La 25e présentation de la Veillée de l’avant-veille, l’incontournable célébration de la musique trad et folk québécoise,  a lieu au MTELUS ce soir, le 30 décembre. PAN M 360 s’est entretenu avec le chanteur de Le Vent du Nord et cofondateur de l’évènement, Nicolas Boulerice, afin d’en connaître davantage sur le spectacle et l’état de la scène trad au Québec. 

« Le trad n’est pas le style musical le plus populaire, mais c’est une musique forte qui nous appartient et qui provient de nos racines » soutient Nicolas Boulerice. Clairement moins médiatisé que les styles musicaux à la mode, le trad est néanamoins ancré dans notre culture québécoise. L’authenticité et l’énergie de cette musique attirent les gens de partout dans le monde et plusieurs festivals se déroulent chaque année dans la province. 

 « La Veillée de l’avant-veille, ça s’adresse à monsieur et madame tout le monde, depuis 25 ans », souligne notre interviewé. 

Pour l’édition 2022, le Vent du Nord sera accompagné de Biz (Loco Locass), Stéphane Archambault (Mes Aïeux), Dâvi Simard et des musiciens de Grüv’n Brass.

Lors de cette soirée, les gens sont invités à  festoyer, chanter et danser « Il y a de la contredanse, de la danse en ligne et des sets carrés. C’est incroyable de voir 1000 personnes danser et chanter sur des airs trads », fait observer le chanteur et multi-instrumentiste. 

PAN M 360 : Comment La Veillée de l’avant-veille est-elle née? 

NICOLAS BOULERICE : La Veillée de l’avant-veille, c’est un gag qu’on a fait il y a 25 ans et qui perdure encore aujourd’hui. Un jour, on s’est dit qu’on allait créer une soirée au cours de laquelle on allait pouvoir danser et chanter avant le 31 décembre. On voulait se rassembler pour célébrer la nouvelle année, et le 31 décembre on avait toujours des soirées avec nos familles respectives. On y a pris goût et beaucoup de personnes ont embarqué dans notre délire. 

PAN M 360 : Quel est le but premier de l’évènement? Qui s’y rassemble depuis 25 ans?

NICOLAS BOULERICE : Le but c’est de faire une soirée entièrement trad et qui s’adresse à tout le monde, en plein cœur du centre-ville de Montréal. J’insiste, c’est vraiment un évènement pour monsieur et madame tout le monde. Habituellement, ce ne sont pas des jeunes qui ont les moyens de se payer des billets pour des spectacles trad. Lors de la Veillée de l’avant-veille, c’est différent, il y a beaucoup de jeunes qui y sont pour découvrir ou redécouvrir notre musique québécoise. On dit toujours que la musique trad n’a rien à voir avec le Temps des fêtes, mais au Québec le trad est au cœur des festivités. On joue le jeu et on accepte ce fait, le temps d’une soirée. 

PAN M 360 : Comment l’événement se renouvelle-t-il pour sa 25e édition? 

NICOLAS BOULERICE : On aime beaucoup être dans la continuité, mais on adore essayer de nouvelles choses et s’amuser autrement. Par exemple cette année, on invite Biz (Loco Locass) et Stéphane Archambault (Mes Aïeux) à se joindre à nous. Aussi, sept musiciens du groupe Grüv’n Brass band vont nous accompagner sur scène. L’artiste Dâvi Simard va assurer la première partie. Dans un de ses récents projets, il fait le pont entre la musique trad et électronique. Sa musique est vraiment intéressante. Il va aussi y avoir une dizaine de danseurs et une « calleuse » pour initier les contredanses, les danses en ligne et les sets carrés. 

PAN M 360 : Quel est l’état de la scène trad au Québec en 2022 ? 

NICOLAS BOULERICE : Ayant la face dedans depuis de nombreuses années, je suis peut-être biaisé à ce niveau. Cependant, les chiffres ne mentent pas. Il y a quelques années, il y avait seulement une dizaine de festivals de musique trad au Québec. Cette année, il y en a eu 33. Aussi, les gens ne connaissent plus vraiment Soirée canadienne– autrefois diffusée à la télévision de Radio-Canada. À mon sens, cette émission avait une esthétique poussiéreuse et idéaliste. On avait l’impression  que les gens présents dans l’émission étaient costumés et jouaient un jeu devant de faux décors, entourés de mauvais musiciens et de chanteurs qui chantaient trop vite et trop haut. Pourtant, je comprends ce qu’il y avait de beau dans cette émission  et son importance au Québec. Toutefois, j’ai l’impression que ça a laissé des cicatrices concernant la musique trad. Maintenant, il y a une génération entière qui ne connaît pas Soirée canadienne, et c’est tant mieux pour le trad. Je trouve que ces jeunes ont une plus grande ouverture envers cette musique. Ils interprètent le tout différemment et se l’approprient à leur manière. Selon moi, c’est pour le mieux.

PAN M 360 : Qu’est-ce que la musique trad vous procure? 


NICOLAS BOULERICE : C’est une immense fierté personnelle de pouvoir encore aujourd’hui chanter  en français des chansons qui proviennent de nos grands-parents. Le trad c’est une musique extrêmement réjouissante. Quand on en joue lors d’une fête comme la Veillée de l’avant-veille, c’est très dur de ne pas terminer la soirée avec le sourire collé aux lèvres. C’est une musique contagieuse.

Crédits photo : Guillaume Morin

LA VEILLÉE DE L’AVANT-VEILLE A LIEU CE SOIR VENDREDI, 20H, AU MTELUS. POUR BILLETS ET INFOS, C’EST ICI

Parmi les plus belles œuvres de la Renaissance, certaines rendent hommage à la Vierge Marie. Et pourquoi pas en faire un thème central au temps des Fêtes?   The Tallis Scholars ont choisi cette avenue sacrée, un répertoire de la Renaissance assorti d’œuvres modernes et contemporaines traversées par le thème de la Vierge.

Fondé en 1973, l’ensemble vocal anglais est devenu au fil des décennies une référence absolue pour le répertoire de la musique ancienne. Le groupe a été formé en 1973 par Peter Phillips, alors organiste au St John’s College d’Oxford, de concert avec les membres de chorales de chapelles d’Oxford et de Cambridge afin d’ explorer la musique vocale de la Renaissance.

Amateur au départ, l’ensemble s’était progressivement  professionnalisé , et ce jusqu’à remporter un prestigieux Gramophone Award en 1987. The Tallis Scholars atteindra donc le demi-siècle en 2023. Toujours à la barre de l’ensemble, Peter Phillips s’entretient avec PAN M 360, joint en tournée nord-américaine avant l’escale montréalaise ce mardi à la Salle Bourgie.

PAN M 360 : La sainte Vierge comme thème central d’un programme au temps des Fêtes, n’est-ce pas plutôt atypique?

PETER PHILLIPS : Je ne me sens pas obligé de faire de la musique de Noël pour le public. Je ne suis pas particulièrement intéressé par les chants de Noël ordinaires. Or, j’aime la très bonne écriture polyphonique pour le chant a cappella, plus précisément les versions modernes de ce répertoire de musique ancienne. Donc, ce que j’ai tendance à faire à cette période de l’année est de me concentrer sur la Vierge Marie comme le point central d’un programme de Noël comme celui-ci. Cela donne beaucoup de possibilités. 

PAN M 360 :  Et il y a des pièces modernes qui s’intègrent plutôt bien avec le thème de ce programme, de sorte que la pièce de Matthew Martin, Arvo Pärt ou Stravinsky.  

PETER PHILLIPS : Oui cela s’adapte très bien. Virgencita, par exemple, est une œuvre d’Arvo Pârt inspirée de la Vierge de Guadalupe au Mexique, j’ai pensé qu’on pourrait l’inclure au programme. Surtout que le compositeur m’a demandé de la  présenter. 

PAN M 360 : Vous avez donc une relation directe avec Arvo Pärt, qui est un croyant fervent ?

PETER PHILLIPS : Oui, absolument. On m’a demandé de diriger son concert d’anniversaire cette année. Donc je le connais bien, nous sommes partenaires en quelque sorte.

PAN M 360 : Vit-il en Estonie? 

PETER PHILLIPS : Exactement. Il avait dû s’exiler à Berlin  maintenant il est de retour à la maison depuis un bon moment déjà. Il est assez vieux maintenant et assez frêle, en fait. Mais il est toujours le même homme inspirant.

PAN M 360 : Vous avez donc travaillé cette pièce avec lui à sa demande et après. A-t-il assisté à vos répétitions?

PETER PHILLIPS : Oui, il est venu et nous a conseillés, pas seulement pour cette pièce, en fait.  Et il m’a expliqué, assis au piano, comment le, comment le chant devait être mis en valeur par les interprètes.  Je pense qu’il m’a prodigué de merveilleux conseils.

PAN M 360 : Cette interprétation nous donnera l’occasion d’avoir un bref aperçu de l’évolution de cet ensemble après cinq décennies d’activités. La façon dont vous abordez le répertoire a-t-elle changé ?

PETER PHILLIPS : Dans un sens, ça n’a pas vraiment changé. Quand j’ai commencé, j’avais tout un monde sonore en tête. C’était une vision de la beauté. Et j’ai voulu recréer cette vision du son tout au long de ces années. Alors j’ai embauché des chanteurs qui pouvaient rendre compte de cette vision. C’est devenu de plus en plus facile, parce que les interprètes capables de le faire sont de plus en plus nombreux, plus aguerris et mieux informés qu’ils ne l’étaient il y a 50 ans. Mais je les encourage à faire la même chose que ce que je faisais à l’origine, ça n’a pas vraiment changé et, c’est ce que je fais en tant que chef d’orchestre est juste devenu plus minimaliste.  

PAN M 360 : La longue expérience mène très souvent au minimalisme.

PETER PHILIPS : C’est vrai. C’est exactement ce qui m’est arrivé.

PAN M 360 : Comment a évolué le chant de la Renaissance en un demi-siècle de pratique?

PETER PHILLIPS : Quand nous avons commencé il y a 50 ans, il était très difficile de trouver des chanteurs prêts à chanter de cette. Ils n’étaient formés que d’une seule manière, c’est-à-dire pour chanter en tant que solistes, généralement à l’opéra. Leur style était totalement inadapté aux textures beaucoup plus intimes de la musique de la Renaissance et aussi au chant impliquant simultanément plusieurs personnes. Donc, nous avions dû former des gens pour qu’ils puissent le faire et ça a pris beaucoup de temps. Aujourd’hui le marché est vaste pour ces chanteurs. Ça marche très bien.

PAN M 360 : Aviez-vous une idée de ce qui s’était passé il y a 500 ans, point de vue vocal?  Comment pouvait-on rester fidèle à ce style vocal puisqu’il n’existe (évidemment) aucun enregistrement pour en témoigner?  

PETER PHILLIPS : Vous avez absolument raison. Je n’ai jamais prétendu que notre son soit  authentique. On a lu les partitions de l’époque et on a essayé de la chanter d’une manière qui soit super adaptée aux consignes des partitions. Mais nous ne pouvons aucunement  prétendre que nous sachions que c’est comme ça que ça sonnait à l’époque. Alors nous avons dû l’inventer d’une certaine manière.

PAN M 360 : Quant au personnel actuel des chanteurs, est-ce le même noyau depuis longtemps ?

PETER PHILLIPS :  Ils étaient plus âgés que moi quand nous avons commencé en 1973. Nous avons fait environ 25 ans avec sensiblement les mêmes personnes. Puis j’ai commencé à observer que leurs voix vieillissaient et je les ai alors remplacés par des jeunes. Aujourd’hui, le groupe est beaucoup plus jeune que moi. 

PAN M 360 : On peut néanmoins parler d’une évolution lente et sûre.

PETER PHILLIPS : Notre style est bien connu. Grâce à tous nos enregistrements, les chanteurs ont pu l’intégrer en les écoutant. Aujourd’hui je n’ai pas vraiment besoin de leur dire quoi faire parce qu’ils savent.

PAN M 360 : On peut comprendre, vous formez une véritable institution, la référence est très claire. Et ce programme en est une très bonne illustration. À la différence des débuts, toutefois, on constate que la musique contemporaine ou moderne s’accorde très bien avec la musique ancienne.

PETER PHILLIPS : Si vous pouvez chanter de la musique ancienne comme celle de Palestrina, vous avez réussi une sorte d’examen parfait pour bien saisir la musique de la Renaissance. Vous avez toutes les techniques de base dont vous avez besoin. Si vous pouvez jouer toutes ces gammes et ces arpèges de façon très précise, clairement dans le temps, alors vous pouvez aussi jouer de façon brutale, vous pouvez aussi jouer des musiques beaucoup plus récentes.

PAN M 360 : Pouvons-nous commenter l’aspect musique ancienne de ce programme?

PETER PHILLIPS : Selon moi, ils représentent des angles différents de leur époque mais ce ce sont tous grands compositeurs de la Renaissance. À commencer par Lassus, pas si célèbre mais un merveilleux compositeur. Josquin des Prés est mort en 1521, nous avons commémoré ce 500e anniversaire l’an dernier, nous lui avons fait une place spéciale dans nos exécutions. Quant à Virgo Prudentissima est un motet très excitant pour nous de Heinrich Isaac qui  fait appel à la Vierge pour protéger l’empereur Maximilien Ier et le Saint-Empire romain germanique. Enfin, les motets Maria Magdalene et Ave virgo sanctissima ont été composés par Francisco Guerrero, alors reconnu comme celui ayant le plus écrit pour la Vierge. Son  Ave virgo sanctissima fut considéré comme un modèle par tant de musiciens.

PAN M 360 :  Et si nous passons à la musique de notre temps, outre Arvo Pârt il y a Stravinsky.

PETER PHILLIPS :  Exilé à Berlin, il avait commencé à composer de courtes pièces pour chœur sans accompagnement basées sur des textes en latin tirés des rites orthodoxes.  Je ne peux affirmer qu’il était un croyant fervent et… ce n’est pas si important car on aime cette musique.  Il est toujours très intéressant de se référer à des textes sacrés. De toute façon, que l’on y croie ou non, cela fait toujours partie de notre culture et de notre patrimoine.

PAN M 360 :  Et vous êtes probablement un collègue de Matthew Martin!

PETER PHILLIPS : Il l’est, en effet! Il est un très bon compositeur, ses musiques sont parmi les meilleures que nous faisons. Et il a juste mentionné un jour qu’il a avait écrit une variation sur la Vierge sainte, ce motet Sanctissima. 

PAN M 360 : Généralement, la réponse du public à ce type de répertoire est excellente, car la  voix n’est pas travaillée à la manière du 19e siècle et donc se rapproche des voix « naturelles » de la musique populaire.

PETER PHILLIPS : Remarquez qu’au 19e siècle, le public appréciait beaucoup ces voix travaillées du chant lyrique. Puis quand nous avons commencé dans les années 60 et 70 nous avions l’air d’étudiants qui ne chantaient pas encore correctement. Aujourd’hui, il y a une grande expertise, une expertise généralisée aujourd’hui.

PAN M 360 : En témoignent les Tallis Scholars qui vous gardent jeune et en santé !

PETER PHILLIPS :  Nous avons donné  86 concerts cette année. C’est beaucoup. Et nous serons très occupés en 2023, année de notre 50e anniversaire ? Nous allons parcourir le  monde, nous allons revisiter notre répertoire, nous pourrons même  compter sur un film documentaire à notre endroit. Et oui la musique garde jeune et en bonne santé, je suis absolument d’accord! 

THE TALLIS SCHOLARS SE PRODUISENT MARDI 13 DÉCEMBRE, 19H30, SALLE BOURGIE. INFOS ET BILLETS ICI

Avec tambours et trompette, le Jazzlab Orchestra a emprunté un chemin relativement discret au fil du temps. Ce chemin l’a néanmoin mené partout sur la planète jazz. Et ça continue sur la piste de l’album LOGUSLABUSMUZIKUS (sorti en 2021 sous étiquette Effendi), ce jeudi au Palais Montcalm de Québec et ce samedi au Théâtre Outremont.

« Toujours en recherche avec la nouvelle  l’expérience LOGUSLABUSMUZIKUS, le tout nouveau programme musical, auquel le groupe s’est attelé, rejoint complètement l’esprit artistique de plusieurs idées évocatrices du jazz moderne d’aujourd’hui », annonce le Jazzlab Orchestra.

Contrebassiste, compositeur et initiateur de cet ensemble innovant,  Alain Bédard, un des plus dynamiques entrepreneurs du jazz québécois depuis les années 90. PAN M 360 lui a posé les questions suivantes, auxquelles il a répondu en toute courtoisie.

PAN M 360 : Depuis la sortie de l’album en 2021, comment cette musique a-t-elle évolué sur scène ? L’avez-vous jouée à maintes reprises ?

ALAIN BÉDARD : J’ai écrit la musique du projet Loguslabusmuzikus pendant la pandémie de 2020-21. Puis j’ai organisé des répétitions avec presque tous les membres du projet précédent sauf Michel Lambert à la batterie. Nous avons enregistré l’album sans donner de concert devant public. On aurait préféré le contraire, mais vu les circonstances, on n’avait pas le choix. En novembre 2021 après plein de concerts annulés, on a réussi quand même à donner 4 concerts en « semi-présentiel” (il y avait encore la Covid). On a alors tourné une excellente vidéo à la salle Alphonse-Desjardins à Repentigny, qui comprend pratiquement l’intégralité de l’album. En 2022, après des tentatives pour jouer de nouveau, nous avons été contraints encore d’annuler des concerts, jusqu’à récemment à l’automne 2022. En octobre/ novembre 2022, nous avons eu la chance de donner des dizaines de concerts sur 2 tournées; une en Europe et une autre dans l’ouest canadien. Ainsi après tous ces concerts, même si nous avons eu quelques substituts en cours de route, la musique a vraiment évolué. Vous savez,  il faut souvent jouer pour acquérir une certaine maîtrise du propos musical et avancer…

PAN M 360 : Le personnel est-il le même que celui de l’enregistrement ?

ALAIN BÉDARD : Depuis l’enregistrement, il y a eu une rotation de musiciens. On a vu arriver Annie Dominique à la clarinette basse et aux saxophones. Elle joue régulièrement, même si elle a eu une petite fille dernièrement, Charlie-Rose. Puis Claire Devlin a remplacé Benjamin Deschamps au ténor, trop occupé avec Jean-Michel Blais. Lors des 2 dernières tournées, le personnel a encore changé. Sur la tournée européenne, il y a eu Alexandre Dion à la clarinette basse et sur la tournée canadienne, Erik Hove au sax alto et Artem Kovalchuk à la trompette. Ils ont tous été formidables. Ce n’est pas facile de garder tous ces leaders de façon régulière dans une formation de 8 musiciens comme le Jazzlab. Ils ou elles ont tous.tes des projets personnels, des engagements, de l’enseignement. Mais on se débrouille, on s’ajuste… 

PAN M 360 : Jouez-vous du matériel des albums antérieurs à LOGUSLABUSMUZIKUS?  Du matériel inédit, jamais enregistré ?

ALAIN BÉDARD : On joue spécifiquement le matériel de l’album. Il y a des sections reconfigurées, renouvelées. Ce qui fait que le répertoire a mûri, je dirais. De plus, il y a quelques nouveautés de certains membres-compositeurs dans le groupe qui se sont ajoutées.

PAN M 360 : Le Jazzlab Orchestra a changé quelques fois de configuration. Comment situer l’actuel line-up par rapport aux précédents ? 

ALAIN BÉDARD : En fait, l’instrumentation du Jazzlab Orchestra a pratiquement toujours été la même depuis sa création. Le groupe a la chance d’évoluer avec des supers musiciens, des multi-instruments qui jouent plusieurs instruments – flûte, clarinette, clarinette basse et tous les saxophones, bugle.  Ce processus change le timbre, les couleurs, les textures, les registres de chaque pièce. On ne s’ennuie jamais. 

PAN M 360 : Quels sont les musiciens impliqués dans ce concert et la principale qualité de chacun dans ce contexte ?

ALAIN BÉDARD : Sur les prochains concerts, on aura Mario Allard, Annie Dominique, Claire Devlin, auxquels se joignent Jacques Kuba Séguin (trompette), Thomas Morelli-Bernard (trombone), Félix Stüssi (piano),  Michel Lambert (batterie). Ce sont tous d’excellents musiciens, maîtres de leurs instruments respectifs. Ils sont innovants et ont à cœur de développer non seulement leur potentiel respectif  mais aussi et surtout, ils ont à cœur de travailler en collectif pour permettre à l’ensemble de jouer au maximum de ses capacités. Sur la route et sur scène, il y a un esprit de camaraderie qui se démarque et qui nous pousse tous à aller plus loin. C’est très important – Oh ! en passant, je fais la contrebasse.

PAN M 360 : On s’en doutait ! Et comment en exploites-tu le talent des interprètes en tant que compositeur ?  Qui sont les autres compositeurs impliqués et comment le font-ils à leur tour ? 

ALAIN BÉDARD :  J’ai composé des pièces qui, à première vue, semblaient être d’un bon niveau de difficulté pour tous curieusement. Je dirais plutôt… non conventionnelles. Il a fallu plusieurs répétitions sur plusieurs mois, pour que tout le monde puisse bien intégrer le contenu, le style d’écriture. Aucune des pièces du répertoire de l’album est réellement en 4/4 ou 3/4. J’avais envisagé plusieurs scénarios, plusieurs situations, car pour moi ce projet de composition était vraiment un défi. Seulement, je savais que je mettais cette musique dans les mains de musiciens talentueux et je leur faisais confiance. Je voulais peut-être inconsciemment pousser chacun au maximum, alors je leur ai écrit de la musique qui paraissait laborieuse, mais qui en bout de ligne est limpide et linéaire, dans laquelle j’ai utilisé plein de contrechants et aussi pas mal de contraintes rythmiques et harmoniques. En fait, il n’y avait rien pour rester inactif ou distrait. On a tous travaillé pas mal fort ensemble, pour atteindre un niveau de cohésion et le résultat qu’on connait.

Parmi les autres compositeurs, il y a Thomas Morelli-Bernard qui vient d’obtenir une maîtrise en composition et en arrangement et Félix Stüssi, excellent compositeur –  je rappelle qu’il a composé la musique de l’avant dernier projet du Jazzlab « Quintessence ».

PAN M 360 : Peut-on faire un time-line des grandes étapes du Jazzlab depuis ses débuts ?

ALAIN BÉDARD :  Le Jazzlab est né officieusement en mars 2003, mais officiellement en 2004 lorsqu’on a enregistré l’album Réunion et tourné dans cette foulée à travers le Canada et l’Europe en 2005. Par la suite, on a enregistré à intervalles de 2 ans environ les albums Désir, Chance Meeting, Octo Portaits, World Colors de John Roney, Quintessence de Félix Stüssi et dernièrement Loguslabusmuzikus de moi-même. On a aussi joué la musique de Portaits d’ici d’Alexandre Côté qui est sorti sous son nom. Des dizaines de musiciens sont passés par le Jazzlab tel : Steve Amirault, Martin Auguste, Rémi Bolduc, Michel Côté, Alexandre Côté, Jean-Nicolas Trottier, Samuel Blais, John Roney, André Leroux, Frank Lozano, Jean-Christophe Beney, Louis-Vincent Hamel, Carole Therrien, Aron Doyle, Joe Sullivan, Richard Gagnon et plein d’autres que j’oublie. On a donné des concerts spéciaux avec les artistes internationaux  Don Thompson, Reg Schwager, Donny McCaslin, Ted Nash, Rufus Reid, Zhao Ke, Stephane Belmondo, Michael Felberbaum, François Théberge, Seamus Blake et désolé j’en oublie.

Le band a joué au Jazz at the Lincoln Center (NY), au New Morning, au Café de la Danse (Paris), à la Casa del Jazz (Rome), au Grande Teatro (Sicile), à la Jazz Station (Bruxelles), au Budapest Music Center (Budapest), au Palm en Pologne, à Juan les Pins, au musée de Materra, au Teatro Sociale à Valenza et dans plein de festivals importants d’Europe et du Canada, etc. 

Tous les projets d’enregistrements du Jazzlab ont été mis en nomination à l’ADISQ. Ils ont aussi été nommés maintes fois aux prix OPUS et aux Junos.

PAN M 360 : Le Jazzlab est l’un de tes projets, probablement le plus audacieux de tous. En 2022, que cherches-tu désormais à atteindre ? 

ALAIN BÉDARD :  En fait j’aimerais bien que le groupe joue sur une base régulière autant ici qu’à l’international. Dernièrement il y a eu des reports de dates. On a repris des concerts qui avaient été annulés en 2020-2021. On a joué en Italie, en France, en Suisse et dans l’ouest canadien. On devait jouer aussi en Asie 2020-21, mais POUM! … on sait pourquoi, tout est tombé à l’eau. J’aimerais bien qu’on puisse aller développer l’Asie; Japon, Corée du Sud ou Chine. Je pense que les gens aimeraient ça là-bas. D’ailleurs on a que de très bonnes critiques du dernier album là. J’aimerais bien trouver un lieu de résidence ici à Montréal – un lieu où on pourrait faire de la recherche musicale, travailler du nouveau stock, expérimenter, enregistrer, donner des concerts sur une base régulière, avec de la nouvelle musique. On a eu la chance de travailler au Studio Piccolo, pendant la pandémie, c’était vraiment extraordinaire d’avoir un endroit de travail adapté. Ça fait toute la différence.

PAN M 360 : Quel est le marché actuel du Jazzlab ? Le QC essentiellement ? Le Canada ? L’international ? Quel est l’impact grosso modo ?

ALAIN BÉDARD : Le Jazzlab est un groupe de calibre international. À chaque endroit où on a joué au Canada, en Europe ou aux États-Unis, depuis la création du groupe, nous n’avons eu que des éloges autant sur le calibre des musiciens, que sur la musique. Nous jouons un jazz moderne ou l’improvisation a autant sa part que l’écriture. Les différents lieux qui nous ont reçus et les différents publics qui nous ont entendus ont tous été emballés par nos performances. Les gens trouvent que nous avons nos propres idées musicales, que collectivement nous sommes solides et puissants, qu’il y a une excellente alchimie au sein du groupe. Il y a en a qui ont même comparé notre musique à celle de Carla Bley, ou Gunther Schuller, ou William Russo, j’arrête là… Quand même… Le grand compositeur et musicien Rufus Reid a dit du dernier projet « Loguslabusmuzikus est un projet vraiment très fort ». J’en suis flatté.

PAN M 360 : Quels sont les projets à venir de l’ensemble ?  Quels sont les projets d’Alain Bédard ?

ALAIN BÉDARD : En début d’année 2023 soit du 16 au 27 janvier 23, le Jazzlab sera en Guadeloupe pour démarrer un projet d’échanges culturels avec le Centre Culturel Sonis et des musiciens guadeloupéens. Nous donnerons 6 représentations + 2 ou 3 masterclass sur cette période. Puis nous espérons tourner dans les festivals canadiens à l’été 23, aussi il y a toujours la possibilité de dates de reports sur le Japon et la Corée du Sud qui pourrait survenir au cours de la saison 23-24. Je travaille aussi à concrétiser un projet de résidence pour le Jazzlab au Rocher de Palmer à Bordeaux pour l’automne 23, tout en essayant d’organiser parallèlement le festival ambulant du nom de « Québec Jazz Connexion » dans cette période incluant le groupe. Il y a aussi la possibilité de se rendre au Festival de Jazz de Panama en janvier 24. Surtout, il ne faudrait pas que l’on oublie de souligner les 20 ans du band en mars 2023 par un évènement spécial.

Personnellement, je vais participer en 2023 aux prochaines conventions sur la musique ; le Bis de Nantes, le Jazzahead, l’European Jazz Network, le Jammin, le Lux jazz Meeting pour promouvoir les artistes de jazz avec qui je travaille. J’ai un projet de développement du genre « Bureau Export Québec » à mettre en place pour soutenir le jazz québécois à l’international avec des collaborateurs européens. Il y aura aussi la poursuite du projet Jazz @vue en collaboration avec les Productions Yves Léveillé, le réseau MAtv et Marginal Studio, puis le projet Passerelle Guadeloupe / Québec, ainsi que le petit festival Jazz en Rafale à garder en vie. Je travaille aussi sur un nouveau projet de compositions pour l’Auguste quintet. Du pain sur la planche quoi…

Mais plus prochainement, je vais canaliser mes énergies à passer le cap des 70 ans.

LE JAZZLAB ORCHESTRA SE PRODUIT AU PALAIS MONTCALM CE JEUDI ET AU THÉÂTRE OUTREMONT CE SAMEDI.

Ce jeudi à la Salle Pierre-Mercure, deux fois l’ensemble i Musici de Montréal et des invités spéciaux sous la direction de Jean-François Rivest nous proposent un parcours onirique “de l’ombre  à la lumière” , pour reprendre les mots du directeur artistique et chef d’orchestre.

« I Musici de Montréal et moi-même vous emmenons en voyage comme à chacun des concerts de cette saison. Mais cette fois-ci ce n’est pas en France ou en Allemagne qu’on vous emmène mais plutôt dans le monde des rêves. Dans les contrées imaginaires, celles des songes. Avec l’aide d’André Robitaille et même sur certains textes préparés avec Rébecca Déraspe. On va vous faire un parcours qui va vous mener de l’ombre à la lumière. Du sérieux d’une immense beauté, en première partie, à la folie la plus totale de la deuxième partie. Le quatuor no. 15 de Chostakovitch a été composé dans les années 70, à la fin de sa vie,  lorsqu’il était très malade et hospitalisé.  Il était complètement diminué, il hallucinait et passait un moment d’une très grande difficulté. Ce quatuor no 15, il l’a écrit très rapidement dans des conditions très difficiles… Je crois qu’il y exprime des malaises existentiels que toute personne qui vieillit doit vivre. Mais il y a une beauté presque intemporelle dans ce quatuor. On y entend des thèmes qui doivent venir presque de la préhistoire musicale, c’est vraiment très touchant. », explique Jean-François Rivest dans une vidéo promotionnelle de l’événement.

« Je vous emmène ensuite dans une œuvre qui est une sorte de Pierre et le loup moderne, un conte russe composé par (le compositeur montréalais) Airat Ichmouratov. Ce conte est très drôle, complètement fou. Le soliste n’y est pas un violoniste ou un pianiste mais bien un danseur à claquettes. Max Pollak, un grand, dansera l’histoire de Shabarsha que André Robitaille va narrer. Une histoire tordante, très dynamique, ben le fun! »

« Entre les deux œuvres principales, il y a une petite pièce d’un compositeur colombien qui se nomme Torres et qui implique une partie de congas. Alors on a demandé à la merveilleuse Mélissa Lavergne de venir faire cette partie de congas avec nous. Alors on part de la profondeur musicale du 15e quatuor de Chostakovitch  et tranquillement on se hisse jusqu’à la folie de Shabarsha de Ichmouratov  et la danse de Max Pollak qui nous emmènent aussi à Noël. On vous attend! »

Pour en savoir plus long, PAN M 360 a conversé tout récemment avec l’acteur et animateur André Robitaille, visiblement ravi de participer à ce programme,

PAN M 360 : Vous sortez de répétition? 

ANDRÉ ROBITAILLE :  Oui ! Les musiciens classiques répètent peu avant un programme. Ils arrivent devant la partition et la jouent. C’est particulier. J’admire ça! Ils me disent d’ailleurs jouer pour la première fois cette adaptation du Quatuor à cordes no.15 de Chostakovitch, soit son dernier, composé sur un lit d’hôpital. Il ne filait pas, mettons!  Déjà il y avait une fébrilité sympathique. C’est dense, c’est dur, c’est beau, plein de nuances. Les musiciens trippent à le faire.

PAN M 360 : Quel est ton rôle dans la présentation de cette œuvre?

ANDRÉ ROBITAILLE : Normalement il n’y a pas de récitant, pas d’acteur. C’est une idée de Jean-François Rivest. Il m’a appelé en me disant que c’était une œuvre dense, que c’était le début du temps des Fêtes et qu’il avait quand même l’intention d’offrir ça au public en me demandant d’y participer. Selon lui, ça aiderait s’il y avait des propos tenus par un acteur. 

PAN M 360 : Donc le chef a adapté le quatuor à cordes à son orchestre. 

ANDRÉ ROBITAILLE : Oui. On est plus ou moins une vingtaine sur scène et Jean-François m’a proposé de faire ce que je voulais autour de cette œuvre.  On se retrouve chez lui, un verre de vin, un ordi  On a structuré en semble chez lui : soutien de l’orchestre ici,  je parle seul là, ici je parle longtemps, ici je parle peu, ici plus violent, ici plus aérien…  etc. On plonge dans l’œuvre. Les trous étaient placés, je suis parti avec ça.  Je me suis mis à lire de la poésie, du Shakespeare, toutes sortes d’affaires et je me suis perdu… je me suis dit estie je ne trouverai jamais ce que je vais faire avec ça et j’ai alors appelé une autrice, Rébecca Deraspe, que j’aime beaucoup et qui travaille beaucoup pour le théâtre a finalement signé les textes.

PAN M 360 : Quelle est la thématique ?

ANDRÉ ROBITAILLE :  Pour moi, l’arrivée du temps des Fêtes veut dire aussi bilan de fin d’année, un arrêt. On réfléchit à ce qu’on vient de vivre et à ce qu’on va vivre.  Tout cet aspect bilan m’attirait. Et… à l’âge que j’ai, je commence à avoir pas mal de deuils dans ma vie.  Je vais plus souvent au salon funéraire, ça me fait chier. Certains deuils me troublent encore, ça fait partie de mon bilan. J’ai soumis l’idée à Jean-François, go on y va. Ça fittait avec l’œuvre  et j’appelle Rébecca qui me dit si tu savais comme ça va me faire du bien d’écrire là-dessus car je viens de vivre un deuil aigu.  Alors nous avons échangé, improvisé autour de cette idée « je reste toi tu pars », qu’est-ce qui va m’arriver. Je suis donc là-dedans. On a répété le texte avec l’orchestre, c’est un beau fit. 

PAN M 360 : Plusieurs interventions dans l’œuvre, donc?

ANDRÉ ROBITAILLE :  Plusieurs. Il y en a des très courtes, des longues une douzaine … Je parle  environ 20 minutes en tout. Je me trouve entre le maestro et le premier violon. La voix humaine devient un instrument, ce n’est pas vraiment le gars qui fait du théâtre à côté de l’orchestre. Mais on est quand même plus dans le théâtre, assumons-le.  Mais je fais partie de l’orchestre, j’adore ce feeling que je viens de vivre en répétition. Ça va passer, on veut le mettre en contexte pour le public et leur dire voici un bilan et il 

PAN M 360 : Il y a aussi de la percussion et de la danse, côté Mélissa lavergne et Max Pollak. 

ANDRÉ ROBITAILLE :  J’ai répété avec Max et non avec Mélissa.  Cette exécution a quelque chose en commun avec celle de Pierre et le loup, que j’ai déjà faite quelques fois. Ça a quelque chose de cette structure-là  et ce qui est particulier ici, c’est que Max le danse. On a donc une voix humaine, un orchestre et un danseur.  Max joue dans l’orchestre avec ses pieds, il se tape aussi sur le corps, il raconte Shabarsha en dansant, il colle son rythme au violon. C’est rigolo, c’est sympathique, c’est ludique mais c’est aussi performant. Il est beau à voir aller,  il a d’ailleurs une carrière intéressante à l’échelle internationale.

PAN M 360 : Et André Robitaille apprécie-t-il se retrouver dans une telle expérience ?

ANDRÉ ROBITAILLE : J’aime bien me lancer dans ce genre de truc! Je ne suis pas musicien, je suis un mélomane. Le classique a sa place dans mes intérêts variés pour la musique, c’est très large depuis toujours.

SOUS LA DIRECTION DE JEAN-FRANÇOIS RIVEST, L’ENSEMBLE I MUSICI DE MONTRÉAL, ANDRÉ ROBITAILLE, MAX POLLAK ET MÉLISSA LAVERGNE PRÉSENTENT LE SPECTACLE « RÊVES ». INFOS ET BILLETS, C’EST ICI

Il y a quelques jours, Madison McFerrin a eu 31 ans et a achevé sa tournée européenne. Sa voix douce et son sens de l’humour vont de pair avec un esprit tendre et réfléchi, tourné vers les gens, une croyance en la musique comme thérapie et l’importance de faire partie d’une communauté. Pan M 360 lui a posé quelques questions à propos de ses projets les plus récents et de son évolution personnelle, depuis la pandémie.



Pan M 360 : En 2018, on parlait de toi en tant qu’artiste indépendante et montante. Où en es-tu?

Madison McFerrin : Je suis toujours indépendante, ce que je trouve super. Nous sommes dans une période où nous pouvons en réalité avoir une carrière viable et rester indépendants, alors j’ai vraiment essayé de construire cela de façon durable, voilà où j’en suis. L’équipe s’est agrandie, de nouveaux morceaux vont voir le jour, ça permet d’être soudé.

Pan M 360 : Où et quand as-tu appris à produire seule?

Madison McFerrin : J’ai réellement commencé durant la pandémie donc en 2020. Je produisais déjà des choses a capella, mais pour ce qui est d’ajouter de l’instrumentation, cela a vraiment commencé là, dans mon salon. Puisque nous ne pouvions pas sortir ou faire quoi que ce soit, je me suis « OK, nous y sommes ».

Pan M 360 : L’EP You+I a été réalisé avec ton frère (NDLR : Taylor McFerrin).

Madison McFerrin : Oui, il a produit No Room, Try, Unwise et Fallin, et j’ai fait Re:intro et You know better.


Pan M 360 : Que t’a apporté cette collaboration avec ton frère?

Madison McFerrin : Travailler avec mon frère est une chose que je voulais vraiment faire. Je l’admire et je le trouve incroyable, tu sais, c’est de l’amour fraternel! J’ai apprécié.

Pan M 360 : Au sujet du morceau You Know Better, on parle de ta dextérité vocale. Comment construis-tu tes harmonies? De quoi t’inspires-tu?

Madison McFerrin : Je pense que ma plus grande inspiration vient de la vie en général. Je commence toujours avec les accords ; les mélodies que je trouve sont aussi une source d’inspiration. Elles vont plutôt orienter le sujet que je vais aborder, puisque comme j’écris mes mélodies d’abord, je trouve vraiment les mots qui s’accordent avec la mélodie, qui révèle la chanson d’un point de vue lyrique.

Pan M 360 : À propos du morceau Stay Away, sorti récemment, c’est un mélange de musique soul et house. Quels sont tes influences et goûts actuels?

Madison McFerrin : Une amie à moi qui s’appelle L’Rain. Elle est vraiment incroyable. J’ai écrit ce morceau avant que l’album de Beyonce sorte, mais en termes de musique house, cela a été un grand moment pour moi. Cet album est fantastique. Je suis aussi une grande fan de Jamila Woods, de Nick Hakim. Je ressens de la gratitude du fait que ces personnes qui m’inspirent soient aussi mes amis.


Pan M 360 : L’ambiance de ce morceau contraste avec le sujet. J’ai vu que tu étais très engagée dans la promotion de la santé mentale. À quel point ce sujet est-il important pour toi?

Madison McFerrin : Ce sujet relève d’une importance majeure pour moi, surtout maintenant. À l’heure actuelle, nous vivons toujours une pandémie. Il y a beaucoup de chagrin et de traumatisme collectif et je ne pense pas que tout le monde ait pu s’en remettre, d’autant plus aux États-Unis. On a mis l’accent sur le retour au travail et à la vie normale, sans laisser aux gens l’espace nécessaire pour digérer ce qu’ils ont vécu. Je veux dire plus d’un million de personnes ont perdu la vie aux États-Unis et des gens ont perdu leur famille entière, et l’idée que nous soyons supposés passer à autre chose me paraît assez dingue. À mes yeux, la musique aide à contribuer à ma santé mentale et je reconnais que c’est vrai pour beaucoup d’autres, alors je me vois vraiment et perçois ma musique comme un canal à travers lequel les gens peuvent trouver une forme de guérison, dans des chansons joyeuses ou tristes, ou des chansons sur l’anxiété. J’exploite ce que je ressens en comprenant que beaucoup d’autres personnes les ressentent aussi et que ma musique peut peut-être mettre des mots sur leurs sentiments qu’elles n’ont pas pu exprimer.

Pan M 360 : Est-ce que ça t’aide?

Madison McFerrin : Oh, assurément!

Pan M 360 : À quel point est-ce facile de se montrer soi et ses ressentis?

Madison McFerrin : Pour moi, le montrer dans la musique est probablement la façon la plus simple. J’écris dans un journal au quotidien et cela m’aide, mais je pense qu’en termes d’expression, la musique est vraiment l’endroit où je peux exprimer le plus librement mes sentiments. La musique est le meilleur endroit pour pouvoir faire ça.

Pan M 360 : Dans ton morceau, tu dis « Undefined is a reminder I ain’t done so stay away from me » (Le fait d’être indéfini me rappelle que je n’ai pas fini, alors reste loin de moi). Qu’est-ce que ça veut dire?

Madison McFerrin : J’ai passé ces dernières années à essayer de me définir et de définir mon art, d’essayer de comprendre qui je suis, pas seulement en tant qu’artiste, mais aussi en tant que personne. Alors l’idée c’est que si tu n’es pas encore défini, si tu n’as pas encore trouvé ce que c’est pour toi, c’est que tu n’as pas terminé ton processus, et cela ne veut pas dire que c’est la fin, donc « reste loin de moi ». Je parle à l’anxiété, cette pression de ne pas savoir qui tu es. Je lui dis de rester loin, parce que je suis en train de me découvrir et je reconnais que je suis toujours sur ce chemin, et que c’est OK.

Pan M 360 : Tu as nommé deux de tes EP Finding Foundation (Trouver les fondations). Est-ce que tu as trouvé les tiennes?

Madison McFerrin : Oui, je pense. Le sens de ces titres était que j’avais pris le temps de réfléchir à la manière dont je voulais m’exprimer en tant qu’artiste solo surtout, puisque j’ai déjà fait d’autres choses dans des groupes. J’ai un héritage en musique vocale riche et même pour la première chanson que j’ai écrite à l’université, je ne savais pas construire les accords. Alors je les chantais, ce qui a fini par donner une chanson a capella, et je suis revenue à cette racine originelle dans l’écriture de mes chansons, qui s’est couplée à mes racines familiales. « Trouver ses fondations », c’était réellement ça.

Pan M 360 : Peux-tu m’en dire plus sur tes racines familiales?

Madison McFerrin : Mon grand-père est le premier noir américain à avoir signé un contrat (NDLR : Robert McFerrin était un chanteur baryton de negro spirituals) à l’Opéra Métropolitain. Sa femme, ma grand-mère, était une professeure de chant renommée reconnue par l’État de Californie. Mon père est évidemment un chanteur qui a remporté dix Grammy Awards. Mon frère le plus âgé, Taylor, réalise des albums et mon frère cadet est acteur, mais il chante aussi, il a joué Hamilton à Broadway. Je suis sûre que cela remonte plus loin que ça. L’héritage musical est incroyablement riche, d’une manière qui fait appel à mes racines familiales.

Pan M 360 : Finalement, comment apprend-on à devenir fidèle à soi-même?

Madison McFerrin : C’est une bonne question! Si je pouvais répondre à ça, je pense que je serais un être humain beaucoup plus fort (rire), mais en fin de compte, je pense que tout se résume à puiser en soi, à prendre du temps pour soi, méditer, tenir un journal. Je pense aussi que la communauté est vraiment importante pour ça. La découverte de soi ne vient pas seulement à travers soi, cela passe aussi par des dynamiques que l’on a avec notre entourage, la façon dont il nous motive, nous pousse, parce qu’on nous dit que nous sommes censés être très individuels, alors qu’en réalité, nous sommes censés être en communauté, et je pense que cette découverte de soi passe par le fait de faire partie d’une communauté positive.

Pan M 360 : En ce qui concerne la composition, tu as dit que tu chantais avant de jouer?

Madison McFerrin : Je commence toujours avec les accords, que ce soit moi qui les chante en boucle ou les joues au piano. C’est intéressant de noter que parfois, en produisant, je commence par un rythme de batterie et j’y ajoute des accords, mais j’ai vraiment besoin d’accord pour pouvoir créer la mélodie et écrire les paroles.

Pan M 360 : As-tu de nouveaux projets à venir ou en parallèle?

Madison McFerrin : De nouvelles musiques s’en viennent. Restez à l’écoute!

Pan M 360 : Est-ce que tu voudrais ajouter autre chose?

Madison McFerrin : Je suis vraiment pleine de gratitude d’être de nouveau sur la route et si quelqu’un veut entrer en lien avec moi, envoyez-moi un DM (NDLR : message direct), je suis toujours prête à communiquer avec mes fans. Je suis vraiment impatiente d’être à nouveau devant le public.

Pan M 360 : As-tu déjà joué avec tes fans?

Madison McFerrin : J’ai donné quelques cours et des gens me rejoignent lors des balances de son. Les gens m’envoient des choses en messages privés et je fais de mon mieux pour tout écouter et donner quelques conseils. J’ai aussi un numéro auquel les gens peuvent m’envoyer des messages ; on peut se parler de cette façon, cela a été très utile durant la pandémie.

Pan M 360 : Merci beaucoup Madison!

Après un « retentissant coup d’envoi » (atuvu.ca) le 5 décembre l’année dernière où ils ont fait salle comble au Théâtre Maisonneuve, le trio composé des ténors Sam Champagne, Marco Bocchicchio et du baryton Ian Sabourin reviennent cette année avec leur concert Noël à l’opéra. Ancrés dans une inspiration pop-opératique, ces jeunes musiciens passionnés ont conquis le public avec leur présentation de pièces à succès du répertoire classique et populaire, qu’on écoute par plaisir coupable et dont on ne se lasse jamais. Nous avons discuté avec Sam Champagne de ce concert à venir qui sera présenté ce dimanche 4 décembre à la Place des Arts et le 11 décembre à la Salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Montréal.

PAN M 360 : Ca va faire exactement un an que le trio Lyrico aura donné son premier concert au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. Quel regard portez-vous sur cette dernière année ?

Sam Champagne : Effectivement nous sommes à quelques jours de cet anniversaire ! La grosse différence c’est que cette fois-ci nous sommes à la Salle Wilfrid-Pelletier, la plus grande salle de la Place des Arts. Nous sommes naturellement très emballés et excités par ce projet avec l’Orchestre FILMharmonique, dirigé par Francis Choinière.

PAN M 360 : Les critiques ont été très élogieuses pour votre concert  Noël à l’opéra l’année dernière, de même que la réponse du public qui a fait salle comble. Est-ce que vous vous attendiez à un tel engouement au départ ?

Sam Champagne : Non (rires). On l’a fait parce qu’on voulait former un groupe ensemble. On a été chercher l’inspiration chez des groupes célèbres de pop-opéra célèbres comme Il Volo, Il Divo, Les Trois ténors évidemment, etc. C’était vraiment un projet de passion qu’on a proposé à GFN et à Francis. [NDLR: GFN Productions est une entreprise de divertissement québécoise cofondée par Francis et Nicholas Choinière]. C’est vraiment venu de notre cœur et le fait que le public ait aimé ça, on est vraiment très choyés et reconnaissants de leur réaction au projet.

PAN M 360 : Vous l’avez mentionné, votre groupe s’inscrit clairement dans la lignée des groupes de pop-opératique. Outre la passion que vous évoquez, qu’est-ce qui vous a amené à chanter ensemble ?

Sam Champagne : Nous trois, Marco, Ian et moi on a tous étudié ensemble à l’Université McGill en chant classique. Beaucoup du répertoire qu’on fait pour le concert de Noël on l’a fait à l’université avec des collègues. C’est un style qu’on connaît très bien, qu’on aime. Le fait qu’on puisse marier le style plus classique avec le style pop avec des chants d’Andrea Bocelli, Céline Dion par exemple, ce crossover nous ouvre vraiment les portes à chanter n’importe quels styles qu’on aime. On utilise vraiment la mélodie. C’est elle qui nous guide et qu’on met à l’avant-plan et qui est à la base de notre désir de chanter les chansons qu’on aime, peu importe le style.

PAN M 360 : En plus de vos deux concerts, vous venez tout juste de lancer votre premier disque. Reprend-il essentiellement le répertoire du concert ou est-ce qu’il y a des ajouts différents ?

Sam Champagne : On a vraiment basé le disque sur le concert. Il y a plusieurs chants de Noël évidemment comme Aujourd’hui le roi des cieux (The First Noel) ; Quel est l’enfant (What Child is This?) ; Minuit, Chrétiens et d’autres grands classiques. Mais, il y aura aussi des chants d’opéra et des grands airs comme Brindisi  de La Traviata, la Barcarolle, Ombra mai fu de Handel, etc. On fait vraiment « Noël » et « opéra ».

PAN M 360 : Vous avez fait récemment une tournée avec un programme totalement différent, soit autour du répertoire de Broadway. Pouvez-vous nous en dire quelques mots?

Sam Champagne : Oui, c’était au début de cette année. Il s’agissait de notre première tournée. On est allé un peu partout dans des salles à travers le Québec, à Gatineau, Sorel-Tracy, Montréal et Québec. C’était vraiment une expérience plaisante d’être sur la route ensemble et d’interpréter des chants de Broadway qu’on n’a jamais vraiment eu l’occasion de faire pendant nos études. On agrandi en les entendant, on l’aime, mais on a vraiment appris à le découvrir en l’intégrant à notre répertoire. Pouvoir interpréter ces pièces nous donne l’opportunité de nous enrichir comme chanteur.

PAN M 360 : Vos projets semblent très bien partis. Maintenant, après ce programme de Noël, qu’est-ce qui vous attend pour l’année 2022-2023 ?

Sam Champagne : C’est sûr qu’il y a notre album dont on va faire la promotion. Après, ce sera du travail de production, travailler à monter un programme avec des chants que l’on peut sortir du contexte de Noël et que l’on peut chanter à longueur d’année. On est surtout très emballés de pouvoir continuer à chanter ensemble et d’être ouvert aux opportunités.

Obtenez l’album ici 

C’est le retour d’une tradition du temps des fêtes fort appréciée des musicophiles dans le cadre du Festival Classica depuis 2017. Les membres de l’Ensemble Caprice et de l’Ensemble vocal Arts-Québec, tous deux dirigé par le flûtiste, compositeur et chef d’orchestre Matthias Maute, présentent « leur » Messie de Georg Friedrich Haendel dans une série de concerts qui aura lieu du 1er décembre au 11 décembre dans plusieurs villes de la province, dont le 3 décembre au Palais Montcalm de Québec et à la Maison symphonique de Montréal le 4 décembre. Dans le cadre de ces concerts qui mettront  en valeur les deux ensembles ainsi que les solistes Myriam Leblanc (soprano), Florence Bourget (mezzo-soprano), Antonio Figueroa (ténor) et Marc Boucher (baryton-basse), nous nous sommes entretenus avec Matthias Maute pour parler de cette œuvre phare du compositeur.

PAN M 360 : Vous invitez le public à venir découvrir ou redécouvrir ce chef-d’œuvre, que vous qualifiez de « nouveau messie ». En quoi ce Messie s’annonce-t-il différent ?

Matthias Maute : Dans un premier temps, l’œuvre sera interprétée sur instruments d’époque. On revient donc aux effectifs et aux forces qui ont été employés lors de la première de l’œuvre à Dublin en Irlande.  Dans un deuxième temps, nous ne présentons pas l’intégrale du Messie. Nous mettons l’emphase sur la première partie qui porte sur l’histoire de la Nativité avec quelques points forts des deuxième et troisième parties qui posent une réflexion sur le personnage du Messie. Cela donne une représentation qui est allégée au niveau du temps et où un plus grand contact et une plus grande proximité peuvent être créés avec le public, car il ne se sentira pas laissé pour compte.

PAN M 360 : Justement sur l’interprétation que vous allez en faire : quelle est la difficulté ou quels sont les défis rencontrés quand on joue sur instrument d’époque ?

Matthias Maute : C’est une question très intéressante. Tout d’abord, les cordes des instruments à cordes sont en boyaux. Ce qui fait qu’ils sont très sensibles aux changements de température. Le public va certainement entendre plus souvent des accords et des raccords de l’orchestre que ce qu’il entendrait avec des instruments modernes avec l’OSM par exemple où l’accord est donné au début du concert et où les instruments restent stables pendant assez longtemps. Une autre particularité, c’est la manière de tenir l’instrument, comme le violon. L’instrumentiste baroque tient son violon juste sous l’épaule au niveau du ballant au lieu d’avoir une épaulière et une mentonnière. La technique est très différente, notamment avec l’archet qui est utilisé. C’est facile de jouer avec beaucoup de rapidité, car l’archet est plus léger. Cela permet une plus grande articulation. La norme esthétique de l’époque épousait celle de la langue, avec des constructions de phrases, de paragraphes avec des points de ponctuation. Cela explique aussi pourquoi souvent les tempis avec instruments d’époque peuvent être assez élevés. L’articulation est faite également pour refléter la musique des danses qui est souvent à la base des airs de la musique sacrée. Il y a beaucoup d’avantages à jouer avec cette légèreté. Le chœur s’adapte à ça en chantant d’une manière particulière avec très peu de vibrato par exemple ce qui permet aux paroles de donner la forme à la musique. Nous allons aussi l’interpréter dans le tempérament de l’époque, donc en 415 Hz, soit un demi-ton plus bas que le tempérament conventionnel d’aujourd’hui.

PAN M 360 : Pourquoi et comment le Messie est-il une œuvre si emblématique selon vous ?

Matthias Maute : D’abord c’est l’histoire de sa création. L’œuvre n’a pas été un immense succès auprès du public au début. Ce n’est que quelques années plus tard que l’Angleterre a été happée par la fièvre du Messie. Haendel à l’époque était très malade, il était paralysé d’un côté, il faisait de l’embonpoint et avait de graves problèmes financiers.  Étant le compositeur national de l’Angleterre, les gens se demandaient vraiment s’il allait s’en sortir. L’histoire dit que contre l’avis de ses médecins, il a prolongé ces cures d’eau chaude, de telle façon qu’il a survécu.  Le Messie raconte d’une certaine façon « sa » résurrection, à la fois en tant que compositeur et en tant qu’être humain. L’autre raison, qui est fascinante, c’est qu’il en a achevé la composition en quelques semaines. C’est impressionnant d’une part à cause du volume de l’œuvre — il y a plus que cinquante airs et chœurs —, si on fait le Messie au complet ça prend au moins trois heures. Également, et ça me fascine à chaque fois, c’est son inspiration. On sent qu’il y a une force créatrice à l’œuvre qui nous porte encore aujourd’hui.

PAN M 360 : Dans cette idée d’interprétation historiquement informée évoquée plutôt, pensez-vous que la musique baroque devrait être interprétée de cette manière ou est-ce qu’on peut très bien créer quelque chose de très beau avec des instruments dits « modernes » ?

Matthias Maute : La musique classique, on peut faire ce qu’on veut avec. Les gens profitent de cette liberté et c’est très bien comme ça. Moi je trouve que les orchestres modernes ont beaucoup appris des musiciens qui jouent avec les notions de l’époque. Il y a un grand processus de tradition et d’apprentissage qui a été fait, et je trouve ça toujours très impressionnant que de grands orchestres symphoniques parviennent à intégrer ces notions. Pour certains aspects de la musique, ça peut être plus facile d’obtenir un résultat intéressant en ayant en tête l’état d’esprit de l’époque et de ces apprentissages. Aussi à mon esprit, parce que je suis chef d’orchestre, je joue, je compose de la musique contemporaine, ce n’est pas qu’une chose est bonne et l’autre moins bonne. Avec Caprice, on s’est construit un orchestre qui joue sur instruments d’époque, mais je le ferais avec des instruments modernes et ça marcherait très bien aussi. Une chose n’exclut pas l’autre. 

PAN M 360 : Qu’est-ce qui vous attend avec les musiciens de l’Ensemble Caprice et de l’Ensemble vocal Arts-Québec pour la prochaine saison ?

Matthias Maute : D’abord, nous faisons un concert de cantates de Bach à la Salle Bourgie en janvier. Ce sera la huitième année ou nous interpréterons ces œuvres dans cette série de l’intégrale des cantates de Bach. Un autre moment fort de notre saison sera la Messe en si mineur que nous présenterons à la Maison symphonique et au Palais Montcalm avec les forces réunies de l’Ensemble Caprice et de l’Ensemble vocal Arts-Québec.

https://www.festivalclassica.com/le-messie-de-haendel

Jointe chez elle à la campagne où elle semble couler des jours heureux avec son homme et ses enfants, Catherine Major est invitée à faire le récit de sa composition de l’ouverture et des airs d’Albertine en cinq temps, adaptation opératique d’un grand classique de Michel Tremblay.

Près de quatre décennies après la première de la pièce au théâtre du Rideau-Vert, la pièce fut adaptée en un opéra de chambre et présentée pour une première fois en septembre dernier. D’ici là, les férus d’opéra et de dramaturgie québécoise pourront en apprécier l’enregistrement audio qui vient de paraître sous étiquette Atma Classique.

Rappelons que la trame dramatique, adaptée dans ce nouveau contexte par le Collectif de la Lune Rouge, se fonde sur cinq incarnations d’Albertine, héroïne mise au monde par Michel Tremblay et qui revoit dans cette pièce cinq étapes de sa vie. 

Ainsi, l’Albertine de 70 ans est campée par Chantal Lambert, celle de 60 ans par Monique Pagé, la quinquagénaire par Chantal Dionne, la quadragénaire par Florence Bourget, le trentenaire par Catherine St-Arnaud, et Madeleine par Marianne Lambert. Sauf  la mezzo Florence Bourget, toutes ces chanteuses sont des sopranos.

Exclusivement féminin, le quintette des instrumentistes mis à contribution comprend la pianiste Marie-Claude Roy, la violoniste Mélanie Vaugeois, la hautboïste Élise Poulin(cor anglais dans le cas qui nous occupe),  la violoncelliste Annie Gadbois et la contrebassiste Anaïs Vigeant.

Cette fois, donc, Catherine Major se trouve à l’arrière-plan et campe le rôle de la compositrice, forte d’une éducation de haut niveau en musique classique comme on le sait.

PAN M 360 : Revenons sur les fondements de l’œuvre, sur ses référents musicaux. Les écoutes nous permettent d’entendre de la musique classique de la période romantique, l’expressionnisme allemand, bref de la musique classique et quelques compléments  modernes. 

CATHERINE MAJOR : C’est vrai mais ce n’est pas conscient.  Certains m’ont déjà parlé de Ravel dans mon approche, c’était vraiment un cadeau pour moi d’entendre ça!

PAN M 360 : Certains accords rappellent effectivement l’impressionnisme français de Ravel – ou Debussy, Fauré, Poulenc, etc On trouve d’ailleurs ces influences dans tes propres chansons.

CATHERINE MAJOR : Exact, mais je n’écrivais pas pour moi, j’avais un terrain de jeu différent. Par exemple,  je ne suis pas capable de chanter 90% de ce que j’ai composé car je n’ai pas la tessiture d’une soprano! Je n’ai pas ce lyrisme non plus. Ce travail m’a donc permis d’aller à des endroits différents. C’est rare que je module autant et que je me permets autant de choses. Cette liberté m’a permis plus de choses musicalement que ce que je peux faire en chanson. 

PAN M 360 : On imagine que la méthodologie est aussi différente.

CATHERINE MAJOR :  Oui et ça c’est transformé en cours de route. Les six ou sept premiers airs, je les ai orchestrés après les avoir composés alors que j’ai orchestré simultanément les autres par la suite.  Au départ, toutefois, je ne connaissais pas exactement l’instrumentation et le budget alloué, ce qui explique aussi la manière dont j’ai amorcé le travail. Mais si j’avais à recommencer, je referais tout en composant et en en orchestrant les airs du même coup car ça me permet d’avoir le portrait complet. Par exemple, le thème de Thérèse ma fille est joué au cor anglais, l’instrument a le rôle principal.

PAN M 360 : Vous avez déjà orchestré pour des quatuors à cordes, et cette fois c’est pour un quintette. Quelle fut  la difficulté?

CATHERINE MAJOR :  Écrire pour le piano a été pour moi la chose la plus difficile. Pour le piano, c’était le plus dur car d’ordinaire, je joue instinctivement. Alors que cette fois, il faut que je mette en partition les notes du piano. J’ai dû alors me mettre dans le bain car  je ne suis plus la pianiste classique que je l’étais plus jeune. Mais, harmoniquement, il faut que ça bouge ! Pour les autres instruments, contrebasse, violoncelle, violon et cor anglais, ça se complète bien. C’est un tantinet comme un quatuor à cordes, et le cor anglais vient parfois accoter certaines voix où techniquement l’exécution est plus difficile  – je pense notamment à La Rage; l’air implique des vocalises où l’interprète (Catherine St-Arnaud) m’a dit de ne pas me gêner de m’exclamer. À certains moments, donc, le cor anglais devient un bon allié pour mélanger sa texture à l’unisson avec la voix. 

Outre l’écriture du piano, les allers-retours et les pauses de plusieurs semaines  ont  été difficiles. J’aurais aimé revoir the big picture avant la composition des derniers airs, et j’ai un relativement souffert du peu de rencontres tenues avec les interprètes à cause des circonstances que tout le monde connaît. Il y avait un peu de perplexité, donc ce qui fait que j’ai composé l’ouverture dix jours avant la première. Je l’ai refaite quinze fois ! J’ai aussi épuré l’orchestration qui était trop intense. Je continuerais encore à améliorer le truc, ça n’arrête jamais mais à un moment donné…

PAN M 360 : Et pourquoi un petit ensemble? Pourquoi un opéra de chambre?

CATHERINE MAJOR : On m’a dit que j’avais droit à 5 musiciennes. J’en aurais pris 7 ou 8 mais bon c’est tout de même moi qui en ai choisi l’instrumentation. Néanmoins ce pourrait être repris par un orchestre de chambre ou par un orchestre symphonique. À ce titre, j’ai demandé à Antoine Gratton s’il ferait les arrangements et il m’a répondu « Catherine t’es complètement ridicule, tu sais comment faire, le canevas est là. Après ça tu fais les contrechants, tu doubles des voix, etc. » Ça m’a rassurée d’entendre ça et je laisse aller les producteurs sur la progression du projet.

PAN M 360 : Parlez-nous des conditions d’enregistrement :

CATHERINE MAJOR : On a enregistré une semaine au Domaine Forget, peu après les premiers concerts de septembre. Ça s’est  fait rapidement, et ça a été un moment de grâce. Il y avait tellement de COVID dans l’air, on craignait qu’une chanteuse n’y soit pas, car ça ne fonctionnerait pas alors.  On s’est retrouvée au Domaine Forget, les cinq musiciennes, les six chanteuses, la preneuse de son Anne-Marie Sylvestre et moi.  Ça a été un moment incroyable, une belle communion et ça a pris trois jours. Les chanteuses étaient face aux musiciennes sur la scène de l’amphithéâtre (sans public) et moi j’étais enfermée avec Anne-Marie dans un coqueron  pas de fenêtre et néons. Anne-Marie est une lectrice hors-pair, à nous deux on avait 200 pages de musique, on prenait des notes au fur et à mesure, Anne-Marie se concentrait sur la justesse des voix et moi sur la partition que je pouvais ajuster au besoin. Les artistes répondaient à nos consignes et j’ai été quand même malléable pour modifier la proposition afin de répondre aux besoins des interprètes lorsqu’elles exprimaient leurs besoins. 

PAN M 360 : Que pensez-vous de l’usage du joual de Michel Tremblay dans un opéra?

CATHERINE MAJOR :  Avec recul, j’avoue que c’est particulier, surprenant. Mais puisqu’on écoute de l’opéra italien ou allemand sous-titré sans comprendre la langue, pourquoi pas le joual québécois ? En autant que ça sonne.  Le fait que ce soit un collectif a été une bonne chose, cinq personnes dont Nathalie Deschamps – qui a fait la mise en scène. Michel Tremblay a ensuite tout approuvé sauf un seul petit détail :  il manquait du baloney dans La désobéissance !  Mais il était très heureux que le texte fonctionne si bien lorsque mis en musique.  

PAN M 360 : Serait-ce pour Catherine Major le début d’une deuxième carrière en musique?


CATHERINE MAJOR : En tout cas je suis très contente de ce projet ! Je tente actuellement de me remettre à créer mais j’ai un genre de post-partum mélangé à plein d’autres affaires…  En ce moment,  je n’ai pas envie de refaire de la chanson conventionnelle. On tente de me relancer sur un projet d’airs piano-voix, ça me tente. Albertine m’a fait découvrir quelque chose de très stimulant et très le fun, j’aimerais aller plus loin là-dedans. Mon chum (Moran) et moi avons une idée de comédie musicale / opéra…  Ce projet m’a amené quelque chose, j’espère être capable d’en profiter pour l’étape suivante.

Amorcées et conclues par une même aria, les célébrissimes variations dont il est ici question avaient été écrites par Johann Sebastian Bach pour son élève Johann Gottlieb Goldberg, qui devait ensuite les jouer au comte insomniaque Herman Karl von Keyserling, afin de lui adoucir les mœurs jusqu’à l’atteinte d’un sommeil réparateur.

Près de trois siècles après leur composition, les Variations Goldberg sont parmi les plus jouées des œuvres pour claviers. On en a d’ailleurs goûté récemment une exécution phénoménale au Festival Bach, soit en octobre dernier à la Maison symphonique, gracieuseté du grand pianiste hongrois András Schiff. 

Passons maintenant à l’extrapolation orchestrale de cette œuvre fantastique, autre démonstration du génie contrapuntique de JSB. Alors? Les Variations Goldberg de JS Bach conservent-elles leurs qualités intrinsèques lorsqu’elles sont adaptées pour d’autres instruments que les claviers anciens, l’orgue ou le piano? 

À cette question, on a déjà répondu : grâce à son fondateur et maestro originel Bernard Labadie, les Violons du Roy en font l’éloquente démonstration depuis 1999. Et remettent ça ce dimanche au Festival Bach sous la direction de Nicolas Ellis, qui vient d’être nommé premier chef invité pour une période de trois ans à compter de septembre prochain.

Pour le lectorat de PAN M 360, le jeune chef en explique les tenants et aboutissants.


PAN M 360 : Cette adaptation pour orchestre peut-elle représenter un problème esthétique? Usurpation ou hérésie du côté des puristes? 

NICOLAS ELLIS : Je crois personnellement que les Variations Goldberg, c’est bien au-delà d’une œuvre pour tel ou tel instrument. C’est un contrepoint extraordinaire et ça devient aussi intéressant de l’apprécier en trio à cordes, en orchestre à cordes, pour autres formations. C’est donc une belle aventure que d’embarquer dans le projet de Bernard Labadie, d’autant plus que les musiciens de l’orchestre ont joué ces arrangements au cours des 20 dernières années et ont aussi joué la version pour trio à cordes.

PAN M 360 : Comment ça marche, l’adaptation d’une œuvre pianistique pour orchestre à cordes?

NICOLAS ELLIS : Nous partons de cette idée : le contrepoint et l’harmonie de cette pièce vont bien au-delà d’un seul instrument. Une adaptation pour orchestre peut ainsi jeter un autre éclairage à l’œuvre. Il faut rappeler que les Variations Goldberg avaient été arrangées pour un trio à cordes par Dmitri Sitkovetski (1985) et cette adaptation a été jouée plusieurs fois depuis. À partir de cette même idée, Bernard Labadie avait décidé de se lancer dans un arrangement pour orchestre à cordes. L’arrangement fut joué sur scène par les Violons du Roy en 1999 et enregistré en 2000.

PAN M 360 : Du trio à l’orchestre à cordes, la commande était considérable! Plus précisément, quel en était le défi?

NICOLAS ELLIS : C’était d’abord faire en sorte qu’on ressente que l’œuvre aurait été écrite pour orchestre à cordes. Lorsque, par exemple, une variation offre une polyphonie à deux notes, Bernard peut ajouter des notes supplémentaires à l’arrangement afin de « gonfler » l’harmonie. Il peut redistribuer les notes de l’œuvre aux instruments de manière à en faire ressortir l’harmonie proprement. Si, par exemple, on part à 4 instruments et puis à tout bout de champ ça tombe à deux ou trois voix, il faut créer des lignes pour les instruments qui soudainement ne jouent plus la partition originelle mais qui doivent continuer à jouer afin qu’on comprenne qu’il s’agit bien d’un discours orchestral. On peut aussi transformer en arrangements les ornements de la partition pour clavier seul.

Or, lorsqu’on transpose ça aux cordes, il ne s’agit pas simplement d’ajouter un instrument pendant une mesure pour couvrir toutes les notes du clavier, il faut plutôt trouver une façon de diversifier la proposition d’une variation à l’autre en différentes configurations, soit à deux musiciens, à trois musiciens, en orchestre à cordes, etc. 

L’idée , en somme, c’est que cette adaptation pour orchestre soit idiomatique, comme si c’était un concerto grosso avec des moments où c’est tout l’orchestre qui s’exprime et d’autres où c’est un nombre restreint d’instruments ou encore des solistes. Un travail colossal effectué par Bernard Labadie!

PAN M 360 : Aujourd’hui, cette transformation des œuvres classiques est peu courante. Quelle est votre perception?

NICOLAS ELLIS : Il faut rappeler que c’était une pratique généralisée à l’époque baroque, ça arrivait fréquemment à Bach lui-même de transformer un concerto pour violon en concerto pour claviers, de prendre une suite pour orchestre et de faire un duo, de prendre de vieux mouvements de cantates et de les intégrer à sa Passion selon Saint-Matthieu, ou encore de citer d’autres compositeurs dans ses oeuvres. Il n’y avait pas cette notion de propriété intellectuelle à son époque, on pouvait reprendre des musiques composées par d’autres et les imbriquer dans une œuvre différente. Ce que Bernard Labadie a fait, ça n’aurait pas du tout semblé étrange à l’époque baroque. 

PAN M 360 : Son adaptation a-t-elle évolué depuis 1999? 

NICOLAS ELLIS : Oui. Bernard a pu modifier légèrement l’arrangement au fil du temps, et c’est vraiment super ce qu’il a réussi à accomplir. Ça sonne comme si ça avait été écrit pour un orchestre à cordes, ça sonne vraiment comme un concerto grosso.

PAN M 360 : Quel est le rôle du maestro dans ce contexte?

NICOLAS ELLIS : Mon rôle est très agréable au moment où on annonce mon poste de premier chef invité aux Violons du Roy. C’est à l’image de ma collaboration avec les Violons du Roy : un échange. Je tente humblement d’apporter mon grain de sel dans ce que cet orchestre fait de mieux. C’est aussi une occasion pour moi d’accueillir et de mieux comprendre cette tradition bâtie pendant près de 40 ans. Ainsi, mon mandat de trois ans commencera en septembre 2023. Cette année déjà je fais trois programmes différents. Depuis ma première collaboration en 2018, je rôde de plus en plus autour des Violons du Roy! 

PAN M 360 : Quelle était votre connaissance de l’œuvre en tant que chef?

NICOLAS ELLIS : C’est la première fois que je m’attaque personnellement aux Variations Goldberg et c’est passionnant de le faire avec les Violons du Roy, des musiciens d’expérience qui connaissent bien l’oeuvre. Ces musiciens restent très ouverts et curieux dans le travail collectif pour trouver de notre propre interprétation de cette pièce. C’est à l’image de collaboration et d’échange qu’on veut développer ensemble, en tant que premier chef invité.

PAN M 360 : Pour un chef, quelle est la difficulté de diriger une telle adaptation?

NICOLAS ELLIS : Honnêtement, je disais que la direction des Variations Goldberg pour orchestre c’est du bonheur car tout est déjà si bien conçu! Quand on lit la partition, cependant, c’est intimidant de se trouver devant un tel génie. Il faut rester humble! Lorsqu’on regarde ça, on comprend pourquoi ça a été autant joué. C’est un immense chef d’œuvre de la littérature musicale et il faut arriver à en avoir une perspective d’ensemble, comprendre quel est le voyage derrière tout ça, comment s’approprier chaque variation pour qu’elles aient chacune leur propre caractère, qu’elles aient toutes quelque chose à dire. Lorsqu’on entend l’aria à la fin, on doit avoir ce sentiment d’avoir vécu un grand voyage.

PROGRAMME :

Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Variations Goldberg, BWV 988 (arrangement pour cordes et continuo de Bernard Labadie)

ARTISTES :

Les Violons du Roy
Nicolas Ellis, direction
Pascale Giguère, Noëlla Bouchard, Nicole Trotier, Véronique Vychytil, Premiers violons
Pascale Gagnon, Angélique Duguay, Michelle Seto, Maud Langlois, Seconds violons
Isaac Chalk, Annie Morrier, Jean-Louis Blouin, Altos
Benoit Loiselle, Raphaël Dubé, Violoncelles
Raphaël McNabney, Contrebasse
Sylvain Bergeron, Théorbe
Mélisande McNabney, Clavecin

LES VIOLONS DU ROY SE PRODUISENT DIMANCHE, À 19 H 30, À L’ÉGLISE ST.ANDREW & ST.PAUL. POUR INFOS ET BILLETS, C’EST ICI.

Expressivité, vitalité, intégrité, précision, voilà autant de qualificatifs accordés à L’Ensemble Masques, reconnu à travers le monde du baroque et de la musique ancienne, particulièrement en Europe. Fondé au tournant du siècle, Masques a fait du chemin depuis. Beaucoup de chemin. Parmi ces chemins, ceux qui mènent à JS Bach ratissent une part congrue de la Renaissance, et voilà l’objet du programme dont il est ici question. Dans le cas qui nous occupe, tous les chemins mènent au grand génie du baroque.

Rappelons que l’ensemble doit son nom à une forme de divertissement de la haute société de la Renaissance devenue populaire à la cour du roi Henri VIII, le père de la reine Elizabeth, qui s’est poursuivie à l’époque élisabéthaine. Au 16e siècle, un Masque était un divertissement somptueux et dramatique, impliquant poésie, théâtre, danse et musique, souvent déclamé en vers par  des acteurs masqués et déguisés en figures mythologiques ou allégoriques.

Dans le cas qui nous occupe, il est exclusivement question de musique: L’Ensemble Masques est constitué d’une cohorte d’interprètes de haut niveau, dont les six membres mènent des carrières de solistes et/ou interprètes au sein d’ensembles internationaux de musique ancienne. La formation est dirigée par le claveciniste montréalais Olivier Fortin doit son nom aux « masques » très prisés à l’époque de l’Angleterre élisabéthaine (16e siècle), spectacles multidisciplinaires impliquant poésie, musique, danse et théâtre.

L’ensemble Masques est « transnational » en ce sens qu’il est constitué de la violoniste australienne Sophie Gent, de l’altiste torontoise Kathleen Kajioka, de la violiste et violoncelliste montréalaise Mélisande Corriveau, du violoniste finlandais Tuomo Suni, du  contrebassiste et joueur de violone bruxellois Benoît Vanden Bemden et de son directeur musical québécois Olivier Fortin.

Plus qu’ en Amérique du Nord, l’Ensemble Masques est réputé sur le circuit européen et gagne encore à être connu de ce côté de l’Atlantique. Voilà une occasion d’en reconnaître la grande qualité : ce jeudi, la formation se produit au Festival Bach au retour d’une tournée en Islande où PAN M 360 a  joint Olivier Fortin afin nous entretenir du programme montréalais présenté ce jeudi 24 novembre à Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours dans le Vieux-Montréal.

PAN M 360 : La musique du 17e siècle est dominante dans ce programme.

OLIVIER FORTIN : En fait, la première partie du concert couvre des œuvres écrites du milieu à la fin du 17e alors que la 2e partie est consacrée à Bach. L’idée est de retracer les compositeurs ayant influencé l’œuvre de Bach dans la façon dont ils composaient et utilisaient le langage harmonique. De plus ou moins loin de Bach, il y avait à l’époque des courants musicaux dont celui de France, notamment la musique de Lully qui a pris une grande place sur le territoire européen et que chacun reprendra à sa sauce. Alors nous ouvrons et nous fermons avec une suite à la française d’un compositeur allemand et on termine avec  Bach qui allait toujours plus loin que tout le monde, de manière tellement personnelle et tellement géniale. Nous proposons un parcours vers Bach, en quelque sorte.

PAN M 360 : De Georg Muffat (1653-1704), donc, vous ouvrez avec Fasciculus I de Florilegium primum.

OLIVIER FORTIN : Il s’était beaucoup inspiré du style français. Il était un adepte des musiques en cours en Europe mais il n’avait pas le génie de Bach. On ouvre le concert avec une suite d’orchestre, une ouverture et des danses et on finit par une autre suite de Bach et donc on met tout le reste du programme entre parenthèses. La première partie du programme est constituée de musique plus ancienne que Bach alors que la deuxième partie commence avec son fils Wilhelm Friedemann. Et on veut quand même montrer qu’il jouait encore un peu dans le style de son père mais de façon très différente dans le langage.  

PAN M 360 : Si on va à l’intérieur du programme, on se retrouve avec Giovanni Legrenzi (1626-1690), soit Sonata sesta – La Cetra  (Venetia, 1673).

OLIVIER FORTIN : JS Bach n’a rencontré ni Muffat ni Legrenzi, ni aucun autre compositeur au programme sauf son fils, mais leur musique  parvenaient à Bach, puisqu’il a déjà écrit des fugues sur des thèmes de Legrenzi.  Ce langage italien puissant, riche et expressif influença Bach dans sa jeunesse.

PAN M 360 : On enchaîne avec Johann Heinrich Schmelzer (1620/23 – 1680).

OLIVIER FORTIN: Oui. Un lamento, très beau, hyper prenant, sur la mort de Ferdinand III qui fut un grand amateur de musique et mécène. Aussi un grand mécène, humainement proche des artistes. Nous avons joué toute cette musique, nous sommes très à l’aise pour la jouer, c’est un peu comme si on respirait. Ça fait partie de notre identité. Les gens pensent souvent que c’est trop vieux. Alors que c’est extrêmement expressif. Schmelzer était un grand violoniste. Écrivait des hybrides que Bach a repris et fait sa synthèse

PAN M 360 : Que dire des sonatas de Johann Rosenmüller (1617-1684)?

OLIVIER FORTIN : Claviériste et violoniste, Rosenmüller a composé en Allemagne. Il avait dû quitter son pays car il s’en était échappé en cachette pour des raisons de mœurs, sorte de me too avec on ne sait qui Il s’est retrouvé à Venise à l’époque de Legrenzi. Il écrivait dans un style dont Bach a repris certaines formes.

PAN M 360 : Et la Sonata XI Opus 1 (1695) de Romanus Weichlein (1652-1706) ?
 

OLIVIER FORTIN : Weichlein est un moine bénédictin qui fut un élève du compositeur suivant au programme, Biber. C’est de la la musique pour violon qui fait de la musique de Biber, très improvisée, de grandes passacailles, de la musique qui fait bien sonner les cordes. Weichlein a fait sa vie de moine en Autriche. Il fait partie de cette école des compositeurs pour violons virtuoses. Cette musique nous a fait gagner plusieurs prix en Europe. 

PAN M 360 : Et on passe ensuite au maître avec la Sonata III, Fidicinium Sacro-Profanum  (Nuremberg, 1683) de Heinrich Ignaz Biber (1644-1704).

OLIVIER FORTIN : Voilà. On a vu ce que fait l’élève, on voit maintenant ce que fait le maître. C’est très difficile, plus dur que Weichlein qui est difficile pour le violon alors que Biber l’est pour toutes les voix de l’ensemble. Très virtuose.

PAN M 360 : On passe ainsi à la famille Bach.


OLIVIER FORTIN : Au départ, on aurait voulu ne jouer que des suites d’orchestre de JSB mais ça faisait trop de monde pour voyager alors nous faisons souvent cette suite de son fils, on voit comment le style français est traité chez Wilhelm Friedmann dans un autre monde harmonique que celui de son père, préclassique. Le dernier mouvement est une fugue mais  différente de celles de son père, qui ne prend pas le même chemin. On sent que c’est la fin de quelque chose et on termine avec cette suite à la française hyper connue du maître Bach.

PROGRAMME

Georg Muffat (1653-1704)
Florilegium primum – Fasciculus I

Giovanni Legrenzi (1626-1690)
La Cetra – Venetia, 1673
Sonata sesta

Johann Heinrich Schmelzer (1620/23) Lamento sopra la morte Ferdinandi III

Johann Rosenmüller (1617-1684)
Sonate a 2, 3, 4 è 5 stromenti, da arco & altri – Nuremberg, 1682
Sonata nona à 5

Romanus Weichlein (1652-1706)
Opus 1 – 1695
Sonata XI

Heinrich Ignaz Biber (1644-1704)
Fidicinium Sacro-Profanum – Nuremberg, 1683
Sonata III

Wilhem Friedemann Bach (1710 – 1784)
Ouverture – Suite pour orchestre, en sol mineur (formellement attribuée à J.S. Bach, BWV 1070)

Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Ouverture – Suite pour orchestre, en  majeur, BWV 1068

ARTISTES

Ensemble Masques
Olivier Fortin,
 clavecin et direction
Sophie Gent, Tuomo Suni, violons
Kathleen Kajioka, alto
Mélisande Corriveau, basse de viole & violoncelle
Benoît Vanden Bemden, violone & contrebasse

L’ENSEMBLE MASQUES SE PRODUIT CE JEUDI 24 NOVEMBRE, 19H30, À LA CHAPELLE NOTRE-DAME-DE-BON-SECOURS. INFOS ET BILLETS, C’EST ICI

Dans l’univers de la musique dite pop, sans égards aux frontières, Louise Attaque est sans doute le seul groupe culte qui réussit à le demeurer tout en devenant de plus en plus grand public. Le geste artistique de Louise Attaque, fébrile au début, devient au fil des albums plus posé et plus englobant, dans le son et les textes. C’est donc dire que Robin Feix, Arnaud Samuel et Gaëtan Roussel continuent, après plus d’un quart de siècle, à créer de la pop de qualité sans faire de surplace. Pan M 360 a pu discuter de tout ça avec Arnaud et Gaëtan (et Robin pour les deux dernières minutes de l’entrevue!) à l’occasion de la sortie de Planète Terre, cinquième album de Louise Attaque.

Pan M 360 : Bonjour, Arnaud et Gaëtan, Robin n’est pas des nôtres?

Arnaud : À mon avis, il va récupérer le truc en marche.

Gaëtan : C’est le décalage horaire.

Arnaud : Le décalage horaire de Paris. D’un arrondissement à l’autre, il y a au moins trois heures!

Pan M 360 : Je suis heureux de vous parler! Et très content d’avoir un nouvel album de Louise Attaque à écouter.

Arnaud et Gaëtan : Merci!

Pan M 360 : Planète Terre commence fort avec Sortir de l’ordinaire, un hymne humaniste où on entend Arthur Revé, un jeune musicien breton, nous faire un formidable solo de piano.

Gaëtan : Tout à fait, grâce à notre producteur originel, Marc Thonon. Refaisons un tout petit bout de l’historique du disque. Arthur est arrivé presque à la fin du processus. On savait qu’il y aurait une plage musicale à occuper, une fois que nous aurions fini de nous exprimer par nos instruments (la basse, le violon, la voix et ainsi de suite). On a démarché auprès de diverses personnes, par l’entremise de deux directeurs artistiques, Sylvain Taillet et Marc Thonon. C’est ce dernier qui nous a présenté Arthur Revé. On croyait qu’il y aurait un orchestre, mais il n’y avait qu’Arthur, qui nous a fait ce magnifique solo de piano.

Pan M 360 : Ce solo m’a rappelé celui de Mike Garson sur Aladin Sane de David Bowie. Et Arthur a aussi coréalisé et arrangé cette pièce?

Gaëtan : Disons qu’à travers sa proposition de piano on a estimé, à raison, qu’Arthur devenait arrangeur de ce titre-là. Il faut être, comment dire, précautionneux lorsque quelqu’un apporte quelque chose. Ce n’était pas une composition, puisque la chanson existait, elle se tenait. Par contre, c’était plus qu’un musicien qui passe et qui joue d’un instrument. Le piano est une pièce maîtresse dans ce titre, donc la mention d’arrangeur et de coréalisateur allait de soi.

Pan M 360 : Je parlais d’humanisme plus haut. De vos débuts en 1997 à aujourd’hui, l’urgence adolescente a graduellement fait place à une sorte d’humanisme, d’altruisme ou de bienveillance, du moins dans vos textes. Ça s’est fait naturellement?

Gaëtan : Ah oui. Les premiers textes avaient été écrits par un garçon – à savoir moi-même – de 22, 23 ou 24 ans. On dit qu’on n’est pas sérieux à 17 ans; j’ajouterais qu’on ne l’est pas non plus à 23. Pas sûr qu’on le soit à 50. On a fait différentes chansons avec les camarades de Louise Attaque, puis ailleurs. J’ai continué à écrire me confrontant à d’autres musiques et à d’autres personnes. Et pour des disques solos. Tout ça fait avancer. Et si aujourd’hui il y a ce mot , « humaniste », qui ressort, et cette démarche d’observer en espérant que les gens s’y retrouvent, c’est tant mieux. Notre premier métier est de faire de bonnes chansons. Ensuite, ce format peut exprimer des choses musicalement et dans les textes. Et dans ceux-ci, vous avez raison, il y a des choses de l’ordre de ce qui nous arrive en société, il y a des thèmes. Sortir de l’ordinaire en est un. Donc pour moi, et Arnaud pareil, je crois, c’est un compliment. Tant mieux si on ne tourne pas en rond.

Arnaud : À chaque album, on a essayé de faire quelque chose de différent. On connaît et on préserve notre ossature et notre ADN. On essaye d’aller dans d’autres directions. Sur ce nouvel album, c’était en s’ouvrant à d’autres arrangeurs et à des gens de l’extérieur. On essaye de ne pas reproduire le même schéma à chaque fois. Puis, l’écriture de Gaëtan évolue, elle tente de dire des choses différentes à chaque album. La forme est différente aussi. Sur Anomalie, par exemple, les textes étaient plus denses. Sur Planète Terre, on a plus l’impression de retrouver une histoire en onze chapitres. Vous voyez ce que je veux dire.

Pan M 360 : Oui, un peu comme un album concept. Ou, du moins, quelque chose de plus cohérent qu’un simple recueil de chansons éparses. Musicalement, le « frénétisme » de vos débuts s’est muté en quelque chose de plus paisible. Sans que l’énergie initiale semble dissoute là-dedans. Le folk-rock anguleux est devenu plus harmonieux, si je puis dire. Moins fiévreux, plus réconfortant. Sauf la pièce Dézipper, où ces deux éléments alternent!

Gaëtan : C’est vrai, c’est sans doute moins fiévreux. Et tant mieux si c’est plus réconfortant! Ce qu’il faut, c’est que ça raconte quelque chose. Ce que j’entends dans ce que vous dites, c’est qu’il n’y a pas de crise de jeunisme. Tant mieux si on reste connectés, si on n’a pas de recette mais qu’on nous reconnaît quand même. Si les gens sont tentés de tendre l’oreille parce qu’ils aimaient bien les chansons d’hier, alors il y a tous les ingrédients pour qu’on les garde avec nous du mieux qu’on peut. Toujours en essayant de faire les choses à notre manière. Je crois qu’il y a énormément de choses dans ce disque, encore plus que ceux d’avant. Il y a tout ce qu’on fait à côté et tout ça. Ça ressemble à la pochette (NDLR : la « mascotte » Louise) : elle a évolué, elle est moins fiévreuse, comme vous le disiez, moins anguleuse. Parce qu’à l’origine elle était dessinée plus rapidement. Elle est moins « créature » et plus réconfortante parce que plus humaine dans son regard. Et plus chaleureuse parce qu’en 3D; une infographiste nous a aidés à la transformer. Il n’y a qu’Arnaud qui n’est pas plus humain qu’avant!

Pan M 360 : Mais son archet est aussi vif!

Arnaud : Ah, mais il faut, d’autant plus qu’il y a la crise du pernambouc (NDLR : bois qui sert à confectionner les archets)! C’est vrai que pour la pochette, comme vient de le dire Gaëtan, il y a un rapprochement entre la Louise de 2022 et le son actuel du groupe. Robin, qui est notre bassiste et graphiste, cite souvent en exemple le lien entre le son et la représentation picturale. Sur ce nouvel album, pour revenir à ce que vous disiez tout à l’heure, on voit que cette Louise est plus posée, moins grifouillée et plus humaine. Et peut-être plus belle.  La musique elle-même est plus posée aussi. On a élargi le spectre musical, on a l’impression que l’album est plus large quant au son. On voulait que ce soit plus ample et on a fini par y parvenir, avec l’aide des arrangeurs et du mixeur. Nous sommes à l’écoute des Terriens!

Pan M 360 : Vous êtes allés chercher un arrangeur très doué, Rémy Galichet, pour les de cordes et les cuivres sur plusieurs chansons. Sur Mon cher, aujourd’hui ma chère, c’est proprement spectaculaire. C’est beau du Louise Attaque orchestral, presque symphonique!

Arnaud : Au tout début de ce morceau, la musique le permettait un peu, étant donné le riff de violon assez dynamique et vif. Et une caisse claire assez présente, en mode cavalerie. Ensuite, on a essayé d’accentuer cet aspect « cavalerie » et Rémy l’a compris tout de suite.

Gaëtan : On avait quelques références, il en faut toujours, comme point de départ et pour aboutir là où souhaite. Cette fois-ci c’était Vampire Weekend ou Last Shadow Puppets, qui travaillent toujours leurs chansons pop de manière à les rendre un peu symphoniques. On avait cette envie. Ça nous permettait aussi des regarder des choses qu’on n’avait pas faites, d’accepter des ajouts de l’extérieur qui allaient nous modifier, puis nous permettre de livrer un disque différent.

Pan M 360 : Et c’est très réussi. L’évolution de Louise Attaque réside aussi dans l’intégration d’éléments synthétiques, je crois. Tchad Blake au mixage, c’est une première pour vous. Vous songiez à cette collaboration depuis longtemps?

Gaëtan : On y pensait depuis le départ. On s’était dit que, si on arrivait à écrire nos chansons dans le temps imparti (on s’était donné un nombre de jours), alors on avancerait avec notre batteur Nicolas Musset, dans un studio, avec des prises un petit peu plus amples. On avait Tchad Blake comme point de mire parce que son travail nous plaît depuis le début, ce qu’il a fait avec les Arctic Monkeys, U2 ou Los Lobos. Il a énormément d’input dans le mixage, au-delà d’un mixeur qui ne ferait que balancer les pistes; Tchad propulse les choses, c’est de l’ordre de la réalisation. Il a vraiment quelque chose de très incisif. Lui livrer nos pistes comme ça, avec certaines intentions, c’était prendre le pari qu’il entendrait ces intentions et les magnifierait. On n’a quasiment pas retouché les mixages (ce n’est déjà pas facile de retoucher les mixages de Tchad Blake), à part un peu plus de voix ici ou un peu moins de ci là. C’est vraiment l’un des éléments clés de cet album.

Pan M 360 : Ça sonne bien, je peux vous confirmer ça. Bonjour Robin!

Robin : Bonjour!

Pan M 360 : En terminant, je dois absolument vous demander si vous passerez nous voir au Québec bientôt. Aux Francos de Montréal de juin 2023, peut-être?

Gaëtan : C’est en discussion, j’ai vu passer des choses. C’est que des histoires de planification et autres possibilités. Mais on serait ravis, très sincèrement. On espère que ça va se faire.

Pan M 360 : Merci énormément Louise Attaque, longue vie à vous et à Planète Terre!

Photo : Pierre-Alban Hüe de Fontenay.

Tous deux nés en 1685, Jean-Sébastien Bach et Georg Friedrich Haendel sont les grands compositeurs allemands au programme de cette soirée du Festival Bach, gracieuseté des London Handel Players. Prévue ce lundi 21 novembre à la Salle Bourgie, la connexion est idéale : un ensemble britannique joue Haendel, qui a passé le plus clair de sa carrière en Angleterre où la musique baroque a fleuri comme ce fut le cas en Allemagne, en France, en Italie, etc. Et c’est exactement pourquoi PAN M 360 s’entretient avec le violoniste, chef et directeur artistique des London Handel Players, Adrian Butterfield, joint en Angleterre avant la grande traversée.


PAN M 360 : Bien que Haendel ait vécu le plus clair de sa vie en Angleterre, le corpus de ce programme est allemand. On ne refera pas la biographie de J.-S. Bach et Haendel, vaut-il mieux commenter chaque pièce au programme.

ADRIAN BUTTERFIELD : Bien sûr! Eh bien, nous commençons avec la très belle sonate de Haendel en trio, Opus 5, No 1, en la majeur, HWV 396. Elle commence avec une de ses musiques préférées, je pense, car il l’a utilisée plusieurs fois, notamment dans ce que nous pourrions aujourd’hui appeler son concerto pour violon. Selon moi, il est très agréable qu’il ait ramené des morceaux de musique favoris plusieurs fois dans son œuvre. On peut dire à quel point il en était fier et voulait que plus de gens puissent l’entendre. Il faut aussi dire que cette œuvre est intéressante car elle nous permet d’observer une fois de plus qu’il a écrit de la musique allemande tout au long de sa vie. Et que nous sommes très chanceux d’avoir ces si belles œuvres à interpréter.

PAN M 360 : On passe ensuite à la Sonate pour violon et clavecin No 6, en sol majeur, BWV 1019, de J.-S. B., qui en précède deux autres.

ADRIAN BUTTERFIELD : Bach était un tel pionnier que nous ne le considérons pas comme un compositeur encore très moderne aujourd’hui. Il fut un visionnaire pour les siècles qui ont suivi son existence. Pour ce qui est de ces sonates, je pense que l’idée de mettre le clavecin au centre de la musique de chambre, puis des concertos, était vraiment nouvelle à l’époque. En un sens, il a initié l’idée de la sonate en duo ou en trio que son fils, Carl Philipp Emanuel, a repris comme l’ont fait Mozart et Beethoven par la suite. Il y a un véritable sens de la progression à partir de là. Il faut aussi rappeler que Bach et Haendel étaient les grands joueurs de claviers de tous les temps. C’est vraiment étonnant qu’ils soient nés la même année, à quelques kilomètres l’un de l’autre, et qu’ils ne se soient jamais rencontrés semble-t-il.

Ainsi j’ai joué ces sonates de nombreuses fois au fil des ans, mais c’était très agréable de les redécouvrir avec Silas (Wollston), notre claviériste, et nous avons passé beaucoup de temps à les jouer ensemble avec lui, ma femme et moi.

PAN M 360 : Votre femme étant la flûtiste Rachel Brown. 

ADRIAN BUTTERFIELD : Oui! Quand nous nous sommes mariés il y a quelques années, nous avions déjà la plupart des objets domestiques dont nous avions besoin et nous nous sommes dit quoi, parce que les gens veulent toujours vous donner quelque chose pour votre mariage. Nous avons donc décidé de demander aux gens s’ils voulaient contribuer à l’achat d’un clavecin. Et nous avons alors commandé ce magnifique instrument. Ce qui est charmant parce que le groupe vient chez nous pour les répétitions. Nous ne sortons pas ce clavecin très souvent, pour éviter qu’il soit malmené. L’instrument ne voyage donc pas sauf pour les enregistrements en studio. Silas adore jouer sur cet instrument, il ne cesse de venir chez nous pour répéter. C’est super de le voir prendre autant de plaisir à utiliser ce clavecin. 

PAN M 360 : La deuxième sonate en trio au programme est L’Offrande musicale, BWV 1079. Qu’en est-il?

ADRIAN BUTTERFIELD : C’est une de ces pièces épiques de Bach, exigeante tant pour l’auditeur que de l’interprète en termes d’efforts intellectuels à fournir pour écouter et apprécier. Cette pièce comporte tellement d’aspects étonnants et réfère à cette histoire fascinante de J.-S. Bach allant visiter son fils Carl Philipp Emanuel à la cour de Frédéric le Grand. Apparemment, on avait annoncé au fils que son vieux Bach était arrivé. Sur place, J.-S. Bach avait contemplé les instruments à clavier flambant neufs. Il semble aussi que Frédéric le Grand ait essayé de mettre Bach à l’épreuve en lui imposant des thèmes de fugues particulièrement difficiles sur lesquels il devait improviser et il avait réussi à faire une fugue à trois parties sur le champ. Mais il aurait apparemment dit qu’une improvisation sur une fugue à six parties était au-delà de ses capacités. Qu’il devait travailler là-dessus, ce qu’il fit bien sûr. Alors cette Sonate en trio comporte une construction à grande échelle, moment très spécial au milieu de l’œuvre. C’est effectivement très difficile à jouer, mais très stimulant. C’est une musique extraordinaire qui ne ressemble à rien d’autre. 

PAN M 360 : Avez-vous construit ce programme spécifiquement pour programme au Festival Bach de Montréal? Ou bien vous présentez ce programme dans de nombreux endroits?

ADRIAN BUTTERFIELD : Nous l’avons déjà présenté auparavant, mais nous avons pensé que cela était particulièrement approprié pour le Festival Bach de Montréal. Nous sommes bien sûr les London Handel Players et nous avons un lien très fort avec le Festival Haendel de Londres, fondé en 1978. Une vingtaine d’années auparavant, la même organisation avait fondé un Festival Bach auquel nous avons participé. Nous partageons ainsi ces deux grandes passions à l’endroit de Haendel et Bach. Mais le fondateur du festival Haendel a également fondé un festival Bach 2025 ans auparavant, que je dirige toujours moi-même, de sorte que le bar peut manipuler ses deux grandes passions et je pense que c’est, nous avons tellement de plaisir à réunir les deux compositeurs. Ils sont des figures contrastées à bien des égards, Haendel étant obsédé par l’opéra et Bach n’ayant jamais eu la chance d’écrire un opéra, je veux dire écrire dans un style opératique à cette époque.

PAN M 360 : En tant que musiciens anglais, jouer Haendel et le mettre en relief avec Bach n’est-il pas un exercice extraordinaire?

ADRIAN BUTTERFIELD : Absolument. Haendel était un homme de théâtre et Bach un homme d’église. Et mettre les deux en relief représente un contraste fascinant. Ayant grandi à Londres et ayant vu tant d’endroits où Haendel a travaillé, c’est incroyable de se retrouver dans ces espaces où nous savons qu’il y a travaillé. Haendel fut un personnage si important à Londres, si dominant mais pas d’une manière désagréable. Évidemment, il avait eu quelques accrochages avec des musiciens, mais il exerçait une influence tellement positive et avait un merveilleux sens de l’humour. On dit qu’il lui arrivait souvent de parler dans plusieurs langues différentes à la fois, et que son accent allemand n’avait jamais disparu. Mais vous savez, il a beaucoup voyagé et s’est intéressé aux chanteurs et à la façon de les approcher. Et il avait cette capacité à vous frapper par l’émotion et cela se voit particulièrement dans la deuxième partie du programme de ce concert.

PAN M 360 : Vous parlez ici de Da tempeste il legno infranto et Se pietà di me non senti, arias de son opéra Cesare in Egitto, HWV 17.

ADRIAN BUTTERFIELD : Exact. Lorsque Rachel a fait ses recherches à la British Library, elle y a trouvé tous ces arrangements d’arias de Haendel pour flûte. John Walsh était son éditeur et avait vu une occasion de faire de l’argent à partir de ses arias les plus populaires afin que les gens puissent les jouer chez eux. Évidemment, l’enregistrement n’existait pas et c’était le seul moyen de réentendre les morceaux qu’ils avaient découverts à l’opéra ou dans les oratorios de Haendel. Et c’est étonnant de voir à quel point Haendel est direct avec ses émotions. Il tire vraiment sur la corde sensible et il sait comment vous persuader de la tragédie ou de la grande joie. Nous adorons jouer les arrangements de ces arias, nous en avons enregistrés il y a plusieurs années et nous avons exploré un certain nombre de nouveaux domaines depuis lors. Donc il y a un grand plaisir à jouer ces arias avant quoi Tilas jouera la Suite pour clavecin de Haendel, en fa majeur, HWV 427. Enfin, vous pourrez entendre la musique de l’autre grand claviériste au programme, soit la Sonate en trio, en sol majeur, BWV 1038, de Bach. Ces pièces représentent toutes un énorme défi pour ses interpretes.

PAN M 360 : Comment voyez-vous la progression du son collectif des London Handel Players et des sons individuels de chacun des principaux acteurs clés?

ADRIAN BUTTERFIELD : L’adaptation de l’ensemble à la flûte baroque fut important. Pour avoir joué avec Rachel pendant tant d’années, il m’est apparu essentiel d’écouter le son de la flûte et d’y adapter le son des cordes. Avec un hautboïste, par exemple, c’est un son complètement différent et les cordes doivent jouer autrement, car le son de la flûte baroque est plus doux de manière générale. Or, nous faisons les choses ainsi depuis plusieurs années et j’ose espérer que nous avons trouvé un bon mélange. 

PROGRAMME

Georg Friedrich Haendel (1685 – 1759)
Sonate en trio, opus 5, No 1, en la majeur, HWV 396

Johann Sebastian Bach (1685 – 1750)
Sonate pour violon et clavecin No 6, en sol majeur, BWV 1019
Sonate en trio de L’Offrande musicale, BWV 1079

Georg Friedrich Haendel
Suite pour clavecin, en fa majeur, HWV 427
Da tempeste il legno infranto et Se pietà di me non senti, arias de Cesare in Egitto, HWV 17

Johann Sebastian Bach
Sonate en trio, en sol majeur, BWV 1038

MUSICIENS

London Handel Players
Rachel Brown
, flûte
Adrian Butterfield
, violon
Gavin Kibble, violoncelle
Silas Wollston, clavecin

POUR INFOS ET BILLETS DU CONCERT DES LONDON HANDEL PLAYERS, LUNDI 21 NOVEMBRE, SALLE BOURGIE, 19H30, C’EST ICI

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