Dans l’écosystème classique québécois, on a peine à imaginer la retraite d’Isolde Lagacé à titre de directrice artistique d’Arte Musica, l’organisme qui programme la vaste majorité des concerts présentés à la Salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM). C’est pourtant le cas, et c’est ce qui justifie la présentation, ce dimanche, d’un concert lui étant consacré.

À travers le programme musical mené par Matthias Maute à la barre de l’Ensemble Caprice, sans compter la participation de la soprano Magali Simard-Galdès, d’Ilya Poletaev au pianoforte, ou de sa fille Mélisande McNabney à l’orgue, Isolde Lagacé aura la tâche complexe de résumer sa vie si pleine, toujours au service de l’écosystème musical. 

Son legs étant considérable, une thématique Isolde Lagacé au concert d’ouverture de cette saison 2022-2023 à la Salle Bourgie est pleinement justifiée. Idem pour cette interview-bilan, qu’elle accorde à PAN M 360. À conserver dans vos dossiers !

PAN M 360 : Isolde Lagacé à la retraite ? Difficile à croire !

ISOLDE LAGACÉ : C’est drôle que tu me dises ça, car il n’y a strictement personne qui me voit à la retraite!  Retraite est un mot associé à un travail de 9 à 5 ans depuis x années. Alors que pour moi, mon travail et ma vie, ça a toujours été la même chose. Et je dirais que si je n’avais pas eu le travail que j’ai eu depuis 15 ans, j’aurais certainement travaillé moins. C’est dur de faire les choses à moitié… 

PAN M 360 : Tout ça provient d’un rêve originel. Lequel ?

ISOLDE LAGACÉ : C’est un projet que j’ai imaginé avec Pierre Bourgie et je l’ai porté pendant 15 ans. À l’origine, je voulais ouvrir une salle de concert à Montréal, je trouvais qu’il y manquait un amphithéâtre consacré à la musique de chambre. On avait un beau lieu, une belle opportunité. Or, ça a pris une ampleur que je n’avais pas vraiment prévue. Je ne m’étais pas assise à faire 8 scénarios avec des objectifs quantifiables. Ainsi, j’ai commencé à travailler pour Arte Musica en 2007 et la Salle Bourgie a ouvert ses portes en 2011, période de gestation pendant laquelle j’ai mené plusieurs activités musicales au Musée des Beaux-Arts, notamment dans la Galerie des Bronzes ou le Salon La Verrière. Il fallait développer le public!

PAN M 360 : On imagine que les milieux de la musique classique et des arts visuels ont dû apprendre à cohabiter!

ISOLDE LAGACÉ : Le projet de rénovation  de cette salle était amorcé par le MBMA mais j’ai dû imposer aux architectes des modifications pour les besoins de la musique – acoustique, loges, salles de répétition, etc. Honnêtement, lorsque j’ai commencé à penser à ça avec Pierre, je croyais faire 30 concerts par an. Aucun paramètre n’était établi. Le Musée n’est pas dédié à la musique mais bien à l’art visuel. C’est très différent d’un organisme culturel dédié à la musique. Nathalie (Bondil) voyait les opportunités et réagissait très vite, sans trop connaître le business de la musique. Moi aussi je suis comme ça, je saute pieds joints dans un truc, enthousiaste et passionnée.  J’avais une idée précise de mes objectifs mais je ne savais pas l’ampleur que ça prendrait. Étude de faisabilité? Oublie ça! On n’est pas passés par là. À part l’entente à long terme de notre résidence au Musée, on était libres ! J’ai avancé plus au pif qu’autrement… Pas pour me lancer des fleurs, je dirais que mon pif est assez précis! (rires)

PAN M 360 : Tu viens quand même d’un milieu t’ayant forgé un pif aussi performant ! Parents (Bernard et Mireille), sœur jumelle (Geneviève) et fille (Mélisande) organistes/clavecinistes, frère (Éric) et fils (Raphaël) contrebassistes, mari altiste (Douglas McNabney)… qui dit mieux?

ISOLDE LAGACÉ : Oui, j’ai passé ma vie là-dedans, je connais ce milieu. Évidemment, je viens d’une famille de musiciens. J’avais trois ans, mes parents m’emmenaient à leurs répétitions, je m’assoyais sur les bancs d’église et j’analysais tout ce qui s’y passait. Je regardais l’arrière-scène, l’orgue, la réaction du public pendant le concert le soir venu. En rétrospective, je ne m’étonne pas d’avoir fait ce que j’ai fait pendant ces 15 dernières années, soit après avoir dirigé le Conservatoire et des salles de concert, après avoir étudié en administration. Tout ce que j’avais fait dans ma vie m’a guidé vers ce que j’ai réalisé à la Salle Bourgie. 

PAN M 360 : Tu n’avais pas prévu au départ cette croissance considérable de la Salle Bourgie et Arte Musica en tant que diffuseur, c’est-à-dire 120 concerts présentés chaque année, sans compter les locations de salle pour d’autres ensembles et organismes – Arion, Constantinople, le Festival Bach, etc.

ISOLDE LAGACÉ : Exactement. Sur le coup, il me fallait établir une fondation, ses finances, un projet, et rester prudente dans le fonctionnement de l’organisme. Même si on a de l’argent, ça prend du temps pour faire les choses. Il faut les bras, les ressources, le temps… Tu ne peux pas aller plus vite qu’un cycle normal. Et j’étais toute seule. Je voulais faire 30 concerts par an au départ alors que c’est 120 concerts aujourd’hui.

PAN M 360 : On se souvient qu’il y a parfois eu méprise sur la vocation de la Salle Bourgie, pas si baroque que certains ne l’ont déjà cru.

ISOLDE LAGACÉ : On m’a associée au style baroque et ça agaçait sérieusement Pierre! On voulait au contraire que ce soit de la musique dite classique mais vaste. On voulait offrir de tout pour tous. Alors je disais à quiconque de consulter ma programmation, pour ainsi constater que le baroque était un des styles présentés et non le style dominant. Lorsque je faisais mes bilans au conseil d’administration, je me devais de souligner que je faisais une fraction de musique baroque. Ça prend donc des années pour changer les perceptions, briser les idées reçues, asseoir une facture. Je me considère  donc polyvalente même si certains me voient spécialiste. On a déjà remporté le Prix Opus pour le diffuseur spécialisé de l’année alors que je vois plutôt Arte Musica comme un diffuseur généraliste… 

PAN M 360 : Que penser de la Salle Bourgie dans l’imaginaire collectif? 

ISOLDE LAGACÉ : Tous les mélomanes l’apprécient mais… Récemment, j’ai parlé à un journaliste d’un média important, qui travaillait au culturel et qui ne connaissait pas l’existence de la Salle Bourgie. Je me suis dit qu’il y avait encore du pain sur la planche!

PAN M 360 : C’est quand même hallucinant qu’un journaliste culturel patenté ne fusse pas au courant!

ISOLDE LAGACÉ : C’est la réalité. Il  faut vivre avec et travailler fort pour changer les perceptions. 

PAN M 360 : Dans un contexte où le divertissement l’emporte largement sur la culture et le raffinement, comment te sens-tu perçue ?

ISOLDE LAGACÉ : On peut me dire que je suis cultivée et élitiste… Alors oui je viens d’une famille de musiciens mais mon père est un fils de cultivateurs. Quand j’étais petite, adolescente ou jeune adulte, je suis allée à l’école publique et mes enfants aussi. Je me suis instruite en écoutant la Chaîne culturelle de Radio-Canada qui n’existe plus. Non, je ne viens pas de la richesse et ça m’énerve de me faire taxer d’élitiste.

PAN M 360 : Pourquoi au juste partir maintenant, au-delà de la fatigue et du désir de mener une vie personnelle plus calme?

ISOLDE LAGACÉ : Je crois que c’est important d’avoir du sang neuf. Je ne crois pas qu’il faille faire la même chose pendant 30 ans. Je n’ai aucunement épuisé mes ressources créatives mais… c’est le moment, pendant que tout va bien, de passer le flambeau à une nouvelle génération pour que s’amorce une nouvelle phase de croissance. Olivier et Caroline sont plus ou moins 25 ans plus jeunes que moi, ils ont l’âge de mes enfants. 

PAN M 360 : Peux-tu nous présenter Olivier et Caroline ?

ISOLDE LAGACÉ : Bien sûr! Depuis longtemps, je connais Olivier Godin, un pianiste de formation.  Lorsqu’il avait 24 ans, je l’avais embauché au Conservatoire, soit pour diriger l’atelier lyrique. J’ai donc suivi sa carrière comme je suivais le développement de plusieurs jeunes interprètes, par pure passion pour le métier. Olivier a des talents multiples, sa culture me renverse. J’ai toujours su ce qui se passait dans sa carrière… C’est un peu la continuité.

Caroline Louis est pianiste de formation et a fait toute sa carrière à l’OSM. Elle a travaillé dans différents secteurs de l’orchestre, elle a travaillé notamment sur les dossiers de l’éducation, sur des projets de médiation culturelle, sur le Concours de l’OSM, etc. Elle a travaillé sur plusieurs dossiers, elle connaissait bien le marketing, la billetterie, etc. Évidemment, l’OSM est une grosse boîte avec différents secteurs, alors que la Salle Bourgie est gérée par une directrice et un président qui s’occupent de tout, bien qu’on puisse évidemment compter sur un conseil d’administration. C’est un autre monde!  Cela dit, Caroline peut très bien s’y adapter; aussi musicienne de formation, elle termine sa maîtrise en administration des affaires (MBA) et elle a toujours travaillé dans ce secteur – organisation du travail, ressources humaines, budgets, etc. 

PAN M 360 : Force est d’observer que la direction artistique et la direction administrative d’Arte Musica constituent désormais deux fonctions distinctes.

ISOLDE LAGACÉ : Depuis longtemps, je parlais à Pierre de mon éventuel départ. Or, si on voulait que le projet se poursuive après moi, il fallait trouver la ou les bonnes personnes. Lorsque fut le temps de choisir, la question a été de me remplacer par une ou deux personnes, car j’ai rapidement évalué qu’il était très difficile de trouver une personne forte en administration et en direction artistique, un profil que j’ai mais qui correspond davantage aux gens de ma génération. Les professionnels de 40 ans sont plus spécialisés. 

Pierre et moi sommes très proches l’un de l’autre, nous travaillons comme frère et sœur, on se comprend, on est toujours sur la même longueur d’onde. Ou presque : au départ, Pierre ne voulait rien savoir de me remplacer par deux personnes, considérant que ça prenait un seul patron dans une boîte. 

On n’avait pas une longue liste en tête et on a affiché le poste; on a alors reçu beaucoup de candidatures et personne ne pouvait combler ce poste; on avait des candidats ou bien artistiques ou bien administratifs. Ainsi, on a choisi deux candidats se démarquant clairement, c’est Caroline Louis et Olivier Godin. Un matin, Pierre m’a téléphoné en me confirmant qu’on pouvait embaucher les deux. Ils sont en poste depuis le début juin.

PAN M 360 : Est-ce pour toi la conjoncture idéale de passer à autre chose ?

ISOLDE LAGACÉ : Professionnellement et personnellement, c’est le bon moment. J’aurai 65 ans cet automne… c’est quand même 65 ans!  Nous sommes rendus une douzaine d’employés, dont plusieurs viennent de débarquer. Je me suis dit que les finances allaient bien, que la programmation allait bien, que l’institution allait bien. Les employés participeront à l’élaboration des stratégies à venir, nous pouvons compter sur des employés brillants, souples et polyvalents, qui manifestent tous une sensibilité musicale très poussée. 

J’ai passé une semaine avec Olivier et Caroline à leur arrivée en poste et j’ai quitté pour tout l’été,pas inquiète pantoute ! Récemment, je suis  revenue passer du temps mais Caroline gère désormais les dossiers administratifs. Je ne toucherai donc pas à la programmation 2023-2024, et donc je gère les dossiers courants de la programmation actuelle que j’ai moi-même montée. Vu le contexte post-pandémique, il y a encore du changement dans la programmation, certaines annulations, etc.  Notre année fiscale se terminait le 31 août, je dois en faire le rapport d’activités, les états financiers…

PAN M 360 : Et après?

ISOLDE LAGACÉ : Le 15 novembre, il y a aura un conseil d’administration suivi d’un fête pour mon départ. Ce sera ma dernière journée. Bien sûr, j’assisterai aux concerts que j’ai programmés si je suis à Montréal – avec mon mari, je vis maintenant aux Éboulements et à Québec, car mes deux enfants musiciens  et leurs enfants y vivent et y travaillent. Je resterai donc un soutien historique de l’organisation, j’ai gardé un pied-à-terre pour encore quelques mois. 

PAN M 360 : Certains concerts te tiennent évidemment à coeur, même si tu n’assume plus la direction de la programmation.

ISOLDE LAGACÉ : L’intégrale des cantates de Bach est le meilleur exemple. Ce projet a été amorcé en 2014, il devait être fait sur 8 ans et devrait normalement être terminé. Or  la pandémie a prolongé ce cycle de concerts jusqu’en mars 2023. Mon plus gros accomplissement en tant que directrice artistique? Je pense que oui : 77 concerts, 33 chefs, des centaines de solistes et instrumentistes, l’implication de tout le milieu québécois et des invités étrangers. Toutes les cantates auront été exécutées au moins une fois… énorme! Avec les reports et annulations de la COVID, dix concerts de cantates seront présentés cette saison. Tu peux être sûr que je n’en manquerai pas un seul !

PAN M 360 : Autre fierté?

ISOLDE LAGACÉ : Juste avoir établi une nouvelle salle montréalaise et pour moi une grande réalisation.Tous les gens qui y viennent à la Salle Bourgie me disent qu’ils ne peuvent plus s’imaginer sans.

CRÉDIT PHOTO: PIERRE-ÉTIENNE BERGERON

Le Concert Isolde Lagacé, une vie en musique, est présenté ce dimanche, 14h30, à la Salle Bourgie

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INTERPRÈTES

Ensemble Caprice
Matthias Maute, direction
Magali Simard-Galdès, soprano
Mélisande McNabney, orgue
Ilya Poletaev, pianoforte

PROGRAMME

VIVALDI Concerto pour deux trompettes en do majeur, RV 537
HANDEL Concerto pour orgue, op. 4 no 6
AVISON Concerto grosso no 5 en  mineur, d’après Scarlatti 
MOZART Concerto pour piano no 23 en la majeur, K. 488
J. S. BACH
Prélude pour orgue BWV 553
Cantate Jauchzet Gott in allen Landen [Exaltez Dieu en toutes les contrées], BWV 51

Bardée d’un Artist Diploma de l’Université de Cincinnati où elle a travaillé avec Dorothy DeLay, la violoniste montréalaise Olga Ranzenhofer avait collaboré à différents ensembles avant de fonder en 1997 le Quatuor Molinari avec la bénédiction du grand artiste visuel dont l’ensemble porte le nom. Premier violon du Molinari, elle en est aussi la directrice artistique et administrative.

Elle fut en outre second violon solo de l’Orchestre Métropolitain de 1989 à 2001, violon solo de l’Ensemble de la Société de musique contemporaine du Québec de 1994 à 2004, violon solo à l’Orchestre de chambre de Montréal de 1987 à 1995. 

En un quart de siècle, le Quatuor Molinari s’est imposé au Canada comme un des véhicules par excellence des musiques modernes et contemporaines composées pour quatuor à cordes. Certes l’un des meilleurs quatuors à cordes au pays toutes approches confondues, l’ensemble jouit désormais d’une réputation internationale, tant pour la qualité de sa direction artistique que pour le niveau exceptionnel d’exécution qu’il atteint dans son espace-temps de prédilection : les 20e et 21e siècles.

À la veille de la saison 25e anniversaire de son quatuor à cordes, Olga Ranzenhofer présente l’ensemble de la programmation 2022-2023, substantielle, ambitieuse, partiellement rétrospective : 4 programmes présentés au Conservatoire de musique de Montréal, 3 programmes intimes exécutés à la Fondation Molinari,  donc 7 productions originales sans compter les dialogues tenus avec le public et autres tournées thématiques.

PAN M 360 : Pour qu’un quatuor à cordes atteigne l’excellence, il faut une certaine stabilité, et c’est le cas du Molinari, n’est-ce pas?

OLGA RANZENHOFER : Oui! Notre violoncelliste Pierre-Alain  Bouvrette et notre altiste Frédéric Lambert  font partie du quatuor depuis 15 ans; Antoine Bareil, notre second violon, est avec nous depuis 5 ans; moi, c’est 25 ans! 

PAN M 360 : Bien évidemment, le Quatuor Molinari doit ouvrir cette saison anniversaire sous cette thématique anniversaire.

OLGA RANZENHOFER : Notre premier concert majeur, prévu le 14 octobre au Conservatoire de musique de Montréal, commémore effectivement nos 25 saisons d’activités. Alors ce premier concert ramène des œuvres importantes, axées sur les grandes intégrales qu’on a faites par le passé. 

PAN M 360 : Et quel est ce programme 25e anniversaire?

OLGA RANZENHOFER : On aurait pu remettre du Murray Schafer au programme mais on l’a fait récemment, aussi pour célébrer nos saisons 15e et 20e anniversaire… alors cette fois, on est allé puiser chez d’autres compositeurs autour desquels on a fait de grands événements.

Il y aura un quatuor de Schnitkke, une œuvre très puissante, très intense. Il y aura aussi un quatuor de Kurtag, six moments musicaux, car nous lui avons déjà consacré un concert et un album, pour lequel nous avons gagné un prix ECHO Klassik en Allemagne – catégorie meilleur enregistrement contemporain de musique de chambre. Nous avions aussi monté un programme intitulé le Quatuor selon Ligeti, nous ferons son premier quatuor, Métamorphoses nocturnes, qui était un peu le 7e de Bartok car Ligeti avait encore cette empreinte de Bartok dans sa façon de composer. Enfin, nous aurons un quatuor de Penderecki, car nous avons déjà joué l’intégrale de ses quatuors à cordes et nous en avons enregistré trois. Nous avions dû attendre qu’il retouche son 4e dont il n’était pas satisfait, alors la partition a été retirée du marché pendant quelques années et finalement nous avons pu mettre la main dessus après son décès. Ce sera donc une première québécoise du 4e de Penderecki, un homme formidable que j’ai eu la chance de rencontrer. 

PAN M 360 : Le programme Exploration sonore est prévu le 9 décembre au Conservatoire.

OLGA RANZENHOFER :  On va chercher ici des compositeurs qui nous mènent dans différentes directions, celle de la compositrice azérie Franghiz Ali-Zadeh, dont l’œuvre intitulée Oasis, comprend notamment une bande sonore où l’on peut entendre des gouttelettes d’eau. Nous aurons une création pour quatuor et kamancheh d’un compositeur iranien qui fait actuellement son doctorat à Montréal, soit Showan Tavakol. Donc, c’est pour nous toute une exploration de la musique iranienne dans une esthétique contemporaine et occidentale. Nous ferons aussi le quatuor Ergma pour le 100e anniversaire de Iannis Xénakis, une œuvre tectonique d’une grande intensité, homorythmique mais avec des intervalles et des accords comme seul Xenakis savait les faire. Le tout sera complété avec une œuvre avant-gardiste de 1927, soit le Quatuor no 3 de Béla Bartók, celui qui l’a mené le plus loin dans l’exploration, avec des glissandos et des pizzicati lui étant spécifiques – on pince la corde à la verticale et on frappe sur la touche ce qui produit un son percussif.

PAN M 360 : Le programme Transparence sera présenté en février 2023, quel sera-t-il?

OLGA RANZENHOFER : On aura de la musique anglaise avec Thomas Adès, compositeur anglais et chef de grande renommée, l’œuvre se nomme The Four Quarters, très belle œuvre écrite pour le Quatuor Emerson. Nous ferons le Quatuor No 2 de Benjamin Britten. Et nous allons créer le Quatuor No 7 du Québécois Brian Cherney, écrit pour nous… il est en train de le faire! On souligne ses 80 ans d’une façon toute spéciale cette année. En décembre, on jouera son quintette avec hautbois. 

PAN M 360 : Le quatrième grand concert du Molinari aura lieu en mai, et la matière sera italienne :

OLGA RANZENHOFER : En mai 2023, nous poursuivrons nos grandes intégrales, cette fois-ci consacrée au compositeur italien Luciano Berio, avec l’exécution de 5 quatuors à cordes écrits entre 1952 et 1996. Ce concert sera précédé d’une conférence donnée par Jean Portugais pour baigner dans cette atmosphère. Comme par le passé, chacun de nos grands concerts sera précédé de dialogues tenus à la Maison de la culture Plateau Mont-Royal. On explique, on analyse, on joue des extraits, on commente les œuvres. On fait ça depuis les débuts, et ça a toujours très bien marché car ça aide à faire connaître un répertoire d’œuvres  souvent  pas très connues du public. Des fois, pas du tout. Mais même des œuvres mieux connues comme Bartok ou Chostakovitch ou Britten ne sont pas si connues, alors nous donnons des pistes d’écoute aux gens afin qu’ils se familiarisent à ce répertoire avant de venir les écouter au concert. On encourage le public à nous questionner sur ces œuvres, sur le travail de quatuor, le travail de compositeur, sur le contexte historique de leur création. C’est très intéressant, autant pour nous que pour le public. Ces événements gratuits ont toujours lieu le dimanche précédant le concert.

PAN M 360 : Cet automne, vous présentez une série spéciale, quoique plus modeste pour sa capacité d’accueil.

OLGA RANZENHOFER :  Cette série Concerts intimes peut se tenir grâce à un soutien du Conseil des arts et des lettres du Québec. On a trois concerts cet automne, les 18 septembre, 27 novembre et 18 décembre, ils s’adressent aux mélomanes encore soucieux de pratiquer la distanciation sociale, donnés deux fois la même journée à la Fondation Molinari. On adore jouer là!

Ce  dimanche 18 septembre on fera le Quatuor no 3 de Brian Cherney dans le cadre d’un Concert intime: Musique bleue, réunissant d’autres œuvres québécoises (Musique bleue) , soit de Nicolas Gilbert, Jacques Hétu et John  Rea, sans compter le Quatuor no 4 de Penderecki. 

Le 27 novembre, Odyssée sonore sillonne toute la palette de couleurs qu’un quatuor peut produire ou se lier à des bandes sonores d’Oasis de  la compositrice Ali-Zadeh ou instruments moins connus comme le kamancheh d’Iran, puisque nous reprenons l’ œuvre du compositeur Tavakol. On jouera le Quatuor no 1 de Penderecki, carrément bruitiste, le Quatuor no 2 de Scelsi , exploration tout autour d’une note avec l’usage de résonateur installé sur le lutrin, et  enfin Black Angel du compositeur américain George Crumb, décédé cette année.

Le 18 décembre, le hautbois solo associé à l’OSM, Vincent Boilard, nous rejoindra pour jouer des quintettes pour  hautbois et quatuor à cordes. Nous avons enregistré cette matière avec lui et l’album est prévu cet hiver. Pour le concert, nous jouerons des œuvres canadiennes, soit Elizabeth Raum, Brian Cherney et Stuart Grant.

PAN M 360 : Quand il n’y en a plus , il y en a encore!

OLGA RANZENHOFER :  Oui, nous donnons beaucoup d’autres concerts au cours des mois à venir, dont deux tournées dans l’île de Montréal. Nous reprendrons les Fables de Lafontaine avec Catherine Perrin au clavecin et à la narration, et nous présentons une autre tournée avec ClairObscur, compagnie de la mezzo Stéphanie Pothier, avec un programme Camille Claudel Into the Fire, constitué d’œuvres de Jake Heggie inspirées de l’artiste française et de son journal intime, le tout assorti d’un travail audiovisuel. On fait aussi Les Trois Chansons de Bilitis de Debussy sur un arrangement de Jake Heggie pour quatuor à cordes, et puis nous ferons le Quatuor à cordes de Germaine Tailleferre.

POUR INFOS, PROGRAMMES ET BILLETS DU QUATUOR MOLINARI , C’EST ICI

Ce samedi, 15h, à l’église Saint-Camille de Cookshire-Eaton, le Quatuor Molinari rend hommage à l’oeuvre de feu Louis-Pierre Bougie, aux côtés du guitariste René Lussier et de la flûtiste Myriam Genest-Denis. Au programme, des oeuvres de Mozart, Ravel, Hétu, Chostakovitch et Debussy.

Sous la direction de Francis Choinière, l’Orchestre philharmonique et Chœur des mélomanes (OPCM) mise sur les œuvres symphoniques impliquant la voix humaine ainsi que sur les versions concerts des grands opéras du répertoire. Ce filon qu’exploite le jeune maestro lui permet de s’imposer dans l’écosystème classique et de se créer une identité propre, dans la direction d’orchestre. À la veille de la saison 2022-2023, PAN M 360 l’a rencontré afin de discuter du prochain cycle de concerts montréalais présenté par l’OPCM.

PAN M 360 : Difficile de prévoir l’avenir, mais on dirait bien que vos activités ont repris un rythme prépandémique!

FRANCIS CHOINIÈRE : Oui! Cette année, évidemment, on est allé à nos pleines forces. On espère ne pas avoir de fermeture de salles au cours des prochains mois, on compte vraiment revenir avec une sélection des plus grandes œuvres chorales symphoniques ou lyriques. 

PAN M 360 : Vous commencez par la version concert du Requiem de Verdi, prévue le 13 novembre à la Maison symphonique. Quelles sont les exigences?

FRANCIS CHOINIÈRE : C’est un des opéras qui demande le plus d’implication de la part des solistes. Le dialogue entre les solistes et le chœur y est très important, c’est ce qui en rend l’approche unique. À mon sens, le Dies iræ de ce requiem est le plus intense du répertoire classique, sinon l’un des plus intenses avec celui de Mozart. En comparaison, le Requiem de Fauré se veut un peu plus relax; le Dies iræ dans le Fauré dure environ 30 secondes, alors que celui de Verdi est beaucoup plus considérable et récurrent. Ça vient nous rappeler le jour du jugement dernier… Intense!

Nous aurons avec nous des solistes d’expérience, soit la soprano Aline Kutan, la mezzo Rose Naggar-Tremblay, le ténor Adam Luther et le baryton-basse Vartan Gabrielian. Il me semble que c’est la première fois que cette œuvre est interprétée à la Maison symphonique. Ce n’est pas très souvent, d’ailleurs, qu’on a un opéra interprété en version concert, dans cet amphithéâtre dont l’acoustique exemplaire nous permet d’entendre tous les détails écrits par le compositeur. Ça apporte une nouvelle perspective que dans la salle Wilfrid-Pelletier, par exemple.

PAN M 360 : Il en sera de même le 20 janvier, lorsque l’OPCM exécutera La Bohème de Puccini en version concert, qui mettra en vedette le ténor Andrew Haji (Rodolfo) et la soprano Myriam Leblanc (Mimi), assistés de 60 musiciens et 120 choristes de l’OPCM, ainsi que des Petits Chanteurs du Mont-Royal sous votre direction.

FRANCIS CHOINIÈRE : Et on finira la saison avec la Symphonie no 1, A Sea Symphony, du Britannique Ralph Vaughan Williams (avec la soprano Karina Gauvin et le baryton Christian Wagner), ainsi que La Mer, œuvre symphonique du compositeur français Claude Debussy. Pour la majorité des gens dans la salle, la symphonie de Vaughan Williams, composée au tournant du 20e siècle (1903 à 1909), sera une découverte. Ils ne seront pas déçus je crois, car c’est une œuvre puissante, c’est toute une aventure symphonique avec les textes chantés du poète américain Walt Whitman.

PAN M 360 : Depuis les débuts de l’OPCM, vous semblez choisir des œuvres parfaitement inscrites dans l’imaginaire collectif; même si les gens ne peuvent en identifier la source, ils en ont entendu les grands airs à un moment ou un autre de leur existence. Une stratégie?

FRANCIS CHOINIÈRE : Ce qui m’importe d’abord, c’est d’attirer les gens en salle même s’ils n’ont pas nécessairement une connaissance des œuvres, bien qu’ils en aient déjà écouté certains extraits.

PAN M 360 : Comment préparez-vous ces productions, considérables pour un jeune orchestre dirigé par un jeune chef de 25 ans?

FRANCIS CHOINIÈRE : On travaille à différents niveaux. Presque deux mois avant un concert, le chœur doit assimiler la partition. Je travaille très en détail avec les choristes, majoritairement de jeunes voix mais expérimentées ; je suis fier de dire que notre chœur est de haut niveau. La semaine du concert, je rencontre les solistes et l’orchestre. Habituellement, ça se passe très bien, tous et toutes sont très bien préparés. 

PAN M 360 : Qui constitue cet orchestre et ce chœur de l’OPCM? 

FRANCIS CHOINIÈRE : Les interprètes et choristes sont réguliers chez nous, mais travaillent aussi dans d’autres grands chœurs et orchestres québécois, puisque nous donnons relativement peu de concerts en une année. Sauf l’OSM, aucun orchestre symphonique québécois ne peut se produire chaque semaine. Pour gagner leur vie, les musiciens et chanteurs de l’OPCM doivent souvent jouer dans plusieurs formations.

PAN M 360 : Quel chemin empruntez-vous pour atteindre un haut niveau, en direction d’orchestre?

FRANCIS CHOINIÈRE : C’est énormément de travail! Avec le temps, je suis devenu de plus en plus à l’aise dans mon rôle, dans différents contextes. Auparavant, j’avais étudié la composition et bien sûr la direction d’orchestre. J’ai aussi appris l’orchestration, ce qui me permet aujourd’hui de bien comprendre le registre des instruments, leur son, l’impact de l’archet, ce que je peux exiger des musiciens, etc.

PAN M 360 : Vous dirigez principalement les programmes de GFN Productions, dont vous êtes un des fondateurs. D’autres invitations

FRANCIS CHOINIÈRE : Je dirige principalement l’OPCM et certains concerts du FILMharmonique. Je serai bientôt invité par l’Orchestre symphonique de Sherbrooke (octobre) et j’assisterai cet automne Jacques Lacombe, qui dirigera Carmen à la Canadian Opera Company (Toronto).

PAN M 360 : Comment décrire votre identité en tant que maestro?

FRANCIS CHOINIÈRE : C’est une question difficile, car c’est plutôt inconscient. Ce que les gens me disent, cependant, c’est que j’aime les sons soutenus, notamment avec les cordes. J’aime effectivement les longues lignes mélodiques, j’aime sculpter les phrases avec l’orchestre.

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Issue d’une grande famille d’artistes et chercheurs, forte d’une discographie de plus d’une trentaine d’albums et d’une renommée internationale, la pianiste française Anne Queffélec est de retour à la Salle Bourgie après y avoir donné un concert jugé remarquable en 2018. 

Le mardi 27 septembre prochain, la virtuose septuagénaire y propose un récital en deux souffles distincts : la première partie comprend des œuvres de J. S. Bach, de Händel et de Scarlatti, tous nés en 1685, tandis que la seconde met en lumière la Sonate D. 960 pour piano de Schubert, composée peu avant sa mort prématurée.

Avant la traversée de l’Atlantique, une visioconférence Québec-France a permis à PAN M 360 et ses lecteurs de faire la rencontre de cette musicienne affable, généreuse, pertinente en explications et compléments métaphoriques.

PAN M 360 : Vous êtes de retour au Québec pour d’abord jouer Bach, Scarlatti, Händel. Vous aviez un concept en tête, donc.

ANNE QUEFFÉLEC : Oui, l’idée à la base était de célébrer 1685, soit l’année de naissance de ces trois compositeurs.

PAN M 360 : Donc, vous dressez la table avec des œuvres baroques.

ANNE QUEFFÉLEC : Et elles me semblent tout à fait pertinentes et contemporaines aujourd’hui. Pour moi, Scarlatti était à la fois classique et baroque, sachant que ces catégories et périodes de la musique comportent des interpénétrations, et que ces génies avaient trouvé leur propre ton et leur propre langage. La musique n’est pas seulement historique, c’est un art vivant et impalpable qui échappe au temps. 

PAN M 360 : Ces trois compositeurs sont néanmoins liés par une même époque et les avancées musicales de leur temps.

ANNE QUEFFÉLEC : Scarlatti et Händel avaient été d’ailleurs confrontés dans une sorte de joute au cours de laquelle Scarlatti avait brillé au clavecin pendant que Händel était à l’orgue. Ça se passait en Italie et on sait aussi que Bach s’intéressait beaucoup à la musique italienne et aussi à la production française. Ça me paraissait donc émouvant et signifiant de les rapprocher tous les trois. Je les aime infiniment. J’aime la lumière de leurs musiques, leur élan vital. Ce qui, naturellement, n’empêche pas leur mystère. Dans ses 555 sonates pour clavecin, Scarlatti explose d’inventivité, mélodique, rythmique, s’imprégnant de musiques où il a vécu (Italie, Portugal, Espagne). Händel était surtout un compositeur d’opéra qui avait flamboyé dans ce genre, se trouvant en Angleterre où il vécut de manière sédentaire puisqu’il avait une énorme charge familiale et professionnelle. Sa musique revient de plus en plus dans les programmes, plus qu’autrefois. 

PAN M 360 : L’intérêt qu’on porte à ces œuvres est effectivement variable dans le temps.

ANNE QUEFFÉLEC : Oui. La postérité a ses humeurs et ses trous de mémoire. Mais la musique est hors du temps. D’une certaine façon, ces compositeurs sont contemporains parce qu’ils continuent à nous toucher. On observe aussi l’évolution des interprétations de leurs œuvres à partir des manuscrits originels. Précédemment, les interprétations étaient peut-être plombées par des tempi trop lents, des sonorités d’instruments moins adéquates, etc. On est allé plus à la source, on a refait circuler la sève.

PAN M 360 : Et comment expliquer votre forme excellente? On peut vivre longtemps et bien jouer du piano, contrairement à d’autres instruments plus ingrats pour le vieillissement du corps.

ANNE QUEFFÉLEC : Que le ciel vous entende! Mais vous avez raison, jouer du piano n’est pas anti-ergonomique, cela ne demande pas au corps une position antinaturelle. Nous (pianistes) avons la chance de persévérer, car jouer est excellent pour la santé. C’est un remède contre l’arthrose, notamment, c’est excellent pour la mémoire. Donc il ne faut pas se priver!

PAN M 360 : Que différencie le jeu d’Anne Queffélec de ses collègues pianistes?

ANNE QUEFFÉLEC : Je ne peux avoir réponse à ça. Chaque personne est unique de toute façon. Ensuite, c’est le public qui se fait peu à peu une certaine image. Personnellement, je n’ai jamais calculé l’effet que je pourrais produire. Je n’ai toujours pas de plan de carrière, je me suis laissé porter par les événements de la vie, y compris sur le plan personnel d’ailleurs. J’ai la sensation que nous sommes embarqués dans nos propres vies comme dans un bateau, que nous devons essuyer les courants, le vent, les tempêtes, les requins. Nous accueillir des passagers à bord, en côtoyer d’autres ou traverser des paysages admirables de beauté. Et donc en ayant un cap un peu fixé avec des objectifs et des provisions à bord. Je ne me sens pas dans une stratégie ou dans un calcul. 

PAN M 360 : Votre rapport avec le public importe-t-il dans le rendu de la musique?

ANNE QUEFFÉLEC : Je suis infiniment touchée de voir qu’il existe avec le public un contact. Des personnes reviennent m’entendre et sont heureuses de me dire qu’elles m’avaient déjà entendue jouer à tel endroit ou à la radio… Il y a donc un lien qui se crée au cours des années. Le temps passe et il y a ce partage avec le public, auquel je crois de plus en plus. Il y a l’inspiration, il y a une solidarité, une espèce de fraternité créée mystérieusement dans une salle de concert avec tous ces inconnus assis les uns à côté des autres qui partagent un temps suspendu et qui participent de l’œuvre collective du concert. 

PAN M 360 : “L’œuvre collective du concert”? Que voulez-vous dire?

ANNE QUEFFÉLEC : Moi, je crois énormément à ça, un concert est une œuvre collective. Le public se croit récepteur, il est en fait beaucoup plus actif qu’il n’en a conscience, parce qu’il porte le musicien, le silence de la salle… 

PAN M 360 : À vous écouter jouer, on comprend assez rapidement que vous n’êtes pas une musicienne qui essaie d’en mettre plein la gueule. Ce n’est pas qu’un trait de caractère, n’est-ce pas?

ANNE QUEFFÉLEC : Je n’aime pas quand j’ai la sensation qu’on se met devant la musique, que l’ego (de l’interprète) passe avant le compositeur. Ça peut être époustouflant, remarquez… on peut être béat d’admiration devant certains egos sensationnels et flamboyants. Moi, je me sens plutôt une responsabilité vis-à-vis du compositeur et vis-à-vis du public lorsqu’on fait face à des chefs d’œuvres. Pour moi, ça ne peut se vivre que dans une forme d’humilité et de respect. C’est une quête de l’œuvre, une demande, une exigence. Je trouve donc plus essentiel d’être dans la position de servir la musique et non pas de m’en servir.

PAN M 360 : Ce programme présenté à la Salle Bourgie est-il spécifique à Montréal?

ANNE QUEFFÉLEC : Non ça ne l’est pas; j’ai joué ce programme dans différents lieux, différents festivals. Et j’ai été très touchée par les publics qui s’y sont montrés capables d’écoute, car ce n’est pas un programme spectaculaire. Le public a vraiment répondu. 

PAN M 360 : Que justifie le choix des œuvres au programme, au-delà de leurs compositeurs?

ANNE QUEFFÉLEC : Dans l’ensemble, ce sont des transcriptions, je trouve intéressant qu’il y ait ce jeu des métamorphoses. Par ailleurs, j’ai veillé aux enchaînements de pièces brèves qui ne doivent pas être coupées par les applaudissements. Il faut un parcours qui dessine une espèce d’image, qui rende compte d’une forme d’unité émotionnelle. En l’occurrence, ces pièces au programme sont méditatives, profondes, et je choisis de terminer par la Chaconne en sol majeur de Händel. C’est une sorte de bouquet final qui ouvre ce qui a été jusqu’alors dans l’harmonie et l’intériorité. La Chaconne, c’est le lever du soleil à la fin.

PAN M 360 : Et vous concluez ce programme avec Schubert, soit sa géniale Sonate pour piano en si bémol majeur, D. 960

ANNE QUEFFÉLEC : Son œuvre est d’une richesse vertigineuse. Il avait tout compris de la condition humaine. Si jeune, il savait de quoi il retourne dans l’existence, ce que signifiait à la fois d’être mortel et de toucher à l’infini. Mort à 31 ans, il n’avait été que jeune mais il était hors d’âge, hors du temps, hors des calendriers et des pendules. Assez tôt malade, il avait senti la fragilité de l’existence, il devait sentir qu’il avait peu de temps devant lui. Ses œuvres de sa toute dernière année de vie sont extrêmement vastes et longues, d’ailleurs. Avec peu de temps devant lui, il en prenait beaucoup et n’allait pas se priver. 

PAN M 360 : Vous devez vous étonner vous-même de vos propres découvertes à travers vos interprétations de cette œuvre.

ANNE QUEFFÉLEC : Je ne m’étonne pas de moi mais bien du caractère inépuisable de cette richesse musicale, soit dans l’articulation des choses, dans les modulations, dans la précision. Schubert donne de brillantes indications de phrasé, soucieux de la responsabilité de l’interprète. Il était précis! Dans cette œuvre écrite deux mois avant sa mort, il parle notamment d’un scherzo vivace con delicatezza; je trouve ça vraiment poignant d’imaginer cet homme qui sera mort deux mois plus tard et qui lui importe de jouer ce scherzo avec délicatesse. Ainsi le compositeur nous donne des clés pour son œuvre. Nous, interprètes, avons cette responsabilité d’en rendre compte.

PAN M 360 : Ce sera donc la conclusion du concert.

ANNE QUEFFÉLEC : Conclusion, point d’interrogation… À quoi au monde correspond la musique savante européenne? Elle touche une sorte d’abstraction mais en même temps vous avez des mélodies et des harmonies qui vous collent la chair de poule, qui se traduisent par une réaction physique. Dans le cerveau profond, on reconnaît quelque chose qui coïncide avec ce que la musique nous dit. Ça m’émerveille!

ANNE QUEFFÉLEC se produit à la Salle Bourgie le mardi 27 septembre à 19 h 30.

Pour infos et billets, c’est ICI

PROGRAMME

J. S. BACH
Prélude de choral Nunn komm’ der Heiden Heiland, BWV 659 (arr. F. Busoni)
Adagio du Concerto pour clavier en  mineur, BWV 974, d’après le Concerto pour hautbois en  mineur d’Alessandro Marcello
Largo du Concerto pour orgue en  mineur, BWV 596, d’après le Concerto pour deux violons en  mineur d’Antonio Vivaldi
Choral Jesu bleibet meine Freude, de la Cantate BWV 147 (arr. M. Hess)

D. SCARLATTI
Sonate en si mineur, K. 27
Sonate en mi majeur, K. 531
Sonate en  mineur, K. 32

HÄNDEL
Menuet de la Suite pour clavier en si bémol majeur, HWV 434 (arr. Wilhelm Kempff)
Chaconne en sol majeur, HWV 435

SCHUBERT
Sonate pour piano en si bémol majeur, D. 960

L’auteur-compositeur-interprète montréalais Victor Bongiovanni prendra part au festival MEG Montréal 2022, ce dimanche soir. Rappelons que cet événement rassemble de nombreux artistes émergents de la scène de musique électronique de Montréal, essentiellement fondée sur le groove. Le tout se déroule depuis vendredi à la Société des arts technologiques (SAT) ainsi qu’au Piknic Electronik et prendra fin le lundi 5 septembre.

Depuis quelques années, le multi-instrumentiste œuvre en tant que DJ dans de nombreux raves et after-party. Grâce à ses multiples apparitions nocturnes et à sa musique atypique, le jeune artiste a commencé à se tailler une place au sein de la scène électronique montréalaise. « Je crée de la musique alternative teintée de rock et mélangée à de l’électro », indique-t-il. Victor Bongiovanni n’hésite pas à mélanger des échantillons sonores ainsi que des percussions à sa voix et à de nombreux autres instruments, comme la guitare.

Avec ses collègues et amies Ouri et Odile Myrtil, il forme le trio Paradis Artificiel. En juin dernier, la formation a publié Don’t Call Us, We’ll Call You, un EP de six chansons. Dans ce projet, ils offrent une esthétique rock assortie de nombreuses interventions de guitares et, touche finale, la voix d’Odile.

Aussi, Victor Bongiovanni publie en solo. Il a notamment sorti son premier EP, Dissociaterr, en octobre 2021. On y retrouve son morceau le plus écouté à ce jour, Gasoline. Toujours à la recherche de nouveaux défis et de plus en plus à l’aise avec son art, il compte lancer un deuxième projet solo d’ici la fin de l’année.

Pan M 360 a discuté avec lui de sa présence au festival MEG, de sa carrière solo et de son parcours de DJ.

PAN M 360 : Quelles sont vos influences musicales?

VICTOR BONGIOVANNI : J’écoute vraiment de tout. J’explore la pop, l’expérimental, l’électronique et même l’indie. Je souhaite m’exposer ç un maximum de genres musicaux différents, afin de mieux m’inspirer. Quand je crée, je mélange des concepts et des idées de chacun de ses styles musicaux.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui vous a mené à œuvrer en tant que DJ?

VICTOR BONGIOVANNI : Je me suis lancé dans le DJing, car ça me permettait de mélanger la musique que j’écoutais lorsque j’étais jeune à la musique que j’écoute aujourd’hui. Ça m’a permis de créer un pont entre mes influences musicales du passé et du présent. C’est vraiment ça qui m’a guidé vers cet art. 

PAN M 360 : Quelles ont été vos premières expériences de DJing?

VICTOR BONGIOVANNI : J’ai commencé à être DJ dans de nombreuxraves et after-party à Montréal. Petit à petit, j’ai gagné en expérience et en notoriété. Aussi, j’ai commencé à être plus confiant en mes moyens, en tant que DJ. Je me suis progressivement dirigé vers les clubs et j’ai commencé à faire des sets plus ambitieux devant des foules plus nombreuses. Ces expériences m’ont permis d’être où j’en suis aujourd’hui. Maintenant, j’éprouve énormément de plaisir à créer et j’ai trouvé un son qui m’est propre et me distingue.

PAN M 360 : Vous faites partie de la formation Paradis Artificiel. Comment avez-vous rencontré vos deux collègues?

VICTOR BONGIOVANNI : Ouri et Odile Myrtil étaient mes amies, au départ. Par le passé, elles collaboraient beaucoup avec CRi. On s’est rencontré les trois et la première fois qu’on a jammé ensemble, ça a tout de suite cliqué entre nous. Une étincelle s’est créée et on n’a jamais cessé de collaborer.

PAN M 360 : Selon vous, comment se porte la scène de la musique électronique montréalaise en ce moment?

VICTOR BONGIOVANNI : Selon moi, ça fait de nombreuses années que la scène de la musique électronique montréalaise n’a pas été en aussi bonne santé. J’ai l’impression qu’il y a tellement d’évènements différents et d’endroits pour sortir et fêter à Montréal. Le nightlife est en pleine effervescence et ça profite grandement aux DJ. J’ai l’impression que la ville renaît depuis la « fin » de la pandémie.

PAN M 360 : Vous participez au festival MEG le 4 septembre prochain. Que représente cet évènement pour vous?  

VICTOR BONGIOVANNI : J’ai extrêmement hâte de participer à l’évènement de dimanche. Ça va être incroyable. Le MEG est essentiel pour donner de la visibilité aux artistes émergents et leur offrir l’opportunité d’œuvrer devant des gens. Ça nous permet de nous faire connaître davantage et d’avoir des soirées inoubliables.

PAN M 360 : À quoi doit-on s’attendre de vous prochainement? 

VICTOR BONGIOVANNI : En ce moment, je travaille sur un projet qui devrait sortir d’ici la fin de l’année en cours. Ce sera mon deuxième projet solo et ce sera en quelque sorte la suite de Dissociaterr. J’adore les morceaux que j’ai réalisés et j’ai extrêmement hâte de les faire entendre à mes auditeurs.


Photo : MUTEK Montréal.


VICTOR BONGIOVANNI SE PRODUIRA AU FESTIVAL MEG CE DIMANCHE, À LA SAT, AVEC OKLOU ET OUI. ACHETEZ VOS BILLETS ICI.

Si on entend moins parler de lui aujourd’hui qu’il y a une vingtaine, voire une trentaine d’années, le nom de Fatboy Slim demeure indubitablement lié aux prémices de l’épopée rave. Des succès tels que Rockafeller Skank, Praise You et Right Here Right Now, tous trois tirés de son deuxième album You’ve Come A Long Way Baby (1998), ont fait connaître le DJ et réalisateur à travers le monde. Ses 10 millions d’albums vendus en témoignent.

De ses débuts avec le groupe indie Housemartins, en passant entre autres par Beats International, Freak Power, Mighty Dub Katz jusqu’à son populaire alias Fatboy Slim, Norman Cook a connu un parcours aussi impressionnant qu’éclectique.

Inactif sur disque depuis 2004, Fatboy Slim continue pourtant de sillonner le monde, étalant ses connaissances musicales et ses prouesses techniques d’une fête à l’autre, au grand plaisir des vieux comme des jeunes ravers.

À la veille de son fort attendu passage au festival MEG – lui qui devait se produire au Igloofest avorté de l’hiver dernier –, nous nous sommes entretenus avec le célèbre DJ qui nous a longuement causé de son cheminement, des musiques qui l’ont marqué, des débuts de l’épopée Fatboy Slim, du big beat, de sa passion pour le Djing, de la catastrophe Woodstock 99, de la place de l’ironie dans son œuvre et de l’enivrant chaos de la fête.

Check it out now, the funk soul brother.

PAN M 360 : Quels ont été tes premiers émois musicaux, par quoi as-tu commencé? Quel a été ton premier album acheté?

Norman Cook : J’aimais beaucoup la musique pop quand j’étais jeune. Je me souviens qu’à l’âge de 8 ans, j’avais dit à mes parents que je voulais être une vedette de la pop. Et c’est vers ça que je m’enlignais jusqu’à l’arrivée du punk. Là, je ne voulais plus être une vedette de la pop, je voulais simplement faire partie du monde de la musique, sans pour autant être une vedette. Je me souviens de mon premier disque acheté, c’était le simple Devil Gate Drive de Suzi Quatro… J’ai ensuite appris à jouer de certains instruments et c’est quand j’ai découvert le punk que je me suis lancé et que j’ai commencé à jouer dans des groupes. Je suis devenu DJ un peu par accident; j’achetais beaucoup de disques à l’époque et on m’invitait aux fêtes pour que je les fasse jouer. Donc à ces partys d’adolescents, il arrivait souvent que quelqu’un renverse son drink ou vomisse sur mes disques. Alors à un moment donné, une amie m’a invité à son party en me demandant d’apporter mes disques. J’ai dit que je viendrais, mais sans mes disques. Donc l’amie en question m’a offert de louer des tables tournantes en me proposant d’être responsable de la musique durant toute la soirée, comme ça je serais le seul à manipuler les disques. Et c’est comme ça que j’ai commencé. J’ai réalisé aussi que j’aimais partager avec d’autres mon appréciation de certaines chansons. J’aimais jouer des chansons et tenter de deviner ce que les gens aimeraient entendre ensuite, créer une sorte de performance. C’est comme ça que j’ai débuté, je devais avoir 14 ou 15 ans.

PAN M 360 : Et tu faisais jouer quoi à cette époque?

Norman Cook : Je faisais jouer du punk-rock! C’était vers la fin du punk et le début de la new-wave… Ça et certains hits pop de l’époque. Et c’est aussi durant cette période que j’ai découvert la musique électronique, des groupes comme Human League, Heaven 17 et tous ces trucs associés au mouvement new romantic. Avec un de mes amis, on avait acheté deux tables tournantes et afin de rentrer dans nos frais, on faisait des mariages, des fêtes d’écoles, et j’ai même été DJ lors de funérailles…

PAN M 360 : En fait tu as été témoin de cette incroyable période de la musique britannique.

Norman Cook : Oui, je me considère très chanceux d’avoir pu vivre ça. Pour moi c’est l’âge d’or de la musique. Vu mon âge, j’en ai vu et entendu pas mal. J’ai grandi avec la pop des années 70, ensuite le punk-rock, le hip-hop, la musique électronique… Je pense que je garde encore aujourd’hui l’esprit fondamental du punk-rock, c’est-à-dire de ne pas suivre l’ordre établi, de ne pas suivre les règlements, de changer les choses, de te débrouiller seul. Je me suis plus sérieusement plongé dans le Djing à partir du moment où j’avais l’âge pour fréquenter les boîtes de nuit. Rendu là, je jouais du funk, de la musique électronique, du rare groove et ensuite de la house. C’était vraiment excitant d’aller en boîte à cette époque. Mais faut savoir que c’était plus un hobby d’être DJ durant cette période. On avait des cachets ridicules. Alors je jouais dans des groupes le jour et le soir j’étais DJ, si je n’avais pas un show avec un de mes groupes.

PAN M 360 : Tu as joué dans quelques groupes, et bien sûr les Housemartins. J’ai toujours été intrigué par la différence entre la musique que tu jouais à l’époque avec ce groupe indie-rock et ce vers quoi tu t’es tourné par la suite. Car, après la disparition des Housemartins, tu t’es fait un nom avec Beats International, puis après Pizzaman, Mighty Dub Kats, des trucs complètement à l’opposé des Housemartins. En avais-tu assez de jouer dans des groupes?

Norman Cook : J’étais un enfant blanc dans une banlieue du sud de l’Angleterre et toute la musique que j’aimais vraiment était de la musique noire, comme le funk, le hip-hop, la house. Durant cette période, je trouvais que de jouer de la black music quand on est blanc n’était pas ok. Il y avait très peu de groupes de blancs qui jouaient de la musique de noirs à cette époque. Donc je me suis tourné vers la musique indie de blancs avec les Housemartins, un groupe qui venait du punk. Mais par contre en tant que DJ, je ne me gênais pas pour jouer de la musique black. Vinrent ensuite les boîtes à rythmes et les samplers et à partir de ce moment, les blancs pouvaient faire de la musique similaire à celle des noirs sans prétendre être eux-mêmes noirs. Donc c’est ce que j’ai fait, et j’ai lâché les Housemartins. Pour être honnête, je n’ai jamais vraiment aimé jouer avec les Housemartins. C’était le groupe de Paul (Heaton) et moi je n’étais que le bassiste.

PAN M 360 : Dans ces autres aventures avant de devenir Fat Boy Slim, tu dévoiles aussi ton amour pour le reggae et le dub.

Norman Cook : Oui, je joue beaucoup de ça comme DJ aussi. C’est la musique noire la plus authentique avec laquelle j’ai grandi. Où je vivais, il y avait toujours de la musique reggae autour de moi, donc j’ai appris à aimer cette musique en grandissant. Mais là encore, je ne voulais pas être ce gars blanc s’essayant au reggae. Dès que les samplers sont apparus, tu pouvais mettre toutes ces influences, ces idées et ces différentes sonorités ou rythmiques dans un morceau en y ajoutant ta touche personnelle sans prétendre être noir.

PAN M 360 : Alors, comment l’épopée Fat Boy Slim a-t-elle commencé?

Norman Cook : J’ai continué à jouer avec des groupes tout en étant DJ. Il y a eu Beats International et Freak Power, qui était une sorte de groupe acid-funk. Mais après une dizaine d’années à jouer dans des groupes le jour et faire le DJ le soir, j’ai réalisé que plus de personnes venaient me voir pour mes DJ sets que pour les concerts des groupes avec lesquels je jouais. Fatboy Slim était un de mes nombreux projets de DJ. Il y avait Mighty Dub Katz, Pizzaman et je jouais avec Freak Power. Donc la dernière chose que je voulais c’était d’un autre projet. Avec Fatboy Slim, c’était une façon d’amalgamer toutes ces différentes influences en une seule entité : le côté accrocheur de la musique pop, les rythmes du hip-hop et l’énergie de l’acid-house sont devenus un son à part entière qu’on a baptisé big beat. Tout ça a rapidement pris de plus en plus de place dans ma vie professionnelle et je n’avais désormais plus de temps pour jouer dans des groupes, j’étais encore debout de la nuit précédente à cause de Fatboy Slim. Au fil des ans, j’ai fait en sorte que Fatboy Slim soit juste moi, que je ne prétende plus être un bassiste essayant d’écrire des chansons traditionnelles, avec des paroles, des refrains, des couplets… Le punk-rocker en moi a tout abandonné ça. C’était pour moi l’occasion d’enfin créer la musique que j’aime vraiment, en mélangeant tous ces échantillons, au lieu de faire la musique que je croyais devoir faire.

PAN M 360 : Pour moi, le son Big Beat était une sorte de mélange entre l’énergie et l’agressivité du punk et le groove du hip-hop, avec la folie du dub en prime.

Norman Cook : Oui, c’est vrai! En fait c’est un peu tout ce que j’aime dans la musique. J’aime le côté rebelle du punk et cette idée que t’as pas besoin d’être un musicien pour faire un disque, mélangé avec les grooves des musiques noires que j’aime mais avec une certaine sensibilité pop. Je ne voulais pas être un artiste trop underground, j’aime divertir les gens et ce penchant pour le divertissement s’est retrouvé dans mes sets, où je sautais partout, où je pouvais jouer des morceaux hip-hop au 45 tours et des morceaux techno au 33 tours, juste pour fucker les genres. Et avec les samplers, le big beat m’a permis de continuer à faire ça.

PAN M 360 : Comment le Big Beat a-t-il évolué, si jamais il a évolué, et qu’est-ce que le Big Beat aujourd’hui?

Norman Cook : L’affaire c’est que le big beat n’a jamais vraiment évolué. C’était plus un truc destiné à briser les règles et à mélanger les genres. Le seul lien commun d’un disque à l’autre, ou d’un artiste à l’autre, était qu’il y avait un gros beat. Ensuite c’est devenu un genre, puis une formule et rapidement tout le monde s’est mis à faire des albums de big beat qui au final se ressemblaient tous, et c’est ça qui a tué le big beat en quelque sorte. Ça n’aura été l’affaire que de trois ou quatre ans. Mais je pense que le genre a toujours sa place. Quand on y pense, le style garage vient du Paradise Garage de NYC, la house vient du club Warehouse de Chicago et le Big Beat vient de mon club à Brighton, le Big Beat Boutique. Je suis vraiment fier de ça.

PAN M 360 : Tu as tous ces pseudos farfelus (Margaret Scratcher, Chimp McGarvey, Son of Wilmot, Yum Yum Head Food… plus d’une vingtaine!), des titres de chansons ou d’albums amusants… Dans quelle mesure dirais-tu que l’humour ou l’ironie font partie intégrante de ton oeuvre?

Norman Cook : Je pense que c’est une partie énorme de mon travail. L’ironie plus que l’humour. Je ne fais pas de disques comiques mais j’aime déformer les choses. Aussi, je ne me prends pas trop au sérieux. Y’a un tas de musiciens qui pensent être un cadeau que Dieu a donné au monde, mais moi je ne suis qu’un idiot qui aime frimer; j’aime faire sourire les gens, les faire danser. Je n’ai jamais vu le Djing comme une forme d’art élevée et je ne me suis jamais vu comme un artiste de génie ou un sex-symbole … C’est juste moi qui fais des disques. Et en ne me prenant pas au sérieux, je pense que c’est plus difficile pour les gens de me critiquer. Mais aussi, il y a une énorme quantité d’émotions et de références dans la musique et l’humour est souvent un aspect qui est négligé. Comme je le disais, mon boulot est de faire danser et sourire les gens, pas nécessairement de les éduquer, d’initier une rébellion ou quelque chose du genre. C’est souvent qu’une question d’empathie ou de sexe. Pour moi, Fatboy Slim c’est tous les aspects de ma personnalité réunis en un seul.

PAN M 360 : Ton dernier album, Palookaville, est sorti en 2004… il y a presque 20 ans. Prévois-tu d’en sortir un autre tôt ou tard?

Fatboy Slim : Pas vraiment. On dirait que ça ne me plaît plus de faire des albums. J’en ai fait plusieurs et puis ça ne m’a plus tenté. J’ai perdu cette passion mais je n’ai pas perdu la passion pour jouer de la musique pour les gens. Mais qui sait, peut-être qu’un jour je me lasserai de faire le tour du monde pour faire le DJ et rester éveillé jusqu’à des heures indécentes et que je retrouverai l’envie de faire un album. Il ne faut jamais dire jamais, mais pour être franc, le concept d’un album me semble un peu éculé en cette ère de streaming. Je vais peut-être mettre en ligne quelques nouveaux morceaux mais quand j’en aurai sorti assez pour mettre ça sur un album, ça va me sembler redondant.

PAN M 360 : Peut-être alors que tu vas ressortir ta vieille basse…

Norman Cook : Oui, je joue encore de la basse de temps en temps, pour des anniversaires ou des mariages. Si mes amis montent un groupe pour une de ces occasions, je suis toujours le bassiste désigné! J’aime encore ça mais je me considère meilleur DJ que bassiste, ça je peux te l’assurer!

PAN M 360 : Qu’as-tu fait dernièrement? De nouveaux projets en perspective?

Norman Cook : On a célébré récemment les 20 ans du gros party qu’on avait fait à Brighton Beach, ça c’était vraiment excitant. Aussi j’ai fini d’organiser mon premier festival dans lequel nous prenons possession d’un camp de vacances pour un week-end. C’est un de ces énormes camps de vacances typiquement britanniques dans lesquels personne ne va durant l’hiver. Donc j’ai sélectionné 35 DJs qui se relaieront durant le week-end du festival All Back To Minehead. Minehead est une toute petite station balnéaire dans l’ouest de l’Angleterre.

PAN M 360 : Comment travailles-tu tes DJ sets? Suis-tu un certain modèle strict avec un peu d’espace pour l’improvisation ou te laisses-tu simplement aller, en suivant l’ambiance?

Norman Cook : Je suis le mouvement. Je sais quels sont les trois premiers et les trois derniers morceaux de mon set mais ce qu’il se passe entre ça dépend de la foule, de l’ambiance… Par contre pour les gros shows, là je prends moins de risques. Les gens sont là pour entendre les hits. Plus le show est petit, plus j’ai de plaisir et plus je m’accorde de liberté. Je joue avec Serato, mon laptop et des CDJs.

PAN M 360 : Beaucoup de gens t’ont vu récemment dans le documentaire sur la catastrophe de Woodstock 99. Était-ce l’événement le plus chaotique auquel tu as assisté en tant qu’artiste ou bien il y en a eu des pires?

Norman Cook : Oh non, ce n’était pas le pire (rires). C’était chaotique mais je n’étais plus là le dimanche lorsque les choses ont commencé à vraiment mal tourner. C’était juste trop gros comme événement. C’était rempli de jeunes Américains saouls et quand tu en as autant réunis au même endroit, ça peut vite devenir un problème. Mais j’ai participé à des gigs bien moins organisées que Woodstock, et des gigs où les comportements étaient bien pires et où j’ai eu vraiment plus peur! Ça, ce sera le sujet d’un autre documentaire peut-être…

PAN M 360 : Pourrais-tu en mentionner un?

Norman Cook : Hum… non (rires). A gentleman never kisses and tells.

PAN M 360 : Tu as déclaré dans le documentaire que tu aimes le chaos lorsque tu te produis sur scène, est-ce toujours le cas? Et à quel type de chaos fais-tu référence?

Norman Cook : J’aime le chaos parce que la musique danse a pour but principal d’unir les gens mais aussi de les libérer pour quelques heures afin de leur faire oublier leur stress et leurs vies ennuyantes. Les gens sont libres, les gens sont ensemble, les gens sont sexy et j’essaye de leur faire oublier le train-train quotidien en les plongeant dans un monde fantastique rempli de lumières brillantes, de musique forte et de solidarité. Tant qu’il y a un esprit communautaire, tant que les gens ne se font pas de mal ou qu’ils ne cassent rien, j’aime le chaos qu’on ressent quand ils perdent la tête. Ça, tu le sens et tu peux le voir dans leurs yeux. Tu en vois qui te regardent et semblent te dire « mais qu’est-ce que tu nous fais là? » et je les regarde avec l’air de dire « yeah c’est le fun, let’s go! »… Pour moi c’est vraiment excitant, car c’est moi qui contrôle cette énergie, c’est moi qui tente de les rendre de plus en plus fous et qu’ils se perdent totalement dans la musique. C’est le genre d’abandon que j’essaye d’obtenir. Je n’essaye pas de provoquer une émeute, je veux que la foule se perde et se lâche ensemble. C’est ça le chaos que j’aime et recherche, quand les gens deviennent fous, en demeurant dans les limites de la décence et de la sécurité publique. La foule est aussi importante que le DJ. Si tu es dans un groupe, tu peux donner un spectacle incroyable à une foule merdique, mais en tant que DJ, c’est une conversation que tu établis avec ton public. Si la foule ne répond pas à ce que tu dis, alors là, ça devient un monologue.

PAN M 360 : Joues-tu tes tubes – Rockafeller Skank, Praise You, Weapon Of Choice… – dans tous tes sets? Te sens-tu parfois comme les Rolling Stones, obligés de jouer Satisfaction à chaque concert?

Norman Cook : En fait, je joue Satisfaction mixée avec Rockafeller Skank! Ça ne me dérange pas du tout! Je dirais que je joue pas mal tout le temps Right Here Right Now et Praise You, mais j’ai tellement de différentes versions et différents mashups et remixes de ces morceaux que je ne me tanne jamais. Je crois que c’est probablement les deux morceaux que le public serait déçu de ne pas entendre. Rockafeller Skank n’est pas toujours incluse dans mon set cependant, seulement si je trouve que les gens la méritent…

PAN M 360 : As-tu quelque chose à dire aux personnes qui assisteront à ton show à Montréal?

Norman Cook : D’abord de m’excuser auprès des Montréalais d’avoir pris autant de temps avant de venir, de les remercier d’avoir été indulgents. Ensuite d’inviter les gens à venir se perdre dans une euphorie collective, à s’évader… et de ne pas oublier leurs souliers de danse!

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Étant donné l’aspect apaisant de sa musique, on a dit de José González qu’il est une sorte de Nick Drake contemporain. Local Valley, son plus récent album, s’avère le plus profond et philosophique de sa discographie, avec des chansons sur l’amour, la mort, l’humanisme et le futurisme. González imagine un monde qui revient à un point de vue quelque peu tribal, où tout le monde dépendait les uns des autres dans un grand village. La chanson Visions, par exemple, pourrait bien constituer le magnum opus de José González.

José González se produisait au théâtre Maisonneuve le vendredi 2 septembre. Nous avons parlé avec lui de la parentalité, de son style artistique et de primates qui aiment danser, alors qu’il promenait dans sa poussette, Matteo, son fils d’un an dans un parc de Göteborg, en Suède.


Pan M 360 : Où êtes-vous en ce moment?

José González : Je suis en train de marcher avec mon fils. Il devrait être en train de dormir, mais il ne dort pas. Il a un an. Je me promène dans le parc Slotsugen à Göteborg, en Suède.

PAN M 360 : Vous n’étiez pas encore papa lorsque vous avez lancé Vestiges & Claws. Comment le fait de devenir père a-t-il changé votre perspective d’écriture de chansons?

José González : Durant la période où j’étais sur le point de devenir papa, puis où je le suis devenu, il y a eu des changements dans la vie. Des changements naturels. J’ai essayé d’aller voir tous les groupes qui passaient en ville, puis j’ai dû d’accepter de ne pas les voir! Je pense davantage à ce que je valorise, chaque semaine. C’est une vie un peu plus calme. Pour ce qui est de la musique, je ne me sentais pas aussi pressé de créer Local Valley et j’ai pris le temps qu’il fallait. Et la pandémie m’en a donné encore plus. Je pense qu’on peut le sentir, quand on compare les deux albums.

PAN M 360 : Cet état d’esprit paisible?

José González : Oui. Avec Vestiges & Claws, j’avais de grandes ambitions quant au type de chansons que j’allais écrire. J’ai essayé de le faire avec une seule guitare, mais j’ai dû faire des overdubs. Donc, je pense que j’ai laissé tomber une partie de ma jeunesse, c’est-à-dire ces standards « dogmatiques ».

PAN M 360 : C’est probablement votre plus grand album, quant au thème. Vous parlez ou chantez à l’humanité dans son ensemble. Diriez-vous que cette introspection vient du fait d’être un nouveau père?

José González : Oui, en partie. Pour Vestiges & Claws, j’étais inspiré par l’humanisme, l’altruisme et l’avenir à long terme, pas seulement pour les humains mais pour tous les êtres sensibles. D’une certaine manière, j’étais déjà là, mais avec les enfants, cela m’a donné plus de perspective et m’a semblé plus réel, d’une certaine manière. Ces discussions sont un peu abstraites; à quoi pourrait ressembler la civilisation dans 100 ou 2000 ans?

PAN M 360 : Il y a aussi cette approche philosophique de narrateur, dans le plus récent album. Vous venez de citer une de vos chansons, Visions, avec tous les êtres sensibles. J’ai l’impression de revivre un cours de philosophie à l’université.

José González : J’avoue que je lis de plus en plus au fil des ans. Et en me promenant avec la poussette, je peux écouter des livres entiers; or, beaucoup de ceux-ci sont philosophiques. C’était assez amusant de libérer le « nerd » qui est en moi. Mais oui, c’est comme un cours de science pour intellos!

PAN M 360 : La pochette de l’album a été réalisée par votre compagne, Hannele Fernström, une designer-illustratrice. En avez-vous discuté tous les deux ou s’en est-elle occupée seule?

José González : Nous en avons beaucoup parlé. Sur le plan esthétique, nous étions tous deux sur la même longueur d’onde. Nous aimons tous les deux Jospeh Frank, le designer de textiles. Nous voulions que la couverture de l’album soit plus colorée. J’ai aussi beaucoup participé au choix des animaux pour la pochette. Mais une fois que Hannelea commencé à faire son truc, ça lui appartenait. Elle est très attachée aux détails et nous avons tous deux des opinions très tranchées.

PAN M 360 : Je suis toujours très enthousiaste à l’idée d’un nouvel album de José González, car il n’y en a pas tous les deux ans. Vous prenez du temps entre vos parutions, surtout à notre époque où beaucoup de musiciens sortent des albums tous les ans ou aux deux ans.

José González : Oui, je prends vraiment mon temps. J’avais mes démos à moitié prêtes depuis un certain temps. Pour Local Valley, j’ai attendu que ma fille aille à l’école maternelle, puis j’y ai vraiment consacré du temps. J’étais détendu, mais cela venait de ma frustration de ne pas avoir le temps en tant que nouveau père. Je jouais toujours et, oui, je peux créer une chanson en jouant des accords simples, mais je n’aime pas ça. Ma façon de travailler, c’est de m’asseoir et d’écrire avec des accords complexes ou des arpèges étonnants, et à partir de cette démo, la chanson finale peut prendre des années. Il s’agit surtout de combiner des trucs et de trouver les paroles qui conviennent parfaitement. J’ai besoin de sens aussi. Donc oui, je suis un créateur lent.

PAN M 360 : Vous chantez en espagnol, en suédois et en anglais sur Local Valley. Aviez-vous déjà essayé cela?

José González : Oui, mais ça n’a jamais vraiment collé. J’ai essayé sur Vestiges & Claws, mais c’était plus facile de chanter en anglais en fin de compte. Toutefois, je trouvais que c’était un peu bizarre d’être cet artiste suédois et argentin qui ne chante qu’en anglais. Alors cette fois-ci, ça m’a semblé très naturel.

PAN M 360 : Vous avez dit qu’il est important pour vous de trouver un sens à vos chansons, mais votre chanson Swing est très dansante, il y est question de remuer et d’être libre. Ce n’est pas une chanson porteuse d’un sens profond!

José González : Quand je parle de sens, je veux dire travailler sur plusieurs couches différentes, avec les rythmes. Du point de vue de l’album, j’ai essayé d’avoir d’autres couches. J’ai donc quelques chansons comprenant de la boîte à rythmes et des boucles. Je voulais beaucoup de styles différents sur l’album. Donc des chansons sur la mort, mais aussi une chanson sur le fait de remuer son corps. Swing n’est pas profonde, mais elle a une utilité dans l’album. En la créant, je songeais à Happy de Pharell Williams. Quand j’ai vu des vidéos de personnes dansant en secret sur cette chanson, incognito, je suppose que cela m’a inspiré. Ce n’est pas dans les paroles, mais je souligne le fait que, indépendamment de notre orientation sexuelle ou de notre religion, nous sommes fondamentalement des primates qui aiment danser! 

L’art de mettre plusieurs fers au feu est parfois complexe. Or, Jonathan Robert excelle dans ce domaine : le chanteur-guitariste du groupe post-punkCorridor, nouvellement père de famille, dirige aussi sa propre carrière solo sous le nom de Jonathan Personne.

Jonathan Personne est aussi le titre de son troisième album, qui voit le jour ce vendredi 26 août 2022 sur étiquette Bonsound. Il s’agit du fruit de plusieurs années de travail, mais aussi d’une longue accumulation d’idées musicales datant de bien plus longtemps. Cette offrande est une sorte d’hybride pop, elle présente à la fois des arrangements musicaux modernes et entraînants, en plus d’inspirations sorties tout droit de la pop sixties des géants d’autrefois. Jonathan Personne peut ainsi plaire à toute une gamme de mélomanes, qu’ils aiment la pop, le classic rock ou même les trames sonores plus instrumentales.

Le musicien québécois affirme qu’il s’agit de sa meilleure production solo. Et pour célébrer ce grand projet, une brochette de spectacles est aussi annoncée. Jonathan fera le premier le 28 septembre au théâtre Fairmount, à l’occasion du festival Pop Montréal. Suivront ensuite une foule d’autres représentations à travers le Québec. Avant de se mettre à préparer tout ça, il a donné une entrevue à PAN M 360.



PAN M 360 : Qu’est-ce qui t’a amené à devenir Jonathan Personne?

JONATHAN PERSONNE : Pour moi, composer de la musique, c’est toujours un acte personnel, que ce soit en solo ou avec Corridor. Mais finalement, un groupe, c’est plusieurs esprits qui collaborent. Un partage de pensées ça peut être une chose fantastique. Au bout d’un moment, j’avais accumulé une foule d’idées qui n’avaient pas passé dans le groupe ou qui ne se mêlaient pas avec notre esprit de sonorités. En 2015, ma blonde m’a acheté un enregistreur 8 pistes. Je me suis dit que c’était le temps de me lancer dans un vrai projet solo. J’ai réuni plusieurs amis musiciens et on a commencé à se lancer la puck pour enregistrer mon premier album. Ce projet était le résultat de quatre à cinq ans d’expérimentation. Un peu une sorte de collage de tous les concepts qui trottaient dans ma tête.

La réaction du public fut plus forte que ce à quoi je m’attendais! J’en étais bien surpris. J’ai tellement aimé ce processus de travail solo que j’ai décidé d’en faire une habitude. Pour moi, c’est libérateur d’avoir ce genre de contrôle artistique. Je me suis découvert un côté plus explorateur qui va sans doute continuer d’évoluer.

PAN M 360 : Et donc te voilà à ton troisième album. Combien de temps as-tu travaillé sur celui-ci?

JONATHAN PERSONNE : J’ai commencé à travailler sur ce projet avant même que mon deuxième album sorte. Donc avant le mois d’août 2020. J’ai beau accumuler des idées vite, les enregistrer c’est toujours un peu plus long. Pour moi, ce processus d’arrangements, de mixage et de tissage de son, ça prend plus de temps.

PAN M 360 : Ah bon? Pourrais-tu nous expliquer ces délais?

JONATHAN PERSONNE : J’ai composé mes morceaux en été, mais j’ai commencé à enregistrer Jonathan Personne (l’album) en décembre dernier. On peut dire que j’ai aussi dû prendre une pause assez longue durant le travail. J’ai eu un enfant! C’est sûr que c’est un événement qui peut forcer quelqu’un à mettre certains projets en pause. Mon réalisateur était aussi occupé avec plusieurs autres projets. Donc, on a sorti l’album un peu plus tard que prévu.

Ce qui nous a donné le plus de fil à retordre, c’est le mixage audio. Sur une chanson en particulier, on s’est arraché les cheveux pendant des semaines. Ce morceau, À présent, nous a pris plus de temps que tous les autres combinés. On essayait de créer un effet « wall of sound ». C’est une multitude de couches de musiques et de percussions qui s’agencent pour faire un son impressionnant. En tout, on avait quatorze couches de guitares. Peut-être qu’on ne remarque pas l’effet à la première écoute, mais tous ces étages sonores donne une amplitude vraiment unique à la mélodie. Un peu comme un moment surréel, plus grand que nature. On a agencé cela avec des voix de style un peu Beach Boyset avec une touche d’électronique.

PAN M 360 : C’est drôle que tu mentionnes les Beach Boys. L’album semble très imprégné de leur influence. Était-ce intentionnel?

JONATHAN PERSONNE : Je ne peux pas le cacher, j’aime beaucoup ce groupe. J’aime aussi tous les groupes plus récents qui se sont inspirés d’eux. Dans mon travail avec Corridor, je suis souvent celui qui amène les éléments plus mélodieux à la musique. Mais en travaillant tout seul, je peux vraiment me laisser aller. Les Beach Boys, c’est beaucoup de belles mélodies. Beaucoup de leurs projets, comme Pet Sounds, ont une belle mélancolie. Je décrirais ça comme un feeling de fin d’été.

PAN M 360 : Belle coïncidence considérant que Jonathan Personne sort exactement à la fin de l’été!

JONATHAN PERSONNE : Eh bien, j’aime aussi énormément cette période de l’année. C’est les derniers beaux moments avant que les pires jours ne viennent. La fin des vacances, quoi! C’est intéressant de publier l’album à ce moment-ci, parce que ce genre de sentiment mélancolique, c’est exactement ce que je cherchais. Si on regarde la pochette de l’album, on voit deux enfants découvrant un corps. C’est une image qui tend vers la naïveté, mais aussi vers un certain fatalisme.

Ces thèmes fatalistes et naïfs, c’était la ligne directrice de ce projet. Mes deux premiers albums suivaient généralement une trame narrative qui se poursuivait de chanson en chanson. Pour mon troisième album, je voulais huit petites histoires qui tiennent toutes seules. Ces chansons sont liées par ces thèmes de changement, plutôt qu’une sorte de récit. J’aime beaucoup le résultat. Tous ces récits peuvent s’écouter tout seuls, hors de l’album. Au lieu de mettre toute mon énergie à essayer de raconter une histoire complexe, j’ai plusieurs belles petites fables qui ont toutes cette sorte de dualité un peu glauque.


PAN M 360 : C’est aussi un projet avec un style assez unique. Pourrait-on le décrire comme une sorte de cowboy-pop?

JONATHAN PERSONNE : C’est une façon de voir le projet. Il y a plusieurs segments qui pourraient rappeler un peu une trame narrative désertique. Quand on joue autant avec des mélodies, on peut souvent se retrouver avec une pièce qui pourrait se retrouver dans un film.

Mais honnêtement, je ne sais pas si je pourrais vraiment décrire le style de l’album. Je ne crois pas que c’est à moi de m’exprimer là-dessus. Le squelette vient d’une structure très pop. L’approche tient aussi beaucoup du rock et de l’expérimental. Malgré tout, ça reste un produit qui est très facile d’approche. On a utilisé de l’inspiration rétro, mais avec une méthode plus moderne. On peut entendre des violons synthétisés qui ont été repassés plusieurs fois à l’enregistrement, pour changer totalement leurs timbres. On a aussi utilisé beaucoup d’échantillonnage pour construire notre rythme à travers les chansons.

PAN M 360 : Après toute cette exploration, vois-tu une amélioration dans ta méthode?

JONATHAN PERSONNE : Je dirais que oui. Même si on s’est laissé du temps, le processus s’est bien déroulé. On a monté le squelette des chansons très rapidement. Après cela, on s’est laissé énormément de liberté pour les habiller. Je ne dirais pas qu’on était désorganisés, mais je dirais qu’on est devenu très bons à improviser sur une nouvelle idée.

En matière de production, je constate qu’on s’est beaucoup améliorés. J’ai toujours eu un style lo-fi. Quand on travaille avec un petit enregistreur 8 pistes, c’est dur de changer cet aspect. Cette fois-ci, on voulait faire un produit un peu plus fini, tout en gardant cette esthétique rétro. C’est peut-être une autre raison pour laquelle le mixage fut si long, mais je crois que le pari fut réussi. En blague, j’aime beaucoup décrire Jonathan Personne comme une offrande plus mid-fi. On entend plus les basses et les voix sont mises à l’avant. Cependant, ça reste loin d’une production pop hyper léchée.

Au fil de mes trois albums solo, j’essaie de peaufiner un mélange entre la pop et de multiple sonorité rock. Tout ce qui a été fait entre les années 60 et 90 peut servir d’inspiration. On ajoute à ça des orchestrations faites sur un petit clavier MIDI et le tour est joué. Je crois que j’ai vraiment découvert ma formule. En fait, j’ai tellement joué avec ce style de création que je vais devoir aller ailleurs pour mon prochain album! Ce n’est pas que mon style va totalement mourir, mais je ne veux pas devenir redondant non plus. J’accumule toujours des idées pour le futur. Quand je sors un album de Corridor, je travaille aussi sur un projet solo. De ce fait, je suis toujours en train de développer mes idées.

PAN M 360 : Généralement, c’est assez spécial de faire un album homonyme lorsque c’est le troisième. Pourquoi ce choix?

JONATHAN PERSONNE : C’est vrai que c’est un peu spécial. Généralement, j’aime prendre le titre d’une de mes chansons qui représente bien le produit final. Pour celui-ci, je n’avais pas de chanson qui faisait vraiment l’affaire. Le résultat aurait eu une apparence un peu forcée. Je voulais ensuite essayer un titre qui était plus en lien avec mes thématiques… et ça aussi ça ne sonnait pas bien. Je me suis dit que je n’avais pas encore fait d’album homonyme. En général, on fait ça pour un premier album, mais il n’y a aucune loi qui m’empêche de le faire pour un troisième! Ce recueil de chansons, c’est peut-être le meilleur travail que j’ai fait en solo. Vu cette qualité un peu best of, le titre se plaçait bien. J’aime mieux ça qu’un nom qui ne rentre pas bien dans le thème. Un projet nommé après soi-même, on ne peut faire ça qu’une fois, après tout. 

PAN M 360 : D’ailleurs, tu nous présenteras bientôt le tout dans une série de spectacles! Commences-tu à te préparer bientôt?

JONATHAN PERSONNE : Certains artistes aiment vraiment promouvoir un album avec des spectacles pendant plusieurs années. C’est moins mon style d’enchaîner des tournées sans fin. Je connais mon rythme et ses limites. Pour cet album, on commence bientôt à se préparer. Ça va être des spectacles assez durs à roder. Mon avant-dernier album solo était sorti en 2020 au milieu de la COVID. Je n’ai donc pas eu le temps d’en faire le tour en live. Jonathan Personne ne fait que 35 minutes. Ce sera une bonne occasion pour me fatiguer un peu de toutes les chansons que je n’ai pas eu le temps de jouer en public!

Né des esprits saugrenus des producteurs et DJ montréalais The Fitness (Darien Pons), Lou Roots (Louis Racine) et GabaGhoul (Gabriel Chenart), The Mugzy and Maam Show est un croisement ludique et loufoque entre le spectacle de marionnettes à la Muppet Show et la musique dance underground. À l’instar des Puppetmastaz ou du Flat Eric de Mr Oizo, le Mugzy & Maam Show amène un peu de folie et de dérision aux sets DJ ou aux spectacles électro trop souvent statiques et linéaires. Attention cependant, les trois têtes pensantes derrière ces marionnettes ne tombent pas dans la gausserie et l’humour facile. Il y a un réel travail de conception et de réflexion derrière l’aspect comique de ces deux extra-terrestres en carton et peluche tombés par accident à Montréal, ville où ils se sont donnés pour objectif de produire de la musique, de rechercher le bonheur et d’alerter les humains sur les dangers de perdre leur communauté.

The Fitness, Lou Roots et GabaGhoul nous ont parlé de ce show pour le moins inusité.

PAN M 360 : Racontez-nous comment ce projet farfelu est né.

Lou Roots : L’idée a germé en décembre 2019. Elle résulte de la volonté d’amener un aspect plus visuel et ludique au DJ set générique. On s’est un peu inspiré de Daft Punk ou de Mr Oizo avec sa marionnette Flat Eric.

The Fitness : Une fois que les marionnettes ont été imaginées, il fallait leur donner une personnalité, créer une histoire, un décor. Donc on a beaucoup travaillé là-dessus en espérant ultimement amener un peu de fun et d’extravagance à la scène dance underground. C’est ultimement plus facile de commenter notre société et cette scène underground par le biais des marionnettes aussi.

PAN M 360 : En quoi consiste le spectacle?

The Fitness : The Mugzy & Maam Show ce sont deux marionnettes qui font un DJ set d’environ une heure. Puisque nous manipulons les marionnettes, on ne peut pas vraiment jouer live donc toute la musique a été pré-enregistrée par nous trois. Mais comme MUTEK nous a demandé de faire un show plus long, nous avons ajouté une demi-heure. Il y a un personnage secondaire nommé Shteve Kelly, que je joue, qui est un genre de party boy maladroit et fan de Mugzy et Maam. À un moment donné durant le set, il renverse son drink sur le matériel audio des marionnettes, grillant les circuits et coupant le son. Donc cela force les marionnettistes à se dévoiler et à prendre leurs instruments et leurs machines pour une demi-heure de set live.

GabaGhoul : Mugzy et Maam amènent un côté plus théâtral aux DJ sets trop souvent similaires, où tu vois un DJ derrière ses machines et pas grand-chose de plus. On transforme ça un peu afin de donner une performance live à Mutek, avec différents instruments et machines. C’est une façon de montrer que c’est nous qui faisons la musique, et qui nous sommes.

PAN M 360 : Qui sont Mugzy et Maam?

The Fitness : Ce sont deux extra-terrestres provenant d’une lointaine planète, et qui doivent la fuir car celle-ci est envahie par un énorme champignon. Donc la paire s’échappe dans un vaisseau spatial construit par Mugzy, qui s’écrase ultimement à Montréal. Un peu perdus, sans famille et sans amis, les deux protagonistes trouvent du réconfort dans la musique dance underground. Ils y découvrent un mode d’expression et une communauté d’amis, ce qui ultimement les sauve.

PAN M 360 : Qui a conçu ces marionnettes?

The Fitness : C’est la compagnie Material Things de notre amie Gen Wade qui fabrique ces marionnettes. On lui avait demandé ça il y a environ trois ans, car on trouve qu’elle fait du très beau travail.

PAN M 360 : Est-ce que le spectacle à MUTEK sera le premier du Mugzy & Maam Show?

Lou Roots : Le projet n’a pas encore été tout à fait dévoilé malgré quelques performances ici et là, à Mural notamment. Donc on considère le spectacle à MUTEK comme la vraie première du Mugzy & Maam Show.

The Fitness : Je pense que les marionnettes ramènent beaucoup d’adultes d’une certaine génération à leur enfance, avec Sesame Street et le Muppet Show par exemple, mais dans un contexte plus underground. C’est très fun et accessible et nous sommes étonnés que MUTEK se soit intéressé à nous, car notre musique n’est pas très expérimentale. Mais avec les décors, les marionnettes et la musique, ça donne une dimension plus alternative. Ça nous a motivé pour mettre notre spectacle au point. Bien que ça ne paraisse pas très sérieux, ce show n’est pas une blague, car on ne fait pas de blagues à MUTEK (rires).

GabaGhoul : Ce n’est pas un son très MUTEK, mais nous sommes assez fiers et reconnaissants que MUTEK nous ait fait confiance sans même avoir vraiment vu le show. Je pense que ça montre encore une fois à quel point MUTEK aime ouvrir les frontières de la musique électronique.

THE MUGZY & MAAM SHOW SERA À L’ESPLANADE TRANQUILLE LE DIMANCHE 28 AOÛT, LORS DU PROGRAMME « EXPÉRIENCE 6 » QUI COMMENCE À 17 H. GRATUIT, INFO ICI!

Donia Leminbach profite de sa pleine liberté acquise avec la relance de sa carrière, marquée par la sortie des enregistrements sous la bannière Draw Me A Silence. Il y a quelques années, la productrice  amorçait un nouveau chapitre de son existence. 

Un divorce, la prise de possession d’une petite palmeraie aménagée par sa défunte mère aux portes du Sahara tunisien, une vie partagée entre le sud-ouest de la France et la maison maternelle. Ces événements personnels coïncident avec un vrai succès professionnel dans les circuits apparentés aux genres et sous-genres techno, dub, breakcore, hardtek, famille bass music. 

Vu le succès de ses enregistrements récents, elle parcourt l’Afrique du Nord, la France, le monde… Tout ça coïncide aussi avec l’apparition de son nouvel alias, Azu Tiwaline, qui sera mis en valeur ce dimanche à MUTEK.

PAN M 360 : Racontez-nous la naissance d’Azu Tiwaline, cet alias qui vous apporte un succès authentique.

AZU TIWALINE : Je suis basée entre le sud de la Tunisie et le sud-ouest de la France (à la limite des Landes et du pays Basque. En Tunisie reste assez près du Chott el-Jerid, une vaste plaine saline qui est en fait une ancienne mer asséchée et qui se recouvre parfois de quelques centimètres d’eau, une ou deux fois par an. Ça devient alors un autre paysage magique. Il y a cinq ou six ans, j’ai décidé de vivre là-bas et venir en France de temps en temps. Ma mère, vingt ans plus tôt, avait acheté un terrain avec du sable, elle a  construit  sa maison petit à petit, elle a planté des palmiers petit à petit,  elle est décédée il y a 5 ans et j’ai décidé de m’y installer. C’est une petite palmeraie, c’est vraiment un paradis là-bas mais je dois m’en occuper et je suis fille unique. Depuis deux ans maintenant, il faut plutôt que je passe la moitié du temps en France, parce que ce n’est pas évident de rayonner en Europe et dans le monde à partir de la Tunisie. C’est pour ça que j’ai une autre base dans le sud-ouest de la France, qui me permet de voyager.

PAN M 360 : Retourner en Tunisie a été forcément une grande source d’improvisation , comment cela se manifeste chez Azu Tiwaline?

AZU TIWALINE : Alors je suis née en France d’une mère tunisienne et d’un père cambodgien, mais j’ai grandi en Côte d’Ivoire, à Abidjan. Je suis revenue en France à l’âge de 14 ans. J’ai toujours eu un lien avec la France et la francophonie, mes parents parlaient français, c’est ma langue maternelle, alors je me suis rapidement intégrée à la France. Je me suis alors intéressée à la culture rave et je me suis mise à faire de la musique électronique, ayant accès à du matériel de mes amis qui faisaient de la musique électronique. 

PAN M 360 : Comment votre environnement de vie a-t-il un impact sur votre musique? 

AZU TIWALINE : Des éléments rythmiques d’Afrique du Nord se trouvent dans ma musique, je travaille notamment sur des rythmes ternaires, j’utilise aussi des instruments qu’on peut trouver dans la musique berbère. Aussi, j’enregistre beaucoup de sons de mon environnement immédiat, j’aime que l’on puisse se situer avec ces prises de sons sur le terrain d’Afrique du Nord, la rue, le village, les appels à la prière, une sorte de carte postale sonore. Mais avant tout, il y a une émotion qui sous-tend ces sons mis en contexte, le désert dans ma musique peut aussi vouloir dire le silence. Et les gens peuvent y coller le sens qu’ils veulent bien. Mais je ne me revendique pas du tout comme une ethno-musicienne d’Afrique du Nord. 

PAN M 360 : Vous êtes davantage une citoyenne du monde, là où vous vous trouvez est matière à création, n’est-ce pas?

AZU TIWALINE : Exactement.

PAN M 360 : Votre esthétique est clairement électronique, en fait.

AZU TIWALINE : Je suis plutôt techno et dub, même si ce dub n’est pas foncièrement reggae.

PAN M 360 : Comment votre art a-t-il évolué récemment?

AZU TIWALINE : Pour l’instant je surfe sur cette vague issue de mon premier album sous le pseudo Azu Tiwaline. Je profite de cette bonne énergie, des appuis que j’ai reçus, cela me permet de tourner et de poursuivre le travail de création. L’hiver dernier, j’ai fini de composer un second album qui devrait être rendu public en 2023. Voilà ce qui se passe à court et moyen termes. Et puis à long terme, je ne sais pas encore. Je souhaite faire des résidences artistiques, ce que j’ai fait souvent auparavant.  Un autre de mes rêves à logt terme est de pouvoir faire de la musique de film.

PAN M 360 : Avez-vous étudié la musique?

AZU TIWALINE: Pas vraiment de manière soutenue. J’ai pris des cours de musique quand j’étais petite mais cela n’avait pas produit chez moi le désir d’être une instrumentiste, je ne pense pas avoir eu de pédagogues pour produire le déclic. C’est plutôt quand j’ai découvert la musique électronique dans les raves que j’ai voulu comprendre comment fonctionnaient les machines. J’avais des amis qui avaient du matériel et puis voilà, ça a commencé comme ça. En autodidacte, petit à petit, j’ai acheté des machines, des logiciels, etc. Je faisais tout ça en même temps que je faisais mes études et donc je ne pensais pas forcément en faire un métier. C’était une passion et, au terme de mes études, je commençais déjà à gagner ma vie avec la musique. Je me suis donné deux ou trois ans pour en profiter et on verra.  Plus de vingt ans plus tard, je suis encore en train de faire de la musique. Ça marche bien en ce moment mais il y a des périodes où il y a des hauts et des bas, il n’y a pas de revenu stable, c’est l’art de gérer ses émotions sans paniquer lorsqu’il y a des périodes moins occupées professionnellement. 

PAN M 360 : Azu Tiwaline ?

AZU TIWALINE : Je traduirais Azu Tiwaline par ‘les yeux du vent’. Un berbère  pourrait ne pas traduire ces deux mots comme ça, mais pour moi, la combinaison de ces deux mots peut  induire cette traduction. Dans mon imaginaire, en tout cas, c’est comme ça que je l’ai perçu, particulièrement lorsque j’ai commencé à vivre en Tunisie.  Et donc, quand j’ai fini mon premier album, j’ai choisi cet alias pour marquer ce changement et créer une nouvelle identité. Tout a changé dans ma vie à ce moment, j’ai voulu signifier la venue de ce nouveau cycle par une nouvelle identité.

PAN M 360 : Affinités avec certains artistes, labels , etc.?

AZU TIWALINE : J’ai d’abord reçu un accueil chaleureux en Angleterre, cette porte ouverte là-bas m’a permis de rayonner ensuite à l’international, tout en étant proche à ma façon de la UK bass music. Mes signatures chez I.O.T. Records et Livity Sound m’ont aussi beaucoup aidée en ce sens, j’ai pu y rencontrer plusieurs artistes que j’admirais et avec qui j’ai pu faire de nouvelles collaborations. Après j’ai un lien avec la scène électronique tunisienne, qui est plutôt expérimentale, assez noisy. Bien sûr,  je vis dans le Sahara et je ne suis pas forcément connectée avec la communauté de Tunis où ça se passe surtout, mais j’ai quand même tissé des liens. Et puis voilà j’aime passer beaucoup de temps seule et vivre dans le désert afin de profiter de cette solitude.

AZU TIWALINE SE PRODUIT DIMANCHE À LA SAT, SÉRIE NOCTURNE 5 / MUTEK MONTRÉAL. INFOS ET BILLETS, C’EST ICI.

Évoquer la power-pop remplit de joie mon cœur de musicophile. Alex Chilton et Big Star, Cheap Trick, The Smithereens, les trois premiers albums de Weezer, Mathew Sweet, The New Pornographers et tant d’autres groupes. The Beths, un groupe relativement jeune d’Auckland, en Nouvelle-Zélande, constitue donc une véritable bénédiction. J’irais même jusqu’à dire que ce quatuor est l’une des meilleures formations power-pop de l’Anglosphère, ces années-ci. Elizabeth Stokes (chant et guitare rythmique), Tristan Deck (batterie), Jonathan Pearce (guitare solo et chant) et Benjamin Sinclair (basse et chant) créent des chansons aussi prenantes que mémorables. De plus, leur jeu est très soudé et ils sourient beaucoup. Pan M 360 a parlé à la chanteuse-guitariste Liz Stokes tandis que The Beths remonte la côte est des É.-U., quelques jours leur concert à Montréal.


Pan M 360 : Bonjour Liz! Si mes sources sont exactes, tu dois être quelque part entre la Caroline du Nord et la Virginie.

Liz Stokes : Oui, donc nous sommes en Caroline du Nord, nous avons joué à Durham hier soir, et nous sommes à Raleigh aujourd’hui.

Pan M 360 : 2022 a été presque entièrement consacré à votre tournée, jusqu’à présent.

Liz Stokes : Oui, c’est bien; il nous reste sept ou huit concerts en Amérique du Nord, puis dix jours plus tard nous en aurons quelques autres en Australie et en Nouvelle-Zélande.

Pan M 360 : Est-ce que ce sera votre première visite à Montréal?

Liz Stokes : En fait, nous y avons joué en 2019, l’année avant les pandémies, à Pop quelque chose…

Pan M 360 : Pop Montréal? (NDLR : il s’agissait de la Casa del Popolo) Votre troisième album, Expert in a Dying Field, sortira dans environ trois semaines. J’ai entendu les simples (Expert in a Dying Field, Silence Is Golden, A Real Thing et Knees Deep). Les spectateurs peuvent-ils s’attendre à un ratio de chansons tendres et rockeuses similaire à celui de Future Me Hates Me et de Jump Rope Gazers?

Liz Stokes : Oui, ce sera comme un mélange 50-50 de Future Me et de Jump. Et puis, cette tournée est pas mal consacrée à Jump Rope Gazers, parce que nous n’avions jamais pu jouer ces chansons en concert. Ensuite, nous reviendrons et reprendrons les tournées une fois que le nouvel album sera sorti!

Pan M 360 : Compte tenu de son approche rock mélodique et énergique, votre musique est généralement fortifiante, même lorsque les paroles abordent des questions anxiogènes comme la montée du niveau de la mer (sur A Real Thing, par exemple). J’ai l’impression que c’est un choix conscient pour le groupe, d’émouvoir ou de sensibiliser en douceur sans provoquer d’effroi?

Liz Stokes : Nous avons beaucoup de craintes, c’est pourquoi je n’aime pas nécessairement écrire et chanter sur ces sujets. J’aime écrire sur ce que je ressens, mais je n’aime pas faire des chansons qui vous effraient et vous rendent vraiment anxieux. Ce n’est pas ce que j’aime faire. J’aime que les chansons soient pleines d’espoir et stimulantes. Et j’ai l’impression qu’on peut toujours écrire au sujet de ce qu’on veut, de manière très figuraliste, à propos des sentiments qu’on essaie de faire passer.

Pan M 360 : Puisque nous parlons de sujets anxiogènes, le fait de regarder votre vidéo Knees Deep m’a rappelé que je n’ai pas encore surmonté mon vertige. La séquence d’événements dont nous sommes témoins est-elle réelle? Les membres du groupe partent un par un pour sauter en bungee au-dessus d’une baie et reviennent au local de répétition?

Liz Stokes : Le déroulement est fictif! Mais les sauts de bungee sont bien réels; nous y sommes allés le matin et tout le monde a sauté. Ensuite, nous sommes allés au studio et avons tourné les scènes sur place. Nous ne sommes pas de très bons acteurs… C’est une vidéo très loufoque, mais nous nous sommes beaucoup amusés à la réaliser.


Pan M 360 : Mais ça marche quand même! Même si vous utilisez des accessoires comme des algues accrochées à la chevelure d’un des musiciens. Où se trouve ce pont exactement? À Auckland?

Liz Stokes : Oui, c’est le pont du port d’Auckland, on y fait beaucoup de sauts de bungee. C’est très pittoresque, mais nous ne voulions pas que cela ressemble à une balade touristique. Pour nous, c’est juste un pont « fonctionnel ». Par beau temps, la vue est superbe. Mais au bout du compte, nous n’avons que sauté d’un pont qui mène à la banlieue!

Pan M 360 : C’était la première fois que vous sautiez?

Liz Stokes : Ben (NDLR : Benjamin Sinclair, bassiste) et moi l’avions déjà fait quand nous étions enfants, pendant des vacances en famille. Mais cette fois, c’était plus effrayant. Quand on est enfant, on se dit « Même si je tombe, je vais rebondir », mais quand on est adulte, on se dit « Je vais me désintégrer »!

Pan M 360 : J’ai lu dans le communiqué de presse que votre nouvel album serait un « fracas incandescent de power-pop et de skuzz ». Comment définirais-tu le terme skuzz pour ceux qui, comme moi, n’en connaissent pas le sens?

Liz Stokes : Je ne le connais pas vraiment non plus, honnêtement! Il y a un rédacteur ou une rédactrice qui écrit une notice biographique, il ou elle connaît beaucoup mieux les mots que nous. En fait, nous aimons la distorsion, le fuzz! J’aime écrire des chansons pop, en format pop. Mais nous aimons toujours énormément la distorsion et la power-pop.

Pan M 360 : Tes collègues et toi êtes en train de devenir les nouveaux héros power-pop des années 2020. Or, qui sont vos propres héros power-pop?

Liz Stokes : J’adore Alvvays, un groupe canadien. Je suis aussi une grande fan des Buzzcocks, j’ai beaucoup écouté leur compilation Singles Going Steady. J’aime leur simplicité, leurs idées, leurs mélodies. Elles ressortent et sont vraiment mémorables. Je ne suis pas une amatrice de chansons rares. J’écoute souvent cette compil des Buzzcocks en voiture, en allant en ville.

Pan M 360 : J’ai vraiment hâte d’assister à votre concert de dimanche à Montréal. Merci beaucoup pour cette entrevue et soyez prudents!THE BETHS JOUENT

Photo : Frances Carter.

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Figure de la scène électronique torontoise depuis plus de dix ans, Korea Town Acid cultive une identité musicale puisant largement dans le downtempo, le broken beat et le hip-hop alternatif. Productrice – son dernier album Elephant In The Room vient tout juste de sortir –  performeuse live et DJ, Jessica Cho n’hésite pas à repousser les frontières des genres, et le milieu le lui rend bien, la preuve avec, en 2022, la nomination de son morceau Sobriety pour un Juno dans la catégorie single dance underground de l’année. Pour son deuxième passage à MUTEK, la Sud-Coréenne (transplantée à Toronto) propose un live guidé par l’improvisation, créant des paysages sonores uniques. 

PAN M 360 : Comment décrirais-tu ta relation avec Montréal ?

KOREA TOWN ACID : J’ai l’impression que Montréal me traite vraiment bien. Montréal a des festivals très prestigieux comme MUTEK, Pop Montréal et Osheaga. J’ai joué à Pop Montréal, ainsi qu’à MUTEK, j’ai fait une Boiler Room au Piknic Electronik. J’ai eu certains de mes meilleurs showcases à Montréal, je me sens très liée à cette ville. L’intention derrière un événement est très importante pour moi et je pense qu’il n’y a aucun festival comme MUTEK qui se concentre sur les arts numériques et créatifs et qui est vraiment sur l’expérience interactive audio. 

PAN M 360 : Que représente un festival comme MUTEK pour toi ? 

KOREA TOWN ACID : J’ai travaillé pendant longtemps pour être sur une scène comme MUTEK. Une partie de moi voulait jouer live avec des machines. J’ai été tellement inspirée par les artistes qui ont joué à MUTEK, je voulais en faire partie. J’ai fait mes débuts à MUTEK 2018, donc je suis vraiment excitée d’y revenir parce qu’il y a eu la pandémie et pendant la pandémie, je ne me suis pas vraiment concentré sur le live parce que la façon dont j’interagis en direct a à voir avec ma perception de la salle, de la vibe à ce moment-là. Donc oui, j’ai vraiment hâte d’avoir cette connexion avec les gens. J’ai le sentiment que le type de public que MUTEK mobilise est celui qui s’intéresse vraiment à ce genre de musique underground et originale. C’est vraiment excitant quand les gens sont là pour te voir et qu’ils sont réceptifs à ce que tu fais. 

PAN M 360 : Que pouvons-nous attendre de votre performance à MUTEK ? 

KOREA TOWN ACID : En gros, pas d’ordinateur. C’est très axé sur les machines, j’utilise des boîtes à rythmes, des échantillonneurs, de la synthèse FM et de la synthèse modulaire et je fais entrer et sortir les éléments. J’ai déjà des éléments préprogrammés mais je les orchestre en direct. Disons que j’ai déjà une chanson, mais ensuite je la mixe et j’apporte des modifications en direct. C’est un peu comme une approche de DJ parce que je veux que ce soit propre et que les transitions soient plus douces. Je veux que ce soit plus orienté vers le dancefloor. Je joue sur une scène extérieure le samedi à 19h00, donc il y aura une ambiance de coucher de soleil, j’imagine ce genre d’énergie. 

PAN M 360 : Je sais que certaines personnes utilisent le mot hybride pour une performance mélangeant DJing et live, dirais-tu que ta proposition est hybride ? 

KOREA TOWN ACID : Je ne le dirais pas, je dirais que ce n’est absolument pas hybride parce que je joue de la musique originale en direct, mais la façon dont j’aborde l’entrée et la sortie des morceaux est une approche de DJ. Mais c’est complètement original, donc je ne dirais pas que c’est hybride. 

PAN M 360 : Une grande partie du live sera improvisée. Cette approche de l’improvisation vient-elle de votre expérience du jazz ? Essayez-vous de recréer un dialogue entre les machines ?

KOREA TOWN ACID : Oui, mon approche de la musique consiste à capturer ce moment. Il y a des cycles et l’aspect improvisation émerge lorsqu’il y a une sorte d’erreur heureuse qui entre dans mon set. J’essaie de naviguer, s’il y a quelque chose de bon, je reste là et puis ça évolue. Définitivement, l’énergie sort et se déplace. C’est à ce moment-là que je dois sentir les réactions du public. L’aspect improvisation me permet d’apporter des éléments différents, selon ce que les gens recherchent et apprécient. J’ai des éléments préprogrammés dans la machine, mais ce que je vais réellement faire dépend de l’humeur, de la situation et du jour.

KOREA TOWN ACID SE PRODUIT CE SAMEDI À L’ESPLANADE TRANQUILLE, SÉRIE EXPÉRIENCE/MUTEK MONTRÉAL – GRATUIT

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