Il y a au Québec un foisonnement de talents graves, de jeunes créateurs solidement formés et supérieurement inspirés. Jeanne Laforest fait partie du lot. Ces musiciens Y et Z ont fort à faire pour extraire une partie du grand public de son douillet cocon nostalgique, qu’entretiennent nombre d’instances complaisantes. Pour peu qu’on prête l’oreille à Puisque les heures nous manquent, album fraîchement publié de Jeanne Laforest, on y découvre une réserve naturelle où les sons et les mots vivent en harmonie, sans égards aux conventions et autres préformatages. Pan M 360 a eu la chance de s’entretenir avec Jeanne, quelques jours avant sa prestation au Coup de cœur francophone 2022.



Pan M 360 : Bonjour Jeanne! Tout d’abord, je te félicite vivement pour ton album Puisque les heures nous manquent, paru hier. Après deux écoutes, deux qualificatifs s’imposent : œcuménique, parce qu’il rassemble un tas de types de musique, et édifiant, parce qu’il élève l’esprit. Je devrai le réécouter plusieurs fois pour en saisir toute la teneur.

Jeanne Laforest : Merci! Oui, il y a beaucoup de travail derrière chacune des pièces, on y a mis beaucoup de détails. Ce sera intéressant de les découvrir au fil des écoutes!

Pan M 360 : Je reviens à l’œcuménisme (terme plutôt religieux, mais qui s’applique bien à Puisque les heures nous manquent) : rien que dans La colère du rhinocéros, on a du doom-métal de chambre, du néo-prog et des chœurs célestes. Les murs s’ouvre sur des chants grégoriens, puis passe au prog-jazz et, un peu plus loin, au psychédélisme choral. Fatiguée, c’est ton clin d’œil à Radiohead période In Rainbows, plus précisément les deux premières pièces (15 Step et Bodysnatchers) et la quatrième (Weird Fishes/Arpeggi). Ensuite, escale en terrain folk épuré dans La douleur. Puis, Le grand murmure évoque Hildegarde de Bingen à l’opéra. Le début de J’ai quelque chose à dire évoque de la musique contemporaine des Balkans, puis Marie-Michèle Desrosiers (pour la voix et le phrasé) en mode orchestral. Et ainsi de suite. C’est pas de la petite bibinne de popinette!

Jeanne Laforest : L’intro de J’ai quelque chose à dire est un thème klezmer. Créer l’album a nécessité beaucoup de temps, mais on a pris le temps qu’il fallait. On peut entendre la somme de réflexions qui sous-tend les chansons. C’est vraiment un travail d’équipe, nous étions plusieurs cerveaux là-dessus, ce qui a donné quelque chose de vaste.

Pan M 360 : Les compos et les arrangements, c’est surtout toi?

Jeanne Laforest : Pour J’ai quelque chose à dire, par exemple, j’ai fait les arrangements vocaux. Les cordes, c’est surtout Gabriel Desjardins, sauf l’intro que j’avais déjà composée. Ou alors La colère du rhinocéros, c’est plutôt mes arrangements. Sinon, pour l’ensemble de l’album, ça s’est fait collectivement avec les musiciens, en jouant et en répétant au fil des années de création. Certaines décisions nous revenaient à Gabriel et à moi, à titre de coréalisateurs.

Pan M 360 : Au risque de me répéter, les chansons sont très foisonnantes. À quel point vous basiez-vous sur des maquettes? Quelle a été votre méthode de peaufinage?

Jeanne Laforest : J’avais enregistré des maquettes avec mes musiciens en novembre 2020. Ensuite, j’ai décidé de m’adjoindre Gabriel pour réaliser l’album. On a retravaillé les pièces, car elles étaient jammées, il leur manquait de paroles et de structure, c’était vaporeux. On a consolidé tout ça, on a raccourci un peu les pièces, on a bien établi qui devait jouer quoi, on a enrichi les mélodies. C’est ce qu’on a fait durant 2021; en novembre on a tout réenregistré, un an après les maquettes donc. C’est ce qui a constitué le point de départ, pour qu’on puisse ensuite ajouter des instruments, arranger les cordes, les voix et les synthés. On a conservé les maquettes de départ, mais rien ne subsiste de cette époque sur l’album. Sauf l’intro de J’ai quelque chose à dire, enregistrée avec un quatuor à cordes en septembre 2020, dans un sous-sol.

Pan M 360 : Tu incorpores beaucoup d’éléments jazz, classiques ou contemporains. À proprement parler, tu crées de la pop, mais complexe, sans trop de chansons couplet-refrain-couplet.

Jeanne Laforest : C’est vrai, ce type de chansons est plutôt rare dans l’album. Ce qui m’intéressait, c’était d’ajouter des éléments de surprise, pour éviter que l’auditeur ne devine la mélodie qui s’en vient, par exemple. Donner un peu plus de défis aux auditeurs, donc. Tout en créant de la musique accessible, pas trop érudite. Mélanger tout ça pour ouvrir un peu plus les oreilles du public! C’est ce que j’aime en tant qu’auditrice, en fait.


Pan M 360 : J’ai vu que tu as étudié au Campus Notre-Dame-de-Foy, à Saint-Augustin-de-Desmaures. En même temps qu’une certaine Ariane Roy?

Jeanne Laforest : Bien sûr! J’y ai fait ma technique en musique, chant pop et jazz. Ariane et moi avons un parcours scolaire assez similaire, qui date de la Maîtrise des petits chanteurs de Québec, dont nous étions membres, enfants, avec Lou-Adriane Cassidy aussi. Nous nous sommes toujours suivies parallèlement. À la Maîtrise des petits chanteurs, on a fait beaucoup de chansons de répertoire de toutes sortes de genres, très difficiles pour un chœur d’enfants et d’adolescents. Ça nous a donné une formation solide.

Pan M 360 : Tu iras te produire dans le coin de Valence, dans le sud de la France, au printemps prochain. Veux-tu nous raconter ce qui t’amènera là?

Jeanne Laforest : J’ai fait partie de la cohorte des chansonneurs de 2022 d’Escales en chanson, à Petite Vallée. À la fin du festival, différents prix ont été décernés, dont un pour aller se produire en France (NDLR : prix Train-Théâtre/Aah les Déferlantes de Portes-lès-Valence). À ma très grande surprise, on me l’a attribué! J’irai donc là-bas à la mi-mars 2023, dans la région de Lyon. Je ferai un ou deux concerts solo; pour l’instant, c’est tout ce que je sais! J’ai hâte d’en savoir plus. Et puisque je serai en Europe, j’en profiterai pour aller faire des concerts dans d’autres villes ou pays. J’ai quelques contacts là-bas, puisque j’y ai étudié pendant quelque temps. Il y a aussi Melba, une artiste française que j’ai rencontrée aux Escales et avec laquelle j’ai collaboré. On en profitera sans doute pour faire des trucs ensemble, tandis que je serai là-bas.

Pan M 360 : En ce moment, tu étudies auprès du musicien de jazz Jean-Nicolas Trottier?

Jeanne Laforest : Je me suis toujours intéressée aux arrangements et aux orchestrations. J’ai a abordé ça durant mes études, mais c’était surtout orienté jazz. Or, mon principal instrument est la voix; j’ai donc fait beaucoup d’arrangements vocaux. J’ai également commencé à apprendre les arrangements de cordes en autodidacte. Toutefois, je n’ai pas de formation proprement dite pour tout ce qui est orchestral, percussions, vents, harpe et ainsi de suite. J’ai donc fait une demande de subvention de perfectionnement au Conseil des arts du Canada. Je l’ai obtenue et je m’en sers pour suivre des cours privés avec Jean-Nicolas. C’est un arrangeur très important, au Québec. C’était mon professeur à l’université, j’ai beaucoup aimé son approche pédagogique. Je suis honorée d’étudier avec lui. J’ai mis ça sur pause pendant les semaines de lancement de l’album, mais en novembre je m’y remettrai. Ça me permettra d’avoir une corde de plus à mon arc et de participer à des projets avec d’autres musiciens. Puis, comme il n’y a pas énormément de femmes arrangeuses, je serai heureuse de tracer la voie pour celles qui me suivront.

Pan M 360 : Qui t’accompagnera au Coup de cœur francophone le 3 novembre?

Jeanne Laforest : On jouera l’album au complet, donc je veux en recréer les sonorités. Ce sera mes accompagnateurs habituels, soit Olivier Guertin à la batterie, Jean-Michel Leblanc à la guitare et Carl Mayotte à la basse. De plus, il y aura Gabriel Desjardins et Catherine Lemay Pereira aux claviers, puis Vincent Delorme à l’alto; il reproduira sur scène le solo qu’il a fait pour la pièce Intro. Il y aura des moments éclatés et d’autres surprises, par rapport à l’album!

Pan M 360 : Merci énormément pour ton temps, Jeanne, et bonne suite!

Jeanne Laforest :  Merci!

Photo : Hamza Abouelouafaa.

JEANNE LAFOREST SE PRODUIT LE JEUDI 3 NOVEMBRE AU MINISTÈRE, POUR COUP DE CŒUR FRANCOPHONE. INFO ET BILLETS ICI!

Cette semaine à Montréal, la maestra américano-colombienne Lina González-Granados dirige l’Orchestre Métropolitain dans quatre lieux différents dont la Maison symphonique ce vendredi, 19h30. Les couleurs seront andines, mexicaines, espagnoles, à commencer par celles du soliste Miloš, dans le célèbre Concerto d’Aranjuez pour guitare et orchestre Joaquín Rodrigo, créé en 1939.

Devenu l’un des plus illustres virtuoses de la guitare classique, Miloš Karadaglić s’est produit dans les plus grandes salles de concert et dans les principaux festivals du monde entier. Ses trois premiers enregistrements chez Deutsche Grammophon ont certes contribué à faire de lui un authentique guitar hero de la musique classique, à commencer par l’enregistrement du Concerto d’Aranjuez avec le London Philharmonic sous la direction de Yannick Nézet-Séguin. Aujourd’hui, Miloš est enregistré chez Decca Classics, il vit à Londres et se produit sur une guitare Greg Smallman de 2007.

Miloš a aussi fait dans le crossover, notamment en interprétant à sa façon le répertoire des Beatles, assortis de duos avec les chanteurs et musiciens Gregory Porter, Tori Amos, Steven Isserlis ou Anoushka Shankar. 

Au Canada, Miloš a déjà rejoint l’Orchestre du Centre national des arts d’Ottawa en mai 2019 pour interpréter un autre concerto écrit spécialement pour lui, The Forest, de Howard Shore. En 2021, Miloš a lancé son sixième album The Moon and the Forest, qui comprend les concerti de Talbot et de Shore ainsi que Full Moon de Ludovico Einaudi et Traumerei de Robert Schumann.

Authentique porte-parole de la guitare classique dans le monde, Miloš campe régulièrement le rôle de présentateur de radio et de télévision. Qui plus est, il est un fervent promoteur de l’éducation musicale, étant le parrain du Mayor of London Fund for Young Musicians et des Awards for Young Musicians. 

Joint à New York avant sa série de concerts donnés avec l’OM, Miloš Karadaglić nous cause des enjeux d’un guitariste classique jouant avec un orchestre symphonique, mais aussi de sa responsabilité en tant que soliste et promoteur de son instrument de prédilection.

PAN M 360 : Le thème mélodique principal du Concierto de Aranjuez de Joaquín Rodrigo est largement connu, au-delà du public classique. Dans le monde du jazz, il a été adopté par Chick Corea (Spain) et Miles Davis (Sketches of Spain). Vous êtes donc maintenant l’un des principaux solistes du monde classique à interpréter cet incontournable concerto avec un orchestre symphonique.

Miloš Karadaglić : Eh bien, c’est un morceau qui m’a suivi tout au long de ma carrière, et tout au long de ma croissance en tant qu’artiste. Oui, parce que je l’ai appris pour la première fois lorsque j’étais étudiant à la Royal Academy of Music de Londres. Et, et je me souviens, c’était très agréable de l’avoir entre les doigts la première fois, car c’est une œuvre tellement emblématique. Et c’est peut-être l’œuvre la plus facilement reconnaissable pour la guitare classique dans le répertoire. C’est aussi une pièce qui comporte de nombreux défis, parce que vous savez, tout le monde connaît cette pièce pour ses belles mélodies du deuxième moment. Mais en fait, Joaquín Rodrigo lui-même n’était pas un guitariste. Donc, bien qu’il ait été capable d’écrire des sons qui convenaient parfaitement à la guitare, il n’a pas toujours réussi à écrire de manière très dramatique pour que cela fonctionne très bien à la guitare. Ainsi, ce qui est toujours le cas avec sa musique, chaque musicien doit trouver sa propre voie avec n’importe lequel de ses morceaux. Il n’y a presque aucune façon standard de jouer et de faire l’une de ses œuvres . Néanmoins, il a été au fil des ans un rite de passage pour tant de jeunes artistes. Chaque fois que vous êtes invité à jouer avec un orchestre, le Concerto d’Aranjuez sera probablement le premier morceau pour moi. Personnellement, j’ai senti que j’étais vraiment prêt à le jouer lorsque je l’ai enregistré chez Deutsche Grammophon en 2014, soit avec le London Philharmonic. C’était donc un moment important pour moi. Mais quelle est la chose intéressante dans cette interprétation? Je n’ai jamais eu l’impression que ce morceau s’enfermait dans une seule version; j’ai eu l’impression qu’il évoluait toujours vers une version différente en fonction de l’orchestre et du chef d’orchestre, de l’ensemble et des circonstances de la représentation. Et je pense que c’est aussi en partie parce que nous, guitaristes, avons très rarement le privilège de jouer avec un grand orchestre.

PAN M 360 : Oui, il n’y a pas tant de morceaux pour guitare classique et orchestre, même pour le meilleur instrumentiste pour obtenir quelques concerts avec un grand orchestre, à cause du petit nombre d’œuvres et aussi de la nature même de l’instrument dont le volume naturel est relativement faible pour une facture symphonique.

Miloš Karadaglić : Vous savez, les guitaristes classiques n’ont pas beaucoup grandes occasions pour jouer avec orchestre. Donc, j’ai ressenti un énorme poids sur mes épaules dans les années 2014, 2015 et 2016, quand j’étais en tournée. Soudain, dans mon calendrier, j’avais le Chicago Symphony, le Cleveland Orchestra, le Philadelphia Orchestra, le L.A. Philharmonic, Rome, Munich, Londres, etc. C’était pour moi une une incroyable responsabilité, et bien sûr un rêve que de jouer avec ces orchestres. J’apprenais tellement de ces expériences mais je n’étais pas toujours à l’aise, parce que ces grands orchestres ne sont pas toujours habitués à accompagner une guitare qu’il faut souvent amplifier. À ce titre, je n’avais vraiment personne de qui apprendre. À cette époque, je ne voyageais pas avec ma propre petite amplification, je me fiais davantage à l’ensemble et à la façon dont cela sonnait, à l’ingénieur du son dans la salle et au chef d’orchestre. Et cela vous met en quelque sorte dans une position très vulnérable. Parce que lorsque vous êtes là, vous êtes censé faire de la musique. Mais ce qui s’est toujours produit, c’est qu’au moment où vous vous rendiez à un concert, vous faisiez de la musique, et les gens répondaient à cette musique d’une manière si intense et merveilleuse. Je pense donc que, pour tout guitariste, il faut beaucoup de temps pour acquérir le niveau de confiance qui permet, lorsque l’on se trouve devant un grand orchestre, de se dire : « OK, je sais exactement ce que je fais. Et je sais exactement comment je veux que chaque note sonne. »

PAN M 360 : Vous avez eu l’occasion d’y réfléchir davantage lors de la pandémie, alors que s’est-il passé?

Miloš Karadaglić : C’était peut-être le seul moment de ma carrière, et je pense que c’est la même chose pour beaucoup de musiciens, où nous avons pu récapituler, recalculer, calibrer et réévaluer tout ce que nous avons appris. Et aussi réaliser que ce que nous faisons est un luxe incroyable. Et que la joie de faire de la musique est plus importante que toute approbation, ou tout ce qui entoure normalement nos vies d’artistes. Alors maintenant, quand je vais jouer, il y a ces préoccupations, je me sens très différent de ce que je ressentais il y a quelques années, parce que je sens que maintenant, je sais exactement ce que je fais. Et je sais exactement ce qui va se passer. Et c’est un sentiment vraiment génial et très valorisant.

PAN M 360 : Jouer d’une guitare acoustique avec un grand orchestre est toujours un défi en raison des différences de volume. Cela explique aussi que l’instrument lui-même ne soit pas beaucoup utilisé dans les grands orchestres. Donc maintenant, peut-être que les problèmes peuvent être différents. Comment voyez-vous l’évolution du rôle d’un soliste de guitare acoustique classique avec de grands ensembles?

Miloš Karadaglić : Je prends cela très au sérieux. Par exemple je dois intervenir auprès des directeurs artistiques, car j’ai l’impression que nous avons tellement évolué et qu’ il y a maintenant tellement plus de possibilités individuelles. Pour ce, vous devez savoir résoudre cette équation du volume de l’instrument : ce n’est plus juste coller le micro sur la guitare car le volume de la guitare dépend aussi de la façon dont vous la jouez. Et si vous êtes un soliste en tournée internationale, le son est très, très différent de celui d’un guitariste en compétition devant jury. Vous devez plutôt jouer devant 1000 à 2000 personnes. Souvent, vous n’êtes pas amplifié et donc cela signifie que vous devez amplifier le son dans votre façon de jouer. Et cela implique beaucoup plus de puissance et de tension dans les doigts et les mains. Et vous devez vraiment savoir comment équilibrer cette tension, cette action et cette réaction dans les mains. Et c’est, c’est comme apprendre à jouer à nouveau. Et, pour moi, ce fut un processus de transformation si extraordinaire, qui s’est vraiment produit en jouant avec tous ces orchestres et en participant à ces grands, grands, grands concerts au fil des ans.

PAN M 360 : Ces ajustement ont-ils un impact réel?

Miloš Karadaglić : Absolument. Et il faut ensuite faire le point sur tout ce que l’on a appris et ensuite utiliser l’influence que l’on génère en tant qu’artiste pour inspirer la prochaine génération de compositeurs à écrire de nouvelles œuvres orchestrales pour guitare solo. C’est un processus très excitant, très passionnant! Donc, il nous faut continuer à élargir ces barrières, et cette beauté acquise pourra attirer un public vers la guitare. Et ensuite, c’est votre rôle en tant qu’artiste d’emmener ce public avec vous pour un voyage plus loin dans un autre répertoire.

PAN M 360 : Avez-vous déjà travaillé avec la maestra colombo-américaine Lina Gonzalez-Granados qui dirigera l’Orchestre Métropolitain de Montréal à vos côtés?

Miloš Karadaglić : Je n’ai jamais travaillé avec elle mais j’ai entendu des choses merveilleuses à son sujet de la part de mes collègues et amis. Quant à l’OM, je n’ai travaillé qu’avec Yannick Nézet-Séguin (avec le London Philharmonic) mais je me sens entre bonnes mains avec son orchestre. Car même si je n’ai jamais travaillé avec cet orchestre, c’est grâce à Yannick que je m’en sens particulièrement proche. Donc je dois dire que ce qui m’impressionne le plus, c’est que l’OM a organisé ce concert dans quatre endroits différents de la ville. Beaucoup d’orchestres attendent que le public vienne à eux, ce qui n’est pas le cas avec l’OM. Connaissant Yannick, j’ai réalisé que cela devait être son initiative, car il est cette personne qui va toujours vers le public. Il a ce don incroyable. Je suis donc très impressionné qu’il y ait quatre représentations avec l’OM.

PAN M 360 : Avez-vous toujours un lien fort avec le Monténégro où vous êtes né et avez grandi? 

Miloš Karadaglić : J’ai quitté le Monténégro il y a longtemps, soit il y a 23 ans, oui. Mais je n’ai jamais perdu mes liens avec mon pays natal, simplement parce que j’ai réalisé que je pouvais donner beaucoup en retour. Et, et les choses que j’ai apprises en faisant ce que je fais, je peux les partager et c’est, c’est un très petit pays, et dans un pays, qui est le plus petit qui soit, vous devenez en quelque sorte un héros national parce que c’est un si petit pays. Et je pense qu’on peut le vivre de différentes manières. Mais la façon dont je l’utilise, c’est pour ouvrir l’esprit des gens, pour éduquer les jeunes générations, pour les inspirer avec vos propres actions, et pour essayer de les soutenir s’ils essaient d’aller étudier à l’étranger ou d’obtenir une bourse d’études. Et, et cela me donne un immense plaisir. Je suis d’ailleurs sur le point de créer ma propre fondation. Et c’est vraiment le projet de toute une vie, parce que je pense qu’il faille soutenir les jeunes gens talentueux de cette région des Balkans, si troublée par la politique. J’ai eu la chance d’avoir une vie meilleure ailleurs; avoir découvert la guitare, si jeune, au Monténégro dans les années 90, a été pour moi une chance exceptionnelle. Ça m’a ouvert un monde radicalement différent du mien, et ça a complètement changé ma vie. Et c’est là le pouvoir de la musique : où que vous viviez et quelles que soient les circonstances, vous êtes capable de créer ce monde magnifique autour de vous. Cela n’a rien à voir avec le monde extérieur. Un vrai cadeau de la vie!

PAN M 360 : Pensez-vous avoir une responsabilité dans ce sens?

Miloš Karadaglić : C’est quelque chose que je prends vraiment très au sérieux. Je pense que la clé est d’éduquer les gens vers la musique, non pas que tout le monde doive devenir une star mondiale ou de la musique classique, absolument pas. Au contraire, il y a de moins en moins de possibilités pour réussir, notre industrie de la musique est en danger. Je pense plutôt que l’accès à la formation permet d’être sensible à la musique vous ouvre les yeux d’une multitude de façons. Oui, ça commence par l’éducation. Et ça commence avec des idées comme l’Orchestre Métropolitain qui présente le même programme dans quatre lieux différents. 

MILOŠ ET L’ORCHESTRE MÉTROPOLITAIN SE PRODUISENT CETTE SEMAINE DANS PLUSIEURS SALLES DE LA RÉGION DE MONTRÉAL, DONT LA MAISON SYMPHONIQUE CE VENDREDI 4 NOVEMBRE. POUR INFOS, C’EST ICI!

Le 23e Festival du monde arabe de Montréal (FMA) renoue avec le corps, laissé à lui-même depuis la pandémie qui périclite et qui laisse place à d’autres enjeux d’autant plus difficiles et anxiogènes pour l’humanité.

Au coeur des propositions scéniques du FMA se trouve « le corps humain, cette machine qu’on oublie pendant cette période trouble que traverse un monde inquiet, un monde qui vacille. Le corps doit ainsi soutenir la tension qu’impose conjoncture », pour reprendre les dires de Joseph Nakhlé, directeur artistique et fondateur de l’événement.

Cette thématique du corps est évoquée particulièrement dans les spectacles transdisciplinaires ou transgenres musicaux. Chapeauté par la danse, Harem (13 novembre, Théâtre Maisonneuve) évoquera les besoins primaires de l’humain. 

Guidé par la transe, le spectacle Les Possédés (12 novembre, Théâtre Maisonneuve) réunira artistes du Levant issus de divers horizons : chants arabes classiques (Oum Kalthoum, Abdel Wahad, Fairouz, etc.) chants jazz mâtinés à l’orientale, musiques instrumentales ou électro sous le signe de l’extase et de la transe mystique.

Mais commençons par le commencement, soit Tribales, premier spectacle thématique du 23e FMA, présenté ce samedi au National. 

« Terré jusque dans l’indicible instinct, le tribalisme opère sans cesse à notre insu, organisant nos affinités les plus sensibles, nos souhaits les plus profonds, nos solidarités les plus diverses, tout en dessinant les contours de nos imaginaires les plus fous. Religieux, amical, sexuel ou politique, le mimétisme tribal influence chacun de nos gestes et aspirations. Cette pulsion archaïque, dont nul ne peut se défaire, continue de nous habiter, s’arrimant à l’éternel besoin de vivre la perte de soi dans l’autre.» 

Nous en causent Joseph Nakhlé, à l’origine du concept, et Mounir Troudi, chanteur transculturel d’origine tunisienne recruté dans le spectacle Tribales

PAN M 360 : Tribales, Harem et Les Possédés sont des titres de spectacles ayant déjà été utilisés par le FMA par le passé. Pourquoi la reprise du concept , Joseph Nakhlé ?

JOSEPH NAKHLÉ : C’est repris, effectivement, mais avec des artistes différents, des styles musicaux parfois différents et déclinés cette fois sous le thème du corps. Harem explore le désir et l’intimité, Les Possédés évoquent la transe du corps, Tribales explore le « corps social », le « corps collectif », celui du groupe ou de la tribu.

PAN M 360 : Tribales recrée une tribu, en fait, puisque ses membres proviennent de différentes souches orientale.

JOSEPH NAKHLÉ : Oui. Nous avons notamment le chanteur parisien Mounir Troudi, le groupe parisien DuOud (Mehdi Haddab et Smadj), compositeur et multi-instrumentiste montréalais Mohamed Masmoudi, ainsi que le chanteur Anand Avirmed, spécialiste du Khöömi, chant de gorge issu d’une culture mongole ancestrale. Sauf ce dernier, les artistes invités sur ce plateau sont majoritairement issus d’Afrique du Nord, de Tunisie et d’Algérie, même s’ils vivent en Europe ou en Amérique du Nord.

PAN M 360 : Mounir Troudi, on vous a découvert il y a une vingtaine d’années avec le trompettiste de jazz Érik Truffaz. Depuis lors, vous avez fait plein de musiques transculturelles depuis le début de votre carrière. Encore aujourd’hui, vous êtes impliqué dans des métissages entre musiques nord-africaines, chants soufis et autres musiques modernes, du jazz à l’électro. Ça se poursuit avec ce concept spécial du Festival du monde arabe.

MOUNIR TROUDI : Tout à fait! J’ai toujours été sur cette idée d’ouverture à l’autre, sur les différents styles de musique, autres directions artistiques. Je suis toujours dans le partage.

PAN M 360 : Le partage se fait en Occident et non en Orient, force est d’observer.

MOUNIR TROUDI : Je vis Paris mais j’ai aussi une maison dans une ville côtière dans mon pays natal, plus précisément à Sousse, à l’ouest de Tunis.

PAN M 360 : L’approche « tribale » dont il est ici question est tout sauf homogène, n’est-ce pas?

MOUNIR TROUDI : Je trouve que c’est magnifique de rassembler différents disciplines. Je connais les musiciens de DuOud, depuis une quinzaine d’années, avec qui j’ai collaboré aux côtés du producteur turc et joueur de nay Mercan Dédé. J’ai aussi participé au projet Speed Caravan avec Mehdi. Plus récemment, j’ai participé à l’album du groupe Sultan, conçu avec un jazzman sénégalais. Je participe également à une série de spectacles de chants soufis avec plusieurs personnes sur scène. Je m’intéresse au soufisme, je suis plutôt freestyle là-dedans (rires), mais je souscris à l’idée de ne rien posséder et ne pas être possédé par personne. 

PAN M 360 : Comment ce projet s’est-il structuré?

MOUNIR TROUDI : Il y a une sélection d’artistes par Joseph (Nakhlé), on a monté un groupe. Chacun d’entre nous a ensuite proposé ses musiques et on en a sélectionné les morceaux. Chacun a écouté la musique de l’autre et nous avons créé un son commun en apprenant à jouer ensemble ces morceaux tirés de nos répertoires respectifs. Du coup on essaie de trouver de la place pour les autres artistes dans chacun de ces morceaux. 

PAN M 360 : Trouver de la place pour les autres implique donc une transformation des pièces d’origine. De quelle manière?
MOUNIR TROUDI : On écoute attentivement les morceaux et on ajoute de nouvelles idées. On ne prend donc pas le morceau tel qu’il est. Une fois que les artistes impliqués y ont trouvé leur place, on essaie de jouer les morceaux ensemble, parfois en formation réduite, duo ou trio. L’orchestration qui s’ensuit est donc différente des morceaux d’origine, l’enjeu étant donc d’adapter les morceaux à ce nouveau concept. Et j’espère que ça va bien réussir sur scène!

LE SPECTACLE TRIBALES EST PRÉSENTÉ AU NATIONAL, CE SAMEDI 29 OCTOBRE, 20 H. POUR INFOS ET BILLETS, C’EST ICI

Formé en 2018, le trio féminin montréalais Les Shirley dévoile ce vendredi son deuxième album, More is More. Raphaëlle Chouinard (voix et guitare), Sarah Dion (basse) et Lisandre Bourdages (batterie) reviennent à la charge avec un opus teinté de vulnérabilité et de féminisme. D’ailleurs, la formation n’hésite pas à dénoncer les privilèges masculins. « Au cours des dernières années, le mouvement féministe a pris de l’ampleur et je crois qu’on va dans la bonne direction. Cependant, quand on regarde nos voisins aux États-Unis, on comprend rapidement que ce n’est pas gagné. On aime envoyer ce message », soutient la chanteuse du trio.

Tout en demeurant influencées dans le punk rock et le grunge, Les Shirley explorent dans More is More des sujets plus introspectifs qu’auparavant, tels que l’amour et l’anxiété. « On montre un côté plus sombre des Shirley. Je pense que les gens vont se reconnaître dans les paroles », mentionne Raphaëlle. La guitariste ne passe pas par quatre chemins : « Ça manquait grandement de girl power dans le temps! » Avec cet album, Les Shirley se sont fait plaisir et ont créé de la musique qu’elles auraient aimé entendre à leur adolescence. « Quand une femme écrit, ça amène une perspective complètement différente des évènements. On aurait vraiment aimé entendre notre musique quand on était jeune », ajoute Raphaëlle Chouinard.  

Tout au long de la création de More is More, Marie-Pier Arthur a agi en tant que coréalisatrice. Son expertise a insufflé davantage de confiance aux trois femmes et a grandement contribué à l’élaboration des onze titres du projet. « On a toujours été de grandes admiratrices de Marie-Pierre. C’était incroyable d’avoir une personne comme elle avec nous pendant la création de notre projet! », indique l’auteure des Shirley, sourire aux lèvres. Pan M 360 a discuté avec la chanteuse-guitariste du trio, Raphaëlle Chouinard, de leur processus créatif et de leur nouvel album More is More.


PAN M 360 : Comment se sont formées Les Shirley?

RAPHAËLLE : Avant Les Shirley, Lisandre et moi avions fait un projet électro-pop ensemble. Quand le tout a pris fin en 2018, on souhaitait encore jouer ensemble. On connaissait déjà Sarah, mais elle était à la base une drummeuse tout comme Lisandre. Ainsi, Sarah a décidé de jouer de la basse. Au début de notre formation, on ne se prenait pas vraiment au sérieux. Lors de nos premiers spectacles, on a remarqué que les foules aimaient réellement notre projet. C’est à ce moment qu’on a compris que Les Shirley, ce n’était pas une blague!

PAN M 360 : Que racontez-vous avec More is More?

RAPHAËLLE : Contrairement à notre premier projet, on aborde des sujets plus profonds. On montre le côté plus sombre des Shirley. On mélange ces thèmes à nos mélodies pop et notre style musical. More is More a été écrit en temps de pandémie et c’est une réflexion de ce qu’il y a eu dans ma tête pendant cette période. Ça parle de sujets comme l’anxiété et le manque de motivation. Je pense que les gens vont se reconnaître dans les paroles.

PAN M 360 : Vous dites que vous créez des chansons que vous auriez aimé entendre quand vous étiez plus jeunes. Auriez-vous aimé entendre les messages que vous véhiculez dans ce projet?

RAPHAËLLE : C’est certain que ça manquait de girl power dans le temps. Il n’y avait presque pas de female bands à l’époque. Peu de femmes partageaient leur expérience par l’entremise de la musique. Je pense qu’il manque ce côté-là de l’histoire musicale. Quand une femme écrit, ça amène une perspective complètement différente des évènements. C’est quelque chose qui a manqué quand on était jeune.

PAN M 360 : Tout au long de l’album, vous avez un ton dénonciateur et féministe.  C’est un désir pour vous de vous engager pour cette génération?

RAPHAËLLE : Pendant la pandémie, je me suis rapprochée de mes racines emo et mon écriture et devenue de plus en plus engagée. Au cours des dernières années, le mouvement féministe a pris de l’ampleur et je crois qu’on va dans la bonne direction. Cependant, quand on regarde nos voisins aux États-Unis, on comprend rapidement que ce n’est pas gagné. C’est important de continuer en ce sens pour faire changer les choses. C’est un message qu’on aime envoyer. Par exemple, dans la chanson It’s Time, on dit « It’s time for your wake-up call ». C’est un message aux hommes, pour leur dire qu’il est temps de laisser la place aux femmes. Le but ce n’est pas de diviser, mais de trouver un juste milieu qui plaît à tout le monde.

PAN M 360 : Parlez-moi de l’apport de Marie-Pierre Arthur en tant que coréalisatrice. Comment a-t-elle contribué à votre projet?

RAPHAËLLE : Marie-Pierre amène une belle énergie en studio. Elle était toujours là pour nous guider et répondre à nos questions. Elle a apporté sa touche pop à notre album. On a toujours été de grandes admiratrices de Marie-Pierre. C’était incroyable d’avoir une personne comme elle avec nous. Aussi, c’est très utile d’avoir une personne qui ne fait pas entièrement partie du processus créatif. Cette personne t’amène à te questionner sur les structures des chansons et sur de nombreux détails afin de t’améliorer. De plus, je dirais que son expertise nous a donné davantage de confiance en nos moyens.

PAN M 360 : Comment voyez-vous la récente renaissance du punk-rock?

RAPHAËLLE : Plusieurs artistes comme Olivia Rodrigo et Machine Gun Kelly contribuent à la renaissance de ce style musical. Je trouve ça vraiment bien. De nombreuses personnes soutiennent que c’est très pop voir même trop pop. Selon moi, c’est aussi pop que ce que faisait Avril Lavigne et Blink-182 dans le temps. Si ces artistes peuvent faire découvrir davantage ce genre musical aux jeunes, c’est très bien. Ça va en inspirer plusieurs à pousser plus loin dans le rock.

PAN M 360 : Comment est né le titre Do It Again?

RAPHAËLLE : On fait souvent des retraites d’écritures dans un chalet. Je crois que j’avais déjà en tête le riff de guitare. J’ai écrit la chanson pendant la pandémie. Cette période obscure de nos vies a fait renaître de nombreuses mauvaises habitudes chez chacun de nous, comme la consommation. Cette chanson-là se déploie comme étant un dialogue interne. Ça parle de ces comportements que tu veux arrêter, que ton cœur te dit d’arrêter, que tes amis te disent d’arrêter, mais que tu n’arrêtes jamais.

Photo : Stéphanie Dinsdale.

LA SOIRÉE DE LANCEMENT DE « MORE IS MORE » AURA LIEU LE 24 NOVEMBRE PROCHAIN AU THÉÂTRE FAIRMOUNT, À MONTRÉAL!

Le retour de Jordi Savall à la Maison symphonique de Montréal (le 7 novembre) et au Palais Montcalm de Québec (le 6 novembre) sera l’occasion d’une autre plongée magnifique dans la Renaissance et la période baroque, « époque musicale clé pour l’émergence de la viole de gambe et du consort de violes » dont il est ici question.

Les férus de musique des 16e, 17e et 18e siècles savent quel maître est Jordi Savall, bien au-delà de ses grands succès tels que la bande originale du film Tous les matins du monde (1991). Trois décennies plus tard, on reconnaît sa connaissance profonde de cette période fondatrice de la grande musique européenne.

Le chef d’orchestre, musicologue et virtuose de la viole de gambe se consacre cette fois avec son ensemble Hespèrion XXI, au programme Fantaisies, batailles et danses – L’Âge d’or de la musique pour consort (1500 – 1750) , dont l’objet est de mettre en lumière les œuvres de 15 compositeurs de ce passé de plus en plus lointain : Innocento Alberti, Jean-Sébastien Bach, Joan Cabanilles, Antonio de Cabezón, John Dowland, Alfonso Ferrabosco, Orlando Gibbons, Giuseppe Guami, John Jenkins, William Lawes, Giovanni Maria, Henry Purcell, Samuel Scheidt, Christopher Tye, Clement Woodcock.

Ainsi, les œuvres au programme auront la particularité d’être interprétées par un consort de violes. Les interprètes seront Jordi Savall (dessus de viole), Philippe Pierlot (dessus de viole), Lixsania Fernández (ténor de viole), Juan Manuel Quintana (basse de viole), Xavier Puertas (violone), Enrike Solinis (théorbe et guitare).

Joint au pays catalan où il réside, Jordi Savall nous décrit les splendeurs de ce répertoire pour consort de violes.

PAN M 360 : En 2022, vous avez lancé l’album triple Cancioneros del Siglo de Oro et un autre consacré au compositeur Christoph W. Gluck (Don Juan -Semiramis), sans compter les Symphonies 6 à 9 de Beethoven. Or, le programme que vous venez présenter à Montréal et Québec n’a rien à voir avec ces enregistrements.

JORDI SAVALL : C’est exact. Pour cette tournée, nous formons une équipe de six musiciens. C’est un consort de violes. Et je n’avais rien sorti de nouveau dans ce répertoire encore méconnu. Par conséquent, c’est un répertoire que nous ne pouvons pas jouer souvent. 

PAN M 360 : C’est le travail de votre vie que de débusquer le répertoire peu connu du 16e et 17e siècle. Nous voilà prêts pour ce nouveau programme qui donne l’impression d’être présenté en quatre parties.

JORDI SAVALL : Oui oui, ça l’est parce que j’aime bien présenter dans un bloc une série de pièces de trois à quatre minutes et, ainsi, éviter que le public applaudisse après chaque pièce. Alors il vaut mieux relier ces pièces pour leur thématique propre, pour les liens artistiques et contrastes entre les compositeurs impliqués et leur contrée d’origine (allemande, française, anglaise, italienne, espagnole). C’est un parcours intéressant des premières pièces de consorts, comme celle de Christopher Tye. Ainsi, on joue par exemple des pièces italiennes et allemandes dans une thématique commune.

PAN M 360 : La musique de consort est plus qu’une particularité de leur époque, on parle ici d’une instrumentation fondatrice.

JORDI SAVALL: Effectivement, notre programme fait état d’un art instrumental naissant qui s’inspire encore de l’art vocal, mais qui acquiert son indépendance. Avec la virtuosité des instruments, le caractère aussi, l’évocation de batailles, danses, fantaisies, jeux de dissonances, etc. C’est un très joli programme. La musique devient un moyen d’exprimer ce qu’on vivait à l’époque. Une peinture de son temps, en quelque sorte, avec les musiques élisabéthaines, françaises, italiennes, etc. On voit les différences et les points communs.

PAN M 360 : Comment débusquez-vous ces œuvres? 

JORDI SAVALL: C’est clair qu’on ne trouve pas toutes ces œuvres dans un magasin de musique. Souvent, elles font partie de l’œuvre complète de compositeurs que l’on trouve dans les instituts de musicologie, dans les universités. Quand j’ai commencé, j’allais dans les musées et bibliothèques de Londres, Paris, Bologne ou Bruxelles pour découvrir les œuvres entreposées en ces lieux. Dans les années 60 et 70, rien n’était publié, il fallait trouver les partitions originales et en acquérir les microfilms à la manière des espions (rires). Aujourd’hui, on trouve partout les œuvres de ces compositeurs. L’accès est beaucoup plus facile qu’à l’époque de mes débuts, où c’était le désert.

PAN M 360 : Puisque, bien sûr, il n’y a pas d’enregistrement qui témoigne de cette époque, vous avez dû vous-même établir des standards dans le jeu et dans l’exécution de l’œuvre. 

JORDI SAVALL : J’ai commencé par maîtriser la viole basse, qui est un instrument soliste, puis j’ai maîtrisé le dessus de viole pour ainsi faire les ensembles de violes. C’est l’avantage des violes de gambe, car elles sont toutes jouées sur la jambe. On peut jouer tout aussi bien la basse que le dessus de viole, la technique est similaire, alors que pour le violoncelle et le violon, c’est plus difficile à cause des techniques et positions différentes. 

PAN M 360 : Quelle est la formation exacte de votre consort?

JORDI SAVALL : Les cinq musiciens qui viennent avec moi jouent régulièrement dans mes ensembles. L’instrumentation est constituée de deux dessus de viole, une viole ténor, une viole basse, un violone et un luth (théorbe), il s’agit donc d’un quintette de violes et d’un luth. Les musiques au programme ont été composées généralement pour cette formation idéale, parce qu’on y trouve un bon équilibre entre les instruments. Nous pouvons jouer avec virtuosité et clarté. Nous jouons avec des instruments d’époque. Parfois ce sont des reproductions exactes et aussi des instruments préservés, qui remontent au 17e siècle. J’ai moi-même un dessus de viole qui date de 1690.

PAN M 360 : Comment vous y prenez-vous pour la musique baroque, c’est-à-dire la dernière partie du programme?

JORDI SAVALL : C’est une évolution tout à fait naturelle. Les musiques sont plus contenues, plus austères, elles impliquent plus de contrastes et plus de virtuosité. Nous finissons avec des œuvres extraordinaires, avec Cabanilles, Purcell, Charpentier et Bach. On aborde un répertoire typique et représentatif de cette époque considérée comme celle des grands maîtres du contrepoint que sont Bach et Purcell. Seul l’Art de la fugue n’est pas assurément conçu pour les violes de gambe, mais l’œuvre permet l’interprétation.

PAN M 360 : Jouez-vous souvent en consort?

JORDI SAVALL : Absolument, c’est une des plus belles choses que j’aime faire. C’est l’ancêtre du quatuor à cordes, c’est l’expression la plus belle comme un quintette de voix. En Angleterre vous savez, il y avait une tradition familiale et populaire où les membres devaient souvent apprendre à jouer dans un consort de violes. Ceux-ci regroupent des instruments équilibrés qui s’écoutent très bien, s’adaptent très bien et dialoguent très bien. En outre, les musiques sont d’une grande beauté. 

PROGRAMME

Eustache du Caurroy (1549-1609) Fantaisies sur Une jeune fillette

Christopher Tye (ca. 1505-ca. 1573) In Nomine XII « Crye »

John Dowland (1563-1626) Semper Dowland semper dolens

John Dowland The King of Denmark’s Galliard

Giovanni Maria Trabaci (1575-1647) Durezze e ligature

Giuseppe Guami (ca. 1540-ca. 1611) Canzon 4 Sopra La Battaglia

Clement Woodcock (1540-1590) Browning my dear à 5

Matthew Locke (1621-1677) Fantasie 5 en ré mineur à 4 (2e Suite)

William Brade (1560-1630) Ein Schottisch Tanz

Samuel Scheidt (1587-1654) Canzon à 5 super O Nachbar Roland

Alfonso Ferrabosco (1575-1628) Four-note Pavan à 5

Anthony Holborne (1545-1602) [Galliard:] The Fairie-Round

William Lawes (1602-1645) Paven V en do majeur à 5

Samuel Scheidt Galliard Battaglia

Marc-Antoine Charpentier (1543-1604) Passacaille

Joan Cabanilles (1644-1712) Obertura – Corrente italiana

Henry Purcell (1659-1695) Fantasia upon one note

Johann Sebastian Bach (1685-1750) Contrapunctus 1 – Contrapunctus 9 alla duodecima

ARTISTES :

HESPÈRION XXI

Jordi Savall, pardessus de viole

Philippe Pierlot, dessus de viole

Anna Lachegyi, ténor de viole

Juan Manuel Quintana, basse de viole

Xavier Puertas, violone

Enrike Solinis, théorbe et guitare

Direction : Jordi Savall

Depuis quelques années déjà, les jazzophiles assoiffés de renouveau citent Makaya McCraven, fils du batteur afro-américain Stephen McCraven et de la chanteuse hongroise Ágnes Zsigmondi. 

Percussionniste de haut niveau, compositeur et leader d’orchestre, Makaya McCraven s’impose parmi les principaux agents de changement du jazz, un genre musical qui s’est sans cesse régénéré depuis que son appellation s’est imposée à la fin du 19e siècle.

Partout sur terre, le plus récent chapitre du jazz s’écrit actuellement, et Makaya McCraven est assurément l’un de ses visionnaires. Sa pensée sur le groove, sur le jazz moderne et, surtout, sur les intégrations numérisées des familles électroniques et hip-hop dans son propre contexte compositionnel le positionnent désormais parmi les incontournables. 

Ses albums In The Moment (2015), Universal Beings (2018), We’re New Again, relecture brillante de I’m New Here, l’ultime album de feu Gil Scott Heron, et Deciphering the Message (2021), précèdent la sortie du tout récent In These Times, plus enclin au jazz de chambre vu son instrumentation généreuse incluant guitares, basse, batterie, cordes, vibraphone, cuivres, bois et anches.

PAN M 360 a enfin pu prendre contact avec Makaya McCraven et le joindre à Chicago pour obtenir l’interview que voici.

PAN M 360 : Vous êtes à Chicago en ce moment, n’est-ce pas?

MAKAYA McCRAVEN :
Oui. Je vis à Chicago, j’y ai quelques trucs à gérer. Je m’occupe de mon studio, je fais un peu de médias, je me prépare à prendre la route, je répète et j’arrange, j’emmène mes deux enfants à l’école, je les récupère, je vais à l’entraînement de foot et je passe le plus de temps possible en famille. J’ai été occupé toute ma carrière de musicien j’ai toujours eu beaucoup de concerts, beaucoup de travail, beaucoup de groupes, beaucoup de projets. Mais, vous savez, où, où je pense que j’étais, c’était une période difficile quand mes enfants étaient tout jeunes. Maintenant, nous sommes en train de trouver un nouvel équilibre avec eux. Nous essayons de trouver comment faire tout ça avec la quantité de voyages et le type d’emploi du temps que j’ai, et aussi du côté de ma femme qui est une personne très occupée.

PAN M 360 : Vous avez donc choisi Chicago, après avoir vécu dans différentes régions des États-Unis. Alors pourquoi avez-vous choisi cette ville en premier lieu?

MAKAYA McCRAVEN :
J’ai suivi ma femme (Nitasha Tamar Sharma) à Chicago, elle est professeure titulaire à l’université Northwestern – African American Studies et Asian American Studies. Quand je l’ai rencontrée, j’étais très occupé avec ma carrière musicale sur la côte Est, dans le Western Mass, et j’avais beaucoup de choses j’étais assez jeune et elle a déménagé ici pendant cette première période de presque un an, vous savez, je venais juste visiter Chicago chaque mois, peut-être juste pour rester et j’ai commencé à préparer le terrain pour déménager ici et après environ un an, je suis venu et j’ai emménagé avec elle.

PAN M 360 : Nous n’allons pas récapituler votre approche artistique comme nous l’avons fait plusieurs fois sur PAN M 360, mais il est très clair que ce que vous faites en musique est très différent, et peut-être considéré comme l’un des tournants esthétiques importants dans le jazz de notre époque. On vous doit l’intégration de grooves très sophistiqués dans une musique instrumentale contemporaine très créative et aussi dans un environnement numérique parfaitement assumé. Comment cela reste-t-il lié à l’idiome jazz?

MAKAYA McCRAVEN : Mon désir de faire des choses avec des sons et des procédés contemporains est en grande partie lié à la façon dont je considère l’héritage de la musique jazz, parce que c’est encore le meilleur terme que nous puissions utiliser pour décrire cette musique. Mais l’idiome lui-même, pour moi, est beaucoup plus vaste qu’un seul genre musical. C’est une façon d’aborder la pratique d’un musicien à différentes époques de la musique. Plusieurs grands musiciens que j’admire ont eu leurs propres problèmes avec le mot jazz parce qu’ils avaient l’impression que ça les enfermait dans une boîte.

PAN M 360 : Miles Davis a édité beaucoup de ses sessions de musique au début des années 70, donc ce processus n’est pas vraiment nouveau. Or, aujourd’hui, la culture numérique est dominante et vous a conduit à en utiliser les outils pour transformer vos propres enregistrements de musique instrumentale. Où en êtes-vous aujourd’hui?

MAKAYA McCRAVEN : Le jazz n’a pas été pensé pour hacher les époques et les styles à travers les séances d’enregistrement. Mais je pense que ça va de soi, maintenant. Inévitable, non ? Les musiciens progressistes d’aujourd’hui sont comme ceux d’hier, c’est-à-dire qu’ils s’inspirent de ce qui a été fait auparavant. Ils cherchent de nouveaux sons et de nouvelles choses à apprendre. Il y a 60 ans, par exemple, c’était la bossa nova. C’était une fusion, c’était nouveau, c’était frais. Maintenant, ça fait partie du jazz standard. Aujourd’hui, à ma façon, je veux imiter ce moment d’inspiration, être proche de mon temps fait partie de mon inspiration.

PAN M 360 : Saisir le moment présent, saisir l’époque, est donc crucial pour vous.

MAKAYA McCRAVEN : Oui, bien sûr, je peux apprendre les notes et le langage du bebop, je peux apprendre la musique de Charlie Parker. Mais ce qui est le plus important selon moi, c’est de se demander ce que Charlie Parker a fait de si particulier à son époque. Et ce qui a produit un tel impact. C’est qu’il avait créé une nouvelle souche, organiquement implantée dans la communauté au-delà des barrières raciales de l’époque. Il faisait de la musique qui parlait aux gens mais en la jouant à un très haut niveau mais en la menant vers de nouvelles choses. Et non pas en la diluant pour être juste populaire, mais plutôt en créant quelque chose de substantiel et de provocateur.

PAN M 360 : Reprendre la musique populaire d’une période ne revient donc pas à la copier.

MAKAYA McCRAVEN : L’héritage du jazz n’est pas une suite de mimétismes de styles, il s’agit d’un esprit de recréation. Et je peux comprendre qu’un Charles Mingus implorait « N’appelez pas ma musique jazz » ou Miles Davis scandait « N’appelez pas ma musique morte ». C’est pourquoi je suis sûr de participer à la tradition et essayer d’être dans la lignée de ce qu’ils ont fait.

PAN M 360 : Votre approche n’est-elle donc pas différente de celle des générations précédentes de jazz?

MAKAYA MCCRAVEN : Au fond, pas vraiment. Prenons l’électronique : ce n’est quand même pas moi qui ai commencé à expérimenter avec les outils électroniques. Beaucoup d’artistes liés au jazz l’ont fait dans les années 80, 90 et 2000. Des gens ont expérimenté des choses et les ont connectées à ce qui existait auparavant. Depuis les débuts du jazz, il en est ainsi. Les tambours et les instruments de musique sont aussi des machines, la batterie est un assortiment de tambours et cymbales inventé par les musiciens de jazz. Au fil du temps, les répertoires populaires ou classiques ont continué à influencer le jazz. C’est en ligne avec ce que tous les grands ont fait avant nous. Nous ne réinventons pas la roue.

PAN M 360 : Comme vous le dites, vous ne réinventez pas la roue. Mais vous y ajoutez des choses. Le jazz offre toujours une occasion de capturer l’époque dans laquelle nous vivons, en y injectant des propositions rythmiques, mélodiques, harmoniques, texturales. C’est ce que vous faites vous-même, car vous êtes sensible à la musique électronique et au hip hop, tout en maintenant la propension du jazz moderne à reprendre la musique impressionniste française d’il y a 125 ans. Vous ne faites donc pas seulement des choses nouvelles, vous incluez aussi différents types de jazz acoustique des époques antérieures à la vôtre, de Miles Davis au groove jazz du label CTI dans les années 70. Vous nêtres donc pas seulement dans une seule période de musique, un seul style. C’est la diversité des matériaux qui rend votre musique si intéressante et qui fait de vous un créateur à part entière.

MAKAYA McCRAVEN : Oui, ce sont des variables autour desquelles je gravite. Je me dois d’adopter une approche très ouverte et large des choses que j’entends et avec lesquelles je me connecte. Je me mets au défi de les apprendre et j’encourage de plus jeunes musiciens à faire de même. Vous savez, ça peut avoir tellement de poids et de pression sur un musicien, il peut avoir l’impression qu’il faut que faire ceci ou cela, qu’il faille s’adapter. C’est pourquoi je dis aux jeunes musiciens que l’adaptation au présent, c’est comme avoir des invités uniques tout en apprenant le passé. Je leur dis qu’ils doivent regarder ce qui existe et ce qui s’en vient, mais qu’ils doivent aussi connaître leur musique et être capable de la soutenir. Quand tu crées, tu trouves les choses qui te parlent vraiment. Et si tu fouilles dans la collection de disques d’une jeune personne, il y aura probablement toutes sortes de résultats, toutes sortes de musiques et de sons. J’ai aussi vécu à travers ma collection de disques et celle de mes parents des musiques indiennes ou arabes au rock en passant par le reggae jamaïcain ou les folklores de l’Europe de l’Est. Ça continue.

PAN M 360 : Après la sortie de l’album Universal Beings, que vous a-t-il mené à In These Times?

MAKAYA McCRAVEN : Après avoir fait Universal Beings, qui était une collection de petits groupes, jouant dans différents endroits, nous avons présenté quelques grands concerts pour la sortie du disque. Nous avons invité tous les musiciens des petits groupes sur le même plateau. Je pouvais compter sur un orchestre plus considérable. Et le concept a commencé à décoller car j’ai fait de plus en plus de concerts comme ça. Quand c’est vraiment devenu une partie de mon truc, j’ai travaillé sur mes compositions que j’ai jouées avec tous les différents groupes. J’ai fini par obtenir plus régulièrement des orchestres où, par exemple, je jouais joué de la musique de mon groupe régulier et un quatuor à cordes dans le contexte d’une performance multimédia. Nous l’avons fait notamment au Walker Art Center de Minneapolis, au Chicago Symphony Orchestra Hall. Et donc j’ai simplement suivi le cours des occasions et les lieux propices à cette expression orchestrale plus vaste dans l’instrumentation.

PAN M 360 : Ces occasions ont-elles été propices à l’évolution de votre langage musical?

MAKAYA McCRAVEN : Absolument. Quelle fut la chance d’étoffer ma musique dans ces espaces ! Ainsi, nous avons pu enregistrer ces concerts, pour ensuite les retravailler en studio et en finaliser les arrangements pour le nouvel album. Plus précisément, j’ai repris les arrangements prévus au départ pour ces concerts et les ai mélangés à d’autres séances enregistrées en studio. Ces orchestrations et arrangements ont été repensés, retournés de tout bord tout côté. Le processus de production a ainsi généré de nouvelles formes aux pièces. Ainsi donc, ça fait désormais partie de mon langage que d’enregistrer en direct et de réimaginer par la suite. D’une certaine manière, je peux reprendre toutes mes musiques déjà enregistrées et les transformer pour ainsi formuler une proposition cohésive, une déclaration qui résume où je suis où j’en suis. Il y a donc la composition, l’édition et l’exécution sur scène, sorte de culmination du travail accompli.  

PAN M 360 : Les musiciens des générations précédentes se sont souvent imposés au début de leur carrière, ce qui n’est pas votre ca. Long processus de gestation en ce qui vous concerne?

MAKAYA McCRAVEN : Effectivement, tous les Lee Morgan, Herbie Hancock, Tony Williams, Wayne Shorter étaient au tournant de la vingtaine lorsqu’ils ont émergé internationalement. Je vais bientôt en avoir 40, j’ai presque le double de leur âge, je ne suis pas un jeune lion. Le processus est plus long dans mon cas.  Mais si vous voulez vraiment voir où la musique dite de jazz s’en va, je pense être au bon endroit.

Constitué des producteurs, auteurs-compositeurs et remixeurs Zacharie « Soké » Raymond et Yannick « KNY Factory » Rastogi, le duo Banx & Ranx dévoile son nouveau titre Balenciaga, ce vendredi 21 octobre. Pourquoi parle-t-on d’un tandem qui sort un seul titre? Lisez la suite!

Bien qu’ils totalisent plus de trois milliards d’écoutes en ligne, toutes plateformes confondues, ces deux hommes œuvrent dans l’ombre depuis près de sept ans. Ils sont à l’origine de nombreux succès d’artistes internationaux tels que Kiss and Make Up, avec Dua Lipa, et Contra La Pared, avec Sean Paul et J Balvin. Sous licence Universal Music, ils ont récemment œuvré en tant que directeurs musicaux du spectacle MÜV, du Cirque du Soleil.

Avec Balanciaga, Banx & Ranx ramène ses auditeurs en plein juillet. Cette collaboration avec les artistes Demarco et Konshens est teintée de dancehall et de reggaeton. D’ailleurs, c’est Demarco qui a établi le contact avec le duo. « Il nous a écrit sur Instagram, car il aimait le travail qu’on a fait avec Sean Paul. Ensuite, on lui a envoyé plusieurs (pistes) instrumentales », indique Zacharie. « Lorsque Demarco nous a envoyé ses enregistrements sur le beat de Balanciaga, c’était sans équivoque : nous devions absolument rendre public ce titre en tant que single », ajoute-t-il.

Né à Paris, Yannick a déménagé en Guadeloupe à l’âge de trois ans. Plus tard dans sa vie, il a emménagé à Montréal et c’est à ce moment qu’il a commencé à publier des titres sur SoundCloud. Quant à lui, Zacharie commence lui aussi à publier à un jeune âge sur cette plateforme. « On aimait la musique que l’autre créait et on a décidé d’entrer en contact », soutient Yannick. Cette conversation s’est transformée en plusieurs rencontres à Montréal, et ensuite en d’innombrables séances d’enregistrement qui ont mené à la naissance de Banx & Ranx, en 2014.

Récemment, les deux  compères se sont donné pour mission de faire briller les artistes canadiens. Par l’entremise de leur maison de disque 31 East, Banx & Ranx ont fait connaître des artistes émergents canadiens comme Rêve et Preston Pablo : « On a réalisé que c’était important de faire grandir les artistes d’ici. C’est rapidement devenu une priorité pour nous. »

PAN M 360 : Quelles sont vos influences et qu’écoutez-vous au quotidien?

ZACHARIE : On s’inspire de plusieurs choses différentes. Bien évidemment de la musique, mais aussi de notre mode de vie. On aime sortir dans les bars, faire la fête et faire de nouvelles connaissances. On adore voyager et on incorpore des éléments des différentes cultures qu’on côtoie. J’ajouterais même que les arts visuels et la mode nous inspirent. J’écoute plusieurs genres musicaux, mais la plupart du temps j’écoute nos propres morceaux pour m’assurer de la qualité du mixage. 

YANNICK : J’écoute plusieurs genres musicaux différents. Il y a des jours où j’écoute seulement de la musique des années 70, et d’autres journées où j’écoute seulement de la musique des Caraïbes. J’apprécie la musique de la Guadeloupe, le zouk. Ce style musical me rend heureux. J’ai un nombre incalculable de listes de lectures différentes sur mon Spotify. 

PAN M 360 : Quel logiciel utilisez-vous pour créer? Avez-vous un plug-in préféré?

BANX & RANX : On va donner l’un de nos secrets : on utilise souvent le son du métronome du logiciel Logic Pro comme base de notre basse. On modifie le son du métronome à notre façon. Ensuite, on aime essayer différents plug-in. Évidemment, on en utilise des nouveaux, mais c’est important pour nous de différencier nos outils. C’est aussi très important pour nous d’avoir un mélange d’acoustique, d’organique et d’électronique. 

PAN M 360 : Dans une entrevue, vous avez dit : « nous souhaitons que chaque producteur musical soit en mesure de trouver le Banx à son Ranx. » Comment vous complétez-vous?

BANX & RANX : Nos personnalités sont très différentes, on se complète très bien. On est comme le yin et le yang. On a été capables de développer une méthode de travail très efficace. Maintenant, c’est comme si on forme un seul cerveau, et que nous sommes les deux hémisphères. Ensemble, nous sommes capables d’atteindre nos buts plus rapidement. Peu de gens y pensent, mais voyager à deux c’est très agréable. C’est bien de pouvoir vivre nos expériences ensemble, car nous avons toujours une personne à nos côtés pour comprendre. C’est vraiment plus facile de naviguer au travers des hauts et des bas de la vie.  Ça permet aussi de nous pousser mutuellement et de sortir de notre zone de confort. 

PAN M 360 : Parlez-nous de votre nouveau titre Balenciaga. Comment êtes-vous entré en contact avec DeMarco et Konshens. Comment s’est déroulée la création? 

BANX & RANX : Nous avons créé l’instrumentale de Balanciaga il y a deux ans. Au départ, cette chanson était destinée à Bad Bunny. Il y a quelque temps, Demarco nous a contactés sur Instagram, car il aimait le travail qu’on a fait avec Sean Paul. Par la suite, on lui a envoyé plusieurs instrumentales et il a choisi celle de Balanciaga. Lorsqu’il nous a envoyé ses enregistrements, c’était sans équivoque : nous devions la lancer en tant que single. Konshens s’est joint au titre peu de temps après. En ce qui concerne les paroles, les artistes jamaïcains ne s’en préoccupent pas énormément. Ils improvisent beaucoup. Nous sommes prêts à parier qu’il portait des vêtements de la marque Balanciaga lors de l’enregistrement. C’est probablement de là qu’il a puisé son inspiration. 

PAN M 360 : Quel(s) conseil(s) donneriez-vous aux jeunes producteurs qui vous écoutent?

BANX & RANX : Ouf, on a plusieurs conseils qu’on aimerait donner. Premièrement, c’est de visualiser le succès et de se projeter mentalement dans le futur. On l’a fait beaucoup et on est certain que cela nous a aidé à nous rendre là où on est aujourd’hui. Deuxièmement, c’est très important de s’entourer de bonnes personnes et d’avoir un gérant en qui vous avez confiance. Ça fait huit ans que nous avons le même gérant, et ça fonctionne super bien. L’entourage permet de nous sortir de notre zone de confort et d’avoir des avis extérieurs sur nos créations. Troisièmement, je dirais aux jeunes producteurs que c’est important de donner son 100% et travailler avec passion. Vous allez travailler sur de la musique tous les jours, vous allez même en rêver. Si vous n’êtes pas motivé par la passion, vous n’y arriverez pas. 

PAN M 360 : Comment jugez-vous la liberté et l’espace que vous devez laisser aux artistes sur vos morceaux? Quand vous créez, imaginez-vous un artiste spécifique qui pourrait poser sur vos morceaux? 

BANX & RANX : Au début de notre carrière, on avait préparé une centaine de beats, mais on n’a pas été en mesure d’enregistrer de bons morceaux avec des artistes, car notre musique était trop condensée. En tant que producteur musical, on a tendance à vouloir montrer tout ce que l’on est capable de faire en un seul morceau. À un certain moment, on a décidé d’engager un auteur-compositeur pour nous accompagner lors de nos créations. Ça nous a permis de nous améliorer à ce niveau. C’est certain que quand on crée, on imagine qu’un artiste spécifique va poser sur nos chansons. Cependant, les artistes cherchent rarement les instrumentales qu’on pense qu’ils cherchent. Il faut s’adapter et trouver l’artiste parfait pour chaque morceau. 

PAN M 360 : Par le passé, vous avez collaboré avec de nombreux artistes d’envergure. Y a-t-il un artiste avec qui vous n’avez jamais travaillé, mais avec qui vous aimeriez œuvrer? 

BANX & RANX : C’est certain qu’on aimerait un jour travailler avec des artistes comme Post Malone, Drake et Justin Bieber. En ce moment, on aime travailler avec des jeunes artistes. C’est toujours spécial de travailler avec eux, ils ont une énergie spéciale et ont toujours l’impression qu’ils doivent se prouver. Cette énergie, on ne la trouve pas toujours chez les artistes populaires et établis. On a réalisé que c’était important de faire grandir les artistes d’ici et c’est devenu une priorité pour nous. Récemment, c’est ce qu’on a tenté d’accomplir avec Rêve et Preston Pablo. 

PAN M 360 : À quoi doit-on s’attendre de Banx & Ranx dans le futur? 

BANX & RANX : C’est certain qu’on aimerait faire un album avec de nombreuses collaborations un jour. C’est un rêve pour nous. On a discuté de cette possibilité récemment, mais rien n’est concret pour le moment.  En espérant qu’un tel projet voit le jour au cours des deux prochaines années. En ce moment, on est constamment en studio à la recherche de nouvelles sonorités. On souhaite sortir de nombreux autres titres dans les prochains mois.   

Après un concert concluant à la Philharmonie de Berlin, le pianiste Jean-Philippe Sylvestre donne deux récitals consécutifs au Québec, soit  ce samedi 22 octobre à la Maison Symphonique de Montréal et le 11 novembre prochain au Palais Montcalm de Québec. 

Le soliste originaire de Montérégie compte ainsi présenter un programme « d’une grande profondeur musicale et d’une grande virtuosité » et «  souhaite communiquer un message très profond et rempli d’émotions qui vous transportera dans une autre dimension transcendante et méditative », pour reprendre les propos  très motivés du principal intéressé.

Bardé de prix canadiens et québécois, sans compter celui du Concours international Concertino Praga, Jean-Philippe Sylvestre mène une carrière amorcée à la fin des années 2000 – soit lorsqu’il rafla le fameux Prix Virginia Parker remis par le Conseil des Arts du Canada.

Comme les pianistes québécois Marc-André Hamelin, Louis Lortie, Bruce Liu, Charles Richard Hamelin, Alain Lefèvre et autres David Jalbert, Jean-Philippe Sylvestre est un soliste invité régulièrement en Europe où il a vécu quelques années  – plus précisément en Italie, à Berlin et à Paris où il a passé 5 ans avant de rentrer à Montréal il y a un an « pour l’instant », dans un contexte de pandémie.

Jean-Philippe Sylvestre s’est produit notamment sur les scènes de la Philharmonie de Berlin,  du  Concertgebouw (Amsterdam), de Musikverein (Vienne), de la Salle Gaveau (Paris), du Palais des Beaux-Arts (Bruxelles), du Teatro Mayor (Colombie), du Theatro Municipal et Teatro B32, (Brésil), du Recital Hall (Sydney), de la Maison Symphonique, de la Salle Wilfrid-Pelletier et  de la Salle Bourgie (Montréal),  du Glenn Gould Studio et  du George Weston Hall (Toronto), du Centre national des arts (Ottawa).

Le virtuose vient tout juste d’enregistrer un concerto pour piano avec le London Symphony Orchestra, une composition du Montréalais Airat Ichmouratov à laquelle il a pris part au processus créatif. L’album sera rendu public dans quelques mois.

Dans le cas qui nous occupe, un programme très accessible sera ainsi suggéré au public de Jean-Philippe Sylvestre, programme autour duquel il a choisi la version pour piano seul du fameux Concerto d’André Mathieu, remis de l’avant par l’interprète à l’instar d’Alain Lefèvre comme on le sait.

PAN M 360 :  Comment votre programme a-t-il été conçu?

JEAN-PHILIPPE SYLVESTRE : Le programme a été fait pour pour vulgariser. La moitié du programme est composée d’œuvres très connues. On peut même entendre la Rhapsodie hongroise de Liszt dans Bugs Bunny et les Looney Tunes! La Sonate au clair de lune de Beethoven, Pavane pour une infante défunte de Ravel, ce sont des pièces très connues. Et pour l’autre moitié du programme, ce sont des œuvres peut-être un peu moins connues que je découvre, qui me passionnent et que je veux faire découvrir au public. 

PAN M 360 :  Vous avez choisi une part importante de pièces évidentes qui font partie de l’imaginaire collectif. Trucs hyper-évidents. Par exemple , la Sonate au clair de lune , soit la 14. Il y a sûrement une raison à cela!

JEAN-PHILIPPE SYLVESTRE : Les sonates de Beethoven me parlent toutes, mais la 14 est la plus connue. Et je fais exprès de la choisir car il est important pour moi que mon public ait un repère, je pense que c’est agréable pour le public d’avoir un repère. La musique s’adresse à tout le monde, c’est puissant et précieux. Alors il importe que celles et ceux qui viennent pour la première fois à un tel concert ne se sentent pas perdus, et c’est bien qu’il puisse reconnaître une pièce comme la Sonate au clair de lune.

PAN M 360 : Néanmoins, vous réservez à votre auditoire des éléments de découverte.

JEAN-PHILIPPE SYLVESTRE : Oui. Le Prélude et fugue no.4 de Bach est une œuvre peu connue. Miroirs de Ravel est mois connue. Et Islamey, op. 18 de Mili Balakirev, encore moins! Je la joue parce qu’elle est perçue comme l’œuvre classique la plus difficile jamais écrite pour le piano. J’adore cette pièce pleine d’énergie et de passion, c’est du beau romantisme et je suis heureux de la partager avec le public.

PAN M 360 : Au centre du programme se trouve la version piano seul du Concerto de Québec, d’André Mathieu dont vous êtes désormais un interprète fervent.

JEAN-PHILIPPE SYLVESTRE : Le Concerto de Mathieu, c’est encore un honneur pour moi de le jouer au cœur de chez moi à Montréal, à la Maison symphonique. André Mathieu avait lui-même prévu cette version pour piano, et j’aime dire que je l’ai « engraissée ». J’ai ajouté plus de matière dans son deuxième mouvement. 

PAN M 360 : Ce n’est pas la première fois qu’on « engraisse » les partitions d’André Mathieu.  Jacques Marchand en avait retravaillé la partition pour orchestre, joué par Alain Lefèvre. Vous le faites à votre tour pour la version piano solo. Pourquoi?

JEAN-PHILIPPE SYLVESTRE : Il faut se souvenir qu’André Mathieu improvisait. On n’est même pas sûr que c’est lui qui a écrit les partitions pour sa version piano. Lorsqu’on écoute les rares enregistrements d’archives joués par lui-même, les versions sont toutes différentes ! Horowitz faisait de même à l’époque, ajoutant des basses, des octaves, des quintes, etc. Alors une raison de plus de changer un peu la version du Concerto de Québec avec un petit côté improvisation. Alors moi je m’arrange pour jouer ce que le compositeur voulait.

PAN M 360 : Pouvez-vous nous donner des exemples de vos modifications?

JEAN-PHILIPPE SYLVESTRE : Prenons le 2e mouvement qu’on connaît bien. Pour orchestre, ce mouvement durait 10 minutes, et André Mathieu l’avait raccourci à 5 minutes pour la version piano, alors que la mienne fait environ 8 minutes. Je n’ai rien changé du texte d’origine mais j’ai ajouté d’autres matériaux au mouvement Vu que j’aime beaucoup improviser, je peux ajouter une quinte, une dixième dans un accord, je vais jouer un octave plus haut ou plus bas, je peux rajouter une mesure d’un motif rythmique. On entend la même œuvre mais elle est enrichie par des ornementations, couleurs, notes, agréments spontanés.

PAN M 360 : Il ne s’agit donc pas de nouvelles variations.

JEAN-PHILIPPE SYLVESTRE : Non, ce sont des agréments, je dois être très clair là-dessus. Ce n’est pas ma composition et je veux rendre justice à André Mathieu et son Concerto de Québec.

PAN M 360 : Et vous respectez aussi l’esprit aussi improvisateur d’André Mathieu.

JEAN-PHILIPPE SYLVESTRE : Voilà ! Je veux lui rendre hommage de cette manière parce que lui-même était ainsi.

 Les récitals du pianiste Jean-Philippe Sylvestre seront donnés :

• À la Maison Symphonique à Montréal
Samedi 22 octobre 2022, à 19h30
Billetterie : Place des Arts

• Au Palais Montcalm (Salle Raoul-Jobin) à Québec
Vendredi 11 novembre 2022, à 19h30
. Infos et billets Palais Montcalm ICI

Programme : 
 Rhapsodie hongroiseno. 2 de Franz Liszt
Miroirs et Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel
Concerto de Québec d’André Mathieu
Sonate pour piano no. 14 en do dièse mineur op. 27 no. 2 « Clair de lune » de Ludwig van Beethoven
Prélude et Fugue no. 4 en do dièse mineur BWV 873 de Jean-Sébastien Bach
Islamey, op. 18 de Mili Balakirev

À 22 ans à peine, Charlie Houston crée de la pop sensible qui nous reste en mémoire des semaines après la première écoute. Il est agréable d’entendre de la musique et des paroles sans filtre, l’équivalent d’un cliché polaroid de l’état d’esprit de l’artiste. Ça manque à beaucoup à la pop, de nos jours.

Charlie houston n’en est qu’au début de sa carrière. I Hate Spring, son premier album, est passé inaperçu. Or, le duo électro-pop ODESZA – en nomination aux Grammys – l’a contactée l’année dernière pour collaborer avec elle. Charlie vient de terminer une tournée avec eux et se prépare à assurer les premières parties de Charlotte Cardin pour une série de spectacles au Québec, en novembre. Elle a aussi lancé le microalbum Bad Posture la semaine dernière, sur étiquette Arts & Crafts. Tout en se consacrant à des études en philosophie.

Nous avons parlé avec Charlie Houston, alors qu’elle était en tournée avec ODESZA, de son processus de réflexion, de sa vulnérabilité et de ses motivations.


PAN M 360 : Tu es toujours en tournée avec ODESZA, n’est-ce pas?

Charlie Houston : Oui, je suis à Sacramento, en Californie, avec eux.

PAN M 360 : Et j’ai vu que tu as fait une petite collaboration avec eux l’année dernière. Comment cela s’est-il passé?

Charlie Houston : Ils m’ont contacté l’été dernier par Instagram. Ils m’ont envoyé un message par DM, à l’improviste : « Veux-tu faire une chanson avec nous? » Comme je suis une grande admiratrice, j’ai évidemment dit oui. Et puis au début de cette année, ils m’ont demandé si je voulais aller en tournée avec eux.

PAN M 360 : Comment s’est passée cette collaboration avec eux?

Charlie Houston : C’était sympa, mais à distance. Je n’ai pas eu l’occasion d’avoir une séance d’enregistrement en personne avec eux, ce que j’aurais préféré parce que j’aime vraiment collaborer avec les gens plus en personne. Mais en gros, on s’est appelés quelques fois. Puis, ils m’ont envoyé des instrumentales sur lesquelles ils travaillaient. Il y a eu un morceau que j’ai vraiment aimé. Ensuite, j’en ai écrit la mélodie, grosso modo. Et nous avons fait des allers-retours et travaillé un peu ensemble.

PAN M 360 : Tu viens de lancer un EP, Bad Posture. Je m’identifie tellement à ce titre. En tant que rédacteur, ma posture est merdique. D’où est venue l’idée de ce titre?

Charlie Houston : Je n’ai pas encore atteint le point, dans ma carrière, où j’ai une somme de travail cohérente, conceptuellement. Donc, je ne voulais pas trouver un lien forcé entre les chansons. Jusqu’à présent, tous mes projets n’étaient que des recueils de chansons que j’avais écrites à un moment précis, mais elles ne parlaient pas nécessairement toutes de la même chose.

Mais mon état d’esprit change évidemment à mesure que je grandis. Et je suis très anxieuse, ce qui se traduit par le fait que je grince des dents, quand je dors, et que toutes mes tensions, mon stress et mes émotions se retrouvent dans mon cou. En fait, ça se manifeste physiquement dans ma mâchoire et mon cou. J’écris beaucoup au sujet de trucs liés à mon anxiété et à des émotions négatives, en rapport avec les relations et les ruptures. Donc, le titre Bad Posture semblait logique.

PAN M 360 : Les chansons de Bad Posture ont-elles été écrites pendant la même période que I Hate Spring?

Charlie Houston : Non, elles ont été écrites après et je pense qu’elles constituent une progression. Ou peut-être pas, mais elles ont été écrites à un moment différent de ma vie. J’ai l’impression que je suis de plus en plus en mesure d’afficher ma vulnérabilité, dans ce que je crée. La chanson Comfortable est extrêmement importante, pour moi, et Lately parle de mon angoisse de la mort.

PAN M 360 : Et tu n’as que 22 ans, n’est-ce pas? Ça fait beaucoup d’anxiété.

Charlie Houston : Oui, je pense qu’à l’époque de I Hate Spring, j’écrivais sur ce genre de choses pour que les autres puissent s’y référer, mais j’ai l’impression que maintenant, j’écris des choses auxquelles je pense simplement. Si tout ça se tient debout.

PAN M 360 : Est-ce qu’il t’arrive de penser que tu es trop vulnérable, dans tes textes? Ou pas assez?

Charlie Houston : C’est intéressant, j’ai l’impression que quand il s’agit d’écrire sur des choses comme des sentiments intimes, je ne filtre rien, j’écris directement ce que je ressens et je suis normalement assez honnête et fidèle à ces émotions. Mais je trouve que lorsqu’il s’agit d’écrire au sujet d’expériences avec d’autres personnes, je ne suis pas aussi vulnérable. Je suis gênée d’écrire des détails très précis sur ma relation avec quelqu’un. J’ai donc l’impression que c’est une chose avec laquelle j’aimerais être plus à l’aise, mais en même temps, je ne le suis pas.

PAN M 360 : As-tu écrit en tournée?

Charlie Houston : Non, ou alors un petit peu. C’est seulement la deuxième fois que je pars en tournée. Et c’est, de loin, beaucoup plus important que ce que je faisais avant. Donc j’ai l’impression que, pendant les premières semaines, j’étais très souvent débordé. Et je suis aussi une personne très rétrospective dans mon cerveau. Je ne sais pas pourquoi, mais mon cerveau ne traite pas vraiment les choses avant qu’elles ne se produisent. Sur le moment, ça ne marche pas. Je ne pourrais pas expliquer à quelqu’un ce que je ressens au moment où ça se produit. Et donc en ce moment, j’ai l’impression que mes émotions sont sur le pilote automatique.

PAN M 360 : C’est logique. Tu es en mode tournée.

Charlie Houston : Et j’étudie. C’est le début de l’année scolaire. Je suis aussi sur le point de terminer cette tournée. Donc, avant le début de la tournée je me disais « Je vais écrire beaucoup en tournée », juste parce que je pensais que c’était ce que les gens faisaient. Mais j’ai l’impression que je n’en ai pas la capacité mentale, pour l’instant.

PAN M 360 : Qu’étudies-tu?

Charlie Houston : Je me spécialise en philosophie.

PAN M 360 : J’ai fait un peu de philo à l’université, et la plupart m’ont donné envie de me cogner la tête contre un mur!

Charlie Houston : Bien vu! Avec tous les cours que je suis, j’ai aussi envie de me frapper la tête contre un mur!

Vendredi dernier, soit le 14 octobre, 3 œuvres finalistes du Concours international de musique multipiste immersive de Montréal, sélectionnées à l’aveugle parmi 54 propositions internationales par un jury de pairs, ont trouvé un gagnant, auprès d’un jury et auprès du public. Les finalistes, soit Nicola Giannini, Panayiotis Kokoras et John Young, ont spatialisé leurs œuvres sur l’orchestre de 64 haut-parleurs du CIRMMT de l’École de musique Schulich, une diffusion rendue possible grâce au festival Akousma, au groupe Le Vivier et au CIRMMT.

Le Prix du jury (Prix Francis-Dhomont de 4,000$) a été attribué à John Young

Le Prix du public (Prix Micheline-Coulombe-Saint-Marcoux de 1,500$) a été décerné à Nicola Giannini

Panayiotis Kokoras a reçu un prix de participation de 500$.

Le jury du concours Akousmatique était constitué de Myriam Bleau (compositrice), Louis Dufort (compositeur, directeur artistique d’Akousma, Vincent Gagnon (directeur audio, Ubisoft), James O’Callaghan (compositeur), Roxanne Turcotte (compositrice).Une invitée du festival Akousma, la compositrice française Jessica Ekomane, se joindra au jury pour sélectionner le Prix Francis-Dhomont (bourse de 4 000 $) et le public attribuera quant à lui le Prix Micheline-Coulombe-Saint-Marcoux (bourse de 1 500 $).

Fondateur de Réseaux, organisme qui initia Akousma sous sa gouvernance, le compositeur et professeur Robert Normandeau nous explique brièvement la genèse de cette nouvelle compétition internationale chapeautée par Akousma.

PAN M 360 : Tu avais ce concours en tête depuis des lunes et des lunes, n’est-ce pas?

ROBERT NORMANDEAU : Il existe des concours de musique électroacoustique, certains on ét fameux dans les années 90. Celui de Bourges, notamment le Groupe de musique expérimentale de Bourges (GMEB). Bourge avait joué dès le départ la carte internationale, ce concours était alors très important. Et voilà, ça a existé très longtemps et ça m’a carrément mis sur la carte lorsque j’ai gagné à Bourges. Les médias en parlaient et le groupe de Bourges est disparu il y a un peu plus d’une dizaine d’années. Les fondateurs n’ont pas géré leur succession et leur vision hyper démocratique se faisait sans filtres artistiques alors ça durait dix jours et on y présentait le meilleur comme le pire. Et il y avait de moins en moins de filtres dans les salles. La dernière fois que j’ai créé une pièce là-bas, c’était à minuit 45 et seuls les compositeurs étaient dans la salle. Bourge a perdu son financement et les gens qui l’avaient créé se sont retirés, après avoir accompli un travail gigantesque malgré les réserves qu’on peut émettre aujourd’hui.

ROBERT NORMANDEAU : Il existe aujourd’hui d’autres concours en musique électroacoustique mais qui sont de même nature, c’est-à-dire que, dans la plupart des cas, tu envoies une œuvre au jury qui compile les notes de chaque membre, souvent sans se réunir. Aussi, la plupart des œuvres sont stéréophoniques, destinées à une diffusion traditionnelle sur acousmonium. Moi je suis impliqué depuis longtemps dans la diffusion multi-canaux dans des dômes de haut-parleurs, et rien ne récompense ça. Et donc c’est pourquoi nous avons voulu nous singulariser en mettant l’accent sur le multi-canal et les œuvres qui exploitent le multicanal avec un dôme de haut-parleurs que l’on nomme acousmonium – 32 haut-parleurs à l’Usine C cette semaine, 64 haut-parleurs au CIRMMT ( Centre for Interdisciplinary Research in Music Media and Technology ) , c’est un véritable orchestre qui permet à une œuvre d’avoir autant de pistes que de haut-parleurs, installation permanente de haute qualité. Nous avons sélectionné 3 œuvres finalistes sur la cinquantaine d’œuvres qui nous ont été soumises.

PAN M 360 : Trois œuvres suffisent-elles pour remplir tout un programme?

ROBERT NORMANDEAU : nous allons jouer 3 œuvres supplémentaires que nous considérons dignes de mention. Le choix final de l’ œuvre gagnante se fera sur place, même si notre jury a déjà entendu ces œuvres dans de très bonnes condition. Maintenant on avait imposé un format pour répondre équitablement au demandes. Je tenais aussi à l’anonymat du processus, alors on ne savait pas qui on évaluait, le compositeur étant numéroté. Toutefois, les compositeurs peuvent diffuser leurs œuvres à leur manière au CIRMMT, ce qui diffère de notre écoute de sélection finale.

PAN M 360 : Brève présentation des finalistes?

ROBERT NORMANDEAU :

Panayiotis Kokoras est d’origine grecque et enseigne aux États-Unis – au Texas.

John Young, Néo-Zélandais d’origine, vit au Royaume-Uni depuis longtemps, il est compositeur et enseigne à la De Montfort University à Leicester, Angleterre. Nicola Giannini est Italien et est établi à Montréal où il étudie en composition. Je suis d’ailleurs son directeur mais quand j’ai réalisé qu’il était demi finaliste, je me suis retiré du jury pour la sélection finale en ce qui le concerne.

Plus précisément:

Nicolas Giannini est un compositeur de musique électroacoustique qui vit et travaille à Montréal. Sa pratique est axée sur la musique immersive, à la fois acousmatique et en direct. Ses œuvres ont été présentées en Amérique du Nord, en Amérique du Sud et en Europe. Il a reçu le premier prix au concours JTTP 2019 et une mention honorable au XII° concours de la Fundación Destellos.

Panayiotis Kokoras

Panayiotis Kokoras est un compositeur de musique numérique innovateur de niveau international, Il est aussi professeur de composition et directeur du Center for Experimental Music and Intermedia à l’Université du Nord du Texas. Né en Grèce, il a étudié la guitare classique et la composition à Athènes et à York; il a enseigné pendant de nombreuses années à l’Université Aristote de Thessalonique.

John Young

Professeur de composition au Music, Technology and Innovation Research Centre à l’Université De Montfort, à Leicester, John Young était auparavant directeur des studios de musique électroacoustique à l’Université Victoria de Wellington. Sa production est composée de pièces électroacoustiques multipistes, d’œuvres radiophoniques et de musiques mêlant instruments et sons électroacoustiques.

POUR PLUS D’INFOS, LE SITE AKOUSMA

Sauf l’interview de Robert Normandeau, contenu provient du festival Akousma et du Vivier et est adapté par PAN M 360.

Andrés Vial est un pianiste, multi-instrumentiste et compositeur bien établi à Montréal. Incontournable de la scène créative montréalaise, Andrés se produit fréquemment au festival Off Jazz. Cette année, il revient avec deux spectacles qui s’annoncent remarquables : l’un avec son propre quintette et l’autre dans le cadre d’une collaboration spéciale avec le batteur Joe Chambers.


PAN M 360 : Merci beaucoup, Andrés, de nous accorder du temps. Il semble que vous ayez un concert à l’Off Jazz très excitant cette année. Cela doit être agréable de revenir sur le circuit des festivals. Diriez-vous que l’Off a quelque chose de spécial cette année, à la lumière de tout ce qui s’est passé depuis 2019?

Andrés : Merci de me poser la question! Les dernières éditions de l’Off étaient hybrides ou virtuelles, donc je pense que cette année est particulière pour toutes les personnes impliquées. Elle l’est certainement pour moi, car je n’ai pas joué au festival depuis octobre 2019 et, cette année, je vais pouvoir me produire avec mon mentor, Joe Chambers.

PAN M 360 : La musique que vous présentez avec votre quintette, cette année, explore les idiomes folkloriques et rythmiques d’Afrique de l’Ouest et d’Amérique du Sud. S’agit-il d’une nouvelle orientation pour vous ou d’un élément qui a toujours fait partie de votre musique?

Andrés : Ce n’est pas une direction entièrement nouvelle pour moi. J’ai eu la chance de pouvoir collaborer avec des musiciens renommés d’Afrique de l’Ouest, des Caraïbes et d’Amérique latine depuis des décennies, comme Bassekou Kouyate du Mali, Malika Tirolien de Guadeloupe, Janet Valdés et Obsesión de Cuba. Et ma famille est originaire d’Argentine et du Chili, donc j’ai entendu beaucoup de musique sud-américaine en grandissant. Depuis 2015 environ, je n’ai cessé d’intégrer des éléments du folklore sud-américain dans mes compositions originales, ainsi que d’ajouter des pièces de compositeurs sud-américains à mon répertoire de piano jazz (solo et trio).

La musique originale que je présente à l’Off Fest cette année a été écrite et arrangée en pensant à des musiciens précis, originaires d’Afrique occidentale et centrale, d’Amérique du Sud, des Caraïbes, des États-Unis et du Canada : Mamadou Koita, Elli Miller Maboungou, Vovo Saramanda, Michael Davidson, Tommy Crane, Ira Coleman, Martin Heslop, Caoilainn Power et Joe Chambers.

PAN M 360 : Trouvez-vous que l’idiome « jazz » est facilement assimilable à la musique d’autres cultures?

Andrés : Le jazz est une musique hybride au départ. Comme beaucoup d’autres traditions musicales du Nouveau Monde issues de la diaspora africaine, le jazz a toujours incorporé des éléments de musique africaine, européenne et locale. Bien sûr, selon l’époque, le lieu et les circonstances spécifiques, l’étendue de ces différentes influences peut varier considérablement.  

PAN M 360 : Avez-vous eu de nouvelles épiphanies ou découvertes en travaillant sur ce projet, peut-être quant à l’unité de tous les sons et de toutes les choses?

Andrés : Sans aucun doute. J’ai immédiatement ressenti un sens unifié de l’objectif exprimé par le groupe. Ce sont tous des musiciens tellement sensibles que je pouvais vraiment entendre à quel point chacun s’écoutait et s’adaptait aux autres et au flux de la musique. Je pense que tout se résume toujours à la façon dont les musiciens se comportent les uns envers les autres, personnellement et musicalement. Comme nous évoluons tous dans la grande sphère de la musique noire, il a été assez facile d’être rapidement sur la même longueur d’onde. Il y a beaucoup de points communs dans notre façon d’aborder le jeu d’ensemble, l’improvisation, la polyrythmie et ainsi de suite, mais il y a aussi quelques différences notables qui nous ont obligés à nous adapter pour mieux servir la musique. Nous avons tous été tirés hors de notre zone de confort à certains moments, puis avons pu partager des aspects de sa propre culture et de ses connaissances musicales avec les autres. Cela a vraiment été un cadeau.

PAN M 360 : J’aimerais en savoir plus sur votre travail avec Joe Chambers. Comment cela s’est-il produit et quelle est la nature exacte de votre ensemble?

Andrés : J’ai vu Joe se produire au Upstairs et donner un cours de maître à McGill vers 1999 ou 2000. C’était une expérience tellement forte que j’ai décidé d’auditionner à la New School de New York, pour pouvoir étudier avec lui. J’ai joué du vibraphone dans son Jazz Percussion Ensemble pendant un an, ce qui était formidable, et nous avons joué beaucoup de compositions que Joe avait apportées à l’ensemble de percussion M’BOOM de Max Roach, dont il était un membre essentiel.

Vingt ans après, en mai 2022, je me préparais à enregistrer un album de ma propre musique originale pour ensemble de percussion, et je lui ai envoyé un courriel pour lui demander s’il aimerait y jouer. Il a accepté! Il est venu à Montréal pendant trois jours et nous avons enregistré l’album. C’était une expérience extraordinaire. Environ un mois plus tard, il m’a appelé pour me demander si je voulais travailler avec lui sur son nouvel album Blue Note! J’ai fini par jouer du piano sur trois titres, contribuer à deux de mes compositions originales – Dance Kobina et City of Saints – et coproduire l’album.

Notre ensemble codirigé comprend des musiciens qui figurent sur nos deux prochains albums. Pour notre concert à l’Off, nous jouerons surtout des compositions originales, ainsi que quelques standards.

PAN M 360 : Comment avez-vous vécu le fait de travailler avec une personne directement liée à l’histoire du jazz?

Andrés : C’est un rêve devenu réalité, à bien des égards. J’ai tellement appris en jouant avec lui. C’est l’un des meilleurs musiciens d’ensemble de tous les temps. Son niveau de groove et de swing, sa gamme dynamique, son toucher, sa capacité télépathique à se connecter avec tout le monde dans le groupe… et c’est un si grand compositeur. Joe a eu 80 ans cette année; sa contribution à cette musique est remarquable et s’étale sur sept décennies! C’est parfois surréaliste, surtout pour moi et les autres jazzmen du groupe. Personnellement, il n’y a rien de plus gratifiant que d’entendre un mentor dire qu’il aime votre jeu de piano et vos compositions, puis qu’il veut que vous rejoigniez son groupe. Cela a vraiment été un honneur de travailler avec lui.

PAN M 360 : Peut-on s’attendre à la sortie d’un album prochainement? Y a-t-il quelque chose d’emballant à l’horizon, un truc que nous devrions surveiller?

Andrés : L’album d’Andrés Joe, Dance Kobina, sortira sur Blue Note Records le 3 février. Mon album Spirit Takes Form, avec Joe et plusieurs des musiciens susmentionnés, sortira probablement à l’automne 2023.

PAN M 360 : Merci encore pour votre temps, bonne continuation Andrés.

Andrés : Merci Varun!

L’Andrés Vial Quintet se produit le jeudi 13 octobre à midi, au Musée des beaus-arts de Montréal

L’ensemble Joe Chambers-Andrés Vial se produit le samedi 15 octobre à 20 h, au théâtre Plaza

Insatiable directrice artistique faisant équipe avec son redoutable entrepreneur de mari (Mario Labbé, patron du label Analekta), la célébrissime Angèle Dubeau n’en est pas à son premier portrait de compositeurs : Arvo Pärt, Philip Glass, John Adams, Max Richter, Ludovico Einaudi, auxquels s’ajoutent en ce 14 octobre 2022  un artiste moins connu mais qui le deviendra assurément, de surcroît très apprécié des féru de post-romantisme, post minimalisme et néoclassicisme : Alex Baranowski.

La violoniste et fondatrice de l’ensemble à cordes La Pietà, dont elle assure toujours la direction artistique, met tout son pouvoir attractif au service de ce jeune compositeur britannique, artiste montant dans la sphère néoclassique.

Alex Baranowski est un compositeur d’origine polonaise basé à Londres. Il est diplômé du Liverpool Institute for Performing Arts (LIPA) initié à l’origine par Sir Paul McCartney. Difficile de savoir si cette formation fut déterminante pour l’artiste aujourd’hui âgé de 38 ans mais ses profils biographiques nous apprennent qu’il est bardé de prix et nominations aux plus hauts niveaux de la culture populaire ou néoclassique impliquant des formes classiques dans l’arrangement et l’orchestration.

Ainsi, Alex Baranowski fut sélectionné pour un Tony Award pour la musique de The Cripple of Inishmaan à Broadway. Fut nommé aux British Academy Film Awards  pour la musique du film McCullin. Récolta un Music + Sound Award pour son travail à la chaîne BBC Two. Rafla un South Bank Award for dance pour la musique du ballet 1984, commandée par le Northern Ballet.

Très prolifique, Alex Baranowski  a composé la musique du film The Windermere Children pour la BBC / Wall to Wall, il a signé la musique de la bande originale du long métrage documentaire Nureyev. Il a écrit la trame sonore de A Christmas Carolaring avec Carey Mulligan et Andy Serkis. Il a aussi composé la musique des films publicitaires Come Together de Wes Anderson pour H&M, Paddington et le Visiteur de Noël pour Marks & Spencer, ainsi que de nombreux courts métrages primés,notamment The Departure avec l’actrice Gillian Anderson.

Au théâtre, il a bossé avec les metteurs en scène Danny Boyle (Frankenstein), Rupert Goold (Earthquakes in London), Sir Nicholas Hytner (Hamlet), Benedict Andrews (Un tramway nommé désir), pour ne nommer que ceux-là. Il fut associé de près à de nombreuses productions: West End, Broadway, Old Vic, Donmar, RSC, Royal Opera House, Shakespeare’s Globe, Manchester International Festival, Crucible Theatre et Royal Court, pour ne nommer que celles-là.

Côté pop indie, il a écrit les orchestrations et arrangements d’artistes ou groupes tels Jungle, The XX (pour The XX Symphony),  Underworld, Clean Bandit  ou même Peter Hook (Joy Division & New Order).

Stimulée par l’émergence d’une nouvelle génération de compositeurs dont les œuvres ont un impact réel auprès du grand public, Angèle Dubeau a repéré le talent d’Alex Baranowski. À la sortie de son nouveau portrait endisqué chez Analekta, elle nous raconte le processus.

PAN M 360 : Comment situer Alex Baranowski d’entrée de jeu ? 

ANGÈLE DUBEAU : À l’image de Rebecca Dale, entre autres, il fait partie de cette nouvelle génération de compositeurs qui écrivent dans toutes sortes de contextes au-delà des enregistrements d’albums et des commandes d’orchestres  – il nous a d’ailleurs fait une œuvre magnifique. Ils travaillent aussi dans plein d’autres domaines;  télé, vidéo, danse, publicité, etc. Ils font tout! Alors on se retrouve aujourd’hui avec des jeunes qui vivent de leur « plume » de compositeurs, de leur passion d’écriture. Ils peuvent vivre de leur art, ce qui n’était pas évident  dans le domaine de la composition il n’y a pas si longtemps. Aujourd’hui cette ouverture rend la chose possible, un marché s’ouvre et demande une plus grande variété de musiques aux compositeurs. Tant mieux! De plus en plus de jeunes vivent de leurs compositions et ça nous fait (les interprètes) de plus en plus de musique à jouer. 

PAN M 360 : Comment as-tu repéré Alex Baranowski ?

ANGÈLE DUBEAU : Il y a cinq ans, je faisais des recherches et je suis tombée sur une musique d’un film d’art consacré à la vie  Nureyev. Que c’est beau! Qui a écrit ça? J’ai commencé à fouiller, et tout ce que j’entendais de ce compositeur me plaisait car je l’entendais rarement ou jamais. Alors j’ai pris contact avec lui, je l’ai ensuite rencontré à Londres. Je lui ai donné rendez-vous en fin d’après-midi et… ça s’est rendu au digestif!  Mario était avec moi et on s’est très bien entendu avec Alex. On a parlé musique, de son parcours, et je lui ai demandé comment et pourquoi il écrivait si bien pour les cordes, pour le violon. Et j’ai tout compris lorsqu’il m’a dit qu’il avait reçu son premier violon de son grand-père, alors âgé de six ans. J’ai compris pourquoi les cordes ont tant de plaisir à jouer sa musique. 

PAN M 360 : Ainsi donc, une collaboration était née entre Angèle Dubeau et Alex Baranowski.

ANGÈLE DUBEAU : À partir de cette rencontre, je lui ai dit que j’aimerais travailler avec lui, et qu’on devrait y aller par étapes. Je lui ai alors passé une commande, quelque chose de personnel, composé dans la forme classique. Il m’a dit oui et qu’il s’y mettrait au terme d’un gros contrat de musique de film.

PAN M 360 : La commande d’une œuvre fut donc la première étape avant d’envisager un portrait discographique.

ANGÈLE DUBEAU : Exact. Il m’est revenu d’abord avec une œuvre intitulée Wiosna, qui signifie printemps en polonais. Cette œuvre est inspirée du grand-père d’Alex qui avait écrit un recueil de poèmes alors qu’il était prisonnier dans les camps de concentration en Sibérie. Dans la solitude et la douleur, le grand-père avait frôlé la mort là-bas, on comprendra que l’arrivée du printemps dans ces camps était synonyme d’espoir.

Alex a donc repris un poème du recueil de son grand-père et l’a mis en musique. Extraordinaire! Ça n’a pas de bon sens comme c’est beau! Les premières notes au violon donnent le ton… quelle force d’évocation!  Quand tu comprends le contexte et que tu lis le poème du grand-père, c’est merveilleux et assorti de pointes d’espoir. Alex m’a alors confié que c’était son œuvre la plus personnelle jamais écrite. J’étais très émue! J’ai réuni les musiciennes de La Pietà, on a fait une première lecture et la lui avons envoyée. Il a pleuré, me disant que c’était une des grandes journées de sa vie. 

PAN M 360 :  Cette charge émotive était assez forte pour qu’un portrait d’Angèle Dubeau soit dans les plans, force est de déduire. Comment as-tu procédé ensuite?

ANGÈLE DUBEAU :  J’ai eu une très belle collaboration avec Alex, qui m’a envoyé plein de musique dont  3 œuvres spécialement composées pour La Pietà.  J’ai fouillé le répertoire très diversifié de son œuvre sans limites formelles car il a touché un peu à tout. J’ai sélectionné une œuvre pour le ballet 1984, notamment. J’ai fait écouter à Mario qui a souvent présenté de la danse dans une autre période de sa carrière, il a trouvé ça très bon sans que je lui dise qui en était le compositeur!  Hormis ses pièces composées pour nous, Alex a remanié plusieurs de ses œuvres, en a allongé ou développé certaines.Avec Alex, on a choisi ces œuvres et j’ai eu plus d’échanges avec lui qu’avec les autres compositeurs plus âgés dont j’ai fait le portrait.  Ce travail s’est élaboré sur 3 ans. 

PAN M 360 : Et voilà le travail! Merci Angèle.

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