Tommy Crane a beau avoir grandi à Saint-Louis, puis vécu à New York, c’est à Montréal que le batteur semble avoir posé ses pénates de façon vraiment enracinée. À preuve, cet album intitulé The Isle (l’île) qui est inspiré directement pas sa cité adoptive, et pour laquelle le batteur accompagné de son ami David Binney au saxophone (un gars de Los Angeles qui aime autant notre métropole) ont écrit des pièces instrumentales qui portent des titres tels The Plateau, Lazy Day Jarry, Canal Moms, Snow in Verdun, etc. Les deux musiciens sont appuyés par des pointures de l’indie rock-jazz de Montréal : Dave Gossage (flûte), Thomas Carbou (guitare), Parker Shper (piano), Levi Dover (basse/contrebasse). The Isle, bien que porté par ces lumières de l’impro parfois ardente, voire déchirante, est baigné d’une lumière douce et d’une énergie relaxe, décontractée. 

LIRE LA CRITIQUE DE THE ISLE ICI

C’est un peu parce que Montréal a un effet bienfaisant sur Crane et son ami Binney. J’ai parlé de l’album, de Montrés et d’autres choses avec Tommy Crane. L’occasion parfaite de mieux connaître cet artiste qui est arrivé ici un peu avant la pandémie, qui s’y est installé définitivement et qui constitue déjà l’un des artistes les plus recherchés l’écosystème montréalais. 

Tommy Crane sera avec Simon Angell (de Thus Owls) le 20 eptembre, au café 180g

Il jouera aussi la musique de son album Dance Music for All Occasions le 30 septembre au P’tit Ours.

L’entrevue est divisée en trois parties, et a été réalisée en anglais

Partie 1 : INTERVIEW Tommy Crane (album : The Isle) – Who is Tommy Crane?

Partie 2 : INTERVIEW Tommy Crane (album : The Isle) – Why The Isle at this moment?

Partie 3 : INTERVIEW Tommy Crane (album : The Isle) – Évocations de Mtl

Entrevue complète

Aldo Guizmo est un artiste guadeloupéen dont l’émergence musicale se distingue par une grande variété de sonorités. Sa démarche artistique reflète à la fois la chaleur et le caractère épicé des Antilles, offrant à son public une expérience qui respire l’authenticité et la passion.

Au fil de son parcours, il a exploré divers horizons musicaux, flirtant avec plusieurs styles jusqu’à créer une identité sonore unique. Sa musique, bien qu’enrichie d’influences multiples, reste profondément enracinée dans la culture caribéenne. Elle incarne le désir de partager et de transmettre l’essence de la culture créole à travers des rythmes et des paroles qui résonnent autant par leur énergie que par leur sincérité.

Branché sur le reggae et ses déclinaisons, Aldo Guizmo n’hésite pas à repousser les frontières en y intégrant des touches électro et hip-hop. Ce métissage audacieux lui permet de proposer des morceaux originaux qui traduisent la richesse de son long cheminement musical et qui séduisent un public diversifié. Le public aura l’occasion de découvrir cet univers vibrant lors de sa performance prévue le samedi 30 août à 19h.

Cet événement s’inscrit dans le cadre du SOUK DU SUD | Festival de la diversité culturelle, qui revient pour une deuxième édition encore plus haute en couleur. Deux jours de festivités feront vibrer Brossard au rythme des cultures du monde, sur la Place de la Gare, Solar Uniquartier.

L’entrée est gratuite ! Une invitation à célébrer la diversité, à danser et à s’imprégner de l’énergie contagieuse d’Aldo Guizmo.

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Le 20 août, au Théâtre de Verdure, MUTEK a réuni la musicienne Ouri et l’artiste visuelle Charline Dally pour une performance à la fois sensible et hypnotique. Dans ce dialogue entre sons et images, la voix et l’énergie d’Ouri se sont entremêlées aux textures visuelles analogiques de Dally, révélant une rencontre artistique empreinte de douceur et de guérison.
Au lendemain de ce moment suspendu, PAN M 360 a échangé avec Charline Dally afin de plonger dans son processus créatif et dans la richesse de cette collaboration.

PAN M 360 : Bravo pour la performance d’hier, c’était vraiment super ! Comment te sens-tu maintenant que c’est terminé ?
Charline Dally : Merci beaucoup. C’était vraiment spécial comme moment, je me sens très chanceuse d’avoir pu faire partie de cet événement, autant pour avoir performé sur cette magnifique scène au bord de l’eau que pour avoir eu la chance de collaborer avec Ouri, une artiste que j’admire. Même s’il y avait beaucoup de bons ingrédients réunis pour ce concert, je dois quand même avouer que les conditions de création étaient difficiles en raison des contraintes techniques de cette scène extérieure.

Beaucoup de choses se sont faites à la dernière minute. Par exemple, pendant les tests de l’après-midi du show, je ne pouvais voir absolument aucun visuel, ni aucun rendu de lumière. J’ai découvert le résultat pendant la performance, en même temps que le public. Discuter avec la personne en charge des lumières est un élément essentiel quand il y a de la projection vidéo, mais ce n’est pas toujours facile que nos demandes soient comprises et respectées (surtout quand on est une personne assignée femme, j’ai envie de dire). La quantité de lumière et leur intensité pendant le concert ont altéré toute la profondeur des images et leurs contrastes.

J’ai trouvé ça décevant par rapport à ce qu’aurait pu être une projection vidéo avec des lumières adéquates, plus subtiles. Créer une performance pour cette scène nécessiterait un temps de recherche et d’expérimentation en amont. Ça m’a semblé assez dingue que nous n’en ayons pas eu pour un événement de cette ampleur. Mais on a fait le meilleur que l’on pouvait avec les conditions que l’on avait et je suis tout de même heureuse du résultat.

C’était vraiment une belle rencontre avec Ouri, j’ai beaucoup apprécié son énergie, sa présence. Quand son agence Lighter Than Air m’a contactée pour me dire qu’Ouri aimerait que ce soit moi qui fasse ses visuels, ça m’a fait très plaisir et cela avait beaucoup de sens pour moi. Apparemment, ça faisait un moment qu’elle suivait aussi mon travail, donc l’intérêt était mutuel, j’ai été super touchée de savoir ça.

La première fois qu’on a échangé pour la direction artistique de la performance, j’ai compris à quel point on était sur la même longueur d’ondes. Le monde qu’elle imaginait s’inspirait de l’hypnose, de la surveillance et de la thérapie par la couleur. Tous ces éléments sont déjà au centre de ma recherche artistique, que ce soit par la création d’images vibrantes et hypnotiques inspirées de la Dreamachine, par le détournement de caméras de surveillance ou encore par la recherche autour de la couleur et de ses effets sur le corps.

Les différentes pratiques de guérison, le ralentissement et la douceur comme formes d’engagement sont aussi des éléments au cœur de ma recherche. Le monde a besoin de plus de douceur et est demandeur de ce genre de proposition. Il me semble que cela va aussi chercher un public plus large que les habitué·e·s du festival. À mon avis, on ne voit pas assez ce type de sensibilité dans les projets présentés à MUTEK, alors je suis heureuse de contribuer à offrir quelque chose de différent.

PAN M 360 : C’est clairement quelque chose qui a été souligné dans le public, on sentait qu’il y avait de belles intentions derrière votre collaboration. Et vous avez toutes les deux des univers très marquants, Ouri avec la musique et toi avec l’art visuel. Comment est-ce que cela a joué pour la direction artistique du spectacle ? À quel point t’es-tu sentie libre dans ta pratique ?
Charline Dally : Il y a plein de formes différentes de collaborations. Dans ce cas-ci, j’ai été invitée à créer des visuels pour le projet musical d’Ouri. Mais elle a fait appel à moi car elle aimait déjà mon univers visuel, donc je dirais qu’on était dans un bon juste milieu pour la liberté créative. Elle avait une idée assez claire de ce qu’elle voulait, je lui faisais des propositions en fonction de ça et elle choisissait ce qu’elle préférait.

Avec le temps et le budget qu’on avait, je ne pouvais pas partir de zéro, j’ai dû composer avec de la matière existante. Ouri m’a partagé du footage qu’elle avait tourné pour la sortie de son nouvel album, comme le plan à Paris dans la voiture décapotable, avec les filles sur le canapé circulaire, différents plans dans la rue, dans un squat. J’ai transformé cette matière en la repassant dans mes machines analogiques, synthétiseurs vidéo, mixers, modules de circuit-bending, en utilisant différents types de feedback.

Je dirais que la rencontre de nos deux univers s’est faite à cet endroit. Quand je glitch les images avec ce processus, cela devient très pictural, presque abstrait. J’aime tellement ce que ça produit comme sensation : les images deviennent vivantes, sensibles, avec des textures bruitées, fluides, organiques. Parfois, on peut reconnaître une silhouette, mais ça disparaît. J’aime ce côté ambigu, les images mouvantes, intrigantes, insaisissables, que des images numériques trop sharp ou trop réalistes ne dégagent pas.

Je me rends compte que j’ai vraiment un amour pour le grain, les flous, la basse résolution. Il y a un charme avec les images analogiques créées avec de vieilles technologies, une poésie qui est assez dure à retrouver avec les processus numériques et les hautes résolutions, je trouve. Quand je fais de la 3D, j’aime la mélanger avec d’autres couches texturées, par exemple pour Ouri avec les cœurs en cristal superposés à des éclats de lumières sur l’eau filmés avec ma caméra DV et un cercle rose créé avec mon synthé vidéo. Pour un de mes derniers films, Le Disque de poussière, j’avais re-filmé les plans en 3D sur pellicule pour altérer le côté trop lisse et froid de la synthèse numérique.

Au final, pour cette performance avec Ouri, l’idée était de créer un univers dreamy, doux, hypnotique. Avec le rose omniprésent et les cœurs, on était dans quelque chose de cute, girly, drôle, qui frôlait le cheesy, mais c’était complètement assumé. Comme Ouri l’a bien mentionné pendant le concert, oui, il y a ce côté cute et séduisant visuellement, mais il s’agit aussi d’un engagement plus profond contre toute forme d’oppression, qui revendique la vulnérabilité et l’intimité comme forces, dans un monde où l’on dévalorise et ridiculise souvent ce genre de sensibilité, évidemment associée au féminin. Dans ma pratique, je milite aussi pour le radical softness et la déconstruction des stéréotypes de genre.

PAN M 360 : Étant donné que chaque contrainte influence chaque projet, à quel point y avait-il de l’improvisation malgré l’utilisation de vos matériels respectifs et compte tenu de votre limite de temps ?
Charline Dally : C’était une balance entre une partition écrite à l’avance, une identité visuelle claire pour chaque morceau et le jeu improvisé avec les différents effets en temps réel pendant le concert (flous, altérations, feedback, stroboscope, superpositions, etc.). Pour chaque morceau, je savais à peu près quels visuels j’allais utiliser, mais les timings, le type de mix entre les images, l’intensité et le choix des effets se décidaient intuitivement au moment de jouer. On a eu seulement une répétition la veille, et j’en aurais pris plus pour mieux me connecter dans la subtilité de chaque transition.

PAN M 360 : Lorsqu’on a l’opportunité de pouvoir ajouter son grain de sel à une scénographie dans un contexte comme celui-ci, est-ce possible ?
Charline Dally : Pour la création vidéo, je restais quand même très libre et je sentais qu’Ouri me faisait vraiment confiance tout en étant claire dans ses préférences. Pour la scénographie plus étendue, il y avait des éléments en dehors de notre contrôle qu’il a fallu accepter, comme les lumières que je mentionnais plus tôt et que nous n’avions pas pu tester à l’avance, et aussi tout le matériel présent sur la scène des autres artistes de la soirée que l’on ne pouvait pas retirer.

La plus grande contrainte restait le temps de test et de préparation. À la base, j’avais prévu d’avoir plusieurs caméras pour filmer en live les musicien·ne·s mais aussi l’eau présente autour de la scène. J’ai dû renoncer à cette idée par manque de temps d’expérimentation. Mais j’ai vraiment pu voir le potentiel de ce théâtre à ciel ouvert, et un jour j’aimerais beaucoup créer une proposition sur mesure pour ce lieu magique. Mais pour que ce soit réaliste, ça nécessiterait un budget de production adéquat, ce qui n’était pas le cas dans le contexte de MUTEK.

PAN M 360 : Est-ce que c’était la première fois que tu accompagnais visuellement un projet déjà existant ?
Charline Dally : Je sais que j’ai l’air très jeune (rires), mais ça fait une bonne dizaine d’années que j’accompagne de multiples projets musicaux par le visuel. J’ai eu la chance de collaborer avec des artistes comme Laraaji, Four Tet, Young Marco, Anetha, Ciel, Fly Pan Am, Honeydrip, softcoresoft, Bénédicte, Rêves Sonores, Azu Tiwaline, Acid Arab, Renart, pour en citer quelques-un·es. Il y a eu beaucoup de rencontres inspirantes, autant dans le monde de la musique électronique et les raves où j’ai commencé que dans le monde de la musique expérimentale qui m’a ouvert tout un autre potentiel créatif. J’ai performé dans des contextes très différents, de l’intimité d’un salon jusqu’aux grandes scènes de festivals accueillant 15 000 personnes.

La plupart du temps, dans les collaborations de création d’images pour la musique, il y a peu de discussions en avance. J’ai souvent rencontré la personne le jour du show et je me retrouvais à improviser avec des éléments préparés intuitivement en amont. L’année dernière, pour la performance avec Ciel par exemple, on s’était parlé un peu avant pour la direction artistique, mais je dirais qu’avec ce type de musique électronique, c’est un peu plus facile d’improviser avec le jeu des images. Avec les chansons d’Ouri, c’était une autre manière de composer les visuels, car chaque morceau avait vraiment son identité, on passait au noir à chaque fois. Je dirais que c’était la première fois que je faisais des visuels pour des chansons avec des paroles dans un style plus pop.

J’ai aussi un duo audiovisuel, Le désert mauve, avec la compositrice Gabrielle HB, depuis maintenant 7 ans. On prend beaucoup de temps pour pratiquer la synesthésie audiovisuelle, et c’est sûr que ça se ressent dans le résultat de nos performances, de nos films et installations.

PAN M 360 : C’est vrai qu’on voit souvent de l’improvisation dans le contexte de musique électronique et c’était rafraîchissant de découvrir de nouvelles facettes visuelles pour chaque chanson.
Charline Dally : J’aime avoir une bonne balance entre une dimension d’improvisation au sein de différents tableaux définis à l’avance. Avec Le désert mauve, on fonctionne beaucoup comme ça. Par exemple, on sait que tel tableau va être associé à telle sonorité, telle couleur ou tel symbole : ça devient la signature de ce tableau. Ensuite, les effets de superposition varient, le degré d’intensité des effets va être vraiment différent à chaque fois, je ne vais jamais refaire exactement la même chose. C’est ça qui contribue à la magie du moment. C’est là où il y a une dimension d’improvisation, où je m’adapte intuitivement à ce que j’écoute.

PAN M 360 : Est-ce que tu dirais que tu as des inspirations de styles ou d’artistes que tu vas rechercher pour t’inspirer dans ta pratique ?
Charline Dally : Il y a beaucoup d’artistes et d’écrivaines qui m’inspirent. Si je devais en retenir quelques-unes, je citerais les pratiques pionnières en peinture d’Hilma af Klint et celles en vidéo des Vasulkas et de Mary Lucier. Les installations de James Turrell et Hito Steyerl, les tableaux de Tauba Auerbach, le réalisme magique des films d’Apichatpong Weerasethakul, le courant de pensée hydroféministe d’Astrida Neimanis, les récits de science-fiction d’Ursula K. Le Guin.

Concrètement, au niveau de mon processus, je suis fascinée par le procédé de la synthèse visuelle analogique et par les phénomènes de rétroaction. J’utilise la modulation d’un courant électrique pour créer un signal vidéo de manière instantanée, un processus que l’on pourrait qualifier de musique visuelle. Cela produit des images organiques, souvent hypnotiques et abstraites, ce qui fonctionne très bien pour accompagner la musique. C’est fou parce que ça fait des années que j’utilise ce procédé et je ne m’en lasse pas. Mon système analogique s’enrichit avec les années. Je continue d’être autant fascinée par cette méthode de création vidéo, qui est assez peu connue aujourd’hui, entre autres parce que ce sont des technologies considérées comme obsolètes.

PAN M 360 : C’est super intéressant de pouvoir mieux comprendre ton processus créatif en détail, merci beaucoup. As-tu de prochains projets dont nous devrions être au courant ?
Charline Dally : Ma prochaine exposition solo va être présentée dans le cadre du festival Artch à Place Ville Marie du 14 au 19 octobre. Je considère que les projections vidéo pour la musique se situent en parallèle de ma pratique artistique dans laquelle je réalise des films, des installations, des impressions et des sculptures. Ces projets sont une occasion pour moi de proposer des expériences sensibles et porteuses de matière à réflexion sur les questions de la mémoire, de la guérison, de la relation entre les arts et les sciences et de la poésie qui peut s’en dégager.

Pour cette exposition, j’ai collaboré avec un chercheur en neurosciences et un astrominéralogiste. Ces rencontres ont été particulièrement fructueuses créativement pour donner à voir autant des archives sensibles et intimes que des écritures minérales de roches venant de l’espace. Cette exposition à Artch sera une très bonne occasion de découvrir ma pratique et ma recherche en cours. Je serai présente pendant toute la durée de l’événement, alors ce sera une belle occasion de discuter avec les gens.

Au plaisir de vous y retrouver !

Photo: Frédérique Ménard-Aubin

Sabrina Ratté revient à MUTEK après le succès de son installation qui y fut présentée l’an dernier. Cette fois-ci, la Montréalaise nous propose une performance immersive et compte nous plonger dans un univers numérique singulier, où les frontières du médium sont repoussées pour interroger une question essentielle : qu’est-ce que nous considérons comme vivant ?

Reconnue internationalement pour son travail en vidéo et en 3D, Sabrina Ratté explore des filiations de l’animisme longtemps perçues comme opposées à la technologie. Son esthétique organique et colorée, traversée d’éléments occultes et magiques, ouvre la voie à des relations plus sensibles et spirituelles entre l’humain et ses outils.

Toujours guidée par une soif d’exploration et de nouveaux défis, Sabrina Ratté a façonné une pratique qui évolue avec les technologies, des premiers synthétiseurs vidéo et expériences de feedback, aux logiciels 3D et plus récemment à l’intelligence artificielle. Tout en continuant d’utiliser ses premiers outils, ses œuvres tracent une ligne temporelle qui raconte l’histoire des technologies ayant marqué notre monde moderne.

Avec sa nouvelle pièce Cyberdelia, présentée à la S.A.T., elle s’aventure pour la première fois dans un travail nourri par l’IA, en collaboration avec Roger Tellier-Craig , un habitué de MUTEK. Nous avons discuté avec elle des défis de ce processus, de cette rencontre entre humain et machine, et du cheminement de pensées qui a mené à Cyberdelia.

PAN M 360:  J’aimerais d’abord en savoir plus sur la pièce que tu vas présenter à MUTEK. L’an dernier, tu avais présenté Inflorescence, une installation. Donc je me demandais : comment  abordes-tu la performance par rapport à l’installation?

Sabrina Ratté: C’est une question intéressante parce que pour moi, les performances live, c’est souvent dérivé d’une installation ou d’une vidéo. Je me considère plutôt comme une artiste vidéo numérique, donc je crée des images et je vois un peu ça comme je fais des peintures numériques, si tu veux. Ensuite, ça se décline souvent en installation. Ça peut être une installation interactive ou avec des sculptures, comme tu l’as vu à Mutek l’année dernière. Pour moi, le médium  numérique permet de créer plusieurs œuvres à partir d’une idée, d’un concept et donc de se décliner en plein d’environnements, plein de contextes différents.

Dans le cas de Cyberdélia que je présente cette année, à la base, c’était un projet d’installation interactive élaboré dans le cadre d’une résidence de 10 semaines  à Sporobole , sur l’intelligence artificielle. Dans l’installation, je voulais un peu explorer l’idée que l’intelligence artificielle était une forme d’inconscient collectif qui nous renvoyait nos projections psychologiques.

Cyberdélia est donc issu de cette résidence, et puis j’en ai fait une version en performance live.

PAN M 360:  Le sujet de l’intelligence artificielle semble assez important cette année à Mutek alors c’est bien d’en parler. Je me demandais, puisque tu as déjà une esthétique 3D très marquée, s’il y a eu des moments où l’IA a généré des choses que tu ne voulais pas? Quels ont été, pour toi, les principaux défis liés à l’intelligence artificielle?

Sabrina Ratté: J’ai créé des images comme je fais normalement en 3D, avec Blender, avec des scans 3D, etc. Ensuite, je mettais ces images-là dans des outils comme ComfyUI, un programme Open Source, pour voir comment l’IA allait interpréter mes images.

Depuis le début de ma pratique il y a 15 ans j’ai travaillé avec des outils très différents, mais entre autres, quand j’ai commencé, je travaillais beaucoup avec le feedback vidéo. Si je parle de ça, c’est que mon rapport avec l’AI, c’est un peu similaire, dans la mesure où c’est des outils qui ont des paramètres aléatoires ou difficiles à contrôler.

C’est vraiment un dialogue entre le contrôle puis le but qu’on veut atteindre visuellement, et aussi le lâcher prise qu’on doit avoir afin de se laisser surprendre par les résultats.

Pour chaque vidéo, j’en ai fait peut-être 30 pour en sélectionner qu’une seule qui était dans la veine de ce que je voulais. Donc c’est un autre processus que de faire des montages ou des images en 3D, parce que là, c’est vraiment de dialoguer puis d’intuitivement diriger l’IA pour qu’il aille dans le sens de là où on veut aller.

Mais la différence, peut-être, avec le feedback vidéo, c’est que l’IA est aussi entraînée sur des modèles. Puis là, il y a quand même là-dessus des biais culturels, par exemple, de travailler avec des corps. Soit ça les déforme, soit on sent aussi que l’IA a aussi été entraînée par la porno. Les corps deviennent très sexualisés, on sent les biais culturels derrière.

On sent aussi qu’il y a eu beaucoup de vidéos promotionnelles, des publicités. Donc il y a quand même un, on va dire, un registre visuel en l’IA qui peut vite tomber dans quelque chose qui serait moins intéressant. D’où l’importance pour moi de pouvoir amener mes images dans l’univers afin de créer un espace plus artistique là-dedans.

PAN M 360:  Ça me fait penser au concept de “travailler avec son ombre.” Quand tu parlais de l’IA comme outil pour comprendre l’inconscient collectif, ça consiste aussi à se confronter à toutes ces facettes de de l’humanité sur l’internet. Au final, plus sombres.

Sabrina Ratté Exactement.

PAN M 360: D’où l’importance encore plus grande d’utiliser tes propres images et de les intégrer au système d’IA,. Ça me semble être un geste quasiment historique. Ce qui m’amène à une autre question : tes œuvres parlent souvent d’obsolescence. Ça m’avait marqué dans Inflorescenceet Objet Monde. Tu abordes la mémoire technologique tout en utilisant des outils de pointe comme la 3D pour créer des environnements complexes. Comment arrives-tu à naviguer entre mémoire et innovation dans ton travail?

Sabrina Ratté: L’histoire de la technologie est  intrinsèque à mon travail. Comme je l’ai déjà mentionné, quand j’ai commencé à faire de l’art vidéo, j’étais vraiment intéressée par les feedbacks visuels, les synthétiseurs analogues. J’ai été extrêmement influencée et inspirée par les pionniers en computer animation et les débuts de l’art vidéo.

J’ai l’impression que mon cheminement était un peu comme la découverte du médium de la vidéo, comme si je la refaisais chronologiquement. J’ai commencé avec les synthétiseurs vidéo et la vidéo analogique. Là, éventuellement, j’ai intégré la 3D. Puis maintenant j’essaie de nouveaux outils. C’est une façon de pouvoir enrichir mon langage et de développer d’autres univers. Ça challenge aussi ma façon de travailler.

Les synthétiseurs vidéo, en fait, ils restent dans mon travail. Souvent, je les utilise comme textures que j’intègre dans l’univers 3D. Puis c’est un peu, pour moi, le fantôme de la vidéo analogique qui continue à hanter le monde numérique. C’est aussi comme différents types de peintures parce que les textures de la vidéo analogique sont évidemment très différentes de celles de la 3D.

Donc, c’est comme si j’essayais, finalement, d’intégrer un peu toutes les facettes de l’histoire. Ou au moins de garder des traces de l’histoire des technologies à travers mon travail.

Après, je me suis vraiment posée la question de l’obsolescence techniquement comme pragmatiquement. Par exemple Inflorescence c’est un peu comme un hôtel, un shrine pour ces objets-là qui sont hyper complexes, hyper sophistiqués, puis qu’on jette parce qu’on n’a plus d’usage pour aujourd’hui.

PAN M 360:  Cette sensibilité aux objets me fait penser à ton œuvre Plane of Incidence qui est une série de photogrammétrie à partir d’objets trouvés à Marseille et à Montréal. Cette œuvre touche à des thèmes comme l’agentivité des objets et l’occulte. Est-ce que ça va aussi faire partie de Cyberdélia?

Sabrina Ratté: Donc, il y a probablement des images qui font partie du processus créatif de Plane of Incidence, images  transformées par l’IA. Mais Plane of Incidence, c’est un peu le point pivot entre Inflorescence et mon autre œuvre Pharmacon qui a inspiré Cyberdelia. Dans le cas d’Inflorescence, je parlais de l’idée de formes de vie qui pourraient émerger en symbiose avec ces technologiques dans plusieurs millions d’années. Puis là, avec Plane of Incidence, c’était vraiment la question des objets eux-mêmes

Comment on les perçoit? Est-ce une forme de vie? Ces objets ont-ils une arme? Dans notre vision anthropocentrique moderne, on aurait perdu un peu cet enchantement puis cette croyance que les objets auraient une âme. Donc, une forme d’animisme qui avait quand même fait partie longtemps des croyances puisqu’il y a encore beaucoup d’êtres humains sur Terre qui croient à ça. Moi, je trouve ça absolument beau. Je pense que si on donnait plus d’âme aux objets, on les jetterait moins puis on leur donnerait une forme de noblesse qu’aujourd’hui, on est complètement désenchanté avec ça. Je pense que ça a été un point pivot au niveau de la réflexion spirituelle reliée avec l’époque matérialiste dans laquelle on vit.

PAN M 360: C’est très intéressant. Ce cheminement tombe sous le senst : après Inflorescence qui imaginait une nouvelle forme de vie, la question devient d’observer et de remettre en question ce que nous considérons comme vivant.Je me demande si ce changement de regard influence aussi ta pratique concrète. Par exemple, dans ton rapport à tes outils, est-ce que ça modifie ta manière de travailler?

Sabrina Ratté:  Je pense que oui, Déjà, quand j’ai plongé davantage dans la question de l’occulte, puis de la sorcellerie, de  la spiritualité, je pense que j’intègre davantage de rituels dans mon processus. Je pense que la question du rituel est très importante. Ce sur quoi  je vais peut-être me pencher pour mon prochain projet, je ne sais pas. Je ne peux pas te dire concrètement comment ces apprentissages se manifestent, mais je pense qu’il y a quand même la prise de conscience d’une forme de gratitude.

Souvent, les gens vont être comme  « mon téléphone, il ne marche pas » ou « ça bug tout le temps ». On va souvent critiquer la technologie, mais en réalité, c’est comme « waouh, merci, tu me permets de faire des choses ». Je pense qu’il faut juste changer l’attitude autour de ça, de se rendre compte à quel point il y a une abondance incroyable.

PAN M 360: Je sais que ça fait plusieurs années que tu travailles avec Roger Tellier-Craig. J’avais même vu un de vos shows au WIP à la deuxième édition de Sight + Sound, et c’était assez impressionnant. Je me demande à quel point la musique a-t-elle une influence sur les visuels et vice versa?

Sabrina Ratté:  Je travaille avec Roger depuis 15 ans, depuis le début, en fait, que je fais de la vidéo. Au début, on avait un duo, on s’appelait Le Révélateur, puis c’était plutôt le projet musical de Roger. Là maintenant, c’est plutôt mes projets. On fonctionnait beaucoup comme ça, lui a initié son projet de musique, puis j’en faisais les vidéos. Puis moi, quand c’était mes projets de vidéos, il en  faisait la musique. C’était vraiment un échange, et ce l’est encore.

Dans le cas de Cyberdélia, on a fait la résidence ensemble à Sporobole, donc tous les jours, on travaillait ensemble, lui me faisait écouter ce qu’il composait, moi, je lui montrais mes images. Il y avait un vrai dialogue constant. Je dirais que l’image et le son sont inséparables, c’est le cas de Cyberdélia et le cas de toutes les œuvres sur lesquelles on a travaillé ensemble.Mais là, dans le cas de Cyberdélia, toute la musique est composée avec l’IA. C’est-à-dire, qu’en musique, il n’avait pas la même technologie que moi. Littéralement tout se faisait avec des mots. C’était pas évident, puis c’était aussi un peu difficile pour la qualité et tout ça. Là, pour le show, il a rajouté un peu d’instruments puis il a changé un peu la composition pour que ça soit plus riche en termes sonores.

Ce dimanche 24 août à la SAT, Nocturne 6

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En 1995, Angèle Dubeau se sentait comme ‘’une petite poule pas de tête’’, tellement elle était fébrile à la veille de la toute première Fête de la Musique à Tremblant. Un pari ‘’culotté’’ selon les mots de l’artiste et Directrice artistique du festival, mais qu’elle et son mari Mario Labbé avaient confiance de remporter. Ce fut le cas, à tel point, que le dimanche soir, les restos de la Place publique de Tremblant étaient fermés… parce qu’il ne restait plus de nourriture! Depuis ce temps, la formule revient année après année, soit une programmation solide, éclectique, avec un cœur classique mais ouverte sur tous les genres musicaux et, surtout, totalement gratuite. L’édition de cette année 2025 se fait dans la continuité, car on ne remplace pas une formule gagnante. J’ai parlé avec Angèle Dubeau.

DÉTAILS DE LA FÊTE DE LA MUSIQUE 2025 (du 29 août au 1er septembre 2025)

Comment te sentais-tu à la veille de la 1ère Fête de la Musique?

Entrevue complète

Avant tout conteuse selon sa propre description, l’artiste mexicaine Daniela Huerta nous parle de l’importance des mythologies dans le monde moderne comme moyen de transmettre et de préserver la mémoire collective et l’essence humaine. À travers de multiples supports, collaborations et pratiques telles que l’écoute profonde, ce qui reste au cœur de la démarche de Daniela, c’est de nous relier les uns aux autres et à nos démons et rêves primordiaux, en récupérant nos histoires oubliées grâce à une vision collective.

PAN M 360 : Bonjour ! Merci de prendre le temps de discuter un peu avec nous aujourd’hui.

J’aimerais commencer par votre parcours : vous venez des beaux-arts, plus précisément de la peinture et de la sculpture. J’ai toujours fait cette analogie entre la matière et le son, qui sont tous deux des vibrations, mais on ne peut pas voir ni toucher le son ; écouter devient donc ici quelque chose de très particulier. Pourriez-vous nous parler de cette transition entre le travail de la matière et celui du son, et nous expliquer comment le son se manifeste comme matière dans votre travail ?

Daniela Huerta : J’ai fait des beaux-arts et je travaillais principalement la sculpture. Je m’intéressais donc davantage aux formes tridimensionnelles… et le son est vraiment devenu un matériau à part entière. J’ai commencé à intégrer le son dans mes installations, et il est simplement devenu un élément supplémentaire faisant partie intégrante de l’espace. Plusieurs facteurs m’ont amenée à me consacrer entièrement au son et à la musique. Je vivais à Londres, puis j’ai déménagé à Berlin, où la scène musicale est très forte, très vivante et très inspirante. J’ai commencé à collectionner tous les types de vinyles, de la musique concrète au jazz, en passant par la musique expérimentale et la musique du monde… et cela m’a ouvert un large éventail de possibilités et de contextes culturels. Puis j’ai commencé à mixer, et après un certain temps, je me suis dit que je devrais peut-être aussi composer.

PAN M 360 : Y a-t-il eu un moment précis où vous êtes devenu un auditeur conscient, ou où vous avez commencé à écouter en pleine conscience ?

Daniela Huerta : Je pense que l’écoute vient avec l’expérience. Cela a aussi à voir avec mon processus personnel de prise de conscience de la vie, qui se manifeste de différentes manières – dans la façon dont on se parle à soi-même, dont on mange, dont on se soucie des autres – et cela a aussi à voir avec ma recherche musicale, comme Eliane Radigue, Pauline Oliveros… différentes personnes dont l’approche était très axée sur l’écoute profonde. J’écoute ces œuvres et je me dis : « Qu’est-ce que c’est que ça ? »

PAN M 360 : Oui, ça change votre vie, n’est-ce pas ? Et vous étudiez toujours au Centre of Deep Listening, n’est-ce pas ?

Daniela Huerta : Oui, en fait, cette année, je vais terminer la deuxième partie du cours, où je deviendrai praticienne, ce qui signifie que je pourrai enseigner toutes ces méthodes. C’est vraiment génial, j’adore ça.

PAN M 360 : Est-ce que cela vous intéresse, l’enseignement ?

Daniela Huerta : Je ne sais pas si c’est l’enseignement en soi, mais je suis vraiment très intéressée par une meilleure compréhension de ces méthodologies. J’ai un projet avec ma partenaire, Natália Escobar, qui s’appelle KOAXULA, dans le cadre duquel nous collaborons avec des danseurs. Je ne suis ni chorégraphe ni danseuse, mais après avoir appris les bases et les exercices de l’écoute profonde, je les ai appliqués avec les danseurs et j’ai fait beaucoup de méditations d’écoute profonde pendant les répétitions, et cela a été très efficace : nous avons créé un univers particulier où nous avons pu nous connecter à un niveau beaucoup plus profond. Il ne s’agit donc pas nécessairement d’enseigner, mais plutôt de mettre en pratique dans mon propre travail. 

PAN M 360 : Oui, l’intégrer à votre pratique et le partager avec d’autres. Vous considérez-vous comme un musicien ou plutôt comme un artiste multimédia ?

Daniela Huerta : Sans aucun doute une artiste multimédia. Par exemple, je collabore avec Cornelia Piers, une photographe viennoise, et nous menons depuis quatre ans un projet dans le cadre duquel elle prend des photos de mon corps et les utilise pour créer des vidéos. Je qualifierais donc cela de multimédia.

PAN M 360 : Oui, votre travail est très inter-sensoriel : vous travaillez avec des corps, des images, et même la musique est très cinématographique. Comment abordez-vous cette question du médium ?

Daniela Huerta : Je pense que cela tient au fait que je concentre mon attention sur la narration. Je travaille avec des mythes, avec des mythologies. Je ne viens pas du monde de la musique, je ne pense pas de cette manière. Je pense en images, à la façon dont une histoire évolue. Et à partir de là, je me dis : « D’accord, nous avons le son, mais que se passerait-il si nous ajoutions un corps, ou quelque chose qui existe dans l’espace, comme une sculpture ? » C’est quelque chose qui se déroule naturellement, vous voyez. Mais la base, c’est bien sûr de penser à une histoire qui sera racontée à travers différents médias.

PAN M 360 : Vous diriez donc que vous êtes plutôt un conteur.

Daniela Huerta : Absolument, oui, je suis une conteuse ! 

PAN M 360 : Vous travaillez beaucoup en collaboration et il est clair que nous avons abandonné l’image de l’artiste solitaire, très individualiste, surtout ces dernières années où nous avons été confrontés à une pandémie, à un génocide, à des déportations massives, etc. Pouvez-vous nous parler un peu du rôle de l’art dans le renforcement de la communauté et dans la création collective comme moyen de production plus durable ?

Daniela Huerta : Je pense qu’il est très important de collaborer avec d’autres personnes, non seulement pour élargir la portée du travail et bénéficier de différents points de vue et visions créatives, mais aussi parce que, surtout aujourd’hui, il est essentiel de créer des communautés où l’art agit comme un catalyseur pour transformer les visions et les ambitions. Pour être plus précise, par exemple, avec cette œuvre collective que nous avons intitulée « Deslenguadas », je travaille avec des archétypes féminins qui sont considérés comme maléfiques, toxiques, des sorcières sombres dans l’histoire de la mythologie. Ces archétypes ont été réprimés et refoulés dans notre psyché ; on m’a dit au Mexique de ne pas être comme ces femmes qui veulent être sexuelles, puissantes et dévorantes ; il faut plutôt s’efforcer d’être gentille et calme.

Dans cette pièce, nous avons réécrit un mythe, comme si nous nous réappropriions le pouvoir dont disposent ces terribles archétypes féminins. J’ai travaillé avec ma partenaire, six danseuses, une chorégraphe et une chanteuse, et cette pièce n’aurait pas pu voir le jour si j’avais été seule. La synergie qui s’est créée entre nous huit, qui avons essayé de comprendre et d’exprimer notre féminité à travers cette pièce, illustre bien l’importance du travail collectif. Tout cela est indispensable. Il est extrêmement important de travailler collectivement, surtout aujourd’hui où nous sommes plus isolés que jamais.

PAN M 360 : En quoi le récit est-il important, voire sacré, pour récupérer et préserver les récits des opprimés ?

Daniela Huerta : Toutes ces histoires et ces mythes sont sacrés, comme vous le dites, car ils font partie de la mémoire collective. Si nous ne les préservons pas, ils finiront par disparaître. Dans les musées, on trouve des reliques ou des antiquités ; si on ne les conserve pas quelque part, elles risquent de disparaître. C’est intéressant, car ce mythe sur lequel nous avons travaillé, un mythe mexicain sur la déesse aztèque Coatlicule, était inconnu de nombreux Mexicains ! Et je me demande comment cela est possible. C’est pourquoi je m’intéresse beaucoup aux mythes. Ce n’est pas que je souhaite me les approprier, mais je m’intéresse à leur essence et à la sagesse qui les sous-tend, et à la manière dont je peux les incarner dans ce que je suis aujourd’hui, ici, en 2025. Et puis, comment résonnent-ils dans le moment présent ? Je pense donc que oui, l’histoire est un aspect très important de notre mémoire collective et de notre esprit.

PAN M 360 : Oui, c’est beaucoup une question de résistance, de continuer à raconter ces histoires et de les faire connaître. C’est la seule façon de les garder vivantes. Et tu as aussi cette pratique de raconter des histoires dans ton travail de DJ, n’est-ce pas ?

Daniela Huerta : Oui, je ne me suis jamais intéressée au beat matching, je n’ai même jamais pensé à devenir DJ, pour être honnête. Ma façon de mixer consistait à assembler des fragments, à trouver un fil conducteur qui puisse donner un sens à tous ces différents types de sons que je créais. C’était très intuitif, vous voyez. Personne ne m’a jamais dit comment ni pourquoi, il s’agissait plutôt de savoir comment commencer, comment construire à partir de là, sans jamais penser aux rythmes ou à l’accordage. 

PAN M 360 : C’est comme du tissage ! Très graphique.

Daniela Huerta : Oui ! C’est peut-être là que la sculpture revient.

PAN M 360: And what do you think is the role of the DJ in communities?

Daniela Huerta : J’adore mixer. Nous sommes aussi des conteurs, n’est-ce pas ? C’est très différent de jouer en live. Il y a en quelque sorte moins de pression… J’ai l’impression de devenir quelqu’un d’autre. J’ai la liberté de me dissocier complètement de qui je suis ; dans un live, on est complètement à nu. En tant que DJ, on peut créer tellement de mondes différents, avec un choix infini de musique. C’est super important dans le cadre de cette culture. Juste avant de venir à Montréal, j’ai joué dans un festival au Royaume-Uni, le Houghton Festival, et ce n’est pas seulement un festival sympa où aller, c’est en fait un rituel. C’est un espace où l’on peut se détacher de ce qui existe et simplement profiter ensemble, c’est un espace de convivialité à travers la musique – c’est en fait ce que faisaient les rituels anciens ! – donc pour revenir à votre question, le rôle des DJ est de pouvoir offrir quelque chose qui permette aux gens de se connecter. Vous voulez quelque chose qui vous épate et vous emmène loin, et les bons DJ font cela.

PAN M 360 : C’est très spécial. Tu vas présenter ton premier album solo Soplo au Mutek samedi prochain. Tu veux nous en parler un peu ? Je suis également curieux au sujet des titres, ils ont quelque chose de poétique.

Daniela Huerta: Soplo means breath. It’s this one Soplo that someone does when they die. I really love this word. The album comes from two films by Ivan Agote, he’s a Colombian filmmaker; so basically I combined the two soundtracks and made the album, and kind of created a third story. It’s about water and the transformative properties of water, thinking that we are water and what is my relationship with water. It’s a story that is related to the act of breathing too, so I guess it’s about what keeps us alive.

PAN M 360 : Et Soplo et Hálito peuvent tous deux se traduire par « souffle » en français, mais ils n’ont pas le même sens.

Daniela Huerta : Oui, hálito signifie plutôt « hálito divino » [« souffle divin »] : lorsque Dieu a créé l’homme à partir d’argile, il a soufflé un « hálito », un souffle d’air, et cette forme d’argile est devenue un être humain. C’est quelque chose de divin, qui donne la vie. 

PAN M 360 : Tu m’as parlé tout à l’heure de ta résidence à l’UdeM. De quoi s’agit-il ?

Daniela Huerta : Je suis actuellement à l’UdeM où je participe à une résidence avec un collectif appelé « Wilding AI ». Je les ai rejoints un peu plus tard, mais ils travaillent ensemble depuis deux ans. Nous travaillons sur l’IA et la création sonore, sur la manière dont l’IA influence nos processus créatifs, sur les possibilités, les erreurs et les limites du travail avec l’intelligence artificielle. Ces deux années ont été marquées par différentes étapes. Nous avons organisé des ateliers à Mutek Mexico l’année dernière, en travaillant avec une interface à ses débuts, qui est aujourd’hui en cours de perfectionnement.

Nous avons également travaillé à Monom, à Berlin, une autre sorte de résidence, mais aussi un laboratoire ouvert où les gens peuvent venir tester les outils. C’est comme une expérience publique menée collectivement, où tout le monde est invité à essayer. Ici, à l’UdeM, nous venons de terminer une pièce de 45 minutes qui sera présentée demain à la SAT. Nous en sommes maintenant à un stade de création où il y a beaucoup d’échanges, où nous discutons de ce que nous pensons du processus, de la façon dont nous nous y connectons… Je pense que l’IA peut aussi beaucoup vous isoler, mais le fait d’avoir ce collectif a été une expérience magnifique. Nous sommes tous tellement différents et cela a été très enrichissant.Nous avons également travaillé à Monom, à Berlin, une autre sorte de résidence, mais aussi un laboratoire ouvert où les gens peuvent venir tester les outils. C’est comme une expérience publique menée collectivement, où tout le monde est invité à essayer. Ici, à l’UdeM, nous venons de terminer une pièce de 45 minutes qui sera présentée demain à la SAT. Nous en sommes maintenant à un stade de création où il y a beaucoup d’échanges, où nous discutons de ce que nous pensons du processus, de la façon dont nous nous y connectons… Je pense que l’IA peut aussi beaucoup vous isoler, mais le fait d’avoir ce collectif a été une expérience magnifique. Nous sommes tous tellement différents et cela a été très enrichissant.

Daniela Huerta interprète Soplo au Mutek – Nocturne 4 à la SAT, samedi 23 août.

Respirer, s’immerger et ressentir ensemble.

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Invité à se produire dans le programme A/Visions2 présenté ce samedi au Théâtre Maisonneuve, le Montréalais Alexis Langevin-Tétrault est un artiste interdisciplinaire  très respecté dans son réseau international : compositeur et commissaire d’œuvres.  Son travail repose sur concept de « corporalité » c’est-à-dire une recherche esthétique s’inspirant du corps en tant que tel  et ses mouvements dans  l’espace. On lui doit notamment les œuvres Aubes, Interférences, Hypercube et Pharmacologie

Il s’applique ainsi  à imaginer le design de dispositifs audiovisuels très sophistiqués, ce qui lui permet d’exploiter la performance physique devant public  à travers une scénographie et une théâtralité singulières. Son travail a été applaudi  dans plus de 110 événements internationaux , revoici notre tour, mutékiennes et mutékiens, de nous nourrir de son œuvre inédite: Replikas

PAN M 360 : Est-ce le résultat d’une commande de MUTEK  ou bien tu fais ton propre nouveau set? Comment ça marche? ?

Alexis Langevin-Tétrault : Non, ce n’est pas une commande. C’est vraiment moi qui avais envie de faire ce projet-là. Je le faisais un peu en parallèle sans forcément savoir que j’allais le diffuser. Puis, il y a eu cette opportunité :  j’ai contacté MUTEK et ils m’ont ouvert la porte.  

PAN M 360 : Raconte-nous la genèse de ce projet, de quelle manière l’inspiration première est venue, puis après ça, le premier échafaudage, puis après ça, le développement plus charnu.

Alexis Langevin-Tétrault : C‘est un projet qui s’inscrit en continuité de ce que j’ai déjà fait précédemment, c’est-à-dire que je construis des dispositifs qui me permettent d’interagir physiquement pour générer du son, de la musique ou de la vidéo en temps réel et être capable d’interpréter avec une nuance, un peu comme on le ferait avec un instrument musical. Donc, j’étais dans cette réflexion-là, puis il y a eu la pandémie.

PAN M 360 : Et l’inspiration du projet?

Alexis Langevin-Tétrault : J’ai vécu des épreuve personnelles, différents deuils. Ces deuils peuvent être des choses dramatiques, mais des fois aussi, c’est juste des fins de cycle qui me  forcent à me réorienter et me laissent finalement m’ouvrir à autre chose. Mais oui, des deuils de tous niveaux. Au niveau des relations, des gens qui ont été malades ou qui sont morts.Des deuils à plusieurs niveaux.

PAN M 360 : Comment es-tu organisé pour créer?

Alexis Langevin-Tétrault : J’habite mon studio dans le Mile-Ex, donc je vis un peu à travers les décombres de mes anciens projets, mes anciennes performances. Pendant la pandémie, ça commençait à ressembler à un cimetière d’objets! Ce sont des dispositifs, des trucs physiques, ça prend de la place.  Ce sont des objets un peu industriels, un peu trash, mais je suis  libre d’en faire ce que je veux. 

PAN M 360 :  Alors on devine que tu as joué là-dedans. Comment?

Alexis Langevin-Tétreault : J’arrive à la mi-carrière, je vis comme tous les artiste la difficulté d’obtenir du financement, mais j’ai quand même la volonté de mener des nouveaux projets. Alors si je déconstruisais mes anciens dispositifs pour en récupérer non pas du contenu, mais des pièces techniques (morceaux de métal, vis, capteurs, etc), je pourrais mettre en  commun mes avancées précédentes.

PAN M 360 : C’est-à-dire?

Alexis Langevin-Tétrault : Je me suis créé un vocabulaire  technique au fil des dernières  années, je me suis dit que si je mettais  en commun les éléments de ce vocabulaire et reconstruire quelque chose de neuf à partir des vestiges de mes anciens projets. Ça, c’est un peu ça, l’intention de départ. Ça venait aussi avec une idée de rituel païen et technologique,    sorte de rituel funéraire.

PAN M 360 : Et de quelle façon le résultat se démarque-t-il des projets précédents ?

Alexis Langevin-Tétrault :  Avant, e show commençait et j’avais déjà un dispositif au miliieu de la scène,  un peu comme un instrument  avec lequel je jouais. Cette fois,  il n’y a pas de dispositif central; en fait, je le construis progressivement. C’est un peu ça la nature de ce show. Ce que ça me permet, en fait, c’est que ça change complètement la scénographie. Et aussi ça change mes déplacements sur scène.

PAN M 360 : Mais encore?

Alexis Langevin-Tétrault : Je peux utiliser tout l’espace sur scène. Je suis moins centré autour d’un objet, ce qui me permet de développer un nouveau vocabulaire,  une autre façon d’aborder la temporalité. C’est le nouveau terrain du show, qui est quand même, comme je l’ai mentionné, en continuité ave ce que j’ai déjà fait. C’est une nouvelle configuration, disons. 

PAN M 360 : Une configuration synthèse, dans tous les sens du terme, c’est-à-dire que c’est la synthèse de tes démarches antérieures, et aussi la synthèse de tes anciens dispositifs et objets.

Alexis Langevin-Tétreult : C’est exactement ça. J’ai 41 ans, je suis rendu là, à faire l’état des lieux. Ça correspondait vraiment où j’étais. Et je ne savais pas forcément qu’il allait y avoir une diffusion. 

PAN M 360 : Et cemment cela s’est-il concrétisé? 

Alexis Langevin-Tétrault : J’ai commencé à travailler chez moi, et j’ai eu l’intuition de pousser plus loin l’affaire. Puis, il y a eu le centre Perte de Signal, à Montréal, duquel je suis membre, qui a donné l’occasion d’y faire des mini-résidences pour y faire notamment un film d’art sur un projet de notre choix. J’ai profité de cette occasion pour y concevoir un prototype de répliqueur de ce projet-. J’ai travaillé avec Andréanne Roussel, qui a fait un vidéo d’art sur le processus, ce qui m’a permis d’en jeter les bases techniques et esthétiques. Ce n’était pas très long au début, j’avais fait 4 minutes en  décembre dernier.

Mais ça m’a permis de confirmer que j’avais un filon, un projet à travailler.À partir de là, j’ai travaillé en parallèle dans ma tête et dans mon studio. C’est surtout au cours des trois dern  Ça s’est conclu il y a à peu près une semaine, j’ai terminé à la Serre Art Vivant, sur le boulevard Gouin, qui dispose d’un très grand studio. Cet espace est plus utilisé côté du théâtre et performance. Ça m’a permis de reproduire les dimensions similaires à ce que je vais avoir sur la scène du Théâtre Maisonneuve.

PAN M 360 : Et quelles seront les nouvelles avancées? 

Alexis Langevin-Tétrault : Les technologies des deux décennies ont propulsé cet art ailleurs. C’est-à-dire que  nous sommes capables d’interagir beaucoup mieux en temps réel ou différé, de créer des nouveaux instruments de musique beaucoup plus rapidement, exploiter de nouvelles possibilités au niveau du 3D.

À l’échelle de ma petite carrière, j’ai vu l’évolution des technologies. Ce que je faisais il y a 20 ans, c’était très difficile de générer ça sur scène. Ce sont des trucs qui étaient généralement en fix et qui ont été pris dans une certaine temporalité. Il n’y avait pas beaucoup de flexibilité. Tandis que maintenant, la matière devient très plastique et on peut, en temps réel, vraiment changer de direction, improviser, changer de durée et manipuler plusieurs mesures en même temps. 

PAN M 360 :  Peut-on ici parler également d’installation ?

Alexis Langevin-Tétrault : Oui, il y a ce côté installatif. À la limite, ça ne serait pas très difficile d’en créer une version muséale. Il y aurait quelque chose à faire, ça pourrait être intéressant.

PAN M 360 : Comment peut-on visualiser sommairement le résultat sur scène?

Alexis Langevin-Tétrault : Par exemple, je dispose d’un  d’un système d’éclairage LED que j’ai construit avec un collègue, qui est Lucas Pally; la lumière qui est générée en temps réel et est déduite du processus sonore qui lui aussi est créé en temps réel. L’essentiel de tout ça est d’en étudier mes mouvements. Pource, j’ai des capteurs de mouvements, des accéléromètres qui sont capables de déduire ma position ou l’inclinaison. J’ai aussi des capteurs qui utilisent aussi des micros. Tout ça ensemble, ça permet de créer du son, de créer de la lumière. J’ai aussi un système de lumière robotisé. Ça, c’est une nouveauté. Ça vient créer des silhouettes derrière moi,  comme s’il y avait des entités relativement autonomes et d’autres  vraiment contrôlées par moi. Tout le mouvement de ces lumières robotisées-là est dérivé de mes propres mouvements en temps réel. Ce genre de choses-là, il y a une dizaine d’années, je ne pensais pas que ça aurait été possible. Ça n’aurait jamais été aussi fluide.

PAN M 360 : Ça modifie donc ta manière de travailler devant public, donc.

Alexis Langevin-Tétrault : Oui. Maintenant, je peux complètement improviser. Et sans prtendre être danseur, j’ai travaillé sur des chorégraphie. Je peux vraiment bouger, être libre,  improviser. Ça donne une totale fluidité et une totale confiance aussi que le système va me suivre. Ce terrain de jeu a de moins de moins en moins de limites.

PAN M 360 : Et te motiver à poursuivre l’aventure!

Alexis Langevin-Tétrault : Oui! J’ai  encore envie de continuer,  de progresser, de créer.

La création sur scène de Replikas est prévue ce samedi 23 août, 19h, au Théâtre Maisonneuve, dans le cadre de A/Visions2

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Voyages, rencontres et solidarité : Gayance transforme son intense parcours de vie en une performance musicale vibrante et sans frontières. Avec Roaming, qu’elle présente dans le cadre Nocturne 3 ce vendredi,  elle invite le public à partager un récit sonore éclectique et profondément humain.

Pour cette édition de MUTEK, Aïsha Vertus, mieux connue sous son alias Gayance, présente une performance qui sert à la fois d’avant-première à son nouvel album et d’expérience immersive sur scène. Inspirée par ses années de voyage à travers l’Europe et l’Amérique latine, la productrice et DJ montréalaise aujourd’hui établie au Portugal raconte l’impact humain de ces parcours.

Son spectacle, qu’elle décrit comme un « statement » direct et sans artifice, combine ses morceaux originaux avec des improvisations et des extraits de son court-métrage Mascarade: Origin Story. Chaque pièce est pensée comme une histoire à raconter, une émotion à partager.

Entourée de sept musiciens et de collaborateurs proches, elle fera vivre au public un set éclectique où se mêlent house « beurrée », liquid drum & bass, grooves caribéens et touches jazzy. 

Pour Aïsha, la musique est un moyen de dépasser les barrières sociales et de connecter le public à des expériences humaines intenses et universelles. Roaming promet ainsi une immersion totale, où l’énergie, le groove et la narration se mélangent pour offrir au public une aventure musicale et émotionnelle unique, surprenante et profondément vivante.

PAN M 360 : Tu présentes Roaming in Chaos cette année. C’est une performance qui sort en quelque sorte d’avant-première à ton nouvel album  Roaming.

Aïsha : Oui, j’avais appelé le truc Roaming in Chaos avant, mais là, j’ai juste décidé de l’appeler Roaming tout simplement. En gros, c’est ça, c’est genre un mix des chansons du projet Mascarade, mais des nouvelles chansons aussi de ce projet-là. C’est un peu comme ça parle du voyage, comment ça m’a impacté en tant que personne, en ayant des contacts humains, en parlant avec des gens. Tu vois autant les contrastes et les similarités entre les gens. 

PAN M 360 : Quand tu fais référence au voyage, fais-tu allusion à un voyage en particulier? 

Aïsha : Non, on va raconter l’épopée. Imagine, tu fais 8 ans de ta vie, je pourrais compter les fois où j’avais carrément des cartes d’immigration. J’ai immigré en Belgique, j’ai émigré aux Pays-Bas et j’ai habité là pendant 2 ans à Amsterdam, de 2022 à 2024. Puis, j’ai habité à Bruxelles de 2017 à 2019. J’habitais là et j’ai pu voyager avec la musique.

C’était fou, c’est fou. Dans cet album-là, je raconte l’histoire, mais pas nécessairement une histoire, genre un textbook, mais de l’aspect philosophiquement parlant, l’impact que ça a eu à travers moi. C’est sûr que la solidarité, ça a toujours été important pour moi. Tout ça dans ma musique.

PAN M 360 : En regardant ton court-métrage Maskarade, j’ai trouvé que l’usine, la musique, le montage et la narration mettaient vraiment en valeur la solidarité, l’entraide et l’émancipation. Quand tu m’as dit que tu allais intégrer des extraits du film à ton show, j’ai eu l’impression que tu voulais recréer cette idée de communauté sur scène. Est-ce que c’est le cas? Et puis, avec ton parcours et tes voyages, tu offres une perspective que des gens comme moi, qui n’ont pas vécu autant d’expériences à l’étranger, n’ont pas forcément.

Aïsha : Le voyage, c’est vu comme un truc de riche. Quand tu grandis working class, on te dit de rester là pour aider ta famille, de rester dans les mêmes patterns. Partir, c’est perçu comme marginal, ou sinon comme un privilège réservé aux autres. Mais pour moi, voyager a été crucial. Ce n’est pas juste googler une ville, c’est vivre l’expérience, rencontrer les gens face à face. C’est là que tu comprends vraiment le monde.

Et je vois qu’avec la montée des mouvements de droite, il y a une peur de l’autre, un repli. En Europe, j’ai vu des camps de réfugiés, des bidonvilles… des gens qui ont tout perdu mais qui recréent quand même une communauté. Ça m’a marquée.

Il y a un segment du show qui est un statement. Genre pas de flaflas, pas de métaphores. Ça va être très in your face. Puis même si les gens veulent bien comprendre les mots, ils vont même voir des slogans sans que ça soit dit. Ça va juste être un son que tu vas savoir ce que ça veut dire. 

De s’approprier un petit peu les causes et de crier fort. Ce n’est même plus s’approprier le truc, parce qu’au final, tout est un peu entremêlé. Tu vois ce que je veux dire? J’ai toujours eu cette compréhension-là, puis en voyageant, ça a toujours solidifié ça.

PAN M 360 : Est-ce que c’est ce qui t’a guidée à faire Roaming in Chaos?  Est-ce que c’est l’instinct initial qui t’a poussée à te lancer dans le projet et à concocter la performance? 

Aïsha : Les trucs se sont faits comme ça. Par exemple, j’étais en voyage à Rio avec des gens que je venais de rencontrer, mais j’étais tellement triste que je n’arrivais même pas à chanter. On a commencé une chanson juste pour tuner, sans but précis. Puis à un moment donné, tu ne t’en rends pas compte, mais tu finis par faire  faire de la musique de nouveau.

PAN M 360 : Toi qui habites désormais Lisbonne tout en collaborant avec des artistes de Montréal, comment as-tu réussi à faire converger toutes ces énergies pour la scène? Comment ça s’est-il orchestré? 

Aïsha : Ça faisait déjà un moment que j’en avais parlé avec eux. Je leur ai dit, bon, je vais appliquer pour faire MUTEK. S’ils nous prennent, vous êtes down. Tout le monde s’est booké. Parce que c’est quand même beaucoup du monde, des musiciens qui sont super bons. Déjà là, as a unit, chaque individu. C’est cool aussi parce que ce sont mes amis proches. On a vraiment cette espèce de chemistry, de faire des choses ensemble. 

PAN M 360 : Est-ce la première fois que vous vous êtes vus, c’était dans le contexte de la pratique, justement? 

Aïsha : Oui, oui, oui. 

PAN M 360 : Ça a été comment cette rencontre à la fois humaine et musicale ? 

Aïsha : Le fun. C’est sûr que tu vois des amis que tu n’as pas vus depuis longtemps. Tu veux catch-up avec tes amis. En même temps, tu veux faire quelque chose de nice. C’est une bonne ambiance. C’est cool. On a chillé entre potos.

PAN M 360 : D’ailleurs, je suis curieux d’en apprendre un peu sur ton album qui va paraître prochainement. En quoi la création de ce nouvel album s’est-elle distinguée de ton précédent projet Mascarade, dans ton processus ou dans ton état d’esprit? 

Aïsha : Je suis plus en mode chill. Je suis dans un moment où j’essaie de vivre des choses pour pouvoir raconter des choses. Je prends mon temps. En faisant un projet tout seul. Je vais jouer des tracks. Pendant le show, combien de chansons on joue? Je pense qu’on en joue 4 ou 5 du nouveau projet. Je pense qu’il y a juste 3 chansons du premier album qui vont être là. Je vais jouer Clout Chaser’s Anthem, Moon Rising, Nunca…Mais le reste, ça va être des nouvelles affaires.

Les pratiques sont un peu intenses. Le band ne connaît pas les trucs. Tout le monde doit apprendre des keys. Parce qu’ils ne connaissent pas les chansons. C’est pour ça que c’est un peu plus de travail. On réarrange ça avec Funky Watt.

PAN M 360: Est-ce que pour toi, il y a des moments durant les répétitions où tu as vu tes morceaux prendre une nouvelle dimension, une fois que tout le monde les a partagés ? 

Aïsha: Oui, c’est sûr. On a refait des mixes, ajouté des morceaux. J’ai une MPC que je contrôle live avec les drums, les voix, les effets. J’avais envie de rajouter ça sur l’album parce que je faisais des effets avec pour le show. J’étais comme… Why not?

Préparez-vous à être surpris : ça va être éclectique, évidemment, sinon ce n’est pas moi. Une house très beurrée, du gros glaçage! Pour moi, l’essence de la musique électronique, ça reste la danse — comme à ses débuts à Detroit et Chicago.

Après, ça s’étend dans tout l’arbre généalogique de la dance music. Même si mes racines sont Chicago-Detroit, mes références viennent plus de la branche UK. Alors ça peut aller vers du liquid drum & bass, sonorités jazzy, des sons caribéens, un petit boogie en français… même du liquid drum & bass en arabe.

PAN M 360 : Il ne semble pas avoir de limite à ce que tu veux nous partager. Tu touches un peu à toutes tes sensibilités musicales, et invites amis et musiciens à share this moment with you, and all.

Aïsha : Ouais, c’est tout ce que je fais. Malgré le mélange, tout marche ensemble –  it’s really together. Même si ça passe du coq à l’âne, c’est le bon moment au bon temps, et je pense que c’est ça qui fait un bon set.

Je raconte des histoires, des tunes. Il y a quand même de l’improvisation, mais il faut que tu sélectionnes la musique. Tu peux jouer tes trucs originaux, oui, mais il y a un storyline. Dans la même soirée, je peux jouer un truc des 70’s, puis un truc vraiment deep, genre, je sais pas, Broken Beat ou UK Garage. Il faut que tu conduises le son sans aller dans le trou tout de suite.

PAN M 360 : On te fait confiance à 100% pour nous mener à bon port. J’ai vraiment hâte!

Aïsha : Les gens vont être surpris. J’ai une bonne gang avec moi. J’ai Funky Watt à la direction musicale et à la basse. Il y a Evan Shay au saxophone. J’ai les services de Peggy Hogan au keys. Après ça, j’ai Judith Little-D aux percussions et à la voix. Puis, j’ai Janet King, Yassin « Narcy » Asalman et Magi Merlin à la voix. Mais ça ne sera pas tout le monde sur la scène en même temps, on s’entend. 

PAN M 360 : As-tu l’intention de présenter Roaming dans d’autres événements, festivals cette année? 

Aïsha : Ce n’est pas que je ne veux pas… La réalité est qu’il y a des coupures dans la culture partout dans le monde. Même si le show est malade, quelqu’un qui va acheter le show complet, c’est beaucoup de gens. Reste que l’intention, c’est de pouvoir jouer ça. Mon rêve, ça serait évidemment, j’aimerais trop faire une tournée en Asie. Je n’y suis jamais allée, j’aimerais bien.

PAN M 360 : Où pourra-t-on te retrouver après MUTEK?

Aïsha : Je ne sais pas si j’ai le droit de le dire. Je peux dire quand même, ils vont être contents. Parce que c’est quand même le fun. Je vais jouer le 13 septembre au pied du musée des Beaux-Arts. Ça va être de 15h à 20h je crois.

PAN M 360 : Génial ! Avec autant de temps à combler, tu auras une grosse setlist à préparer.

Aïsha : Non, ça va. C’est le fun. C’est comme conduire un avion : il ne faut pas que ça crashe. Il faut toujours y aller doucement, doucement, doucement, peut-être tourner, mais toujours doucement. Vraiment, je trouve que l’art du DJing se perd. Au-delà de la sélection, de la technique et de la compréhension de son audience, parfois ça commence à se perdre.

PAN M 360: C’est une sensibilité et un attention très chère selon moi, une sensibilité à déjouer les attentes. Les gens ne savent pas nécessairement ce qu’ils veulent entendre, mais tu leur donnes.

Aïsha : Exact, ça c’est sûr. Je suis vraiment comme ça. Tu ne vas pas t’attendre à ce que ça transitionne de cette façon-là. Pour moi, ce n’est pas seulement un truc axé sur le rythme – à la manière des snare rolls et des risers qui viennent augmenter l’énergie. Je préfère aller dans un autre rythme, dans quelque chose d’autre, qui blend vraiment bien avec la track précédente. Bref, je suis un peu geek quand il s’agit de musique dans le party, c’est toute une philosophie pour moi. Mais il y a plein de gens qui ont écrit des livres vraiment intéressants là-dessus.

Aïsha enflammera la scène de l’Espace SAT pour y présenter « Roaming » ce vendredi 22 août, Nocturne 3, à partir de 00h15. 

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Il y a des premières fois qui déterminent  un avant et un après. Pour SLIBERIUM, alias Tristan Sendji et Prince Amani Kouame, ce moment arrive le 22 août à MUTEK, lorsqu’ils dévoileront enfin leur univers au grand jour. Après des années passées à créer dans leur cocon, entre essais, erreurs et expérimentations sans filet, les deux artistes s’apprêtent à transformer leur intimité musicale en expérience collective.

Car SLIBERIUM n’est pas seulement un projet sonore : c’est un monde. Un territoire où se croisent rêves hallucinés et quotidien brut, beats numériques et sensibilité pop, chaos visuel et humanité vibrante. Né de l’amitié adolescente, nourri par la débrouillardise, le duo a forgé une identité hybride – à la fois camerounaise, ivoirienne, montréalaise et française. Leur musique, qu’ils qualifient eux-mêmes de « raw, digitale et émotionnelle », est une tentative de capter l’essence de ce qu’ils sont, sans filtre ni concession.

Avec The Infinity Door, SLIBERIUM promet une « hallucination collective » où le public sera invité à perdre ses repères pour en découvrir de nouveaux. Une invitation à franchir la porte, pour voir et entendre autrement.

PAN M 360 : Bonjour à vous, SLIBERIUM, vous qui m’avez chaleureusement accueilli à LaSalle, endroit que je n’avais jamais visité avant aujourd’hui. J’étais curieux de visiter votre petit lieu de création, où votre collaboration a pris forme. Pour commencer, allons-y avec une question à l’apparence simple. Comment vous décririez SLIBERIUM? 

Prince : Je dirais que c’est un univers constamment en évolution. C’est un univers digital, mais humain. Et il y a une partie de notre âme dedans. Ça c’est très important puisque c’est très personnel comme projet. Mais Tristan lui, il a une autre façon de le voir aussi. C’est deux cerveaux. 

PAN M 360 : SLIBERIUM devient la forme de votre entité commune, tout en étant l’amalgame de deux artistes.

Tristan : Bien sûr. SLIBERIUM, je le décrirais comme de l’audio ecstasy. D’abord, je dois dire que c’est un mode de vie très émotionnel, très créatif. Au niveau sonore, c’est digital, raw et très mélodique. Donc ça c’est SLIBERIUM. On pousse toujours les limites. Et ça crée cet univers-là parce que… on ne fait que mélanger l’essence, la plus pure, la plus naïve de moi et Junior [surnom qu’à donner Tristan à Prince]. Et ce, depuis très longtemps. Je dirais officiellement depuis 2020. Unofficially depuis 2007.

Marc-Antoine : Votre projet à commencer durant vos premières années d’amitié, c’est bien ça? 

Tristan : Minimum, ouais. Je te sors une photo là. Il y avait moi et Junior. Tout petit, crâne rasé. Devant un ordinateur. L’écran n’est même pas plat. Bien bombé. Et je sais qu’on regardait du Kesha. Tu vois? On était là. 

PAN M 360 : Ah je vois, vous devez votre carrière à Kesha.

Tristan : Non, zéro haha. Kesha c’était… C’était la vibe. C’était l’époque.

PAN M 360: Un des termes utilisés dans votre profil MUTEK précise que vous transformez les rêves en sons. Qu’est-ce que cela signifie exactement pour vous ?

Tristan: Je te fais une confidence. Je ne sais même pas si c’est un problème, mais je rêve chaque jour. 

PAN M 360:  Ce n’est pas un problème, je te rassure !

Tristan: Chaque jour. Minimum trois rêves en une nuit. Il y a des rêves où tu es bien et tout. Là ce sont des rêves où c’est surréel. Bien que ça reste toujours ancré dans la réalité. Je ne suis pas là comme dans un anime, en fait, je suis toujours à l’intersection du rêve et de la réalité. Ça a toujours un rapport. Mais tu ne le comprends pas parce que ça vient de ton inconscient. Et on met ça dans la musique. On aime vraiment créer un univers. Et tu ne peux pas créer un univers sans mettre du tiens dedans. C’est ça qu’on a fait dans la musique. 

Au début, je ne faisais pas de musique. C’est lui [Prince] qui faisait de la musique. J’étais plutôt dans un truc complètement différent… Je faisais de la science, j’étais un étudiant. Pourtant, je faisais de l’art, mais d’une autre manière. J’étais encore plus passif. Et là, il y a eu la pandémie. On s’emmerdait. On s’est retrouvés parce qu’on s’était perdus de vue. Il m’a fait écouter des trucs qu’il faisait sur son téléphone au début. Tu imagines, il sort un téléphone. Une paire d’écouteurs Apple que tout le monde a, puis il te revient avec un banger. Moi j’étais juste, comment tu fais ça ? Ensuite on a évolué. On est passé de là à l’ordinateur. 

PAN M 360 : C’est donc à partir de ce moment que l’idée de collaborer a germé. 

Prince : Je pense que c’est aussi parce que je faisais de la musique sur mon téléphone. Parce que c’est tout ce que j’avais à ce moment-là. C’était avec une paire d’écouteurs, puis je mettais ça sur l’ordi. J’avais un système qui me donnait l’impression que je savais faire de la musique. Et ça a intéressé Tristan.

Tristan : Non il savait, il est humble là. Ensuite, ça a vraiment donné quelque chose d’assez spécial. On s’emmerdait durant le Covid, vraiment! Puis là je vois lui, il fait des trucs de malade. Mais c’était vraiment plus dans le rap. Donc là je lui ai dit, ok viens on fait quelque chose. On est parti en France. C’est là que ça a vraiment commencé… on s’est rapprochés de ouf en France. Et moi je savais zéro comment faire de la musique. Et à partir de là, on a eu d’autres résidences notamment avec Phi. Et là, notre son a commencé à changer. Ensuite il y a eu MUTEK. Moi j’ai commencé à apprendre parce que je baignais dedans. Sans lui, je faisais de la musique de merde au début. 

PAN M 360 : La musique ne s’apprend pas facilement, c’est normal de ne pas arriver à faire le meilleur. 

Tristan : Oui mais la force de Junior [Prince] c’est vraiment de toujours trouver de la beauté dans quelque chose. Et de le faire savoir. Et assez pour que ça te pousse à continuer.

PAN M 360 : C’est une belle qualité à posséder. 

Prince : Il y a de la beauté partout.

Tristan : Même moi, s’il m’avait envoyé la même chose, j’aurais été, oui mais non. Sincèrement, on reste dans le hood. 

Prince : Il faut voir au-delà. Parce que parfois, quand tu vois quelque chose qui n’est pas achevé, il y a tout de même l’essence qui est là. Après c’est à toi de voir jusqu’où ça peut aller. Et je me permets toujours de voir jusqu’où ça peut aller. Donc, je finis par trouver de la beauté. Ça dépend des états d’esprit, j’imagine. 

PAN M 360 : Parlant de votre pratique musicale, si l’on revient légèrement dans le passé, à l’hiver dernier vous avez fait paraître votre premier EP 7REGIMENT, c’est bien ça? 

Tristan : 7REGIMENT. Tu l’as sorti? 

Prince : En fait, c’était… C’était une erreur. En fait, c’est parce qu’on a beaucoup de choses à venir, beaucoup. Et puis, ce projet-là, il n’est pas finalisé. Donc c’était vraiment une erreur. Je n’ai pas réussi à le sortir. 

PAN M 360 : Néanmoins, vous avez un album à paraître bientôt aussi, n’est-ce pas? 

Tristan : On a des millions d’albums. Millions d’albums. Ah mais fuck, on n’a plus l’ordi. 

Prince : Non, mais je les ai.

Tristan : Je les ai encore. En fait, nous avons un défaut. On fait beaucoup, mais on ne partage pas beaucoup. Tu vois, on a commencé avec un téléphone et des écouteurs. Et maintenant, on doit se démerder à… Si on fast-forward vraiment, vraiment, on est rendu à MUTEK, ok, on a un show et on joue un live. Tu comprends, à un festival incroyable. Merci beaucoup MUTEK. Ensuite, il y a la partie réseau social, promotionnelle de la business, tu vois. Puis il faut aussi équilibrer avec la vie personnelle et avec l’école. Moi, je fais de la musique tout le temps. C’est pour ça que j’adore l’été. Donc oui, trouver une stratégie pour que ça ne passe pas incognito  parce qu’on a vraiment beaucoup de trucs qui sont incroyables. 

PAN M 360 : Vous êtes des artistes avant tout. C’est ce qui guide votre vie avant vos autres occupations.

Tristan : Ce n’est même pas moi qui décide. C’est l’énergie créative. Oui, on a 7REGIMENT

PAN M 360: J’ai tenté de trouver des trucs sur vous. Je suis allé sur votre Soundcloud. Puis là, j’y vois 7REGIMENT paru quelques mois plus tôt. Je n’ai pas hésité à écouter cet EP pour entendre votre son, y identifier votre identité sonore.

Tristan : Qu’est-ce que tu en as pensé? 

PAN M 360 : Globalement, j’ai aimé le mélange des genres. Votre musique est drivée par des synths denses et vibrants, une bass puissante. Une esthétique qui évoque le sous-genre RAGE popularisé par des artistes comme Playboi Carti, Bladee et d’autres. En mêlant à la fois, une sensibilité pour la pop… expérimentale bien sûr. Tu vois, en ce moment je porte un t-shirt de JPEGMAFIA…

Prince : Lorsque je t’ai vu, je t’ai respecté. 

Marc-Antoine : Oui, haha! Ça m’a fait penser à toutes ces choses-là. Évidemment, c’est très overdriven, très énergique, bouncy, presque chaotique. Mais il y a toujours une sensibilité pop qui vient unifier le tout, évoquant chez moi la witch house. Je pense aussi que vous êtes une voix intéressante pour le Québec avec ce style de rap-là. Il ne faut pas oublier, tout l’aspect audiovisuel qui est affilié à SLIBERIUM dont on pourra reparler. Bref, j’ai trouvé ça très excitant et j’avais déjà hâte d’en entendre plus. Je vous avoue que ça m’a surpris d’entendre que c’était une erreur. Je ne l’ai pas abordé avec cette perspective en tête. Je l’ai abordé comme un produit fini, et je l’ai beaucoup apprécié.

Prince : Je suis vraiment content que tu aies pu l’entendre. C’est vraiment cool. 

Tristan : Je suis vraiment content que tu aies apprécié. 

Prince : Au bout du compte, c’est un projet parmi tant d’autres. Justement, tous ces mélanges que tu as entendus, c’est pour ce projet-là spécifiquement. Chaque projet est un univers. Chaque chanson a son propre univers aussi. Donc, c’est cool que tu sois rentré dedans.

PAN M 360 : Si l’on revient vers MUTEK avec The Infinity Door.

Tristan : Ça aussi, c’est une autre erreur. 

PAN M 360 : Quoi, une autre erreur haha! 

Tristan : Quand je te dis, honnêtement, nous, on est très humain. Je ne vais pas te mentir. Tu nous vois sur les photos. Tu vois, tout ça, les demandes et tout. Rien ne te prépare vraiment à ça. On a tout appris par nous-mêmes. Tout ce qu’on fait, c’est vraiment… Rock. On se démerde et on trouve. Et on fait ce qu’on aime. Et ensuite, on trouve des solutions aux problèmes. Et là, dans la chose, on avait tout un méga concept. Mais là, c’est la première fois qu’on va faire une performance live ensemble. Donc, ce n’est pas du playback.  Et comme tu as vu, on a beaucoup d’éléments, beaucoup.

PAN M 360 : Oui, on peut lire que vous allez utiliser des instrument plus traditionnels avec le Ableton Push. Il y a aussi des gauche avec une manette de PS4 et un looper granulaire.

Tristan : Alors nous, c’est vraiment, on est digital, tu vois. Vraiment, un côté… mécanique. Digital, c’est le mot. Mais bref, pour revenir à The Infinity Door, on avait une installation qu’on allait faire. Mais ensuite, avec les soucis d’ordinateur et tout, on va faire encore mieux. Donc, c’est plus SLIBERIUM’s The Infinity Door particulièrement, mais c’est SLIBERIUM. 

Prince : The Infinity Door, ça existe toujours, c’est là.

Tristan : C’est un vrai projet. On s’adapte, là. On a perdu la moitié de projets puisque Prince c’est fait voler son ordinateur. 

Prince : Tous les sons que tu as entendus de 7REGIMENT n’existent plus. 

PAN M 360 : Oh non !

Tristan : Mais ce qu’on a, c’est vraiment incroyable. Là, on a vraiment poussé pour MUTEK et il nous ont poussé à aller plus loin. Et le process du show nous a transformés. Vraiment, c’est un process. Je suis vraiment heureux de pouvoir me réveiller à chaque jour et d’être inspiré par des choses qui sont oubliées ou anodines pour certains.

PAN M 360: Quand tu dis que cela t’a changé, c’est dans le sens où, pour la première fois, vous aviez un projet à présenter avec une échéance, et c’est le travail réalisé en vue de la performance à MUTEK qui a quelque peu modifié ta perspective sur ton approche artistique.

Tristan : Là, c’est une performance avec un public. Il faut que tu leur donnes des repères. Il faut aussi que tu leur enlèves ces repères parce que toi, tu as d’autres repères. C’est ça que tu veux mettre de l’avant. C’est ça ton intention. Et puis, tout ce processus-là pour MUTEK, qui est un festival électronique incroyable! Avant, on faisait la musique seulement avec notre clavier, on se basait uniquement sur l’ordinateur. Donc là, on a dû acheter un Push. On voulait aller plus loin, on n’a décidé d’utiliser une manette de PS4. Tout ce processus pour créer cette performance-là, pour ramener les gens, pour faire oublier les gens, ou même juste leur faire dire what the fuck. Ça nous a changés.

PAN M 360 : Le 22 août, vous présentez votre performance à l’Esplanade Tranquille, je me demande ce que ça représente pour vous de présenter pour la première fois SLIBERIUM à MUTEK?

Prince : Le fait d’y avoir assisté auparavant et maintenant d’y participer. Incroyable. Déjà, je suis très fier. Vraiment fier parce que quelque chose qu’on faisait de nous-mêmes, dans nos chambres, qui s’exporte à une scène extérieure, devant d’autres personnes. C’est une grosse avancée. Il y a aussi beaucoup de fierté. D’autant plus que c’est une révélation qu’on est capable de faire ce genre de choses-là. Et que… Tant que tu mets le travail, tant que tu y vas d’un état d’esprit qui est pour le meilleur, tout va être bien. 

PAN M 360 : Que votre travail puisse enfin être vu, entendu et apprécié est une reconnaissance.

Tristan : Cette opportunité-là est un moyen de partager la maturité qu’on a acquise à travers tous nos périples… Où est-ce qu’on en est aujourd’hui ? On travaille énormément depuis longtemps. Nos proches savent ce qu’on fait, mais même eux ne voient pas tout. C’est pour ça que je remercie beaucoup MUTEK, et particulièrement Marie-Laure (Saidani), qui a su reconnaître notre démarche et voir au-delà. Oui, on est parti loin dans notre monde et on est revenu de ce voyage-là. Et maintenant, on vous ramène un petit peu de cette énergie. On vous redonne ce voyage-là parce que quand les gens reviennent d’un voyage, tu sais, tu changes un peu et tu redonnes ça un petit peu à ton entourage. C’est un peu ça intérieurement, émotionnellement ou whatever.

PAN M 360 : Pour tirer parti de l’opportunité de développer le concept d’influence et de partage, Prince étant originaire de Côte d’Ivoire et Tristan ayant des racines camerounaises et françaises, vous disiez souhaiter mettre en avant vos cultures dans votre projet. Comment cela se traduit-il dans SLIBERIUM ?

Prince

Ça se traduit beaucoup au niveau de l’ambiance. Ça se traduit dans les percussion, dans le son. Ça se traduit aussi au travers de nous. 

Tristan

Exact! Tu me vois, t’as entendu la musique que je fais. Voilà. C’est ça que je veux dire par ça. C’est que… C’est nous qui ramenons cette touche africaine dans ce digital.

PAN M 360 : En étant simplement vous-même, vous mélangez naturellement ces influences dans votre musique. 

Tristan : Oui, parce que c’est vraiment ça. C’est un petit peu comme… Peu importe ce que je vais faire, ça appartient à notre identité. Même si… Si on le voit d’une certaine manière ou d’une autre… la musique qu’on fait, c’est de la musique québécoise montréalaise. Je suis tous ces éléments-là. C’est sûr qu’il y a des références. Il y a des rythmes. Mais… On est activement ce que nous créons. Donc, tout ce qui en ressort, en fait partie. C’est notre tour d’être là et de faire ça sur scène. 

PAN M 360 : Je trouve ça intéressant parce que même moi, quand j’ai écouté votre EP qui n’est maintenant plus disponible… haha! Je me doutais que c’était votre attitude par rapport à ce sujet-là. Je sens que vous reflétez tout ça simplement à travers qui vous êtes et dans votre performance. C’est une approche vraiment intéressante, parce qu’elle ouvre sur un rayonnement naturel. Et ce qui me frappe, c’est que ça apporte une vision nouvelle : on sort un peu des codes habituels qu’on entend souvent, qui sont précieux bien sûr, mais vous amenez quelque chose de différent, qui enrichit le paysage.

Tristan : Je ne suis pas juste camerounais. Je suis français, je suis québécois, je suis montréalais et je suis canadien. Je suis tout ça. Ensuite, c’est sûr que les gens vont me poser des questions à ce sujet. Mais tout ça, j’y réfléchis, parce qu’on me les pose. Mais en soi, avant tout ça, il n’y a pas de questions qui se posent. Donc, ça illustre toutes les cultures en même temps. 

PAN M 360 : SLIBERIUM est aussi un monde visuel, comme vous travaillez autant l’audio que le visuel. Je pense qu’en regardant votre Instagram, ça fait forte impression. Plus précisément, vous avez une esthétique qui pourrait se caractériser par des couleurs néon, des textures lo-fi et un flux chaotique généré par le montage. Est-ce que vous concevez SLIBERIUM d’abord comme une expérience musicale, visuelle… ou les deux indissociables ?

Tristan : On part des inspirations et on s’inspire de tout. Donc bien sûr que c’est au-delà de la musique. On ne fait pas que de la musique. Junior, il fait de l’editing de la vidéo, de la capture d’images. On fait ce qu’on aime. J’aime les couleurs fortes, j’aime les couleurs bright. J’adore les couleurs tout court. Tu vois ça à travers l’esthétique. Donc, c’est ça qu’on fait. Sinon, quoi d’autre? Les films, le cinéma, l’écriture, j’adore écrire. J’aime écouter Junior chanté, il rappe, et là, toi, tu es en arrière. OK, non, moi, j’ai un meilleur texte. Non, non, non, non, non, non. 

Prince : Mais définitivement, je pense que SLIBERIUM, ce n’est pas juste de la musique, c’est vraiment le visuel. C’est ça qui complète.

PAN M 360: En fait, je me demande si je parle de quelqu’un de SLIBERIUM et que je lui fais écouter votre musique, est-ce que la dimension musicale de votre projet suffit à incarner votre pratique pour quelqu’un cherchant à vous découvrir? Si je comprends bien, votre pratique visuelle ne sert pas seulement à appuyer votre musique. 

Prince : Le visuel lui-même est aussi son propre monde. Comme j’aime beaucoup les logiciels pour créer, donc chaque logiciel, c’est un sandbox que tu peux utiliser pour créer ce que tu veux. Et les logiciels de vidéo, ce n’est pas la même chose que pour la musique, mais il y a des éléments qui sont similaires. Le simple fait d’être sur ce logiciel m’inspire, et c’est un autre monde, tu crées des visuels, j’aime la distorsion visuelle, la saturation très excessive, parce que je trouve que les gens aiment trop que ce soit clean, c’est toujours propre, non, la vie, c’est raw, la vie, il y a des choses qui sont sales. Il y a des choses qui sont pas forcément belles, et avec du visuel qui n’est pas forcément poli, je trouve que ça rajoute quelque chose de très humain, très raw

Marc-Antoine : En guise d’avant-dernière question, en lisant la description de The Infinity Door, vous parlez d’une hallucination collective, puis qu’est-ce que vous aimeriez que le public garde de cette performance-là? 

Tristan : Honnêtement… c’est la question de tout à l’heure…

Prince : Ouais, c’est une bonne question… Je pense que je veux qu’ils repartent avec du SLIBERIUM, c’est hors de notre contrôle bien sûr, mais qu’il y ait des gens qui puissent être inspirés par ça. Je voudrais que les gens repartent avec de l’inspiration et du questionnement, de raviver l’envie de découvrir, parce que ça va être la première fois qu’on va montrer ce qu’on fait, ça peut être nouveau pour plusieurs, donc qu’on ait envie d’aller découvrir des choses. Explore! 

PAN M 360: Voyez-vous cette première comme un test… ou comme le vrai départ de SLIBERIUM ? 

Prince : Un checkpoint.

Tristan : C’est vraiment juste le début, parce qu’on vous ouvre la porte à notre monde. Par rapport à la question que tu m’as posée tout à l’heure, qu’est-ce que j’aimerais qu’ils en tirent, la musique m’a vraiment eu, je ne vais pas te mentir, il y a une intimité inexplicable avec la création, avec tout ce processus-là, qui est incroyable, et il y a une beauté, un aspect indescriptible, mais qui est beau. Je veux au moins que les gens se questionnent, s’ils n’arrivent pas à voir de la beauté, et qui poussent leurs limites, à se dire ok shit, pour lui ça c’est de la musique, pour lui c’est incroyable. Comment je pourrais vraiment transcender, sublimer nos propres attentes et notre sensibilité, et passer de l’autre côté. Je veux qu’ils en tirent quelque chose, je veux qu’eux viennent me dire ensuite, qu’est-ce que c’est pour eux. J’aimerais savoir ce qu’ils ont pensé de la balade. 

PAN M 360 : Tristan, Prince, merci beaucoup de m’avoir accueilli à LaSalle, c’était vraiment divertissant et sympathique de vous avoir rencontrer dans votre nid créatif. Je suis très excité de voir la continuité de SLIBERIUM, dont votre performance à MUTEK. Toute l’équipe de Pan M 360 vous souhaite le meilleur pour ce premier grand saut sur scène. On peut donc vous voir ce vendredi 22 août à 17h à l’Esplanade Tranquille, n’est-ce pas?
Tristan & Prince : Oui, 17h, c’est à Expérience 4. Merci à toi!

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Sans contredit, Valentina Magaletti est devenue un personnage sur les continents exploratoires, ceci incluant la communauté MUTEK qui lui consacre une grande visibilité cette année.  Italienne originaire des Pouilles (Apulia) dans le sud de la botte, elle vit à Londres depuis nombre d’années, elle y mène une foule de projets dont ceux ici présentés cette semaine. Entre test de sons et autres obligations professionnelles, elle a accepté de nous parler de son parcours, ses collaborations actuelles ou de sa manière d’aborder la percussion dans tous les contextes qui la branchent: acoustique, électrique, électronique.  Alain Brunet a rencontré cette musicienne extrêmement dynamique et qui a visiblement le don d’ubiquité.

PAN M 360 : Ce que vous faites est très intéressant : vous explorez de nombreux types de musique et vous jouez dans un contexte très différent de celui de la plupart des percussionnistes de haut niveau. 

Valentina Magaletti : Effectivement, j’ai eu une formation académique.

PAN M 360 : Classique ou jazz ?

Valentina Magaletti : J’ai étudié les deux. J’ai étudié beaucoup de jazz  quand j’étais plus jeune et puis j’ai étudié les timbales classiques et autres percussions orchestrales, comme le marimba/vibraphone que j’utilise dans mes concerts. Mais disons que l’approche et l’objectif principal de ma pratique sont de de déconstruire tous ces différentes formations. J’ai réalisé au fil du temps que la force de la musique ne vient pas de l’entraînement classique ou du jazz, mais d’une énergie  continue à laquelle il faut se nourrir. Et surtout avec la percussion, c’est primordial à mon sens. Donc, je m’éloigne assez librement de tout académisme et je m’inspire de mes expériences, de mes écoutes et de mes intérêts pour telle ou telle musique.  

PAN M 360 : Pouvez-vous nous expliquer, en tant que joueuse,comment vous déconstruisez ?

Valentina Magaletti : C’est un processus un peu abstrait et sans prétention. Mon idée de déconstruction repose sur celle de combattre les conventions en tenant compte de mon environnement de jeu. Par exemple, quand je donne un concert, j’essaie d’aller ailleurs  qu’où l’auditoire pense que je vais.  Et puis je les emmène dans une autre direction, complètement différente que celle présumée. En essayant d’éviter d’être un produit dérivé, conventionnel ou prévisible,  je fais dans la déconstruction.

PAN M 360 :  Cela dit, vous utilisez des référents musicaux du jazz, de la lignée classique de la musique contemporaine ou des percussions modernes, sans compter le rock et les rythmes mis de l’avant par les musiques électroniques transposés à la percussion instrumentale. Vous explorez aussi le vibraphone autres petites percussions. C’est là que vous nous emmenez.

Valentina Magaletti : Oui. J’aime m’exprimer sur le sol pour de vrai ou sur la scène, il me faut être organiquement connectée au lieu où je vais me produire. J’ai aussi la première intention de capter quelque chose qui appartient à tout le monde d’emblée.

PAN M 360 : Un désir de communication et d’accessibilité sans négliger l’exploration, en quelque sorte.

Valentina Magaletti : Et c’est ce que j’aime à propos des percussions. Il n’y a pas de filtre entre moi et mon background académique ou mon talent présumé. Avec les tambours, on peut changer l’énergie sur scène!

PAN M 360 : On peut comprendre que vous cherchez à innover par les stratégies de votre jeu, alors que la majortié des percussionnistes virtuoses innovent par les prouesses techniques dans un contexte plus convenu.  Ainsi, vous êtes mise en valeur dans des contextes différents comme ceux de vos sets donnés à Mutek, un contexte où les gens n’ont pas a priori des connaissances sur le drumming. Ce qui est très cool pour vous, n’est-ce pas ?

Valentina Magaletti :  Oui! J’ai eu la chance de partir le bal mardi, j’ai été très honorée d’être la première à jouer dans cette édition de MUTEK. J’applaudis la décision des organisateurs, et je l’apprécie vraiment. Je suis très satisfaite de la réaction de l’audience et de la façon dont ça s’est passé.

PAN M 360 : Lorsque vous travaillez seule comment travaillez-vous avec tous les outils dont  vous disposez? 

Valentina Magaletti :  Quand j’ai commencé à faire du solo, c’était une sorte de voyage acoustique. Puis d’autres éléments sonores et des musiciens se sont intégrés à mes compositions. Plutôt que de m’évaluer exclusivement comme instrumentiste, on a commencé à m’évaluer en tant que compositrice et productrice. On me disait « ah, j’aime vraiment cette chanson, j’aime vraiment ce rythme », alors j’ai pensé : pourquoi ne pas créer une sorte de collage entre ce que j’avais pré-enregistré et ce que je jouais en direct, ce qui me semblait plus complet. J’ai alors enregistré mes concerts, j’ai pensé que ce serait plus complet d’ajouter autre chose.  D’autant plus que je suis une multi-instrumentiste, ce qui me permet  de proposer tout un paquet de musiques que je suis capable de jouer ou de produire.

PAN M 360 : Vous êtes revenue sur le premier concert donné à Montréal. Qu’en est-il des deux autres?

Valentina Magaletti : Je joue assez tard ce soir mercredi, je pense que c’est minuit, aux côtés de la fantastique productrice hollandaise Upsammy. Nous faisons ensemble un album qui sortira cet automne. C’est très excitant, donc nous présentons cette matière à la SAT, une sorte de pré-enregistrement de l’album. Avec Upsammy, je travaille à la batterie et au vibraphone, elle s’occupe de l’électronique.

PAN M 360 : Votre collègue vous suggère des sons, mais pouvez-vous nous dire un peu plus sur sa propre création et votre relation avec Upsammy ? Comment vous interrogez-vous mutuellement?

Valentina Magaletti : C’est juste très simple, c’est un dialogue. Nous avons différentes maîtrises, la mienne est acoustique, la sienne est électronique, nous essayons d’établir une une communication, un dialogue entre nous. 

PAN M 360 : Valorisez-vous des types de percussionnistes, des styles, des critères de virtuosité?

Valentina Magaletti : Pas vraiment. Il y en a tant!  Comprenez-moi bien, je suis une auditrice insatiable,  j’apprécie et admire tant de musiciens. Mon écoute est toujours en progression,  enregistrements et concerts, c’est un processus évolutif et constant. Il n’y a rien d’intéressant à installer des habitudes.

PAN M 360 : Tout à fait. Nos goûts ne cessent d’évoluer à travers nos découvertes et apprentissages. 

Valentina Magaletti : Et c’est pourquoi je suis également collectionneuse de disques. Je n’ai pas toujours le temps de fouiller dans les magasins mais je vois qu’à Montréal, il y a plein de disco, funk et dance music. Je suis allée dans quelques boutiques, j’ai trouvé des choses très intéressantes, du dancehall par exemple.  Je suis aussi une grande fan de jazz, et j’entends beaucoup de jazz à Montréal. 

PAN M 360 : Oui effectivement, les Européens connaissent la réputation disco de Montréal, qui remonte aux années 70. Les clubs de nuit et discothèques de Montréal ont été propices au Djisme, ce qui est plus proche de l’Europe que de l’Amérique du Nord. Enfin… beaucoup moins maintenant.

Valentina Magaletti : Oui! J’ai visité quelques boutiques de disques, j’ai trouvés des trucs très intéressants et très variés, dont un 7 pouces de dub.

PAN M 360 : Parlant de dub, vous allez aussi  jouer avec Holy Tongue, avec vos collègues Al Wotton et Songamin Sorte de power trio londonien ? 

Valentina Magaletti :  C’est ça! C’est plus conventionnel, plus facile à comprendre, parce que je dirais que c’est une sorte de live dub. Si vous êtes familier avec le dub, vous vous observerez plein d’éléments qui  rappellent façon dub de produire les sons, de l’amplifier ou d’y ajouter de la réverbération. C’est aussi dans cette vibe post-punk anglaise d’autrefois, qui faisait bon ménage avec le dub. Et ça se danse très bien!

PAN M 360 : Votre The Tumbling Psychic of Joy Now, qui accueille aussi Sam Shackleton  est aussi jazz dans l’esprit.

Valentian Magaletti : Cette collaboration avec Shackleton nous a beaucoup habités. Il s’est joint quelques fois au trio sur scène. Nous venons  juste de terminer la composition du nouvel album qui, j’ai très très hâte parce que je pense que c’est absolument magnifique.  

Nous en  jouerons quelques-unes à la SAT.

PAN M 360 : Et parlons de votre relation avec Susumu Munkai alias Zongamin et Al Wootton, parlez-nous de la façon dont cette relation artistique a été construite et a évolué.

Valentia Magaletti : Je connais ces gars depuis longtemps et je suis et je suis très difficile lorsqu’il s’agit de choisir mes collaborateurs. Susumu Munkai est l’un de mes joueurs de basse préférés, c’est beaucoup de plaisir à jouer avec lui – aussi avec notre duo VZ (Valentina et Zongamin), nous avons fait un album ensemble. Il est aussi un producteur incroyable et c’est pareil pour Al avec qui  j’ai toujours jouer lorsque nous partagions les mêmes programmes autrefois. Et puis nous avons lancé projet Holy Tongue en duo, aprè quoi  j’ai contacté Zongamin pour qu’il nous rejoigne.

Je travaille beaucoup avec eux, nous partageons des valeurs similaires quand nous sommes en studio. C’est toujours un plaisir de travailler avec eux.

PAN M 360 : Jouez-vous encore beaucoup dans des contextes strictement instrumentaux?  Valentina Magaletti : Absolument, oui, chaque fois que je peux. Solo, duo avec violoncelle ou trombone, ensembles avec guitare, tout est possible! Je suis impliquée dans tellement de beaux projets. Et donc, quand je ne tourne pas, je fais de la musique seule ou avec d’autres. Je reste toujours ouverte aux collaborations, surtout avec d’autres femmes dans la période actuelle. C’est ma priorité en ce moment. 

PAN M 360 :  Pour certains, c’est peut-être devenu un cliché de parler de la sororité en musique. Pourtant, c’est loin d’être un sujet obsolète!

Valentina Magaletti : Oui! Je comprends  cette perception de cliché. Inquiétant… Nous vivons actuellement dans un monde où il est vraiment difficile de parler de tout sans sans être jugé ou dénigré. Et c’est très décevant. Sur la question femme et musique,  il y a encore aujourd’hui beaucoup de préjugés et beaucoup de sexisme. Nous devons le reconnaître. 

PAN M 360 : Vous êtes vraiment une battante!

Valentina Magaletti : Merci, j’apprécie! Je fais de mon mieux. Il y a toujours des forces qui essaient de contenir tes pulsions artistiques et diminuer ce que tu fais. Et on doit juste ne pas laisser cette énergie nous envahir.

Ce jeudi Nocturne 2, Holy Tongue se produit à 00:15

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Le 24 août aura lieu à l’Amphithéâtre Cogeco de Trois-Rivières le spectacle-expérience À coucher dehors, réunissant une brochette d’artistes de tous horizons pour donner une voie au phénomène grandissant de l’itinérance et participer à conscientiser le public sur cette réalité. Imaginé et dirigé par Jeannot Bournival, la deuxième édition verra Guylaine Tanguay, Lynda Lemay, Koriass, Tire Le Coyote et Stéphan Archambault fouler ses planches en plus de présenter des témoignages, des projections et des photographies pour rendre la soirée plus immersive et sensorielle. On a attrapé Jeannot entre deux répétitions pour lui poser quelques questions sur ce projet plus que pertinent.

PAN M 360: Le spectacle À coucher dehors en est à sa deuxième édition, d’où t’est venue l’idée de donner une voix à l’itinérance sur scène?

Jeannot Bournival : C’est une idée collective et évolutive. C’est parti au départ d’un projet de poésie, porté par Point de Rue, pour lequel plusieurs artistes avaient produit des textes (Philippe Brach, Gaudreault, moi, etc) qui allaient être mélangés à ceux des personnes en situation d’itinérance dans un recueil. Et ce projet-là a vraiment aidé à sensibiliser et à rapprocher les gens, avec des thématiques qui étaient en lien avec cette réalité. Et ça ça m’a marqué parce que moi j’ai pas grandi dans une famille riche, on mangeait ce qu’on nous donnait, et ça m’a laissé cette envie-là de prendre soin si on veut. Ensuite, quelques années plus tard, j’aidais un ami à organiser « Noël dans l’parc » et il mouillait cette soirée-là quelque chose de terrible alors tout le monde était détrempé et le parc s’était vidé….sauf pour les gens en situation d’itinérance qui eux étaient restés. Et j’ai passé la soirée avec eux, j’étais dans une passe un peu difficile, et ça a été une soirée merveilleuse vraiment inclusive et quand je suis rentré à l’hôtel, j’avais envie d’en emmener avec moi tsé alors c’est là que j’me suis dit que je voulais aider, participer à améliorer cette situation. Donc c’est à partir de ce moment-là que j’ai contacté mon ami chez Point de Rue pour m’asseoir avec lui et proposer quelques pistes pour aider (reportage-photo, documentaire, etc) et c’est là qu’il m’a confié qu’il y a une dizaine d’Années, ils avaient organisé un petit show pour venir en aide et ça avait quand même bien marché. J’ai décidé de reprendre ce concept-là en y ajoutant les autres médiums artistiques et en invitant d’autres artistes à se joindre à la cause. C’est là qu’est né À coucher dehors.

PAN M 360 : Il y a d’ailleurs des personnes en situation d’itinérance qui sont employés dans le cadre du spectacle ?

Jeannot Bournival : Oui complètement! J’ai de gens qui viennent à moi, qui me contactent, pour me dire qu’ils ont envie de s’impliquer. Par exemple, j’ai tenu une émission de radio qui s‘appelait « Les nouvelles de la rue » où j’apportais leurs mots, et aussi parfois des extraits de conversations à l’auditoire et un matin j’arrive et il y avait quelqu’un qui m’attendait à Radio-Canada pour me parler. L’itinérance c’est large, c’est tentaculaire. Y’a le suicide, la dépression, les dépendances, les maladies mentales, toutes les ruptures sociales…et c’est là que l’organisme aussi devient un beau soutien pour aider à les intégrer de la bonne manière ou d’un façon qui leur convient. Et en plus, les gens ont la possibilité d’acheter un billet pour faire passer une soirée VIP à une personne vulnérable et on est rendus à 545 billets en ce moment juste pour eux alors ça c’est merveilleux.

PAN M 360 : Est-ce que, par le biais du projet, vous avez pu apporter des améliorations et/ou des changements positifs dans la qualité de vie de certaines personnes au prise avec des défis d’intégration sociale?

Jeannot Bournival : Oui complètement! Ce projet-là les valorise au bout et pour certains d’entre eux, c’est la première fois qu’ils ont le sentiment d’être valides. Je me suis fait beaucoup d’amis dans le cadre de cette initiative et il y en a beaucoup qui gardent contact avec moi, qui m’écrivent, me disent qu’ils ont arrêté de consommer ou qui me font des promesses et les tiennent. Et même pas seulement des gens de la rue, il y a une intervenante sociale qui est venue voir le spectacle avec ses parents qui n’avait jamais cautionné son choix de  carrière et quand ils sont ressortis de la salle, ils avaient compris le travail de leur fille et en était fiers. Il y a des dirigeants qui sont sortis du spectacle en disant « Je pourrai plus diriger de la même façon ». C’est à tous les niveaux que ce spectacle-là permet de se rapprocher les uns des autres.


PAN M 360 : Vous proposez plus que des performances musicales : musique, poésie, photographie et témoignages sont également au rendez-vous, rendant le spectacle plus immersif et sensoriel. J’imagine que les différents médiums aident à rendre palpable cette réalité qui ne leur est pas toujours connu/familière?

Jeannot Bournival : Complètement, c’est tous des médiums de valorisation. Avec la photographie on fige une émotion ou un contexte de manière graphique, ensuite les extraits vidéos et les témoignages viennent expliquer et sensibiliser sur leurs réalités, les poèmes écrits par eux qui se retrouvent dans la bouche d’artistes reconnus leur donnent une voie ans les exposer au stress de la performance…c’est un tout qui agit comme catalyseur de conscientisation et de valorisation.

PAN M 360 : Il est rare de pouvoir apprécier autant d’artistes québécois aux styles différents lors d’un même évènement : Guylaine Tanguay, Tire Le Coyote, Lynda Lemay, Koriass et Stéphane Archambault. Comment as-tu élaboré ce pot-pourri diversifié?

Jeannot Bournival : Je fonctionne par collage comme ça depuis la création de l’évènement, en essayant d’être le plus inclusif possible. Comme ça fait longtemps que je fais de la musique, j’ai été artiste de soutien beaucoup et ça m’A fait rencontrer beaucoup de monde donc ensuite quand vient le temps de penser à des gens pour rejoindre cette belle cause-là, ça se fait un peu naturellement. Guylaine je la connaissais déjà avec son grand cœur, Koriass est un excellent porteur de parole qui ne l’a pas eu facile non plus, Stéphane Archambault j’avais travaillé avec lui par le biais de Mes Aieux, Lynda je l’avais rencontré il y a 15-20 ans en Suisse à parler d’humanisme et Tire Le Coyote je le voulais pas vraiment (rires) mais c’est un bon ami alors j’avais pas le choix de l’inviter haha! En plus ça fait un soirée qui peut rejoindre n’importe quelle génération, n’importe quel style : on passe du folk-country au rap keb donc tout le monde y trouve son compte! Et ça nous donne l’opportunité de créer de belles rencontres artistiques qui nous surprennent! (Cette année on a un duo improbable magnifique entre Guylaine Tanguay et Koriass par exemple)


PAN M 360 : Qui sont les artistes visuels photos et/ou de projections qui sont impliqués dans le spectacle?

Jeannot Bournival : Au niveau des projections, c’est un graphiste-dessinateur de Québec qui s’appelle Simon Giguère qui s‘est occupé des animations. Pour les vidéos des gens de la rue, ça a été capté par Yoan Robert et les photographies sont de moi.

PAN M 360 : Est-ce qu’on peut s‘attendre à une troisième édition en 2026? À voir le concept se promener au Québec?

Jeannot Bournival : Il y aura définitivement une troisième édition et on aimerait ça commencer peut-être à bouger le spectacle chaque année. Peut-être que l’an prochain ce serait dans une autre ville que Trois-Rivières mais ça prend quand même une grosse année de concevoir le show, de parler et de connecter avec tous les gens donc on s’en tient à un show annuel, mais qui bougera dans un futur proche!

https://www.amphitheatrecogeco.com/spectacles/a-coucher-dehors-2025

Cette fois invitée à accompagner visuellement des artistes de la musique plutôt que de générer la sienne à travers ses objets et installations de réputation internationale, la Montréalaise Myriam Boucher porte une légèreté profonde à son travail. Sensibilité accrue et laisser-aller. Sa description d’une performance ressemble plutôt à une pratique méditative de pleine conscience où l’improvisation et l’écoute précèdent toute préparation. Elle attribue cette approche en partie à sa pratique en écologie sonore, et qu’après toutes ces années de pratique, l’adaptation et la collaboration restent au cœur de son art. 

Dans cette interview, Myriam Boucher nous parle de ses différentes pratiques artistiques et comment celles-ci s’influencent les unes les autres, mais surtout nous dévoile-t-elle une philosophie de l’art vivant et un guide sur la collaboration entre artistes musiciens et visuels.

En parlant des performances à venir, elle nous prépare à une rupture de nos attentes. C’est la magie de l’improvisation qu’évoque Myriam Boucher: en ne sachant pas ce qui va se produire, on l’attend en piaffant d’une impatience accrue ! Une raison de plus d’assister à ce premier Nocturne. Car bien que ce ne soit que le début de la série, cela ne se produira qu’une seule fois.

PAN M 360: Comment te sens-tu de revenir jouer à Mutek cette année?

Myriam Boucher: Cette scène-là, pour moi, c’est un peu comme jouer en famille. Ce sont des gens qu’on revoit d’année en année et qui travaillent vraiment pour la communauté en respectant le travail des artistes. C’est un contexte qui se veut très accueillant.

PAN M 360: L’an dernier, tu y as participé trois fois en tant que VJ et artiste. Cette année encore, tu travailles avec trois artistes de styles variés, dans deux espaces différents. Que retiens-tu de tes expériences et comment te prépares-tu aux prochaines?

Myriam Boucher: J’apprends tout le temps. Ça fait quand même plusieurs fois que je joue dans ces espaces-là, mais chaque fois, la musique est différente. Ma façon de jouer et d’utiliser l’espace est elle aussi totalement différente.

Ce qu’on apprend, c’est qu’il faut toujours s’adapter, faire comme si c’était la première fois qu’on jouait. Parce qu’on peut devenir aussi un petit peu trop à l’aise de jouer dans des espaces plusieurs fois. On peut perdre l’écoute.

Chaque année, Mutek propose une nouvelle scénographie assez impressionnante, donc je m’adapte. Par exemple au Théâtre Maisonneuve pour le A/Visions, c’est une scène à l’italienne. Je trouve que ces salles-là ont beaucoup de vide, la scène est grande, l’écran est loin, les gens sont assis, il y a beaucoup d’espace. Ça va être intéressant de travailler avec l’éclairagiste, autant sur les couleurs que sur le style pour comprendre comment remplir cet espace.

Puis je joue avec trois sets de musiciens  exceptionnels dont la présence va être très forte – Yu Su dans Nocturne 1, Shackleton+Waclaw Zimpel+ Siddartha Belmannu dans A/Visions 2 et Kyle Hall dans Nocturne3.  Donc l’idée c’est de ne pas faire une tapisserie sur un écran derrière, mais vraiment d’envelopper leur présence.

PAN M 360:  Dans ta pratique, l’écoute semble donc centrale. En amont, pour discuter avec les éclairagistes et comprendre l’espace, et sur scène, pour écouter la musique des artistes invités. Tu as aussi une pratique en écologie sonore axée sur l’écoute. Y a-t-il des liens entre ces deux pratiques qui t’aident à mieux t’adapter à l’espace et aux artistes qui l’occupent?

Myriam Boucher: J’adore ce lien que tu soulignes parce que c’est vraiment au cœur de ce que je fais. Dans l’écologie sonore, souvent la première chose à laquelle on va penser, c’est de travailler avec des enregistrements de terrain et des paysages. C’est une partie des artistes qui font ça mais ce n’est pas seulement ça. Personnellement, j’aborde vraiment plus l’écologie sonore comme une écoute, mais  aussi comme un espace relationnel.

La pratique de VJ est quand même très axée sur l’improvisation et dans l’improvisation il faut être très à l’écoute; non seulement l’écoute de la musique mais aussi de tout ce qui se passe autour de nous: l’ambiance, l’énergie du public, l’éclairage. On pourrait dire qu’il y a beaucoup de parallèles à faire avec l’écologie du son en ce sens. C’est quelque chose que j’aime parce que je suis dans le moment présent pendant toute la performance, tout le temps en train de réagir.

PAN M 360: Tu joues dans des festivals un peu partout dans le monde. J’imagine que le contexte du public et de l’ambiance varie beaucoup de scène en scène. Est-ce qu’il y a une préparation à ce niveau pour apprivoiser l’espace?

Myriam Boucher: Quand je suis en train de composer, que ce soit des visuels ou de la musique, je pense pas du tout à ces choses-là. Même si on compose quand même en disant qu’on va le partager un moment avec du monde, je vais  suivre mon intuition en premier lieu.

Une fois sur place, quand on va dans des festivals, surtout à l’étranger, on sait un petit peu moins à quoi s’attendre. C’est peut être la première fois qu’on va aller jouer là. Dans ces cas-là je vais m’imprégner de tout. Je vais faire des séances d’immersion du lieu, de la ville et de ses gens et de l’énergie globale. Je vais aller voir plein de shows pour vraiment me laisser imprégner puis intégrer tous ces éléments-là que j’ai vécus du lieu, dans mon set. Ça m’influence énormément.

PAN M 360: Dans ta préparation, comment abordes-tu la collaboration? As-tu développé un vocabulaire ou un rythme de travail qui facilite ces échanges?

Myriam Boucher : Je vais toujours demander quelle est  l’essence de la musique, qu’est-ce que ça signifie pour la personne qui la fait. J’ai fait beaucoup de collaborations avec des gens qui chantent, sans nécessairement en comprendre les paroles, donc je me demande “qu’est-ce que la musique signifie pour la personne? Quelles sont les émotions, quelle est l’ambiance?”

Parfois, la musique peut être super intense mais les émotions qui la portent sont vraiment méditatives ou contemplatives, même si c’est de la techno par exemple. Ça c’est vraiment un échange que je vais toujours avoir avec les artistes. Habituellement, il y a une confiance qui s’installe, j’ai pas mal carte blanche. Mais les couleurs, textures, émotions, le flow, c’est vraiment des mots-clés qui guident mon processus créatif.

PAN M 360: Quelle liberté t’accordes-tu en montant sur scène pour y improviser? 

Myriam Boucher:  100%. Je prépare des visuels, mais cinq minutes avant je peux décider d’utiliser autre chose. J’ai toujours un disque dur avec plein de matériel. Je peux me dire « Cette vidéo est bonne, celle-là finalement non », et aller piger dans ma banque selon le moment.

J’ai ma banque toujours pas loin pour plus de visuels. Je peux changer beaucoup de choses en live, mais il y a quand même une grande préparation en amont, comme je te l’ai mentionné. Je me réserve la possibilité de changer de direction si je le ressens pas. C’est vraiment intuitif, dans le moment présent. Rendu là, il y a comme une espèce de lâcher-prise, en tout cas, que j’ai décidé d’avoir dans ma pratique. Je me dis qu’il est trop tard pour me stresser avec ça, il faut juste que j’en profite.

PAN M 360: Dans ta pratique personnelle en tant que musicienne et artiste audiovisuelle, je me demande comment cette approche intuitive se manifeste. Par exemple, une de tes œuvres, Littoral, combine musique et technologie dans un concept assez robuste. Comment trouves-tu le juste milieu entre une expérience sensible et un discours plus intellectuel ou plus politique ?

Myriam Boucher: C’est une super bonne question, parce que j’ai une approche pas mal 100% sensible. En cela je veux dire que ma démarche n’est pas du tout intellectuelle ou réfléchie ou conceptuelle. Je ne vais jamais penser à ce que je vais faire avant une performance. Je ne sais jamais ce que je vais faire. Mais une fois que je me laisse aller dans le son, dans l’image je vais devenir souvent obsédée par quelque chose qui était sûrement là avant, depuis longtemps, mais qui n’était pas nécessairement assumé ou réfléchi.

Récemment, je me suis acheté un nouveau module de synthétiseur et je me suis rendue jusqu’à à produire des sons de cigales. Tout de suite, ça a déclenché plein de souvenirs de paysages parce que je viens de la campagne. J’ai commencé à être obsédée par ces sons-là, ça a duré des années! Et, finalement, j’ai fait une performance avec ça. Mais tout ça pour dire qu’aux débuts c’est assez intuitif.

Cette année marque la dixième année depuis que Myriam Boucher a présenté pour la première fois à MUTEK en 2015. Elle y présentera à 3 différentes occasions en tant que VJ au Nocturnes pour Yu Su, Kyle Hall et pour la collaboration bien attendue entre Shackleton & Waclaw Zimpel et Siddhartha Belmannu au A/VISIONS 2. Vous pouvez voir plus de ses oeuvres sur son site web: https://www.myriamboucher.com

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