David Bontemps est un pianiste et compositeur montréalais d’origine haïtienne dont le premier opéra, intitulé La Flambeau, sera créé le 7 février 2023, à Montréal. Sa musique, nourrie au classique européen aux musiques populaires et traditionnelles de son pays natal, constitue un laboratoire contemporain d’une certaine fusion rendue possible par les liens forts qui existent depuis des décennies entre le Québec et Haïti.
À l’occasion de cette création qui se veut historique, car il existe peu d’opéras haïtiens, j’ai rencontré le jeune artiste afin de discuter de l’œuvre et de tout le riche héritage culturel et symbolique qui en a été la source.
Introduction de La Flambeau : Orchestre classique de Montréal en répétition
PAN M 360 : l’opéra s’intitule La (et non le) Flambeau. Pourquoi? Que raconte-t-il?
DAVID BONTEMPS : La Flambeau est à l’origine le patronyme d’une famille d’esprits que l’on retrouve dans la tradition vaudoue haïtienne. Il s’agit donc d’une référence à cette famille. De façon plus prosaïque, il s’agit aussi du titre d’une pièce de théâtre écrite et créée en 2013 par Faubert Bolivar. On y raconte l’histoire de quatre personnages, Monsieur, Madame, Mademoiselle et L’Homme.
Monsieur est un intellectuel imbus d’idéaux républicains, nourrissant des ambitions politiques, mais aussi quelques aspirations moins avouables. Sa femme, Madame, semble folle car elle parle constamment à sa mère défunte. On verra plus tard que les apparences sont peut-être trompeuses. Survient dans leur vie Mademoiselle, une servante dont Monsieur va s’enticher. Ce dernier utilisera un stratagème odieux afin de la violer. Une nuit, après la fuite de Mademoiselle, apparaîtra un spectre, L’Homme (imposante voix de basse dans l’opéra), représentant de La Flambeau et venu juger Monsieur au nom de la communauté. À la fin du procès, Monsieur sera condamné à devenir un zombie au service de la communauté et de Mademoiselle afin d’expier ses mauvaises actions.
PAN M 360 : Évidemment, tout cela est fortement teinté de symbolisme?
DAVID BONTEMPS : C’est ce qui fait la force de cette histoire. On assiste en vérité au procès d’une certaine élite moralisatrice mais hypocrite qui n’aboutit au final qu’à abuser du peuple. Le recours à des traditions ancestrales de justice héritées en Haïti de la culture ouest-africaine est un appel à la résilience d’une certaine sagesse ancestrale.
PAN M 360 : Comment as-tu envisagé et conçu la musique?
DAVID BONTEMPS : La pièce étant déjà assez dépouillée en termes de scénographie (quatre personnages, un seul décor, un accent mis sur la psychologie des personnages à travers d’intenses monologues), je me suis dit que la musique devait aller à l’essentiel avec un simple orchestre à cordes accompagné par un maracas. J’ai choisi d’illustrer chaque personnage par des motifs mélodico-rythmiques précis qui leur sont associés. Ils sont donc musicalement reconnaissables. J’assume une consonance accessible, oscillant entre des harmonies tonales et modales. Il y a bien quelques courts épisodes atonaux, dissonants, mais en général, j’ai souhaité offrir au public non habitué une ambiance amicale, bien qu’exigeante sur le plan émotionnel et discursif. Je pense que le ‘’fit’’ est bon avec l’histoire.
PAN M 360 : Les thèmes sont tous de toi?
DAVID BONTEMPS : Tous sauf un qui est un chant vaudou haïtien en créole, cité presque tel quel avec un arrangement de ma part bien sûr.
PAN M 360 : Pourquoi faire un opéra avec cette histoire?
DAVID BONTEMPS : Quand j’ai vu la pièce en 2014, je me suis immédiatement dit que ça devait être ça. La gravité, le sérieux et tout simplement le ton de l’œuvre scénique commandait un opéra. Aussi, en Haïti, lorsque l’on raconte ce genre d’histoire, cela peut durer très longtemps et c’est accompagné de chants et de musique. En vérité, il y en a tellement que des musicologues ont dit qu’il ne s’agissait pas de contes chantés, mais de chants racontés! On n’est pas loin de l’opéra…..
PAN M 360 : Tu me disais ailleurs être un compositeur beaucoup instrumental que vocal. Comment s’est passée l’écriture de La Flambeau?
DAVID BONTEMPS : Bien que j’y pensais depuis 2014, mes obligations professionnelles et familiales ne m’avaient pas permis de me consacrer à ce projet. C’est en 2020, au début de la pandémie, alors que je me suis retrouvé comme tant d’autres avec beaucoup de temps devant moi, je me suis dit que c’était le bon moment! Une fois plongé, ça m’a pris 5 semaines pour tout terminer! Ce fut rapide, mais intense. Pendant ces quelque 35 jours, j’ai essentiellement composé de la musique, sauf pour manger un peu, boire et me reposer.
PAN M 360 : Que penses-tu de la réalisation telle qu’elle se présente, ainsi que des solistes?
DAVID BONTEMPS : Je suis très content! La mise en scène de Mariah Inger sera très respectueuse de l’esprit de la pièce, très dépouillée. Les solistes sont excellents. J’ai découvert avec plaisir la soprano Suzanne Taffot qui, surprise, habite tout près de chez moi! Le chef Alain Trudel fait un superbe travail et grâce à lui tout sera bien en place pour un bel événement.
Suzanne Taffot et l’Orchestre classique de Montréal en répétition pour l’opéra La Flambeau de David Bontemps
PAN M 360 : À l’approche de la première du 7 février, quel bilan faites-vous de l’expérience?
DAVID BONTEMPS : Je suis heureux que ce soit sur le point de vivre, et aussi que ce soit enregistré (par Atma Classique). Je suis conscient du privilège que j’ai car peu de compositeurs ont cette chance. J’en remercie tout le monde associé à ce projet. J’ai également eu la chance d’être bien soutenu par les subventionneurs publics, mais aussi par la communauté québéco-haïtienne. Celle-ci s’est bien investie afin de rendre tout cela possible. Un énorme merci.
Quelques opéras haïtiens :
Naissa et Gouverneurs de la Rosée (sur un texte de Jacques Roumain) de Werner Jaegerhuber (compositeur haïtien d’origine allemande)
Maryaj Lenglensou d’Ipharès Blain sur un livret de Rassoul Labuchin
La pianiste Jeanne Amièle a d’ores et déjà été remarquée sur la scène canadienne. On lui connaît déjà une inclination pour le récital, la musique de chambre et le rôle de soliste invitée par des ensembles de toutes tailles. Parmi ses premières invitations prestigieuses, elle a été soliste à l’Orchestre symphonique d’Edmonton, à l’Orchestre de chambre I Musici de Montréal, et à l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières.
Détentrice d’un doctorat en interprétation de l’Université de Montréal, Jeanne Amièle a participé avec brio à moult compétitions nationales.Consacré à la musique de Clara et Robert Schumann, son premier album fut lancé en 2021.
Pour un récital présenté ce mercredi dans le contexte de la série Les Mélodînes présentée par Pro Musica, Jeanne Amièle met en relief des oeuvres de compositrices françaises, pionnières de la modernité : Hélène De Montgeroult, Cécile Chaminade, Lili Boulanger, Mel Bonis. À ce titre, la justesse et l’étoffe de son propos sont dignes d’intérêt !
PAN M 360. Faisons connaissance : D’où venez-vous? Où avez-vous grandi? D’où vient cette passion pour la musique vous ayant menée à une carrière professionnelle ? Qui furent vos premiers mentors et professeurs? Comment avez-vous accédé à un haut niveau d’interprétation? Premier cycle, 2e cycle, doctorat en interprétation… Racontez-nous !
JEANNE AMIÈLE : J’ai grandi sur la Rive-Sud de Montréal, à Saint-Bruno-de-Montarville. Ma passion pour la musique classique vient de mes parents. Mon père est un grand mélomane depuis toujours, et nous écoutions des disques classiques (et jazz) à la maison aussi tôt dans ma vie qu’à la petite enfance. Mon père a eu le souhait d’avoir un piano à la maison, et d’apprendre à jouer de cet instrument qui l’avait toujours fasciné. J’avais cinq ans, et dès que le piano est arrivé dans le salon, j’ai tout de suite senti un grand intérêt et une attirance particulière pour l’instrument. Mes parents ne m’ont jamais imposé de suivre des leçons de piano, ça a été mon désir dès le départ.
Ma passion s’est concrétisée ensuite un peu plus tard à l’adolescence, où j’ai commencé à entrevoir que j’aimerais faire de la musique mon métier. À l’âge de 14 ans j’avais complété les études du programme de musique de l’École de musique Vincent-d’Indy sous la supervision Marina Savoie, une professeure de Saint-Bruno que j’adorais et qui m’avait beaucoup inspirée dans ces jeunes années de mon adolescence.
J’ai par la suite vécu l’expérience de passer deux semaines en été au Camp musical du Saguenay Lac-Saint-Jean, où j’ai fait pour la première fois connaissance avec d’autres jeunes musiciens de mon âge, et ça a été une révélation. Les enfants et adolescents qui jouent de la musique classique ont souvent en commun d’être un peu des « misfits », de sentir une certaine difficulté à s’intégrer dans la jungle sociale que peut parfois représenter l’école secondaire.
L’intérêt pour la musique classique était effectivement peu répandu chez les jeunes de mon âge quand j’avais 14 ans. Je me suis sentie tout de suite « chez moi » au camp musical, c’est là où j’ai senti pour la première fois un sentiment d’appartenance au milieu de la musique. J’ai fait la rencontre de celle qui allait devenir ma prochaine professeure et mentor, la pianiste Jacynthe Riverin. J’ai eu la chance d’avoir des leçons privées avec elle au cours des deux années suivantes, et elle était extrêmement généreuse de son temps avec moi. Jacynthe est non seulement une pianiste mais une véritable artiste dans l’âme, avec une passion et un talent autant pour la musique que pour le théâtre et la littérature. Elle est à ce jour une des artistes de chez nous que j’admire le plus.
J’ai ensuite entrepris mes études supérieures en musique. Le professeur Jean Saulnier a été mon mentor durant toutes ces années, entre l’âge de 17 ans où j’ai commencé mes études collégiales jusqu’à l’âge de 27 ans où j’ai complété mon doctorat à l’Université de Montréal. Ces années ont été déterminantes dans ma formation de pianiste, j’ai reçu un enseignement complet à tous points de vue, j’ai eu la chance d’être encadrée et soutenue par Jean qui a toujours cru en moi. Durant ces années j’ai aussi suivi plusieurs stages professionnels, autant au Canada (Orford Musique, Domaine Forget, Banff Centre for the Arts) qu’à l’international, dont une année d’études à la Haute école de musique de Genève en Suisse durant ma maîtrise.
PAN M 360 : En 2021, vous avez enregistré un album entièrement consacré à la famille Schumann – Clara et (surtout Robert). Excusez notre ignorance, mais en avez-vous fait le programme d’un concert? Y avait-il des enregistrements de ces œuvres qui vous avaient inspiré avant d’aller en studio?
JEANNE AMIÈLE : J’ai enregistré cet album avec le souhait de faire ma première carte de visite comme pianiste, en y interprétant à la fois des œuvres que j’ai approfondies durant ma formation (tel le Carnaval op. 9 de Schumann) et des œuvres que j’ai découvertes plus tard, après ma formation académique. En effet, la musique de Clara Schumann a été pour moi une découverte parce que ce ne sont pas des œuvres qui faisaient partie du répertoire standard à l’époque où j’ai fait mes études – ça commence à changer aujourd’hui, heureusement!
J’ai toujours ressenti une affinité particulière pour la musique de Robert Schumann. Peu de temps avant la pandémie, j’ai d’abord approché le directeur artistique de la Chapelle historique du Bon-Pasteur avec un projet d’envergure où je souhaitais offrir cinq concerts où j’allais présenter la vie et l’œuvre du compositeur, à travers sa musique pour piano et sa musique de chambre.
En faisant mes recherches pour ce projet, j’ai rapidement compris qu’on ne pouvait pas passer sous silence la musique de Clara Schumann et son influence déterminante sur Robert, et j’ai découvert des œuvres magnifiques que je regrettais de ne pas avoir entendues plus tôt dans mon parcours.
De là s’est concrétisée l’idée de ma série L’univers Schumann où j’ai présenté en parallèle la musique de Robert et de Clara lors de chacun des cinq concerts, et l’idée de l’album solo dont la sortie a coïncidé avec le récital d’ouverture de cette série, en septembre 2021.
J’ai enregistré cet album avec la collaboration de mon père, qui a assuré la prise de son, un domaine qui le passionne autant (sinon plus!) que la musique en soi. C’était une belle mise en commun de nos univers!
PAN M 360 : L’exécution des œuvres des Trois romances de Clara Schumann à la fin de cet album a-t-elle été le déclencheur du choix des œuvres des compositrices françaises inscrites à votre programme des Mélodînes?
JEANNE AMIÈLE : Tout à fait! Je dirais que Clara Schumann a été le filon qui m’a amenée à vouloir connaître la musique d’autres compositrices. J’ai eu une période de découvertes, où je passais des journées à rechercher des partitions, des (rares) enregistrements, à commander des livres, à lire des articles, à écouter des émissions de Radio-France sur les compositrices. J’ai eu coup de cœur après coup de cœur, et j’ai souhaité mettre de l’avant cette musique dans mes activités de musicienne, autant comme pianiste que comme professeure.
Ceci a donné naissance à plusieurs projets. Cette période de recherche, notamment, m’a amenée à soumettre l’idée au directeur des études de l’École de musique Vincent-d’Indy de faire un ajout au programme institutionnel des œuvres de plusieurs compositrices. Je me disais que si j’avais pu entendre et jouer la musique des compositrices dès mes jeunes années d’apprentissage, ça aurait ouvert mes horizons comme musicienne classique.
J’ai donc sollicité la collaboration de ma collègue Magda Boukanan et nous avons fait en partenariat avec l’EMVI ce travail de recherche et de classement par niveau de difficulté d’une certaine d’œuvres que nous avons ajoutées au programme qui est enseigné par une grande communauté de professeurs.
Aujourd’hui, comme professeure, mes élèves apprennent autant la musique des compositeurs que celle des compositrices. Je pense qu’ils ne font aucune distinction à savoir si c’est un nom d’homme ou de femme sur leur partition, ils ne s’étonnent pas que je leur propose une œuvre de Cécile Chaminade ou une œuvre de Félix Mendelssohn par exemple, et c’est exactement l’objectif de cette démarche.
Dans l’Histoire de la musique, par le passé, il y a eu une forme de discrimination qui s’est faite, des préjugés qui expliquent que la musique écrite par des femmes était moins prise au sérieux et ne bénéficiait pas de la même visibilité que celle de leurs collègues masculins. Nous avons hérité du résultat de cette discrimination, à savoir que le répertoire qui est considéré comme « standard » a longtemps exclu les œuvres écrites par des femmes.
Il y a un certain travail à faire pour corriger ce déséquilibre, et ce mouvement est bien en marche aujourd’hui, ce qui fait que les prochaines générations trouveront tout naturel de jouer ces œuvres, peu importe le genre des personnes qui les ont composées.
Lorsque Irina Krasnyanskaya, directrice artistique de Pro Musica, m’a approchée avec une proposition de récital dans le cadre de la série Les Mélodînes, je lui ai parlé de mes projets, de mon amour pour la musique de Robert et Clara Schumann, et de mon intérêt pour les compositrices et de la possibilité de faire un programme entier dédiées aux compositrices françaises. C’est cette dernière idée qui a retenu son attention, et je suis très heureuse d’ouvrir la série avec ce répertoire qui me tient vraiment à cœur.
PAN M 360 : Comment vous y êtes-vous prise pour choisir ces compositrices pionnières et leurs œuvres pianistiques imaginées aux 19e et 20e siècles? Quelles qualités leur trouvez-vous? Hélène de Montgreroult? Cécile Chaminade? Lili Boulanger? Mel Bonis ?
JEANNE AMIÈLE : Ces quatre femmes ont eu des parcours incroyables. Non seulement leur musique est superbe, mais encore prend-elle un sens encore plus grand quand on connaît leur histoire de vie et les obstacles qu’elles ont dû franchir. Hélène de Montgeroult, par exemple, a vécu à l’époque de la Révolution française. Elle faisait partie de la noblesse, et elle a eu à subir un procès qui devait déterminer si elle aurait la peine capitale. Puisqu’elle était reconnue en tant que musicienne, on lui a demandé de démontrer ses talents au piano.
Elle a donc improvisé des variations brillantes sur la Marseillaise lors de son procès pour prouver ses qualités de musicienne. Elle a eu la vie sauve, et on lui a demandé de se joindre à la première cohorte de professeurs du Conservatoire de musique de Paris, qui a été fondé en 1795. La sonate d’Hélène de Montgeroult que je présenterai au récital de mercredi prochain appartient à la tradition classique, mais est aussi résolument romantique dans son caractère. On y entend aussi l’improvisatrice dans la liberté rythmique que demande l’interprétation de certains passages, et aussi dans les répétitions qui sont toujours variées; elle ne répète presque jamais la même idée de la même façon, il y a toujours un élément de nouveauté.
Je pourrais en dire aussi long sur la vie Chaminade, Boulanger et Bonis… et c’est ce que j’ai l’intention de présenter au public des Mélodînes. J’ai choisi ces quatre compositrices parce que leur signature à chacune est tout à fait particulière, et leur langage musical appartient à quatre styles tout à fait différents. L’exploration du langage par Lili Boulanger par exemple est très innovatrice, on peut y entendre des harmonies qui ont été explorées à la même époque par les musiciens jazz, mais dans une écriture classique tout à fait représentative de la musique française.
PAN M 360 : Est-il possible de verbaliser sommairement ce qui vous définit pianistiquement? Quels seraient vos traits de personnalité s’exprimant dans votre jeu? Quelle est votre propre direction? Vos préférences stylistiques?
JEANNE AMIÈLE : Pour moi, la musique a un sens narratif avant tout. Mes professeurs ont été d’une grande inspiration pour moi à ce point de vue. C’est maintenant un élément de mon jeu qui me définit je crois, et c’est une approche que j’applique à tout nouveau répertoire que je travaille. Le sens narratif peut vouloir dire plusieurs choses : ce que le public perçoit, c’est l’expression dans le jeu du pianiste qui est proche de celle de quelqu’un qui raconte une histoire.
J’ai participé à quelques projets où musique et narration ont été mis en lien étroitement, notamment avec la comédienne Pascale Montpetit dans le projet « Journaux intimes au féminin » sur lequel j’ai travaillé en collaboration avec l’écrivaine Lise Gauvin, et avec la comédienne Ginette Chevalier dans le concert Marcel Proust – La musique retrouvée mis en scène par Patrice St-Pierre.
Ces expériences ont été des sources d’inspiration extrêmement riches, car l’expression de la comédienne nourrit énormément mon imaginaire de pianiste, et à leur tour elles m’ont rapportées que ma musique leur donnait aussi de nouveaux points de vue sur leur texte. Quand je joue dans ces circonstances, je ressens vraiment que je « parle » en musique, que la musique est une narration en soi. Cela se transporte autant dans mon son, que dans mon expression corporelle. Le répertoire du récital de mercredi prochain se prête tout à fait à cette idée de « musique narrative », et c’est ce à quoi le public peut s’attendre je crois en venant assister au concert.
PROGRAMME DE JEANNE AMIÈLE DANS LE CADRE DES MÉLODÎNES
HÉLÈNE DE MONTGEROULT, Sonate n° 9 en fa dièse mineur, op. 5 no 3 CÉCILE CHAMINADE, Thème varié, op. 89 CÉCILE CHAMINADE, Étude de concert, op. 35, n° 4 « Appassionnato » LILI BOULANGER, Trois morceaux pour piano MEL BONIS, Romance sans paroles, op. 56 MEL BONIS, Barcarolle, op. 71 MEL BONIS, Ballade, op.27
LE RÉCITAL DE JEANNE AMIÈLE EST PRÉSENTÉ CE MERCREDI MIDI (12H10) , 1er FÉVRIER, À LA SALLE CLAUDE-LÉVEILLÉE DE LA PLACE DES ARTS
Le Festival Igloofest célèbre ses 15 ans en grande pompe ! Sa mission : mettre en lumière les musiques électroniques, dynamiser le quartier du Vieux Port et faire rayonner Montréal à l’international avec cette initiative unique en son genre. Habituellement, les événements de grande envergure misent sur une programmation qui puisse à la fois allier la qualité et la satisfaction du grand public. Ce qui est souvent un grand défi!
Celle du 28 janvier a offert un éventail de musique -sur la scène Vidéotron- très pêchue et totalement féminine: u.r.trax, Isabel Soto et No Police. PAN M 360 s’est entretenu avec Isabel Soto à cette occasion.
DJ et productrice, originaire du Vénézuela, elle est en phase de devenir la prochaine étoile d’ici et d’ailleurs. En moins de deux ans, elle a multiplié les projets à foison: résidente pour le collectif Arder à Montréal ou DifferentSound en Géorgie, affiliée à plusieurs étiquettes comme Diffuse Reality, Second State, Occultech Recordings, Sine Space 7…Sans compter qu’elle est également photographe et graphiste.
Il semblerait que le travail et la simplicité soient les clés de sa réussite.
PAN M 360: Isabel, j’aimerais en savoir plus sur ton parcours de productrice et de DJ. Raconte-moi, en détail, ce qui t’a amené dans la musique.
Isabel Soto : J’ai commencé à produire et à mixer en 2019. Juste avant le début de la pandémie, je m’étais achetée un contrôleur pour commencer à apprendre. Cependant, il faut savoir que je suis impliquée dans le milieu de la musique depuis 2012 en tant que graphiste et photographe pour des soirées montréalaises. En 2016, j’ai commencé à découvrir le milieu techno lors d’un concert au mythique Stéréo Club. Depuis, je suis complètement impliquée. De plus, j’ai découvert la scène européenne qui m’a ouvert les yeux sur l’étendue des possibilités de la musique techno. Tout cela m’a vraiment motivée pour me lancer totalement dans la production et le DJing. Mon avantage était d’être très familière avec les logiciels de création visuelle et lorsque j’ai commencé à apprendre à me servir d’Ableton, j’étais relativement à l’aise avec l’interface. Mais, j’ai pris beaucoup de cours pour mieux saisir toutes les clés de la création, de la production et de la post-production. La pandémie a été un moment clé car j’ai passé beaucoup de temps chez moi à apprendre et à travailler avec un producteur de Bueno Aires en ligne: Michel Lauriola. En septembre 2020, j’ai été contacté par un producteur qui a écouté une de mes productions sur les réseaux et là, tout s’est enclenché.
PAN M 360: Les individus capables d’être à la fois DJ et producteur sont relativement rares. Tu fais partie de ces personnes ayant cette aptitude. À mon avis, c’est une belle potentialité que tu exploites à merveille. Tes sélections et tes productions sont quasi-similaires. Comment ressens-tu cela toi?
Isabel Soto : Oui, c’est vrai. Il y a une similitude. En vrai, j’ai vu le DJing comme une introduction à la production car pour moi, c’est la création qui m’attire le plus comme dans le graphisme. J’aime donner forme à mes idées. Je me suis vite sentie limitée dans le DJing et j’étais captivée par le fait de vouloir créer du son.
PAN M 360: En parcourant ton SoundCloud, je constate que tu es une artiste très prolifique tant dans tes productions que tes prestations de DJ. Comment planifies-tu ton travail pour être si productive?
Isabel Soto : (rires!) Je passe mon temps à travailler! La semaine, je suis graphiste. Les fins de semaine, je suis DJ et/ou productrice. Ma chance est d’être souvent en télétravail alors je peux jongler d’un projet à l’autre très rapidement. La contrepartie est une vie sociale réduite. Malheureusement, j’ai beaucoup moins de temps pour socialiser, pour voir mes ami.e.s ou pour sortir à des événements. Mais, c’est le prix à payer pour concrétiser tous mes projets. J’ai développé des capacités à être multitâche en permanence.
PAN M 360: Quelles sont les machines ou les instruments que tu utilises pour tes productions? Travailles-tu seule ou entourée?
Isabel Soto : Je produis principalement avec Ableton et un synthétiseur, le minilogue de Korg. J’apprends tous les jours à mieux utiliser toutes les potentialités de ces derniers. Parfois, je fais appel à des producteurs pour m’aider à trouver des solutions quand je ressens le besoin comme par exemple, pour apprendre à mieux mixer mon son. Il m’arrive aussi de regarder des tutoriels sur YouTube.
PAN M 360: Où puises-tu tes influences tant pour tes productions que tes sélections musicales?
Isabel Soto : Blazej Malinowski fut ma première source d’inspiration pour l’apprentissage de la production. Puis, je peux citer: Aleja Sanchez (Colombie), Pulso (Argentine), Marcelo Antonio (Argentine), FLAWS, Oscar Mulero. Je suis très influencée par ce qui se passe en Argentine, en général.
PAN M 360: Ton style musical est très marqué par la techno deep, hypnotique et mentale. C’est une influence très européenne et on retrouve ce genre aussi dans les pays latinos. Personnellement, je trouve cela très rafraîchissant car à Montréal, la scène techno est plutôt dominée par une tendance à BPM ultra rapide et brutale. Comment perçois-tu la scène montréalaise?
Isabel Soto : Quand j’ai commencé en 2020, je me sentais démotivée car j’avais l’impression de ne pas coller à l’ambiance générale. Ça m’a plongé dans une certaine solitude à Montréal jusqu’à ce que je rencontre des artistes et/ou des collectifs qui cherchaient à développer ce style de techno. Par exemple, le collectif Arder de Mike Larry, dont je suis DJ résidente, essaye d’amener ce style ici. Et tant d’autres d’ailleurs. À présent, j’ai comme le sentiment que le vent est en train de tourner. Des gens comme moi peuvent enfin s’épanouir et trouver leur place sur la scène montréalaise.
PAN M 360: Tu as partagé la scène du Festival Igloofest avec la prodigieuse u.r.trax. Comment as-tu perçu cela?
Isabel Soto : Je reste encore sur l’effet de surprise. J’ai reçu la confirmation d’Igloofest le jour de mon anniversaire. Pour moi, c’est et ça reste une grande première. J’essaye de prendre cela le plus naturellement possible. No Police était sur la même programmation que moi et ça m’a réconforté d’être avec une amie. C’était un grand honneur de jouer avant u.r.trax. Elle est si jeune et si talentueuse. Elle est juste incroyable! Ça me rend vraiment heureuse.
Pour débuter l’année 2023, PAN M 360 a réalisé une série d’interviews avec cinq artistes d’ici à surveiller au cours des prochains mois. L’entretien ci-dessous avec le montréalais Malko est la première de cette courte série.
Crédit photo Aimé-Elle.
Né dans l’ouest-de-l’Île de Montréal, Malko navigue entre le rap, le hip-hop et l’afrobeat, genres auxquels il a été initié à l’adolescence par son frère. Au secondaire, l’artiste se lie d’amitié avec Jean-Christophe Barrettte et William Lareau, deux jeunes producteurs de musique. En 2018, les trois hommes, accompagnés de deux autres mordus de la musique, forment le collectif rap PLAYDAYS : c’est le début de l’aventure musicale pour Malko.
En octobre 2021, Malko lance Madonna, son premier titre solo. Dès cette sortie, le rappeur se démarque par son flow accrocheur et sa voix envoutante. Peu de temps après cette parution, sa musique commence à résonner en Europe et un intérêt pour le montréalais se développe rapidement outre-Atlantique. « C’est gratifiant pour moi de voir que des gens d’ailleurs se reconnaissent dans ma musique et que mes messages les rejoignent. Je m’inspire grandement d’artistes français comme Josman et Laylow alors ça me fait chaud au cœur de voir ça, » dit-il le sourire aux lèvres.
Sous l’étiquette Cult Nation, il sort ce vendredi Vis ou meurs, une collaboration avec le producteur français BlackDoe (Franglish, Dadju, Tayc), accompagné d’un clip vidéo réalisé par Aimé Irabahaye.
PAN M 360 a rencontré l’artiste de 22 ans à l’aube d’une année 2023 très chargée.
PAN M 360 : Qu’avez-vous accompli en 2022?
MALKO : J’ai profité de la dernière année pour explorer plusieurs styles de musiques différents. Je me suis lancé davantage dans l’afropop. Aussi, j’ai amélioré mon écriture et je trouve que ma musique me représente mieux maintenant. L’année 2022 m’a permis de peaufiner mon identité et ma voix. C’était une année de développement remplie de défis.
PAN M 360 : Quels sont vos projets à venir?
MALKO : Je sors aujourd’hui Vis ou Meurs et je devrais sortir un autre titre en février. Je me prépare aussi pour la sortie d’un EP vers la fin de l’année. J’ai presque terminé le tout. Ça va être un peu dans le même univers que mes dernières sorties, j’ai vraiment hâte.
PAN M 360 : Parlons plus en détails de votre nouveau titre Vis ou Meurs. Comment cette collaboration avec le producteur musical français BlackDoe est-elle née?
MALKO : C’est une chanson que j’ai composée il y a près d’un an. Ça parle d’une relation amoureuse toxique où les deux partenaires savent qu’ils ne sont pas bons l’un pour l’autre, mais ils savent aussi qu’ils ne trouveront pas mieux ailleurs. Ainsi, c’est soit on vit ensemble ou bien on « meurt » en se séparant et en ne trouvant pas quelqu’un de mieux. Un jour, j’ai rencontré la manageuse de BlackDoe à Montréal. Elle était vraiment sympathique et elle m’a mis en contact avec lui. Je lui ai envoyé une maquette de Vis ou Meurs et il a travaillé sur une instrumentale de son côté. Il aimait bien ce que je faisais. En septembre, je suis allé à sa rencontre en France et la chanson était bouclée en trois heures. J’avais très hâte que les gens découvrent ce titre.
PAN M 360 : Ce nouveau titre est accompagné d’un très beau visuel et il semble important pour vous que vos vidéos soient soignés. Pourquoi est-ce une de vos priorités?
MALKO : Petit à petit, j’essaie de me créer un univers qui m’est propre et qui me ressemble vraiment. J’aime quand mes vidéoclips s’agencent parfaitement à mes chansons. C’est important pour moi que les décors soient en lien avec ma musique. Aussi, j’aime quand un vidéoclip raconte une histoire. C’est important pour moi que mes auditeurs puissent s’imaginer un visuel lorsqu’ils écoutent ma musique. Je suis très fier du vidéo de Vis ou meurs.
PAN M 360 : Vous attirez l’attention des amateurs de musique dans d’autres pays tel que la France. Qu’est-ce que cela représente pour vous?
MALKO : C’est très spécial pour moi. J’essaye de ne pas trop y penser et de ne pas trop y porter attention. Cependant, c’est vraiment un grand accomplissement pour moi que des gens en France ou même ailleurs écoutent ma musique. J’ai commencé à faire de la musique à 16 ans, c’est gratifiant pour moi de voir que des gens d’ailleurs se reconnaissent dans ma musique et que mes messages les rejoignent. Je m’inspire grandement d’artistes français comme Josman et Laylow alors ça me fait chaud au cœur de voir ça. Au final, c’est pour ça que je fais de la musique.
PAN M 360 : Quelle est la plus grande différence entre la scène hip-hop d’ici et celle en France?
MALKO : La France, c’est un peu la capitale du rap français. Là-bas, les fans connaissent tout de leurs rappeurs préférés. Ils portent attention à la dégaine, le charme, l’histoire des artistes, le flow et la sincérité. Ils analysent tout. Ici, ce n’est pas comme ça. Ce qui manque ici, c’est la sincérité des artistes. Je ne pense pas qu’on soit en retard sur la France, c’est juste une dynamique différente. J’espère faire changer les choses ici.
Au 19e siècle, le spectacle total était incarné par les artistes du vaudeville, de l’opérette ou de l’opéra. Un siècle et demi plus tard, le spectacle total est tout autre. Les grands artistes du chant lyrique évoluent désormais dans un environnement propice à une théâtralité que traversent les nouvelles technologies et les avancées de la spatialisation sur scène.
La mezzo-soprano Joyce DiDonato est parmi ces artistes proposant une expérience totale soit audiovisuelle, théâtrale, à la fois physique et virtuelle.
Enfilant les époques de la grande musique, soit de Charles Ives à Francesco Cavalli, soit plus de 3 siècles de musiques concomitantes malgré leur spécificité temporelle. Ainsi se présente Eden, album devenu concert et spectacle, « récital mis en espace ».
Ce dimanche PM (29 janvier) à la Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts et ce lundi (30 janvier) au Palais Montcalm, Joyce DiDonato sera accompagnée par l’ensemble Il Pomo d’Oro, sous la direction de la violoniste Zefira Valova, par le Chœur des enfants de Montréal dirigé par Léa Moisan-Perrier, par l’acteur Manuel Palazzo, le tout dans une mise en scène de Marie Lambert-Le Bihan.
Jointe en Espagne où elle était en tournée avant de traverser l’Atlantique, la célébrissime cantatrice américaine se prête généreusement au jeu de nos questions et ainsi défendre le plus ambitieux projet de sa carrière.
PAN M 360 : Nous connaissons l’album Alors, comment avez-vous fait la transition de l’enregistrement à une sorte de spectacle vivant. Joyce DiDonato : Vous savez, nous avons mis tellement d’attention et d’efforts pour créer la narration et assurer le flux de la musique! C’est peut-être inhabituel, mais l’ordre chronologique actuel que nous avons sur le CD est exactement le même que celui que nous présentons en concert. Cela peut paraître étrange, mais ça ressemble un peu au Voyage d’hiver / Winterreise (de Schubert); un morceau mène au suivant, le fil conducteur est très fort. Donc on peut aborder ça comme le voyage de quelqu’un qui cherche un moyen de se connecter plus profondément au monde qui l’entoure.
PAN M 360 : Votre « liste d’écoute » y est fascinante car chaque période de la musique classique y est représentée, de la musique ancienne à la musique contemporaine. Joyce DiDonato : Cela fait partie de l’histoire que je voulais raconter, du voyage que je voulais faire avec le public. Et c’est ce que beaucoup de gens recherchent avec les récitals de nos jours, soit d’une manière un peu plus active, plus proactive et concentrée, Ainsi nous avons créé une sorte de monodrame.
PAN M 360 : Et quelle en est la trame dramatique?
Joyce DiDonato : Je pense que la raison pour laquelle cela fonctionne si bien, c’est que la muse de tous ces compositeurs et poètes fut la nature. Et il y a cette idée de savoir où je me situe moi-même dans la nature, comment le monde physique et la nature qui m’entoure m’affecte, m’attire, m’inspire, transforme mon existence. Le fil conducteur est Mère Nature en tant que telle.
PAN M 360 : Et comment la nature s’incarne-t-elle dans ce répertoire?
Joyce DiDonato : Par exemple, je trouve fantastique de sentir l’élévation et la révérence et la crainte qui sont présents dans la rencontre de Mahler avec la nature dans le lied ich atmet’ einen linden Duft. Ou bien la tristesse de Cavalli dans Piante Ombrose, ou encore cette transformation de l’obscurité en espoir chez Haendel dans Rosy Steps the Morn. Je trouve très inspirant de contempler ces différentes rencontres que les compositeurs et les librettistes ou les poètes ont eu avec cette idée de nature.
PAN M 360 : Vous avez donc travaillé avec la metteure en scène Marie Lambert Le Bihan pour élever cette performance au-delà de sa scénographie et ses éclairages. Joyce DiDonato: C’est exact. C’était vraiment important pour moi. Une des choses que j’aime faire quand je peux, c’est prendre le public par surprise. Je pense que le monde classique s’en tient trop à des formules résultant d’un protocole. Le public a droit à un numéro d’échauffement par l’orchestre, il attend que la chanteuse monte sur scène, il observe alors la robe qu’elle porte. Et puis elle chante et puis on applaudit…
Il y a une tendance pour le public classique à s’asseoir et à écouter en mode comparatif. Et je comprends cela et c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles nous sommes si passionnés et aimons tant la musique. Nous accordons une telle identité à ces pièces que nous aimons! Cela dit, un des points forts d’une aventure musicale comme Eden est sa manière peu conventionnelle de présenter les choses.
PAN M 360 : Et quelle est cette manière? Joyce di Donato : La différence se trouve dans façon dont nous avons aligné les œuvres et le mouvement sur scène. Nous voulions que les spectateurs soient sur le bout de leur siège, curieux de savoir ce qui va se passer ensuite.
Et donc la mise en scène et la direction musicale suscitent un niveau plus profond d’engagement et d’écoute, ce sentiment que nous sommes tous ensemble au sein d’une communauté lorsque nous nous retrouvons à ce concert.
J’aime que l’écoute soit énergique voire extatique, j’aime lorsque public ne sait pas ce qui va suivre. En tout cas, nous avons donné plus d’une vingtaine de concerts et plusieurs promoteurs réclament déjà notre retour.
PAN M 360 : Attirez-vous aussi des mélomanes différents du public « normal » de la musique classique ou du chant lyrique?
Joyce DiDonato : Oui! C’est ce que j’aime quand je vois mon public. J’aime joindre ceux qui sont ouverts à l’audace, qui cherchent comme moi une telle expérience, soit un plus un spectacle total qu’un seul concert. De manière générale, ce public est plus jeune, un peu plus éclectique, ne ressemble pas exactement à un public classique traditionnel.
PAN M 360 : N’y a-t-il pas un danger que la dimension visuelle d’une telle expérience ne devienne une distraction au détriment de la musique?
Joyce DiDonato : Quel que soit le projet que soumets, le cœur reste toujours l’expérience musicale. C’est toujours ma première priorité. Parce que si ce n’est pas à un niveau musical élevé, tout le reste tombe à l’eau. Au grand jamais, je ne veux pas que les gens gardent l’impression de quelque chose de purement cosmétique.
Au contraire, je souhaite que l’éclairage, la trame narrative et la théâtralité amplifient l’expérience musicale. Je veux que ce soit fait d’une manière simple mais vraiment poignante, afin qu’un public moderne, habitué au cinéma et aux écrans, et pas nécessairement à l’éducation classique des arts, puisse être mis en confiance. Au-delà de la profondeur de la musique qui est la ligne de fond, nous recherchons la connexion.
PAN M 360 : La musique demeure la ligne de fond mais il vous faut rafraîchir la façon de la présenter. Il faut que l’environnement serve la musique.
Joyce DiDonato : Exact. Une des choses dont je suis très fière avec cette production, c’est à la fois l’énormité de cette entreprise mais aussi une certaine simplicité dans tout ça, une qualité minimaliste. Nous présentons les choses de manière à ce que les gens puissent voir beaucoup de choses différentes et vivre beaucoup d’expériences différentes quel que soit leur âge, et même réfléchir à leur propre existence à travers un tel spectacle.
PAN M 360 : Vous adressez-vous essentiellement au grand public, soit peut-être au détriment du public mélomane?
Joyce DiDonato : Nous avons les débutants, les intermédiaires et les experts, il y a assez pour nourrir tout le spectre des perceptions. Les mélomanes de la vieille école qui écoutent beaucoup de musique classique, y vivent probablement une expérience concluante, peut-être même plus profonde.
Les publics plus conservateurs peuvent se sentir un peu bousculés par la cohabitation de certaines œuvres issues de différentes époques, Haendel et Mahler par exemple. Et pourtant, je trouve qu’il y a quelque chose d’incroyablement intemporel dans ces liaisons entre ces œuvres qui traversent plus de 3 siècles de musique. Et musicalement, je continue d’entendre cette musique d’une manière nouvelle, lorsqu’elle est arrangée d’une façon inattendue, mais très réfléchie et très bien pensée consciemment.
PAN M 360 : Cette cohabitation entre très ancien, moyennement vieux ou très neuf devient de plus en plus en plus prisée, pourtant.
Joyce DiDonato : Je pense effectivement qu’il y a un courant sous-jacent à notre époque, en 2023, qui peut sembler très instable et qui génère beaucoup d’anxiété, d’incertitude et de déstabilisation. Et quand nous regardons l’obscurité au sujet de laquelle Haendel composait il y a trois siècles, juxtaposée directement à Mahler, Ives ou Copland, on se dit que tous ont cherché cet endroit plus élevé que le monde matériel.
C’est la même condition humaine qui s’exprime depuis des siècles! Et nous pouvons nous tourner vers ces chefs-d’œuvre et les visualiser comme un réconfort, une consolation, une force nous aidant à affronter un autre jour comment l’ont fait des milliards d’humains avant nous. Ainsi je crois que toutes les saveurs et les couleurs de cette musique se renforcent mutuellement. Elles soutiennent l’idée de cette recherche constante que nous poursuivons depuis l’aube de l’humanité.
PAN M 360 : Et vous devez faire preuve d’une grande souplesse pour très bien interpréter toutes ces périodes de la musique. Il vous fallait une direction musicale éclairée en ce sens.
Joyce DiDonato : Absolument. Et c’est, je pense, l’une des choses les plus excitantes de ce projet parce que le maestro Maxim Emelyanychev (qui a dirigé l’ensemble Il Pomo d’Oro pour l’enregistrement) a vraiment ouvert la porte à cette ouverture lorsque lui et moi avons commencé à penser au répertoire. Lui et moi sommes donc un peu intrépides dans notre façon d’aborder la musique; nous aimons déjouer un peu les règles du jeu, mais jamais au détriment de la qualité de la musique. Ce choix, en fait, consiste à pousser l’affaire plus loin. Et avoir le sentiment de créer quelque chose. Alors Maxim m’a dit ‘Joyce cet orchestre peut jouer n’importe quoi, je pense que nous pouvons faire beaucoup de choses.’ Et il a évoqué l’idée de combiner notamment Gustav Mahler et Charles Ives. ‘Joyce, croyez-moi, nous pouvons le faire!’ Et ça a été une explosion, ce fut tellement exaltant de voir les musiciens plonger dans ce répertoire.
PAN M 360 : Le morceau qui les a le plus décontenancés?
Joyce DiDonato : C’est le Coplan qu’ils ont appris à aimer, parce qu’il était le plus éloigné d’eux. Ainsi, nous devions maîtriser les répertoires allemands ou italiens, mais rien n’empêchait de mettre Aaron Copland dans tout ça, aussi parce que le texte d’Emily Dickinson mis en musique par le compositeur, Nature, the Gentlest Mother chante la nature en paix.
Ce texte devient si important en ce moment. Nous lisons les gros titres de l’actualité sur le changement climatique, si terribles pour Mère Nature. Et je pense qu’il est vraiment important de se rappeler que nous traversons une période critique. Beaucoup de dévastation autour de nous et pourtant, le soleil brille toujours. La lune tire toujours les marées. les fleurs sont toujours en train d’éclore, il y a des oranges qui poussent dans l’arbre de mon jardin Et nous avons toujours à manger et à respirer. Et cette idée de l’élément nourricier de la nature est la pierre angulaire de ce projet pour moi.
PAN M 360 : Il s’agit donc d’un récital qui dépasse la musique pour une chanteuse de votre stature. Joyce DiDonato : Toute ma carrière a mené à ce projet.
PROGRAMME
Oeuvres de compositeurs illustres des 17e (Giovanni Valentini, Biagio Marini, Francesco Cavalli, Mario Uccellini), 18e (George Frideric Handel, Christoph Willibald Gluck, Josef Mysliveček), 19e (Gustav Mahler), 20e (Charles Ives, Aaron Copland) et 21e siècles (Rachel Portman – compositrice britannique primée aux Oscars), dont les œuvres se rapportent au lien entre les humains et la nature.
ARTISTES
Joyce DiDonato (mezzo-soprano, productrice déléguée), Zefira Valova (violon, direction), Il Pomo d’Oro, Manuel Palazzo (acteur), Marie Lambert-Le Bihan (mise en scène), John Torres (éclairage), Chœur des enfants de Montréal
Originaire de Chicago, Hiroko Yamamura baigne dans les musiques électroniques de danse depuis son adolescence. D’abord comme raveuse, puis, comme DJ. Après un long hiatus, elle est revenue sur le devant de la scène en grande force il y a quelques années, encouragée par son ami de longue date Seth Troxler. Ambassadrice internationale de la techno et de la house de Chicago, elle partagera son héritage musical avec le public d’Igloofest dans le cadre d’une soirée « Après-ski » au Centre PHI le vendredi de la fin de semaine d’ouverture du festival.
PAN M 360 : Il y a peu d’informations à votre sujet sur Internet. Pouvez-vous m’en dire plus sur votre parcours ?
Hiroko Yamamura : Bien sûr. Je suis DJ et productrice depuis longtemps, depuis le lycée. Je ne veux pas dire quel âge j’ai exactement (rires) mais oui, j’ai toujours été une raveuse. J’allais à des raves à la fin des années 1990 et au début des années 2000, j’ai grandi à Chicago. J’ai été influencé par la scène de Chicago, j’aimais beaucoup les comics, les jeux vidéo, les aspects futuristes de la techno comme l’utilisation de matériel informatique pour faire de la musique, tout ça m’attirait vraiment. Puis j’ai fait une pause pendant un certain temps. C’est vraiment revenu en 2015, lorsque j’ai décidé de me lancer dans le DJing. L’un de mes amis, Seth Troxler, a vraiment contribué à m’encourager à recommencer à faire du DJing. Je m’amusais bien avec ça. Après l’arrêt des activités avec la pandémie, je me suis rendue compte que cela me manquait vraiment et que je voulais prendre ça au sérieux et poursuivre professionnellement.
PAN M 360 : Vous êtes de Chicago. La ville est connue pour être le berceau de plusieurs genres musicaux. Je pense au blues, au jazz, au gospel et, bien sûr, à la house music. Parmi ces genres, y en a-t-il un que vous avez écouté en grandissant, et comment vous a-t-il influencé en tant que personne mais aussi en tant que DJ ?
Hiroko Yamamura : En fait, la scène de la musique industrielle à Chicago m’a probablement le plus influencé. Il y avait une maison de disques appelée Wax Trax. Des groupes comme Ministry, Front 242, un tas de groupes européens de musique industrielle qui ont commencé à sortir, étaient basés sur ce petit label à Chicago. Wax Trax y avait aussi un magasin, c’était donc à la fois un magasin et un label. C’était aussi une sorte de lieu de rencontre. On y allait, on achetait des billets de concert, on était au courant des rave parties qui avaient lieu. La scène musicale industrielle était très influencée par la musique gothique, la musique rock, le musiques de danse, c’était un grand mélange de tout ça, avec un côté très Chicago. En plus de cela, bien sûr, la house était une grande influence. À la radio de Chicago, je pense que certains des meilleurs DJs étaient présents, cela fait partie intégrante de la culture.
PAN M 360 : Les scènes ont évolué depuis, comment décririez-vous la scène de la musique de danse électronique et la communauté musicale de Chicago aujourd’hui ?
Hiroko Yamamura: Je dirais qu’il y a des avantages et des inconvénients à Chicago. C’est une grande ville et c’est une ville ouvrière. C’est une ville qui a des problèmes de ségrégation, donc les gens de différents quartiers aiment des choses différentes. Il y a des différences socio-économiques, comme lorsque vous êtes dans l’industrie de la musique, et que vous et vos amis faites quelque chose, vous n’incluez peut-être pas tout le monde, n’est-ce pas ? C’est juste toi et tes amis. Une des choses positives et négatives de Chicago est que les gens travaillent dans des cercles comme ça, donc il y a une séparation. Mais à cause de ça, chaque quartier, chaque zone développe son propre son. Il y a une scène West Side, et il y a une scène North Side… Il y a juste différentes scènes dans la musique house, certains l’appellent « all house », ou certaines personnes l’appellent house. Vous ne penseriez pas qu’il s’agit du même genre, car ils se sont développés dans leurs propres circonstances. Ils ont leur propre son, parce que tout le monde a cette attitude qui consiste à dire que si les gens ne s’intéressent pas à ce que l’on fait, il faut le faire soi-même. C’est un peu l’attitude de Chicago et je pense que c’est ce qui nous a donné la possibilité d’avoir des sons vraiment intéressants, très DIY, mais en même temps, ça empêche le groupe de travailler ensemble vers un but commun. Cela rend la musique géniale, mais pas forcément les aspects commerciaux.
PAN M 360 : Comment ces scènes sont-elles organisées ? S’agit-il plutôt de scènes club ou de raves et soirées warehouses ?
Hiroko Yamamura : Surtout après le confinement, la scène de la vie nocturne a vraiment souffert. Nous avons vu beaucoup de fermetures, beaucoup de clubs n’ont toujours pas réussi à payer leur loyer, car ils sont fermés depuis des années. Donc, vous savez, parfois la musique qui est jouée dans les clubs aujourd’hui est là pour attirer les gens, parce qu’ils doivent payer le loyer, ils doivent payer les barmans et peut-être que les risques qu’ils prenaient avant le confinement ne sont plus là. De plus, il y a longtemps, Chicago a été l’une des premières villes à mettre en place ce que l’on appelle l’ordonnance sur les raves, qui interdit spécifiquement les raves. Si vous êtes un DJ participant à une rave, vous pouvez aller en prison et subir de lourdes conséquences. C’est pourquoi il est très difficile d’organiser des fêtes clandestines. Il y aura toujours de petites fêtes avec une centaine de personnes ou peut-être 20 personnes chez quelqu’un, dans un sous-sol, pour passer un bon moment. Chicago n’a pas cette grande culture de club, d’entrepôt, d’underground comme d’autres villes. Je pense que c’est aussi une question d’argent. Nous ne sommes pas une ville riche, ni des gens riches. Le montant du revenu disponible influence ce que les gens sont capables de faire, comme à New York ou Los Angeles, les gens ont une quantité différente d’argent à dépenser pour des choses comme ça. Les promoteurs n’ont pas les mêmes budgets qu’ils peuvent risquer sur des événements. Ils peuvent organiser une fête étudiante et faire venir un DJ international et si elle est arrêtée par la police, ils ne seront pas ruinés pour le reste de leur vie. À Chicago, ce serait une fermeture qui changerait leur vie, donc cela change ce que nous pouvons faire. De plus grandes entreprises se sont installées, alors pour aller voir un DJ international populaire, vous allez probablement aller dans un club cher à Chicago, malheureusement.
PAN M 360 : Dans votre biographie d’artiste, vous parlez de la musique comme d’un héritage. Pouvez-vous m’en dire plus sur ce que ça signifie pour vous ?
Hiroko Yamamura :L’un des facteurs clés pour être DJ est qu’il faut aimer la musique, et en être obsédé. Il faut que ce soit presque problématique, comme si vous aviez dépensé l’argent de votre déjeuner pour ce disque que vous voulez vraiment. Tout au long de votre vie, depuis le moment où vous avez commencé à écouter de la musique, votre histoire est constituée de toute cette musique que vous avez écoutée et qui vous touche. C’est peut-être de la musique pop, peut-être de la musique underground, mais personne n’a probablement écouté la même musique que vous. Cette combinaison, c’est votre histoire. Je pense qu’une partie de cette histoire est transmise à travers votre vision. Pour moi, il y a tous ces artistes, de merveilleux musiciens et des arts visuels qui m’ont aussi influencé, par exemple, parce que le film est génial, j’adore la chanson et c’est difficile de séparer ces choses. Qu’on en parle qu’on la joue, il s’agit de partager ses goûts musicaux. Vous dites en quelque sorte : voilà ce que j’aime, voilà ce qui me touche, ce qui m’aide à me sentir mieux. Pour moi, c’est l’héritage ultime.
PAN M 360 : C’est la première fois que vous jouez à Montréal ? Que ressentez-vous à l’idée de jouer à Igloofest ?
Hiroko Yamamura : J’ai joué au Stereo club l’année dernière avec mon ami Seth Troxler, c’était ma première fois à Montréal. Je suis super excitée, super intimidée de jouer à Igloofest. Quand j’ai entendu parler d’Igloofest pour la première fois et que j’ai vu les vidéos de gens qui dansaient dehors dans la neige et le froid, j’ai pensé que c’était fou. C’est une chose tellement excitante que les gens embrassent cette idée ! Pour moi, en tant qu’étrangère et touriste, cela me semble très canadien, comme une expérience canadienne authentique.
A-t-on encore vraiment besoin de présenter Josh Wink ? Producteur, DJ de renom et cofondateur du label Ovum Recordings, Wink fait partie de ceux qui ont participé à établir la scène rave nord-américaine du début des années 1990. Son label fêtera ses 30 ans en 2024. Le secret de la longévité de sa carrière? Un amour intarissable pour les découvertes musicales et un plaisir renouvelé à jouer devant des foules toujours enthousiastes. À l’occasion de son quatrième passage à Igloofest, PAN M 360 est allé à sa rencontre pour une interview exclusive, partant de son adolescence jusqu’à s’interroger sur l’avenir de la scène musicale électronique de danse.
PANM 360 : Vous êtes né à Philadelphie en 1970, alors que le disco était à son pic de popularité. Le « Philly sound » a eu un grand impact sur la musique au niveau international. Le son de la « Philadelphia soul » a-t-il fait partie de votre éducation musicale et a-t-il joué un rôle dans la construction ou le développement de votre appétence pour la musique électronique ?
Josh Wink : Avant l’âge de 10 ans, je n’étais quand même pas très porté sur le son disco. J’étais influencé par ce que ma famille écoutait. Mon père était très porté sur la musique classique, Bach, Beethoven, des choses comme ça. Ma mère aimait la musique du monde et mon frère était plus porté sur le rock’n’roll, Arlo Guthrie, David Bowie, Grateful Dead. Il m’a fait découvrir Kraftwerk, ce qui a changé ma vie. Je ne me suis pas vraiment impliqué dans le développement de ma culture musicale jusqu’au début de mon adolescence, lorsque j’ai voulu devenir DJ radio. Quand j’ai commencé à être un DJ mobile, à faire des mariages, des bar-mitzvah et des choses comme ça, j’ai commencé à devenir plus curieux des différents types de musique, en particulier de la musique qui venait de Philadelphie. L’appréciation de la musique disco et soul de Philadelphie est venue avec l’âge, quand je suis devenu un peu plus un adolescent ouvert à tous les différents types de musique.
J’ai commencé à m’intéresser au son Philly International de Billy Paul, Archie Bell & the Drells, Dexter Wansel, Harold Melvin & The Blue Notes, Leon Huff, Lou Rawls, Patti LaBelle, MFSB, Teddy Pendergrass… tous les gens de Philadelphie. On a toujours été dans l’ombre de New York et de Detroit, musicalement. New York était plus célèbre pour la musique disco que là d’où elle venait, comme Philadelphie, où les cordes disco ont été enregistrées par un type nommé Larry Gold. Même des gens comme David Bowie sont venus ici pour enregistrer des cordes disco. C’est le son des cordes de Vince Montana, de Larry Gold qui venait de Philadelphie et que le monde s’est approprié à partir de là. Mais nous étions perdus dans l’ombre de New York parce que c’était si grand et que c’était là que se trouvait le Studio 54 et tous ces autres clubs. Et nous sommes aussi dans l’ombre de la Motown de Detroit. Le Philly International était important pour la communauté musicale internationale, mais aussi pour Philadelphie.
PAN M 360 : On associe souvent les villes à des sons caractéristiques. Dans les années 1990, vous avez commencé à voyager comme DJ, que pouvez-vous me dire des influences de la musique des villes de la côte Est sur votre évolution ?
Josh Wink : J’ai grandi à Philadelphie et j’ai commencé à faire du deejaying quand j’étais adolescent, à 13, 14 ou 15 ans. J’allais à des fêtes de quartier et j’entendais Jazzy Jeff et Cash Money transformer le hip-hop et le turntablism en un phénomène mondial, basé à Philadelphie. Une fois de plus, nous étions dans l’ombre de New York, même en ce qui concerne le hip-hop, alors que nous avions une grande scène à Philadelphie. Cela a d’abord touché Philadelphie et New York, puis même DC a eu le son go-go. C’était donc le premier aspect de l’influence que j’ai subie, et je dirais que la musique hip-hop est vraiment considérée comme de la musique électronique. À l’origine, elle a commencé par l’électronique, en prenant deux disques et leur break, en les mixant ensemble et en prolongeant le break, puis en ajoutant des MC dessus, ou en utilisant des boîtes à rythmes et des samplers pour faire de la musique hip-hop. Mais c’était une culture très importante pour la côte Est. En ce qui concerne la musique électronique et la musique de danse, New York était connue pour le disco et la house, mais pas Detroit, qui n’est pas une ville de la côte Est, et qui n’en fait donc pas partie, même si elle a été très importante en tant que berceau de la musique techno. À l’époque des raves, il n’y avait pas nécessairement de signature sonore. Il y avait un son qui venait de Baltimore, un son house du New Jersey qui a commencé au Zanzibar avec Tony Humphries. Philadelphie avait le disco, mais n’était pas vraiment connue pour la house, même si la musique house est issue du disco et du R&B.
PAN M 360 : Et Montréal, vous souvenez-vous de la première fois où vous êtes venu ici ?
Josh Wink : Je ne suis pas sûr à 100%, mais je pense que je suis venu à Toronto avant Montréal, en 1991 ou 1992. Il y avait une fête appelée Sweet Harmony ou quelque chose comme ça, c’était au début de la période rave. Je venais souvent jouer à Montréal à Toronto au début et au milieu des années 90 et j’ai toujours aimé ça. Montréal est l’une de mes villes préférées en Amérique du Nord. C’est comme une petite Europe qui n’est pas si loin. J’ai eu la chance de faire partie des premières années raves et de la scène club à Montréal et à Toronto. Je me souviens avoir joué avec celui qui n’était au début qu’un DJ de rave du nom de Tiga, que vous connaissez probablement, avec qui je suis devenu ami. Il avait l’habitude de venir m’écouter jouer et j’ai fini par jouer à quelques soirées avec lui juste pour le plaisir, je pense dans un club appelé Angel’s.
PAN M 360 : Comment décririez-vous votre relation avec Montréal ?
Josh Wink : Comme je l’ai dit, il y avait ce sentiment européen dans une ville nord-américaine et j’aime l’ouverture d’esprit qui la distingue de toute autre ville au Canada, sans parler de l’Amérique du Nord. J’avais l’habitude de venir jouer dans des soirées, puis d’aller directement de la rave ou de la boîte de nuit au Tam-tams sur le Mont-Royal, pour être entouré de gens et de passionnés de musique partageant les mêmes idées, juste en train de jouer des percussions tôt le dimanche matin. C’est quelque chose qui a toujours été très spécial pour moi. J’ai toujours dit que si Montréal n’était pas situé à Montréal, je déménagerais là-bas, c’est-à-dire que s’il ne faisait pas si froid tout le temps, j’adorerais vivre à Montréal. Mais en vieillissant, je deviens plus sensible au froid et je veux même déménager de Philadelphie pour un endroit plus chaud.
PAN M 360 : Vendredi soir vous êtes de retour à Igloofest. Y a-t-il quelque chose de spécial à propos de cet événement qui vous motive à revenir à chaque fois ?
Josh Wink : Cela a toujours été un moment fort pour moi de venir jouer à ce festival. Il est très unique de par son lieu, son cadre. C’est l’un des seuls au monde à faire quelque chose comme ça, à l’extérieur, en hiver, où vous profitez de la vie dans le froid, dans la neige. J’ai toujours passé un très bon moment lorsque je suis venu jouer pour le festival. J’ai vérifié la météo hier et j’ai vu qu’il est prévu qu’il neige demain aussi. C’est d’autant plus spécial quand il neige pendant Igloofest !
PAN M 360 : Vous êtes un DJ, un producteur et vous avez également cofondé votre propre label en 1994, Ovum Recordings, qui est toujours très actif. L’industrie de la musique a beaucoup changé au cours des 30 dernières années, quels sont les plus grands défis auxquels vous êtes confronté aujourd’hui en tant que directeur de label ?
Josh Wink : Ces derniers temps, selon moi, le plus gros problème est simplement le fait qu’il y a tellement de contenu maintenant. C’est une bonne chose parce que j’aime la musique, j’aime les artistes et j’aime découvrir de nouveaux sons et de nouvelles choses. Mais c’est tellement difficile de faire la part des choses, et ensuite comment les soutenir ? Avec Ovum on sort de la musique depuis longtemps et nous essayons toujours de garder un son qui nous est propre, afin d’être pertinents sans compromettre notre intégrité. Nous avons beaucoup d’artistes différents que nous continuons à sortir, nous pressons encore des vinyles pour certaines sorties. Une grande partie de ce que nous faisons repose sur la fierté de sortir la musique que nous voulons. Nous ne disons pas que nous sommes fermés au changement, mais ce n’est pas parce que la tendance est de faire de la techno rapide que nous allons faire la même chose. Parfois c’est une bonne chose, parfois non. Chaque année qui passe, nous ne faisons pas d’argent et nous continuons à pousser et c’est très frustrant. Mais nous continuons à le faire depuis presque 30 ans, donc c’est incroyable de voir les choses changer et progresser, indépendamment du label, au sein de l’industrie musicale.
PAN M 360 : Vous dites que le plus grand défi est lié à la quantité de contenus disponibles, et les plateformes de streaming, ces énormes bibliothèques musicales dématérialisées, en sont un bon exemple. Quels sont vos canaux préférés pour découvrir la musique ?
Josh Wink : Je fais beaucoup de découvertes. J’écoute la BBC. Ils ont une application appelée BBC Sounds qui met à votre disposition toutes les stations de radio de la BBC en Angleterre pour un streaming en direct ou pour revenir en arrière et regarder les émissions qui sont sélectionnées et conservées pendant un mois dans le stockage en nuage. Le matin, quand je prends le petit-déjeuner avec mon fils, je me lève vers 5h45 et j’écoute une DJ nommée Mary Anne Hobbs. J’adore me laisser porter par la musique que ces émissions présentent. J’aime ce sentiment. Après autant d’années à être impliqué dans la musique, je suis heureux qu’il ne m’ait pas quitté. J’écoute aussi NTS, Radio Nova ou Open Lab FM.
PAN M 360 : Votre réponse souligne vraiment l’importance de la curation et l’importance des curateurs dans le processus de découverte musicale et artistique. Il peut s’agir de la radio, des critiques musicaux (journalisme), ou même des algorithmes de nos jours.
Josh Wink : Je pense que c’est une chose tellement importante d’avoir quelqu’un comme un curateur de bâtiment, qui est un filtre. C’est comme avoir un acheteur personnel ou le gars ou la fille qui travaille derrière le bureau du magasin de disques où vous allez acheter les vôtres. Ils savent ce que vous aimez et quand vous entrez, ils vous donnent une poignée de disques et vous disent « voilà, vous devriez les regarder, parce que je connais vos goûts ». Il y a une alternative à l’IA, ces algorithmes qui sont inventés pour que lorsque vous utilisez Spotify ou Apple music, ils associent votre musique à des choses similaires et je pense que c’est une chose intéressante, mais c’est bien d’avoir une qualité humaine à cela aussi, plutôt qu’un simple programme informatique.
PAN M 360 : Quand vous parlez des difficultés à sortir de la musique aujourd’hui, j’ai l’impression que le modèle économique dominant dans l’industrie musicale n’est pas viable pour les artistes indépendants. Pensez-vous que les initiatives qui émanent de la communauté comme le sociofinancement, le sociofnancement par abonnement, ou un projet comme Aslice lancé par DVS1 peuvent être un moyen de trouver des solutions pour l’avenir de la scène musicale électronique de danse?
Josh Wink : Je ne sais pas. Je veux dire, c’est une bonne façon d’y penser. Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui veulent aider et soutenir et ils le font en allant acheter des billets pour les événements où les artistes qu’ils apprécient jouent. Ce que fait Zack (DVS1) est une excellente chose, il essaie d’aider les producteurs à obtenir une part des redevances qui leur sont dues et qu’ils ne perçoivent pas. C’est bien de dire que nous avons une communauté qui soutient notre communauté. C’est aussi dommage qu’on dépende de la communauté pour financer certaines choses, mais si nous avons une communauté qui s’occupe d’elle-même, c’est parce qu’elle est très unique, plus grande qu’elle ne l’a jamais été. Auparavant, il s’agissait d’une toute petite communauté underground dont on ne connaissait l’existence qu’en allant chez les disquaires ou dans les petites boîtes de nuit. Maintenant, elle est présente sur n’importe quelle plateforme Internet, radio, télévision ou festival. Il y a beaucoup de gens qui vont aux festivals sans rien connaître à la musique électronique et qui y vont juste parce que c’est une chose amusante à faire, mais j’espère qu’ils apprendront à connaître ce genre de musique et qu’ils la soutiendront un peu plus. Je sais qu’il y a quelques autres labels qui proposent un fonctionnement par abonnements, nous n’avons pas encore emprunté cette voie, mais c’est peut-être quelque chose à envisager, et c’est bien qu’on ait aussi l’occasion d’en parler dans cette interview.
Crédit photo : François Quillacq
Gabriel Legeleux, alias Superpoze, nous a invité dans son studio pour parler de son dernier album, Nova Cardinale, sorti en mars dernier. De ce lieu à l’abris des regards au centre de Paris, sont sortis de terre des mondes multiples. De l’ordre du choix subtil des instruments (certains morceaux comportant plus d’une centaine de pistes), de la présentation scénique, à une approche des émotions en oblique, la proposition de Gabriel est riche et précise. Entre musique électronique et baroque, la gestation de cet album aura pris neuf mois, et son écriture plusieurs années. Gabriel raconte son travail de musicien en constante évolution, avec la projection de l’écriture d’un nouvel album en 2023.
PAN M 360 : Est-ce que tu peux me parler des machines qui t’accompagnent sur scène ?
Gabriel : Comme je passe de plus en plus de temps en studio, le format des racks dans lesquels on met toutes les machines, c’est une façon d’amener le studio sur scène. Je suis de dos, et je montre les machines et le geste musical.
PAN M 360 : Tu t’en sers depuis longtemps ? Comment ça fonctionne ?
Gabriel : Non. Ce sont comme des synthé modulaires, mais sans le clavier. Il s’agit de la partie qui fait la synthèse, comme sur le principe d’une boîte à musique, mais géré par ordinateur, les partitions sont envoyées directement dans les machines. Moi je sculpte le son. C’est ça le principe du concert.
PAN M 360 : Ça diffère à chaque concert ?
Gabriel : Oui. Ce qui change c’est l’amplitude, la dynamique, ce qui permet l’improvisation. Je peux avec la table de mixage introduire ou non des instruments, fermer les filtres pour que ce soit doux, ajouter de la réverbération pour un effet vaporeux, ou au contraire très sec, pour les distordre.
PAN M 360 : Durant le concert, on est parcouru de frissons. Comment tu retranscris ça ?
Gabriel : Pour moi, faire un album ce n’est pas coucher une idée qui va ensuite être rejouée. C’est une finalité artistique qui ne peut pas être reproduite, c’est la vraie et seule existence d’un morceau. C’est ma façon de faire la musique. C’est plutôt retrouver une énergie de l’ordre de la partition, comme le travail d’un compositeur, c’est aussi une manière de reconnecter à mes origines musicales sur scène. Cet album est moins électronique que mes précédents et moi je viens vraiment de la musique électronique.
Crédit Photo : Matisse Mazeau-Roy
PAN M 360 : Dans l’autre sens, quand as-tu su que tu t’arrêtais dans la phase de production de l’album ? Il y a un bon équilibre, il y a énormément de choses et à la fois il n’y a rien en trop ou en moins.
Gabriel : Tant mieux, ça me fait plaisir, c’est ce que j’ai cherché. Avant de commencer, j’avais en tête des principes d’arrangements, de types de sons, de sensations. Je voulais qu’on soit embarqué, avec l’idée d’espace. Je ne suis pas un explorateur qui défriche jusqu’à ce qu’il trouve. On m’a dit « là derrière cet océan » – J’ai regardé le docu sur Magellan l’autre jour, j’ai pété un câble – là derrière il y a quelque chose, et on va y aller.
PAN M 360 : Tu sais déjà ce qu’il y a au bout.
Gabriel : Oui, alors forcément la forme finale diffère de ce que t’as en tête et heureusement. Après, il y a une sensation, enfin ça s’appelle juste l’harmonie, quand tu as l’impression que les chose sont bien à leur place. Cette sensation de se dire, là, le château de cartes se tient. L’analogie avec l’exploration est basique mais j’aime bien. J’y vais en connaissance de ce que je pourrais trouver en espérant le trouver.
PAN M 360 : Cette musique renvoie aux mondes qu’on a en soi. Quand tu commences à écrire, tu es dans quel état ?
Gabriel : J’ai parlé de ça l’autre jour avec une autrice, Blandine Rinkel, qui me disait que certains auteurs ont besoin que leurs mots claquent, besoin de les dire à voix haute, et d’autres qui ont une écriture intérieure qui ne les reflète pas au quotidien. Leur écriture révèle ce monde. Je me suis reconnu là. Dans mon quotidien, je suis bavard, plutôt souriant, et je fais une musique très solennelle. Je crois qu’elle appartient, cette musique-là, à un monde intérieur.
PAN M 360 : Tu ne transfères pas d’émotions directement dans ce que tu composes ?
Gabriel : Ce qui me permet de faire une musique qui a un imaginaire fort, je l’espère en tout cas, c’est que je suis dans quelque chose de très pragmatique de construction de sons. Si je suis comme ça c’est parce que je sais que ça me permet de révéler un imaginaire au fond de moi dont je n’ai moi-même pas forcément les clés. Je mets en place des stratégies pour aller creuser au fond d’un imaginaire qui me surprend toujours. Je pense que c’est un imaginaire d’enfant. Mon approche est très adulte dans le son, mais si tu prends les émotions, il y a quelque chose de sensible.
PAN M 360 : Cet album sonne en profondeur.
Gabriel : Oui, et puis c’est un disque qui fait communiquer les époques, c’est un univers qui je l’espère est assez large. Il y a des vieux sages, des jeunes fous, des instruments du 16ème et des mélodies très 20ème et pop. Il y a des boîtes à rythme, une production faite en studio moderne.
Ce qui est intéressant avec les instruments anciens, c’est qu’ils n’étaient pas fabriqués de façon industrielle. Moi j’ai ce synthé (Prophet 6), c’est vendu par milliers. On croit être plus en marge en utilisant notre ordinateur pourtant c’est une pratique issue de l’industrie. Utiliser de la viole de gambe et des flûtes anciennes a quelque chose de rebelle.
PAN M 360 : Est-ce que ta propre écoute a changé depuis la sortie de Nova Cardinale ?
Gabriel : Pour moi oui, mais j’ai hâte que le temps passe. Le temps dépose sur la musique un vernis, la patine. Mon premier album je l’ai fait à 20 ans. Aujourd’hui, je trouve que c’est un album qui se tient comme un bloc de marbre, alors qu’à l’époque j’avais l’impression que c’était des petites brindilles.
PAN M 360 : Et concernant les retours des autres ? Dans Parabel j’entends un sentiment d’urgence puis une reprise de souffle.
Gabriel : Finalement c’est à moi de te poser la question. Dans la musique instrumentale, j’essaie de faire en sorte que les gens soient dedans. Que tu y aies vu de l’urgence, c’est que tu en as fait ton monde.
PAN M 360 : Toi tu ne l’as pas perçu comme ça.
Gabriel : Non, c’est terrible, mais pour moi c’est un morceau composé. Justement, le travail du musicien, c’est de fabriquer quelque chose qui va permettre à des gens de déposer un peu d’eux dessus, ou de faire miroir, de les envelopper. Moi je ne peux pas te dire « Parabel, le sous-texte c’est ça », ce serait artificiel de faire croire que c’est une façon de m’exprimer. Là je m’exprime avec toi, mais ça, c’est un monde fabriqué, dans lequel on peut déposer ses joies et ses peines.
PAN M 360 : Ton album m’a fait réécouter la BO de l’Assassinat de Jessie James.
Gabriel : Elle est très belle cette BO.
PAN M 360 : Tu es plutôt touché par ce type de musique ?
Gabriel : Le point commun de tout ce que j’aime c’est une certaine profondeur. J’aime bien sentir que c’est vaste. Je sens ça dans la musique de Nick Cave. Avant j’écoutais beaucoup Boards of Canada. Le son n’a rien à voir, mais ça partage une horizontalité. Ça, ça me fait vibrer en musique.
PAN M 360 : Tu aimes cette notion d’espace.
Gabriel : Voilà. En musique baroque j’entends ça, chez Jon Hopkins aussi.
PAN M 360 : J’entends aussi Floating Points dans ta musique.
Gabriel : Oui, j’adore. Il a ça aussi, qu’il fasse des choses archi-dansantes ou des albums très calmes, il a cette profondeur-là.
PAN M 360 : La répétition te sert à ça ?
Gabriel : Complètement. La répétition permet de dire je suis quelque part, et pas toujours « je vais quelque part ».
PAN M 360 : Tu tournes encore ?
Gabriel : Il y aura quelques concerts mais je fais des musiques de film et je travaille pour d’autres artistes. Je vais assez vite faire un quatrième, cette année. Je me suis créé un espace, je suis bien ici, c’est calme. Voilà. Je vais faire de la musique.
Tardivement, la COVID a frappé le Quatuor Molinari peu avant Noël, à tel point que l’ensemble a dû remettre deux fois plutôt qu’une ce riche programme intitulé Exploration Sonore.
Constitué d’œuvres modernes et contemporaines des plus audacieuses et avant-gardistes, le menu proposé mercredi prochain fait appel au génie du Polonais Krzysztof Penderecki, du Hongrois Belà Bartok, du Grec (né en Roumanie) Iannis Xenakis dont c’était le 100e anniversaire de naissance en 2022, mais aussi aux propositions singulières de compositeurs nés aux portes de l’Orient, soit l’Iranien Showan Tavakol et l’Azérie Franghiz Ali-Zadeh.
Premier violon, directrice artistique et fondatrice du Quatuor Molinari, Olga Ranzenhofer nous fournit quelques éléments de compréhension de ces œuvres avant leur exécution, prévue le 18 janvier, 19h30, au Conservatoire de musique de Montréal.
PAN M 360 : Nous avons abordé très sommairement ce programme en septembre dernier dans le contexte de la saison entière du Quatuor Molinari, soyons cette fois plus spécifique avec le programme Exploration sonore.
OLGA RANZENHOFER : Lorsque j’ai choisi le thème Odyssée sonore (présenté l’automne dernier), j’avais déjà oublié que j’avais précédemment trouvé le titre Exploration sonore (rires). Mais il y a quand même un fil conducteur entre les deux programmes car certaines œuvres sont jouées dans chacun. Ainsi, on commence le concert avec une œuvre exploratoire de Penderecki, son Quatuor no.1 composé dans les années 60. Le sonorisme battait son plein à cette époque, il ne fallait surtout pas faire de vraies notes, c’était complètement free! Alors ce sont des bruits… on tape de la main gauche sur les cordes, sur l’instrument, il y a des col legnos, des pizzicatos d’autres effets. C’est une œuvre très puissante qui commence dans le bruitisme et qui est ensuite ponctuée par ces pizzicatos qui prennent de l’ampleur. Il y a donc une variété de propositions formulées dans une structure solide.
PAN M 360 : C’était donc au plus fort de la période expérimentale de Penderecki!
OLGA RANZENHOFER : Oui. Il faut aussi dire que sa partition est très belle à voir, on doit obéir à des signes non conventionnels et ça crée une espèce de tension chez les interprètes. Ils doivent jouer intensément tout en déchiffrant. L’exécution est pensée non pas en mesures mais en secondes, il y a une ligne du temps et à toutes les 5 secondes. À l’intérieur de ces séquences, une ligne verticale sépare chaque seconde et les notes sont disposées dans ces intervalles illustrés par ces lignes. Tu peux alors devoir jouer au début, au milieu ou à la fin de cet intervalle. Et il y a beaucoup d’aléatoire, de liberté dans l’interprétation. Autant la partition est très précise dans le temps, autant il y a une grande marge de manœuvre dans l’exécution. On aime beaucoup cette pièce qui avait été conçue à l’origine pour le Quatuor LaSalle et que nous avons aussi enregistrée.
PAN M 360 : On ne poursuit pas dans la facilité, puisque vous avez choisi Ergma, de Xenakis, afin de souligner son 100e anniversaire de naissance – plus exactement le 29 mai dernier.
OLGA RANZENHOFER : On part du sonorisme de Penderecki pour ensuite aborder Xenakis, dont l’œuvre est d’une incroyable densité. Ça donne parfois l’impression que nous formons un octuor! Les instruments y jouent souvent deux notes à la fois, souvent des septièmes. C’est un bloc sonore qui exige de ses interprètes une grande intensité. Le rythme est lent, émaillé d’accords plaqués. Vraiment intéressant, mais pas facile de jouer ce Xenakis! En tout cas, c’est une bonne entrée en matière avec cette œuvre « mono-bloc », qui inclut notamment un solo d’alto qui joue fortissimo pendant que les autres jouent piano et procèdent à de petites interventions. Vers la fin on joue chacun une note, une sorte d’éclaircie avant qu’on reprenne l’effet octuor. Ça crée un genre de malaise haha ! Tout un parcours.
PAN M 360 : On passe ensuite à l’Est, plus précisément en Iran avec ce compositeur installé à Montréal pour des études supérieures.
OLGA RANZENHOFER : Showan Tavakol fait à Montréal son doctorat en composition avec Ana Sokolovic, et qui a composé pour nous une pièce qu’il a intitulée Hologramme modal en plusieurs mouvements. De lui, nous proposons cette Création pour quatuor et kamânche. Showan, il faut dire, est un virtuose de cette vielle à pic persane, jouée à la verticale. L’oeuvre est donc conçue pour quatuor et kamâche – deux mouvements sont prévus avec le soliste et les autres pour quatuor seul. On y explore les musiques modales iraniennes, qui comprennent des quarts de ton ou même des deux-tiers de ton. On essaie ainsi de changer notre son pour satisfaire l’objectif du compositeur, soit fusionner ses propres traditions à la musique contemporaine de l’Occident.
PAN M 360 : De l’Iran nous partons et nous voilà en Azerbaïdjan.
OLGA RANZENHOFER : L’œuvre de la compositrice Franghiz Ali-Zadeh avait été écrite pour Kronos Quartet, peu après la mort tragique du fils du violoniste David Harrington – directeur musical du Kronos. C’est une écriture plus occidentale que celle de son collègue, mais elle réussit à faire le pont entre la musique occidentale et celle des territoires désertiques de l’Azerbaïdjan. Dans cet esprit, l’œuvre s’intitule Oasis que la compositrice décrit elle-même comme un lieu de calme, de repos, de refuge. La pièce compte un enregistrement avec des sons de gouttes d’eau, un chant des gazelles de l’amour, d’inspiration iranienne… Moi, j’y entends le bruit des caravanes dans le désert, j’y perçois un bouhaha humain à l’approche de l’oasis. Et puis on arrive, aaaah! Il faut dire que cette œuvre peut avoir un double sens, dans le contexte de la tragédie mortelle survenue pendant la composition. Les gouttes d’eau peuvent aussi être des larmes…
PAN M 360 : Et on conclut avec Bartok, son fantastique Quatuor à cordes no.3. OLGA RANZENHOFER : On joue des œuvres récentes dans l’ensemble de ce programme : 1960, 1994, 2022 et… 1927! Cette œuvre de Bartok est d’une grande modernité, c’est le quatuor à cordes où il est allé le plus loin dans la recherche, avec des effets très particuliers pour l’époque, et un contrepoint très serré. La deuxième partie arrive au moment de la récapitulation de la première, celle-ci arrive juste avant la récapitulation de la 2e et ainsi de suite. Tout est imbriqué, tricoté serré, c’est vraiment génial. Une grande exploration sonore en 1927. Alors ce sera un beau concert !
PROGRAMME :
Krzysztof Penderecki : Quatuor no 1
Iannis Xenakis : Ergma
Showan Tavakol : Création pour quatuor et kamânche
Transplanté à New York, le grand pianiste arménien Sergei Babayan a ravi à quelques reprises le public mélomane de Montréal,dans le contexte du Festival Bach. Ses exécutions colossales du Clavier bien tempéré et des Variations Goldberg sont parmi les faits marquants de ce happening automnal. Le grand virtuose revient ce dimanche à Montréal, cette fois mis de l’avant à la salle Pierre-Mercure par la société de concert Pro-Musica dans le cadre de ses Cartes blanches, avec un programme audacieux de relectures de Bach via Busoni et de Schubert via Liszt, sans compter un enchaînement d’oeuvres de Rachmaninov suivies de re-Liszt et Schumann. Joint à New York cette semaine, Sergei Babayan fait preuve d’une grande générosité et d’une indiscutable éloquence concernant son programme remanié du concert dominical présenté à Montréal.
PAN M 360: Que justifie ce choix d’une transcription de Bach par Busoni ?
SERGEI BABAYAN: Il y en a d’autres mais j’aime beaucoup la version de Busoni, parce qu’elle montre que l’instrument nous donne une idée de ce que l’on pourrait faire, parce que Bach lui-même aimait beaucoup transcrire sa propre musique pour différents groupes d’instruments. Alors il nous donne une sorte de légalisation de l’idée de transcription, parce qu’il a contribué, par exemple, à des versions pour piano et pour violon du même concerto en ré mineur. Parfois il change la tonalité qui est plus confortable pour le violon ou le clavier, il tient compte de la caractéristique instrumentale et en adapte l’œuvre aux tonalités propices. Et parfois il utilise cette musique, mouvement de cantate, comme dans le cas du concerto mineur il y a un souci… C’est pourquoi nous avons en quelque sorte la permission de faire comme lui, c’est-à-dire le même morceau pour différents groupes d’instruments.
PAN M 360: D’après vous, quelle valeur doit-on accorder à une transcription par rapport à la pièce originale ?
SERGEI BABAYAN: Très souvent, nous ne savons même pas quelle version est la meilleure! Par exemple, je ne peux vraiment pas dire si je préfère le Double Concerto pour deux violons ou pour deux pianos. Dans mon cas, parce que je, j’aime beaucoup ce que l’on peut faire au piano à ce sujet. Par exemple, il y a cette idée que lorsqu’on joue Bach, ça doit sonner comme du clavecin ou quelque chose comme ça. Mais je ne suis pas d’accord. Je pense que nous, pianistes, devons nous inspirer de la voix humaine. Si nous imitons le clavecin, nous privons notre instrument de nuances incroyables, de sons puissants. Imiter un autre instrument est donc, selon moi , inférieur à l’inspiration de la voix humaine. La voix est un phare, qui nous montre la direction. Dans ce cas, je dirais que la transcription de Busoni est un excellent exemple. On l’entend dans la façon dont il utilise la palette des sons, toutes les possibilités du piano, afin de créer un récit absolument puissant.
C’est pourquoi que j’aime beaucoup cette transcription. Et donc je ne suis pas une sorte de snob qui pense qu’il ne faille pas jouer les transcriptions. Très souvent, les transcriptions ne sont pas inférieures aux originales, elles sont même parfois plus intéressantes.
PAN M 360 : Seul le résultat compte en fait, n’importe quel chemin peut vous mener au bon endroit.
SERGEI BABAYAN: Absolument, je ne pourrais pas être plus d’accord, parce que si le résultat est inférieur et inintéressant, et que vous ne voulez pas l’entendre, peu importe l’authenticité originelle. Vous pouvez bien penser que ça été fait de manière authentique, ça n’aura pas d’importance au bout du compte. Et donc j’aime la transcription de Busoni et je vais la jouer !
PAN M 360: On continue avec Liszt, soit avec ses trois transcriptions pianistiques de Schubert, œuvres conçues pour piano et voix.
SERGEI BABAYAN: Nous pourrions en parler pendant des heures… mais ce qui est le plus important dans ce cas, c’est la connexion entre les mots et les sons chez Schubert, comment le compositeur peut-il nous ouvrir à la poésie. Dans le cas de Schubert, c’est du plus haut niveau. Avec tel ou tel type d’harmonie, il peut souligner la direction du sens ou de l’humeur. Ses changements sont très subtils, très délicats, presque imperceptibles. Schubert est un maître de la grande délicatesse, son œuvre est extrêmement raffinée. Et puisqu’il a souvent travaillé avec le chant et les mots, il peut étoffer notre compréhension de la poésie. Il me fascine toujours.
PAN M 360: Votre idée que le piano doit incarner la voix humaine ne peut être plus appropriée !
SERGEI BABAYAN: J’ai étudié très profondément l’œuvre avec voix. J’ai dû comprendre la signification de chaque syllabe, chaque mot, chaque phrase, j’ai dû identifier ce que le compositeur voulait que nous ressentions dans ces mots écrits par des poètes. Et imaginer ensuite comment Liszt avait combiné la voix et le piano dans le jeu d’un piano seul. Cette construction de la tension dramatique peut ici rappeler le travail de Busoni avec Bach. Bien sûr, ce piano de Liszt est très différent de celui de Schubert. Nous n’avons pas la permission de Schubert. Et alors ? Transcription quand même !
PAN M 360: Ce qui n’empêche en rien de procéder si le résultat est concluant, une fois de plus. Passons maintenant à Rachmaninov, dont vous enchaînez deux extraits de l’Étude-tableau op. 30 et deux autres du Moment musical op. 16. Sans interruption? Une sorte de playlist ?
SERGEI BABAYAN: Absolument ! Vous pouvez le dire de cette façon. Parce que j’aime toujours créer une histoire avec des morceaux qui me semblent connectés.
PAN M 360: Quel est votre rapport à Rachmaninov ?
SERGEI BABAYAN: Pendant une certaine période de mon adolescence, je ne travaillais pas très bien, je ne savais pas ce que je faisais de ma vie et je n’écoutais pas mes parents. Et quand mon père m’a permis de me procurer un enregistrement d’un concerto de Rachmaninov. J’ai mis ce disque et après ça, il me fut impossible de m’éloigner du piano tant c’était devenu une obsession. Je devais apprendre. J’ai trouvé la partition, ce qui n’était pas si facile à trouver à l’époque, et j’ai commencé à m’exercer. Depuis ce jour, Rachmaninov est toujours avec moi.
PAN M 360: Vous concluez par Kreisleriana, composé par Robert Schumann pour sa Clara, épouse virtuose et pionnière compositrice, ce qui n’est pas rien: 33 minutes de délectation!
SERGEI BABAYAN: Cette pièce est très importante pour moi. Je suis fasciné par les idées et la vision philosophique qu’elle porte, son idéalisme me rend heureux. Même enfant, j’ai été, pour une raison quelconque, attiré par Schumann. Différentes atmosphères émotionnelles, contrastes marqués…
PAN M 360: Le piano solo votre art de prédilection, en tout cas l’expression qui vous a hissé très haut. Quel est votre rapport à la solitude?
SERGEI BABAYAN: En réalité, nous sommes seuls avec la musique. Bien sûr, il est très important de soutenir l’auditoire, avoir ce sentiment que nous donnons quelque chose de spécial . Mais, après avoir traversé les années de la COVID, il y a aussi cette idée que s’il n’y aurait pas de public, votre amour et votre dévouement pour la musique devaient et doivent être des motifs suffisants pour être seul avec votre piano.
PROGRAMME:
J.S. BACH-FERRUCIO BUSONI Chaconne de la Partita pour violon seul en ré mineur BWV 1004 – 17.50 min
SCHUBERT/LISZT Der Müller und der Bach – 6.19 min
SCHUBERT/LISZT Gretchen am Spinnrade – 4 min
SCHUBERT/LISZT Auf dem Wasser zu singen – 4.10min
SERGEI RACHMANINOFF Étude-Tableau op. 39 Nr. 5 en mi bémol mineur – Appassionato 6min
SERGEI RACHMANINOFF Étude-Tableau op. 39 Nr. 1 en do mineur – Allegro Agitato 3.15 min
SERGEI RACHMANINOFF Moment musical op. 16 Nr. 2 en mi bémol mineur. Entre 3.5 et 4 min
SERGEI RACHMANINOFF Moment musical op. 16 N. 6 en dom majeur Entre 5.5 à 6 min
Artiste interdisciplinaire, Jean Grünewald mène plusieurs projets de front. Sous son nom de baptême, il explore les sonorités expérimentales et acoustiques à travers des installations sonores. Avec l’alias Ottoman Grüw, il est DJ, producteur et directeur artistique des compilations techno engagées Dance Across Borders. Le concept ? Réunir des artistes locaux et internationaux pour récolter des fonds qui sont reversés à l’association Solidarité sans frontières. Les six plages du volume 3 explorent le breakbeat, l’electronica, l’acid ou la trance.
PAN M 360 : Parlez-nous de la genèse du projet Dance Across Borders.
Ottoman Grüw : Le projet a débuté le premier septembre de la pandémie, en 2020. Avec Louis Paulhus de feu Mes Enceintes Font Défaut (MEFD) on avait décidé de lancer ce projet de compilation pour recréer une forme de connexion, une plateforme pour mettre en avant les artistes de la scène locale de Montréal et les différentes valeurs politiques qui vont avec. Cette compilation c’est comme un moment où on peut cohabiter avec d’autres gens, même qu’on connaît pas.
PAN M 360 : Contrairement aux deux premiers volumes, cette troisième compilation vous avez pu la faire vivre en soirée dès sa sortie…
Ottoman Grüw : Oui, on a fait une soirée de lancement dans un sous-sol d’église montréalais qui est géré par un organisme, la Banque alimentaire de Milton Parc. C’est un des quartiers de Montréal où il y a le plus d’itinérance, notamment de population autochtone. Les gens qui gèrent ça sont aussi liés à la scène punk gothique industrielle. Ils organisent de temps en temps des événements pour récolter des fonds. L’argent récolté lors de la soirée a été reversé à moitié à la Banque alimentaire et à moitié à Solidarité sans frontière, qui est l’organisme avec lequel les compilations sont nées à la base.
PAN M 360 : Ce choix de publier des compilations inscrites dans le caritatifs, il s’est fait quand?
Ottoman Grüw : Dès le départ. C’était aussi un moyen de soulever certaines questions politiques liées à ce genre de musique qui sont présentes depuis toujours. Parfois on arrive dans des environnements ou elles le sont un peu moins, avec ce projet c’était les mettre de l’avant.
PAN M 360 : À titre de participant à des raves, avez-vous vécu des moments que vous percevez comme politiques ou politisés?
Ottoman Grüw : J’ai des souvenirs qui remontent aux premières raves auxquelles j’ai participé quand j’avais 17 ans à Paris. Les moments un peu marquants, ça a été les ceux où j’ai été confronté à d’autres réalités que la mienne. L’espace de vivre ensemble qui se construit pendant une rave permet de témoigner de l’existence des autres personnes et donc de se dire que malgré les différences, on arrive à cohabiter.
PAN M 360 : Est-ce qu’il y a des causes sociales auxquelles vous êtes particulièrement sensible ?
Ottoman Grüw : C’est sûr qu’elles sont un peu toutes entremêlées. On entend « la fin du mois, fin du monde, même combat », ça résonne. Des luttes qui auxquelles moi j’ai été sensible, que ce soit par les amis que je me suis fait, les lieux dans lesquels j’ai pu vivre ou que j’ai pu visiter, ce sont les questions migratoires, les questions des frontières et des infrastructures politiques et économiques derrière. Que ce soient les bateaux garde-côtes en Méditerranée, le mur de la bande de Gaza ou le mur comme frontière des États-Unis-Mexique. La liste est longue.
PAN M 360 : Quelle est votre vision artistique pour un exercice de compilation comme celui-ci ?
Ottoman Grüw :Que ce soit pour ce volume ou pour les précédents, ça peut être plus ou moins éclectique mais il y a quand même un fil directeur, selon moi. Pour ce volume-ci, il y avait des artistes de Vienne et de Tokyo. C’est intéressant parce que ce sont des artistes qui appartiennent à des scènes différentes. Ils peuvent venir de la scène, genre techno rave, de la scène industrielle punk gothique, comme il y en a qui sont plutôt issus de la bass music, breakbeat, jungle, etc. Et cette convergence fonctionne très bien.
PAN M 360 : Plusieurs projets locaux, ponctuels et pérennes, ont une dimension caritative (événements rave à la SAT en mars 2022, les compilations MFC Records). Selon vous, quelle place le caritatif a-t-il dans la scène électronique montréalaise ?
Ottoman Grüw : Je dirais que dans ce milieu-là, à Montréal, il y a quand même une culture politique qui lui est associée, ce qui n’est pas nécessairement le cas partout. Avec la taille et la densité de la ville, j’ai aussi l’impression que ça fait un effet d’écho. On croise souvent les mêmes personnes aux événements alors peut-être que les initiatives qui vont dans le sens du caritatif ont un effet ricochet.
Turbine, c’est l’association de trois DJ et producteurs français basés à Montréal, bien décidés à faire bouger les codes de la scratch music avec un projet au carrefour de l’EDM et de la dimension performative du turntablism.
Les traditions française et américaine de la scratch music trouvent toutes deux leurs racines dans la culture hip-hop et l’utilisation des platines comme instrument de musique. Aux États-Unis, la scratch music a joué un rôle important dans le développement précoce du hip-hop et dans l’émergence d’autres genres de musique électronique, comme la techno et la house.
En France, la scratch music a également été une partie importante des scènes de musique électronique, mais elle a évolué différemment. Elle est parfois considérée comme plus étroitement liée à la scène club, influencée par des genres comme la drum and bass, le funk et le jazz, ce qui lui a donné un son et une saveur distincts, comme l’illustrent les groupes Chinese Man et C2C. Turbine souhaite se différencier de cet héritage en explorant des sons appartenant à la bass music.
Le trio s’est frotté aux meilleurs turntablists du monde lors du Championnat DMC 2022 il y a quelques mois pour y remporter la quatrième place, une excellente performance pour un groupe émergent. PAN M 360 a saisi l’occasion d’interroger Benjamin, Nico et Tony alors qu’ils viennent d’autoproduire leur premier single, Warm Up et qu’ils sont en pleine préparation d’un live pour 2023.
Crédits Bruno Destombes
PAN M 360 : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous parler de votre rôle dans le groupe ?
Benjamin : J’ai commencé le djing à 17 ans. Je me suis vite mis à la production hip-hop et ça a rapidement dévié vers la drum and bass, puis vers l’électro. Je me suis vraiment passionné pour la production, pour le mixage et les techniques de sound design. Il y a huit ans, je suis arrivé à Montréal en tant que sound designer de jeux vidéo. Mon rôle dans le groupe c’est principalement de produire.
Nico : Nico ou DJ Noyl, je ne produis pas du tout ou très peu, je suis plutôt DJ hip-hop de formation, puis j’ai aussi connu l’électro par la suite. Maintenant ma carrière est un mélange de DJing et de scratch avec des groupes ou des collectifs. L’année avant le covid, plus de la moitié de mes gigs c’était scratcher en show.
Tony : Dans le groupe, je m’occupe pas mal de la technique et de faire en sorte que tout fonctionne. Je fais du scratch grâce à Benjamin qui m’a montré ça il y a une vingtaine d’années et quand je suis venu à Montréal il y a une dizaine d’années, il m’a rejoint. Sinon professionnellement je suis sound designer, et je fais du montage sonore.
PAN M 360 : Benjamin et Tony, vous vous connaissez depuis longtemps. Nico, comment es-tu arrivé dans l’équation ?
Nico : C’est une bonne question. J’imagine par le scratch, on a dû se croiser à des événements.
PAN M 360 : Justement, que pouvez-vous me dire de la scène scratch à Montréal, quels en sont les lieux importants ?
Nicolas : Il y a pas mal de scratcheurs quand même. Il y a des événements mensuels avec un live band et puis genre quatre ou cinq platines et puis tu peux aller scratcher open decks dans un bar. C’est une petite plateforme pour tout le monde. Il y a à peu près tous les niveaux. Le problème c’est que la communauté scratch a peu d’espaces pour se retrouver. Y’en a un peu pendant la Nuit Blanche, pendant les Francos. À Ausgang il y a des concerts comme ceux de Killa Jewel. Hormis le West Shefford qui nous offre un endroit tous les dimanches il n’y a pas tant d’événements fixes ou de grosses soirées comme dans le temps quand je suis arrivé.
Benjamin : Le 180g accueillait des soirées aussi parfois.
PAN M 360 : Dans le contexte que vous venez de décrire, qu’est-ce qui vous a poussé à créer le projet Turbine ?
Nico : L’envie ! Et puis il y a un manque. C’est un souvenir d’un statut Facebook d’il y a 10 ans qui a parti le truc qui est revenu sur mon mur ou je disais tiens, c’est bizarre, y a pas de scratch. Et puis j’ai envoyé un message à Benjamin et à Tony. Deux jours après on buvait une bière, 2 jours après, on était en répète. Ça s’est quand même fait assez vite.
PAN M 360 : Comment fonctionne votre processus de création ?
Tony : Ce n’est pas très traditionnel comme processus de création comparé à un groupe de rock ou de rap où t’arrives avec une version instrumentale, des paroles, tu chantes, tu enregistres, ça fait un single, puis t’empiles des singles, ça fait un album. C’est plus compliqué dans le sens où on commence par produire des tracks, on se redistribue la musique pour se la réapproprier pour pouvoir la jouer. Le but du projet, sa vision, c’est de faire un vrai show en live qui soit assez puissant et agréable à regarder, que ce soit pas juste trois mecs en train de pousser des disques.
Nico : Hormis le premier single Warm Up qu’on a produit à trois, pour l’instant toutes les productions qu’on utilise sont celles de Benjamin. On a besoin de monter une heure de live assez vite et comme Tony dit, c’est super lent comme processus. On est obligé de produire, faire des triples exports pour se les partager une première fois; les réexporter pour les mettre en format vinyle, parce qu’il faut les placer les sons à certains endroits pour pouvoir les scratcher. Après ça faut aller travailler des dizaines et des dizaines de fois pour que ça rentre et qu’à l’oreille, t’entende pas trop les scratchs. C’est beaucoup, beaucoup de boulot.
PAN M 360 : C’est particulier de vouloir faire de la scratch music sans trop laisser entendre les sons caractéristiques du scratching (attaques, etc.) ?
Tony : Le but du jeu, c’est que ça reste musical, dansant et accessible et écoutable.
Nico : Oui, il ne faut pas que ça scratche l’oreille. J’’avais fait écouter notre single Warm Up à Skills qui est champion du monde DMC. Lui m’avait dit – pourtant il est champion de scratch – « y a trop de scratch ». Parce qu’il a compris l’intention qu’on avait, qui était de faire un truc hyper dansant, à écouter limite dans ton salon, mais le plus possible pour danser. Donc on essaie de pas trop en faire ou alors d’être le plus musical possible avec le scratch, de pas être trop technique.
PAN M 360 : Avez-vous adopter la même approche pour les DMC World Championship 2022 auxquels vous avez participé et avez remporté la 4è place ?
Nico : Les DMC tu peux en tartiner un peu plus. Mais même chose si t’en mets trop… En plus tu as quatre juges qui te regardent et qui vont voir les erreurs, il vaut mieux en faire moins. Notre 6 min de DMC c’est notre 25 min de show en compressé. On l’a adapté pour qu’il soit plus visuel, c’est pour ça qu’on change plus de platine, on se déplace. C’était très électronique pour les DMC ce qu’on a fait quand même, trop peut-être. L’intention était de montrer nos morceaux et je pense qu’il y a plein de gens qui n’ont pas compris que c’étaient nos morceaux. Après ça nous a fait une bonne pub, c’est bon sur le CV, on a représenté le Canada au championnat du monde, donc c’est quand même cool !
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