De Vancouver, le groupe rock alternatif Kamikaze Nurse trouve son inspiration dans des zones improbables. Sur son deuxième album, Stimuloso, le groupe associe de lourds riffs de guitares à la voix puissante et bourdonnante de KC Wei, ce qui constitue un étrange conte de fée avec des moments de bonheur et des périodes d’émotions ravagées par l’existence. 

Kamikaze Nurse confère l’intensité d’un feu de forêt à des titres comme Work + Days et Stimuloso et une énergie ludique aux chansons Never Better et Come from Wood. L’éventail du groupe est vaste, et pourtant l’album semble cohérent et intentionnel. 

Chaque membre participe à d’autres facettes de la scène artistique vancouvéroise, des installations sonores de John Brennan à la rédaction par KC Wei pour le  magazine de critique cinématographique et littéraire STILLS: Moving Image Tract. La littérature, la poésie et le cinéma sont parmi les sources des textes et du son explosif de Kamikaze Nurse. 

Constitué de membres d’âges et d’expériences différents, le groupe se réunit autour de leur amour commun d’être à la maison. Les chats, par exemple, figurent en bonne place sur l’album dans des chansons comme Pet Meds. Sur fond de batterie rapide, Wei et la chanteuse-bassiste Sonya Eui tissent délicatement une étoffe de chants, de paroles et de bruits d’animaux pour ainsi créer un étrange voyage narratif. Dans Boom Josie, chanson dédiée à la petite fille du guitariste Ethan Reyes, le groupe exprime la peur et l’euphorie d’une nouvelle vie. 

Sur Stimuloso, Kamikaze Nurse utilise ses divers intérêts à son avantage, composant un disque riche en sons et en mots. Avant le concert  prévu à M pour Montréal, Pan M 360 a parlé avec Kamikaze Nurse de la vie domestique, de David Cronenberg et du partage du succès avec d’autres artistes de Vancouver.


 

PAN M 360 : Comment était-ce d’écrire et d’enregistrer Stimuloso à la maison pendant la pandémie?

KC : Oui, ce fut un processus très, très long. Nous avons eu l’impression d’avoir écrit peut-être quatre des chansons avant la pandémie. Et puis, avant la pandémie, je pense que nous avions l’intention de continuer à écrire et que nous avions cette idée de « Ouais, allons-y, faisons un deuxième album ». Mais avec la pandémie, nous avons pris quatre mois de congé, en gros, quand la première vague est arrivée. Et c’est comme si nous étions coincés dans les limbes, comme, vous savez, tout le monde dans le monde pendant un certain temps. Mais alors, nous avons juste fait la plupart dans cette salle pour, comme, les instruments. On essayait de trouver un moment où nos voisins ne jouaient pas et on enregistrait les parties, morceau par morceau. 

Cela a pris quelques mois. Et c’était aussi nous qui essayions de comprendre, tu sais, comment installer les micros et le mixage et tout. Donc il y avait quelques chansons que nous avons dû faire encore et encore et encore. Et après ça, on est allé au studio d’enregistrement pour finir les voix. Et ça a pris, genre, un jour ou deux. Ouais, comment c’était pour vous les gars ?

Sonya : J’ai pris plus de temps libre pendant COVID que le reste d’entre vous d’après ce dont je me souviens, à cause de mon travail. Donc je me souviens être arrivée, et j’ai dit, ‘Oh, on va jouer quelques chansons’. Et ils m’ont dit : « On est en train d’enregistrer. Je me sentais très confus sur ce qui se passait. C’était bien, j’ai aimé ça.

Ethan : Ouais, c’était amusant. Cela a pris tellement de temps de planifier, comme, des semaines à l’avance pour réserver de venir et faire des overdubs pour juste une chanson. Du moins pour moi, parce que ça m’a pris beaucoup de temps pour écrire ma part. Et la plupart de mes parties étaient écrites dès que je m’asseyais et que John appuyait sur le bouton d’enregistrement. Du genre : « OK, mettons-nous d’accord. C’était une façon vraiment unique de faire. D’une certaine manière, je préfère cette façon de faire à celle de notre précédent album, qui était un enregistrement en direct. En procédant de cette façon, il y avait beaucoup plus de contrôle sur le processus d’écriture et sur le perfectionnement des choses. 

PAN M 360 : Plusieurs chansons de cet album font référence à la vie domestique. Comment avez-vous trouvé le rock dans la vie domestique? 

Sonya : Je ne sais même pas si c’était le cas. Je veux dire, évidemment, je pense que le bébé et les chats sont arrivés pendant la pandémie, certains à cause de la pandémie. Je ne sais pas pour le bébé, mais certainement pour les chats.

Ethan : Ce n’était pas lié à la pandémie. C’était juste flagrant. Cela aurait pu arriver à n’importe quel moment.

Sonya : Je pense que ça se serait passé comme ça de toute façon, honnêtement, nous avions juste beaucoup de chats en tête. C’était la grande affaire.

Ethan : Avez-vous eu ous vos chats pendant la pandémie ?

KC : Non.

Ethan : Tu avais Jiffy.

KC : Mais Motya était un chat errant et est venu chez nous une nuit et s’est battu avec Jiffy pour sa nourriture.

Sonya : Je ne sais pas, je pense que c’était juste une phase de la vie.

KC : Concernant la vie domestique,  je suis quelqu’un d’assez casanier. Ou… je ne sais pas, maintenant que j’y pense, il y a beaucoup de choses auxquelles on peut se référer sur la banalité de la vie ou quelque chose comme ça. Et pour que ça inspire un album de rock, je pense que ça a du sens pour moi. Je veux dire, c’est peut-être de là que ça vient, comme si je parlais pour moi-même. 

Sonya : Je ne sais pas si c’est bizarre à dire mais nous avons des âges radicalement différents. Ce que nous avons en commun, c’est que nous sommes tous très attachés à notre foyer, je dirais. La famille et tout ça. Parce que je ne sais pas ce que nous aurions en commun autrement, juste en termes d’expérience quotidienne, je ne sais pas ce que nous aurions en commun autrement. Nous le ferions, mais les drames et les émotions sont différents.

KC : Oui, c’est vraiment intéressant d’y penser. Nous nous réunissons et jouons ensemble en tant que groupe et nous puisons dans nos vies quotidiennes assez différentes. Juste en termes de paroles ou d’écriture de chansons. Je me demande si j’ai plus à dire à ce sujet. C’est intéressant que tu aies choisi la vie domestique comme thème de l’album. Je pense que c’est cool. Comme, de plus en plus, je pense que je suis plus habitué à entendre, comme, tu sais, la mort et la décadence et l’amour pour nos créatures et des choses comme ça. Mais en fait, la maison est un espace si puissant. Et peut-être que c’est cool que cet album évoque cela, parce que ce n’est généralement pas typique de la musique rock, je suppose.

PAN M 360 : Oui, c’est exactement ça. C’est très atypique mais de la meilleure façon. KC, vous n’avez commencé à jouer de la musique qu’à l’âge de 26 ans, après avoir fréquenté une école d’art. Vous êtes récemment retournée dans le monde universitaire en tant que candidate au doctorat. Comment votre formation en beaux-arts influe-t-elle sur votre musique?

KC : Je pense que c’est peut-être une attitude envers le fait de jouer dans un groupe où je n’ai joué d’un instrument que très tard. Donc je ne vais pas décaper aussi fort que les gens qui jouent depuis très longtemps, évidemment. Je dois donc trouver comment écrire des chansons et les créer d’une manière différente. Et je pense que c’est là que le fait d’être un artiste me donne la confiance nécessaire pour essayer ça. Et puis, je suppose que le fait d’être un artiste m’aide à intégrer dans la musique des intérêts différents de la littérature, des films ou autres. Je n’ai pas grandi en écoutant de la musique ou en jouant dans des groupes de musique live. Je pense donc que mon approche est un peu différente. C’est peut-être ce qui rend les chansons un peu uniques. Je veux dire, nous apportons tous, je pense, des éléments très nets, mais je suppose que c’est de là que je viens.

PAN M 360 : Parlez-moi de votre relation avec David Cronenberg, notamment de l’influence de son film sur votre chanson du même nom, Dead Ringers.

KC : Oh, oui, je l’ai regardé. C’est mon film préféré de Cronenberg. Je ne les ai pas tous vus. Je n’ai pas encore vu le nouveau, mais à chaque fois que je l’ai regardé, c’était tellement triste. Vous l’avez vu? Oh mon dieu, c’est comme, c’est la chose la plus triste que j’ai jamais vue. Je pense que nous avions le riff de la chanson depuis un moment, mais ce n’est qu’au moment où nous avons regardé le film et où nous nous sommes dit : « Oh, il est temps d’écrire les paroles de la chanson ». C’était  très émotionnellement affecté. Si vous voulez le regarder, c’est sur Netflix, je crois. Je veux dire, ouais, vous l’avez regardé? Vous aimez David Cronenberg?

PAN M 360 : Je suis une grand fan de David Cronenberg. Qu’est-ce que vous avez trouvé de triste ou, du moins, d’émotionnellement évocateur dans ce film?

KC : Eh bien, je pense que l’amour entre les frères, comme l’amour codépendant et très tordu entre les frères. Et puis le genre d’intérêt amoureux qui fout en l’air leur, je ne sais pas, leur dynamique, et comment à la fin, ils reviennent l’un vers l’autre, mais de la manière la plus tragique qui soit. C’est comme être de deux côtés de l’existence, mais ensemble. C’est comme s’ils étaient fondamentalement… J’aime comment dans le film, il y a certaines scènes qui sont si visuelles. Parce qu’ils portent des blouses rouges et ces griffes folles qui le fascinent quand il va à la galerie, et de toute façon, c’est juste, je ne suis pas sûr. J’essaie de penser aux paroles maintenant et comment elles se rapportent, mais c’est plutôt l’état émotionnel dans lequel je me trouvais à ce moment-là, et comment cet état émotionnel a ouvert une sorte de voie pour écrire des paroles. Parce que je n’écris pas sur ma propre expérience, ou sur ma propre douleur. C’est plus comme la douleur ou les sentiments qui se manifestent à travers une autre oeuvre d’art, et je trouve que c’est vraiment le but de l’art pour moi, ou comme, tu veux qu’il te fasse ressentir quelque chose que tu es incapable de ressentir sans lui. Donc je pense que c’est un peu de là que je venais quand j’écrivais les paroles et que je voulais juste continuer ce flux d’énergie. Si ce film m’a fait ressentir ça, je voulais écrire les paroles de la chanson de cette façon. Peut-être que si quelqu’un entend ça, il sera… ça évoquera quelque chose. Ça ouvrira quelque chose pour eux.

PAN M 360 : Sonya, votre formation en musique classique influence-t-elle votre approche du rock? Est-ce une rébellion?

Sonya : Je pense que je l’ai toujours su. Je me suis mise à la musique classique parce que c’est un moyen très facile d’entrer dans la musique. Mais j’ai grandi dans une famille très rock. Je pense donc que j’ai toujours su que je ferais quelque chose comme ça. Mais ce que je dirais, c’est que, évidemment, une formation classique facilite beaucoup de choses. Il est plus facile de comprendre la musique. Je ne sais pas, même comme, surtout en jouant avec ce groupe, en jouant avec John en particulier. Le fait d’être dans la section rythmique avec John qui a une formation très solide, une formation académique en musique, nous permet de nous connecter très facilement.

PAN M 360 : L’électroacoustique, c’est ça, à Concordia?

KC : Oui, et certainement du jazz. C’est un gars très jazzy.

Sonya : Cette partie est amusante. J’ai l’impression que John et moi pouvons beaucoup jouer avec les signatures temporelles et les rythmes. Ce qui n’est pas toujours le cas dans les groupes de rock. Donc je pense, pour résumer, que ma formation classique rend la musique rock extrêmement amusante à jouer avec des gens qui ont une formation similaire, car on peut faire beaucoup de choses avec ça. Et aussi, comme, techniquement, c’est vraiment cool de s’améliorer. J’ai l’impression d’avoir l’ambition d’être meilleur dans mon instrument parce qu’on me l’a inculqué, au sens propre comme au sens figuré.

PAN M 360 : Work + Days joue avec l’anxiété de gagner sa vie. Quand est-ce que faire et jouer de la musique ressemble à du travail pour vous?

Ethan : Oui, c’est une question intéressante. J’ai l’impression que jouer de la musique peut être à la fois une expérience très libératrice et un moyen agréable de se libérer du stress du travail et de gagner sa vie, mais cela peut aussi facilement ressembler à une obligation. C’est difficile de trouver un équilibre. Surtout quand on est très occupé, qu’on a un bébé et qu’on doit travailler à plein temps, ça craint d’avoir l’impression qu’on doit faire un effort pour se ménager du temps juste pour se détendre. Ainsi ça devrait juste arriver. J’aimerais qu’on soit tous voisins et qu’on ait un espace de jam dans le sous-sol. Tu peux juste, genre, te détendre et faire ça tous les soirs, juste, genre, tu sais, traîner et jouer de la musique. Moi, je dois conduire une demi-heure pour venir ici [au studio].

PAN M 360 : Ouais, ça ressemble à la transformation d’un travail créatif en une sorte de neuf à cinq structuré où vous devez réellement déterminer quand vous allez vous rassembler et rejoindre et jouer.

Ethan : Ouais, mes parties préférées à 100 % dans un groupe sont les répétitions et la scène. Littéralement toutes les autres parties du groupe ne me plaisent pas. L’enregistrement, je m’en fous. Traiter avec le label. Traiter avec le label est la pire partie. Si nous pouvions trouver un moyen de nous entraîner et de faire des concerts, ce serait génial.

Sonya : Il ne veut pas fermer sa gueule à propos de ce bébé.

PAN M 360 : Oui, Josie, comment elle va?

Ethan : Elle va très bien. Elle a eu un an et demi aujourd’hui.

PAN M 360 : 
Oh, joyeux anniversaire, ou demi-anniversaire!

Ethan : On lui a acheté un smoothie pour son demi-anniversaire.

PAN M 360 : Un smoothie?

Ethan : Elle a eu un smoothie à la banane et on est allé à la balançoire.

KC : Écrivons une chanson rock sur ça.

PAN M 360 : Votre plus récent clip pour Never Better a été animé par Lianne Zannier, une artiste basée à Vancouver. Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler avec elle?

KC : Oh, nous sommes amies. Nous étions collègues de travail dans ce centre artistique. Et Lianne a passé beaucoup de temps à Montréal et au Nouveau-Brunswick. C’était surtout un lien d’amitié. Et John voulait vraiment faire un clip vidéo animé. Et nous avons déjà fait deux vidéos de musique. Donc je pense que nous n’avions pas d’autres idées sur ce que nous voulions faire comme vidéos de musique. Alors Lianne est intervenue et a juste donné son idée ou son concept. Alors nous avons juste fait avec.

PAN M 360 : Je ne sais pas si c’est intentionnel, mais on dirait que vous créez naturellement cette sorte d’écosystème mutuellement bénéfique avec les artistes de votre entourage. Est-ce que cela s’est produit dans d’autres cas auxquels vous pouvez penser?

KC : Je veux dire, peut-être avec l’art rock, parce que j’avais l’habitude de faire cette série de concerts à Vancouver, où j’invitais simplement les gens. C’était une soirée de concert mensuelle que je programmais et tout ça. Et je demandais simplement aux gens de venir jouer. Je ne pensais pas que ça deviendrait quelque chose, mais ça a duré trois ans, peut-être plus de trois ans. Et il y a eu, genre, 32 itérations. Et avec le temps, j’ai l’impression qu’on ne peut pas être, et je ne veux pas être, un groupe qui réussit sans le partager autant que possible avec mes amis ou la communauté à laquelle je tiens. C’est vraiment difficile parfois. Nous sommes tous constamment épuisés. Et on nous demande parfois de faire des concerts. Et soit nous ne sommes pas en ville, soit nous sommes très occupés, soit nous sommes très fatigués. Je suis un peu gêné par le mot « communauté » parce qu’il peut être tellement chargé. Comme la construire pour la faire, et la maintenir dans le temps. Cela peut être très positif, et nous le faisons parce que nous aimons ça et que nous avons besoin d’une communauté pour nous épanouir, mais cela peut aussi être épuisant et désordonné, et les communautés changent avec le temps. Les gens vont et viennent, et les communautés doivent grandir et évoluer.

PAN M 360 : Vous jouerez bientôt à M pour Montréal. Qu’espérez-vous que les spectateurs ressentent lorsqu’ils écoutent vos performances?

Sonya : De la pitié.

KC : De l’orgasme.

Ethan : J’espère que le premier rang est juste comme, comme, des mecs qui sont comme, « Oh, cette musique est si malade, » et ils vont juste « Whoa » pour tout le set. C’est tout. Je ne me soucie pas vraiment de ce qu’ils ressentent. Tant qu’ils sont satisfaits de cette musique.

Kamikaze Nurse sera au Café Cléopâtre le 18 novembre avec Ariane Roy et l’Escogriffe le 19 novembre avec Sunglaciers et un invité surprise.

Balaklava Blues mêle l’EDM et le trance à d’anciennes chansons folkloriques ukrainiennes. Sur scène, tout cela est soutenu par un important déploiement multimédia. Compte tenu du carnage qui a lieu en Ukraine en ce moment, Balaklava Blues parle aussi de révolution et envoie Poutine se faire foutre Balaklava Blues. Le trio a aussi pour mission de préserver les chansons folkloriques ukrainiennes vieilles de milliers d’années et de les faire connaître au monde. Le trio est composé des époux Mark et Marichka Marczyk, ainsi que de leur compagnon Oskar Lambarri.

Avant leur prestation à M pour Montréal, Balaklava Blues a fait une courte et tumultueuse tournée-guérilla en Ukraine. L’idée était de jouer de la musique dans leur pays, mais aussi de faire un voyage à travers les postes de contrôle et les villages détruits, pour rendre visite au frère de Marichka, stationné à Izium. Ils ont voyagé avec une équipe d’aide humanitaire à travers une Ukraine déchirée par la guerre. La portion la plus dangereuse de leur voyage s’est toutefois déroulée dans le centre de la capitale du pays, Kiev, le matin du 10 octobre. Les Russes ont lancé des roquettes à seulement deux pâtés de maisons de l’hôtel où logeait le groupe…

Notre conversation avec Mark et Marichka Marczyk a été intense, mais aussi inspirante. Les Ukrainiens ne laissent pas cette guerre les définir et, bien que la majeure partie des jours soit consacrée à l’effort de guerre, Mark, en particulier, a été surpris de voir les gens poursuivre leur vie quotidienne. « Ils sont furieux de ce qui se passe, mais ils ne laissent pas cela contrôler leur vie », dit-il. Cela montre à quel point la musique est importante en ces temps, y compris le nouvel album de Balaklava Blues, LET ME OUT. Nous avons discuté avec eux de leurs origines et de l’importance de celles-ci sur leur musique, avant leur passage à M pour Montréal.


PAN M 360 : Je sais que vous faites tous deux partie du Lemon Bucket Orkestra, mais comment Balaklava Blues s’est-il formé?

Marichka Marczyk : C’est une sorte de continuation du projet Lemon Bucket, parce que Balaklava Blues est surtout consacré à ce qui s’est passé après la révolution.

Mark Marczyk : Je prends une approche plus philosophique : la musique est comme un reflet de la vie que vous vivez et des sentiments que vous éprouvez. Et je pense qu’à cette époque, ce dont Marichka parlait, après la révolution, et ensuite durant la guerre en Ukraine, notre vie a commencé à être radicalement différente de ce qu’elle avait été jusque là. Et la musique qu’on jouait ne reflétait plus cette vie. Nous avions besoin d’un nouvel exutoire pour être en mesure de traiter et d’explorer notre existence de manière créative. Pour moi, en tant que Canadien, j’ai d’abord été plongé au milieu d’une révolution, puis d’une guerre, et ensuite j’ai travaillé avec la diaspora pour la soutenir d’une certaine manière. Et puis, pour Marichka, en tant que réfugiée, et en tant qu’Ukrainienne vivant maintenant au Canada en tant qu’immigrante… il y a tout un tas de strates différentes que nous devions dégager. Et c’est pour cela que nous avons créé Balaklava Blues.

PAN M 360 : Et vous vous êtes rencontrés tous les deux pendant la révolution de la Dignité en Ukraine, en 2014. Comment s’est déroulée cette expérience? Saviez-vous que vous étiez toutes les deux musiciens?

Marichka Marczyk : Nous n’avons parlé de musique que beaucoup plus tard, puis nous avons chanté une chanson ensemble et nous nous sommes dit « Mon Dieu, tout concorde »!

Mark Marczyk : Marichka savait que j’étais musicien, parce qu’à l’époque je faisais des enregistrements pour des musiciens folkloriques, notamment, pour les inclure dans la musique d’un film. Il y avait donc ce premier point de contact. Mais ça s’est fait en dehors de tout ça. Lorsque vous vous trouvez au milieu de manifestations de cette ampleur, qui se transforme en révolution où l’on réussit à renverser un président corrompu après beaucoup de violence et de pertes… Et cela finit par déboucher sur une guerre qui est en train de devenir la plus grande guerre en Europe, depuis la Seconde Guerre mondiale. La musique devient en quelque sorte la bande-son de tout ça.

Je peux faire du sensationnalisme sur la révolution et vous parler des barricades en feu, des flics antiémeute et des gars qui se faisaient tirer dessus par des tireurs embusqués. Je pourrais aussi être romantique et parler des boucliers peints et des tatouages gratuits, de la danse pour se réchauffer sous les passages souterrains, du partage de la nourriture et de tout ce que les gens ont, des vêtements et de la participation de tout le monde. Vous savez, il y a tellement de façons différentes de décrire cela, mais l’essentiel est que cela nous a laissé une énorme, énorme impression.

PAN M 360 : Vous êtes récemment retourné en Ukraine et un jour, après avoir joué, il y a eu un bombardement à quelques pâtés de maisons. Pour moi, qui suis ici au Canada, c’est difficile de concevoir que des concerts aient encore lieu pendant la guerre. Je suis heureux de l’entendre, parce que les gens ont besoin de distractions et de se sentir unis, mais une bombe qui tombe le lendemain d’un concert, c’est insensé.

Marichka Marczyk : Oui, ça l’est, mais comme vous le dites, c’est important. C’est très important, mais il ne s’agit pas de se sentir unis lorsque nous jouons de la musique sur la ligne de front. Je pense que ce que nous avons réalisé, c’est qu’il s’agit de se sentir comme à la maison. Ça doit nous rappeler la maison. Quand vous êtes dans ce monde complètement différent, avec des rôles différents et des relations différentes, tout est complètement différent. Vous vivez une vie différente. Et vous y êtes pendant huit mois et vous commencez à oublier comment être normal, des gens normaux vivant une vie normale à la maison en écoutant de la musique.

Balaklava Blues au FME, à Rouyn-Noranda.

PAN M 360 : Ce sentiment de vouloir ramener la musique à la maison a-t-il influé sur votre retour en Ukraine? Marichka, je sais que votre frère est également sur la ligne de front.

Marichka Marczyk : Oui, pour rendre visite à mon frère qui se bat, et jouer pour lui et ses amis.

Mark Marczyk : Avant de partir, nous avons fait un grand concert de collecte de fonds pour pouvoir acheter un camion pour Max et son bataillon, puis nous sommes allés avec le convoi d’aide humanitaire jusqu’à la ligne de front pour livrer ce matériel. Mais pour moi, ce qui était en fait le plus émouvant – et peut-être illogique, mais le plus humain –, c’est la façon dont Marchika me l’a décrit au départ, quand elle m’a dit que nous devions y aller. Elle a dit « Je veux lui apporter un morceau de gâteau ». Parce que c’est ce que son frère lui avait dit qu’il voulait, par-dessus tout. Ce n’était pas « Oh, apportez-moi un gilet pare-balles ou des vêtements d’hiver chauds ». C’était plutôt « Je veux un morceau de gâteau fait à la maison ».

PAN M 360 : Et vous avez transporté ce gâteau tout au long du chemin, à travers les postes de contrôle?

Mark Marczyk : Oui. Imaginez Marichka voyager pendant les 23 heures qu’il a fallu pour traverser le pays en passant par 40 postes de contrôle, sur des routes défoncées et en faisant toutes sortes de détours parce que les ponts avaient été bombardés. Et elle a ce gâteau qui tremble sur ses genoux. Puis elle arrive dans cette ville-fantôme, à la station-service, avec des véhicules bombardés qu’on met en pièces détachées. C’est là que son frère est stationné. Puis ç’a été « Voici le gâteau, et je te fais un câlin »… Ce moment de joie où tout le monde mange du gâteau et où nous jouons de la musique traditionnelle, avec un feu qui brûle et de la nourriture sur le barbecue.

PAN M 360 : On revient à ce sentiment d’être à la maison dont parlait Marichka.

Mark Marczyk : Exactement. Nous savons que rien n’est normal. Nous sommes loin de chez nous. Notre famille est en Pologne. Tout le monde est déraciné d’une manière ou d’une autre. Et que ce soit sur la ligne de front ou dans le centre de la ville, ou dans une grotte qui est également bombardée, les gens veulent se sentir chez eux. Se dire « Nous ne sommes pas seuls, notre vie a encore un sens de normalité, il n’y a pas que l’obscurité ».

Marichka Marczyk : C’était très émouvant pour moi de rendre visite à mon frère, car cela faisait trois ans que je ne l’avais pas vu. Et puis me voilà avec ce gâteau.

PAN M 360 : Je suis sûr que dans des moments comme celui-là, il est très difficile de comprendre ce qui se passe réellement; quand vous revenez et que vous n’êtes plus dans le feu de l’action, vous pouvez peut-être y arriver.

Mark Marczyk : Oskar, notre batteur et troisième membre du trio, était en train de fumer sur le balcon de l’hôtel quand la roquette a frappé Kiev. Il l’a donc vue arriver et toucher le bâtiment. Mais c’est difficile de réagir. On s’est dit « OK, je crois qu’on devrait aller dans l’abri anti-bombes ». Certaines personnes continuent simplement à mener leur vie normale. Ensuite, nous sommes allés au Portugal pour nous produire au WOMEX (NDLR : un grand festival international de musique du monde) et Oskar fumait encore sur le balcon et il est revenu en disant « J’ai figé ». Il y a toujours une similarité d’ambiance entre l’Ukraine et le Portugal, et Oskar a oublié où il était pendant une seconde. Et il a continué à regarder en l’air en s’attendant à voir quelque chose exploser.

PAN M 360 : C’est déchirant, mais aussi émouvant d’entendre que les gens en Ukraine continuent à vivre leur vie quotidienne et ne vivent pas seulement dans la peur d’une attaque.

Mark Marczyk : C’est plutôt de la détermination. Parce que lorsque ces attentats ont lieu, comme vous le voyez, les gens sont furieux. Ils sont bouleversés et c’est une chose qui donne de l’énergie, comme vous l’avez dit. Il ne s’agit pas de laisser cette colère se transformer en peur, en apathie ou en dépression. Ils transforment cette colère en action, en détermination, en volonté. C’est une décision à la fois individuelle et collective : « Nous allons gagner. » Ce sentiment est incroyable. Je vais juste faire mon propre truc parce que ces gens ne vont pas me faire chier. Ou alors quelqu’un d’autre dira « On va gagner, mais pour l’instant, il faut que j’aille dans l’abri antiatomique parce que je ne peux rien faire, je dois survivre pour pouvoir battre ces salauds ». Ou « Je vais m’engager dans l’armée et me battre tout de suite, même si je suis apiculteur dans la vie ».

PAN M 360 : Pour ce qui est de la musique, votre nouvel album, LET ME OUT, est constitué de reprises de chansons folkloriques ukrainiennes traditionnelles. Marichka, je sais qu’il existe une école d’ethnomusicologie, donc vous devez avoir une base de données de chansons traditionnelles?

Marichka Marczyk : Oui. Nous faisions du canoë pendant tout l’été pour recueillir des chansons le long de la rivière, auprès de différents groupes de gens. Nous nous arrêtions donc pour camper et recueillir les chansons dans les villages. Et nous avons fait cela année après année, uniquement en été. Et donc c’est un recueil constitué non seulement moi, mais aussi par différents ethnomusicologues. Ces chansons ont pour but d’invoquer différents dieux et esprits, ou l’été ou le printemps. Il y a beaucoup de chansons d’amour. Mais, bien sûr, il y a aussi des chansons tragiques, portant parfois sur l’oppression et les forces politiques.

PAN M 360 : Et d’où est venue l’idée d’ajouter de la musique EDM et trance à ces chansons traditionnelles?

Marichka Marczyk : Eh bien, je vis dans cette tradition de transmission de chansons depuis presque 30 ans; c’est très profond. J’ai donc cet esprit, cette âme. C’est ma vie. Et comme, dans ma vie artistique, j’ai toujours fait quelque chose avec ces chansons, mais la plupart du temps, je ne pense qu’à leur forme originale. Mais ensuite, quand j’ai rencontré Mark, nous avons décidé de combiner ces deux cultures différentes.

Mark Marczyk : Il y a une raison politique et émotionnelle de vouloir continuer à approfondir ces chansons ukrainiennes. Mais comme le hip-hop et le trap, elles viennent de communautés vraiment traumatisées, n’est-ce pas? Et ce qui est étonnant, c’est que ces cultures traumatisées transforment cette douleur en joie et en énergie. L’EDM est dans un spectre complètement différent, mais c’est la même chose. On prend l’ennui de la classe moyenne, la vie de banlieue, et la transforme en une sorte de tour de montagnes russes, à la fois prévisible mais très fort, avec ces sons agressifs. Le dubstep est également lié au métal, et il nous a semblé intéressant de l’explorer dans le contexte de la guerre. C’est pour ça qu’on a appelé le groupe Balaklava Blues, parce que le blues est la forme ultime de ce que nous voulons faire. Il est né chez des gens qui chantaient en vivant la pire expérience humaine possible, qui l’ont transformée en une source de pouvoir, d’expression et d’humanité. C’est exactement ce que nous voulions réaliser avec notre musique. C’est ce que la musique ukrainienne a en elle, c’est ce que nous voulions partager.

La grande renaissance culturelle des nations autochtones se passe aussi  à Wendake en périphérie de Québec, zone centrale des Hurons-Wendats. Depuis nombre d’années, des artistes et artisans s’appliquent à perpétuer leur culture et la faire fleurir, dont certains partagent ce nom de famille: Sioui.

À l’instar de son défunt père, Gaëtan Sioui, qui fut pour elle un modèle en musique moderne autochtone, Danyka Sioui s’exprime aussi avec les référents pop de sa génération. La synth-pop d’Anyma est foncièrement universelle, plus proche de Billie Eilish que de Laura Niquay, néanmoins infusée de concert avec ses racines autochtones qui surgissent ça et là dans les ponts et les chorus de ses chansons pop.

Invitée à se faire connaître des tourneurs internationaux réunis Mundial Mondial, la vingtenaire consent à une prise de contact avec PAN M 360. 

PAN M 360 : Vous avez grandi dans la communauté autochtone de Wendake, où êtes-vous actuellement?

DANYKA SIOUI  :  Je viens à peine de déménager à Montréal. J’y suis depuis un mois.

PAN M 360 : Vous êtes issue de la nation huronne-wendat, une nation iroquoienne. Fait peu connu des citoyens québécois, car nos manuels d’histoire nous ont longtemps appris que les Hurons étaient les alliés des francophones et ennemis des Iroquois.

DANYKA SIOUI : Exact. À la base, les Hurons-Wendats étaient iroquoiens, les choses ont changé avec la colonisation et le déplacement des communautés. Nous sommes devenus wendats, mais à l’origine nous étions iroquoiens. Évidemment, plusieurs d’entre nous avons du sang non autochtone à différents niveaux,  parce qu’on a été colonisés. Par exemple, ma mère a du québécois en elle, mais nous sommes autochtones à part entière. J’en ai le statut officiel à 100%. Jusqu’à il y a un mois, d’ailleurs, j’ai toujours vécu à Wendake.

PAN M 360 : Quel fut votre parcours musical à Wendake ?

DANYKA SIOUI : Mon père était musicien et producteur, notamment du spectacle multidisciplinaire  Ozalik, présenté pendant trois ans à Wendake. Cette production mêlait nos racines autochtones à des musiques modernes, à tendance plutôt rock progressif ou space rock (Pink Floyd, etc.). Ce projet impliquait aussi des artistes du Cirque du Soleil et mettait en scène un homme moderne redécouvrant ses racines autochtones. Auparavant, mon père tournait partout dans le monde en tant qu’artiste autochtone. Il m’a transmis sa passion et son amour de la musique. Il est décédé à l’âge de 49 ans.

PAN M 360 : On vous connaît peu dans la société non autochtone, est-ce le cas dans vos communautés ?

DANYKA SIOUI: Je ne suis pas vraiment cinnue. C’est normal, mon premier EP a été lancé il y a moins d’un an!

PAN M 360 : Effectivement ! Et vous travaillez avec un producteur. Qui est-il?

DANYKA SIOUI :  Pierre-Olivier Couturier est un Québécois (blanc), est mon partenaire de création. Il suit mon projet depuis les débuts. Ça se passe très bien avec lui.

PAN M 360 : Comment le concept Anyma s’est-il d’abord articulé ?

DANYKA SIOUI : Au début de la vingtaine, j’ai décidé de me lancer. J’ai d’abord composé Circus, ma première chanson qui figure sur le premier EP. Avec Pierre-Olivier, on a cherché des sons autochtones afin de les mêler à mes influences pop. Ça s’est passé intuitivement, ce n’était pas un plan précis. J’essayais plutôt de répondre à cette question : qu’est-ce qui me fait du bien lorsque je suis au piano et que je chante ? Pour l’instant, les éléments autochtones de mes chansons ne sont pas imposants; un peu de flûte, des tambours, des échos de chants traditionnels, etc. 

PAN M 360 : Est-ce vraiment une obligation pour vous que d’inclure ses racines autochtones dans votre musique d’aujourd’hui?

DANYKA SIOUI : C’est quand même important pour moi d’exposer mes racines autochtones dans ma musique. Par exemple, j’aime ce côté brut dans l’expression d’un tambour autochtone, ou d’un chant autochtone. C’est peut-être très simple mais c’est aussi très puissant dans l’émotion et l’expressivité portées  par ces musiques apparemment primitives. À partir de ça découle tout le reste de notre quête en tant qu’artiste autochtone. C’est l’embryon! 

PAN M 360 : N’est-ce pas aussi une connexion avec le sacré ?

DANYKA SIOUI : Oui exactement et ça s’applique dans toutes les circonstances de la vie : récoltes, réjouissances, naissance ou mort d’un proche, arrivée d’un nouveau chef, rites de passage, chamanisme, etc.

PAN M 360 : Vos premières chansons sont plutôt synth-pop. Comment travaillez-vious avec votre producteur? 

DANYKA SIOUI :  J’arrive avec mes maquettes, mélodies, textes, accords, feeling. On s’asseoit et puis on ajoute les nouveaux éléments, électroniques ou instrumentaux. Pierre-Olivier fait tout le travail de réalisation et d’arrangement pour ainsi créer un environnement autour de ces chansons, tout en respectant les lignes directrices.

PAN M 360 : Comment avez-vous connu votre producteur ?

DANYKA SIOUI : Il fut mon premier chum ! Il ne l’est plus mais il reste mon producteur car il est super talentueux et il travaille si bien. Pour l’instant, c’est encore ça le plan de travailler ensemble.

PAN M 360 : Sur scène, comment ça se passe ?

DANYKA SIOUI : J’ai un nouveau groupe, nous sommes six sur scène et nous utilisons les sons préenregistrés avec les instruments – percussions, claviers, basse, guitare, voix. Je ne n’ai pas encore vraiment travaillé ce show, il faut dire. Lorsqu’on a eu des demandes, j’ai réalisé que j’avais besoin d’un groupe, ça vient d’arriver. Mais je vais m’asseoir pour bien faire les choses à partir des enregistrements et de nos premières performances, ajouter ce dont nous avons besoin ou retirer des éléments déjà enregistrés.

PAN M 360 : Vous chantez surtout en anglais. Pourquoi pas en langue wendat ?

DANYKA SIOUI : C’est une langue endormie, je ne la connais pas assez pour la parler. On commence à la redécouvrir,  j’ai personnellement l’intention de poursuivre et d’approfondir ma connaissance. Il faut que je mette le temps. Peut-être alors que les mots de la langue wendat pourront se placer dans ma musique.

PAN M 360 : Et pourquoi avez-vous nommé ce projet Anyma ?


DANYKA SIOUI : Parce que l’animisme  est un fondement de la spiritualité autochtone et aussi parce que je me nomme Danyka. J’ai ainsi enlevé le D et remplacé le K par un M. Plus jeune, j’ai trouvé de belles choses dans le christianisme, le pardon et l’amour, mais je ne suis pas une chrétienne pratiquante. Aujourd’hui, je crois davantage à la spiritualité animiste.

Au confluent du trap, de l’électro, du hip-hop et de la musique, l’armo-beat de JINJ incarne cette renaissance culturelle en Arménie, malgré les blessures de son peuple subies récemment dans le conflit dans l’enclave voisine du Haut-Karabagh. Sevana Tchakerian, née en France dans une famille d’immigrants arméniens et Gor Tadevosyan, natif de l’Arménie, ont constitué JINJ pendant qu’ils contribuaient, en tant qu’artistes, au soutien des populations éprouvées par le conflit. Pour une toute première fois, ils se produisent hors de l’Arménie. La force de frappe et la motivation de cette formation née dans les braises arméniennes ont largement suffi, pour que PAN M 360 fasse la demande de cet entretien avec Sevana, alors en France avant de traverser l’Atlantique.

PAN M 360 : Bonjour! Vous êtes jointe en France mais ne vivez-vous pas en Arménie?

SEVANA TCHAKERIAN : Oui. Je suis Arménienne et native de France et les autres musiciens viennent d’Arménie. J’ai déménagé de la France il y a huit ans, je suis basée en Arménie comme les autres membres du groupe, mais je crois que je vais bientôt revenir en France, en fait. Vu l’émergence du groupe, nous envisageons de nous y installer pour des raisons professionnelles.

PAN M 360 : À écouter JINJ, le constat est clair : vous avez certainement une connaissance avancée en rap et en trap! Mais aussi de vos racines musicales arméniennes.

SEVANA TCHAKERIAN : J’ai grandi en région parisienne et donc dans cette culture hip hop, électro, etc. Bien sûr, le projet de JINJ réunit à la fois mon héritage culturel arménien et mon héritage français. 

PAN M 360 : Comment vous-êtes vous reconnectée avec l’Arménie?

SEVANA TCHAKERIAN : Mes parents sont de la diaspora arménienne, mon père est du Liban et ma mère d’Iran. Ma famille, en fait, est originaire de l’Arménie historique qui est aujourd’hui en Turquie. J’ai grandi en parlant arménien à la maison, je suis allée plusieurs fois en Arménie avant de m’y installer. Il y a à peu près 8 ans, après avoir terminé mes études de musique et de management en France, j’ai décidé de m’installer là-bas. J’avais eu l’opportunité d’y travailler sur un festival et j’ai été attirée par l’Arménie au point de vouloir y rester. 

PAN M 360 : Les conditions ne sont pas du tout les mêmes qu’en France si on veut faire son chemin dans la musique. Comment vous y êtes-vous prise?

SEVANA TCHAKERIAN : L’Arménie c’est un tout autre système car il y a beaucoup de choses à construire. C’était enrichissant pour moi, alors je me suis retrouvée d’abord dans un programme d’éveil musical pour les enfants. Alors j’ai collaboré avec plein d’ONG, avec le ministère de l’éducation, etc. C’est ainsi que je me suis vraiment implantée là-bas, après quoi j’ai toujours reçu des propositions. J’ai commencé à connaître les musiciens, même organiser des tournées pour les artistes arméniens en Europe. Je voulais faire ce lien entre l’Arménie et le reste du monde car, malheureusement, nous sommes isolés en Arménie.

PAN M 360 : Le peuple arménien a beaucoup souffert au fil du temps, et encore récemment. Votre art n’est-il pas forcément lié à ce contexte?

SEVANA TCHAKERIAN : Oui. Pendant la guerre du Haut-Karabagh en 2020, on s’est vite rendu compte que ce conflit s’étirerait. On a eu alors plein de familles réfugiées dans la capitale, il fallait les aider. Les enfants ayant quitté la zone de conflit n’allaient plus à l’école et nous avons vu d’un bon œil l’idée de leur donner des ateliers de musique et d’art. On a commencé à accueillir les enfants et j’ai fait un appel Facebook aux musiciens locaux. Gol, qui était déjà un de mes copains, est venu me rejoindre et on a été sollicités un peu partout en Arménie. On a voyagé ensemble pendant deux mois, dans les familles, dans les hôpitaux, etc. Chaque jour, on faisait aussi de la musique pour nous, on jammait et cela nous permettait de prendre un peu de recul par rapport à nos activités avec les gens. On était vraiment très actifs et musicalement, il se passait quelque chose entre nous.

PAN M 360 : Effectivement! Les ornements arméniens sont bien soudés à votre trap, électro, et ainsi de suite! 

SEVANA TCHAKERIAN : Le trap est au cœur de notre style auquel nous joignons des éléments de musique traditionnelle arménienne, nous sommes en recherche. Certaines de nos nouvelles chansons ont des sonorités drill, d’autres sont plutôt électro-pop, nous explorons aussi la house. On peut aller dans toutes sortes de directions, à la seule condition de conserver l’élément arménien.

PAN M 360 : Côté texte, le français est prédominant, il y a aussi de l’anglais et la langue arménienne est plus ornementale.

SEVANA TCHAKERIAN : J’écris essentiellement en français, en anglais et je suis en recherche pour écrire davantage en arménien. Pour moi c’est une langue difficilement « rappable » mais c’est peut être une perception. La scène rap arménienne existe, d’ailleurs, elle est très old-school et pas vraiment très développée. 

PAN M 360 : Depuis quelques années, néanmoins, on parle d’une renaissance culturelle en Arménie.

SEVANA TCHAKERIAN : C’est vrai. En tout cas, la nouvelle génération est plus libérée, plus ouverte à casser les codes. Durant la période soviétique, la culture arménienne a été très codifiée par l’État totalitaire. Et donc les genres étaient très circonscrits, il était difficile d’en sortir. Par exemple, les jazzmen traditionnels disaient que le pianiste Tigran Hamasyan ne faisait pas de vrai jazz, jusqu’à ce qu’il obtienne un succès international. Aujourd’hui, l’Arménie est un vivier culturel mais il n’y a pas vraiment de soutien, pas de politique culturelle… 

PAN M 360 : On peut comprendre, ce pays est en pleine reconstruction et en conflit…

SEVANA TCHAKERIAN : Oui et il faut donc faire avec les moyens du bord, avec le soutien de gens comme moi qui ai grandi en France, par exemple.

PAN M 360 : Ce qui explique aussi les influences multiples et l’approche multi-genre d’un groupe comme le vôtre.

SEVANA TCHAKERIAN : Exactement. Maintenant, je suis en train de réfléchir aux prochaines influences qui viennent de la région. Je pense à la culture des Kurdes, un peuple dont le parcours est comparable à celui des arméniens. J’ai beaucoup voyagé en Turquie avec d’autres projets musicaux, aussi au Kurdistan où j’ai observé dans des villages des pratiques similaires à celles de l’Arménie occidentale. J’ai assisté aussi à des rites traditionnels liés aux mariages, des pratiques qui se sont perdues en Arménie pendant la période soviétique. Quand j’ai vu les mariages kurdes où les gens ne cessent de danser en rond pendant quatre ou ou cinq heures et entrent dans une sorte de transe, j’ai fait des recherches sur les mariages arméniens et j’ai réalisé que les rythmes traditionnels arméniens pouvaient bien se lier à notre musique marquée par le hip-hop et autres genres connexes. Alors j’aimerais bien reprendre les codes des mariages traditionnels, et ramener ça sur scène. Cela fait partie de mes prochains projets.

PAN M 360 : Première visite à Montréal?
SEVANA TCHAKERIAN : Non seulement c’est notre premier concert à Montréal mais encore c’est notre premier concert hors de l’Arménie! Le groupe est jeune, remarquez. Un peu plus d’un an… On est à constituer une équipe à l’extérieur du pays pour tourner internationalement. D’ici là, j’y retourne après les dates à Montréal et au Portugal, on continue d’enregistrer notre album en Arménie.

DANS LE CADRE DE MUNDIAL MONTRÉAL, JINJ SE PRODUIT AU BALATTOU À 21 H , CE VENDREDI 18 NOVEMBRE

Le groupe indie-rock torontois Kiwi Jr. est sur le point de reprendre la route, avec sous le bras Chopper, son troisième album paru en août dernier. Ce groupe est surtout connu pour ses airs pop-rock ensoleillés, aux paroles quelque peu surréalistes et sardoniques. Or, il s’est réinventé avec Chopper. Plutôt que d’être axé sur des riffs joyeux et des pièces instrumentales édifiantes, comme on en a entendu sur les albums précédents – Football Money (2019) et Cooler Returns (2021) –, Chopper s’avère plutôt sombre et nocturne (lors d’une entrevue, les membres du groupe l’ont appelé « Kiwi dans la nuit »). Voici donc une parution prometteuse que les fans ne voudront pas manquer.

Kiwi Jr. est formé de Jeremy Gaudet (guitare et chant), Mike Walker (basse), Brohan Moore (batterie) et Brian Murphy (claviers et guitare). Dans ce dernier opus, le groupe a mis des synthés dans ses compositions, pour la première fois. Brian Murphy est donc passé de la guitare principale aux synthés. Ils ont également collaboré avec le réalisateur Dan Boeckner, connu pour son travail avec Wolf Parade, Handsome Furs et Divine Fits. En s’écartant de sa formule à succès, Kiwi Jr. fait mouche. Chopper élargit le son du groupe, tout en complétant le caractère fluctuant, volatile et ample des chansons. PAN M 360 a discuté avec le chanteur-guitariste Jeremy Gaudet, une semaine avant le spectacle de Kiwi Jr. au marathon M pour de Montréal, dans le Mile-End.



PAN M 360 : Avec la sortie de Chopper, une tournée européenne derrière la cravate et un tas d’autres spectacles à venir, comment vous sentez-vous en ce moment?

Jeremy Gaudet : Plutôt bien! Nous sommes toujours aussi enthousiastes à l’idée de promouvoir l’album, cela ne fait que deux mois, donc il est encore tout frais pour nous et nous nous amusons toujours autant sur scène.

PAN M 360 : Avez-vous découvert quelque chose de nouveau en jouant sur scène, ces derniers temps?

JG : C’est très différent parce que nous avons Brian qui joue des claviers; il ne l’avait jamais fait avant cet album. Nous avons ajouté tellement d’éléments sur l’album. L’un de nous devait s’occuper des synthés. C’est un truc stimulant à essayer.

PAN M 360 : Vous avez mentionné que la blessure à la tête de votre producteur Dan, le deuxième jour de l’enregistrement, a changé le cours du disque en le rendant plus axé sur les synthés. Est-ce que cette réorientation aurait pu se produire d’une autre manière?

JG : C’est juste une histoire drôle que nous racontons aux gens; nous avions toujours prévu d’avoir des synthés sur le disque, c’est pourquoi Dan voulait le réaliser. Le traumatisme crânien a été un moment très marquant, et ce qui était intéressant à ce sujet, c’est que nous avons mis à la poubelle presque tout ce nous avions fait durant les deux premiers jours. Puis nous sommes passés en mode synthé, alors que normalement on enregistre d’abord toutes les pistes de base. C’est un peu ce que cette blessure a fait à Dan, genre « Au diable ces pistes »!

PAN M 360 : Y avait-il des artistes dont vous vouliez vous inspirer, comme point de départ pour votre première incursion dans les synthés?

JG : Oui, tout un tas. Destroyer, beaucoup de trucs pop comme The Weeknd. Des trucs des années 80, comme Rod Stewart. Aussi beaucoup de trucs de Dan, comme Handsome Furs. Deftones a beaucoup d’infrabasses aux synthés; c’est ce que nous avons fini par essayer, pour renforcer certains refrains. Nous écoutons beaucoup de musiques différentes, juste pour voir quelles sont les tonalités que nous aimons.

PAN M 360 : On a l’impression que votre public s’est développé beaucoup plus rapidement que la moyenne des groupes indés canadiens. Est-ce que vous avez l’impression que cela s’est produit rapidement aussi, ou est-ce ce à quoi vous vous attendiez?

JG : Je n’ai pas vraiment d’échelle de mesure pour ça, mais c’est toujours agréable d’avoir plus de gens à ses concerts que ce à quoi on s’attendait. Quand nous étions en Europe, nous étions inquiets lorsque nous jouions dans des endroits comme Bruxelles, et que nous ne connaissions pas une seule personne là-bas à ajouter à la liste des invités. Mais ensuite, vous arrivez au concert et c’est plein, et vous vous dites « Comment est-ce arrivé? ». C’est plutôt sympa. Il faut qu’on retourne là-bas.

PAN M 360 : Vous avez mentionné que vous avez pratiquement écrit les dix chansons de Chopper l’une après l’autre, par opposition à une approche plus « naturelle ». Cette façon de travailler était-elle nouvelle pour vous?

JG : C’était la première fois que je pouvais me permettre de faire ça. Normalement, oui, on choisit des trucs lors des répétitions, on les met de côté et, après un an, on a tous ces riffs et ces « demi-chansons ». Et quand on arrive à la création de l’album, on récupère et on assemble toutes ces pièces détachées. Avec cet album, c’était une expérience différente.

PAN M 360 : En ce qui concerne l’écriture de vos chansons, vous êtes de plus en plus connus pour la poésie énigmatique de vos textes. Je me demandais si vous pouviez raconter un peu l’histoire derrière les paroles de Downtown Area Blues.

JG : En général, je dis aux gens que j’ai écrit les titres des chansons au départ, pour ce disque; c’est certainement le cas pour beaucoup de chansons. Mais pour celle-ci, j’ai eu une idée : je pensais que l’album avait besoin d’une autre chanson uptempo, et j’ai eu l’idée d’une séquence de rêve où je me retrouvais littéralement piégé dans un entrepôt, en ville. Nous avons un entrepôt où nous mettons tout notre matériel et nos articles, lorsque nous ne jouons pas; c’est un endroit cauchemardesque, donc j’ai eu cette idée. Et puis, c’est terrible de se trouver au centre-ville de Toronto la nuit. Si vous allez à un match des Raptors ou des Bluejays, ou autre chose en plein centre-ville et que vous essayez de rentrer chez vous, ça devient un scénario de chaos et de cauchemar. C’est l’idée de la chanson; son thème est le réveil. Cela peut être n’importe quoi, de l’insomnie – ne pas pouvoir dormir et devoir attendre le matin pour savoir ce qui se passe – à être littéralement piégé dans un entrepôt et devoir attendre que quelqu’un vienne vous libérer.

PAN M 360 : Vous considérez-vous comme un cinéphile? Y a-t-il des films qui vous ont inspiré lorsque vous avez travaillé sur Chopper?

JG : J’aime les films, mais je ne me qualifierais jamais de cinéphile. Je sais que lorsque nous réalisions la maquette, nous parlions beaucoup des films de Michael Mann. Ce genre d’ambiance de paysage urbain solitaire, les impressions nocturnes.

PAN M 360 : Vous avez aussi d’autres références cinématographiques là-dedans, non? Comme celle du blouson « scorpion » dans Drive?

JG : Cette phrase est mal interprétée par les gens. Je me souviens de la sortie de ce film, pendant des années les mecs branchouilles ont porté ce blouson comme costume d’Halloween. Et au bout d’un moment, c’est devenu le signe que ce type est soit un trou du cul ou un fanatique. Donc c’est de là que ça vient!

PAN M 360 : Qu’est-ce qui se prépare pour Kiwi Jr. en 2023?

JG : Nous avons un tas de concerts, mais ils n’ont pas encore été annoncés. Nous sommes en train de mettre les choses en place, mais nous allons sur la côte ouest pour une semaine, à la fin du mois, avec Cloud Nothing. C’est notre prochain concert. On pense toujours au prochain album, mais on est toujours en mode Chopper.

IMPORTANT : Kiwi Jr. devait se produire à M pour Montréal le vendredi 18 novembre; le concert aura lieu lors du « Volet pro » le samedi 19.

À Montréal, la deuxième moitié de novembre est depuis une quinzaine d’années la période de pointe de l’excellent Festival Bach, dont le concert du jeudi 17 s’annonce comme l’un des plus remarquables de sa programmation : venu d’Allemagne, l’Internationale Bachakademie Stuttgart soude un orchestre baroque et un chœur, soit le Gächinger Kantorei, ce qui constitue  ensemble de musique ancienne parfaitement assorti. Sous la direction de Hans-Christoph Rademann, la formation s’est  taillé une réputation internationale pour son style Bach de Stuttgart , dont les experts reconnaissent la charge  émotionnelle et la précision virtuose.

Pour nous mettre au parfum de l’escale montréalaise de l’Internationale Bachakademie Stuttgart à la Maison symphonique ce jeudi, 19h30, PAN M 360 s’entretient avec le ténor Benedikt Kristjánsson qui incarne Saint-Jean l’Évangéliste dans La Passion selon saint Jean, BWV 245, de JS Bach,  composée par cantor de l’Église Saint-Thomas de Leipzig  peu après son entrée en fonctions et créée un Vendredi saint, le 7 avril 1724. 

Nous voilà le 17 novembre 2022 et le chef-d’œuvre demeure une pièce maîtresse de la période baroque au domaine des musiques sacrées.

PAN M 360 : Bach est le compositeur central de cet ensemble, mais vous êtes également impliqués dans de nombreux types de baroque ?

BENEDIKT KRISTJANSSON : Oui, je dirais que Bach est définitivement central, et que la musique baroque est au cœur de l’ensemble. Mais M. Rademann peut aussi diriger du Haydn, du Mozart ou du Schumann. 

PAN M 360 : Quel est votre lien  avec La Passion selon saint Jean  ?

BENEDIKT KRISTJANSSON : Eh bien, il n’y a probablement aucune œuvre que j’aie chantée autant que celle-ci. Je l’ai fait dans plusieurs ensembles, et aussi avec des danseurs, en formation réduite à deux instruments ou même avec des enfants. Donc ça a évolué avec moi pendant  au moins les 10 dernières années de ma carrière.

PAN M 360: Comment situez-vous cette oeuvre par rapport aux autres oeuvres à grand déploiement de Bach ?

BENEDIKT KRISTJANSSON : C’est une œuvre très dramatique, qui conviendrait presque à un opéra. Alors que la Passion selon sait Matthieu de Bach, par exemple, est plus contemplative. Plus sacrée en quelque sorte. Plus spirituelle que théâtrale., bien que la Passion selon saint Jean soit aussi très spirituelle.

PAN M 360 : Le rôle de l’ Évangéliste serait donc beaucoup plus « théâtral »que d’autres incarnations dramatiques des passions de Bach.

BENEDIKT KRISTJANSSON : Oui. Dans cette Passion selon saint Jean, le chanteur doit disposer de plus d’armes dans son arsenal pour représenter saint Jean que c’est le cas dans la Passion selon saint Matthieu. Je pense que les arias de cette œuvre sont aussi différents dans le texte comme dans l’approche.

PAN M 360 : Si  vous comparez cette œuvre à d’autres de JS Bach, comment en évaluez-vous le niveau de difficulté ?

BENEDIKT KRISTJANSSON :  Je pense que chanter Bach est toujours très difficile. Je n’ai jamais chanté une Passion de Bach en me disant que c’était très simple. Je veux dire, en fait, c’est toujours plus long à maîtriser, ça demande beaucoup plus de concentration et d’énergie pour mettre toute l’histoire sur la table, alors qu’une cantate est beaucoup plus courte, le message est plus bref.

PAN M 360 : Et comment voyez-vous l’évolution de l’exécution de cette pièce par cet ensemble. Où étiez-vous auparavant ? Où en êtes-vous maintenant ? 

BENEDIKT KRISTJANSSON :  Après le départ de son fondateur Helmuth Rilling et l’arrivée de M. Rademann, l’ensemble a changé de manière significative. Aujourd’hui, par exemple, les œuvres sont jouées exclusivement avec des instruments d’époque. Le cerveau musical de Rademann est complètement différent de celui de Rilling. Je dois ajouter que l’ancienne direction était fantastique à sa façon. Mais je n’avais pas l’impression que ça allait dans le sens du renouveau baroque d’aujourd’hui, initié par Johann Nikolaus Harnoncourt. Et je pense que cette musique est plus justement interprétée aujourd’hui, elle est à mon sens plus belle avec des instruments d’époque. Et vous avez aujourd’hui des interprètes qui se concentrent sur la musique baroque et qui ont forcément développé une expertise en ce sens.  Bien sûr, c’est une question de goût, bien sûr mais, personnellement je pense que c’est beaucoup mieux de manière générale. Et j’aime aussi  la dimension théologique dans sa manière de diriger. 

PAN M 360 : Que voulez-vous dire ? 

BENEDIKT KRISTJANSSON : Que Rademann est vraiment fasciné par le texte sacré, par ce qui doit être dépeint, par ce à quoi Bach pensait quand il a composé l’œuvre dont il est ici question. Il ne réfléchit pas seulement à la façon dont doit sonner l’œuvre selon les consignes de sa partition, il pense aussi au texte sacré porté par la musique. Et donc il porte un soin particulier à toutes les phrases, tous les mots prononcés par les solistes de manière à traduire le texte sacré le plus fidèlement possible. On le voit dans les inflexions vocales, par exemple, lorsque Jésus comparaît devant Pilate et que ce dernier tente de se persuader lui-même qu’il est plus haut que lui et son dieu, qu’il est la personne détenant le pouvoir. Ce genre de détail suggéré par Rademann m’apparaît comme de la poudre d’or qui se dépose sur l’œuvre ainsi interprétée. 


PAN M 360 : Lorsque l’on dirige ou l’on joue la musique d’une telle œuvre fondée sur un texte religieux, y croire vraiment peut-il en élever l’interprétation d’après vous ?    

BENEDIKT KRISTJANSSON  : C’est la même chose si vous faites de l’opéra et que vous devez interpréter un texte de fiction. Vous devez aller au cœur du ou des personnages que vous devez incarner. Vous devez comprendre le contexte du livret et trouver une sorte de vérité pour vous même en tant qu’interprète, une vérité parfois liée à votre propre vie. Donc c’est ce que vous devez faire ici avec un texte tiré de la Bible. Je suis personnellement très religieux, Rademann est aussi religieux comme le sont d’autres personnes dans l’orchestre. D’autres ne le sont pas. En fait, ce n’est absolument pas nécessaire d’être croyant ou religieux pour cette interprétation, il est plutôt nécessaire d’aller en profondeur dans le thème de l’œuvre. 

PAN M 360 :  Que les membres de votre ensemble croient ou non, ils sont majoritairement issus de la tradition luthérienne allemande, c’est-à-dire une grande connexion mystique entre la musique et le sacré. Vous êtes donc lié vous-même à cette tradition, n’est-ce pas ? 
BENEDIKT KRISTJANSSON : Oui, absolument. Mon père étant évêque, j’ai été élevé dans cet environnement et j’en conserve les valeurs. Cela dit, la croyance n’est pas un prérequis à une grande interprétation d’un texte sacré mis en musique. C’est un choix individuel et vous choisissez ce que vous voulez  lorsque vous absorbez cette connaissance en tant qu’artiste.

Après avoir passé plusieurs années dans le sud de la Finlande, Anna Näkkäläjärvi-Länsman a décidé de s’installer dans le nord, à Nuorgam, où vit le peuple sami. Puisque Anna a un héritage sami du côté de son père, elle voulait renouer avec cette culture. Forte d’une solide formation musicale – en clarinette, entre autres – au conservatoire de Tampere et à la Sibelius Academy de Helsinki, Anna s’est d’abord intéressée à la musique folklorique de la région de Carélie. Puis elle a évolué vers le joik, le chant traditionnel des Samis, qui englobe des composantes à la fois pragmatiques et spirituelles. C’est ainsi qu’est né le projet Ánnámáret.

Anna se produira avec d’autres artistes autochtones à La Sala Rossa, ce mercredi après-midi. Puis mercredi soir, elle jouera à l’église Saint-Enfant-Jésus du Mile-End pour un concert organisé par le Centre des musiques du monde. Pan M 360 a parlé à Anna Näkkäläjärvi-Länsman la fin de semaine dernière, quelques heures avant son long voyage vers Montréal.

https://www.youtube.com/watch?v=3MoZbRa9ydQ&t=75s


Pan M 360 : Bonjour Anna, tu es à Nuorgam? Quel temps fait-il là-bas?

Anna Näkkäläjärvi-Länsman : Bonjour! Nous avons eu de la neige, mais maintenant nous avons peur qu’elle fonde. Espérons que le froid va durer pour que la neige reste.

Pan M 360 : Le joik est l’une des formes traditionnelles de chant, dans la culture samie. Je pense que la seule partie à laquelle nous, les Nord-Américains, pouvons nous identifier est le chant de gorge, que nous entendons ici dans la musique inuit. Mais le joik est complexe et comprend de bien d’autres éléments. Peux-tu nous en dire un peu plus à ce sujet?

Anna N.-L. : C’est une musique, mais aussi une forme de communication sociale. Autrefois, le joik était une extension de la langue. Certaines choses étaient plus faciles à discuter en « joikant ». Aujourd’hui, il est surtout utilisé comme musique. Les joiks décrivent des animaux ou des personnes, qui sont ensuite décrits dans les mélodies. C’est un mode de fonctionnement particulier. Je pourrais donc vous « joiker ». Les joiks sont étroitement liés à la terre. Par exemple, ils peuvent décrire l’élevage des rennes dans une région particulière. Les paroles peuvent également être improvisées. C’est complexe, car il y a beaucoup d’improvisation. Il faut aussi s’appuyer sur le style, dans un cadre esthétique précis.

Pan M 360 : Votre partenaire musical est Ilkka Heinonen, un musicien de formation classique qui joue du jouhikko, une lyre finlandaise. Comment avez-vous commencé à jouer ensemble?

Anna N.-L. : Adolescente, j’ai commencé le joik, puis j’ai décidé d’apprendre la clarinette. Je voulais faire carrière en jouant dans un orchestre. J’ai donc commencé à étudier la musique au conservatoire de Tampere, puis je suis allée à la Sibelius Academy de Helsinki. Ilkka et moi nous sommes rencontrés à Tampere. Je m’intéressais à la musique folklorique finlandaise et lui aussi. Nous avons donc commencé à jouer ensemble et nous sommes allés à l’étranger. Puis, je me suis à nouveau intéressé au joik et c’est à ce moment-là qu’Ilkka et moi avons fait nos premières expériences avec le jouhikko ; nous avons senti que cela fonctionnerait bien. D’ailleurs, à Montréal, nous allons faire quelques-uns des joiks originaux que nous avons faits ensemble il y a vingt ans! C’est drôle parce que nous étudiions la musique classique très sérieusement, mais nous avons fini par faire quelque chose de totalement différent.

Ensuite, nous avons discuté de la façon dont nous allions faire évoluer cela, afin de faire un album complet (pour les arrangements et ainsi de suite). Ilkka a donc parlé à Turkka, qui a accepté de collaborer avec nous. Cela a fonctionné merveilleusement, car Turkka garde ses éléments électroniques intimes et simples; ils n’entravent pas l’humanité et l’aspect naturel des joiks et du jouhikko. Entre autres choses, Turkka utilise des sons qu’il a enregistrés en plein air, dans la nature. Il aime expérimenter.

Pan M 360 : Le jouhikko a quatre cordes et doit être joué avec un archet. J’ai lu quelque part qu’il venait du pays de Galles et qu’il était également utilisé dans la musique estonienne?

Anna N.-L. : Oui, il a trois ou quatre cordes, ça dépend. Nous avons eu l’idée de l’utiliser lorsque nous jouions une chanson folklorique de Carélie, une région de Finlande. En chantant, je me suis dit que je pouvais aussi faire du joik. Cela nécessitait différentes techniques vocales. La mélodie était carélienne, mais j’y ajoutais mon truc. D’une certaine manière, cela a très bien fonctionné. Le « Joik de l’ours » a été l’un des premiers que nous avons faits ensemble. Je trouvais que ma voix et le son du jouhikko se mariaient très bien. Parce que le joik et le jouhikko sont similaires, en ce sens qu’ils ne comportent pas de grandes gammes ou d’éléments chromatiques. Seulement quelques tons; on joue avec et on improvise.

Pan M 360 : Vous chantez en sami. Est-ce votre langue maternelle?

Anna N.-L. : J’ai appris le Sami et le finnois; mon père est sami et ma mère finlandaise. Les familles multiculturelles sont assez courantes de nos jours. Je parle donc sami depuis que je suis enfant. Et lorsque je vivais dans le sud de la Finlande, j’ai essayé de le préserver et de le renforcer le plus possible, étant donné que j’étais loin des communautés samies. Les médias sociaux n’étaient pas très forts à l’époque. Mais il y avait ce magazine sami auquel j’étais abonnée.

Pan M 360 : Vous participez au festival Mundial Montréal ce mercredi après-midi, puis vous ferez également un concert organisé par le Centre des musiques du monde, en soirée. Est-ce que ces prestations seront similaires?

Anna N.-L. : Non, le concert du Mundial se fera à trois musiciens, avec Ilkka Heinonen au jouhikko et Turkka Inkilä à l’électronique. De plus, mon amie de longue date Marja Viitahuh s’occupera des projections. Elle utilise des photos qu’elle a prises dans le nord de la Finlande, j’espère que cela vous fera voyager! En ce qui concerne le concert du Centre des musiques du monde, Ilkka et moi le ferons en duo, mais il y aura aussi des parties en solo. J’ai prévu y faire des joiks plus traditionnels.

Pan M 360 : Nieguid duovdagat, qui signifie « paysages de rêve », est le titre de l’album que vous avez lancé l’année dernière. Ses ambiances sont oniriques, ça c’est sûr. Il a été très bien accueilli, il vous a valu le prix de l’album folk de l’année en Finlande.

Anna N.-L. : Oui, et c’était le premier album sami à remporter ce prix!

Pan M 360 : Félicitations! Y a-t-il un autre album en préparation?

Anna N.-L. : Oh oui, j’ai encore beaucoup de nouveaux joiks! Nous avons prévu d’enregistrer l’album l’an prochain. Nous allons d’ailleurs jouer l’un de ces nouveaux joiks mercredi soir. Nieguid duovdagat, c’est plutôt un retour aux sources, aux archives, à la recherche de nos ancêtres, ainsi qu’une interrogation sur la relation entre leur mode de vie et le nôtre. C’est un peu comme une crise, quand on y pense. Plutôt comme un monde de rêve. Mais maintenant, mon idée est de parler des choses qui sont sacrées dans nos vies, et ce depuis des milliers d’années. Comme la terre et les rennes. Comment étaient les choses avant le christianisme? Quelles étaient les croyances des gens à l’époque, et dans quelle mesure y croyons-nous encore aujourd’hui, au quotidien? Qu’est-ce que la culture samie actuelle?

Pan M 360 : Merci pour cette conversation, Anna, nous avons vraiment hâte d’entendre et de voir Ánnámáret mercredi!

Photo : Marja Viitahuh.

ÁNNÁMÁRET JOUE À LA SALA ROSSA CE MERCREDI À 15 H POUR LE MUNDIAL MONTRÉAL (INFOS ET BILLETS ICI), ET À L’ÉGLISE SAINT-ENFANT-JÉSUS DU MILE-END POUR LE CENTRE DES MUSIQUES DU MONDE , ÉGALEMENT MERCREDI À 20 H (INFOS ET BILLETS ICI).

Après avor donné un aperçu fort convaincant du contenu de cet album en avril dernier[1], le duo composé du violoncelliste Yegor Dyachkov et du pianiste Jean Saulnier dévoile maintenant l’ensemble de leur projet : l’intégrale des sonates pour violoncelle de Beethoven. Professeurs à la Faculté de musique de l’Université de Montréal, les deux comparses évoluent ensemble depuis une vingtaine d’années, faisant connaître le répertoire de musique de chambre et séduisant le public par leur grande musicalité et leur écoute qualifiée de télépathique. Nous nous sommes entretenus avec Yegor Dyachkov à propos de la sortie de ce nouvel opus et de ce qu’il représente.


PAN M 360 : Vous avez dit que l’enregistrement des sonates marque une étape importante dans une carrière artistique parce qu’elles demandent une longue acclimatation aux œuvres et qu’il faut les avoir côtoyées sur une grande période. À partir de quand avez-vous senti que le moment était venu de les endisquer et de mettre votre couleur sur ces œuvres-là ?

Yegor Dyachkov : C’est certain que c’est un répertoire qui commande le respect, parce qu’il s’agit d’une fondation de ce qu’est le violoncelle en tant qu’instrument important. À son époque. Beethoven a fait preuve de beaucoup d’audace en le mettant sur le même pied d’égalité que le piano. Nous sentions depuis quelques années des affinités avec ce répertoire. Nous jouons ce répertoire depuis pratiquement le début de l’existence de notre duo en 1999. Nous étions prêt à communiquer de manière plus définitive notre point de vue sur celui-ci. Après, tout est une question de réunir les bonnes conditions : le temps, la salle, etc. Il y a bien sûr eu une petite pandémie qui est venue bouleverser les plans ainsi que l’épopée des pianos à la Faculté de musique de l’Université de Montréal[1].

PAN M 360 : En regardant votre discographie, vous avez endisqué en 2003 les sonates de Brahms, bien avant d’entreprendre ce projet de Beethoven. Est-ce à dire qu’elles sont plus « faciles » ou qu’elles n’ont pas la même identité musicale que celles de Beethoven ?

Yegor Dyachkov : Ce n’est pas tant qu’elles sont plus faciles, mais elles sont moins nombreuses. C’était quelque chose qui était plus facile à manier en tant que projet sur un seul disque. C’est vrai aussi que Beethoven demande un certain mûrissement, ne serait-ce que par le style du compositeur qui a beaucoup évolué entre la première sonate et les variations, qui sont des œuvres de jeunesse, et la sonate op. 102 où il parle de choses plus significatives qui transcendent le caractère des sonates précédentes avec une densité et une richesse du propos qui leur est diamétralement différente. On est devant quelque chose de quasiment éternel. Ça demande de l’humilité et de la maturité, mais aussi que les conventions du style soient tellement bien intégrées, chez chaque musicien, pour que l’on soit libéré du discours normatif afin d’évoluer dans un espace libre et imaginatif.

PAN M 360 : C’est là où vous et votre collègue Jean Saulnier vous rejoignez et c’est ce qui vous caractérise : vous avez tous les deux cette même vision d’intégrer le discours musical et de le transmettre n’est-ce pas ?

Yegor Dyachkov : Oui absolument. Jean et moi c’est une histoire de collaboration professionnelle, mais aussi une histoire d’amitié de longue date. Ce n’est pas très courant d’avoir ce lien qui non seulement demeure fort, mais évolue au fil du temps. Il y a beaucoup d’expérimentation, beaucoup de travail, mais aussi beaucoup de plaisir partagé. Il y a aussi toute cette question d’adaptation de jouer sur des instruments modernes. Notre approche est influencée par des années de recherche sur les pratiques historiques, donc ici, comment traduire cela sur un violoncelle ancien, mais assemblé de manière moderne et un piano Steinway de Hambourg. 


PAN M 360 : Qui a eu l’idée d’intégrer les Variations dans le discours musical et le récit de l’album ?

Yegor Dyachkov : Nous aurions effectivement pu nous contenter des sonates, mais je crois que de plus en plus, ces variations viennent à être considérées comme des œuvres qui ne sont pas mineures, même si elles sont souvent présentées comme des « entremets » entre les plats principaux.  Jean et moi avons toujours considéré qu’il s’agissait de petits bijoux. C’est certain que cela fait pencher la balance de l’album vers un Beethoven plus jeune, d’autant plus que nous intégrons aussi la Sonate pour cor op. 17 dans un arrangement pour violoncelle fait par Beethoven. Ces variations, avec leurs multitudes de changements de caractère et de différentes atmosphères, sont une expérience en soi extrêmement intéressante où la mobilité du discours doit être encore plus grande que dans des œuvres plus structurées, construites selon le modèle de la forme sonate, par exemple. On réalise que ce sont des œuvres qui n’ont rien d’anodin, même si elles ont probablement été écrites sans grande prétention de la part du compositeur. Elles proposent un visage de Beethoven que l’on connaît moins. Les visions qu’il amène des airs de Mozart et de Haendel sont tellement contrastées et imaginatives.

PAN M 360 : Pour vous, les rôles d’interprète et de pédagogue sont indissociables. Qu’est-ce qui a changé selon vous dans la vision et l’identité musicale aujourd’hui ?

Yegor Dyachkov : C’est un vaste sujet. Ce qu’on peut remarquer, dans l’air du temps, c’est que les choses se passent plus vite.  Nous n’avons pas la même manière d’écouter qu’il y a 50 ans. On cherche peut-être aujourd’hui à exprimer des choses de manière plus palpable en moins de temps. Non pas parce que nous sommes à l’ère d’Instagram, mais parce que le monde tel qu’il est aujourd’hui demande que l’attention soit captée par un discours qui est à la fois ancré dans des assises solides sur la perception d’un tout, mais qui aussi s’exprime de manière sincère en l’espace de quelques notes. Il y a un équilibre assez difficile à atteindre entre ce désir d’exprimer quelque chose en un bref moment et quelque chose qui évolue dans le temps et qui mérite de se déployer sur la durée de toute une œuvre. Il faut trouver un point d’équilibre entre la fraîcheur et la sincérité de l’expression tout en étant suffisamment diligent pour communiquer les messages les plus profonds.


[1] https://www.ledevoir.com/culture/musique/524153/les-pianos-maudits-de-l-universite-de-montreal

[1] https://panm360.com/records/j-saulnier-et-y-dyachkov-beethoven-sonates-et-variations-pour-violoncelle-et-piano-vol-1/

L’artiste montréalaise d’ambient-dream-pop Naomie de Lorimier s’est produite au sein de divers projets de l’underground québécois, depuis plusieurs années, notamment avec Klô Pelgag, Joni Void, Laurence-Anne et, plus récemment, Jonathan Personne ainsi que Lumière. Avec son propre projet, N Nao – une collaboration entre son partenaire d’écriture, Charles Marsolais-Ricard, Lysandre Ménard (Lysandre, Helena Deland), Étienne Dupré (Duu, zouz, Klô Pelgag) et Samuel Gougoux (TDA, Corridor, Kee Avil, VICTIME) – Naomie crée une pop onirique obsédante et pertinente ignificative qui touche nos cordes sensibles et notre âme.

Avec son éventail d’échantillonneurs, ses guitares acoustiques et ses « delays » vocaux, la musique de N Nao ressemble au chant d’une sirène, vous attirant tout doucement pour vous montrer un monde imaginaire – mais accessible – de tranquillité et de grâce.

Le simple La plus belle chose est le premier extrait du deuxième album de N Nao, prévu pour mars prochain. Avant sa prestation à M pour Montréal le 16 novembre au Ministère (avec Bibi Club, Valence, et Witch Prophet), nous avons parlé avec Naomie de cette version de son nouveau simple, des rêves lucides et de sa nouvelle étiquette, Mothland.


PAN M 360 : Bonjour Naomie. Félicitations pour ton nouvel extrait. Qu’est-ce qui a mené à cette version « bigger band » de La plus belle chose?

Naomie de Lorimier : Quand j’ai sorti l’EP, la version acoustique devait être la démo pour la version album. Je n’étais donc pas censée sortir la version plus ancienne avec guitare et voix. Mais j’ai senti que je devais le faire parce que… je ne sais pas trop. Parfois, on sent qu’il faut faire quelque chose! J’aime vraiment ces enregistrements maison en direct avec peu d’instruments. Cette nouvelle version a en fait deux ans, mais je viens juste de la sortir.

PAN M 360 : La dernière version est magnifiquement mixée,  très apaisante et très transe. J’adore les échantillonnages de cordes.

Naomie de Lorimier : Merci! Cet échantillonnage de cordes est né d’une conversation entre moi et Charles Marsolais-Ricard, qui est comme la moitié de N Nao. On fait souvent des jams et il a des idées d’échantillons à mélanger avec mes textes. C’est très intéressant d’avoir cette relation avec lui.

PAN M 360 : Il est donc le cofondateur de N Nao avec toi?

Naomie de Lorimier : Exactement. Il est là depuis le début. Ce sont mes chansons, c’est mon écriture, mais Charles est la première personne qui a entendu une chanson de moi.? Donc il est vraiment important dans l’histoire du projet.

PAN M 360 : Et pour le processus créatif aussi?

Naomie de Lorimier : Oui, exactement. Nous parlons toujours de musique. Nous vivons ensemble et nous aimons les rebondissements et les concepts; il est comme un maître en histoire de l’art, si je peux dire, donc d’un point de vue conceptuel, c’est lui le noyau.

PAN M 360 : Dans votre musique, vous utilisez beaucoup de sons trouvés comme échantillons. S’agit-il d’enregistrements que vous faites vous-même ou que vous puisez dans une bibliothèque d’échantillons?

Naomie de Lorimier : Je joue vraiment avec les bandes. J’ai un Tascam quatre pistes et, depuis le début du projet, j’ai enregistré sur des bandes. Juste des choses de mon quotidien, quand je me promène dans la forêt, je suis dans un parc ou quand je fais du skate. Pour moi, les cassettes sont super démocratiques. On peut en acheter une pour un dollar chez Renaissance et j’ai plusieurs magnétophones. Donc je les utilise comme des « enregistrements de terrain », dans notre musique. Et comme nous avons aussi un studio à la maison. Beaucoup de pièces de l’album, peut-être la moitié, sont faites maison.

PAN M 360 : Cela fait donc partie intégrante de votre processus artistique?

Naomie de Lorimier : Oui, c’est très important pour moi. J’aime collectionner des choses comme des fleurs, des pierres, des sons. Et vous savez, la vidéo, donc tout cela fait partie de la même archive. Comme de l’archéologie archivistique? Les enregistrements sur le terrain ressemblent plus à une routine quotidienne, peut-être à une sorte de rituel. Parce que je suis surtout inspirée par mes rêves. Et mes recherches sont vraiment subconscientes. Donc, c’est un peu comme si je le faisais sans savoir quel sera le résultat. Et puis, quand je réécoute mes trucs, j’ai l’impression que ce n’est pas moi qui les ai faits. C’est un peu comme avec mes vidéos parce que je tourne en 8 mm. Donc, quand je les regarde deux ans plus tard, j’ai l’impression que c’est arrivé dans un rêve.

PAN M 360 : Tu as dit que tu es en quelque sorte inspirée par tes rêves. Alors, est-ce que tu aimes écrire tes rêves au réveil? Ou est-ce que tu te souviens des sentiments ou des pensées qu’ils contiennent?

Naomie de Lorimier : C’est une question très intéressante parce qu’on peut devenir meilleur, pour se souvenir de ses rêves. Si vous les expliquez à quelqu’un et si vous parlez de vos rêves dans votre vie quotidienne, vous relierez d’une certaine manière votre conscient et votre subconscient. Comme, en ce moment, nous parlons de rêves. Alors peut-être que dans mon rêve, je me souviendrai de cette conversation et ce sera comme une sorte de miroir. Donc j’aime les raconter à mon compagnon quand je me réveille. Mais aussi, quand j’étais à Concordia, j’ai essayé d’appliquer des techniques. Par exemple, quand on se réveille, on ne boit pas de café, on retourne à ses rêves et on essaie de faire un rêve lucide.

PAN M 360 : Oui, le rêve lucide m’a toujours échappé…

Naomie de Lorimier : J’ai l’impression que ce genre d’entraînement, c’est pour devenir plus poreux, comme la frontière entre mon domaine conscient et mon domaine subconscient. Ainsi, lorsque je suis inconsciente, je sens que je peux retourner à cet état. Comme lorsque je joue de la musique et que je compose, j’essaie de revenir à cet état.

PAN M 360 : Donc vous faites souvent des rêves lucides?

Naomie de Lorimier : C’est difficile de devenir un « rêveur lucide », car cela demande beaucoup d’entraînement. Mais une fois j’ai rêvé d’une installation, et j’ai vraiment eu l’impression de l’avoir compris. Et après, je l’ai refaite dans la vraie vie, dans mon cours de sculpture. Et c’est à ce moment-là que je m’en suis le plus rapprochée. Mais, oui, je ne suis pas encore très bonne. C’est super difficile de voler dans un rêve, par exemple.

PAN M 360 : Maintenant que tu fais sur étiquette Mothland, est-ce que change ta démarche artistique d’une quelconque manière?

Naomie de Lorimier : Ma pratique artistique n’a pas vraiment changé. Mais peut-être que je suis peut-être plus confiante, maintenant, grâce à ces gens vraiment enthousiastes, qui ont confiance en ce que je fais. Quand j’aime, je leur parle. Je me sens plus entourée. Et avoir des gens autour de moi me donne envie de consacrer plus de temps à mon art. C’est donc très agréable.

PAN M 360 : Je t’ai vue en concert plusieurs fois et, chaque fois tu portes la même robe et tu finis par vaporiser de l’eau dessus. C’est un peu comme du théâtre, d’une certaine façon.

Naomie de Lorimier : Oui! J’aime appliquer ma formation artistique à mes performances musicales et j’aime brouiller la ligne entre ce qui est réel et ce qui est, en quelque sorte, un rêve. Pour que le public se dise « Qu’est-ce que je viens de voir? »! Avec l’eau, c’est comme si je me nettoyais, un peu comme quand on prend un bain; ça peut être sensuel d’une certaine façon. Et je suis comme une nageuse, donc quand je le fais sur scène, je me sens rafraîchie. Et oui, je le fais quand je chante Water and Dreams. J’ai donc fait le lien avec cette chanson!

N NAO JOUE LE 16 NOV. 16 NOVEMBRE AU MINISTÈRE AVEC BIBI CLUB, VALENCE, ET WITCH PROPHET. BILLETS ICI!

Jean-François Lemieux a plusieurs cordes à sa basse, comme on dit. Cet homme est l’archétype du musicien occupé, jouant d’une main, composant, arrangeant ou réalisant de l’autre. « Sans calme et sans repos jamais », comme le chantait Daniel Bélanger, avec qui Jean-François a longtemps collaboré? Ou alors un peu, tout de même, question de mener à bien – et de front – toutes ces entreprises? Vous l’avez sans doute jadis vu et entendu avec et Jean Leloup et une multitude d’autres, à l’émission Belle et Bum ainsi que chez Basta, Cargo Culte et, plus récemment, Afrikana Soul Sister. Ce trio fraternel est né d’une rencontre avec la chanteuse Djely Tapa et le percussionniste Fa Cissokho, respectivement d’origine malienne et sénégalaise. Pan M 360 s’est entretenu avec l’homme à la blonde houppe, avant la prestation d’Afrikana Soul Sister au festival Mundial Montréal.

Pan M 360 : Bonjour Jean-François! Après avoir reçu le JUNO du meilleur album « Musique mondiale » pour Kalasö, en mai dernier, vous avez reçu le Félix du meilleur album « Musiques du monde », la semaine dernière. Félicitations à Tapa, à Fa et à toi!

J.-F. Lemieux : Merci! Je ne suis pas très « trophées », mais c’est quand même une belle reconnaissance du milieu. Le JUNO, ça m’a étonné toutefois, il y avait Alex Cuba en lice également. Et je croyais qu’il y avait un critère « quantité d’albums vendus », comme à l’ADSIQ, mais non. Puis, Afrikana Soul Sister c’est Tapa, Fa et moi, mais aussi toute la grande famille musicale africano-québécoise qui nous entoure. Parce que la mission du groupe, c’est un rapprochement entre ces deux mondes. Mon premier contact avec la musique africaine avait été de jouer avec Youssou N’Dour…

Pan M 360 : Tu y étais allé fort, comme premier contact!

J.-F. Lemieux : Oui pas mal! J’avais notamment fait des remix pour lui. Ensuite, je m’étais dit que je ferais un voyage en Afrique… mais à Montréal. Parce que je savais que beaucoup de musiciens d’origine africaine y vivent. C’est comme ça, donc, que j’ai rencontré Fa et Tapa. « Nous sommes tous ensemble », comme ils le disent si bien.

Pan M 360 : Pour revenir aux prix, est-ce que tu crois qu’ils ont influé sur le nombre d’écoutes de l’album?

J.-F. Lemieux : Peut-être un peu, mais pas tant que ça. Ça peut aider pour les spectacles, toutefois. Et pour le financement.

Pan M 360 : Kalasö signifie « Nous irons tous en classe ». C’est un mot bambara ou wolof? On vous voit devant un tableau noir, autour de pupitres d’écoliers, sur la pochette. Est-ce un souhait d’éducation universelle?

J.-F. Lemieux : C’est en bambara. Oui, l’apprentissage a toujours été la clé pour moi. Je gagne ma vie comme musicien depuis plus de 30 ans et je constate qu’il y a deux volets à l’apprentissage : dans le premier, on apprend la musique comme art, puis dans le deuxième on apprend à connaître l’autre. Cette connaissance importe, car elle élimine les barrières de races et favorise les rapprochements. Le racisme relève souvent d’un manque d’éducation. Bref, ma rencontre avec Tapa et Fa a été très enrichissante. C’était ça ma quête, en fait. J’ai toujours fait les choses à ma manière et cette démarche m’apparaissait comme spirituelle, en quelque sorte.

Pan M 360 : On constate que c’est réussi, musicalement et, sans doute, humainement aussi!

J.-F. Lemieux : Encore plus humainement, je dirais! Mais oui, la musique est incroyable, on a hâte de jouer au Mundial, ça fait un p’tit bout qu’on a joué ensemble. Avec les années, avec le niveau de compréhension qu’on a atteint, on est comme à la maison. Et en même temps c’est toujours surprenant, musicalement!

Pan M 360 : Justement, quel est le mode opératoire d’Afrikana Soul Sister pour créer des pièces? Qu’est-ce qui vient en premier, en général? Le texte, le rythme, l’ossature électronique?

J.-F. Lemieux : D’habitude, j’arrive avec une bonne maquette. Je fais tout moi-même. Puis je donne la musique à Tapa, on échange un peu, puis elle écrit le texte. L’album Kalasö a été créé durant la pandémie. J’en ai fait environ 70 % dans mon appartement, ensuite Tapa a fait les textes. Ensuite, on a enregistré les pistes, un musicien à la fois. La batterie, les percussions, puis des arrangements de cordes. Ça, c’est intéressant, on va essayer de faire plus d’hybridation avec la musique classique.

Pan M 360 : Je me demandais si les violons et la kora qu’en entend parfois sont joués ou créés synthétiquement? Votre musique comporte des éléments concrets et électroniques qui s’imbriquent parfaitement. À tel point qu’on peut s’amuser à tenter de distinguer, dans les percussions par exemple, ce qui est naturel et ce qui est synthétique.

J.-F. Lemieux : Le violon, la kora, le balafon, tous ces sons ont été créés naturellement. C’est Zal Sissokho qui a joué de la kora. Il y a aussi le guitariste Assane Seck, Adama Daou qui joue du balafon, Alain Bergé à la batterie et plusieurs autres. Quand je parle de famille musicale, c’est ça! Ça fait une vingtaine d’années que je songe à hybrider la musique mandingue – qui est très complexe – et la musique classique. J’aimerais développer cet aspect, peut-être en format DJ et quatuor à cordes. J’aime réunir ces trois mondes : musique classique, électro et musique traditionnelle d’Afrique de l’Ouest.

Pan M 360 : Vous avez joué dans une tonne de festivals au Québec et en Ontario. Est-ce que vous envisagez une tournée qui vous amènerait en Afrique de l’Ouest?

J.-F. Lemieux : On aimerait ça, c’est sûr! On rêve d’aller jouer là-bas, on le fera sûrement un jour. Par contre, mon boulot principal c’est de réaliser des albums. Je compose aussi pour d’autres, donc il faudra concilier tout ça. Toutes nos occupations, en fait, parce que Tapa a sa carrière solo, Fa a d’autres projets aussi.

Pan M 360 : Merci, Jean-François, on a très hâte de vous voir et de vous entendre au Lion d’Or pour Mundial Montréal, mardi!

Photo d’Afrikana Soul Sister : Chloé McNeil.

AFRIKANA SOUL SISTER SE PRODUIT AU LION D’OR LE MARDI 15 NOVEMBRE, À L’OCCASION DU FESTIVAL MUNDIAL MONTRÉAL, AVEC GROOVE&, NOHE Y SUS SANTOS ET BAB L’BLUZ. INFO ET BILLETS ICI!

Il aura fallu vingt ans, une dizaine d’albums, encore plus de microalbums, de simples et de remix à Poirier pour finalement apposer son visage à une pochette, celle de sa dernière parution six titres, Momentum. Discret, le beatmaker n’en est pas moins un pilier de la scène électronique montréalaise. Avec les années, le style de l’artiste a évolué, explorant le hip-hop, la soca, le dancehall ou encore le reggae. Aujourd’hui, que ce soit dans ses compositions, ses DJ-sets ou les soirées qu’il organise, le producteur est guidé par l’envie de rassembler les gens autour d’une musique électronique aux inspirations afrobeats, afro-caribéennes et haïtiennes. Momentum en est un condensé parfait.


PAN M 360 : Comment est né Momentum?

Poirier : C’est vraiment de fil en aiguille que j’ai fait une autre chanson après Teke Fren avec Waahli. J’ai regardé un peu le bassin de choses sur lesquelles je travaillais, et que j’ai vu qu’il y avait un EP qui était en train de se faire. J’ai commencé à circonscrire et travailler les choses dans ce sens-là. Momentum, ça représente un peu l’espèce de reprise, de mouvement vers l’avant. Quand j’ai écouté le projet final, je trouvais la vibe assez positive, c’est pour ça que j’avais le goût d’avoir un nom qui était dans l’action, dans le mouvement. Oui, ça représentait mon état d’esprit mais aussi l’état d’esprit général, mondial (rires). Je voulais que ce soit des chansons entraînantes et qui s’écoutent bien à la maison.

PAN M 360 : Le titre du microalbum est quand même très évocateur! Comment situeriez-vous Momentum dans votre discographie?

Poirier : Momentum est dans la continuité de Soft Power, mais pas tout à fait, c’est plus dansant.

PAN M 360 : Choisir le format microalbum, était-ce aussi une façon de signifier un retour à un esprit plus dansant?

Poirier : Pour faire un album, il faut vraiment beaucoup de souffle, un concept plus large. Un microalbum ça permet de capturer une vibe, un état d’esprit, de faire le tour de ça. Si j’avais voulu faire un album qui était comme Momentum mais avec de douze à quinze pièces, il aurait fallu un peu plus de variété. Je trouve que c’est un bon snapshot et ça fait un beau relais, après Soft Power. On parle beaucoup des simples avec l’ère numérique, mais le microalbum c’est le fun!

PAN M 360 : Il suffit de se pencher sur votre discographie pour rapidement se rendre compte que les collaborations sont au cœur de votre processus créatif. Que pouvez-vous me dire de celles de Momentum?

Poirier : Il y a comme trois noms, mais en fait deux personnes, car entretemps Angee Wings est devenu Ms. Bella. Puis Waahli. Les collaborations, c’est super important pour moi parce que ça me permet d’atteindre des choses auxquelles je n’arriverais pas seul. C’est comme une corde que j’ai ajoutée à mon arc il y a plusieurs années, quand je plafonnais. Il y a aussi un guitariste, Daniel Leznoff, avec qui j’avais collaboré sur Soft Power, qui a fait les chansons Café com Leite, Nou Pare et Coconut Beach. Là, il joue de la guitare sur Teke Fren.

PAN M 360 : On entend les références musicales venues d’ailleurs mais Momentum est aussi bien ancré localement…

Poirier : Oui, en effet! Waahli, Ms. Bella et Daniel sont de Montréal. Donc pour moi, c’est un microalbum profondément québécois, qui est fait ici, à Montréal. Cet ancrage-là n’empêche pas que ça puisse être reçu ailleurs et à l’étranger, et pour moi, c’est vraiment très important. C’est la même volonté et le même état d’esprit que sur Soft Power. Puis, j’ai trouvé ça super le fun de collaborer avec les deux chanteur-euses, parce que c’était la première fois qu’on travaillait ensemble. Je pense que ça a été enrichissant, autant pour moi que pour eux.

PAN M 360 : Vous aviez sorti deux morceaux en simples avant le microalbum. Il a déjà bien circulé, donc. Avez-vous eu des commentaires au sujet de sa réception?

Poirier : Oui! Leader et Teke Fren sont sortis avant le microalbum ; les deux ont été synchronisés dans des publicités, dans le sud des États-Unis et en Angleterre. Teke Fren a joué et joue encore beaucoup sur Radio Nova en France. Je sais que c’est difficile en ce moment de croire à ça, mais les chansons, les albums, les projets qu’on sort ne sont pas jetables six mois après leur sortie. Je crois que c’est important de faire vivre le projet sur lequel on travaille, d’y croire longtemps et de ne pas abandonner. Des fois, dans les courbes de diffusion des chansons, ce n’est pas du premier coup que ça se passe. Il peut y avoir un relais radiophonique, tout ne se passe pas sur le Web nécessairement. Des DJ ou d’autres gens peuvent faire jouer des chansons, les gens peuvent les shazamer. Tout ça peut créer un engouement qui succède un peu la sortie d’un projet. C’est intéressant d’être conscient de toutes ces choses-là.

PAN M 360 : Vous parlez de radio. C’est à travers ce média que vous avez commencé votre parcours.

Poirier : Tout à fait, j’ai fait cinq ans de radio à CISM et à CIBL, soit une radio universitaire et une autre communautaire, à Montréal. Je trouve que c’est un beau médium, très intime, intimiste. Je crois beaucoup au pouvoir de parler aux gens. C’est drôle, parce que je viens plutôt d’une sorte de tradition musicale en lien avec l’Angleterre, la musique anonyme, sans visage. Or, souvent pendant mes DJ sets, je prends le micro. Je trouve ça important de créer ce lien-là, de prendre acte de ce qui se passe, du moment qu’on vit ensemble et chaque fois j’ai de super réactions. Ce n’est pas réservé au hip-hop ou aux sound-systems, peut-être que ça vient de mes années en radio.

PAN M 360 : À vous écouter, on comprend que pour vous, la musique est un important vecteur de lien social qui permet de rassembler, de transcender les cultures et les générations.

Poirier : Quand bien même je jouerais la musique la plus nichée, je ne suis pas du tout dans cette l’idée d’une culture exclusive. Tout le monde peut apprécier cette musique-là, quel que soit l’âge. Je suis vraiment dans cette démarche, donc quand je fais mes soirées Qualité de luxe, ce sont des gens de 20 à 50 ans qui viennent danser à la soirée. Puis ça se mélange vraiment bien, pour moi c’est comme un rêve devenu réalité.

Photo : Bruno Destombes.

Présentée en 2006 par le Festival du monde arabe de Montréal dans une première mouture, la création Les Possédés en version 2022, a pour objet de « libérer les pulsions dionysiaques de la transe » par la musique électronique et différentes pratiques musicales, traditionnelles, sacrées ou classiques, du Levant et de l’Afrique du Nord.

La grande chanteuse de jazz oriental Lena Chamamyan (Arménie, Syrie), l’excellent chanteur féru de tarab Ahmad Azrak (Syrie), le chanteur et musicien gnawa Fourat Koyo (Maroc, Québec) iront à la rencontre de leurs collègues et directeurs artistiques, soit l’oudiste et multi-instrumentiste Mohamed Masmoudi (Tunisie, Québec) et le producteur et compositeur électronique Hello Psychaleppo (Syrie, Turquie). 

Voilà un puissant bouillon de culture en perspective, dont l’issue sera connue ce samedi au Théâtre Maisonneuve. Pour ce, Samer Saem Eldahr alias Hello Psychaleppo nous entretenait il y a quelques jours des enjeux créatifs de cette rencontre inédite.

PAN M 360 : Où sommes-nous en train de vous joindre ?

SAMER SAEM ELDAHR :
Je suis actuellement en Turquie. Lorsque nous nous sommes parlés en 2016, soit lors de mon premier passage au FMA, je vivais dans le Minnesota avec ma femme. Or, il y a deux ans, j’ai déménagé en Turquie; comme mes parents sont âgés, je voulais être près d’eux. À cause de la guerre, j’avais quitté la Syrie en 2012 pour le Liban jusqu’en 2015, puis j’ai déménagé aux États-Unis. Depuis 2019-2020, notre famille est à nouveau réunie, cette fois en Turquie- je vis actuellement à Mersin, pas très loin de la frontière syrienne. J’ai beaucoup d’amis ici! La nourriture est très similaire à celle de la Syrie et je peux parler ma langue (arabe),  tout le monde peut me comprendre dans cette région. Je m’y sens presque comme chez moi.

PAN M 360 : Que pensez-vous de la vie en Turquie aujourd’hui ?

SAMER SAEM ELDAHR :
Vous savez, je me trouve toujours dans mon studio, donc je ne me mêle pas vraiment des questions politiques de la région. Cela me convient pour l’instant mais cela ne veut pas dire que je n’ai pas d’opinion sur ce qui s’y passe. Bien sûr je n’arrête pas non plus de m’interroger sur qui je suis en 2022, sur mon identité.

PAN M 360 : Paradoxe intéressant : lorsqu’on assume totalement son identité, c’est le point de départ pour la perdre en partie et devenir citoyen du monde à travers son travail créatif.  Alors qu’avez-vous créé au cours des dernières années ?

SAMER SAEM ELDAHR :
Toyour, mon dernier album complet, date de 2017. Et puis en 2020,  j’ai sorti le micro-album Jismal. Rien depuis mais,  je compte vraiment revenir en force en 2023. Je collabore déjà  avec différents artistes de Jordanie, d’Égypte, de Palestine et plus encore. J’explore aussi le DJing et j’ai beaucoup de bon matériel à partager – musiques originales, mashups, etc. Je souhaite que ce style de vie puisse continuer de cette façon. 

PAN M 360 : Vous coréalisez donc Les Possédés, spectacle multigenres conçu autour de la thématique de la transe, considéré par la direction artistique du FMA comme son principal projet musical cette année.

SAMER SAEM ELDAHR
: Ce fut une surprise pour moi lorsque le FMA m’a contacté pour cette création incluant la grande Lena Chamamyan, dont le jazz oriental est renommé internationalement. Il y a aussi Ahmad Azrak, magnifique chanteur de Tarab, dont l’objet est la quête de l’extase. La transe, en quelque sorte. Il y a aussi Mohamed Masmoudi, proche du jazz et également enraciné dans la tradition nord-africaine et moyen-orientale. Puis il y a Fourat Koyo, énergique chanteur et instrumentiste gnawa aussi enclin aux musiques de transe. Et il y a moi-même, un musicien/producteur purement électronique, et enfin il y a moi-même, sans compter les instrumentistes accompagnateurs.

PAN M 360 : Le fait même que vous soyez un artiste de la musique électronique et que vous dirigiez ce projet est en soi remarquable! Cela signifie que la musique électronique se trouve désormais partout sur Terre, le Maghreb et le Levant n’y faisant pas exception.

SAMER SAEM ELDAHR :
Exactement. Et c’est ce qui a été au cœur de ma recherche, au cœur de ma musique et de ses liens avec les musiques traditionnelles ou classiques. Comment puis-je l’utiliser avec nos outils modernes ? Il faut rappeler que cette quête de modernité existait en Orient bien avant l’arrivée de la musique électronique. Depuis les années 6o, les artistes légendaires de ma culture ont utilisé des instruments amplifiés,  guitares électriques, synthétiseurs, etc. Ils étaient vraiment à la page! Et… je  ne sais pas ce qui s’est passé à un moment donné. 

PAN M 360 : Plusieurs excellents artistes sont ainsi réunis dans Les Possédés. Peut-on savoir ce qui va se passer ? Comment en assurer la cohérence en tant que co-directeur musical, l’autre étant Mohamed  Masmoudi ?

SAMER SAEM ELDAHR : Au-delà de ma connaissance des nouvelles technologies, ma tâche est de rassembler ces mondes musicaux et de célébrer l’esthétique de la musique arabe, ses phrases mélodiques, ses rythmes, ses sonorités et puis d’y maintenir également l’esthétique de la musique électronique. Tout ça se fonde sur les racines et se construit avec les moyens actuels. C’est très excitant pour moi parce que je n’avais jamais travaillé auparavant avec des chanteurs d’un tel niveau. Toutefois, j’ai auparavant chanté avec de grands rappeurs, j’ai également fait beaucoup d’échantillonnage de musique instrumentale ou de chansons traditionnelles arabes, mais je n’avais pas vraiment travaillé d’une tlle manière avec des artistes de la voix. Jusqu’à présent, c’est absolument merveilleux! 

PAN M 360 : Comment cela s’est-il passé entre les artistes jusqu’à maintenant ?

SAMER SAEM ELDAHR : J’ai envoyé les trames des morceaux et les progressions d’accords aux artistes, puis on se retrouve cette semaine à Montréal pour jammer le tout en collectif. Avec tous les chanteurs, il y aura un joueur de banjo, un joueur de guitare slide, un pianiste, un violoncelliste, un bassiste, un percussionniste. Ensemble, nous avons quelques compositions inédites en chantier. La base de ces compositions est électronique, mais les parties traditionnelles y sont aussi fondamentales. Donc, vous avez les deux approches différentes avec d’excellents interprètes. 
PAN M 360 : Sur le plan théorique, tout ça est séduisant mais… comment cela se passe-t-il quand il s’agit de mélanger la musique gnawa et le tarab, par exemple ? Comment superposeriez-vous ces styles, cultures et générations ?

SAMER SAEM ELDAHR : La partie la plus difficile consiste en la sélection des chansons et la façon de présenter chaque artiste dans un tout cohérent. Nous pouvons donc commencer par une grande introduction et construire ensuite avec les différents solistes. Certains auront des séquences spéciales en petits groupes ou en duos, tout le monde peut se trouver ensuite sur scène. Nous avons également mélangé certaines chansons et, parfois, nous changeons de rôle dans leur exécution – en chantant le refrain de la chanson de quelqu’un d’autre, par exemple. Ce sera vraiment un melting-pot d’idées, d’expériences et d’arrangements, le tout précisé pendant les répétitions.

PAN M 360 : Vous répétez donc à Montréal pendant quelques jours avant le spectacle ?

SAMER SAEM ELDAHR : Oui, nous répétons toute la semaine.

PAN M 360 : Devriez-vous enregistrer ce projet très spécial ?

SAMER SAEM ELDAHR :
Je le souhaite parce que nous avons construit une très belle relation entre les artistes. Donc je pense que cette belle collaboration peut se poursuivre sous différentes formes. Vous savez, je sens qu’il y a beaucoup de potentiel dans ce concept, tout ce monde réuni est tellement heureux de ce qui se passe. Sincèrement, je sens que nous allons tous au bon endroit même si nous ne savons pas exactement ce qui va se produire sur  scène. Je suis confiant ! Ça ne peut pas mal se passer parce que nous sommes tous bons dans ce que nous faisons. Beaucoup de plaisir en perspective!

DANS LE CADRE DU FMA, LE SPECTACLE LES POSSÉDÉS, NOUVELLE MOUTURE, EST PRÉSENTÉ SAMEDI, 20H, AU THÉÂTRE MAISONNEUVE. POUR INFOS ET BILLETS, C’EST ICI

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