemps, participera également aux pièces. Le reste des musiciens, nous allons les rencontrer au cours des répétitions. Il y aura deux répétitions, puis une générale avant le concert. Ce sera intense, mais très excitant.

PAN M 360 : Vous avez écrit les arrangements, tout en disant ne pas être particulièrement à l’aise avec la lecture à vue. Comment vivez-vous ce paradoxe?

Robin Servant : Je suis capable d’écrire la musique, mais je ne suis vraiment pas un bon lecteur. J’ai donc composé les arrangements, mais je ne pourrais pas nécessairement les lire moi-même comme le ferait un musicien d’orchestre!

Il faut faire confiance au processus et aux compétences de chacun. Les musiciens qui joueront avec nous sont d’excellents lecteurs. De mon côté, je fonctionne beaucoup avec l’oreille et avec une compréhension plus intuitive de la musique.

Pour la pièce que nous jouerons avec l’ensemble dans le programme des Folk Songs de Berio, je me suis même écrit le nom des notes au-dessus de la partition pour pouvoir suivre ma partie à l’accordéon. On fait avec les outils que l’on possède.

PAN M 360 : Cette différence entre l’oralité et l’écriture semble être au cœur de la musique traditionnelle. Que peut transmettre une partition, et que laisse-t-elle forcément de côté?

Robin Servant : Une partition ne peut jamais contenir toutes les informations liées au jeu, au style ou à la personnalité de la personne qui interprète la musique. C’est particulièrement évident dans les musiques traditionnelles, même si cela reste vrai dans toutes les formes musicales.

Une partition ressemble un peu à une recette ou à un algorithme. Elle transmet certaines informations, mais dès qu’une personne la joue, le résultat devient un cas unique, une version particulière. Je joue de l’accordéon, mais j’aime énormément le violon traditionnel. Le jeu d’archet d’un violoneux ou d’une violoneuse peut être extrêmement personnel. Ces détails ne sont pratiquement jamais inscrits dans les partitions, à moins qu’il s’agisse d’un travail très descriptif consacré au style précis d’un interprète.

Même lorsqu’on possède les notes, il reste donc essentiel d’écouter des enregistrements, de regarder des vidéos ou, idéalement, de rencontrer les personnes qui portent cette musique. La partition ne représente qu’une partie du contexte. Il faut aussi comprendre le phrasé, le rythme, le caractère et la personnalité de l’interprète.

PAN M 360 : Est-ce cette dimension très personnelle qui vous a attiré vers la musique traditionnelle?

Robin Servant : J’ai découvert la musique traditionnelle au début de la vingtaine. Elle n’était pas particulièrement présente dans ma famille.

Ce qui m’a d’abord attiré, c’était son incroyable énergie. Au début des années 2000, j’ai assisté à un concert du Rêve du Diable. Je connaissais déjà un peu la musique traditionnelle, mais les voir jouer sur scène avec cette énergie extrêmement brute m’a fasciné.

Ce sont de grands musiciens, mais leur musique n’avait rien de trop poli. Elle possédait une force directe, très vivante. Je jouais déjà un peu d’harmonica et de guitare, et je me suis dit qu’il était peut-être à ma portée d’apprendre quelques airs traditionnels. C’est pour jouer cette musique que j’ai commencé l’accordéon. J’en rêvais même la nuit. Cela a vraiment été une passion très forte.

PAN M 360 : Comment avez-vous entretenu cette passion au fil des années?

Robin Servant : J’ai commencé à jouer avec différents groupes, notamment La Baratte à beurre, puis dans d’autres formations avant Salicorne. J’ai également beaucoup enseigné l’accordéon diatonique, même si je suis moi-même autodidacte.

Le fait de continuer à jouer, d’enseigner, de rencontrer des gens et de rester actif dans cette communauté a entretenu autant ma relation avec l’instrument que ma passion pour cette musique. Cela m’a gardé vivant et engagé pendant toutes ces années.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui distingue, selon vous, la musique traditionnelle québécoise?

Robin Servant : Les musiques traditionnelles sont multiples : il existe des traditions québécoises, irlandaises, bretonnes et bien d’autres. La musique traditionnelle québécoise est cependant particulièrement festive.

Elle est aussi souvent très irrégulière. Les phrases ne fonctionnent pas toujours simplement en quatre temps : il peut manquer un temps ou, au contraire, y en avoir un de plus. Ce sont des formes un peu tordues qu’il faut apprendre à comprendre.

Cela crée de beaux défis. Il faut saisir la logique interne de la pièce plutôt que de supposer qu’elle répondra aux structures auxquelles nous sommes habitués.

PAN M 360 : Salicorne ne se limite pourtant pas au répertoire québécois. Comment choisissez-vous ce que vous souhaitez conserver ou transformer lorsque vous abordez des musiques provenant d’autres traditions?

Robin Servant : Le travail se fait de manière assez horizontale. Une personne peut proposer une pièce, une autre en apporter une différente, mais les arrangements se construisent généralement à trois.

Comme il y a deux violons et que je joue de la guitare ou de l’accordéon, je suis souvent dans un rôle d’accompagnateur, tandis que les violons portent davantage les lignes mélodiques. Cela structure naturellement une partie de notre manière de travailler.

Nous discutons des mélodies, puis nous cherchons les harmonies et les accords qui peuvent les soutenir ou les amener ailleurs. C’est un aspect que j’aime particulièrement : trouver les accords sous une mélodie et imaginer des variations qui révèlent des directions qu’elle ne suggérait pas nécessairement au départ.

Nous avons commencé avec le répertoire traditionnel québécois, parce qu’il constituait notre langage commun. Florence et Sabrina souhaitaient également intégrer certaines influences classiques et baroques en raison de la présence des deux violons. Cette couleur est restée dans les arrangements du groupe, même après l’arrivée de Patricia.

Le répertoire s’est ensuite ouvert à des pièces scandinaves ou d’Europe de l’Est. Nous essayons toujours de trouver notre propre manière de les interpréter, tout en respectant leur origine et en conservant notre son.

PAN M 360 : Vous jouerez notamment une pièce bulgare construite sur une mesure à cinq temps. Quel défi cela représente-t-il?

Robin Servant : C’est une pièce en 5/8. Dans une grande partie de la musique occidentale que nous rencontrons habituellement, les mesures impaires ne sont pas tellement présentes. Le cinq temps ne nous venait donc pas naturellement.

Il a fallu beaucoup travailler pour intégrer cette pulsation, mais le défi était vraiment stimulant. Lorsque je joue un reel, une gigue ou une pièce dans une métrique que je connais, j’ai immédiatement certains repères. Même si la musique est difficile, je comprends instinctivement comment elle fonctionne. Dans une mesure à cinq temps, il faut bâtir de nouveaux repères.

Aujourd’hui, nous sommes capables de jouer cette pièce en respectant sa pulsation d’origine, mais aussi en y intégrant notre énergie et notre manière d’habiter la musique. Nous la présenterons justement lors du concert, avec les arrangements orchestraux.

PAN M 360 : Ce concert semble difficilement reproductible dans la même configuration. Sera-t-il conservé d’une façon ou d’une autre?

Robin Servant : Oui, il sera filmé et enregistré, ce dont je suis très heureux. Ce sera véritablement un moment unique, parce que nous n’aurons probablement pas d’autre occasion de réunir un orchestre autour de cette formation précise. Le fait de pouvoir en garder une trace est donc très précieux.

PAN M 360 : Vous connaissez les Concerts aux Îles du Bic depuis longtemps. Qu’est-ce qui rend ce festival particulier à vos yeux?

Robin Servant : C’est un festival de proximité. Les concerts ont lieu dans de magnifiques endroits de la région, et le public peut facilement rencontrer les musiciens. Les artistes jouent souvent dans plusieurs programmes au cours de la même semaine. J’ai beaucoup d’admiration pour eux : ils arrivent ici avec deux, trois ou parfois quatre programmes différents à apprendre, à répéter et à présenter en très peu de temps.

Il y a également quelque chose de très fort dans le fait de réunir d’excellents musiciens, des collègues, des amis et de nouvelles personnes à rencontrer, le tout dans un environnement magnifique pendant l’été. Tous les ingrédients sont réunis.

Cette année est également symbolique, puisqu’il s’agit de la 25e saison et d’un passage de relais à la direction artistique. C’est important pour une organisation qui est devenue une véritable institution dans la région.

PAN M 360 : La programmation du festival semble aussi encourager les rencontres entre des univers qui se côtoient rarement. Quelle place la curiosité occupe-t-elle dans votre propre parcours?

Robin Servant : La curiosité est extrêmement importante dans ma vie. Je travaille professionnellement dans plusieurs scènes musicales très différentes, qui ne communiquent pas toujours entre elles.

Je me demande souvent pourquoi les gens ne sont pas plus curieux. J’imagine un marché où tous les aliments possibles seraient réunis, où l’on saurait que tout est frais et bon, mais où certaines personnes choisiraient toujours uniquement des carottes parce que c’est le seul aliment qu’elles connaissent.

Le pire qui puisse arriver en allant voir un concert différent, c’est de ne pas l’aimer. Ce n’est pas très grave. Même une expérience avec laquelle on connecte moins peut nous apporter quelque chose. Le festival permet justement cette circulation. On peut entendre des musiques traditionnelles, de la musique de chambre, des œuvres contemporaines ou encore une pièce de Terry Riley interprétée sur des synthétiseurs modulaires. Cela crée un contexte où les gens peuvent découvrir des pratiques qu’ils ne rencontreraient pas autrement.

PAN M 360 : Votre propre pratique électronique semble pourtant très éloignée, en apparence, de la musique traditionnelle. Voyez-vous des liens entre ces deux univers?

Robin Servant : Oui, énormément. Avec un synthétiseur modulaire, on dispose de tous les blocs de construction d’un instrument, mais il faut les assembler soi-même. C’est un peu comme une boîte de Lego : les éléments peuvent être combinés d’un million de façons différentes.

C’est ce qui me plaît dans cette pratique. En même temps, cette liberté produit des systèmes très personnels et très idiomatiques. Deux musiciens ne possèdent pas nécessairement les mêmes modules ni la même manière de construire leurs sons. Certaines choses sont donc faciles à reproduire, tandis que d’autres deviennent pratiquement impossibles à recréer exactement.

Dans ma pratique électronique, je me donne beaucoup de contraintes. Comme les possibilités sont presque infinies, j’essaie de partir de points de départ très clairs afin de ne pas me perdre.

Cela rejoint directement ce qui m’intéresse en musique traditionnelle : le caractère personnel et individuel des pratiques. Deux personnes peuvent partir du même matériau et aboutir à des résultats complètement différents.

PAN M 360 : Cette individualité est-elle aussi ce qui permet aux traditions orales de se transformer au fil du temps?

Robin Servant : Absolument. Toute la beauté de la tradition orale se trouve aussi dans sa déformation. Une mélodie peut produire de nombreuses versions différentes, autant d’un musicien à l’autre que d’une région à l’autre.

Cela me fascine de voir comment une même pièce peut évoluer sur un territoire et à travers les époques. Le style de violon du Bas-Saint-Laurent, par exemple, diffère de celui de la Gaspésie. Dans la baie des Chaleurs, on retrouve davantage d’influences acadiennes. Il existe également des particularités sur la Côte-Nord, à Québec, à Montréal ou au Lac-Saint-Jean.

Avec Internet et les moyens de communication actuels, on assiste à une certaine uniformisation des sons. Je m’intéresse donc beaucoup aux particularités régionales et aux influences locales.

Je ne sais pas si je me considère comme quelqu’un qui veut absolument tout conserver tel quel, mais je trouve important de connaître ce qui a existé et ce qui a façonné les styles actuels.

PAN M 360 : Lorsque certains styles ou certaines pratiques disparaissent, la musique peut-elle devenir une manière de préserver la mémoire des personnes qui les portaient?

Robin Servant : Cela fait maintenant assez longtemps que je joue pour avoir connu des musiciens plus jeunes et plus âgés que moi. Avec le temps, j’ai aussi perdu certains collègues qui sont décédés.

Toute l’expérience musicale portée par une personne semble s’arrêter lorsqu’elle disparaît. En même temps, je continue de la faire vivre parce que je pense à elle, parce que je me souviens de son répertoire et parce que je continue à jouer cette musique. C’est une forme de transmission que je trouve magnifique.

PAN M 360 : Vous disiez que lorsque l’on joue avec quelqu’un, « c’est toute une vie qui est là-dedans ». Avez-vous vécu des rencontres qui incarnent particulièrement cette idée?

Robin Servant : Oui. J’ai eu la chance de jouer avec Édouard Richard, un violoniste du nord de la Gaspésie qui possède un répertoire absolument extraordinaire. Je pense également à notre ami Yvon Mimeault, un violoneux décédé récemment. Je suis allé jouer à sa fête de 95 ans et nous avons fait de la musique ensemble à cette occasion. C’était extraordinaire.

Ces partages ne se produisent pas nécessairement lors de concerts officiels. Ils peuvent avoir lieu à un anniversaire, dans une répétition, dans une cuisine ou dans un rassemblement. C’est justement ce qui rend cette musique si vivante.

Lorsque l’on joue avec quelqu’un, ce n’est pas seulement un répertoire que l’on rencontre : c’est toute une expérience, toute une vie qui s’exprime dans sa manière de jouer. J’ai vécu de très grands moments d’émotion grâce à ces rencontres.

PAN M 360 : La musique traditionnelle accompagne-t-elle ainsi autant la scène que les différents moments de la vie?

Robin Servant : Oui. Elle existe sur scène, mais aussi en dehors. Elle accompagne les fêtes, les anniversaires, les moments de peine ou les célébrations de vie.

Ces partages sont probablement ce qui me garde encore aujourd’hui dans cette musique. Elle ne se limite pas à une carrière ou à une performance. Elle fait partie d’un tissu social beaucoup plus large.

PAN M 360 : Est-ce aussi ce qui en fait une pratique particulièrement accessible?

Robin Servant : Oui. La musique traditionnelle offre une véritable possibilité de virtuosité, mais une grande partie de son répertoire n’a pas besoin d’être virtuose. C’est une musique populaire, faite pour tout le monde.

Il existe aujourd’hui beaucoup plus de ressources qu’il y a 25 ans, lorsque j’ai commencé : des camps de musique, des partitions, des disques, des cours et des enregistrements. Quelqu’un qui souhaite commencer possède donc de nombreux outils.

Mais surtout, au-delà de la musique, il existe une communauté. Cette musique se joue en groupe.

PAN M 360 : Que peut-on comprendre de la musique traditionnelle dans un jam ou dans une danse que l’on ne perçoit pas nécessairement en concert?

Robin Servant : Un concert, un jam et une danse sont trois contextes complètement différents. On peut jouer les mêmes pièces, mais elles ne seront pas interprétées de la même façon.

Dans un jam, la musique se construit d’une manière plus organique entre les participants. Dans une danse, elle remplit encore une autre fonction. Lorsque l’on joue pour des danseurs, la musique n’est pas la finalité.

Si personne n’est là pour danser, ce que nous faisons n’a plus le même sens. La musique fait partie d’un contexte plus large. J’adore jouer pour la danse parce que je participe à une activité qui n’existe pas uniquement parce que je suis présent comme musicien. Elle existe parce qu’une communauté s’est réunie pour danser.

C’est un tout. Il faut les musiciens, mais il faut également les danseurs.

PAN M 360 : À quoi vous attendez-vous dans la relation avec le public des Concerts aux Îles du Bic?

Je ne sais pas exactement comment le concert se déroulera, mais j’imagine une atmosphère un peu plus détendue que le décorum habituel d’un concert classique.

Je connais suffisamment le festival pour savoir qu’il y aura probablement un beau mélange entre une écoute très attentive et des réactions spontanées du public. Cette relation fait aussi partie de ce que j’ai hâte de découvrir.

PAN M 360 : Salicorne assurera le concert de clôture de cette 25e saison. Que représente cet honneur pour vous?

Robin Servant : C’est effectivement un très bel honneur. Le concert aura lieu le samedi 8 août et viendra clore le festival.

Pour nous, c’est une manière particulièrement forte de revenir là où Salicorne est né : avec une formation élargie, un orchestre, des musiciens de la région et des personnes qui ont participé aux débuts de l’ensemble.Nous bouclons la boucle, mais nous le faisons en transformant encore une fois le projet. C’est exactement ce que j’aime dans la musique : partir de racines existantes pour créer une rencontre qui ne pourra se produire qu’une seule fois.

crédits photo : Anthony François

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Aujourd’hui, nous recevons Sister Zo (Zoey Shopmaker), DJ et productrice basée à Brooklyn, à l’occasion de son prochain set au SAT (la Société des arts technologiques) le 14 août. Sa prestation, en tête d’affiche, s’inscrit dans le cadre de la série Domesicles, une série de soirées dansantes hebdomadaires organisées dans l’espace de projection immersive à 360° du SAT et accompagnées de performances de VJing. J’ai notamment eu l’occasion d’entendre Zoey parler de ses influences musicales et du rôle que joue la narration dans son approche du DJing. Bon visionnement!

Réputée pour sa technique éblouissante et sa sonorité chatoyante, la violoniste américaine Rachel Barton Pine mène une carrière aussi riche que variée. Animée par une énergie contagieuse et une passion pour le dialogue entre la recherche historique et l’interprétation, elle transforme l’expérience du public face à la musique classique. Interprète de premier plan des grands chefs-d’œuvre classiques ainsi que de la musique contemporaine novatrice, elle est également reconnue pour son engagement communautaire. Dans le cadre du Festival international du Domaine Forget, elle se produira le vendredi 7 août aux côtés de collègues de l’Académie du Domaine, dans une sélection d’œuvres de Jean-Sébastien Bach.

En prévision de ce concert, Alexandre Villemaire, de PAN M 360, l’a rencontrée. Une discussion qui a porté sur le programme, sa relation avec Bach, ses divers projets musicaux et philanthropiques… et sur le heavy-métal !

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Grâce aux Concerts Campbell, une institution en place depuis plus de 100 ans, la musique résonne gratuitement dans les parcs de Montréal pendant l’été. L’Orchestre classique de Montréal (OCM) a été contacté par l’organisation pour donner trois concerts gratuits dans autant de parcs de la ville pendant le mois d’août. Je discute de la programmation, intitulée L’élan des cordes et construite pour l’occasion par le chef Andrei Feher

Histoire des Concerts Campbell sur le site du MEM – Centre des mémoires montréalaises

PROGRAMMATION DES CONCERTS CAMPBELL

Dates des concerts de l’OCM : 

Richard Desjardins avec Joséphine Bacon sur scène, plus l’ensemble Forestare, voilà déjà une affiche qui suscite beaucoup d’intérêt. Ajoutons la recette habituelle de découvertes et de rencontres uniques en musique, en cinéma et en arts visuels, et nous voici partis pour une dizaine de jours dans les univers créatifs des différentes cultures autochtones d’ici et d’ailleurs, grâce au Festival international Présence autochtone. Je parle de l’édition 2026 avec le Directeur artistique (et membre fondateur) de l’événement, André Dudemaine. 

DÉTAILS ET BILLETS

Des chants autochtones, des mélodies et des chansons traditionnelles d’Europe et des Amériques pour voix et ensemble instrumental : voilà ce que réserve le concert de clôture du Festival du Bic. PANM 360 a rencontré l’artiste autochtone multidisciplinaire Natalie Sappier (Samaqani Cocahq) pour évoquer sa pratique artistique, ainsi que son rôle dans le concert prévu le 8 août prochain.

PANM 360 : Pour ceux qui ne connaissent peut-être pas très bien votre travail d’artiste, pourriez-vous nous en dire un peu plus sur vous et sur ce que vous faites en tant qu’artiste ?

Natalie Sappier : Samaqani Cocahq, je suis une artiste autochtone wolastoq aux pratiques interdisciplinaires. Je vis au sein de la Première Nation de Tobique, au Nouveau-Brunswick. Depuis près de 20 ans, je crée des peintures, des motifs, des chansons et des pièces de théâtre. Je suis surtout connue pour mes peintures et mes créations graphiques inspirées des motifs traditionnels Wolastoq Wabanaki. Pour ma première pièce de théâtre, *Finding Wolastoq Voice*, j’en ai écrit le texte et composé la musique. Il s’agit de la première pièce Wolastoq à avoir été jouée au Nouveau-Brunswick et à avoir fait l’objet d’une tournée au Canada, notamment au Centre national des Arts, à Winnipeg et à Toronto.

Je travaille beaucoup en étroite collaboration avec d’autres artistes, danseurs, créateurs, musiciens, écrivains et gardiens de la langue autochtones. C’est en gros ce que je fais. Je raconte des histoires de multiples façons.

PANM 360 : Pourriez-vous m’en dire un peu plus sur le rôle que vous avez joué dans la conception de ce concert ?
Natalie Sappier
: Je me produirai en tant qu’artiste principale et j’ai invité mon amie, Judy Aquin, à se joindre à moi pour interpréter ces chansons. Elle a participé à la création de certaines d’entre elles avec moi pour ma pièce « Finalistic Voices », notamment pour les chœurs, les voix supplémentaires et les chants.

J’ai pensé que ce serait merveilleux de l’emmener avec nous afin de pouvoir partager des chansons originaires du Nouveau-Brunswick, mais aussi une langue présente au Québec. J’ai été très inspirée par le fait que le concert, « Wolastoq’inil », se déroule au bord de la rivière. Je voulais rendre hommage aux chants de l’eau, car en tant que peuple Wolastoq’inil, notre nom signifie « le peuple de la belle rivière ». Cela m’a beaucoup inspirée.

J’interpréterai certains de mes propres chants, mais aussi nos chants traditionnels. Le spectacle sera également narré par mon partenaire, Justin Mann. Quant au deuxième spectacle, je tenais vraiment à mettre en avant certaines de nos chansons traditionnelles et à partager des chants d’amitié, des chants ancestraux et des chants d’appel. J’étais tout simplement très enthousiaste à l’idée de partager nos chants, de pouvoir les chanter devant un public, de nouer de nouvelles amitiés et de créer un lien avec un lieu où je ne m’étais encore jamais produite.

PANM 360 : Ce concert réunira d’autres artistes chantant dans d’autres langues et originaires d’autres pays. Qu’est-ce qui vous intéresse dans le fait de mêler ces différentes mélodies issues de traditions diverses au sein d’un même concert ?

Natalie Sappier: Je trouve ça magnifique. Ça recèle de nombreuses langues. On ne comprend peut-être pas les mots qu’ils prononcent, mais on peut ressentir ce qu’ils expriment.

C’est une façon très belle et très forte d’apprendre à se connaître. Je pense qu’il est très important, surtout en cette période, que nous nous réunissions autant que possible pour partager des récits sur notre histoire et notre culture, sur ce que nous ressentons, sur ce qui se passe et sur ce que nous souhaitons mettre en œuvre pour aller de l’avant. Et aussi des enseignements venus de partout, des enseignements sur la façon d’avancer dans la vie, des enseignements sur l’amour, la compassion et le courage. Je suis très impatiente d’assister à certaines de ces représentations. J’ai vraiment hâte d’y être.

PANM 360 : Pour finir, que souhaitez-vous que le public retienne de ce concert ?

Natalie Sappier: Dans notre pratique, il y a beaucoup de chants de gratitude envers ce qui nous entoure : la création, la terre, l’eau, le ciel.

C’est une marque de gratitude envers notre Terre Mère. Et j’espère que cela inspirera d’autres personnes à ressentir ce lien avec la Terre Mère, à comprendre qu’elle est leur mère et qu’il est de notre responsabilité de prendre soin d’elle. Il est de notre responsabilité de chanter pour elle, car elle chante pour nous chaque jour.

On entend le vent, on entend les vagues, on entend la Terre chaque jour. Et je pense que c’est un remède salutaire pour nous de chanter pour elle aussi. Et que nous sommes tous frères et sœurs, n’est-ce pas ?

Il est donc très important pour nous de tisser ces liens et de les entretenir. Et collaborer, créer et partager de la musique est une merveilleuse façon d’y parvenir.

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À l’occasion des Concerts aux Îles du Bic, le compositeur, artiste sonore et vidéaste Pierre-Luc Lecours présentera deux propositions singulières : une relecture des Préludes de Chopin aux côtés de Daniel Áñez aux ondes Martenot et Chloé Dumoulin au piano, puis une interprétation de In C, l’œuvre fondatrice de Terry Riley, revisitée au synthétiseur modulaire. 

Docteur en musique, Pierre-Luc Lecours évolue depuis plusieurs années à la croisée de la musique électronique contemporaine, des arts numériques et de la création audiovisuelle. Ses projets, présentés au Canada comme à l’international, explorent les liens entre le son, l’image et la performance en temps réel, tout en cherchant à rendre le synthétiseur modulaire plus accessible grâce à un important travail de recherche et de pédagogie. 

À quelques jours de son passage au Bic, il nous ouvre les portes de cet instrument aussi fascinant qu’insaisissable, explique pourquoi In C trouve un terrain de jeu idéal dans l’univers du modulaire et invite le public à vivre cette musique autrement : non pas en cherchant où elle mène, mais en acceptant simplement de se laisser porter par l’instant. 

PAN M 360 : Vous êtes compositeur, artiste sonore et vidéaste établi à Montréal. Comment décririez-vous votre démarche artistique? 

Pierre-Luc Lecours : J’évolue principalement dans les scènes de musique électronique contemporaine. Au cours des dernières années, j’ai beaucoup travaillé dans les réseaux des arts numériques, au Canada, en Europe et en Asie, notamment dans des festivals comme MUTEK ou Elektra, où la musique électronique dialogue constamment avec l’image. 

Mes projets prennent différentes formes : performances audiovisuelles, installations ou créations où le son et l’image sont générés en temps réel. J’ai notamment un projet très actif avec la saxophoniste baryton et compositrice Ida Toninato, intitulé Homeostasis. J’y joue du synthétiseur modulaire pendant que la vidéo réagit directement aux sons produits sur scène. 

Parallèlement, j’écris aussi pour des instrumentistes dans des contextes de musique contemporaine. J’ai récemment terminé un doctorat consacré à l’interprétation et à la notation du synthétiseur modulaire. Cet instrument peut prendre tellement de formes différentes que je me suis demandé : comment l’interprète-t-on? Comment écrit-on pour lui? Qu’est-il réellement possible de noter? Cette recherche a mené à la création de l’Ensemble modulaire, avec lequel je présenterai les concerts du Festival. 

PAN M 360 : Votre projet Homeostasis connaît d’ailleurs un beau parcours. 

Pierre-Luc Lecours : Oui, nous le présentons depuis 2023. Nous l’avons joué plus d’une vingtaine de fois au Canada, en Europe, en Asie et en Amérique du Sud. Notre prochain spectacle montréalais aura lieu à la SAT en octobre, avant une nouvelle tournée qui nous mènera notamment au Royaume-Uni et en Finlande. En parallèle, nous développons déjà notre prochain projet, prévu pour 2027. 

PAN M 360 : Je viens d’une formation très classique et, avant de préparer cette entrevue, je connaissais très peu le synthétiseur modulaire. Comment définiriez-vous cet instrument? 

Pierre-Luc Lecours : C’est un instrument non standardisé. Contrairement à un violon ou à un piano, chaque synthétiseur modulaire est différent puisque c’est le musicien qui choisit les modules qui le composent. 

J’aime faire le parallèle avec les percussionnistes. Un percussionniste apprend à jouer de plusieurs instruments très différents. Le synthétiseur modulaire fonctionne un peu de la même manière : il peut produire des mélodies, des rythmes, des textures, des drones ou encore des sons très proches de la musique électronique. Tout dépend de la manière dont il est construit. 

Chaque module possède une fonction particulière et tous sont reliés entre eux par des câbles. On fabrique ainsi un instrument entièrement adapté à son langage musical. 

PAN M 360 : Malgré toute cette maîtrise technique, est-ce un instrument qui continue de vous surprendre? 

Pierre-Luc Lecours : Oui, constamment. Même lorsque je joue une œuvre que je connais très bien, de nouvelles possibilités apparaissent. 

Tous les paramètres du son sont accessibles en permanence. Il suffit parfois d’une combinaison différente entre deux modules pour découvrir une nouvelle couleur sonore. 

C’est ce qui rend l’instrument passionnant, mais aussi exigeant. Comme il est analogique, il ne réagit jamais exactement de la même façon. Il possède presque sa propre personnalité. 

PAN M 360 : Vous expliquiez également qu’il fallait parfois le réaccorder pendant un concert. 

Pierre-Luc Lecours : Oui. Les oscillateurs analogiques sont sensibles aux variations de température, un peu comme les instruments à cordes. Pendant les concerts des Îles du Bic, nous jouons avec un la à 442 Hz. Je dois donc parfois réaccorder mon instrument en pleine représentation. 

PAN M 360 : L’une des œuvres que vous présenterez sera In C de Terry Riley. Pourquoi ce choix? 

Pierre-Luc Lecours : Parce que cette œuvre se transpose remarquablement bien au synthétiseur modulaire. In C est construite à partir de cinquante-trois cellules musicales que les interprètes répètent avant de décider eux-mêmes du moment où ils passent à la suivante. 

Or, le synthétiseur modulaire travaille déjà naturellement avec des séquences répétitives. Cela nous laisse énormément d’espace pour transformer le timbre en direct. 

Nous pouvons passer d’un univers très harmonique à quelque chose qui rappelle presque la techno minimale allemande, tout en jouant exactement le même matériau musical. C’est une pièce qui semble avoir été écrite pour cet instrument. 

PAN M 360 : Vous respectez donc la partition, tout en conservant une grande liberté d’interprétation. 

Pierre-Luc Lecours : Exactement. In C est une œuvre ouverte. Les hauteurs peuvent changer d’octave, le tempo peut varier et l’instrumentation n’est jamais imposée. 

Toute la transformation des timbres nous appartient. Nous avons développé, au fil des répétitions, un véritable vocabulaire expressif qui n’est écrit nulle part dans la partition. 

Par moments, nous transformons complètement une cellule rythmique grâce à la réverbération ou à la granulation. Le rythme disparaît, devient une masse sonore, puis réapparaît progressivement. C’est là que notre part de création intervient. 

PAN M 360 : Vous avez dit quelque chose qui m’a beaucoup marquée : à un moment, on cesse de penser à la technique. 

Pierre-Luc Lecours : Je pense que c’est à ce moment-là qu’on transcende réellement l’œuvre. Lorsque les gestes techniques deviennent naturels, on peut enfin être entièrement présent dans le son, écouter son partenaire, réagir à ce qui se passe et simplement vivre la musique. 

C’est dans ces moments-là que l’on cesse de réfléchir à l’instrument pour devenir complètement connecté à la matière sonore. 

PAN M 360 : Pour un auditeur qui découvrira In C pour la première fois, sur quoi lui conseilleriez-vous de porter son attention? 

Pierre-Luc Lecours : Je lui dirais de ne pas chercher où la musique veut aller. Le minimalisme est une musique de l’instant. Il faut accepter d’entrer dans le voyage, observer les variations, les contrastes et la manière dont les formes apparaissent progressivement. 

Aux Îles du Bic, le public sera installé tout autour de nous et un dispositif lumineux accompagnera la musique. Nous avons conçu ces éclairages pour mettre en valeur certaines structures rythmiques et créer une véritable expérience immersive. 

PAN M 360 : Quels sont les prochains défis qui vous attendent? 

Pierre-Luc Lecours : Plusieurs projets verront le jour en 2027. Nous développons un nouveau spectacle avec Ida Toninato, toujours autour du synthétiseur modulaire et du saxophone baryton, mais dans un univers complètement renouvelé. 

Avec l’Ensemble Modulaire, nous souhaitons également revenir vers des créations davantage ancrées dans la musique électronique contemporaine. Enfin, je travaille sur un projet audiovisuel avec Julien Robert, de Vidéophase, qui réunira plusieurs écrans, des instruments et un important dispositif visuel. 

À travers ses recherches comme ses créations, Pierre-Luc Lecours démontre que le synthétiseur modulaire est bien plus qu’un simple outil électronique. Instrument vivant, imprévisible et profondément expressif, il devient entre ses mains un véritable partenaire de création. Avec In C, le public des Concerts aux Îles du Bic est invité non seulement à découvrir une œuvre phare du minimalisme, mais surtout à vivre une expérience d’écoute où le temps, la lumière et le son ne font plus qu’un.

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Violoncelliste, pédagogue, commissaire et instigatrice artistique, Andrea Stewart mène une carrière dont les multiples ramifications traversent la musique ancienne et contemporaine, la musique de chambre, l’enseignement et les projets communautaires. À l’occasion de sa participation au Festival Concerts aux Îles du Bic, où elle interprétera un programme consacré à la compositrice française Charlotte Sohy, elle revient avec Chloé Rouffignac, collaboratrice pour PAN M 360, sur le fil conducteur de son parcours, son rapport à la musique vivante et la nécessité de bâtir une communauté musicale plus humaine.

PANM 360 : Votre carrière est particulièrement variée : vous pratiquez la musique ancienne et contemporaine, la musique de chambre, vous enseignez et vous développez également des projets communautaires. Existe-t-il un fil conducteur entre toutes ces activités?

Andrea Stewart : J’y réfléchis souvent, parce qu’il est vrai que j’ai fait beaucoup de choses différentes. À plusieurs moments de ma vie, j’ai essayé de me spécialiser davantage, notamment parce qu’il peut être difficile d’organiser son temps lorsque l’on mène plusieurs projets de front.

Le fil conducteur est peut-être un peu idéaliste : je me demande comment je peux avoir un impact positif sur le monde ou sur la vie musicale. Cela peut commencer par la beauté d’une musique, par l’histoire d’une compositrice ou d’un compositeur, par une instrumentation intéressante, l’exploration de nouvelles sonorités ou la découverte d’un répertoire. Mais, pour moi, cela finit toujours par la même question : comment puis-je partager les choses que je trouve belles ou pertinentes avec le public, et peut-être influencer la façon dont nous communiquons entre nous?

Il y a les choses qui nous intéressent personnellement, mais aussi celles qu’il faut faire pour être impliqué dans sa communauté et contribuer au futur que l’on souhaite voir apparaître.

PANM 360 : Est-ce également ce qui vous a conduite à fonder Jardin musical? La musique classique a-t-elle encore besoin d’être présentée de manière plus accessible?

Andrea Stewart : Oui et non. Jardin musical est vraiment un projet qui me tient énormément à cœur.

L’inspiration m’est venue lors d’une résidence au Centre culturel canadien à Paris. Dans la cour intérieure du bâtiment, deux artistes avaient créé un jardin comme œuvre d’art. L’un d’eux m’a expliqué que son intention était de créer un espace où les gens pourraient se rassembler, partager un repas ou proposer de petites lectures de poésie. C’était l’idée même du rassemblement qui devenait une œuvre d’art.

J’ai trouvé cela très beau, parce que le rassemblement est aussi quelque chose que nous recherchons constamment dans la musique vivante. La présence des gens a une influence sur le concert, le spectacle et la performance.

Je pense aussi beaucoup à l’environnement, à la crise climatique, à la beauté des jardins, des arbres et de la nature en ville. Nous devrions avoir un accès public à ces espaces, de la même manière que nous devrions avoir un accès public à l’art.

Pour moi, l’accessibilité en musique ne signifie pas nécessairement qu’il faille changer l’art. Il est parfois utile d’ajouter des outils pour expliquer une œuvre ou la rendre accessible à certaines personnes, mais il peut aussi simplement s’agir d’amener ce que nous voulons exprimer là où les gens se trouvent déjà.

Pendant l’été, les gens sont dans les parcs et les jardins. Ils s’y arrêtent en revenant du travail ou pour jouer avec leurs enfants. Jardin musical cherche donc à amener l’art dans ces lieux.

L’environnement transforme aussi la musique. Il produit un concert ou une expérience que l’on n’a jamais entendue auparavant et que l’on n’entendra jamais exactement de la même manière ensuite. La musique est imprégnée par les mouvements des feuilles, le vent, le chant des oiseaux ou les rires des enfants à proximité. Elle devient une expérience véritablement partagée.

PANM 360 : Cette relation à l’environnement semble particulièrement pertinente pour un festival comme celui des Îles du Bic. En tant qu’artiste, sentez-vous une différence lorsque vous jouez à l’extérieur plutôt que dans une salle traditionnelle?

Andrea Stewart : Tout à fait. Le retour du son est différent dans chaque espace : une salle fermée, une église, une forêt ou un lieu extérieur. Mais il y a également l’énergie partagée avec les collègues et le public.

Cela peut être extrêmement magique. Cela peut aussi représenter une difficulté, parce que les musiciens sont très humains et particulièrement sensibles aux changements d’humidité et de température, au vent ou à un soleil trop intense.

Cela devient parfois un exercice mental : il faut réussir à demeurer dans le moment présent et à oublier les éléments difficiles. L’énergie du public nous aide beaucoup. Les autres sons de l’environnement peuvent également nous permettre de conserver une conscience de l’espace.

PANM 360 : Pour les instruments à cordes, les changements de température et d’humidité peuvent notamment affecter l’accord. Comment apprivoisez-vous cette part d’imprévisibilité?

Andrea Stewart : Il faut l’accepter. Les musiciens peuvent devenir extrêmement attentifs à des détails que personne d’autre n’entend. Nous pouvons même parfois imaginer un son qui n’existe pas réellement.

Le travail consiste donc à rester dans le moment présent. Si je joue sur des cordes en boyau, par exemple, l’accord risque de changer rapidement et fréquemment. Mais, avec mes doigts, je peux ajuster chaque note. Au lieu de considérer ces changements uniquement comme un problème, ils peuvent devenir une partie de l’interprétation et de l’expérience.

Je pense que le public aime aussi être témoin de cela.

PANM 360 : Notre génération de musiciens a grandi avec des enregistrements extrêmement travaillés, parfois assemblés à partir d’un grand nombre de prises. Cela peut nous faire oublier que la musique vivante n’a jamais été parfaitement lisse.

Andrea Stewart : Dans un concert, nous recherchons évidemment une forme de perfection, souvent dans les détails. Mais quelque chose de très magique se produit : plus nous travaillons sur les détails et sur la vision globale d’une pièce, d’une œuvre ou d’un programme, plus notre imagination se développe.

Ce que nous imaginons change constamment. Nous sommes donc toujours en train de rechercher autre chose. Il faut voir la musique comme un processus.

Chaque concert est différent parce que nous sommes nous-mêmes toujours en train de changer. Chaque jour, mon corps est un peu différent. J’imagine les choses autrement, je modifie mes interprétations et ma façon d’écouter.

On est toujours en création, même sans chercher consciemment à l’être. C’est ce qui est magique avec les arts vivants : nous ne pouvons jamais vivre exactement la même chose deux fois. Cela vaut même pour un enregistrement, parce que nous sommes nous-mêmes différents à la deuxième écoute.

Il y a plusieurs siècles, lorsque les gens entendaient une œuvre pour la première fois, les répétitions étaient parfois peu nombreuses. Les musiciens ne disposaient pas nécessairement de toutes les informations que nous avons aujourd’hui, et le public mangeait, parlait ou criait dans la salle.

Avec l’enregistrement, nous avons parfois commencé à chercher à répliquer les choses plutôt qu’à créer véritablement de la musique et à y injecter notre personnalité.

Comme interprète pratiquant la musique ancienne, la musique contemporaine et tout ce qui se trouve entre les deux, je crois qu’il est possible de créer quelque chose qui nous ressemble et qui demeure authentique, tout en respectant la partition et les idées des compositrices et des compositeurs.

Je suis très heureuse de voir qu’un nombre croissant de musiciens, d’interprètes et d’élèves cherchent aujourd’hui à développer des interprétations personnelles, plutôt que de reproduire ce qu’ils ont entendu sur un enregistrement ou appris de leur professeur, qui le tenait lui-même de son propre professeur.

PANM 360 : Venons-en au programme consacré à Charlotte Sohy. Comment avez-vous découvert sa musique et quelle relation entretenez-vous avec ses œuvres?

Andrea Stewart : Depuis quatre ans, je codirige avec mes collègues de collectif9 un stage de musique de chambre à l’Académie Orford Musique. Chaque année, nous essayons de faire découvrir d’autres voix à nos élèves.

C’est grâce au travail d’un organisme français consacré aux compositrices que j’ai découvert la musique de Charlotte Sohy. Nous avons d’abord fait jouer certaines de ses œuvres à nos élèves à Orford.

C’était la première fois que je découvrais une compositrice véritablement ancrée dans la Belle Époque, contemporaine de Debussy, dont la musique me semblait à la fois aussi belle, complexe et imaginative. Je suis immédiatement tombée amoureuse de son univers.

Thibault Bertin-Maghit, le directeur artistique du Festival Concerts aux Îles du Bic, participait également à cette programmation destinée aux élèves. Il a ensuite commencé à écouter davantage sa musique et à découvrir d’autres pans de son répertoire. Il a finalement proposé un concert entièrement consacré à Charlotte Sohy, permettant de découvrir plusieurs de ses œuvres et de présenter au public cette compositrice que nous venons, collectivement, de redécouvrir.

Je suis extrêmement reconnaissante envers les personnes qui ont réalisé ce travail de recherche et de redécouverte. Il s’agit d’un travail immense, qui rend justice à cette compositrice, mais qui aide aussi tous les interprètes souhaitant aujourd’hui partager sa musique.

PANM 360 : Que raconte le programme sur son évolution artistique et personnelle?

Andrea Stewart : J’ai d’abord découvert ses quatuors, même si ce ne sont pas les œuvres que nous jouerons pendant ce concert. Nous avons ensuite exploré sa musique pour piano, son trio avec piano et plusieurs pièces pour violon et piano.

Ce que j’aime beaucoup, c’est que lorsque nous considérons la vie de Charlotte Sohy parallèlement à sa musique, nous pouvons entendre une partie de ce qu’elle a vécu.

La Fantaisie pour piano qui ouvrira le concert, interprétée par Chloé Dumoulin, possède par exemple quelque chose de très naïf et d’espoir. Elle a été composée à une période située autour de sa rencontre avec celui qui deviendrait son mari.

Plus tard, Charlotte Sohy a traversé deux guerres et vécu des événements extrêmement difficiles. Elle a élevé sept enfants et dû s’occuper seule de sa famille pendant que son mari était au front. Celui-ci a été très grièvement blessé et a failli mourir.

Dans le Trio, certains passages peuvent d’abord sembler simplement beaux ou naïfs. Mais lorsque l’on comprend ce qu’elle traversait au moment de l’écriture, ou dans les années qui la précèdent, on peut imaginer une femme portant d’immenses responsabilités tout en essayant de poursuivre sa carrière musicale.

Elle évoluait dans une époque où son travail n’était pas suffisamment respecté, même si elle était entourée de personnes qui la soutenaient. Son mari, qui était lui-même compositeur, considérait d’ailleurs qu’elle avait davantage de talent que lui.

Elle demeurait néanmoins une femme dans un monde où les femmes n’étaient pas égales. Elle portait beaucoup de responsabilités et une grande lourdeur. Dans sa musique, on peut entendre à la fois les éléments très sombres qui se trouvent en arrière-plan et son effort pour préserver une forme de lumière.

Ce sont ces couches de complexité que je trouve particulièrement intéressantes. Nous en avons beaucoup discuté avec Chloé Chaban et Chloé Dumoulin, les deux magnifiques musiciennes avec lesquelles je partagerai la scène. Ces réflexions ont transformé notre approche de la musique.

J’espère que le public entendra certaines de ces dimensions. Mais je crois qu’il percevra au minimum toute la complexité des émotions qu’elle a vécues.

Il existe aussi des éléments de sa vie auxquels je peux personnellement m’identifier. C’est toujours ce que nous cherchons dans l’interprétation : ce que nous partageons avec la personne qui a créé l’œuvre. Je ressens une certaine connexion avec elle et avec plusieurs aspects de son expérience.

PANM 360 : Sa musique semble porter beaucoup de lumière et d’espoir, alors qu’elle traversait des réalités extrêmement lourdes. L’écriture aurait-elle pu constituer pour elle une manière de trouver un équilibre ou de s’échapper?

Andrea Stewart : C’est possible. Nous pouvons observer quelque chose de semblable dans notre société actuelle. Lorsque la vie devient compliquée ou que certaines choses nous effraient, nous cherchons parfois un équilibre entre des œuvres très légères, qui permettent d’oublier momentanément, et d’autres qui représentent directement ce que nous vivons.

Charlotte Sohy a connu la guerre. Elle a vu certains de ses amis mourir, elle a manqué de nourriture, mais son mari était encore vivant et elle pouvait regarder ses enfants grandir. Il est possible que toutes ces réalités aient imprégné sa musique.

D’après ce que j’ai lu, lorsqu’elle écrivait, elle se jetait complètement dans la musique. Elle y entrait à cent pour cent. Sa vie entière était néanmoins transformée par ce qu’elle traversait, et cela se manifeste inévitablement dans ses œuvres.

L’écriture peut également être une façon de traiter les choses difficiles. Nous écrivons parfois des textes sans avoir l’intention de les partager, simplement pour alléger ce que nous portons. Elle écrivait non seulement de la musique, mais également de nombreux textes et des paroles. Son langage artistique était très complet.

Elle a également énormément travaillé pour faire entendre sa musique et celle de son mari. Elle l’a fait avec patience, avec gentillesse et sans jamais relâcher ses efforts. J’ai été surprise de découvrir à quel point elle n’avait jamais cessé de travailler.

PANM 360 : Vous parlez de la persévérance de Charlotte Sohy. Existe-t-il, dans votre propre parcours, un projet que vous avez longtemps rêvé de réaliser ou une facette de votre identité artistique que vous avez dû retrouver?

Andrea Stewart : J’ai toujours plusieurs listes de projets et de choses que j’aimerais accomplir. J’attends parfois le bon moment, le temps nécessaire ou le financement.

Mais il existe aussi un projet très personnel. J’ai terminé mon doctorat il y a plus de dix ans. À cette époque, j’étais épuisée et je voyais plusieurs choses que j’aurais souhaité changer dans le milieu de la musique classique, sans savoir comment participer à ce changement.

Pendant mes études, je travaillais beaucoup sur le répertoire contemporain pour violoncelle seul. Puis, soudainement, j’ai arrêté. Je n’étais même plus capable d’envisager l’idée d’être seule sur scène. J’avais envie de tout partager avec d’autres musiciens. Le solo ne faisait plus partie de mon vocabulaire ni même de ma manière de penser.

Depuis quelques années, je travaille de nouveau sur un projet solo. J’en ai présenté une première étape en avril dernier à l’Espace Orange, en collaboration avec collectif9 et Le Vivier. J’ai la chance d’avoir ces partenaires. Je suis directrice associée de collectif9 depuis quinze ans, et je collabore aussi beaucoup avec Le Vivier, parce que je crois profondément en leur mission.

Ce projet représente une vision qui commence progressivement à se réaliser. J’avais longtemps eu trop de doutes. Il existait une rupture entre la vision que j’avais de moi-même et le monde de la musique classique. Je ne voyais pas comment mes idées pouvaient s’intégrer à ce milieu.

Il m’a fallu une dizaine d’années pour comprendre comment cela pouvait fonctionner.

Lorsque nous sommes étudiants et que nous avançons vers la vie professionnelle, nous imaginons souvent un chemin de progression très clair. En réalité, ce n’est pas un chemin droit. C’est un parcours avec beaucoup de virages. Parfois, nous reculons; parfois, nous avançons.

Mais ces détours font partie de la richesse d’une vie et influencent nos visions plus tard. Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce parcours, avec tous ses virages, m’avait apporté énormément de richesse.

Je ne crois toutefois pas que je laisserai désormais un projet dormir pendant dix ans avant de le réaliser. J’essaie plutôt d’avancer continuellement par petits pas.

Le plus important est d’avoir des partenaires avec lesquels nous partageons des valeurs musicales et humaines. Je suis très chanceuse d’avoir trouvé ces personnes et de pouvoir travailler avec elles. Cela permet à tous les projets dont nous rêvons de continuer à se développer.

PANM 360 : Le public connaît encore relativement peu Charlotte Sohy, et sa musique demeure rarement jouée. Qu’aimeriez-vous que les auditeurs découvrent lors de ce concert?

Andrea Stewart : Dans mon travail en musique ancienne, mes collègues et moi effectuons beaucoup de recherches sur les compositrices, les compositeurs et les interprètes de différentes époques.

Pendant longtemps, nous n’avons presque pas joué de musique composée par des femmes, comme si elles n’avaient pas existé. En étudiant leurs œuvres, nous avons parfois découvert des particularités que l’on pouvait interpréter de différentes manières. Leurs professeurs étaient-ils moins exigeants envers elles? Certaines aspérités n’avaient-elles pas été corrigées parce que leur musique n’était pas considérée avec le même sérieux?

Avec Charlotte Sohy, même si sa musique diffère de celle d’autres compositrices que j’ai étudiées, je n’entends pas ce type de curiosités ou de défauts supposés. J’entends véritablement une voix unique.

J’ai donc été très surprise que nous ne connaissions pas déjà davantage sa musique. Elle n’a pas été suffisamment programmée et, pendant longtemps, ses partitions n’étaient même pas facilement accessibles.

De mon côté, je ne peux pas dire que j’ai appris l’histoire de la musique des femmes pendant mon baccalauréat. Je pense que la première fois que j’ai interprété l’œuvre d’une compositrice, je n’étais déjà plus une très jeune musicienne.

Lorsque j’ai commencé à effectuer mes propres recherches, j’ai découvert une quantité immense de musique que j’avais envie de jouer. Je pourrais probablement ne jamais rejouer une œuvre que je connais déjà pour le reste de ma vie et continuer malgré tout à être comblée par toutes ces découvertes.

J’espère que les gens viendront au concert même s’ils ne connaissent pas Charlotte Sohy. Il est important qu’ils puissent entendre qu’il existe aussi quelque chose de familier dans sa musique.

C’est un privilège d’écouter une œuvre pour la première fois tout en ayant l’impression de reconnaître une partie de son langage.

Ce concert sera une expérience très spéciale : entendre cette musique vivante pour la première fois, découvrir une voix nouvelle mais porteuse d’une certaine familiarité, et la faire entendre par des femmes.

Nous ne vivrons cela qu’une seule fois.

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