Facebook – Déménager ou rester là?

par Patrice Caron

L’arrivée au pouvoir des méta-barons aux États-Unis a provoqué toute sortes de réactions, dont une migration vers un réseau social plein de promesses en guise de protestation à la nouvelle approche MAGA des magnats des GAFAMS. Qu’on soit encore sur ce qui a été Twitter à ce jour n’est pas trop justifiable étant donné la transformation radicale amorcée en 2022 mais Facebook, malgré sa censure des médias canadiens, a quand même gardé une importance certaine pour des millions de Canadiens.

Depuis le premier jour, Facebook est un produit imparfait. En échange de nos vies/données, on a un réseau social qui a pris tant d’importance qu’une alternative, même supérieure, n’aura jamais la même adhésion.

L’avènement du roi des trolls a révélé que ô surprise, Zuckerberg aime l’argent. Et que pour en faire plus, au diable les belles intentions. Pas une grosse révélation mais voilà, on cherche maintenant à au moins essayer de résister, protester, être pris en considération.

On vote avec nos pieds. On lâche. Pour l’ex-Twitter, ok, le bonze adopte les allures d’un nazi et utilise sa tribune pour troller la planète. C’est même insultant que nos gouvernements utilisent encore cette plateforme pour nous parler, qu’est-ce que ça leur prend pour trouver autre chose? Make fax great again, genre. Mais Facebook? Ok le milliardaire en haut est un douch pas de classe qui ne serait jamais mon ami. Mais à date, à ce qu’on sait, ce n’est pas un nazi et je n’ai jamais vu une publication de sa part ou même un commentaire, je ne le suis pas et contrairement à X, on ne nous impose pas sa prose.

Parce que, pour le  moment, contrairement à X, quand on fait un peu de ménage, on voit pas mal ce qu’on veut sur Facebook, sauf ce qu’ils censurent. Les suggestions/publicités et autres qui pullulent sont souvent reliés à des choses qu’on suit déjà. Et à moins d’avoir un penchant pour le wacko world, on en voit pas trop de ce contenu, tout dépendant de vos amis. On voit les extraits de musique, de films et de culture, si c’est ça votre intérêt, sinon des trucs de doomsday preppers, si c’est ça qui vous branche. Ça prend du temps et malgré toute la merde qui se faufile, ça finit par être un environnement où tu peux t’y retrouver. Le yin et le yang des algorithmes, des fois ça tombe du bon bord.

La particularité culturelle du Québec fait que le réseau qui s’est bâti sur Facebook est pas mal la seule chose qui nous reste. C’est la seule chose qui nous permet de nous parler. Encore.

Les autres médias en sont complémentaires et de les interdire, c’est la pire chose qui pouvait arriver à ce réseau. Pas que le Zucko ne veuille plus censurer les wackos. Ou qu’il aille s’agenouiller devant le roi des trolls. C’est de planter les derniers clous dans les cercueils de ces médias en phase terminale du cancer de… Facebook. Ça serait drôle si ce n’était pas si triste.

Ça fait plus d’un an et il n’y’a rien qui donne un semblant d’espoir. Les médias qui résistent encore sont de plus en plus faibles et on sait ce qui s’en vient. Mais en attendant, on fait quoi? On se disperse et pis après? Ça sert qui? Diviser pour régner qu’ils disaient.

Les raisons de quitter sont légitimes mais on y perd des voix importantes dans un débat qu’il faut avoir pour qu’une certaine idée du Québec continue d’exister. On coupe le lien que ceux qui nous donnent une identité, les artistes, avec un public impossible à rejoindre autrement et qui ont eux aussi autre chose à faire qu’à se rebâtir un réseau qui ne sera jamais ce qu’ils ont déjà.

On laisse la place à des vendeurs de pacotilles et on regarde le bateau couler en jouant du violon sur une banquise qui fond…? Ou à parler dans le vide jusqu’à ce qu’on se lasse de ça aussi…? Non. Je veux les voir tes photos sur la plage aux Philippines, du show que t’es allé voir, de ce que tu as pensé du film que tu as vu. Je veux savoir ce qui se passe à soir même si j’ai le fomo et que je vais probablement passer une partie de ma soirée à doomscroller en me disant que j’aurais donc dû. Savoir qui est passé à Tout le monde en parle même si je n’écoute jamais ça. Savoir qui a gagné au hockey même si je m’en crisse. Tsé, savoir ce que mes amis vivent, aiment, haïssent.

Si demain matin, tout se retrouvait ailleurs que sur une plateforme de méga-millionnaires, go. J’ai zéro attachement autre que pratique pour ce truc et les bro-riches peuvent bien me sucer le gros orteil gauche. Mais ce n’est pas vrai que je vais les laisser gagner sans résister. Parce que leurs empires n’existent pas si il n’y a rien dedans et que dans le fond, c’est à nous tout ça.

Ce n’est pas le temps de se taire ou de se sauver, au contraire. Tout est tellement imbriqué qu’il n’y a pas moyen d’y échapper. Même si le ciel semble plus bleu ailleurs, ça reste à la merci d’un riche qui aime plus l’argent que d’être capable de respirer. On ne rêve plus à quelque chose qui nous appartient mais d’avoir encore notre place. De demeurer vivants.

Ne partez pas, on a besoin de vous.

JiC, Kendrick et le SB chez Marie-Louise, suite et fin

par Alain Brunet

En préparant le repas de samedi, fin PM, j’ai bien aimé la conversation entre Jean-Charles Lajoie et mon animatrice préférée à la radio de la SRC, Marie-Louise Arsenault. Puisque tout peut (effectivement) arriver, je fus le premier étonné que mon coup de gueule, écrit spontanément pour PAN M 360, ait fait ce chemin. Soit jusqu’à la défense publique de l’arrosé et la démonstration concluante de sa culture personnelle. Qui plus est, sur un ton résolument radio-canadien.

Franchement, je ne connaissais pas la vie privée de JiC ni ses inclinations pour l’art, mais son niveau de langue me permettait tout de même de déduire que non, JiC n’avait rien d’un inculte. Ignorant du rap ? Oui, d’entrée de jeu… mais moins que ressenti, réflexion faite au terme de cet entretien. Cela impose une suite et une fin de mon côté.

En direct samedi, JiC nous a révélé entre autres avoir fréquenté le milieu de la danse contemporaine au début de sa vie adulte, un peu comme l’a déjà fait Jean-Luc Mongrain, pas si populiste qu’il n’y paraît.

J’ai aussi observé qu’il était plus favorable et sensible au rap qu’il ne le laissait entendre dans sa chronique que j’ai vertement critiquée. Dans cet échange très sympa avec Marie-Louise, il nous a raconté avoir été sensibilisé au phénomène Kendrick Lamar par le biais de ses fils, et qu’il a aimé sincèrement sa prestation… quoique peu inclusive contrairement à la vedette de son titre, Lady Gaga.

N’ayez crainte, je ne veux ni avoir le dernier mot ni m’éterniser sur ces joutes écrites ou verbales entre deux perceptions. Je ne kiffe pas la pratique compulsive de ce spectacle de la polémique médiatique, néanmoins utile dans certains contextes comme celui-ci.

Alors revoyons la construction du texte en question, que j’avais lu attentivement (ben oui JiC) avant de m’en dissocier publiquement.

D’abord le titre exagéré, sauf pour tant de Blancs anti-rap qui ont ouvertement et bruyamment haï le halftime show: Lady Gaga a surclassé Kendrick Lamar. Il faut rappeler que le titre d’un texte en oriente la lecture, en transforme la perception. Je parle en connaissance de cause: tout au long de ma carrière, j’ai ragé maintes fois pour m’être fait imposer  par un pupitreur un titre spectaculaire et trompeur. Or, JiC n’a pas soulevé ce problème, alors présumons qu’il assume son titre.

Maintenant, si ce titre est sciemment choisi, tout ce qui suit prête à interprétation :

« Pas que l’icône de Compton, émancipé à partir de cette banlieue pauvre de Los Angeles ait été mauvais, au contraire. »

JiC laisse peut-être entendre que Kendrick Lamar a fait un très bon show, mais le titre qui le précède teinte ce propos d’ironie. Et ce qui suit renforce cette impression :

« Mais nous sommes en droit de nous attendre sur la grande scène de la mi-temps du Super Bowl à une prestation plus spectaculaire. Personnellement, j’ai envie d’une mise en scène éclatante et éclatée, d’effets visuels et pyrotechniques, j’ai envie que ce soit plus gros que gros. J’ai aussi envie que ce soit inclusif. Depuis que la NFL a cédé le contrôle de ses mi-temps du Super Bowl à Jay-Z, j’ai davantage l’impression de subir un 13 minutes de propagande que de vivre un moment de défoulement collectif au cœur du plus gros party de football sur la planète. »

Ça devient alors plus agaçant.

Si on suit cette logique, Kendrick Lamar devrait se transformer en artiste plus léger et plus divertissant parce qu’il est au SB. Biais…

Pour la plupart de ses détracteurs minoritaires en Amérique,  visages pâles qui abhorrent le hip-hop (dont moult Kebs de souche, force est de constater) et clament que cette performance était incompréhensible et carencée en effets spéciaux, et donc « 13 minutes de propagande » imbuvables.

Après avoir soufflé le chaud, voici le froid côté JiC, fin renard qui sait plaire à ses fans sportifs majoritairement anti-rap et aussi à certains qui reconnaissent ses goûts réels et donc sa posture paradoxale qui suit :

« Comprenez-moi bien. L’énoncé de Kendrick Lamar dimanche soir était fantastique. Sa phrase « La révolution sera télévisée, vous avez choisi le bon moment, mais pas le bon gars » valait à elle seule le quart d’heure. Et que dire de sa charge martelée à l’endroit de son rival Drake qu’il accuse d’être pédophile, Not Like Us au cours de laquelle est apparue en « C.R.I.P. walk » la légendaire Serena Williams, enfant chérie de Compton à l’instar de Lamar mais aussi… ex petite-amie de Drake ! »

Même avec cette insistance, avec à l’appui la paraphrase de Kendrick inspirée de Gil Scott Heron (the revolution won’t be televised) , on ne comprend pas trop bien le chroniqueur d’entrée de jeu.

J’en conclus que JiC a trippé sans ironie (après ses éclaircissements chez Marie-Louise) mais considère que l’occasion n’était pas propice à un tel coup d’éclat de Kendrick dans un contexte historique hallucinant. L’arrivée de Trump, les USA coupés en deux, le monde libre coupé en deux, un climat international devenu soudain explosif. 

Alors pourquoi ne pas simplement applaudir une telle intervention du plus brillant rappeur de sa génération?

Exécutée devant le président Trump qui aurait déserté le spectacle, sur une des plus grandes plateformes imaginables pour un tel exercice. Wow ! Pas assez inclusif et pas assez divertissant pour l’occasion ? Ben voyons.

Cela étant dit, JiC reconnaît la finesse de Kendrick, ce qui en diminue sensiblement  le niveau d’ignorance après ses explications radio-canadiennes, alors que ma première perception en était une de moquerie subtile sur le fameux rapper, d’où ma propre exagération sur le coup, je m’en confesse.

Et donc je crois maintenant ce qu’il affirme :

« Sur le fond, par son éditorial puissant Kendrick Lamar a confirmé son statut d’icône du hip-hop. L’histoire retiendra qu’il en a même assez fait pour pousser Donald Trump à quitter le stade durant sa prestation, de quoi faire l’envie de Kamala Harris. »

OK, bien reçu mais…  

« Premier rappeur à assurer seul la mi-temps d’un match du Super Bowl, sa performance fut toutefois loin de celle du collectif mené par Dr. Dre et Eminem qui ont tout cassé en 2022. »

Vraiment?

Fan  fini de NFL, je visionne les mi-temps du SB depuis l’enfance, lointaine époque des fanfares se déployant sur le terrain. Pour le LIX, en tout cas, je n’ai pas vu de chorégraphies plus convenues que les précédentes. Je n’ai pas vu Samuel Jackson voler le show comme JiC l’affirme.  Je n’ai pas été en manque d’effets spéciaux  vu la teneur de l’intervention. J’y ai plutôt applaudi une véritable dramaturgie, une construction cohérente, un art pleinement maîtrisé. 

Voilà pourquoi la conclusion de JiC, qui justifie le titre de son texte, m’a mis encore plus en ta.

« …déployant toute l’émotion et la puissance de sa voix devant des citoyens de tous les horizons, des héros du quotidien, Lady Gaga a incarné ce que doivent être les États-Unis d’Amérique : unis, inclusifs, rassembleurs.Un grand moment de télévision qui m’a donné envie de revoir la superstar de 5 pieds 2 pouces faire vibrer la planète dans un prochain spectacle de la mi-temps !  »

Euh…non. J’aime bien Lady Gaga mais on ne peut la comparer à Kendrick, pas plus qu’on puisse comparer Barbra Streisand à Bob Dylan… a complete unknown il va sans dire.

Alors si on réclame plus de légèreté au halftime show, on n’invite pas Kendrick et on n’invite pas des artistes populaires de ce type. Bien sûr, on ne peut se farcir autant de substance à chaque SB, mais cette fois était à mon sens idéale, tout compte fait. Et plus j’y pense, plus je crois que cette performance sera retenue au contraire parmi les plus importantes en six décennies de SB. 

J’insiste : il est très rare que la substance artistique d’un tel niveau d’excellence arrive à produire un tel impact subversif et ainsi catalyser la réflexion de ses adhérents et opposants, un peu à l’image des divisions profondes qui rongent les sociétés occidentales en cette ère chaotique qui s’amorce. Ce 13 minutes de Kendrick s’avère un authentique grower : plus on y pense, meilleur il devient.

Bon, ne nous acharnons pas… après explications supplémentaires de notre communicateur vedette qui s’est fort bien expliqué sur la question après coup (sauf évidemment avoir supposé que je n’avais lu que le titre de son texte haha!), je me plais à croire que le chroniqueur sera de plus en plus d’accord avec moi sur cette question. Sans ironie, je te le dis, JiC.

POUR ÉCOUTER LE SEGMENT DE L’ÉMISSION TOUT PEUT ARRIVER

POUR LIRE LA CHRONIQUE QUI A TOUT DÉCLENCHÉ

Au sujet de la réprobation de Kendrick au Super Bowl LIX

par Alain Brunet

Suis tombé par hasard sur une critique acerbe du spectacle de la mi-temps du Super Bowl, signée Jean-Charles Lajoie alias JiC, un animateur et chroniqueur de sport que je respecte – plus précisément, je visionne assez souvent son show quotidien à TVA Sport. Vif, intelligent, expérimenté, connaisseur, grande gueule, très bon showman sur un plateau de télé, très bon communicateur.

Or… qui dit grande gueule dit parfois débordement et impertinence. À ce titre, JiC devrait la fermer sur le hip-hop, à tout le moins exprimer humblement une opinion défavorable en tant que profane plutôt que se vautrer dans le ton péremptoire de sa très mauvaise chronique publiée cette semaine dans le Journal de Montréal. J’invite tous les fans de musique à lire cette tartine anti-rap.

« Mais nous sommes en droit de nous attendre sur la grande scène de la mi-temps du Super Bowl à une prestation plus spectaculaire. Personnellement, j’ai envie d’une mise en scène éclatante et éclatée, d’effets visuels et pyrotechniques, j’ai envie que ce soit plus gros que gros. J’ai aussi envie que ce soit inclusif »

Inclusif? Ah bon?!!

« Exclus » du party, JiC et tant de Blancs de son âge (la cinquantaine et plus) n’ont pas encore pigé que le hip-hop domine outrageusement la musique pop occidentale depuis deux décennies. Que la majorité des Occidentaux kiffent ce style sans forcer. Que le hip-hop existe depuis la fin des années 70… Allô ? Que Kendrick Lamar ne donne pas un mauvais spectacle parce qu’il rappe, néanmoins entouré d’artistes d’exception, de Samuel Jackson en Oncle Sam au crip walk de Serena Williams sur la tombe symbolique de Drake ou encore au chant suave de SZA.

Ça te dit quelque chose SZA, JiC? Les Grammys attribués à la chanteuse ne suffisent pas pour te sentir inclus, toi qui connais sûrement Bruuuce, Robert Plant ou Metallica ? Pas capab le rap? Si tu ne te tiens pas au courant de la pop culture totalement dominée par la soul, le R&B et le hip-hop, on peut comprendre que tu ne te sentes pas dans la même game… et, somme toute, on peut aussi comprendre que tu es un pur ignorant de la pop culture de masse telle qu’elle est aujourd’hui. Oui, j’en beurre un peu épais mais ta croûte mérite d’être badigeonnée généreusement comme l’aurait suggéré naguère la pub de Velveeta… Je te l’accorde, personne n’exige que tu ne t’y retrouves pas mais…un ignorant qui s’exprime avec autorité et grandiloquence sur une telle tribune médiatique, ça devient très ordinaire.

Ben oui, JiC, tu la connais Lady Gaga, tu l’as entendue avec feu Tony Bennett et peut-être même avec Bruno Mars la semaine dernière aux Grammys. ÇA c’est inclusif n’est-ce pas? Mais pas un seul mot sur les superbes artistes néo-orléanais, invités avant le kick-off, que sont Terence Blanchard, Jon Batiste, Trombone Shorty, Lauren Daigle et Ledisi, dont certains sont venus quelques fois nous visiter à Montréal… dans des salles pleines. Alors que Lady Gaga, dont tu fais l’apologie avec raison, est désormais connue des nonagénaires sur ce continent.

Mais pourquoi s’exprimer haut et fort sur l’art lorsqu’on ne connaît qu’une seule artiste au programme du halftime show au SB?

L’animateur et chroniqueur renchérit : « Depuis que la NFL a cédé le contrôle de ses mi-temps du Super Bowl à Jay-Z, j’ai davantage l’impression de subir un 13 minutes de propagande que de vivre un moment de défoulement collectif au cœur du plus gros party de football sur la planète. »

Alors là, c’est de l’immense n’importe quoi côté JiC.

Si Bruce Springsteen y avait chanté quelques-unes de ses chansons très engagées politiquement, je gage un 10 qu’il aurait trouvé ça très cool. Alors que Kendrick, un des meilleurs auteurs du rap actuel (sauf son entêtement à jouer cette game ridicule de testostérone avec Drake… qui avait néanmoins ouvert les hostilités), est accusé de propagande. De surcroît, par un homme blanc qui ne connaît visiblement rien de son œuvre magistrale. Biais inconscient? Ben oui, JiC, je serai probablement étiqueté woke du haut de mes 67 ans. Ben pour dire…

Maniaque de NFL, j’ai personnellement visionné le SB dimanche dans un salon accueillant et chaleureux, exclusivement peuplé d’hommes sexagénaires et septuagénaires blancs. Des gars de ma génération que j’aime sincèrement et que je fréquente depuis des décennies. Or, certains d’entre eux ont eu la réaction de JiC. Un de mes amis m’a même demandé de répondre à la question: « pourquoi du hip-hop au Super Bowl?  » Alors? Je me suis d’abord gardé une petite gêne. Je peux fort bien comprendre, accepter et respecter ce ressenti, il vaut mieux éviter d’antagoniser et casser l’ambiance. Dans une réunion d’amis, pour un si petit détail de la vie, vraiment pas de quoi en faire un plat. Mais je confesse avoir été incapable de me retenir quand un autre très cher ami a affirmé qu’il s’agissait du pire halftime show de l’histoire du SB.

Ah ouin? OK. Quand on n’aime pas trop le hip-hop, on peut légitimement exprimer son mécontentement… même jusqu’à rendre un tel verdict ?

Le ton de cette réprobation aurait été probablement différent en compagnie de nos enfants et nos amis des générations plus jeunes, la vingtaine, la trentaine, la quarantaine… À la décharge de mes potes, leurs propos furent quand même beaucoup moins intenses que celui de l’animateur Louis Lacroix, qui a tweeté avoir vu des gangs de rue prendre le contrôle de sa télé, faisant référence du spectacle de la mi-temps. Le pauvre homme s’est excusé depuis d’avoir formulé de telles inepties racistes.

Eh non, ce ne fut peut-être pas le meilleur halftime show… mais certainement pas le pire. Pas les meilleurs effets 3D mais certainement pas les pires. Peut-être pas les meilleures chorégraphies, pas les pires.

Quant au rap, aux textes de Kendrick dont les détracteurs ignorent la qualité exceptionnelle, force est de rappeler aux profanes qu’il un des plus brillants auteurs populaires que les USA aient engendrés depuis 30 ans.

Sa posture éditoriale au halftime show du SB était l’occasion d’une critique au coeur de ce divertissement, sans pour autant bouder le plaisir d’y être. La propagande, ce n’est pas ça du tout.

Qui plus est, Kendrick s’entoure des musiciens et beatmakers parmi les plus allumés sur la Côte Ouest et plus encore. Et je témoigne qu’il a donné parmi les plus grands shows de hip-hop présentés dans les arénas et stades de ce monde.

Alors quand un communicateur blanc keb (exactement comme je suis) exprime une telle ignorance, un tel mépris, j’ai honte. Mais je te pardonne, JiC, je t’aime encore aujourd’hui. Tu ne savais pas ce que tu faisais, comme l’a déjà dit un autre JC en d’autres circonstances.

La diversité n’est pas un punching-bag

par Frédéric Cardin

Ceci n’est pas une critique. C’est plutôt un commentaire sur une critique parue dans Le Devoir, le jeudi 23 janvier. Pourquoi? Pas pour revenir sur les appréciations esthétiques, ou non, de mon éminent collègue (Christophe Huss, pour le nommer), mais plutôt sur le message sous-jacent qui accompagnait ce texte. 

M. Huss a commenté le concert L’inoubliable Concerto pour violon de Bruch de l’OSM, mettant en vedette le violoniste afro américain Randall Goosby, la cheffe ukrainienne Dalia Stasevska, puis la musique de Bruch, de Dvořák, de Florence Price et de l’Islandaise contemporaine Anna Thorvaldsdottir. Le critique n’a pas aimé la partition Archora de Thorvaldsdottir. Soit. Il n’a pas eu non plus de bons mots pour la prestation du jeune violoniste Goosby. Fort bien. Cela lui appartient, en tant que critique, et M. Huss explique largement les raisons musicales et analytiques de son diagnostic subjectif. Mon objectif ici n’est pas de remettre en question ses opinions en la matière. Je suis en désaccord avec certains de ses constats, en accord avec d’autres.

En toute transparence, je dirai ceci : j’aime la musique de Thorvaldsdottir. Bien que Archora pêche par un certaine longueur, j’y ai entendu un très beau discours narratif, appuyé sur de longues vagues soutenues aux cordes et aux cuivres sur lesquelles frémissent ou apparaissent spontanément des sonorités texturales intéressantes, dans un canevas général expressif et dramatique qui plonge l’auditeur dans une sorte de sombre et profonde abysse océanique. On s’y imagine, flottant dans des remous enveloppants et régulièrement mordillés par quelque créature invisible. La remontée finale vers une lumière discrète mais bienfaisante rassure et apaise convenablement. Une belle musique contemporaine dans le style actuel, à mi-chemin entre la musique savante académique et la musique cinématographique.

En toute transparence également, la prestation de M. Goosby m’a semblé appréciable. Pas la lecture la plus lumineuse du Concerto pour violon no 1 en sol mineur, op. 26 de Bruch, j’en conviens, mais à travers une interprétation sobre, voire prudente, j’ai eu du plaisir à remarquer plusieurs beaux élans expressifs ainsi qu’une technique fine et précise. Bien sûr, je reconnais aussi que j’ai entendu M. Goosby le jeudi soir, et M. Huss l’a entendu le mercredi. Des améliorations ont peut-être eu lieu en 24 heures. 

Mais tout cela est accessoire. M. Huss a ses sensibilités, j’ai les miennes, ce qui est normal et même nécessaire. Le problème du texte de mon collègue est ailleurs.

Amalgames boiteux, sous-entendus douteux

Ce qui m’a semblé critiquable, voire détestable, dans l’article de M. Huss, ce sont les amalgames que je qualifierais d’opportunistes qu’il s’est permis de faire avec le sujet de la ‘’diversité’’ dans les programmations symphoniques. Je ne réécrirai pas ses paragraphes, mais l’essentiel du sous-entendu (en fait, pas vraiment ‘’sous’’) est que la femme Thorvaldsdottir et le Noir Goosby étaient présents parce que l’OSM est tombé dans ‘’l’idéologie’’ de la diversité plutôt que de rester fidèle à la pureté artistique. De plus, l’OM voisin en paie le prix aujourd’hui (référence aux annulations de concerts annoncées récemment) si bien que l’OSM devrait prendre note.

Permettez-moi d’apporter quelques bémols à cette partition assez usée merci.

Il est dit dans le texte que Randall Goosby ‘’a déboulé subitement, en octobre 2020, à 24 ans, comme nouveau violoniste Decca alors qu’il avait totalement échappé aux radars précédemment’’. Sans être le Reine-Élizabeth en termes de reconnaissance, loin s’en faut, disons quand même que le jeune homme jouait avec un orchestre symphonique à l’âge de neuf ans (Jacksonville) et 13 ans (New York Phil, un concert Young People) et qu’il a reçu un Avery Fisher Grant en 2022 (après son contrat Decca, je reconnais). Quand on recherche un peu d’autres commentaires sur ses concerts, ailleurs sur le web, on trouve des critiques très positives et des rapports de publics très heureux et impressionnés. Ça vaut ce que ça vaut, bien sûr, mais je ne vois pas non plus d’imposture flagrante. 

M. Huss ajoute : ‘’Nous n’avions pas perçu des disques Decca que Goosby était un prodige ou un génie du violon. Les disques ne nous trompaient pas’’. Peut-être parce que le répertoire choisi par l’artiste (et la maison de disque) faisait place à des musiques marginales, que l’artiste joue d’ailleurs plutôt bien? Son premier album, Roots, se consacrait à des pièces de compositeurs.trices afro américains, donc bien moins connues et propices aux comparaisons pointues des prêtres/gardiens du Temple du répertoire classique. Son deuxième se concentrait sur la musique de Joseph Boulogne, compositeur noir et individu de talent exceptionnel, presque exactement contemporain de Mozart. Encore là, du répertoire probablement encore ‘’insignifiant’’ pour quelques observateurs, mais néanmoins de belle facture, en tous cas pas moindre que pour de nombreux autres Vanhal, Cannabich ou Reinecke bien blancs et européens. 

Randall Goosby a entièrement raison de parcourir ces pans de la musique savante occidentale, car elle demeure négligée pour des raisons d’exclusivisme et de mépris hautain longtemps généralisé. Bach, Mozart, Beethoven, Brahms, Mahler demeurent en haut de la pile, mais l’élargissement de la perspective fait du bien et stimule nos émotions esthétiques avec des musiques qui ont des racines profondes et une signification puissante, en plus d’être tout simplement bonnes. 

Pendant presque deux siècles, on ne jouait plus aucun Baroque. Il a fallu insister pour qu’on redécouvre des perles, mais aussi du matériel ‘’moyen’’ qui demeure tout de même extrêmement agréable à écouter, encore et encore. 

Bref, rien dans ce que je viens de dire ne fait de Randall Goosby un génie musical que mon collègue n’a pas reconnu, mais rien non plus, rien du tout, ne permet de penser que seule sa couleur de peau lui a mérité un contrat de disque et des engagements professionnels. 

Qui fait de l’idéologie, vraiment?

Des interprètes ‘’ordinaires’’, il y en a eu des tas, engagés par tous les orchestres au fil des décennies. Pendant longtemps ils étaient tous Blancs occidentaux, ou presque. C’est donc dire que, soit leur couleur de peau comptait et le retour de balancier actuel n’est qu’un rééquilibrage normal (en confirmant du même souffle l’existence longtemps dénoncée du ‘’privilège blanc’’ et du ‘’racisme systémique’’), soit non et alors l’engagement d’interprètes d’ordre inférieur n’a jamais été une question ‘’d’idéologie’’, mais une pratique inévitable dans la perspective d’une quantité phénoménale de concerts à donner partout dans le monde.

Au final, les suggestions de M. Huss quant à une sorte de dérive idéologique pour expliquer la présence d’un interprète comme Randall Goosby sont malvenues, voire grandement exagérées, et surtout non appuyées par des preuves tangibles. 

Je pourrais utiliser les mêmes structures argumentaires pour arriver au même constat en ce qui concerne la présence d’une partition de Mme Thorvaldsdottir. Et aussi relever l’ironie que M. Huss a apprécié la cheffe, Dalia Stasevska, une femme. S’il y a avait idéologie derrière ce concert, il devra reconnaître qu’elle a visé juste dans ce cas. Mmmmm…

Mais je mettrai fin ici à cette partie pour relever un deuxième point de l’article du Devoir : l’explication des déboires de l’Orchestre Métropolitain par, encore, ‘’l’idéologie’’ diversité.

M. Huss saisit la balle au bond, tel un virtuose de l’arrêt-court au baseball, époque Ozzie Smith. L’annulation de deux concerts de l’OM, pour lui, est comme un cadeau de ‘’Rudolph le renne au nez rouge’’, ce qui montre bien le biais opportuniste, mais pas tant réfléchi, de l’argument.

L’Orchestre dirigé par Yannick Nézet-Séguin a annoncé l’annulation des concerts Amour fatal et Fiesta latina  il y a quelques jours. Dans le premier, la musique de Saint-Saëns, Bizet, Strauss… et un seul titre, assez court, de la Française romantique Mel Bonis. Dans le deuxième, de la musique, en effet, latine. Gershwin, Bernstein (West Side Story) et la pianiste Gabriela Montero, assez populaire en général. La ‘’diversité’’ de ces concerts explique-t-elle leur annulation? Manque de billets vendus, ou alors difficultés économiques plus vastes (que M. Huss mentionne, à sa décharge) qui imposent ces coupures sans pour autant inclure obligatoirement la faute à la ‘’diversité’’? À mon avis, le flou est bien trop vaste pour sauter à des conclusions qui dénoncent l’emprise d’une ‘’idéologie’’, mais qui le font d’une manière on ne peut plus… ‘’idéologique’’!

Ajoutons aussi que, dans les concerts qui n’ont pas été annulés : des œuvres de Julia Adolphe (inconnue de ma part), d’Emilie Mayer et de Barbara Assiginaak. Il est vrai que celles-ci sont entourées de piliers du répertoire signés Mozart, Schubert et Tchaïkovski. Mais est-ce suffisant pour prouver un point?

M. Huss précise qu’il s’agit peut-être d’un ‘’retour d’ascenseur’’. Le public bouderait l’OM pour ses choix de ‘’diversité ostentatoire’’ dans les dernières saisons. Ouais, bon. Peut-être?

Mais à Pan M 360 nous avons constaté que la problématique s’explique possiblement par d’autres raisons. Par exemple : les productions du groupe GFN, incluant l’Orchestre FILMharmonique (les ultra populaires ciné-concerts), le Chœur des Mélomanes et d’autres offres très variées, éclectiques, ou encore celles de la série Candlelight, non seulement remportent un grand succès populaire mais semblent convaincre une partie du nouveau public gagné difficilement par l’OM (et l’OSM) à migrer chez eux. Ce public est aussi plus ‘’diversifié’’. Pourquoi se déplace-t-il ailleurs? Il faudrait analyser cela en profondeur. Mais nous doutons qu’un retour strict à une programmation basée essentiellement sur les mêmes 30 ou 40 chefs-d’œuvre absolus, que nous aimons profondément mais qui roulent en boucle dans des cycles de 5 à 10 ans, les feront revenir. 

Un public diversifié et apparemment fidèle se présente aussi, selon nos observations, aux événements de l’ensemble Obiora, constitué, justement, de musiciens et musiciennes de la ‘’diversité’’. Alors, y -t-il réellement un problème avec les programmes non conventionnels? Manifestement pas pour tout le monde.

Les problèmes financiers de l’OM peuvent aussi s’expliquer par des choix d’investissements ciblés, qui se défendent, mais qui ne sont pas liés à la diversité et qui peuvent constituer un poids important sur les finances de l’organisation. La tournée européenne à venir coûtera cher. Certaines soirées bénéfices, grandioses et probablement coûteuses, réduisent la marge de revenus qui en découlent. Etc. Mon objectif n’est pas de dire à l’OM comment conduire ses affaires, mais plutôt de démontrer que le problème peut difficilement être attribué uniquement à la programmation des dernières années et la présence dans celle-ci de femmes, de Noirs, d’Autochtones ou quiconque n’a pas l’allure de Bruckner, Schubert ou le pianiste Wilhelm Kempff. M. Huss n’a manifestement pas pris le temps de bien creuser la question.

Loin d’être une mode, la diversité est un mouvement irréversible

À PAN M 360, nous sommes conscients que le monde de la musique classique fait actuellement des efforts pour inclure plus de ‘’diversité’’ dans ses programmes (compositeurs, compositrices, interprètes, styles musicaux visités par de nouvelles œuvres, etc.). Ces efforts visent à explorer une plus large part de l’expérience humaine, artistique et intellectuelle que constitue la création musicale savante. Une part qui rend plus fidèlement compte de la vastitude de ses déclinaisons individuelles. Parfois, les résultats ne sont pas convaincants. Parfois, tout à fait. Le dosage sera peut-être à revoir, nous ne nions pas les nécessités d’ajustement dans l’exercice de programmation. Mais nous ne cautionnons pas des déductions simplistes qui concluent à une équation automatique associant ‘’qualité inférieure’’ avec genre ou origine ethnoculturelle en musique classique. Nous avons entendus assez de concerts pour savoir que la médiocrité est de toutes les couleurs et provenances, et ce depuis bien plus longtemps que l’avènement d’une soi-disant ‘’idéologie’’ sur la diversité.

Nous ne voyons pas non plus en quoi la diversité comme principe expliquerait les déboires financiers de certaines institutions. Nous constatons plutôt un besoin qui grandit et un public potentiel ‘’à travailler’’ de façon plus efficace et convaincante. Un besoin qui ne disparaîtra pas puisque la démographie traditionnelle de l’Occident est en train de se métamorphoser à vitesse grand V, en termes ethnoculturels. Quant à la moitié de la population traditionnelle de l’Occident, les femmes, elle ne reviendra pas de sitôt à un anonymat contemplatif placé dans l’ombre de l’autre demie. Aucun chef-d’œuvre traditionnel n’est menacé. Il y a suffisamment d’espace pour tous et toutes. 

La diversité est une réalité. Nous devons le reconnaître et embrasser ses possibilités. Quelles méthodes utiliser pour jouer en harmonie avec elle, sans négliger les sommets historiques de l’expression humaine? Qu’en fait-on, comment, pourquoi, pour qui? Le débat est ouvert, et doit l’être. Mais son principe même ne peut tout simplement être remis en question, encore moins être qualifié de ‘’mode’’. Tout le monde doit être convié à la discussion. Celle-ci ne doit pas être laissée entre les mains de quelques personnes qui semblent, à priori, en avoir déjà estimé la conclusion de façon méprisante et condescendante. 

En faisant les sous-entendus qu’il a fait de façon précipitée et opportuniste, dans un argumentaire bien écrit mais intellectuellement fragile, voire maladroit, mon collègue dont j’estime quand même la science et le savoir, a ouvert la porte non pas à ce débat essentiel et constructif, mais à l’arrivée dans celui-ci de ceux qui envahissent également les réseaux sociaux pour y implanter de façon agressive et violente leur propre… idéologie d’arrière-garde. 

Ce faisant, M. Huss a malheureusement confirmé un autre cliché désolant dans la tête de certains irascibles ‘’wokes’’ : celui du méchant Homme blanc d’un âge moyen, incapable de concevoir le monde en dehors de ses propres privilèges acquis et dégustés sans retenue au cours des derniers siècles. 

Source de l’article cité :

https://www.ledevoir.com/culture/musique/835483/critique-concert-fantasia-declin-empire-symphonique

Guy Landry (1967-2025) – Le dernier des Flokons Givrés

par Patrice Caron

L’homme qu’on pensait invincible, pas tuable et probablement déjà en train de faire suer Satan, Guy Landry des Flokons Givrés, a finalement trouvé, on l’espère, son Walhalla au début de 2025.

Il rejoint Bertrand Boisvert et Peter Boucher, ses premiers acolytes des Flokons Givrés, l’un disparu en 2015 et l’autre en 2005. Pas sur qu’ils sont dans le grand orchestre dans le ciel mais si c’est le cas, ça doit brasser un peu.

Formation mythique montréalaise de la fin des années 80/début 90, les Flokons Givrés seront dès le début « difficiles » avec les personnalités plus grande que nature de Guy et Bertrand, qui n’en avaient rien à chier du concept même de groupe musical, utilisant ce véhicule pour cracher à l’univers tout le mal qu’ils en pensaient et combattre leurs propres démons.

Les Flokons Givrés en show, ce n’était jamais ordinaire et il y avait des bonnes chances que ça chie. Grâce à un demo légendaire paru en 1989, il y avait une demande et le band en a profité…pour fucker le momentum. On ne compte plus le nombre de shows qui se sont terminé dans le chaos, les amplis qui pêtent, Guy qui joue non-stop, avec Bertrand hilare/fâché/indifférent pis Banchon qui s’en va, à bout de patience.

Mais quand la magie se passe, c’est la communion, le public crie les paroles, ça revole et la guitare nous scie en deux. Ce n’était pas de quoi qui se pouvait aux Foufounes, fallait que ça soit plus trash, minimal, primal. Qu’on puisse se faire mal. Ce fut rare, ce fut raide, mais ça fait’ son effet.

Le premier démo, produit initialement en petite quantité et ensuite doublé-copié des milliers de fois, a fait son chemin partout au Québec et même en Europe, par le bouche à oreille uniquement. Ça a établi les Flokons Givrés comme groupe-culte et influencé d’une certaine façon une génération de punks francophones du Québec avec leur punk-metal plus près de Discharge que de Bérurier Noir.

Principalement actifs de 1989 à 1992, les Flokons Givrés incarnent à leur façon le crossover parfait entre le punk, le metal et le hardcore, avec un phrasé québécois qui coule, naturel. Si des hymnes comme Plus rien à boire ou Vedge à l’os peuvent donner l’impression que ça ne vole pas haut, L’escargot ou encore Un skin c’t’un skin viennent brouiller les cartes et laisser entrevoir une intelligence et une lucidité qui, au minimum, pique notre intérêt.

Et malgré les moyens volontairement lo-fi, musicalement, encore là, ça se démarque de ce qui s’écoute dans le créneau à l’époque. Pas dans la virtuosité mais dans l’intention, l’internalisation des influences et la version bien unique de celles-ci rendue par Les Flokons Givrés. Ils vivent ce qu’ils racontent et ça parait aussi avec la musique.

C’est presque dommage que leur plus grand « succès » soit une reprise de Banned from the pubs de Peter and the test tube babies, la célèbre Barré des foufs , mais ça correspond tellement à l’idée qu’on se fait des Flokons, encore plus quand on les connaissaient personnellement, que la chanson a fini par complètement leur appartenir et être le premier souvenir qu’évoque la mémoire du trio.  

Loin d’être Vedge à l’os, les Flokons Givrés, malgré un nihilisme intrinsèque, avaient le sens de la formule, avec des titres évocateurs, quelque chose à dire et l’éloquence pour l’exprimer. Le reste des histoires liés au band ont nourris leurs légendes mais à la base, son répertoire se tient tout seul.

C’est les personnalités fortes de Guy et Bertrand qui ont forgés ce répertoire et la trajectoire du band, pour le meilleur et pour le pire. Chacun a ensuite continué à challenger le réel après l’implosion des Flokons, de façon unique à eux seuls et sont les sujets de plein d’histoires qui se racontent au bord d’un feu en fin d’un trip de mush, avec juste assez de distance pour en rire et raviver le souvenir des fameux Flokons Givrés.

Sinon il reste un « Best of » paru en CD au début des années 2000 et un version vinyle parue en 2011, à très petit tirage. Il y a également cet hommage, paru en 2024 https://studio1222.bandcamp.com/album/vedgis-revedgis-flokonum

Il y a aussi ça sur youtube, le temps que ça dure. On y trouve aussi la plupart des chansons en audio seulement. Pour le moment.

Au sujet de cette puante zizanie au top du hip-hop: Kendrick vs Drake

par Alain Brunet

La sortie récente de GNX, album surprise du surdoué Kendrick Lamar Duckworth, s’inscrit dans le brouhaha de ce conflit nauséabond entre Kendrick Lamar et Drake, amorcé il y a un an. En octobre 2023, la chanson First Person Shooter de Drake impliquait le rapper J Cole et ce dernier y affirmait son appartenance à un « Big Three » incluant Kendrick et Drake, l’hôte de ce dernier. Et puis… s’ensuivit une spirale de diss tracks, dont l’objet est dénigrer son interlocuteur et dissuader le public de sa sa pertinence.

Ce dernier a rejeté la trinité proclamée et exprimait son désaccord sur Like That. Et puis J Cole, froissé par ce rejet, a répliqué avec 7 Minutes Drill , critiquant du coup To Pimp A Butterfly, joyau de Kendrick jugé maniéré. Drake, qui ne se prend certes pas pour une orange, en a remis une couche, affirmant dans Push Ups que plusieurs artistes hip hop/soul sont supérieurs à Kendrick. Kendrick relançait l’engueulade avec Euphoria, puis Drake avec Taylor Made Freestyle, associant indirectement Kendrick à l’ascension de Taylor Swift afin de dénigrer son rival. Dans Taylor Made Freestyle de Drake, encore pire : une reproduction IA de feu Tupac Shakur s’en prend à Kendrick.. pendant que frappait ce dernier avec deux missiles: 6:16 in LA et 8 AM in Charlotte.

Le pugilat verbal a carrément dégénéré avec Family Matters de Drake, suggérant que les enfants de Kendrick aient été conçus par son meilleur ami. Furieux, Kendrick sortait Meet the Grahams dans laquelle il laissait entendre que Drake kiffait les mineures et qu’il était désolé pour son fils Adonis d’avoir un tel père. Dans Not Like Us, Kendrik décrivait Drake et ses potes comme une confrérie de pédophiles, carrément. Et devinez quoi, Drake a ensuite laissé entendre que la vie conjugale de Kendrick était marquée par la violence et qu’il ne pouvait plus voir ses enfants.

Des poursuites judiciaires furent amorcées depuis, l’affrontement se poursuit encore aujourd’hui… Il y a quelques jours à peine, a-t-on pu lire dans les médias occidentaux dont les nôtres, le rapper canadien accusait Universal Music Group (UMG) d’avoir consenti à Kendrick des droits de diffusion à prix réduit chez Spotify à condition qu’on y recommande le single Not Like Us à ses abonnés, en plus d’avoir installé des bots pour en augmenter faussement le nombre d’écoutes.  

Pendant que les couteaux volent de plus en plus bas, Drake prévoit être en Australie lorsque Kendrick triomphera à l’entracte du Super Bowl LIX.

Un pas de plus et on sort les guns, comme dans les années 90 ?

Si l’on revient aux sources du conflit, soit la proclamation du meilleur, la conquête du trône, admettons d’abord que les qualités de Drake, de J Cole et de Kendrick sont différentes et difficilement comparables.

Cela étant, je suis d’avis que Kendrick Lamar Duckworth demeure le mastermind du hip-hop, alors que Drake ne peut souhaiter mieux que le championnat de l’extrême-centre générique, tandis que J Cole doit être considéré comme un maître incontesté du flow mais relativement conformiste dans la forme et dans le propos.

Il m’apparaît évident que la substance de Kendrick est plus riche, plus innovante, plus raffinée, dans le texte comme dans la musique et le beatmaking. Je m’étonne encore de son succès de masse, une une exception qui confirme la règle pour une proposition artistique de cette envergure.

Cela étant, je me désole de son épais bombage de torse, voire son immaturité émotionnelle à se prêter à un jeu aussi puéril, à souffler à pleins poumons dans une telle balloune de testostérone. Un garçon aussi brillant n’a donc pas évité ce piège à con de mâle alpha. Honte à lui et à ses désormais ennemis à la vie à la mort.

Culture Cible en très mauvaise posture

par Alain Brunet

Je viens d’écouter le balado pour commémorer 10 ans de la coopérative Culture Cible, qui réunit les plateformes Atuvu.ca, Sors-tu.ca, Le Canal Auditif, Bible Urbaine et Baron Mag. Certaines de ces plateformes éprouvent actuellement de très graves problèmes financiers, à tel point que Sors-Tu et Le Canal Auditif pourraient même envisager fermer boutique ou réduire considérablement leurs activités à l’orée de 2025. C’est sérieux.

Le balado de Culture Cible raconte la décennie de son existence. Marc-André Mongrain (Sors-tu), Louis-Philippe Labrèche (Le Canal Auditif) et Arnaud Nobile (Atuvu) y relatent leur émergence et leur mutualisation en coopérative, afin de partager des services administratifs, de développer des services de rédaction et de maximiser leur circulation en l’additionnant pour ainsi vendre de la pub.

Pour expliquer le contexte dans lequel ils ont émergé et évolué, ils évoquent de la mort de Voir et la complémentarité de leurs plateformes avec un monde médiatique traditionnel (La Presse, le Devoir, Radio-Canada) peu enclin désormais à couvrir exhaustivement la diversité des propositions artistiques au pays. Toutefois, ils ne parlent pas de l’arrivée de PAN M 360 il y a 5 ans dans l’environnement numérique, sans compter les autres petites plateformes de la même constellation – Écoute donc ça, Feu à volonté, Ludwig Van, etc. Mais bon, dans le contexte, on peut comprendre et excuser cette omission consciente ou inconsciente.

En bref, on y rappelle que les acteurs Culture Cible se sont constitués en coopérative pour mutualiser leurs services et pour maximiser leurs revenus publicitaires, vu la circulation quintuplée de leurs usagers, et donc un marché publicitaire potentiellement attractif. Ce modèle d’affaires a plutôt bien fonctionné pendant un moment, on a alors observé de l’optimisme chez les propriétaires de ces plateformes – il faut préciser ici que ces sites web unifiés en coop sont à but lucratif et enrichissent d’abord leurs propriétaires si argent il y a bien sûr, comme c’est le cas de toute entreprise privée.

On y comprend surtout que ces efforts louables de mutualisation des plateformes en question résultent de plusieurs réflexions sur la professionnalisation des plateformes indépendantes, aussi du développement visionnaire de Data-Coop par Arnaud Nobile pour ainsi maximiser le référencement de nos contenus en partageant les métadonnées des éventuels participants.

Mais… depuis la pandémie, les revenus publicitaires de Culture Cible se sont mis à chuter, le développement de la coopérative a été freiné, la production de contenus n’a pas progressé comme elle aurait dû (sinon ralenti), sauf peut-être le développement de Data-Coop Culture par Arnaud Nobile. Avant que cette dernière initiative ne porte fruit, il pourrait ne plus avoir de Culture Cible pour en bénéficier et en faire bénéficier ses éventuels adhérents. La dernière année fiscale a été très éprouvante, à tel point que la tragédie serait à l’horizon pour certains. D’où l’alarme sonnée cette semaine.

Nous, de PAN M 360, croyons ferme à la mutualisation de ces initiatives de médiation culturelle (interviews, recensions, analyses, etc.) via les médias culturels indépendants. Leur mutualisation est essentielle à leur pérennisation. Dans le contexte actuel, une « saine concurrence » dans un environnement médiatique aussi ingrat, n’est vraiment pas un gage de réussite pour les nouveaux médias que nous sommes. Et c’est pourquoi nous souhaitons tisser des liens pour construire un environnement propice à la croissance avec nos alliés de Culture Cible, même si nous ne faisons pas partie de cette coopérative.

Depuis ses débuts, en fait, PAN M 360 réfléchit au modèle de mutualisation qui permettra la consolidation et l’expansion de ces initiatives porteuses d’avenir. Depuis deux ans, d’ailleurs PAN M 360 a tenu plusieurs discussions de rapprochement avec les acteurs de Culture Cible afin de faire évoluer ce dossier. Afin d’amorcer ce processus de mutualisation des plateformes indépendantes, des demandes de subvention ont été acheminées par notre organisation au Conseil des Arts du Canada après avoir obtenu notre éligibilité au terme d’un long processus. Subvention refusée au printemps dernier. Pendant de temps, Culture Cible demandait une aide complémentaire au ministère du Patrimoine Canadien pour mener à bien ce projet ambitieux. Subvention aussi refusée. Après quoi… retour à la survie et à la précarité.

Plus tôt cet automne, PAN M 360 et Culture Cible avaient l’intention d’organiser sans subventions un grand rassemblement des plateformes culturelles indépendantes pour y lancer le processus de mutualisation, au-delà d’une simple association. Force est d’observer que cela risque de ne pas se produire.

Voilà qui est TOTALEMENT inacceptable.

Rappelons que l’aide publique à la culture existe entre autres pour la production de musique, de cinéma et de télé, pour des périodiques culturels imprimés destinés à des publics extrêmement spécialisés et donc à rayonnement restreint – ce qui est tout à fait défendable en ce qui nous concerne. Grosso modo, si vous créez ou produisez ou encore écrivez des pavés très spécialisés sur une forme d’art, vous êtes subventionné. Alors pourquoi eux et pas nous ??? Pourquoi ces plateformes nous incluant cumulent ensemble des centaines de milliers d’ouvertures de leurs contenus en ligne, dont une portion importante est consommée à l’étranger (allo découvrablité !) n’ont droit qu’à des pinottes du financement public ?

Il faut ici insister: sans subventions fédérales et provinciales, sans crédits d’impôts, les acteurs québécois et canadiens de la culture ne pourraient fonctionner comme ils l’ont fait depuis des décennies. Notre cinéma et notre télé n’existeraient pas ou si peu, idem pour les écrivains et leurs éditeurs qui seraient en très mauvaise posture pour passer les mois nécessaires à la rédaction de leurs manuscrits… on en passe et des meilleures.

Par voie de conséquence, ce laxisme ou cette ignorance des pouvoirs publics en matière de culture en ligne contribue indirectement à tuer dans l’œuf nos initiatives passionnées et courageuses. Que les principales plateformes de Culture Cible soient au bord du gouffre en est une triste démonstration.

À l’évidence, le modèle d’affaires des plateformes indépendantes au Québec comme au Canada doit aussi passer par un soutien public permanent à leur fonctionnement, comme c’est le cas de TOUT le secteur culturel – formation, création, production, diffusion. Croire que les médias traditionnels pourront de nouveau assurer cette médiation comme ils l’ont fait depuis les années 50 est un leurre et un manque de vision pour le développement et le rayonnement de notre culture.

Pour assurer la découvrabilité de cette diversité dont tout le monde parle dans le secteur culturel, le vieux monde des médias n’y pourra pas grand-chose. L’avenir d’un nouvel écosystème numérique, juste et équitable, appartient plutôt aux grappes organisées et cohérentes de la médiation culturelle, à la circulation maximisée des contenus spécialisés en ligne. Le sauvetage provisoire des médias traditionnels ne changera aucunement la donne – bien qu’il soit souhaitable à court terme, si ce n’est que pour maintenir la production de ses artisans compétents et rigoureux.

Or, pendant qu’on soupèse en haut lieu le bien-fondé de nos initiatives, des artisans cruciaux de Culture Cible sont au bord du gouffre. Pour nos alliés que sont Le Canal Auditif, Sors-tu.ca et Atuvu.ca, cela pourrait donc être catastrophique. Éventuellement, cela pourrait être aussi tragique pour PAN M 360, dont le modèle d’affaires est différent – nous sommes un OBNL, personne n’est propriétaire de quoi que ce soit, nos minuscules bénéfices résultant surtout de nos partenariats avec l’écosystème musical sont partagés entre nos artisans, le reste de la cagnotte étant investi dans le produit et assurant le paiement des frais fixes.

À PAN M 360, notre croissance est réelle mais ô combien modeste… et pourrait être stoppée à tout moment si l’écosystème de la musique cessait d’y contribuer dans un contexte où l’argent public venait à fondre dans les budgets de nos partenaires. Qui serait alors coupé illico dans leurs dépenses? Je vous le donne en mille.

Voilà pourquoi une aide d’urgence est nécessaire à la survie de Culture Cible et aussi à celle de PAN M 360, les acteurs les plus importants de cette jungle médiatique, protagonistes auxquels se joignent de plus petits joueurs ayant droit au chapitre.

Aujourd’hui, nous compatissons avec nos alliés de Culture Cible qui souhaitent d’abord sauver leurs peaux et… nous nous inquiétons tout autant de notre propre sort, à court et moyen termes.

Un seul mot en conclusion : solidarité.

Lucien Francoeur (1948-2024) – Requiem pour un rockeur

par Patrice Caron

C’est au lendemain de l’incarnation du Cauchemar américain que Lucien Francoeur sanglait son dernier bagage sur son bicyk et décollait rejoindre le grand orchestre de l’aut’bord. Et comme il se doit, les médias lui ont rendu hommage à la hauteur de sa légende. Il aurait été, je crois, assez satisfait de l’effet produit par sa sortie côté ciel. En tout cas moi, j’en suis bien fier pour lui, enfin redevenu aussi big qu’il aurait dû l’être pendant les dernières années de son existence.

Trop jeune pour avoir connu Lucien Francoeur du temps de la première période d’Aut’chose, c’est avec le classique Nancy Beaudoin et le Rap-à-Billy (et les publicités de Burger King) que j’ai pris conscience de son existence. C’était aussi l’époque CKOI, avec ses plogues de garages, restaurants et autres retours d’ascenseurs. Il parait qu’il y lisait aussi de la poésie mais je ne l’ai jamais écouté assez longtemps pour en être témoin, il me donnait plutôt envie de changer de poste. Il était associé dans ma tête au rock fm québécois à la Gerry Boulet, rien pour me donner le goût d’écouter le vinyle qui trainait dans la pile de disques à ma mère.

En 2001, je travaillais aux Foufounes Électriques quand Aut’chose tente un retour avec La Jungle des villes, un album sans grand intérêt et vu la foule parsemée présente ce soir-là, c’était un retour qui n’excitait pas grand monde. J’avais écouté 3-4 chansons pour voir ce qu’était Aut’chose mais ce n’était pas encore la meilleure introduction et j’ai fini par passer le reste du show à mon bureau à attendre que ça finisse. En faisant le tour après, j’ai croisé Lucien dans les loges mais vu mes a priori, je l’ai regardé un peu de haut et il me l’a bien rendu, haha.

C’est en 2005, avec le spectacle commémoratif du 30e anniversaire de son premier album et la parution de Chansons d’épouvantes un mois plus tard, que le déclic s’est fait. Attiré par le super groupe qui revisite des classiques de Aut’Chose, avec en plus du membre original Jacques Racine (décédé le 18 septembre dernier), s’ajoutaient feu Denis « Piggy » D’Amour et Michel « Away » Langevin de Voivod, Vincent Peake de Groovy Aardvark et Joe Evil de Grimskunk, la musique d’Aut’chose prenait tout d’un coup une dimension dépassant la caricature qui avait fini par remplacer l’original. Lucien brillait carrément, fier de présenter cette version d’Aut’chose, fier d’être encore là et fier d’être à sa place, au devant de la scène avec un micro dans les mains.

Il était sorti de sa passe « vendeur de char ». Enfin. Et il saisissait la chance qu’il avait d’avoir ces musiciens avec lui, il était toujours Francoeur mais avec une coche moins prétentieuse. Et qu’il fut avec des musiciens que je considérais de ma gang aidait aussi.

J’ai donc donné une autre chance à Aut’chose, en commençant par le début et bang, tout se place. Je comprends le choc de l’époque et de l’influence que ça a eu sur la suite du rock au Québec, musicalement au diapason du rock tripeux de ces années et surtout, avec un frontman unique qui a donné toute sa saveur à la discographie d’ Aut’chose.

Habité d’un idéal presque naïf quant au rock’n’roll et de son importance, le personnage choque autant, sinon plus, en entrevue que sur disque ou sur scène, ce qui moussera la personnalité de Francoeur au détriment éventuel du groupe. Mais la graine était semée, et pour le meilleur et pour le pire, l’effet Francoeur s’est fait sentir depuis.

C’est à la parution du livre L’Évolution du heavy métal québécois en 2014 que je rencontre vraiment Lucien pour la première fois. Comme mon regard sur lui avait changé et quand il sentait qu’on l’aimait, Francoeur laissait la place à Lucien, ça a cliqué.

Quelques mois plus tard, je décide de changer le nom du trophée remis aux GAMIQ, jusque là nommé Panache, par celui de Lucien. Parce qu’il méritait qu’on souligne son apport à l’histoire du rock au Québec, particulièrement pour son influence sur ce qui allait devenir la scène alternative, avec Voivod bien sûr mais aussi Groovy Aardvark, Grimskunk, Gatineau, Galaxie et quantité d’autres mais surtout pour son attitude qui, à mon avis, a été aussi fondamentale dans l’érection de sa légende que sa poésie ou la musique qui l’a porté. Parce que c’est ça qui a fait la différence. Et qui la fait encore, c’est ce qui explique le succès, ou non, d’un artiste plus qu’un autre. Bref, je trouvais que ça incarnait bien l’idée derrière le GAMIQ.

Il n’a pas été le premier mais il a été celui dont on parlait. Parce qu’il était unique, que le timing était bon et qu’il a saisi l’occasion.  C’est une chimie difficilement atteignable, même lui a souvent failli à retrouver cet état de grâce mais au début des années 70. Cette fois, Francoeur était sur son x et y a bâti un monument qui se tient toujours debout.

Parce qu’au-delà d’une discographie ou de littérature, c’est surtout de son influence qu’on se rappellera dans l’histoire du Québec. Ça ne tient pas à des premières places aux palmarès ou des trophées sur la cheminée mais à une œuvre qui a marqué son époque et inspiré la suite de l’histoire. Y’a pas tant d’artistes qui peuvent se vanter de ça. Lucien Francoeur oui.

Photo Camille Gladu-Drouin

La Tulipe, la honte, la bouette…

par Alain Brunet

Au début de ma carrière, j’avais interviewé Gilles Latulippe à son bureau du Théâtre des Variétés, alors le temple par excellence du burlesque et de la comédie populaire. Je n’avais pas grand-chose à voir avec Manda Parent et Juliette Pétry mais j’étais très impressionné par l’histoire des lieux et surtout, par l’intelligence de Gilles Latulippe qui m’avait accordé une excellente interview.

Pendant plus d’un siècle, cet amphithéâtre n’a fait l’objet d’aucune réprobation, bien au contraire. Une seule personne s’est plainte avec détermination de ses pratiques et de son rôle dans la communauté. Et cette plainte a causé la fermeture de cet amphithéâtre parce qu’un juge a tranché avec une interprétation rigoriste du règlement sur le bruit tout en excluant le contexte de la plainte désormais célèbre.

Quelle honte. Un promoteur sans vergogne obtient un permis de construction, octroyé par un fonctionnaire totalement à côté de ses pompes. Le promoteur transforme la bâtisse en immeuble locatif (et non commercial) et puis se plaint du bruit une fois son œuvre achevée et occupée par des êtres humains qui n’ont visiblement pas réalisé le contexte dans lequel ils sont plongés aujourd’hui.

« Le jugement rendu lundi par la Cour d’appel donne partiellement raison au plaignant, Pierre-Yves Beaudoin, propriétaire du bâtiment voisin de La Tulipe, rue Papineau, qui se plaint du bruit depuis qu’il a acheté l’immeuble en 2016. M. Beaudoin avait déposé une demande d’injonction à cet effet en décembre 2020 », rapporte Isabelle Ducas dans La Presse.

« Partiellement raison » signifie pratiquement que ce jugement limite La Tulipe à des prestations relativement calmes sur scène, ce qui est totalement absurde pour un tel amphithéâtre chargé d’histoire, authentique monument de notre culture populaire. La Tribu, l’entreprise qui avait remis La Tulipe au goût du jour après avoir acheté jadis le Théâtre des Variétés, est ainsi contrainte de cesser ses activités car elles devraient se terminer beaucoup trop tôt dans le contexte du showbizz tel qu’on le vit en 2024. Musique de chambre et folk acoustique en exclusivité ??? Ben voyons. N’importe quoi.

Honte à Pierre-Yves Beaudoin qui n’a pas vu plus loin que le bout de son nez et de son portefeuille. Honte au fonctionnaire qui a dormi au gaz. Honte à notre système juridique, puisqu’un juge de la Cour d’appel du Québec ne peut prendre en cause dans sa décision l’erreur bureaucratique générant l’effet de domino menant à une injustice totale, c’est-à-dire une décision rendue au profit d’un entrepreneur sans vision, en voie de passer à l’histoire montréalaise comme un authentique destructeur de patrimoine.

Mais… pourquoi donc la Ville n’a-t-elle pas rectifié le tir dès qu’elle a su ? Il y avait peut-être anguille sous roche: «Si c’était du vaudeville comme ce l’était à l’époque de Gilles Latulippe, il y aurait du bruit, de la fureur, des chaises renversées et à 22h, c’est fermé. Là, ça dure jusqu’à trois heures du matin et c’est le son dans le tapis», a indiqué l’animateur Luc Ferrandez au 98,5, considérant que l’amphithéâtre était devenu une « discothèque » dans la majorité de ses interventions. L’ex-maire de l’arrondissement (où se situe La Tulipe) a-t-il exprimé ce que pensaient des fonctionnaires en poste, dont celui qui a autorisé la construction du promoteur Pierre-Yves Beaudoin? Ne prêtons pas d’intentions mais…

Quoi qu’il en fut, la « discothèque », c’était ainsi depuis de nombreuses années et la réprobation du voisinage était à peu près nulle, tout simplement parce que personne n’y dormait à proximité.

Les conséquences dramatiques de cette lamentable erreur bureaucratique peuvent-elles être réparées? Un revirement de situation est-il possible ? C’est ce que nous pourrons observer dans un avenir proche. Au delà-des réunions d’urgence, le maire d’arrondissement, Luc Rabouin, doit impérativement mettre ses culottes et contraindre les occupants du nouveau bâtiment connexe à La Tulipe à en endurer le son et assumer les conséquences de leur occupation à proximité.

Ces derniers devront-ils se conformer à une nouvelle réglementation du bruit ? Poursuivront-ils la Ville si tel est le cas ? Difficile à prédire. Chose certaine, un règlement protégeant les acquis des salles de spectacles à Montréal devient absolument essentiel, vu le flou règlementaire nous ayant menés à cette gadoue.

Quelle bouette….

Jeremy Dutcher, un 2e Polaris… ce qui en dit long sur le Prix.

par Alain Brunet

Depuis les presque débuts du Prix Polaris, je passe une journée ou deux par an afin de repasser les longue et courte listes d’artistes ou groupes nommés, après avoir fourni mes 5 préférences au début du processus de sélection.

Chaque année, je soumets et vote de nouveau, surtout pour accéder aux découvertes et recommandations effectuées par les jurés, journalistes culturels et communicateurs recrutés partout au Canada. C’est ce qui m’intéresse essentiellement: obtenir un portrait complet de l’actualité musicale canadienne que ni les Junos ni les Félix ne peuvent fournir.

La liste longue du Polaris est ce qui me semble le plus précieux, plus précieux que la liste courte et encore plus que le premier prix accordé mardi soir à l’artiste autochtone Jeremy Dutcher.

Bien sûr, je loue son talent, je le sais brillant et inspiré, il demeure pour moi l’un des grands artistes du renouveau de la culture indigène canadienne, lui-même issu de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk – établie au Nouveau-Brunswick, au Québec et dans le Maine. Encore cette fois avec le superbe album Motewolomuwok qui lui vaut un second Polaris, Jeremy Dutcher a su concevoir un alliage solide de culture classique en chant (formation de ténor), de culture numérique et d’une pop de création richement arrangée. Nous l’avons reconnu et célébré en 2018 lorsqu’il a remporté un premier Polaris. Qu’il en gagne un deuxième alors que le Canada a cruellement besoin de faire valoir ses nouveaux talents ou récompenser ceux ou celles qui bossent dur et proposent du matériel de grande qualité, je me dis… ouin.

Force est de constater que le respectable Jeremy Dutcher a dominé la dizaine d’artistes s’étant hissés en finale… mais combien de productions équivalentes à la sienne n’ont pas été retenues en cours de route par un jury vaste, hétérogène et… pas tout à fait cohérent en bout de ligne ?

L’objectif consistant à récompenser le meilleur album canadien choisi sans considération d’ordre commercial ou d’impact quantitatif par les spécialistes, je constate annuellement que le choix ultime correspond souvent à une posture idéologique et générationnelle plutôt qu’artistique. Les choix résultent inévitablement de tendances lourdes au sein des votants, pour la plupart incapables d’évaluer l’ensemble de la production canadienne. Et ce pour de multiples raisons.

Plus précisément, la majorité anglophone au sein des votants ne comprend pas la deuxième langue officielle au Canada. Impossible alors de saisir la qualité d’un texte français, essentiel à une grande chanson. Oui, la majorité des votants est très sensible aux enjeux des communautés culturelles au Canada, de la condition autochtone ou aux enjeux LGBTQ+, ce qui tout à fait louable en soi, mais… très souvent, cette posture exclut plusieurs artistes émergents qui ne sont pas impactés par l’oppression inhérente aux communautés mentionnées, ce qui peut paradoxalement produire une évaluation injuste en fin de processus. Aussi, la majorité des votants s’y connaît surtout dans les différentes déclinaisons de musiques populaires: hip-hop, soul/R&B, rock, chanson d’auteur, électro… quant au jazz contemporain, aux musiques instrumentales contemporaines, aux musiques classiques non occidentales, aux musiques électroniques plus complexes, ces expressions sont exclues systématiquement des listes courtes et de la grande finale.

Comment pourrait-il en être autrement ? Comment célébrer équitablement l’archipel des cultures, langues et styles musicaux canadiens ?

Comment comparer la pop de création d’un artiste autochtone et un producteur électro-ambient ou encore un auteur-compositeur-interprète country ? Comment évaluer une poésie écrite en langue autochtone si on n’en comprend que la traduction ? Comment évaluer les chansons d’un artiste si on ne parle pas sa langue ? Les genres musicaux sont-ils comparables dans le contexte de l’attribution d’un prix?

Je vous le donne en mille.

Alors ? Faites-vous plutôt une tête sur les 10 finalistes du Prix-Polaris 2024. Écoutez ces artistes et vous verrez à votre tour l’impossibilité théorique de leur comparaison. Je gage ma chemise que très peu d’entre vous ont fait cet exercice, mieux vaut tard que jamais.

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La valeur marchande du jazz « sérieux »

par Alain Brunet

Il y a 40 ans, le jazz avait perdu considérablement de sa valeur marchande, le rock et la contre-culture en avaient diminué la coolitude. Les seuls musiciens associés à cette forme qui attiraient des foules substantielles étaient les artistes liant le jazz au funk et au rock, c’est-à-dire des formes liées à la jeunesse de l’époque. On pense à Chick Corea, Mahavishnu Orchestra, Weather Report, etc.

Et puis le CD est devenu le support dominant dans les années 80, les étiquettes de disques pouvaient alors remettre aux goûts du jour les répertoires de ses figures mythiques : Miles Davis, John Coltrane, Charlie Parker, Duke Ellington, Thelonious Monk, etc. 

Nés à cette même époque, de grands festivals de jazz avaient d’autant plus contribué à relancer le genre et même sortir quelques légendes de leur retraite ou redonner du travail à la troisième division des musiciens abandonnés par l’industrie de la musique depuis le milieu des années 60 : dixieland, swing, bebop, hardbop, third stream et free-jazz pouvaient retrouver leurs publics et en conquérir de nouveaux, plus jeunes, qui abordaient le jazz comme une musique classique.

Et il y avait plus encore.

Mis de l’avant par une nouvelle génération de musiciens éduqués dans les facultés de musique, virtuoses avérés, arborant des vêtements chic comme c’est le cas des interprètes de la musique classique, le jazz acoustique pouvait atteindre des publics beaucoup plus considérables et connaître un véritable essor économique. On pense évidemment à la famille Marsalis et consorts. La consommation du jazz en salle ne se passait pas exactement comme la musique classique, cependant: le public était au rendez-vous pendant les grands festivals tenus durant la saison chaude et il prenait congé le reste de l’année, sauf exceptions.

Les promoteurs des plus grands festivals, en Amérique comme en Europe, ont alors réalisé les limites du jazz « sérieux » quant à sa capacité de conquérir les masses. 

Il fallait se rendre à l’évidence, le jazz moderne était une musique complexe, savante, au même titre que la musique classique. Les formes du jazz moderne s’inspiraient certes du Great American Songbook mais en transformaient les rythmes et harmonies et n’en conservaient que les thèmes mélodiques. Et ce n’était que le début de cette forme devenue « savante ». Ce procédé de complexification était parfaitement comparable aux transformations des musiques populaires engendrées par les grands compositeurs européens depuis la Renaissance.

Plusieurs formes de jazz devenaient savantes et leurs adeptes ne représentaient pas la majorité. Sauf exceptions, le jazz ne serait pas une musique surtout  populaire et ne pourrait pas attirer des auditoires de masse, encore moins de gros commanditaires pour financer ces événements en bonne partie. Les gestionnaires des grands festivals ont alors saisi que les styles de musique complémentaires au jazz, des styles forcément plus pop, étaient essentiels à l’expansion de leurs événements. C’est ainsi que le jazz « sérieux » a progressivement dû céder une part importante de l’espace en salles qui lui était consenti. Dans le même ordre d’idée, le public du jazz a vieilli, moins alimenté par de nouvelles propositions moins soutenues par l’industrie de la musique.

Où en sommes-nous aujourd’hui? Moins de jazzmen et jazzwomen « sérieux.ses » sont capables de remplir des salles payantes. Certes, il existe encore des valeurs sûres (Brad Mehldau, Joshua Redman, etc.) et de rares phénomènes  jazz issus des médias sociaux (Laufey cette année, est un bon exemple), et ces valeurs sûres doivent cohabiter avec un nombre croissant d’artistes de différents styles dont ceux de la tendance néo-classique, sorte de zone intermédiaire entre la musique populaire et ladite musique sérieuse.

À tel point que des musiciens de très haut niveau, on pense notamment à Chris Potter qui est un des meilleurs saxophonistes sur Terre, acceptent de se produire sur une scène extérieure secondaire, et gratuite. Un peu comme si Charles Richard Hamelin jouait à Lanaudière sur une scène secondaire d’accès gratuit pendant qu’Alexandra Streliski remplirait l’amphithéâtre Fernand-Lindsay.

Force est d’admettre que l’économie du jazz n’est pas celle de la musique classique occidentale. Le jazz « sérieux » bénéficie nettement moins du soutien étatique et du mécénat, ce qui nuit considérablement à son maintien et à sa continuité créative. 

Tous ces facteurs font en sorte que le jazz décline depuis un moment et ses nouveaux protagonistes doivent reconquérir un espace public perdu au fil des dernières décennies.

On sait aussi qu’une génération montante de musiciens liés au jazz tient à ramener le party et un esprit jeune dans l’affaire, ce qui est comparable au jazz rock des années 70 et 80. Très bien !  Sans conteste, on apprécie  que Hiatus Kaiyote et Robert Glasper puissent remplir la Place des Festivals, on aime aussi découvrir gratuitement le nec plus ultra du jazz d’aujourd’hui sur les scènes Pub Molson et Studio TD, on se désole néanmoins que des musiciens de haut niveau sont aujourd’hui incapables (ou nettement moins capables) d’attirer des publics désireux de débourser comme le font les mélomanes de la musique classique. 

Sans grimper dans les rideaux, il faut faire ce constat pragmatique: le jazz « sérieux » ne vend pas.

Pour l’instant, les directions d’événements hybrides à saveur jazz (ou qui en portent le nom) n’ont pas d’autre choix que de le relancer comme un produit d’appel, autrement plusieurs salles payantes seraient vides ou clairsemées. À Montréal, en tout cas, on ne lésine pas sur cette relance, au grand plaisir des connaisseurs qui se régalent sans avoir à payer. Cette programmation gratuite, on peut le dire, est la meilleure côté jazz depuis longtemps. Paradoxal ? Peut-être mais… cette situation est généralisée partout dans le monde, une dynamique amorcée il y a longtemps. Les forces du marché, n’est-ce pas ?

Que faire alors ? Déplacer le jazz « sérieux » dans les festivals et saisons de concerts classiques ou bien attendre les fruits de cette reconstruction que l’on observe cette année sur les scènes gratuites ?

Chose certaine, il faudra un jour accepter qu’une frange importante des jazzophiles, et l’on ne parle pas ici des férus de jazz groove traversé par le hip-hop, aiment les formes plus complexes et plus exigeantes, au même titre que les amateurs de musique classique occidentale. Il faudra surtout prendre conscience que les artistes du jazz « sérieux » doivent s’épanouir avec un public sans cesse renouvelé et encouragé à le faire, comme c’est le cas de la musique classique et de la musique contemporaine. Pour que le jazz  « avancé » puisse revoir sa valeur marchande à la hausse comme ce fut le cas il y a 40 ans, il faudra d’autres conditions que celles prévalant aujourd’hui. Pas demain la veille…

PAN M 360 au FIJM 2024 | Au sujet du phénomène Laufey

par Alain Brunet

Aucun autre média montréalais que PAN M 360 ne dispose d’autant de ressources humaines pour assurer une couverture experte du Festival International de Jazz de Montréal. Nous sommes nombreux à parcourir le site extérieur et les salles de concert : Jacob Langlois-Pelletier, Frédéric Cardin, Stephan Boissonneault, Michel Labrecque, Varun Swarup, Vitta Morales et Alain Brunet vous présentent leurs critiques d’albums, leurs comptes rendus de concerts et quelques entrevues. Bonne lecture et bonne écoute !

Laufey s’est produite à Montréal l’an dernier, je l’ai vue et entendue…froidement, sans émotion ressenties pour ces nobles et bons sentiments mis en musique jazzy. Pour moi, c’était assez vu et entendu, vraiment pas ma tasse de thé que de réhabiliter les vamps anglo-américaines de l’Après-Guerre. Mais… ces considérations étaient parfaitement inutiles, force est de constater un an plus tard. L’ébullition pop de la chanteuse sino-islandaise était déjà en marche, nous voilà en 2024, elle est LA superstar en salle de ce Festival international de jazz de Montréal, celle qui vend le plus de billets à fort prix.

Je vous invite à lire le compte-rendu respectueux de notre collaborateur Vitta Morales, il y rapporte que l’auditoire de Laufey est super jeune et embrasse, pour ne pas dire frencher goulument, cette esthétique pop des années 40 et 50 : ballades sentimentales with strings, bossa nova et autre torch songs que prisaient leurs grands-parents, alors adolescents ou jeunes adultes à une époque où triomphait une pop culture américaine encore tributaire du jazz. Puis vinrent les années 60 et 70, la contre-culture, le rock, le jazz électrique… et ces mélodies veloutées se sont butées à la réprobation de tous, à commencer par celle des jazzophiles, considérant cette approche pop ringarde, kétaine, morte et enterrée. Le temps passa, passa, passa et… surprise en 2024.

Évidemment, les ruptures se font généralement sans nuances, les générations ayant succédé à cette époque faste de la pop jazzy et orchestrale en avaient oublié la qualité des arrangements, la richesse harmonique, l’expressivité lascive et élégante, cette expression des hauts et bas de la vie sentimentale.

Pas moins de 8 décennies plus tard, Laufey reprend ces formes satinées et des millions de jeunes, surtout de sexe féminin, capotent. Sur toutes les grandes scènes du monde, les diffuseurs se frottent les mains, si rares sont les chanteuses associées à la chose jazzistique sont capables d’un tel impact de masse.

Régulièrement, la jazz business mise à mal au depuis le début de ce siècle, essaie de lancer une autre Diana Krall sans pour autant réussir à déborder le marché d’une nostalgie agonisante… puisque la majorité absolue des fans du genre ayant vécu cette époque ne sont plus de ce monde ou incapable de se déplacer dans une salle de concert. Et puis voilà cette résurrection d’un genre très longtemps jugé suranné.

Le phénomène Laufey n’est pas unique. Les médias sociaux, surtout TicTok dans le cas qui nous occupe, concourent déterrer, relancer et classiciser les formes musicales issues d’un lointain passé. Le néoclassicisme s’en nourrit avec les résultats que l’on sait, voici le jazz qui fait de même. Que dire de plus?

crédit photo : @frederiquema pour le FIJM

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