Durant le mois de juillet est sorti Mauve Jacaranda, le plus récent EP de Gaël Faye. Pour Pan M 360, Gaël s’est prêté à un exercice : retrouver le titre des morceaux dont j’ai choisi des extraits et m’en parler, afin que l’on découvre Gaël à travers ses écrits et sa philosophie. Bien que le passé génocidaire et l’abandon d’un métier de gestionnaire de portefeuille à Londres puissent être les clés de voûte de l’écriture de Gaël, sa force repose surtout dans sa capacité à creuser en lui-même. Entre le Rwanda et la France, les astres et le rappel du réel, il nous parle de ces traversées et de l’importance d’être bien entouré.


Pan M 360 : « Une feuille et un stylo apaisent mes délires d’insomniaque, loin dans mon exil, petit pays d’Afrique et des Grands Lacs. »

Gaël Faye : C’est dans Petit pays. C’est le début de la chanson, c’est une espèce d’état des lieux à un moment donné sur mon sentiment d’exilé.

Pan M 360 : Est-ce que l’écriture et la littérature sont un refuge?

Gaël Faye : Oui, l’écriture et la lecture sont des refuges absolus, plus que la musique. Si je suis dans un moment un peu « down », je préfère vraiment écrire ou lire qu’écouter de la musique.

Pan M 360 : « Je cherche le vacarme de la rue, le silence des livres, j’habite une cabane sur la lune, quand le monde se délite. »

Gaël Faye : Ça, c’est dans Taxiphone. C’est l’idée de refuge qui ne me quitte pas. Les premières années de ma vie, l’écriture et la lecture, comme plein d’enfants, c’était des mondes qui ne me parlaient pas du tout. Ça reste très mystérieux, ce n’est pas comme si ça allait de soi.

Pan M 360 : Depuis quand écris-tu?

Gaël Faye : Depuis que j’ai douze ou treize ans. Un peu avant de quitter le Burundi, j’ai commencé à écrire, pendant la guerre.

Pan M 360 : De quoi rêves-tu? Tu parles « d’habiter une cabane sur la lune ».

Gaël Faye : Les deux astres, le soleil et la lune, reviennent souvent dans mes textes. La lune est un astre que je considère comme bienveillant. Ce n’est pas un astre qui nous fait du mal. Tu n’attrapes pas un coup de lune, alors que tu attrapes des coups de soleil. Le soleil peut être carnassier. La lune, pour moi c’est un astre qui éclaire l’obscurité, tu peux le regarder droit dans les yeux, contrairement au soleil qui va brûler ta rétine. En même temps, on a besoin du soleil, de sa force, de sa chaleur, c’est le jour qui se lève. Quand j’ai envie de parler de quelque chose dans la force et dans la lumière implacable, qui ne demande pas son reste, qui ne demande pas d’autorisation, dans la révolte, j’utilise plutôt l’astre solaire, alors que la lune, c’est plutôt la confidence, la bienveillance, la douceur.

Pan M 360 : Tu préfères écrire la nuit?

Gaël Faye : Je préfère écrire le matin, mais souvent ça se passe la nuit. Je mets du temps à me mettre en route, je commence la journée, je reste assez longtemps, quand j’ai la chance de pouvoir faire que ça de ma journée, ça déborde sur la nuit, et c’est la nuit où je finis par écrire des choses potables (rires). Mais je suis quelqu’un du matin, mais comme malheureusement j’ai des insomnies je suis obligé de vivre la nuit.

Pan M 360 : « Des paquets de rimes pour que mon âme affleure, je veux faire des victimes avec des armes à fleurs. »

Gaël Faye : C’est dans À trop courir. Aimé Césaire disait que la littérature est une arme miraculeuse. Écrire, créer, ça peut être une arme. À mon sens, ce n’est pas une arme nocive au contraire, elle est là pour élever, pour rapprocher, pour apprendre à se connaître.


Pan M 360 : Cela me fait penser à celle-ci : « Je voudrais tout savoir d’un grand-père que je connais pas, y a des absents que tu racontes pas. »

Gaël Faye : Oui, c’est dans Butare.

Pan M 360 : Est-ce que le fait d’écrire t’a ouvert des portes de communication avec ta famille et ton passé personnel?

Gaël Faye : Oui, complètement. Sans l’écriture, je ne serais au courant de rien du tout. Ça m’a permis de creuser les silences des uns et des autres. Il y a beaucoup de pudeur dans cette partie rwandaise de ma famille, et de mystère. Quand tu écris, tu t’interroges, j’allais vers des questions sur ma généalogie. Le fait d’avoir un statut vis-à-vis de ma famille, qu’ils comprennent que je n’écrivais pas simplement pour le plaisir, que c’était important pour moi, car j’en faisais un métier, des langues se sont déliées, des gens ont osé me parler. Vis-à-vis de ma grand-mère, ça reste un regret, j’aurais voulu connaître ce grand-père, mais je ne désespère pas, j’espère que j’arriverai à dessiner ses contours un jour.

Pan M 360 : Est-ce que tu penses que c’est utile pour éclairer tes filles?

Gaël Faye : C’est sûr. Elles ne s’en rendent pas compte aujourd’hui, mais pour elles, c’est du silence en moins à dissiper. Dans une famille où on parle, on écrit, il y a forcément plus de clarté.

Pan M 360 : Dans Taxiphone tu dis « Je suis cadenassé par mon passé… ».

Gaël Faye : « J’avance en marche arrière ». J’aimerais me débarrasser de ce passé, mais il est là, il revient par vagues successives, j’essaie de faire en sorte que ce ne soit pas un poids. Force est de constater qu’il y a plein de choses qui me ramènent à ce passé. Déjà, il y a un état de fait. La région où je suis né, où il y a eu des conflits dans mon enfance, ces conflits existent toujours. Je ne peux pas faire comme si j’étais passé à autre chose. Peut-être que le feu s’est légèrement résorbé, est moins violent, mais il est toujours là. On n’a pas éteint les braises de la haine, du divisionnisme, de l’ethnisme. Je suis obligé de faire avec, ça traverse nos vies. Comme tout le monde, on est tous les enfants de l’enfant qu’on a été.

Pan M 360 : Quand tu parles de cette violence, je pense à la phrase « Bien qu’on tombe constamment sous le feu de leur haine, s’ils nous enterrent ils perdront, car nous sommes des graines ».

Gaël Faye : Oui, c’est dans Des graines. J’ose espérer que lorsque les gens combattent, ont un idéal d’humanisme, de liberté, de progrès, et meurent pour ces idées que j’estime nobles et profondément humaines, ce n’est pas en vain. C’est aussi une manière de réaffirmer ça. On est porté par l’idéal des gens qui nous ont précédés. Je le disais aussi dans la chanson Jump In the Line, après avoir rencontré Harry Belafonte; on s’assoit sur les épaules des géants. C’est une phrase connue, mais cet héritage, on le porte. Des gens ont mené des combats, sont peut-être morts et ont disparu des mémoires collectives, mais pour autant, j’ose espérer qu’il y a toujours un faisceau de ces combats qui continuent de nous porter.


Pan M 360 : Par rapport à ta propre histoire, il y a cette phrase : « À l’heure des choses statiques, j’invente, je me fabrique. »

Gaël Faye : L’ennui des après-midis sans fin, oui. C’est une chanson qui prône les vertus de l’ennui, mais l’ennui créatif. Ça existe les ennuis mortifères, où tu t’affaisses en toi-même. Tu es là, tu te dis à quoi bon la vie, il n’y a plus de sens. Je parle plutôt d’un ennui qui permet de prendre le temps d’observer le monde, de se couler un peu dans les secondes lentes qui passent, et donc d’habiter l’instant. Cet ennui-là, pour moi, est très lié à l’enfance, où j’étais tout le temps en train de dire « je m’ennuie », alors qu’en fait, ça a été les plus grandes pages d’émerveillement que j’ai pu vivre, alors qu’au moment où je les vivais je ne m’en rendais pas compte, donc c’est ça.

Pan M 360 : Comment invente-t-on son existence?

Gaël Faye : Toujours en essayant de s’interroger. Ça paraît un peu bête dit comme ça. En essayant de savoir si on est au diapason de ce qu’on vit. Ça arrive de ne pas du tout l’être, on ressent des choses, on a des mondes en soi, une vibration, et malgré tout, tout ce qu’on vit à l’extérieur ne convient pas, nous rend vide. Ça a l’air peut-être présomptueux, mais moi j’y crois vachement, parce que je l’ai fait, je l’ai éprouvé, de toujours s’interroger, savoir si on est à la bonne place. Je continue encore aujourd’hui, même si je fais un boulot que j’aime, que je suis en tournée, je m’interroge encore.

Pan M 360 : Ce n’est pas la première fois que tu te poses la question, en effet.

Gaël Faye : Oui. Après, je suis métisse. C’est une expérience de vie particulière. C’est-à-dire qu’à aucun moment il n’y a une permanence des choses. Je ne suis pas dans la permanence d’identité. Aux yeux des autres, je suis toujours un autre, je dois toujours me justifier. Pour moi, être métisse, c’est habiter le doute.

Pan M 360 : Ça me fait penser à une autre phrase, sur le fait d’être à sa place : « Je venais d’Afrique, on me disait tu sais t’es sous-développé, donc révolté je me suis mis à rapper pour fermer des clapets ». Est-ce que le rap est un moyen ou une fin?

Gaël Faye : Je commence la chanson (Taxiphone) par le mot « travailler », le travail pour moi c’est le travail de l’esprit, sur soi, c’est l’apprentissage, c’est toujours rester un élève. C’est ça le sens de la vie à mon avis. J’adore cette phrase de Franz Fanon qui dit « Ô mon corps, ô mon âme, fais de moi un homme qui toujours interroge ». C’est un mantra, il faut toujours rester dans la position de l’élève face à la vie. Travailler pour ça, travailler pour s’affirmer. Je dis rapper à la fin de la chanson parce qu’il y a l’instru qui s’emballe, c’est un effet de style. Le rap n’est pas une fin en soi, c’est un moyen, ça l’a toujours été.


Pan M 360 : Une autre phrase, « Enfant de la télé, je suis qu’un fils de pub, pourquoi écrire cette chanson qui ne sera jamais un tube ».

Gaël Faye : Ouais (rire). Ça c’est dans Prévu, pas prévu! À cette époque de Milk, Coffee & Sugar, c’est vrai que ça a été nos premières rencontres avec les gens de l’industrie musicale et avec les discours formatés. On venait avec notre fraîcheur et notre naïveté des gens qui commencent à faire de la musique et qui ont plein d’idéaux, qui se disent qu’on va t’accepter tel que tu es, et d’un coup tu te rends compte que tout le monde à tous les étages est formaté, et que tu es dans le monde du spectacle. C’était un pied de nez arrogant pour dire « de toute façon, on va jamais réussir, et ça va être un principe, parce qu’on n’est pas là pour réussir. On est là pour échouer en beauté ». Parce qu’en fait, la réussite c’est un truc de raté (rire).

Pan M 360 : Comment gère-t-on le fait de rester authentique?

Gaël Faye : C’est compliqué. Tous les matins, tu es face à des dilemmes. J’essaie de ne pas me compromettre. Je n’y crois pas trop à l’authenticité dans le monde du spectacle tel qu’on le vit. Tu ne peux pas faire ce métier sans à un moment donné mettre de l’eau dans ton vin, je n’y crois absolument pas. La personne qui dit ça s’enferme dans une image d’elle-même, elle crée un genre d’avatar, un discours pseudo-radical. Le rap français des années 90 s’est tué comme ça. Il y a plein d’artistes que je côtoie, pour qui malheureusement, cette fraîcheur et ces idéaux qu’ils portaient au départ en tant qu’amateurs, comme ils n’ont pas pu les imposer au monde du spectacle auquel ils voulaient appartenir, ont fini par se transformer en une forme d’amertume et d’aigreur.

Moi je cultive la joie, le plaisir. Essayer d’être fidèle à ce que je ressens, ce que je suis, en restant autocritique, en ayant conscience de mes limites. Il y a plein de choses que je dois faire, je sais très bien que c’est de la mise en scène. Après tu peux trouver du plaisir avec les gens qui t’accompagnent. On comprend aussi pourquoi on le fait. Ça permet de déverrouiller d’autres choses par ailleurs, qui ont plus d’importance à tes yeux. On attend toujours que ce soit l’artiste maudit, totalement en phase avec ses idées, mais pour moi c’est de l’imposture.

Pan M 360 : Une dernière phrase : « Et moi je m’étonne d’être encore ici, voyelle et consonne. Ma vie s’écrit sur des bouts de papier, je chante et fredonne un blues qui ne me quitte plus depuis les bancs d’école. »

Gaël Faye : C’est dans Taxiphone. Quand je dis que je m’étonne encore d’être ici, je ne pensais pas en quittant le Burundi rester tant d’années en France. Je pensais que la guerre allait s’arrêter vite et que j’allais rentrer. Et les années ont passé et je suis encore là. Ce parcours d’exilé trouve son verbatim dans mes chansons. C’est là que j’ai pu comprendre comment je pensais à différents âges.

Pan M 360 : La première fois que je t’ai vu, il y a dix ans, il y avait 50 personnes. Aujourd’hui, nous sommes plus de 2000 à chaque concert (40 000 dernièrement en festival). Quel est ton ciment depuis toutes ces années?

Gaël Faye : Guillaume (NDLR : Poncelet, son musicien et compositeur) fait partie d’un de mes ciments. Avoir une équipe, des gens qui croient en toi quand personne ne croit en toi. C’est ça qui est fort. C’est facile de prendre quelqu’un une fois qu’il a fait ses armes, et qu’il a prouvé. Le regard que Guillaume portait sur moi quand j’avais deux vues sur mon MySpace est le même qu’aujourd’hui. On se sait. Je n’ai pas besoin qu’on vienne me dire qui est Guillaume non plus pour le découvrir, je le sais déjà. Ça me l’a fait aussi avec d’autres artistes. Ça fait partie du ciment, moi j’appelle ça les « bienveillants ». Il y a des gens qui ne veulent que du bien, et qui te poussent, qui sont exigeants. Je n’attends pas que les gens soient juste là à dire « C’est super ce que tu fais », ça peut aussi être un problème. Ils te poussent à être meilleur, ils voient aussi ton potentiel. Ça fait partie des socles. Il y en a plein d’autres, mais c’est un des socles importants.

Pan M 360 : Merci beaucoup Gaël!

Gaël Faye : Merci à toi.

Men I Trust est un groupe indé de Montréal composé des camarades Emma Proulx, Jessy Caron et Dragos Chiriac. Depuis son premier album homonyme en 2014, le groupe a fait paraître trois autres albums studio, dont Untourable Album il y a presque un an, puis a obtenu un grand succès – à l’échelle indépendante – grâce à son rock indé mâtiné de jazz-pop aérien. L’une des particularités de Men I Trust réside dans ce que le trio n’a ni équipe de relations publiques ni étiquette, s’occupant lui-même de toutes les tournées, médias et parutions. Cette indépendance a peut-être contribué au succès du groupe.

Men I Trust vient de lancer le simple Hard To Let Go et s’apprête à se produire à Osheaga. Nous avons donc parlé avec Emma Proulx un peu avant leur spectacle du samedi 30 juillet.

PAN M 360 : Comment Men I Trust s’est-il formé et y a-t-il une histoire derrière le nom?

Emma Proulx : Jessy et Dragos ont créé le groupe en 2014 et je l’ai rejoint en 2015. Au collège, ils avaient l’habitude de produire des chansons hip-hop et dance pour s’amuser, puis ont décidé de transformer leur passe-temps en un projet à temps plein, tout en étudiant à l’université. Ils cherchaient un nom à consonance positive et ont trouvé « Men I Trust », « Men » faisant référence à l’humanité, après avoir vu que le nom « Trust » était déjà pris.

PAN M 360 : Pouvez-vous nous raconter l’histoire de Hard to Let Go? Elle semble très inspirée du funk-jazz des années 80? Emma Proulx : Jessy a toujours eu de fortes influences jazz dans ses compositions, ayant étudié la guitare jazz à l’université. Les sonorités de sa guitare pour cette chanson sont nettement inspirées du funk-jazz. Nous avons fait appel à Gabriel Desjardins, un pianiste de jazz incroyablement talentueux, pour l’enregistrement du solo de piano. Il a improvisé environ cinq minutes de musique en une seule prise, puis nous avons ensuite conçu le solo final ensemble. Son style de jeu est incroyablement aérien, nous sommes très heureux du résultat final. La chanson parle d’un ami qui fait une pause, après avoir brûlé la chandelle par les deux bouts.


PAN M 360 : Comment les chansons se transposent-elles sur scène? Certaines d’entre elles, sur Untourable Album, sont de véritables paysages sonores.

Emma Proulx : La plupart des chansons demeurent très proches des versions originales, en concert. Nous sommes capables de recréer la plupart des paysages sonores avec des pédales d’effets. Lorsque nous modifions un peu les chansons par rapport aux originales, c’est généralement pour le plaisir. Après avoir joué des chansons pendant un certain temps, il nous arrive de trouver de nouvelles idées et de les réinterpréter différemment live. Par exemple, nous avons ajouté quelques solos qui ne sont pas dans les versions enregistrées. Si l’on en croit la réaction de la foule, ce sont généralement des moments forts en concert.

PAN M 360 : Vous êtes connus pour ne pas avoir d’équipe de relations publiques ou d’étiquette et pour prendre toutes les décisions en tant que groupe. Par exemple, vous pouvez écrire une chanson, l’enregistrer et la sortir le même jour, si vous le souhaitez. Comment est-ce que c’est d’avoir cette liberté? Pensez-vous que cela a contribué à votre succès?

Emma Proulx : C’est incroyable de pouvoir être en phase avec le public à chaque sortie. Lorsque nous sortons une chanson, elle est encore nouvelle à nos oreilles et nous nous sentons donc en phase avec le public, pour qui la chanson est également nouvelle. Le temps passe vite. Lorsqu’un artiste doit attendre quelques mois pour sortir quelque chose, il a le temps de passer à autre chose et le matériel peut lui sembler vieux, le jour de la sortie. Je ne sais pas si cela a contribué directement à notre succès, mais le fait de pouvoir posséder 100 % de nos redevances nous a permis de quitter nos boulots alimentaires pour nous concentrer sur le groupe, vers 2018. Le fait de ne posséder qu’une fraction de ce pourcentage aurait pu retarder cela de quelques années.

PAN M 360 : À quoi ressemble le processus d’écriture des chansons dans le groupe? Est-ce que les gars écrivent la musique et vous mettez des paroles dessus? Ou est-ce que vous les écrivez tous ensemble?

Emma Proulx : Au début, nous écrivions les paroles en premier le plus souvent. Aujourd’hui, c’est la musique qui vient en premier la plupart du temps. Pour nous, le résultat final est plus musical de cette façon. Pour quelques chansons de l’album Untourable, des versions des paroles ont été écrites en premier, mais elles ont été adaptées à la musique à un moment donné. C’est un défi (amusant) d’adapter les idées et les histoires des paroles au format de la chanson, sans en perdre le sens ou en sacrifier le contenu.

PAN M 360 : Y a-t-il de la nouvelle musique en préparation? D’autres simples qui feront suite à Hard to Let Go?

Emma Proulx : Oui et oui ! Nous allons probablement sortir deux nouveaux simples d’ici la fin de l’année.

PAN M 360 : J’adore la chanson Tree Among Shrubs sur The Untourable Album. Quelle a été l’inspiration des paroles de cette chanson?

Emma Proulx : C’est un concentré de l’histoire de deux hommes que je connais. Ils ont tous deux déménagé dans l’Ouest pour devenir des personnages clés de leur petite communauté. Les gens les admirent, mais peu connaissent leurs difficultés.

Idéaliste et humaniste. Mélomane et éclectique. Inclassable et brillant DJ. Vous l’avez sûrement croisé sur une scène montréalaise, que ce soit à Mutek, au Piknic Electronik, à Music Is My Sanctuary ou que ce soit sur les ondes de Rinse FM ou sur la radio locale N10AS et d’autres encore. De sa belle modestie, Olivier Borzeix vous dira qu’il n’est pas une figure incontournable de la scène, mais il l’est, malgré lui. Depuis vingt ans, il participe à façonner le visage musical montréalais : ancien disquaire, collectionneur, DJ hors pair, producteur. Indéniablement, sa personne est mêlée à celle de la ville pour la faire rayonner.

Débordant d’énergie et d’optimisme, il transmet généreusement sa passion au public lors de ses performances. Passant de l’électro à la soul, la house, la drum’n’bass, la jungle, au hip-hop ou au breakbeat, OJPB peut faire tourner les platines pendant des heures, sans interruption, lors d’une rave. Ses capacités de marathonien sont le reflet de sa personnalité, bien entendu, mais aussi le fruit de longues heures à dénicher les perles et à pratiquer son agilité.

En 2021, alors qu’il était en phase sévère de dépression, il produisit un EP intitulé Thédore Le Fou. Contrastant cet épisode obscur de sa vie, Olivier compose quatre titres aux consonances joyeuses et chaleureuses. Teinté d’une certaine « french touch », Théodore Le Fou résonne très house.

Dresser un portrait sur tant d’années relève du défi. Néanmoins, Olivier nous fait cadeau de quelques confessions sur la manière de rester toujours sur la piste avec en prime un mix d’une heure spécialement préparé pour Pan M 360.



Pan M 60 : On ne sait plus par où commencer pour présenter ton parcours dans la musique depuis plus de vingt ans tellement la liste est longue : feu-disquaire chez Atom Heart, DJ, producteur, collectionneur de disques… Comment pourrais-tu résumer ces fructueuses expériences?

OJPB : Ma vie entière est intrinsèquement liée à la musique. Si je devais définir les 20 dernières années (grosso modo depuis mon arrivée à Montréal), je dirais qu’on pourrait voir une ligne directrice de partage de découvertes, de moments et d’émotions. Je sais que ça sonne un peu « cheesy », mais je m’assume (rires)!

Pan M 60 : Lorsqu’on écoute tes « DJ sets », que ce soit sur ton émission de radio à N10AS ou à MIMS Radio au Centre Phi ou à RINSE France ou en rave lors de certains événements comme ceux de Homegrown Harvest, on perçoit clairement tes sélections hyper éclectiques (électro, soul, house, drum’n’bass, jungle, hip hop, breakbeat…) qu’il devient quasi impossible de te classer dans un registre. Explique-nous ce qui guide tes choix et quel message tu cherches à transmettre.

OJPB : J’ai tellement souffert d’être rangé dans une case, par le passé, que je ne suis pas si mécontent que ce soit plus difficile de le faire à présent. Pour ce qui est de guider mes choix, je dirais que c’est l’anticipation de mon fantasme concernant le moment où je vais jouer. L’idée de surprendre les gens, de les garder engagés, de leur transmettre l’énergie pour que la connexion se fasse entre nous tous.

Pour moi, le « party » parfait est l’équivalent d’une manifestation. On fait bloc, on est un corps qui s’exprime, on se sent indestructible pendant quelques heures. On est côte-à-côte avec certaines personnes dont on ne sait (encore) rien, ou bien des gens qu’on ne voit que sur les « dancefloors », ou bien nos ami.e.s de cœur.

Je suis un idéaliste donc je me prépare un peu tout le temps pour ça, mais je ne me décourage pas trop quand ça n’arrive pas (rires)!

Pan M 60 : On dit souvent que la voix est le miroir de l’âme. Ici, tout laisse présager que ta musique est le reflet de ta personne. À travers un documentaire sur la musique à Montréal, diffusé en 2017, tu parles de toi – Olivier Borzeix – et de ton rapport à la musique. Alors, je me demande : comment la musique a-t-elle façonné ton identité?

OJPB : J’ai l’habitude de dire que la musique est toute ma vie. C’est assez emphatique comme déclaration, mais c’est tout de même vrai. Je suis né dans une famille de musiciens (surtout classique). J’ai étudié la musique une grande partie de ma vie et je n’ai cessé de m’y réfugier dès que je pouvais ou quand le monde me paraissait inhospitalier. La plupart de mes choix de vie ont été dictés de près ou de loin par leur compatibilité (véritable ou supposée) avec la musique; je pourrais même dire que ceux qui ne l’ont pas été m’ont mené à de la tristesse et souvent à rebrousser chemin.


Pan M 60 : Quelles sont les rencontres mythiques et inoubliables que tu as faites sur la scène à Montréal ou ailleurs?

OJPB : Si l’on parle de célébrités, j’en ai vraiment beaucoup rencontré, en travaillant pour le Piknic Electronik et Igloofest. Une rencontre emblématique fut de me retrouver à manger une soupe tonkinoise, face à face, avec Daniel Bélanger sur la table commune d’un restaurant vietnamien du Village. C’était un an ou deux après la parution de Rêver mieux, qui reste un de mes disques favoris de pop québécoise. Sinon, la rencontre avec Underground Resistance et la journée passée avec eux restera gravée dans ma mémoire.

Puis, il y a aussi tous ces gens qui m’ont accueilli ici comme Skinny Bones, Simon Bélair, Colin Vernon; ceux qui m’ont donné l’énergie de penser que j’avais peut-être quelque chose à dire ici comme ESL (notre feu crew formé de Bus, Jenn Wade, Bizou); mes frères Nahash, Nico et Bruno, mais il y en a tellement d’autres.

Pan M 360 : En septembre 2021, tu as sorti un album Théodore Le Fou sur l’étiquette Lazy Days Recording. J’aimerais que tu partages avec nous le processus artistique de cette douceur house qui sonne le soleil.

OJPB : Le processus artistique de cet EP me tient particulièrement à cœur. Vers la fin de 2020, j’ai reçu le diagnostic d’une dépression sévère. Je me suis retrouvé à vivre les moments les plus sombres de ma vie. La pandémie n’aidant en rien, évidemment, je me retrouvais souvent à l’entrée de mon studio avec une angoisse et un sentiment d’absurdité. En bref, je n’arrivais plus à faire quoi que ce soit de musical. Le blocage total. Existentiel même. Le déclic est arrivé grâce à mon ami Bruno qui s’essayait un peu à la production en attendant que la vie reprenne. Un jour, il me demanda si je pouvais l’aider avec une ou deux de ses pistes en chantier. Sans même en prendre conscience, je suis rentré dans mon studio sans appréhension et en confiance vu qu’il s’agissait d’aider un ami. Voir cet ami travaillait de manière ‘candide’ m’a beaucoup inspiré. Le lendemain, j’étais à pied d’œuvre dans mon studio et j’ai travaillé sans arrêt pendant deux mois. Ce retour, après une longue pause de production, m’a donné envie de changer d’approche. Je me mets toujours plus ou moins des contraintes de base quand je fais de la musique. Mais, cette fois-ci, j’ai décidé de m’en mettre des nouvelles comme essayer des styles de musique qui m’ont toujours paru inatteignables pour ce qui est de la technique de production. Pour ce EP, les styles en question étaient le broken-beat – en particulier Atjazz – avec Théodore le Fou, et le two-step avec Phonétique et Ottomatik.

Pan M 60 : Ton parcours, ta polyvalence et ton hyperactivité font de toi une référence incontournable de la musique à Montréal. Quels sont tes nouveaux projets?

OJPB : Je ne pense pas être une référence incontournable à Montréal, mais merci du compliment (rires)! Je n’ai pas particulièrement de « nouveaux » projets, mais je produis énormément ces temps-ci. Je compte essayer (pour la première fois) de faire mixer ma musique par quelqu’un d’autre pour essayer de voir ce que ça pourrait amener à ce nouveau matériel avec l’idée, évidemment, de trouver une étiquette pour le sortir.

Pan M 60 : Quel regard poses-tu sur la scène et ses artistes, aujourd’hui? Qui sont les artistes ou les étiquettes ou les collectifs qui t’inspirent?

OJPB : La scène est en effervescence depuis la réouverture des clubs et l’allègement des restrictions. Il y a énormément de nouveaux ou nouvelles DJ qui ont profité de la pandémie pour se mettre à mixer et c’est franchement grisant, rassurant et énergisant de voir autant d’ardeur et d’enthousiasme. Un bon exemple de ce renouveau est le collectif Arriver Flush. Je suis allé à quasiment toutes leurs soirées et je n’ai jamais été déçu. J’y découvre toujours de nouvelles ou nouveaux artistes et l’ambiance y est tout le temps incroyable.

Pour ce qui est des artistes qui m’inspirent il y en a tellement… mais les gens qui m’intéressent le plus en ce moment sont Nahash, Anabasine, Honeydrip, Dileta, Zi!, Donotstealmyname et Liliane Chlela pour ce qui est de la musique de danse / électronique, Sun Entire, No Cosmos et Jerusalem In My Heart pour ce qui est des autres genres.

Pan M 60 : Quels sont les autres villes ou lieux phares qui te font rêver en tant que DJ? Que tu voudrais faire danser jusqu’à très tôt le matin?

OJPB : J’adorerais aller en Afrique du Sud, tout ce que j’ai entendu sur cette scène me fascine et beaucoup de musique de ce pays m’inspire depuis très longtemps. J’aimerais aussi énormément faire un tour/jouer à Bristol, ce serait quasiment un pèlerinage, je crois (rires)!

Pan M 60 : Les prochains événements pour OJPB. Veux-tu nous faire un instant d’autopromotion?

OJPB : Je vais jouer avec Dileta au Système (un nouveau club vraiment incroyable sur St-Hubert) le 28 juillet, au Osmo x Marusan le 29 juillet et au Village au Pied-du-Courant le 21 août, mais je ne peux pas encore vous dire avec qui!

Pan M 60 : Pour finir cette entrevue, quel est ton secret pour dénicher les meilleures musiques?

OJPB : Concernant la découverte de musique, je fonctionne selon un mode obsessionnel. Souvent, je tombe sur un genre ou une « microscène » que je ne connaissais pas et je poursuis le filon jusqu’à ce que j’aie l’impression d’avoir ma propre carte mentale de ce nouveau terrain. Je suis assez vieille école; je n’ai pas vraiment trouvé de meilleure manière de dénicher qu’en allant physiquement ou virtuellement dans un magasin de disques. J’adore le hasard de tomber sur quelque chose dont je ne connais ni l’artiste, ni l’étiquette, ni parfois même le genre en écoutant systématiquement le bac des nouveautés. C’est un hasard pour moi, mais pas pour les personnes qui ont méticuleusement sélectionné ces disques. La Rama est devenu – et reste – mon disquaire préféré à Montréal, parce que c’est franchement un des endroits où je peux faire ça et toujours trouver quelque chose qui m’intéresse.

Mix exclusif pour Pan M 360 :


Photo : Bruno Destombes

Fondé à Genève en 2006 par le contrebassiste Vincent Bertholet, l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp est de passage au Québec pour ce qui s’avère être la première tournée hors d’Europe pour ce collectif à géométrie variable.

Ce big band atypique, dont les influences s’étalent du post-rock au free jazz, en passant par l’afrobeat, le post-punk, le kraut-rock, le funk et la musique expérimentale, a d’abord débuté avec six musiciens avant de passer à 14 à la veille de son 10e anniversaire, pour désormais opérer à 12. La fanfare helvète voit large mais tient à défendre une approche minimale de sa musique, à grand renfort de cuivres, de cordes, de percussions, de marimba, de cloches, de jouets, de guitares acérés, d’une contrebasse inventive et parfois groovy, d’envolées polyphoniques, symphoniques ou carrément noise, et de chants inspirés. Programmé pour la dernière journée de l’édition 2022 du festival montréalais Distorsion, la troupe viendra présenter son 5e et plus récent effort, We’re OK. But We’re Lost Anyway, paru en juillet 2021.

Capté avant les deux concerts prévus au Festif de Baie St-Paul, PAN M 360 s’est entretenu avec le leader de la formation Vincent Bertholet, qui nous a parlé entre autres des origines et motivations du groupe, de son évolution, de ses influences, de l’art de travailler à plusieurs, du dernier album et de ce nom de groupe pour le moins original.

PAN M 360 : Quel était l’objectif en créant le groupe en 2006?

Vincent Bertholet : Y’a un lieu à Genève qui s’appelle La Cave 12, qui est une salle dédiée aux musiques expérimentales ou rock au sens très large et qui propose des cartes blanches, ce qui permet à certains de faire ce dont ils ont toujours rêvé. Et comme je n’avais jamais créé mon propre groupe, c’était l’occasion de le faire et de mélanger un peu toutes les influences qui m’ont marquées et qui sont très larges. J’avais ce vieux rêve de créer un orchestre car j’avais été très marqué, au début des années 2000, par un groupe anglais qui s’appelait Homelife, qui a sorti quelques disques sur Ninja Tune et qui faisait une musique de style électronique mais avec des instruments, et ils étaient 16 sur scène. Je me suis dit que c’est un truc que j’aimerais faire. Donc j’ai créé mon groupe. À cette époque on était six et je trouvais que c’était assez. C’est pour marquer les dix ans de l’OTPMD que j’ai décidé d’augmenter le nombre de musiciens. Là on était rendu à 14 sur scène et à ma grande surprise, je me suis rendu compte que ce n’était pas si difficile à gérer. Depuis le dernier disque, We’re OK But We’re Lost Anyway, nous sommes rendus à 12. On bossait beaucoup avec des anglais et des anglaises mais avec le COVID c’est devenu beaucoup trop compliqué. Maintenant, les musiciens et musiciennes viennent de Genève et des environs, en France voisine.

PAN M 360 : Comment en êtes-vous venus à l’appellation Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, une nom de groupe qui est tout sauf banal.

Vincent Bertholet : Quand on cherche le nom à donner à un groupe, ça part souvent dans tous les sens et un des musiciens, qui faisait parti d’un collectif d’art contemporain, est arrivé avec le Marcel Duchamp Big Band. Je connaissais Marcel Duchamp mais pas beaucoup, donc j’ai bien creusé et je me suis rendu compte que cet artiste était assez extraordinaire, qu’il a révolutionné pas mal de choses. Selon moi c’était le premier punk, bien avant la lettre. Alors que pour Orchestre Tout Puissant, c’est une appellation très courante en Afrique (Le Tout Puissant Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou, Franco et le Tout Puissant O.K. Jazz…) qui signifie big band finalement. Donc c’était l’idée de mélanger des musique festives à d’autres disons plus contemporaines.

PAN M 360 : C’est difficile de créer tous ensemble, avec autant de musiciens?

Vincent Bertholet : Depuis qu’on évolue en big band, donc depuis les deux derniers disques, c’est moi qui écrit presque toutes les musiques. Les percussions et les guitares ça demeure un peu plus ouvert, mais tout ce qui est marimba, cordes ou cuivres, c’est moi qui compose. Lise, la chanteuse, pose ses chants.

PAN M 360 : La création typique d’un morceau de l’OTPMD, ça se déroule de quelle manière?

Vincent Bertholet : J’écris tout seul chez moi dans mon studio. Je pars toujours de la contrebasse et je fait de loops. Dès que je trouve quelque chose qui peut me mettre en transe, je conserve la ligne de basse et ensuite j’ajoute toutes les autres parties avec un clavier midi qui sonne plus ou moins comme les instruments. Ensuite, on teste ces morceaux tous ensemble. Comme on est tous un peu éparpillés, on se fait de temps en temps trois, quatre, cinq jours à une semaine de répèt’ dans un endroit différent : ça peut être une maison à la montagne, une salle de concert… Là, je propose des idées et ensuite ça va assez vite quoi.

PAN M 360 : Gérer un tel groupe ne doit pas être toujours très simple au point de vue logistique.

Vincent Bertholet : Ce n’est pas simple mais là on est bien rodé donc ce n’est pas très compliqué. C’est beaucoup de travail, et ça c’est moi qui m’en charge. Mais vraiment c’est pas si compliqué. Maintenant, tout le monde connaît son rôle, tout le monde fait sa part. Pour les tournées, ce n’est pas facile mais ça se passe pas mal. Nous avons donné plusieurs concerts depuis la sortie du disque en juillet 2021. On a dû faire une bonne cinquantaine de concerts et il y en aura encore une vingtaine ou trentaine d’ici la fin de l’année.

PAN M 360 : Et jusqu’à présent, comment se passe la tournée?

Vincent Bertholet : Ça se passe très bien. Ici les gens sont un peu surpris car il n’y a pas vraiment de groupes comme le nôtre. Mais même en Europe on demeure une anomalie.

PAN M 360 : The Ex est le premier groupe qui vient en tête si on doit parler des références de l’OTPMD, mais ce n’est sans doute pas le seul…

Vincent Bertholet : C’est une des influences principales. C’est vraiment le groupe qui m’a changé la vie, et plus précisément Dog Faced Hermans avec Andy Moor, un des guitaristes de The Ex, et notamment le batteur Wilf Plum qui a joué avec un groupe de Montréal, Rhythm Activism (et Nomeansno). À une époque, je les avais invité à jouer à Chambéry, d’où je viens. Wilf je le connais depuis longtemps. On a joué dix ans ensemble puis il a tout arrêté durant le COVID, il en avait marre, ça faisait 40 ans qu’il faisait des tournées. Il vit désormais à la campagne en Belgique et il est très bien.

PAN M 360 : We’re OK But We’re Lost Anyway est votre album le plus récent. Un disque au titre assez cynique mais plutôt juste quand on voit tout ce qu’il se passe autour depuis un moment.

Vincent Bertholet : C’est vraiment ce qu’il se passe en ce moment. Quand on pense à ces canicules en Europe, la guerre en Ukraine, la pandémie et tellement d’autres drames, c’est terrible mais en même temps ça va, on continue à faire nos trucs malgré tout ça. Disons qu’on est assez désabusé. Les changements politiques forts, qui seraient nécessaires, ne viennent pas alors que ceux qui sont mis en place en ce moment vous nous mener droit dans le mur. Y’a urgence, on étouffe, mais en même temps ça va ! C’est ce contraste qu’on a voulu mettre en lumière avec ce titre. C’est principalement ce disque que l’on joue dans nos concerts en ce moment, avec quelques vieux morceaux.

PAN M 360 : On remarque une certaine évolution dans le style et le son depuis le premier album.

Vincent Bertholet : J’ai vraiment tout écrit et pas mal tout imposé pour notre dernier album. Pour le précédent aussi mais j’ai tout de même fait quelques compromis car c’était la première fois qu’on était si nombreux dans le groupe. Quand on était à six, durant les dix premières années, j’amenais les idées de base et ensuite on discutait ensemble. Mais pour We’re OK But We’re Lost Anyway, j’ai vraiment fait zéro compromis. Pour moi c’est le disque qui se rapproche le plus de ce que j’ai toujours voulu faire. Pendant longtemps, il y avait plein de musiciens autodidacte dans le groupe. Là on n’est plus que deux. La plupart des nouveaux musiciens ont fait le conservatoire et savent lire la musique. Y’a une vraie différence car quand tu donnes une partition, elle est jouée comme tu l’as écrite. Avant c’était toujours un peu compliqué donc on changeait un peu. En fait c’était surtout des mises en place rythmiques car y’a très peu de notes, c’est très minimal. C’est l’ensemble qui fait que ça fonctionne, mais ça m’a pris des années pour y arriver.

PAN M 360 : Si il y a un terme pour qualifier l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp c’est bien « inqualifiable ». Parle-nous de ce désir d’éviter les lieux communs, comment vous chevauchez toutes sortes de styles et de sons.

Vincent Bertholet : Tu faisais référence à The Ex plus tôt. Moi c’est le groupe qui m’a ouvert sur les influences africaines, sur le jazz, sur les musiques improvisées, sur toutes ces musiques de recherches au sens très large. C’est un groupe punk mais qui ne fait pas du punk comme presque tous les autres. Et moi la philosophie punk m’a beaucoup influencé quand j’étais ado. Le DIY, tout ça. C’est comme ça que je me suis lancé, sans aucune base musicale.

PAN M 360 : Tu as également fondé l’étiquette de disque Bongo Joe.

Vincent Bertholet : Oui, mais j’ai arrêté car c’était trop. Je les ai aidé sur les deux ou trois premières années. Maintenant ça va très bien le label, et la boutique aussi.

PAN M 360 : Et tu es la moitié du duo transpop prekraut postdisco Hyperculte… Tu passes du big band au binôme.

Vincent Bertholet : Je peux faire le big band car j’ai Hyperculte pour balancer de l’autre côté. On se retrouve tous les deux, et c’est tellement plus simple pour répéter et organiser les tournées !

PAN M 360 : Jusqu’à l’année dernière, tu t’occupais aussi la programmation du Festival De La Cité à Lausanne.

Vincent Bertholet : J’ai fait ça pendant six ans. C’est un gros truc, un peu comme le FEQ tu vois? C’est un gros festival gratuit en pleine ville. Mais sinon j’ai mon petit festival à Genève qui est assez obscur et qui se nomme Face Z. C’est la 17e édition cette année. L’idée est de réciter l’alphabet : Face A, Face B, Face C… là on est rendu à la Face R et on espère se rendre jusqu’à la Face Z en 2030. Donc le challenge d’organiser un festival pendant 26 ans. C’est un festival axé sur la découverte, qui ratisse assez large.

L’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp sera au festival Distorsion le dimanche 24 juillet. Info et billets ici!

La dernière fois qu’il était venu à Montréal en 2019, Pierre-Laurent Aimard avait interprété le Concerto pour piano no 1 de Béla Bartók avec l’OSM dans un concert haut en émotions. Le pianiste français est de retour au Québec pour présenter dans le cadre du Festival de Lanaudière, une série de quatre concerts autour du cycle Catalogues d’oiseaux d’Olivier Messiaen. Nous l’avons contacté pour qu’il nous parle de l’œuvre, de la manière dont elle a été programmée en concert, ainsi que sur sa relation avec Messiaen dont il était proche.



PAN M 360 : Quelle place occupe le Catalogue d’oiseaux dans le corpus d’Olivier Messiaen ?

Pierre-Laurent Aimard : Alors, c’est une place très spécifique. Il a incorporé des chants d’oiseaux dans ses compositions, mais de façon relativement anecdotique jusque dans les années 1950. Il a par la suite une sorte de crise personnelle et créatrice, qui se traduit par des recherches créatrices dans différentes directions à partir de la fin des années 1940. La solution qu’il trouve à différents problèmes (existentiels, esthétiques) pour trouver une paix intérieure d’une part, et pour être dans le mouvement d’avant-garde tout en étant très personnel d’autre part, c’est de se tourner vers les musiques de la nature. Au début des années 50, il compose une œuvre pour piano et orchestre, qui s’appelle le Réveil des oiseaux qui est inclusivement composée de chants d’oiseaux. Il n’y a pas d’autre matériau dans cette œuvre. C’est un grand radicalisme qui entraîne bien sûr un type de discours, un type de forme et de sonorité qui est résolument nouveau. Il y a un besoin d’être radical, mais aussi très méthodologique. Pour toutes ces raisons, cette œuvre occupe une place extrêmement spécifique dans le répertoire.

PAN M 360 : Sur la question de l’esthétique, quels moyens outre la transcription emploie-t-il ? Pierre-Laurent Aimard : Il y a deux types de situations dans les catalogues : les chants à proprement parler et leur mise en situation. C’est-à-dire, une description des paysages où se sont des musiques plus subjectives d’atmosphère. Dans ce dernier cas, Messiaen emploie son langage harmonique et rythmique détaillé dans son traité de rythmes. Il va extrêmement loin dans cette recherche harmonique et timbrique. Pour ce qui est des transcriptions des chants d’oiseaux, il les transcrit le plus scientifiquement possible, il les note, en réécoute les enregistrements, essaye d’être le plus fidèle possible. Mais, comme il le disait lui-même, il est impossible de transcrire parfaitement un chant d’oiseau pour nos instruments, puisque ceux-ci jouent avec un système tempéré. Donc en réalité, on s’approche très peu parfois de la réalité d’origine. Pour Messiaen, la frontière acoustique entre l’harmonie et le timbre tend plus à vouloir suggérer une couleur générale.

PAN M 360 : Vous avez côtoyé Olivier Messiaen par l’entremise de sa femme Yvonne Loriod de qui vous avez été l’élève. Quels souvenirs gardez-vous de cette période d’enseignement et de rencontres avec le compositeur ?

Pierre-Laurent Aimard : Ce sont des souvenirs très forts, d’abord parce qu’ils sont inscrits dans mon histoire alors que j’étais très jeune à partir de l’âge de douze ans. Donc, il y a bien sûr une perméabilité qui est considérable et une émotivité qui est beaucoup moins encadrée et contrôlée que quand on est jeune adulte. D’autre part, ils étaient tous deux de fortes personnalités. Yvonne avait une passion très grande, notamment pour la musique de son mari, elle possédait un pianisme très puissant et elle était nourrie de cette musique, mais aussi à celles de bien d’autres compositeurs contemporains. Elle représentait un type de personnalité artistique extrêmement rare qui en faisait une professeure de piano singulière. Quant à Messiaen, c’était très différent. J’ai eu le privilège de pouvoir le côtoyer et de travailler avec lui à plusieurs reprises pour beaucoup d’œuvres différentes dans des situations différentes. La dimension paisible et d’écoute intérieure qu’il avait était profondément inspirante tout comme cette capacité qu’il avait par son oreille prodigieuse à filtrer le monde musical et le monde autour de lui à travers cette oreille. Et ça influait sur toute personne qu’il côtoyait. Quelque part, sa façon d’être en musique nous enseignait à tous comment mieux écouter les phénomènes sonores.

PAN M 360 : À quel âge avez-vous découvert le catalogue?

Pierre-Laurent Aimard : Le catalogue lui-même, c’est quand j’ai été élève d’Yvonne Loriod et que j’ai commencé à en travailler et à écouter ses enregistrements. J’ai été illuminé par cette musique, si tant est qu’on puisse l’être à douze ans d’âge. Je me rappelle avoir écouté pendant des soirées entières jour après jours, certaines pièces du catalogue qui pour moi était une sorte de musique immaculée et même très inspirante.

PAN M 360 : Dans le cadre du Festival de Lanaudière, vous allez présenter l’œuvre dans un environnement très immersif, d’une part par le lieu qui est en pleine nature, mais aussi avec des activités de méditations et une conférence. Est-ce que vous trouvez que cette approche dynamique est une bonne manière d’aborder la musique de Messiaen plutôt que de passer par l’expérience de concert traditionnel ?

Pierre-Laurent Aimard : Je pense que oui. Vous savez, c’est une musique qui renouvelle considérablement notre façon non pas seulement d’écouter, mais aussi d’exister en musique. C’est une œuvre qui est marquée par les années 50, c’est-à-dire des années où l’on a tenté plusieurs expériences parce que le monde avait besoin de se redéfinir après le désastre de la Deuxième Guerre mondiale. On avait besoin d’imaginer des mondes nouveaux et des mondes meilleurs. Beaucoup de créateurs dans tous les domaines artistiques ont essayé de repenser l’humain et son projet. Messiaen l’a fait à sa façon avec ses catalogues en se tournant vers la nature et en se tournant vers une écoute méditative. On n’écoute pas cette musique d’une façon active et dramaturgique comme on écoute une musique du XIXe siècle, dont les développements nous sont connus et parfois même attendus. Il s’agit là au contraire d’une musique de l’inattendu puisqu’elle est dictée par la nature elle-même. On ne sait jamais quel oiseau chante ni quand, ni d’où. On a là en effet une invitation à la méditation avec l’environnement et la nature. On est en effet très loin du cadre de récital de piano traditionnel et formaté. Ce catalogue, du reste, n’est pas fait pour être interprété dans un concert formaté habituellement. J’essaye toujours de l’adapter à la géographie du lieu et au public pour le mettre dans une condition à écouter différemment.

Je crois aussi qu’il s’agit d’une œuvre qui fait sens très puissamment aujourd’hui où nous sommes confrontés aux problèmes environnementaux que nous savons. Avec le catalogue, il y a une volonté documentaire. De nos jours, on sait qu’un certain nombre de ces oiseaux ont disparu. Donc, elle acquiert une puissance de témoignage particulière et prophétique. Je remarque d’ailleurs que le public aujourd’hui le perçoit comme un message naturel et accessible, ce qui n’était pas le cas il y a trente ou quarante ans.

PAN M 360 : Pour un spectateur qui souhaiterait découvrir la musique de Messiaen c’est ce que vous lui donneriez comme conseils : de s’abandonner au message et à l’écoute du matériau sonore lui-même.

Pierre-Laurent Aimard : Oui. C’est la joie de la découverte constante.

Chants d’oiseaux, Miroirs de l’âme, les 22 et 23 juillet dans le cadre du Festival de Lanaudière. Détails et billets ici!

Holy Fuck est un groupe de synth-punk expérimental de Toronto. Ce quatuor a toujours ramé à contre-courant : on peut affirmer que personne ne sonne comme lui. Les membres du groupe utilisent des objets qu’ils ont dégotés, des boîtes à rythmes défectueuses, des instruments-jouets et une foule d’autres babioles pour produire une musique électronique qui vise le chaos.

Les membres de Holy Fuck ont travaillé avec d’illustres formations comme METZ, Alvvays ou Lights, ainsi qu’avec d’autres moins connues comme Obits. Or, ils reviennent toujours à Holy Fuck pour exercer leur liberté créative et cathartique, par l’entremise de sons incendiaires. PAN M 360 a discuté brièvement avec Holy Fuck avant leur prestation à l’Entrepôt 77, à l’occasion du festival psychédélique Distorsion.


PAN M 360 : Holy Fuck a toujours semblé faire le contraire de ce qui est à la mode. Est-ce intentionnel et réfléchi?

Holy Fuck : Notre but est de déplaire. C’est peut-être pour cela que nous sommes passés de « groupe à la mode » à « anomalie underground ». Je pense qu’il y avait un effort délibéré, au début, pour que notre musique ne soit liée à aucune période, en particulier celle d’aujourd’hui. Il était plus important, pour nous, d’être intemporels que d’être aimés. Certaines personnes aimaient ça, d’autres non. Mais le but escompté est d’avoir un son encore actuel, trente ans plus tard. Est-ce que ça marchera? On en reparlera dans quinze ans.

PAN M 360 : Pourriez-vous nous parler du nouveau titre Ninety Five? La batterie semble avoir été enregistrée dans une boîte à chaussures ou quelque chose de semblable.

Holy Fuck : Il y a un émulateur audio vraiment chouette appelé… Shoebox, avec le logiciel d’enregistrement que nous utilisons. Tu peux choisir le modèle et la taille de la boîte à chaussures dans laquelle tu veux que ta batterie résonne, comme si elle était dans une boîte à chaussures… nous avons choisi la boîte « chaussures de clown » Nike.

PAN M 360 : Comment était-ce de faire de la musique à distance? Je suppose que c’est plus épanouissant de faire de la musique ensemble, en personne?

Holy Fuck : Oui, nous ne nous sommes pas épanouis durant les périodes de confinement. Faire de la musique sur des ordinateurs portables, dans nos studios maison, ce n’est pas amusant pour un groupe comme le nôtre. Nous nous nourrissons des échanges d’idées et d’énergie en temps réel, dans le même espace. On a fait ce qu’on a pu et puis on s’est dit « Merde ». Maintenant, nous sommes de nouveau réunis… Hourra!

PAN M 360 : Y a-t-il des projets de suite à Deleter? Un EP ou même un album, bientôt?

Holy Fuck : Oui, ce serait bien. Mais rien n’a encore été enregistré. Nous ne nous sommes réunis pour la première fois qu’au début de cette année. Nous avons beaucoup écrit et fait des démos, tout en répétant pour les tournées qui ont été reportées. C’est comme ça que nous avons tendance à travailler : nous nous isolons pour écrire et enregistrer, lorsque nous ne sommes pas en tournée. Et tout cela ne fait que commencer maintenant. Donc, à la prochaine pause, nous nous y remettrons.

PAN M 360 : Combien de haut-parleurs avez-vous fait exploser avec tous ces bourdons et cette basse lourde?

Holy Fuck : Il y a cette odeur typique de moniteur qui fond, sur scène… Nous la connaissons tous très bien. Ça nous rend nostalgiques…

PAN M 360 : Pouvez-vous parler de l’interprétation de ces chansons sur scène? Comment gardez-vous cette intensité punk-rock?

Holy Fuck : Nous écrivons et enregistrons ces chansons en direct, ensemble. Donc, monter sur scène pour les jouer ne fait que les affiner, les rendre meilleures, puis cela bonifie l’énergie, chaque soir. Ça fait partie du plaisir de jouer dans un groupe comme le nôtre. C’est toujours nouveau et excitant.

PAN M 360 : Quelles sont les choses qui vous ont fait dire « Holy Fuck! », cette année?Holy Fuck : Faire une nouvelle tournée, être en sueur, dans un sous-sol rempli de gens bizarres…

Holy Fuck se produit au festival Distorsion le vendredi 22 juillet. Info et billets ici!

Après avoir étudié le journalisme et obtenu une maîtrise en orthophonie, Fabiana Cozza fait ces années-ci un doctorat en musique à l’Unicamp (Universidade Estadual de Campinas). C’est aussi une musicienne et chanteuse accomplie, qui récolte des honneurs sans y accorder trop d’importance. Fabiana Cozza multiplie aussi les activités concomitantes : elle écoute, réfléchit, enseigne, explore et écrit. Elle a expliqué éloquemment à Pan M 360 sa perception de l’art, de la voix, du chant, de l’engagement et de la guérison, en revenant fréquemment à son merveilleux pays malheureusement mis à mal, le Brésil.


Pan M 360 : Bonjour Fabiana Cozza! Vous êtes sans contredit une artiste qui prend la musique au sérieux. En quoi vos études doctorales vous permettent-elles d’envisager la musique autrement?

Fabiana Cozza : Mon doctorat porte sur l’interprétation musicale, notamment instrumentale. J’étudie l’utilisation des percussions comme accompagnement à l’enseignement du chant, plutôt que le piano. C’est une proposition pédagogique différente qui s’appuie sur mon ascendance afro-brésilienne. Lorsqu’on entre à l’école de musique, on nous enseigne celle-ci selon une perspective européenne. Or, au Brésil, d’autres perspectives existent. Lorsque j’étais enfant, mon père organisait ce qu’on appelle des « cercles de samba » chez ma grand-mère maternelle; j’ai grandi en voyant mon père et d’autres proches d’origine africaine danser. Puis j’ai commencé à étudier le chant, ce que j’ai fait durant presque 20 ans. Et que je continue à faire, de différentes manières, car je désire approfondir mon apprentissage. J’ai constaté à l’époque qu’il n’y avait qu’un type d’enseignement et que celui-ci était rigide, presque militaire.

Pan M 360 : Les percussions ramènent l’apprenant aux origines de la musique.

Fabiana Cozza : Oui, elles correspondent au rythme biologique, à la vie même. Quand j’enseigne le chant, je veux que mes élèves me disent où se trouve leur voix. Au-delà de l’aspect technique, car tout le monde peut apprendre à chanter, mais ce qui importe, selon moi, est de situer sa propre voix. Et dans ce processus, les percussions viennent envelopper l’élève, le réconforter. J’ai proposé à l’université de diviser mon groupe d’élèves-sujets en deux sous-groupes, les non-professionnels et les professionnels, pour mettre à l’essai cette nouvelle pédagogie. Ça donne de très bons résultats, jusqu’à maintenant.

Pan M 360 : Vous menez ces recherches doctorales depuis plusieurs années?

Fabiana Cozza : Avant même de les entamer, j’enseignais également de cette manière un peu partout, pas seulement qu’au Brésil, mais en Israël, en Californie, en France et ailleurs. Je faisais un type d’intervention auprès des nouveau-nés ayant des problèmes cardiaques : cela consistait à chanter en adoptant le ton de voix de leur mère, pour les détendre. On se rendait compte que, parfois, cela provoquait une diminution de leur tension artérielle.

Pan M 360 : Votre carrière englobe beaucoup de choses, elle ne limite pas au chant proprement dit.

Fabiana Cozza : Je crois que le chant consiste en davantage de choses que de chanter. Chanter, c’est avoir une voix, c’est comprendre notre condition sociale et l’exprimer, c’est faire valoir nos revendications. Ça ne se limite pas à produire de beaux sons.

Pan M 360 : Faire valoir ses revendications, c’est primordial pour nombre de vos compatriotes ces années-ci.

Fabiana Cozza : On assiste à un désastre au Brésil, compte tenu de l’individu – dont je ne veux pas prononcer le nom – qui occupe la présidence du pays. Donc, être une artiste signifie pour moi être une travailleuse et une personne engagée. Et en ce moment, on doit crier au reste de la planète que notre pays court à la catastrophe. Mais j’ai espoir que cette situation change en octobre, à l’élection présidentielle.

Pan M 360 : Nous compatissons totalement avec vous.

Fabiana Cozza : Vous dites « compassion » et ça me rappelle qu’hier, mon bassiste – qui est aussi mon directeur musical – et moi nous promenions à Montréal. Nous sommes arrivés dans ce parc où un pianiste créait en direct la trame sonore d’un film de Chaplin, je pense que c’était Le cirque. Les gens regardaient et écoutaient. C’était pour moi une démonstration de civisme. Chez nous, on a l’impression de vivre une guerre sans bombes, compte tenu des tensions constantes, de la pauvreté grandissante, du nombre absurde de gens qui ont perdu la vie durant la pandémie alors que nous aurions pu avoir des vaccins, et des dommages irréparables à l’environnement.

Pan M 360 : Notre monde sera de plus en plus axé sur l’immigration, que ce soit au sein d’un pays ou au-delà des frontières nationales. C’est un sujet auquel vous êtes sensible, puisque vous abordez le cheminement de vos ancêtres dans votre musique. Croyez-vous que de plus en plus de musiciens aborderont ce sujet?

Fabiana Cozza : J’ai collaboré avec différents artistes à l’étranger, entre autres Mû Mbana de la Guinée-Bissau et Sadao Watanabe du Japon. Je suis allée souvent à Cuba, j’adore ce pays car nous sommes si proches, compte tenu des racines communes de descendants d’esclaves cubains et brésiliens. L’immigration est une question urgente. On ne peut l’ignorer. En matière de torts que peuvent subir des catégories de gens, à cause de décisions politiques prises partout dans le monde. Même au Brésil, les policiers me traitent parfois comme si j’étais suspecte, parce que je suis une Noire. C’est la même chose dans les aéroports. Nous sommes arrivés ici en passant par les États-Unis. Bien que tous nos papiers soient en règle, les douaniers sont très désagréables, comme si nous étions des meurtriers ou des terroristes. J’ai déjà été appréhendée en Grande-Bretagne, notamment, car les douaniers devaient s’imaginer que j’étais une trafiquante. Ce racisme existe dans l’hémisphère nord, malgré toutes les belles paroles qu’on lit ou qu’on entend. Et cette violence, car il s’agit de bien de ça, entraîne davantage de violence. Mandela disait que personne n’est né avec une haine programmée. On apprend la haine.

Pan M 36 : On dit bien « sambista » pour désigner les musiciens qui maîtrisent la samba? Est-ce que c’est le travail de toute une vie, que de devenir « sambista »?

Fabiana Cozza : Oui, ça exige toute une vie. J’ai un ami brésilien qui s’appelle Nei Lopes. Mon prochain album sera un recueil de nouvelles chansons qu’il a écrites et que personne n’a encore entendues. Nei a 78 ans, est compositeur et chanteur, spécialiste de la samba, mais aussi avocat et historien, entre autres. Deux ou trois universités lui ont décerné des doctorats honoris causa. C’est l’un de mes mentors. Un jour, un journaliste lui a demandé ce que signifie être un sambista. Il a répondu « Tout d’abord, c’est une philosophie, c’est une façon d’être, puis on doit savoir improviser, danser, jouer de n’importe quel instrument et composer »… Je l’avais interviewé par la suite, à titre de journaliste, et je lui avais dit que selon sa définition, je n’étais pas une sambista!

C’est une façon de vivre, donc, et d’écouter les histoires qu’on nous raconte. Lors des « cercles de samba » dont je parlais plus haut et qui existent encore aujourd’hui, je me sens protégée, même si ça pouvait ou peut encore être macho! C’est un micro-univers d’amour, de musique et de belles mélodies, où l’on se remémore les récits de nos ancêtres, où l’on apprend des histoires qui ne sont pas enseignée à l’école. La samba n’est pas qu’une question de rythme; c’est une musique dont l’apprentissage exige énormément de temps, car ma façon d’écouter change, tout comme ma conscience, mes choix et ainsi de suite. En fait, la samba est synonyme de santé.

Pan M 360 : Et vous vous efforcez, par votre art, d’ouvrir ce cercle de samba à tous. Merci énormément Fabiana Cozza pour vos sages et généreux propos. Bon séjour au Québec!

Fabiana Cozza se produira au Théâtre Fairmount à l’occasion de Nuits d’Afrique le jeudi 21 juillet à 21 h. Achetez vos billets ici!

Depuis qu’elle a remporté l’édition 2021 du concours annuel de l’Orchestre symphonique de Montréal consacré au chant, le 27 novembre dernier, les louanges et les récompenses se succèdent pour la contralto montréalaise Rose Naggar-Tremblay. Ancienne stagiaire de l’Atelier lyrique de l’opéra de Montréal (Svadba, Twenty-Seven) qui a récemment foulé les planches de l’Opéra de Sofia dans le rôle-titre de Carmen, celle qui a été nommée « Révélation Radio-Canada 2022-2023 » en musique classique est récipiendaire du prix Georges Enesco, de la bourse « Jeune espoir lyrique canadien », du prix pour la meilleure interprétation d’une œuvre canadienne du concours de l’OSM pour le cycle Healing (composé avec Éric Champagne) et, plus récemment, du deuxième prix d’Europe 2022. Elle a également participé en mars dernier au lancement de l’album de l’opéra basé sur la vie et les textes de Jack Kerouac, La nuit est ma femme[AV1] , dans lequel elle tenait le rôle de Gabrielle. Personnalité polyvalente, originale et créative au timbre riche et agile, à la fois pédagogue, autrice-compositrice-interprète et librettiste, Rose Naggar-Tremblay s’impose parmi les nouvelles étoiles montantes du monde lyrique au Québec, en mettant de l’avant l’authenticité et l’instinct comme moteur de création.Nous l’avons rencontrée à son domicile pour parler de ses récents succès, de sa première participation au Festival de Lanaudière, de ses projets actuels et à venir, de même que sur son parcours d’artiste-musicienne en constante évolution.


PAN M 360 : La dernière année a été très riche en réalisations professionnelles pour vous. Qu’est-ce que ça fait de recevoir en si peu de temps autant de reconnaissances en début de carrière?

Rose Naggar-Tremblay : C’est sûr que c’est difficile à intégrer. Personnellement, j’ai attendu très longtemps avant de faire des concours. Avant de faire le concours George Enesco, je n’en avais fait qu’un autre; ce qu’il m’a montré, c’est que je n’étais pas prête à faire des concours. Dans mon répertoire que je présentais à l’époque, il y avait deux airs que je maîtrisais sur les cinq que je proposais. À ce moment-là, je n’avais pas fait la recherche et l’affirmation de ce qu’était mon identité vocale. Et je pense que, pour faire un concours, il fait que tout ce que tu chantes soit intimement lié à ton instrument, à ta volonté, à ce que tu essayes de construire pour ta carrière. Chaque opportunité de chanter devant de nouvelles plateformes, de nouveaux jurys, de nouveaux publics de nouveaux pays, il faut que ce soit stratégique.

Faire un concours, ce n’est pas une finalité en soi. C’est une carte que j’ai mise dans mon jeu. Donc, en recevant ces prix, j’ai la satisfaction de savoir que mes décisions ont marché et, au-delà de ça, dans les concours que j’ai faits cette année, Enesco, l’OSM et le Prix d’Europe, c’était trois concours où il y avait beaucoup de place pour de la musique de création. Je suis allé faire des concours où je savais que j’avais quelque chose de pertinent à dire et qui allaient me rapprocher de mon objectif, celui-ci étant de me faire reconnaître comme une interprète-créatrice qui est auteure de ce qu’elle chante.  

PAN M 360 : Considérez-vous que cette recherche d’affirmation vocale personnelle, c’est quelque chose de nouveau comparativement à il y a quelques années où l’on était moins dans cette dynamique de proposer quelque chose d’autre que sa voix?

Rose Naggar-Tremblay : Je ne veux pas diminuer le travail d’interprète, parce que c’est immense. Il y a tellement de place à la créativité en tant qu’interprète, c’est juste que moi dans la création, je retrouve beaucoup de joie. Personnellement, je considère que le geste créatif c’est un acte de résilience qui, pour moi, passe notamment par l’écriture de chansons. C’est pour ça que je mets ça de l’avant. En lien avec ma voix, quand j’étais encore aux études, je pense que je n’ai pas su trouver, où je n’ai pas eu accès aux ressources nécessaires pour vraiment comprendre l’unicité de celle-ci. Et, je parle de ma voix dans tous les sens du terme, cette voix qui voulait déjà tellement vivre dans le registre de contralto, cette voix que je n’arrivais pas à accepter et avec laquelle j’ai tenté de négocier durant mes études, pour finalement faire un 360 degrés où le répertoire c’est imposé de lui-même. Aujourd’hui, j’ai un « branding » de créatrice, mais j’ai aussi un « branding » de contralto colorature, parce que j’ai affirmé mon registre, alors qu’il n’était pas du tout aussi égal et long quand j’essayais de me battre pour être une mezzo lyrique.

PAN M 360 : Qu’est-ce que ça fait de se produire dans le cadre du Festival de Lanaudière?

Rose Naggar-Tremblay : C’est vraiment une fleur. C’est aussi un beau défi parce que l’organisation du Festival a eu l’instinct de me jumeler avec le Quatuor Andara, parce qu’ils pensaient ce serait intéressant de nous faire travailler ensemble. Les collaborations, surtout à l’extérieur de son cercle immédiat c’est toujours fertile. Ça force à se questionner et à se positionner en tant qu’artiste.

PAN M 360 : Justement sur cette collaboration, pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui a contribué à déterminer le programme du concert et à réunir dans ce dernier des compositeurs aux personnalités aussi différentes que Mahler, Respighi et De Falla?Rose Naggar-Tremblay : Ç’a été complexe de faire le choix du répertoire parce que, justement, on cherchait un répertoire qui représentait le quatuor comme entité et moi comme interprète. De plus, eux aussi sont des créateurs, ils font beaucoup de musique originale. C’est également beaucoup de négociations pour faire correspondre nos goûts. Finalement, on s’est trouvés dans le romantisme, dans l’expressivité de la partition, il y avait aussi une question de ce qui est adéquat au quatuor à cordes; pour Mahler la partition d’orchestre se transposait bien, le Respighi est directement composé pour quatuor à cordes et mezzo-soprano. C’est l’fun parce qu’on a créé un programme qui est à notre image, qui colle à ma voix et qui correspond à nos intérêts. Il va aussi y avoir de la musique de création, avec un cycle qui est une œuvre originale du quatuor et aussi quelques surprises.


PAN M 360 : Qu’est-ce qui vous attend dans les prochains mois?

Rose Naggar-Tremblay : C’est beau ce qui s’en vient, ou du moins ça augure bien. Cette année, je fais énormément de musique d’orchestre, qui est une de mes grandes passions. Je vais travailler avec des orchestres du Québec avec qui je n’ai pas encore travaillé, notamment l’Orchestre de Trois-Rivières, l’Orchestre de Drummondville, l’Orchestre de l’Estuaire. Je participe également à la Virée classique, Clavecin en concert, le Festival Mode & Design et Ahuntsic en fugue. Je suis principalement au Québec cette année, mais à partir du printemps 2023, ça va y aller par là! Je vais être en France et en Allemagne, avec des contrats qui sont signés jusqu’en 2025. Dans mes projets personnels, mon album de chansons Je me souviens à toi est prévu pour janvier 2023. C’est parti pour une belle aventure.

 [AV1]https://panm360.com/records/mathilde-cote-et-ivy-la-nuit-est-ma-femme-un-opera-dapres-jack-kerouac/

Rose Naggar-Tremblay et le Quatuor Andara se produiront au Festival de Lanaudière le jeudi 21 juillet. Détails et billets ici!

Manou Gallo est une femme, africaine, bassiste. Elle-même le dit : il a fallu bosser fort et surmonter les regards étonnés (au mieux) du milieu essentiellement masculin et juste un peu noir (mais ça change vite!). Celle qui a été membre de Zap Mama fait cavalière solo depuis plus de 15 ans maintenant et elle vit pleinement son rêve de jeunesse : tenir une basse dans les mains et en jouer. 

Gallo sera sur la scène de la nouvelle Esplanade Tranquille du Quartier des Spectacles, le 20 juillet à 19 h, et ce pour la première fois en tant que soliste à Montréal. Ce sera l’occasion de mieux connaître cette musicienne encensée par ses pairs, et qui viendra présenter son plus récent album, Aliso vol.1, mais aussi un survol des quatre albums précédents. Pan M 360 a discuté avec elle.

Pan M 360 : À quoi doit-on s’attendre le 20 juillet prochain en termes de choix musical?

Manou Gallo : Il y aura un peu de tout. Ce sera un voyage dans le présent et dans le passé. J’aime revisiter les expériences passées, surtout les bonnes! Il y aura du Aliso, bien sûr, mais aussi des pièces de Afro Groove Queen, et quelques pièces des albums précédents. Je rendrai hommage à Manu (Dibango), à Fela (Kuti), entre autres. Je pense que ce sera une chouette rencontre.

Pan M 360 : Ce sera aussi l’occasion pour le public montréalais et canadien en général de mieux vous connaître. Vous êtes une figure assez présente en Europe, vous êtes basée à Bruxelles et vous tournez régulièrement sur le continent. Mais ici, exception faite de vos années avec Zap Mama, c’est beaucoup moins fréquent.

Manou Gallo : Oui, c’est vrai. Mais je suis encore plus heureuse que ça se fasse maintenant car j’ai beaucoup évolué dans mon jeu musical. Dans mes débuts solo, je faisais un peu de tout : percussions, chant, basse. Mais maintenant, je suis plus focalisée. C’est la basse qui est le centre de mon action, de ma créativité et de mon langage. C’est beaucoup plus clair dans ma tête, et ça paraît dans ma musique. Et je suis très contente que ce soit ça que les gens verront chez vous!

Pan M 360 : Si on veut donc résumer votre évolution musicale, il est là, le fil conducteur? La focalisation de plus en plus précise sur la basse comme moteur de la musique et de la création?

Manou Gallo : Oui, tout à fait. Je suis une musicienne qui a longtemps lutté pour pouvoir assumer clairement ce qu’elle veut faire. Vous savez peut-être que j’ai arrêté de jouer pendant environ 8 ans (entre Lowlin en 2010 et Afro Groove Queen en 2018), pendant lesquelles je suis restée dans ma cave à travailler mon instrument, à le perfectionner et à mieux le maîtriser! Je me suis questionnée, j’ai travaillée l’harmonie (j’étais au départ percussionniste et je joue encore la basse avec une couleur percussive) et j’ai trouvé mon essence. Je me suis donné les armes pour pouvoir m’exprimer adéquatement. Mais ça a pris du temps et du travail. J’ai l’impression que mon début de carrière allait dans tous les sens, à gauche, à droite, un peu partout, puis le chemin s’est éclairci, le soleil est arrivé et j’arrive maintenant avec une assurance renouvelée. J’ai hâte de partager tout cela avec le public canadien.

Pan M 360 : Quelle est l’idée derrière Aliso vol.1 (paru en 2021)?

Manou Gallo : La liberté. Ça n’a pas de prix. ëtre femme et africaine dans le milieu de la basse, c’a été un parcours de combattante. Il a fallu que je fasse mes preuves, et même deux fois plus fort! Là, maintenant, je fais la musique dont j’ai envie, au gré de mes désirs. J’avais le goût d’aller visiter un peu plus le jazz, alors j’ai lancé une perche à Christian McBride, qui a été assez aimable pour accepter avec enthousiasme.

Pan M 360 : Qu’avez-vous appris à son contact?

Manou Gallo : L’humilité. Voici un très grand musicien, très savant et qui est d’une grande humilité avec moi. Il me respecte totalement, et je le respecte en retour. La différence est évidente avec certaines stars de la pop, qui s’envoient des piques, qui ont la grosse tête. C’est complètement différent avec le genre de musiciens dont fait partie Christian, et duquel je me revendique aussi. Nous sommes en dialogue avec le spirit de chacun et chacune. C’est beau et inspirant.

Pan M 360 : En tant que femme et bassiste, avez-vous des conseils à donner aux jeunes femmes qui veulent se lancer dans une carrière comme vous?

Manou Gallo : Je ne pense pas que les jeunes femmes d’aujourd’hui ont besoin de conseils. Quand j’étais jeune, il fallait faire des efforts pour découvrir et connaître des bassistes. Moi, tout ce que j’avais c’était un lecteur de cassettes et je n’avais jamais vu Marcus Miller ou Victor Wooten. Aujourd’hui, tout est là, à portée de téléphone sur le web! Les jeunes peuvent voir Meshell (Ndegeocello) live à n’importe quel moment de la journée. L’inspiration est disponible. Il suffit simplement d’en avoir envie.

Pan M 360 : Sentez-vous quand même que vous avez un rôle à jouer en tant que modèle féminin?

Manou Gallo : Ouh là! C’est beaucoup de responsabilité! Je connais plusieurs femmes bien plus brillantes que moi. Je ne suis qu’une musicienne. Mais bon, si jamais on me demande des conseils, je répondrai avec plaisir, bien entendu. Et je serai toujours contente de rencontrer une jeune fille qui voudrait me parler après un concert, ça c’est certain.

Pan M 360 : Il paraît que votre grand-mère était une cousine de Myriam Makeba? Vous l’avez côtoyée?

Manou Gallo : Ça c’est une légende urbaine! Je ne sais pas d’où vient cette histoire et pourquoi elle roule sur le web. Elle est même inscrite sur Wikipedia. C’est faux. Ma grand-mère était d’Afrique de l’Ouest, et Myriam d’Afrique du Sud. Il n’y avait pas de lien. Mais bon, j’accepte quand même la référence, et ce n’est pas désagréable du tout d’être associée à cette très grande artiste, mais ce n’est tout simplement pas vrai.

Pan M 360 : Voilà, c’est dit. La vérité est rétablie grâce à Pan M 360. Avez-vous des idoles musicales?

Manou Gallo : Question difficile, bien sûr, mais je dirais trois. Marcus Miller pour le son, les mélodies. Victor Wooten pour la technique fabuleuse, et Richard Bona pour la facilité, l’aisance. Si je peux réunir ces trois personnalités un jour, je serai aux anges!


Manou Gallo se produira sur la scène Loto-Québec de l’Esplanade, le mercredi 20 juillet à 19 h. GRATUIT!

Yourcenar, une île de passions est le prochain opéra québécois qui sera créé. Les 28 et 30 juillet prochains à Québec, puis les 4 et 6 août à Montréal, le public d’ici aura la chance de prendre connaissance d’une vision intime de la vie de la grande écrivaine Marguerite Yourcenar (1903-1987), autrice entre autre du chef-d’oeuvre Mémoires d’Hadrien, l’un des grands romans de 20e siècle. Sur un livret signé Hélène Dorion et la regrettée Marie-Claire Blais, le compositeur Éric Champagne s’est attelé à insuffler une vie musicale et une transcendance psycho-émotionnelle au regard respectueux, mais très intime, porté sur la vie unique de cette femme hors normes. Pan M 360 s’est entretenu avec Éric Champagne afin de mieux anticiper ce que le public pourra voir et entendre.

Éric Champagne

Pan M 360 : À quelques jours de la création de l’opéra, comment se sent-on en tant que compositeur?

Éric Champagne : J’étais plus calme en début de semaine, mais à mesure que les jours avancent, une petite anxiété se manifeste, je dois dire. Mais rien de menaçant. Je suis entouré d’une équipe extraordinaire. Je suis particulièrement enthousiasmé par le travail de la metteure en scène Angela Konrad. Elle me fascine! Elle qui était très discrète au début du processus est désormais la maîtresse d’œuvre absolue du projet et je sens qu’elle va le conduire à bon port. Et ce qui me fait le plus plaisir, c’est qu’elle sait lire la musique. Elle est capable de dire aux chanteurs ‘’ici, à la mesure no. tel, sur l’accord de ré majeur, vous devriez faire ceci…’’. Wow!! Combien de metteurs en scène peuvent faire ça à l’opéra? Ce que ça veut dire aussi, c’est qu’elle comprend mes intentions, et que les chanteurs sont en confiance car elle parle leur langage. Franchement, c’est super.

Pan M 360 : À quel point connaissiez-vous Marguerite Yourcenar avant d’entreprendre l’écriture?

Éric Champagne : Je connaissais assez bien Mémoires d’Hadrien que j’ai lu à plusieurs reprises. C’est l’un de mes livres préférés. Mais à propos de sa biographie personnelle, et exception faite des grandes lignes comme son entrée à l’Académie française en tant que première femme acceptée, je ne connaissais à peu près rien. Évidemment, le projet m’a forcé à plonger dans son univers intime et dans ses drames personnels.

Pan M 360 : Avez-vous été touché par des points précis?

Éric Champagne : Oui, j’ai trouvé une grande résonance avec certaines de mes propres préoccupations, c’est-à-dire la difficulté de concilier vie créatrice et vie amoureuse. Pour elle, ce fut un combat de tous les jours, rarement gagné. Soit elle plongeait dans sa création et négligeait sa vie amoureuse, ou au contraire elle tentait de nourrir sa vie sentimentale mais son œuvre en pâtissait. Je trouve également cette conciliation difficile.

Pan M 360 : Qu’est-ce qui clochait, selon vous? Pourquoi elle n’y arrivait pas?

Éric Champagne : Comme on dit parfois, elle voulait tout, le beurre et l’argent du beurre. Quand elle avait un élan créatif, elle y plongeait totalement, sans demi-mesure, au risque de dommages collatéraux importants. Elle vivait à fond, toujours dans les extrêmes, incapable de s’asseoir quelque part au milieu et d’équilibrer les choses.

Pan M 360 : Comment est découpé l’opéra? Sur quel point focal est-il concentré?

Éric Champagne : L’opéra est divisé en deux parties qui traitent d’autant de relations intimes fondamentales qu’elle a eues dans sa vie, soit celle avec Grace Frick, la principale, celle qui a occupé la majeure partie de sa vie, et celle, en fin de vie, avec Jerry Wilson. Il y a donc deux actes, le premier débutant au moment de la mort de Grace et au cours duquel de nombreux flashbacks sont utilisés pour illustrer l’évolution de cette relation, des échos à la jeunesse de Marguerite, son errance européenne, etc.. Puis le deuxième acte, en temporalité linéaire celui-là, traite des dernières années de Yourcenar, passées aux côtés de son jeune assistant, également compagnon. Une relation tumultueuse celle-là. 

Pan M 360 : Quel élément vous a guidé pour trouver la voix/voie musicale de l’œuvre? Sur quel pivot thématique, idéologique ou autre vous êtes-vous basé pour écrire la partition?

Éric Champagne : Ce qui m’a permis de me lancer, c’est une anecdote tirée de sa biographie. Le véritable nom de Yourcenar est Crayencour. De son patronyme de naissance, elle a créé un anagramme presque parfait avec Yourcenar (il manque un C). Ça m’a amusé de penser qu’elle avait joué avec son nom pour se créer une personnalité de toutes pièces, une identité ‘’autre’’. À partir de là, j’ai eu l’idée de jouer avec les notes comme avec l’anagramme. Un peu à l’image des compositeurs de la Seconde école de Vienne qui inséraient des dédicaces cachées grâce à un système de notes associées à des lettres, je me suis fabriqué une gamme-alphabet qui m’a permis de développer des motifs associés à Yourcenar, ou à Crayencour, puis d’autres liés aux autres personnages de l’opéra. J’ai du coup ressenti un lien avec Marguerite car elle aimait jouer avec les lettres et les mots, un peu comme je l’ai fait avec les notes.

Pan M 360 : La trame finale est plutôt tonale ou atonale?

Éric Champagne : C’est particulier parce que c’est au final un opéra consonant mais avec peu d’épisodes tonaux. Il y a de la consonance et de la dissonance, mais pas dans une structure tonale fixe. Je trouve que ça fonctionne bien parce que l’univers de l’œuvre est, à mon avis, très proustien. On plonge dans une psychologie très fine, ce qui permet beaucoup d’introspection et de subtilités musicales. C’est finalement assez feutré et mélancolique.

Pan M 360 : C’est l’ensemble Les Violons du Roy qui sera dans la fosse d’orchestre. Quel défi d’orchestration cela vous a-t-il imposé?

Éric Champagne : L’avantage principal est que je pouvais utiliser l’orchestre au complet, dans des tuttis, sans avoir peur de noyer les chanteurs! Avec un orchestre de chambre comme les Violons, j’ai pu utiliser toute la palette offerte sans crainte. Le désavantage, c’est que j’ai une pensée symphonique en général. À certains moments je me disais ‘’ ici, j’aimerais bien avoir 4 cors!! ‘’. J’ai donc dû me limiter, mais sans trop de difficulté. Je me suis senti un peu comme dans la peau d’un Benjamin Britten et de ses fabuleux opéras de chambre. Le gabarit est à peu près le même, et la durée aussi (environ 2 heures). Et puis, le sujet était en parfaite adéquation avec ce format réduit, comme je l’ai dit plus tôt. Peut-être qu’avec un autre sujet, ça aurait été problématique, mais pas ici.

Pan M 360 : Y a-t-il eu des difficultés particulières à surmonter pour créer la connexion avec le livret?

Éric Champagne : Non, pas vraiment. Il y a eu un peu d’évolution bien entendu, quelques ajustements, mais sinon tout s’est très bien passé. J’ai découvert par le fait même que Marie-Claire avait une grande culture d’opéra! Je ne m’y attendais pas, je l’avoue. Avec son look de cuir, je m’imaginais qu’elle écoutait plutôt Marjo ou Gerry Boulet (peut-être en écoutait-elle aussi, rien n’empêche), mais j’ai découvert une femme qui pouvait me parler de telle production de La Traviata en 1979 à Paris, avec tel metteur en scène! On a bien connecté. Pour Hélène, ce n’était pas une surprise puisque je la connais déjà et je sais qu’elle aime l’opéra. Je dirais qu’à un moment, quand j’ai proposé de faire un trio, j’ai vu le réflexe des femmes de théâtre se manifester. Elles ont commencé par dire ‘’ trois personnages qui parlent en même temps? Mais comment on fera pour comprendre? ‘’, ce à quoi le compositeur à évidemment répondu ‘’ à l’opéra, ce n’est pas un problème. Rendu là, c’est la musique qui fait la job!’’. Mais, en général, ce fut facile et agréable.

Pan M 360 : Quelles impressions du casting? 

Éric Champagne : Oh, les chanteurs sont fantastiques! Tout le monde est hyper impliqué. Stéphanie Pothier, qui incarne Marguerite, est imprégnée du personnage. Elle a lu et relu des biographies, s’est plongée dans tout ce qu’elle pouvait pour comprendre parfaitement sa psychologie. Elle connaît le rôle par cœur, et bosse sans relâche car c’est un rôle plutôt athlétique. Elle est sollicitée pendant presque les deux heures entières du programme. Kimy McLaren dans le rôle de Grace est tout aussi admirable. Elle a déniché une biographie de cette dame (je ne savais même pas que ça existait!) et s’en est aussi abreuvée. Ça fait chaud au cœur de voir ce genre d’implication et de travailler avec des artistes de cette trempe.

Pan M 360 : On vous sent enthousiaste. Écrire d’autres opéras, ça vous trotte dans la tête maintenant? Quels sujets vous intéresseraient?

Éric Champagne : C’est drôle parce que, justement, je me suis récemment fait une liste de sujets d’opéras que j’aimerais faire un jour. Évidemment, la première chose que j’ai comprise, c’est que je n’aurai pas assez d’une vie pour tout écrire! Mais la chose qui est ressortie également, c’est que j’aimerais amener sur la scène lyrique des sujets rarement traités dans ce médium. Par exemple le fantastique, ou le policier. Je me demande parfois pourquoi n’y a-t-il pas d’opéra faisant de la science-fiction ou de l’horreur? Pourquoi n’y a-t-il aucun opéra basé sur une nouvelle d’Agatha Christie? On dit que le cinéma a remplacé l’opéra au début du 20e siècle. Mais celui-ci a traité de tous ces sujets, et pas l’opéra. Le temps est peut-être venu de franchir ce pas, d’oser aborder ce genre de sujets. Je suis un fan d’Hitchcock et je pense à deux ou trois titres qui feraient d’excellents opéras. J’aimerais aussi que l’on explore plus profondément nos œuvres littéraires et théâtrales québécoises afin d’en faire, aussi, des œuvres lyriques. Il y a une tonne de bon matériel.

Pan M 360 : Que les dieux de l’opéra vous entendent et vous soient favorables!

Distribution et équipe de production :

MARGUERITE : Stéphanie Pothier

GRACE : Kimy Mc Laren

JERRY : Hugo Laporte

DANIEL : Jean-Michel Richer

UN CAPITAINE : Pierre Rancourt

UNE CHANTEUSE : Suzanne Taffot

CHEF : Dina Gilbert

METTEUR EN SCÈNE : Angela Konrad

COMPOSITEUR : Éric Champagne

LIBRETTISTES : Hélène Dorion & Marie-Claire Blais

DÉCORS : Anick La Bissonnière

COSTUMES : Pierre-Guy Lapointe

ÉCLAIRAGES : Sonoyo Nischikawa

VIDÉO : Alexandre Desjardins

COPRODUCTION : Opéra de Montréal / Festival d’opéra de Québec / Les Violons du Roy

En français avec surtitres français et anglais

Durée:

1ère partie:1 h

entracte: 20 minutes

2e partie : 55 minutes

Wesli Louissaint n’a pas besoin d’introduction. Après plusieurs prix prestigieux depuis la fin des années 2000, le chanteur-guitariste enchaîne sans cesse les succès. Le producteur de multiples succès de type « afrobeat »peut compter sur un prix Juno et un Félix, en plus d’une multitude d’autres accolades dans le monde de la francophonie. L’artiste montréalo-haïtien travaille d’arrache-pied depuis plus de dix ans, pour célébrer l’énorme diversité des rythmes africains. Continuant sur sa lancée, il lance Tradisyon ces jours-ci,début juillet 2022. L’album, publié sur l’étiquette Cumbancha, est une lettre d’amour à la vaste culture haïtienne qui a bercé l’artiste depuis son enfance. Dix-neuf chansons permettent à l’auditeur de s’immerger dans le monde fantastique des rythmes vaudous et roots de Wesli. Un grand album mérite évidemment une grande célébration : celle-ci se fera au festival Nuits d’Afriquele mardi 19 juillet. Dans le feu de l’action, à la Place des Festivals, on pourra apprécier pleinement la profondeur et la diversité si importante pour cet ambassadeur de la culture haïtienne.

Dans l’atelier de Wesli, la pluie et le mauvais temps semblent des idées inexistantes. Avec un bonheur contagieux, il reçoit PAN M 360 pour jaser festivals, musique et culture.

PAN M 360 : Peux-tu nous résumer le parcours qui t’a amené vers Nuits d’Afrique?

WESLI : Ma carrière a été propulsée autour de 2009-2010. Malgré les hauts et les bas, je me suis fait une place sur la scène nationale. On pourrait même dire sur la scène internationale. Mais, avant ce rayonnement, je collaborais déjà avec plusieurs groupes musicaux. J’ai été réalisateur, arrangeur, guitariste et tant d’autres choses. En 2006, j’ai fondé mon propre label et collaboré avec une multitude d’artistes de partout en Amérique. Cette période dans l’arrière-plande l’industrie montréalaise m’a vraiment formé. En apprenant de multiples expériences, j’ai ramassé tout le bagage qu’il me fallait pour arriver où je suis aujourd’hui.

PAN M 360 : Tu te prépares donc à une deuxième apparition à Nuits d’AfriqueExcité?

WESLI : Oui! C’est ma deuxième visite comme nom connu… mais c’est la troisième fois que j’y participe. Nuits d’Afrique, c’est là où je me sens le plus authentique. Je peux à la fois être membre de la grande communauté québécoise, mais aussi me rapprocher de l’autre nation qui m’a vu grandir. En étant àce festival, je sens que je peux faire un pas de plus pour la communauté haïtienne. C’est valorisant de faire avancer cette cause. Cet évènement me donne toujours l’impression d’être chez moi et d’avoir ma place dans le monde.

C’est assez excitant de revenir dans le monde des festivals. Avec le déconfinement, ce sera mon deuxième, car il y a quelques jours j’étais au Festival de jazz. Mais depuis la sortie de Tradisyon, ce sera ma première apparition en public et à grande échelle.  Si on veut comparer les deux, le Festival de jazz est un des plus grands évènements de la culture québécoise. C’est un moment rassembleur qui nous donne vraiment un aperçu impressionnant de la musique qu’on peut écouter à Montréal. Même si j’aime beaucoup ce dernier, il reste moins personnel que Nuits d’Afrique.

Là, je me sens mieux représenté. Comme si j’étais autant en Haïti qu’au Canada. C’est beaucoup plus motivant pour moi. C’est comme si tout le monde venait m’écouter jouer chez moi, dans mon salon! Ça me donne envie de bien mieux me préparer et m’améliorer.

PAN M 360 : Donc, ressens-tu un peu de pression?

WESLI : Normalement non, je ne m’en mets jamais beaucoup. J’effectue mon travail depuis si longtemps que jouer de la musique devient une seconde nature. Je me sens calme et prêt à faire passer mon message. Cet art fait partie de ma vie, au point que c’en est devenu une facette inhérente et indiscutable.

PAN M 360 : Pour ce premier Nuits d’Afriquedéconfiné depuis le début de la pandémie, tu dois te préparer différemment?

WESLI : Oh absolument! Tous les évènements musicaux post-pandémie doivent être envisagés différemment! On voit comment les gens ont besoin de plus d’énergie. Cette période nous a enlevé tellement de joie de vivre. Avec mon spectacle, je veux apporter une certaine compensation. Si on a perdu plein d’énergie, je veux en redonner le plus possible! Je veux qu’à la fin, l’auditoire se rappelle les connexions qu’il a faites lors du spectacle. Avec des sons venant purement de mes racines, je vais travailler à présenter un show personnel et authentique qui rappelle d’où je viens.

Les artistes musicaux peuvent venir de cultures totalement disparates, mais ils sont tous unis par l’âme de la musique. C’est instinctif et dur à expliquer, mais bien présent. Si vous voulez, c’est un peu la capacité de savoir quand il est le temps de jouer plus fort et plus vite, ou d’avoir une performance plus calme. Avec la COVID, tous les musiciens remarquent que le monde a un besoin de musique qui bouge. Un besoin d’énergie et de mouvement. Je prépare donc pour une prestation qui va pallier ce manque, le tout avec une superbe son root haïtien.

PAN M 360 : Tu vas donc jouer beaucoup de ton nouvel album, Tradisyon. Pourquoi ce titre?

WESLI : Parce que ce nouveau projet est ancré dans les coutumes haïtiennes et africaines existant depuis la traversée des esclaves. Je voulais enraciner ces pratiques sous forme de chansons. À Nuits d’Afrique, on va en entendre de la tradition! En ce moment, je présume que le monde a besoin d’un peu d’authenticité. C’est exactement ce que je cherchais avec ce titre!  

Dans tous les cas, c’est mon authenticité que je veux présenter le 19 juillet. C’est sûr que je vais peut-être faire une ou deux incursions dans mes autres projets. Il faut quand même que je donne un peu de nostalgie à ceux qui m’ont soutenu longtemps!

PAN M 360 : Combien de temps as-tu mis sur cet album? Que voulais-tu faire ressentir avec ce projet?

WESLI : Tradisyon, c’est un long projet de pandémie. C’est le fruit de plusieurs années de travail. Ce qui est sorti cet été, ce n’est d’ailleurs que la première partie. Il existe un deuxième volume que je vais sortir en septembre. En plus de parler de mes origines, ces deux offrandes sont une exploration de ce que j’ai vécu durant cette période. Tout ce que j’ai vécu, ressenti et observé, je l’ai mis là-dedans.

Mon album précédent, Rapadou Kreyol, est un peu la raison pour laquelle je me suis lancé dans cette aventure. Il s’agissait d’une exploration de beaucoup des rythmes africains qui sont, selon moi, un peu trop délaissés par la jeunesse haïtienne. Pendant que j’effectuais mes recherches, j’ai fait beaucoup de découvertes sur la richesse de ma culture. J’ai réalisé que j’avais besoin de plus qu’un album pour présenter toute la riche immensité au sein de la culture haïtienne. Je me suis dit : OK! Rapadou Kreyol est fini, mais maintenant, je dois entrer encore plus profondément dans l’authenticité de la culture haïtienne. Je voulais montrer la profondeur de cet univers né à l’arrivée des esclaves. C’est l’exploration de rythmes oubliés depuis des générations et aussi de rituels vaudous non répertoriés.

J’aime toujours dire que j’ai deux cœurs. L’un d’eux est voué au Canada; c’est la société qui m’a accueilli, hébergé et intégré. Si je n’étais pas ici, je n’aurais jamais eu la carrière que j’ai eue. Mais je n’oublie pas l’Haïti. J’ai passé tellement de temps là-bas. J’y vais au moins trois à quatre fois par an. Je suis encore énormément impliqué dans les affaires de ce pays. Tradisyon, c’est une célébration de ces deux cœurs.

PAN M 360 : Tu es généralement un artiste qui collabore beaucoup pour ses chansons. Pourtant, on ne trouve pas beaucoup d’artistes invités sur Tradisyon. Pourquoi?

WESLI : Eh bien, pour le premier volume, je voulais un produit qui était plus cruou authentique. Pour ça, il faut aller le chercher soi-même. C’est quelque chose qui devait être vécu par moi seul. Vu que l’album avait une touche plus personnelle, j’ai choisi de faire des hommages à la place de collaborations. Il y a de grands artistes haïtiens qui se sont éteints dernièrement. Je voulais rappeler à la jeunesse leur place au sein de notre culture. Il faut se rappeler Azor Rasin Mapou et Wawa Rasin Ganga. C’est des gens qui ont des carrières de plus de quarante ans. Ils ont enrichi les racines de notre culture grâce à leurs rythmes et à leurs chansons. Je devrais aussi mentionner l’hommage que j’ai fait à Éric Charles. C’est un des plus grands chanteurs de style « twoubadou ». Il a fait connaître ce genre à travers le monde.

PAN M 360 : Et est-ce que ce processus va changer pour le deuxième volume?

WESLI : Absolument, Tradisyon II, je vois ça comme l’arrivée à la ligne de la victoire! Il y aura beaucoup plus de collaborations et de featurings. Vous verrez tout ça en septembre! Je ne vais pas trop m’éterniser pour garder le mystère. Par contre, je peux dire que si le premier volet touche plus les racines de la musique haïtienne, le deuxième ira chercher dans un style plus moderne.

PAN M 360 : Et après ce deuxième album, y a-t-il des projets de vacances?

WESLI : Non, pas vraiment. Je suis déjà en train de préparer plusieurs spectacles et tournées partout en Amérique et en Europe. Je veux partager ma musique avec le reste du monde. En attendant, le Québec pourra avoir la primeur de Tradisyon pour un petit moment. Je ne suis pas le seul musicien qui dira ça. Nous vivons de la reconnaissance et du travail. Quand on produit une œuvre, on se sent accompli et valorisé par la société. Dans des moments occupés, on ne ressent pas autant la fatigue. Je n’ai pas besoin d’un prix ou d’argent. J’ai besoin d’un instrument et d’un public. Les connexions qui sont faites par la musique, c’est ce qui importe.

Wesli se produira sur la scène TD – Radio-Canada le mardi 19 juillet à 20 h. GRATUIT!

Le percussionniste et arrangeur Yacine Ben Ali accompagnera le maâlem Moktar Gania sur la scène du Théâtre Fairmount le 18 juillet, dans le cadre du Festival international Nuits d’Afrique. Ce sera la première fois qu’ils joueront des pièces de leur album Gnawa Soul en Amérique du Nord.

Considéré comme un maître dans son pays, Moktar Gania a collaboré avec des grands de la musique, dont le guitariste Carlos Santana. C’est aussi l’un des piliers de la musique « gnawa », un ensemble de chants et de rythmes marocains. Cette musique thérapeutique est normalement chantée lors de cérémonies rituelles : les habitants se regroupent et jouent jusqu’aux petites heures du matin. « Il est nécessaire d’entrer en transe afin d’être en mesure de jouer tout ce temps-là sans arrêter », précise le percussionniste.

Publié le 20 mai dernier, Gnawa Soul est le fruit de la rencontre entre Moktar Gania, Yacine Ben Ali et Anoir Ben Brahim. Composé de huit titres, cet album met en vedette la voix et l’aisance au guembri de Moktar Gania. Il a été entièrement enregistré dans la ville d’Essaouira, au Maroc. Pan M 360 a discuté avec Yacine Ben Ali de la création Gnawa Soul, de l’héritage de la musique gnawa, ainsi que sa présence au Festival Nuits d’Afrique.


PAN M 360 : Comment est né votre album Gnawa Soul?

Yacine Ben Ali : Cet album est le fruit de la rencontre entre Moktar Gania, Anoir Ben Brahim et moi. Dans le groupe Gnawa Soul, je suis percussionniste et arrangeur. Anoir Ben Brahim est le guitariste. Nous avons commencé la création de l’album il y a cinq ans. Nous voulions mélanger la musique traditionnelle du Maroc à la musique d’aujourd’hui. Nous étions prêts à le sortir avant le début du confinement. Malheureusement, la pandémie a mis le monde entier sur pause. Nous sommes extrêmement heureux d’avoir enfin publié le projet.

PAN M 360 : Est-ce que la gnawa a toujours été une musique thérapeutique, de catharsis, visant à guérir les blessures de l’âme?

Yacine Ben Ali : Oui, la musique gnawa a toujours eu cette vocation. Encore aujourd’hui, on l’utilise de cette manière. Lors des cérémonies que l’on appelle « Lila », le maâlem et les musiciens jouent de 20 h le soir jusqu’aux petites heures du matin. Le maître joue du guembri, une guitare basse nécessaire au rituel. Cette expérience dépasse le physique; c’est mental. Il est nécessaire d’entrer en transe afin d’être en mesure de jouer tout ce temps-là sans arrêter. Les fréquences sont au cœur de l’expérience. Il faut se préparer des jours à l’avance pour obtenir le résultat escompté. Ça apaise les esprits et mène à la guérison. Il y a de la musique spirituelle partout dans le monde, même au Canada.

PAN M 360 : Est-ce que la musique gnawa peut aussi être festive?

Yacine Ben Ali :  Certainement! La musique gnawa peut être écoutée comme de la simple musique ou comme un hymne spirituel.  C’est une musique qui est accessible à tous. Les gens qui ne connaissent pas les rituels peuvent chanter, danser et festoyer sur ce type de musique. Même pour nous, il arrive que l’on en écoute en dehors des cérémonies de rituels.

PAN M 360 : Comment un artiste obtient-il le titre de « maâlem » ou « maître », comme Moktar Gania?

Yacine Ben Ali : Pour devenir un maître, ça prend plusieurs années d’expérience. La personne doit apprendre à chanter, danser et jouer de nombreux instruments. Aussi, c’est souvent quelque chose qui se transmet d’une génération à l’autre. C’est le cas de Moktar Gania. Ça lui a pris 30 ans avant d’obtenir le titre maâlem. Il a appris auprès de son père et son frère.

PAN M 360 : Avez-vous collaboré avec des artistes étrangers pour la création de votre projet?

Yacine Ben Ali : Plusieurs artistes se sont joints à nous pour la création de l’album. Chacun d’entre eux est venu ajouter sa touche musicale. Entre autres, les musiciens français, Géraldine Laurent (saxophone) et Jean-Marie Ecay (guitare) ont participé au projet. Aussi, la chanteuse israélienne Neta Elkayam est venue ajouter une certaine douceur féminine à l’album. On est très content de ce que ces artistes ont ajouté au produit final.

PAN M 360 : Est-ce que des jeunes reprennent le flambeau de la musique gnawa, au Maroc?

Yacine Ben Ali : Plusieurs jeunes s’intéressent à la musique gnawa. Nous n’avons pas peur pour la survie de ce style musical. Au Maroc, nous avons plusieurs festivals et de nombreux jeunes y jouent du gnawa. Aussi, le gnawa n’arrête pas de gagner en popularité au Maroc. L’avenir de cette musique est prometteur.

PAN M 360 : Est-ce votre première visite à Montréal?

Yacine Ben Ali : Ce sera ma première fois à Montréal. J’ai extrêmement hâte d’y être et de rencontrer les gens. J’ai déjà joué à London au Canada. J’avais vraiment aimé ma musique et les gens étaient très accueillants. Moktar est déjà venu à Montréal. Il y a fait des concerts en 1991 et 1992. Il avait adoré ces deux visites.

PAN M 360 : On entend des sonorités jazz dans les pièces de Gnawa Soul. D’où vous vient ce mélange avec le jazz?

Yacine Ben Ali : Beaucoup de styles musicaux sont inspirés de la musique africaine. Dans la musique d’aujourd’hui, on retrouve plusieurs éléments de notre continent. De ce fait, la musique gnawa se mélange à merveille avec une multitude de styles musicaux. Le jazz en est un excellent exemple. Moktar Gania apprécie particulièrement ce genre musical.

PAN M 360 : À quoi doit-on s’attendre de votre prestation au Festival Nuits d’Afrique?

Yacine Ben Ali : Ce sera la première fois que nous présenterons notre album Gnawa Soul en Amérique du Nord. On vient à Montréal pour partager notre énergie positive et découvrir la culture de la ville. On veut faire connaître la musique gnawa aux Québécois. On espère qu’ils l’aimeront et qu’ils passeront une excellente soirée en notre compagnie!

Moktar Gania et ses musiciens se produiront au Théâtre Fairmount le lundi 18 juillet à 18 h. Achetez vos billets ici!

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