Airat Ichmouratov composera Alice au Pays des merveilles pour les Grands Ballets

par Frédéric Cardin

Une belle surprise attendait les invités au dévoilement de saison 2026-2027 des Grands Ballets canadiens hier : le compositeur québécois écrira la musique d’une nouvelle création, Alice au Pays des merveilles sur une chorégraphie d’André Santos. Nous aurons assurément l’occasion d’en reparler en temps voulu, j’ai déjà réservé Airat pour une entrevue! Le compositeur était présent à la rencontre avec les médias et le public. Il a révélé que son inspiration proviendra en grande partie de Tchaïkovski, Stravinsky et Prokofiev. Pour lui, ce sont les meilleurs dans le genre. 

De toute façon, on connaît bien les affinités néo romantiques de Ichmouratov. À noter que ce sera la première fois sous la gouverne d’Ivan Cavallari que les Grands Ballets font une commande de nouvelle musique pour une création chorégraphique. Ichmouratov a reconnu être ‘’extrêmement honoré et excité’’, et être particulièrement inspiré par toutes les possibilités musicales offertes par l’histoire pleine de bizarreries écrites par Lewis Carroll. La première aura lieu en juin 2027.

Si cette nouvelle a marqué les esprits, assurément ceux affûtés à la musique (PanM360), on a quand même pris notes d’autres propositions qui aligneront la danse avec de belles partitions lors de cette prochaine saison 26-27. 

La Dame aux camélias de Peter Quantz fait un retour en septembre, avec des musiques puisées chez von Weber et des femmes créatives comme Lili Boulanger, Fanny Mendelssohn, Clara Schumann, Grazyna Bacewicz, Louise Farrenc et Kaija Saariaho. Non pas de Traviata, l’itération lyrique de la Dame aux camélias

En octobre, retour d’un fidèle : Guillaume Côté aux commandes d’une revisite du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, conjugué au pluriel! LES songes d’une nuit d’été multiplie les chassés-croisés amoureux, voire érotiques, avec l’ajout d’un couple au deux présents dans la version originale, en plus de transposer l’action au 21e siècle. On y explorera les diverses possibilités poly amoureuses, dans une perspective décloisonnée du cadre cis genré classique. Côté a choisi des extraits (inévitables) du Songe musical de Félix Mendelssohn, paraît-il en version remixée électro/orchestre. Il y aura aussi des partitions de sa sœur Fanny Mendelssohn, de Johann Strauss et de contemporains minimalistes et très populaires comme Steve Reich et Max Richter. 

En février 2027 (inutile de revenir sur le Casse-Noisette de décembre), c’est Cendrillon, dans une version aptement féérique de Jayne Smeulders, qui sera sur scène, avec l’Orchestre des Grands Ballets pour jouer la partition de Prokofiev. 

Lady Chatterley, en avril, fait un retour après une production en 2018. La pièce signée Cathy Marston met en scène les personnages du célèbre roman de DH Lawrence, longtemps censuré pour atteinte aux bonnes mœurs. L’érotisme et la sensualité de cette histoire, on s’en souvient, étaient portés par la musique hyper expressive, presque charnelle, de Scriabine.

Une saison axée sur le thème de la narration, vous l’aurez peut-être déjà deviné, grâce à ces incarnations d’œuvres littéraires ou dramatiques existantes, ce à quoi viendra s’ajouter la truculence narrative d’Alice, mentionnée plus tôt.

Après Bad Bunny: Osez (écouter) la latinité !

par Michel Labrecque

L’excellent spectacle de la mi-temps du Superbowl de Bad Bunny a ouvert beaucoup d’oreilles et d’esprits à la culture portoricaine, mais également latine. Un mini-concert presqu’uniquement en espagnol, qui a, très subtilement, démontré la résilience des Latinos de toute l’Amérique, pas seulement des États-Unis.

Mon collègue Alain Brunet a très bien décrit l’importance de ce moment, dans un article précédent. J’aimerais profiter de ce moment d’ouverture pour vous inviter à écouter davantage la musique latine actuelle, qui a atteint une diversité et une richesse incroyable dans la dernière décennie.

Si vous me lisez à l’occasion, vous aurez constaté que je fais régulièrement des critiques et recensions d’albums et de concerts issus de l’univers latin. J’en ai fait une spécialité, bien que je me considère parfois comme un imposteur: je ne suis pas d’origine latine. J’ai vécu deux ans au Brésil et parcouru une grande partie de l’Amérique latine au cours des dernières années.

Je parle un mélange de portugais et d’espagnol, très imparfait. Mais j’ai été profondément interpellé par toutes les musiques que ces séjours m’ont permis d’entendre. Et je le suis plus que jamais, à l’heure ou Bad Bunny, Rosalia, Natalia Lafourcade, Shakira et Ana Tijoux, entre autres, sont devenus des phénomènes mondiaux. Et derrière, on en trouve des centaines, voire des milliers, qui font des tas de musiques: de la norteña, du Mexique, à la cumbia, de Colombie, jusqu’au rock, au trap et à l’électro.

Bien sûr, beaucoup d’entre nous connaissons la salsa cubaine, la bossa nova brésilienne, le tango argentin, le fado portugais, le flamenco espagnol. Mais il y a tellement d’autres formes et de métissages entre traditions et modernité. Les mélanges constituent une grande force de ces musiques aventureuses.

A Puerto Rico, comme Bad Bunny nous l’a rapidement démontré, il y a une infinité de genres au-delà du reggeatón. La jibara, la danza, la bomba et la pena, que j’ai entendu abondamment en Floride dans des événements électoraux de cette communauté, à titre de journaliste. Des percussions infinies. On trouve aussi des groupes rap très engagés, qui résonnent dans toute l’Amérique latine. Calle 13 est un groupe fascinant, plus sombre que Bad Bunny, mais complémentaire. De même que Residente, un des membres fondateurs du groupe, qui a une carrière solo très riche.

Dans le Cône Sud, on trouve une tradition rock qui remonte aux années 80, qui aujourd’hui, se mélange avec le folklore, le tango, le hip-hop et l’électro. Très fertile!

Le Brésil est une planète musicale en lui-même, incroyablement diverse, qui va bien au-delà de la samba et de la bossa. Je viens d’écrire une recension sur un album qui réunit un jazzman, un rappeur et un chanteur pop du Cap-Vert qui réinvente le R&B. Un métissage de genres fabuleux.

Le Portugal a aussi un écosystème contemporain captivant, ou les anciennes colonies africaines croisent les guitares portugaises et les synthés.

Que dire du Mexique ? De l’Espagne ? De la Colombie ? Et du Québec, qui compte de plus en plus d’artistes bi-culturels ou immigrés, qui tissent une toile latine touffue qui enrichit notre musique. Lapeluda, Boogat, Maritza, Less Toches et tant d’autres.

Vous ne parlez pas espagnol ou portugais ? Laissez-vous imprégner par ces sonorités distinctives. Parfois, la musique n’est qu’instrumentale.

Muchas gracias à Bad Bunny pour avoir ouvert cette fenêtre (ventana) sur cet univers pluriel, dont on n’a pas fini de parler dans nos pages.


Bad Bunny, contre-pouvoir latino au Super Bowl

par Alain Brunet

Vêtements très très chic et très très blanc cassé, gonflés par un gilet pare-balles, le très attendu (ou très malvenu parce qu’exprimé en espagnol sauf exception) Bad Bunny, s’est présenté dans un labyrinthe de cannes à sucre où il croise différents acteurs de la vie quotidienne à Puerto Rico. On sait que l’île de Bad Bunny est un territoire américain souvent décrié par les trumpistes les plus fervents… et les plus racistes. On connaît la levée de boucliers des fachos refusant de reconnaître l’américanité états-uniennne de l’artiste le plus populaire de notre continent, on apprécie la réplique humaniste et progressiste à cette posture répugnante.

Tout au long de ce spectaculaire pot-pouri chorégraphié et assorti de moult parenthèses stylistiques, les caméos se multiplient : Cardi B, Jessica Alba, Lady Gaga, Ricky Martin, Young Miko, Karol G. Tout un pouvoir d’aspiration !

S’ensuit une chorégraphie de beautés latines au centre desquelles trône la superstar mondialisée. Dans le décor intérieur d’une maison typique de son île, Bad Bunny traverse un plancher qui s’effondre sous ses pieds et en ressort du rez-de-chaussée, devant un torride plancher de danse. Ça se trémousse jusque sur le toit d’un pick-up où il triomphe.

On enchaîne avec un orchestre à cordes couplé à un breakbeat, suivi d’une salsa-son interprétée en anglais par Lady Gaga, excellente une fois de plus. Nous sommes alors au coeur de la grande musique latine des caraïbes, Bad Bunny nous offre un mélange de chant et de rap, la mélodie vocale accompagne son flow.

Et puis une séquence troubadour, cuatro portoricain et voix puissante, celle de Ricky Martin, assortie d’une chorégraphie tribale de monteurs de lignes électriques, suspendus à des poteaux évoquant les coupures de courant dont l’île souffre lorsque les tempêtes se déchaînent. Souvenons-nous du mépris de Donald Trump après la tempête ayant ravagé Puerto Rico durant son premier mandat.

Cette méga-exécution culmine avec un God Bless America bien senti de Bad Bunny, avant qu’il définisse sa conception de l’Amérique en en énumérant tous les pays au lieu de se limiter aux Estados Unidos, dont le gouvernement se prend pour le continent entière plutôt de sa portion nord-américaine.

Voilà, sur la plus grande scène du monde en ce dimanche 8 février 2026, l’expression d’un contre-pouvoir tangible et encore naissant dans les trois Amériques, à cette nouvelle époque où la plus grande puissance de ce continent veut assujettir toutes les contrées et les peuples qui l’habitent.

À suivre… D’ici là, si ce n’est pas déjà fait, écoutez l’album DeBÍ TiRAR MáS FOToS (J’aurais dû prendre plus de photos) qui fait partie du top 2025 de PAN M 360.

POUR VISIONNER LA PRESTATION , ON CLIQUE ICI

Prix Polaris | Pourquoi Yves Jarvis ? Parce que

par Alain Brunet

Ayant fait partie du Grand Jury, celui qui choisit l’ultime gagnant du Prix Polaris 2025 décerné à Yves Jarvis le mardi 16 septembre au Massey Hall de Toronto, je me concentre aujourd’hui sur le lauréat.

Tout ce que je peux vous dire à propos du Grand Jury, c’est que je savais l’identité des trois ultimes finalistes dont vous ne saurez jamais l’identité sauf le gagnant – nous sommes liés par le secret, nous avons signé un document pour ce Il vous faut aussi savoir qu’aucun juré du Grand Jury ne savait mardi qui accéderait au trône. Tout ce que je peux vous communiquer en plus, ce sont mes impressions sur le travail récent d’Yves Jarvis, que je suis depuis ses débuts montréalais sous le pseudo Un Blonde.

Élevé à Calgary, Jean Sébastien Yves Audet de son vrai nom, est un animal très spécial.

Je l’ai interviewé quelques fois, j’ai assisté à plusieurs de ses concerts et … me suis un peu lassé de son parcours changeant, déconcertant par moments. Bien sûr, je le savais prolifique et surdoué : multi-instrumentiste aguerri, excellent chanteur, très bon arrangeur, producteur lo-fi pas piqué des vers, bon parolier, chef d’orchestre, improvisateur, architecte d’un paysage absolument unique. Le connaissant un peu trop bien, j’ai mis du temps à me concentrer sur l’écoute d’All Cylinders à sa sortie en février dernier, album aujourd’hui considéré aujourd’hui comme le meilleur album canadien de la communauté Polaris.

Puis la liste longue fut rendue publique, puis la liste courte, je me suis penché avec attention sur cet opus dès le début des rondes élimintatoires. Véritable grower, cet opus cache un effet wow qui se manifeste progressivement, au fil des écoutes, tant et si bien que je puisse aujourd’hui affirmer que cet album est tout simplement excellent.

On y observe la maturité atteinte, la cohérence du discours dans tout ce bric-à-brac apparent dont l’ordre se révèle au fil des écoutes. Folk orchestral, chant choral de haut niveau, pop psychédélique, soul/R&B orchestrale, jazz, rock, fines instrumentations, le tout entièrement exécuté par le principal intéressé.

À l’instar des meilleurs autoproducteurs et hommes-orchestres de la planète pop, Yves Jarvis a cousu toutes les étoffes de tous ses habits, ficelé toutes les composantes de son art composite et ainsi atteint un niveau d’exception.

Encore une fois, Montréal repart avec le Polaris! Pour l’expression française, toutefois, on repassera… ou bien on ne repassera peut-être plus. Mais ça, c’est une autre histoire.

GAFAM & USA vs Canada: bye bye la taxe de 3% sur le numérique

par Alain Brunet

Le gouvernement canadien vient de plier l’échine face au retrait américain des négociations bilatérales. Quelques coups de téléphone des magnats des GAFAM ont probablement suffi à Donald Trump pour y voir une agression canadienne contre les USA. Eureka! Voilà un autre lapin qui sort du chapeau et qui ébranle le très fragile Canada. 

Le président américain estime que son voisin du Nord a imité l’Union européenne en imposant une taxe de 3% sur les revenus tirés des services numériques venus de l’étranger, et dont l’objet était de compenser pour les pertes de la « disruption » et injecter de l’argent neuf dans la production canadienne des contenus. Cette taxe méconnue devait annuellement rapporter 1,2 milliard CAD  au gouvernement canadien à partir du 30 juin 2025. On oublie ça. La taxe vient de s’écrouler comme un château de cartes, voilà un autre agneau sacrifié sur l’autel des négociations.

Realpolitik, ni plus ni moins.

Du gros n’importe quoi? Certainement mais…  Y aura-t-il des manifs? Descendra-t-on dans la rue pour le sort de la création des contenus? Des chemises seront-elles déchirées? Très peu probable. Ça n’intéresse à peu près personne… sauf les personnes concernées directement, créatrices de contenus.  Voilà une quarantaine  d’années que je m’intéresse au sort de la propriété intellectuelle, j’ai progressivement réalisé que ces enjeux demeurent abstraits et mal compris, encore en 2025.

Très majoritairement, les consommateurs.trices rompus aux médias sociaux n’y voient que du flou, problème fort différent de la gestion de l’offre agricole, de l’armement ou des énergies fossiles. La sensibilisation à cet enjeu reste marginale, après tout ce qui a été dit et écrit sur la question au cours des dernières décennies. N’en demeure pas moins…

Avant Jeff Bezos et autres Mark Zuckerberg, le partage équitable des revenus des œuvres de l’esprit n’était pas dans la meilleure des postures mais… nettement meilleure que celle d’aujourd’hui. Ce qui en dit long sur son état lamentable.

Ce qui devait devenir le salut de la création et de la diversité des expressions au tournant du millénaire est aujourd’hui le salut éhonté de quelques dizaines de multimilliardaires et quelques milliers d’informaticiens de haut niveau ayant maximisé le pouvoir des algorithmes sur nos pratiques de consommation.

Le mariage récent de Jeff Bezos et la bague de 10 millions USD offerte à sa nouvelle épouse n’est qu’une des illustrations de cette inégalité devenue extrême. Profondément injuste. 

Ce qu’on aurait imaginé jadis comme une caricature grotesque des plus puissants de ce monde est aujourd’hui réalité. La richesse concentrée par ces ruptures profondes avec un capitalisme relativement civilisé (entre les années 40 et 80) nous pend au visage. Même ces mesures relativement timides comme ce 3% sur les revenus des GAFAM au Canada sont dénoncées par les oligarques et leurs représentants au pouvoir… qui sont eux-mêmes oligarques, ne l’oublions pas.

Que faire devant une telle puissance?

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la gauche social-démocrate a misé sur la contribution des plus riches, ça a plutôt fonctionné jusqu’aux années 80. Avec le New Deal de Roosevelt, les plus riches du “monde libre” ont consenti à partager une part de leurs richesses… sans jamais en perdre la part la plus substantielle. Et voilà que les plus puissants d’entre eux refusent désormais de partager, et que l’État le plus puissant sur Terre entérine ce refus de l’équité.

Que faire  au juste ? En tout cas, il m’apparaît certain qu’une gauche défensive au pouvoir d’États progressistes est une avenue appartenant désormais au passé. Des contre-pouvoirs économiques doivent désormais être mis en chantier, avec pour ambition d’occuper une part congrue des marchés d’ici une ou deux générations. Il s’agit désormais d’obtenir de brillants résultats en partageant équitablement la richesse au sein d’entreprises progressistes. Reconquérir le pouvoir politique à long terme, avec de vraies assises économiques, sans quoi il n’y a et il n’y aura rien à faire contre ce très puissant capitalisme de surveillance et contre tous les oligarques qui en concentrent la richesse mondiale. 

L’industrie de la musique et de ses médias spécialisés n’est qu’un grain de sable de la plage. La musique fut la première à payer le prix de cette rupture technologique. Ne pourrait-elle pas être la première à inventer de nouveaux modèles durables, gérés collectivement et, surtout, équitables? Il est certes permis de rêver mais, pour l’instant, il faut nous remettre de ces cauchemars que nous vivons éveillés.

L’empreinte de Serge Fiori (1952-2025)

par Alain Brunet

La discographie de Serge Fiori, disparu dans le cosmos en ce jour de Fête Nationale du Québec, n’est pas volumineuse. Or, l’empreinte qualitative du leader d’Harmonium dans notre imaginaire collectif est sans conteste inversement proportionnelle à sa minceur quantitative.

Même sous le choc, on l’observe.

Harmonium compte 3 albums studio sortis en 1974 (homonyme), 1975 (Si on avait besoin d’une cinquième saison) et 1976  (L’Heptade). Il y eut le tandem de rêve Fiori-Séguin  en 1978 (200 Nuits à l’heure) et…il y eut ce retrait de la vie publique pendant la majeure partie de son existence sauf quelques soubresauts comme cet album homonyme, Steely Danesque, sorti en 1986.

Tôt dans sa vie, Fiori fut aux prises avec une santé mentale fragile, submergé par les marées anxiogènes. Il fut miné par le doute, incapable d’affronter cette pression qu’exerce une gloire trop rapidement acquise, ‘le coeur pas assez grand pour tout l’amour » qu’on lui donnait. Longtemps terré dans sa maison du Vieux Longueuil, qu’il avait quittée depuis pour s’établir à Saint-Henri-de-Taillon au Lac Saint-Jean, Serge Fiori avait joint la transhumance de « tout ce monde qui avait quelque chose à raconter »…

Mais bon, il a fait du studio, des bandes originales, de la réalisation, de la méditation… Rien d’exceptionnel, jusqu’à sa résurgence inattendue en 2014, un album solo confectionné avec la même patte d’antan, avec peu d’altérations esthétiques. Ce fut un succès de masse keb, une réhabilitation de masse, éclaircie de l’existence.

Vinrent les compléments symphoniques, classiques d’Harmonium et inspirations du peintre Jean-Paul Riopelle, arrangés respectivement par Simon Leclerc et Blair Thomson.

Peu d’enregistrements créés au cours d’une vie entière, et … pourtant, Serge Fiori fait toujours l’objet d’un culte aujourd’hui magnifié par sa propre mort. 

Pourquoi donc? 

Parce que Fiori fut le plus doué compositeur de sa génération, côté chanson keb. Pas le meilleur parolier mais le compositeur le plus talentueux, mélodiste d’exception et harmoniquement supérieur. Ses collègues venaient du folk, du trad, du folk rock, de la pop. Lui, venait du jazz et de la musique classique moderne, aussi du psychédélisme et du rock progressif. Rappelons que son père Georges fut un très bon musicien dans les années 50 et 60, chef d’un big band jazz-variétés rompu aux mariages italiens, salles de danse et autres festivités corporatives. Serge était tombé dans la marmite, aurez-vous compris…

Je me souviens d’un après-midi passé avec père et fils Fiori à la maison de Serge, on avait discuté musique, amour filial et paternel. Très touchant! Je me souviens d’autres entretiens passionnants chez lui, nous échangions nos coups de cœur côté jazz et autres musiques modernes, nous adorions identifier nos musiciens préférés du moment. Serge Fiori était un authentique connaisseur de musique doublé d’un interlocuteur délicieux… en plus de demeurer le  musicien au-dessus de la mêlée qu’il était encore malgré tout.

Avant même d’atteindre la vingtaine, il était une grosse coche au-dessus des autres compositeurs de chansons en Amérique francophone. J’étais en fin de secondaire lorsque l’homonyme  fut lancé. Gros choc au café étudiant! Trio d’apparence folk, mais on avait tôt constaté que les accords de guitare, les harmonies vocales et les référents stylistiques étaient plus riches, nettement au-dessus de la moyenne. Harmonium devint progressivement orchestral et… sans conteste le groupe plus évolué musicalement de la chanson keb des années 70.

Fiori et Harmonium avaient mis au point un mélange inédit, mondialement reconnu : la symbiose entre le folk, le folk-rock, le rock progressif, le jazz fusion, la pop de chambre d’inspiration classique – avec le soutien de l’arrangeur Neil Chotem, rappelez-vous! Ces chansons portaient parfois des thèmes ésotériques, un tantinet pompeux, gourouesques, mystico-pétés, on en convient… La musique compensait largement.

Je me suis longtemps désolé de la santé mentale de Serge Fiori, de son mal de vivre, sa fragilité, son incapacité de produire à la hauteur de son talent. Son manque de courage ? Lorsque, plus tard dans ma vie, je fus plus apte à l’empathie, ma perception a changé. Chacun d’entre nous a ses capacités propres, chacun vit différemment ses accidents de l’intérieur, chacun a une trajectoire singulière. Il ne faut en conserver que le beau. De Serge Fiori, il en reste à profusion.

RIP Brian Wilson, le génie le plus touchant de la pop

par Alain Brunet

Brian Wilson, décédé le 11 juin 2025 à l’âge de 82 ans, était beaucoup plus qu’un mélodiste talentueux doublé d’un authentique hitmaker.  Profondément perturbé par la maladie mentale et les dérèglements physiques subséquents à de violentes médications, ce génie des Beach Boys aura laissé sa marque surtout pour ses innovations chorales et orchestrales.

Ses  compositions élaborées et expériences innovantes en studio furent carrément révolutionnaires dans un contexte pop sixties. On a souligné des milliers de fois que l’album Pet Sounds avait profondément influencé les Beatles dans leur propension à proposer des œuvres orchestrales plus élaborées que dans leur premier cycle pop-rock, à commencer par Sergeant Pepper.

Arrangeur, orchestrateur, chef d’orchestre de chambre, ouvert aux musiques classiques modernes et même contemporaines/électroniques, réalisateur studio hors du commun,  il fut écarté des Beach Boys au terme de mauvais voyages au LSD ayant catalysé sa maladie mentale. Une médication toxique l’avait ensuite mis sur la touche pendant des décennies. 

Sa rédemption tardive est attribuable à sa regrettée compagne Melinda Ledbetter (1946-2024) qui avait fait sa connaissance dans les années 80 alors qu’il était dans un très mauvais état psychologique et l’avait alors sauvé des griffes du Dr Eugene Landy, psychologue incompétent et manager mal intentionné exerçant un contrôle total sur son patient, pour ainsi lui redonner des ailes et mener une vie heureuse. À ce titre, il vous faut absolument voir le touchant et magnifique biopic Love & Mercy, sorti en 2014.

Trop jeune à l’époque de la surf pop/rock pré-psychédélique des Beach Boys, ma perception du fameux groupe de Brian Wilson fut d’abord celle d’ume pop kétaine, voire insipide.

Or, lorsque Wilson revint à la surface grâce à son miracle conjugal, je m’étais rendu compte à quel point j’étais à côté de la plaque. Des écoutes répétées du répertoire de Pet Sounds et Smile, dont j’ai eu la chance de savourer l’exécution sur scène à Montréal à plus d’une reprise, m’avaient convaincu de son génie.  

Génie d’autant plus touchant qu’il peinait à formuler des phrases cohérentes alors qu’il devenait parfaitement fluide sur scène ou en studio. Voilà pourquoi sa mort peut tirer des larmes à celles et ceux ayant connu la trajectoire dramatique de son existence et sa victoire inespérée sur l’adversité – et, d’abord et avant tout, admiré son œuvre colossale.

Photo tirée du compte Instagram de Brian Wilson

Polaris | Aucun album franco ne gagnera le prix

par Alain Brunet

Journal d’un loup-garou (Lou Adriane Cassidy), Oiseau de nuit (Antoine Corriveau), Dogue (Ariane Roy), Feu de garde (Bibi Club), III (Choses sauvages), Abracadabra (Klô Pelgag), Nouveau langage (N Nao) et Maintenant jamais (Population II) sont les albums francophones sélectionnés dans la liste longue du Prix Polaris, soit le plus prestigieux prix canadien dont l’objet est de choisir le «meilleur album canadien » tous styles confondus.

Étant moi-même juré depuis les presque débuts du Polaris, je ne vous dirai pas pour qui j’ai voté. Mais je gage ma chemise qu’aucun de ces albums d’expression française ne gagnera le fameux prix. Qu’on ne s’y méprenne, je n’ai ici aucune intention fondée sur quelque nationalisme étroit et crispé, ce qui me pue au nez. Je propose plutôt une observation réaliste, une analyse pragmatique.

Depuis plusieurs années, tout ce qui provient des Québécois francophones blancs de souche, c’est-à-dire tous les albums mentionnés d’entrée de jeu, séduit peu ou pas de journalistes canadiens s’exprimant en anglais ou dans une autre langue que le français. 

Est-il besoin de rappeler que les chroniqueurs.euses de musique anglo-canadienne, unilingues sauf exceptions dans le Rest of Canada (ROC) ne voient AUCUNE coolitude dans ces très bons albums, parce qu’ils ne comprennent pas un traître mot de ces chansons, soit plus ou moins la moitié de la qualité artistique du travail accompli. Qui plus est, rappelons que l’image du Québec français dans le reste du Canada n’est peut-être pas à son meilleur auprès de la mélomanie anglophone du ROC encline au corpus Polaris pour les raisons que l’on sait, d’autant plus que cette communauté n’en connaît pas les nuances et ne parle pas la langue pour faire la part des choses. Alors? Seuls Population II et Antoine Corriveau pourraient en séduire certains parce que les propositions musicales sortent des sentiers battus… Au point d’en faire un ultime gagnant? Très peu probable.

Or, chacun sait au Québec indie franco que les albums les plus hot de l’heure au Québec sont ceux de Lou-Adriane Cassidy et  d’Ariane Roy. Mais… si vous n’y pigez rien de la qualité du texte parce que vous ne maîtrisez pas la langue, ces albums deviennent nettement moins singuliers qu’ils ne le sont pour de vrai. Imaginez-vous un album de Richard Desjardins dans une autre langue avec exactement la même musique… serions-nous séduit.es? 

Et c’est pourquoi les albums francophones ne gagneront pas en 2025, une fois de plus, même si certains se trouveront dans la courte liste du Polaris bientôt rendue publique. 

Alors pourquoi en faire un plat ? Chaque année depuis 2006, soit depuis l’attribution du premier Prix Polaris, les journalistes kebs soulignent à grands traits la sélection francophone sur les listes longue et courte du Polaris. Pour être plus précis : en 19 ans, un seul groupe franco a gagné et ça fait une mèche : Karkwa, en 2010, ce qui avait d’ailleurs soulevé l’étonnement ça et là dans le ROC.

Depuis lors, RIEN. Oui bien sûr, d’excellents albums québécois non francophones se sont hissés jusqu’au sommet, on pense à ceux de Pierre Kwenders, Godspeed You! Black Emperor et autres Backxwash.

Quant aux Kebs de souche s’exprimant en français, RIEN.

Rappelons néanmoins que la francophonie représente plus ou moins le quart de la population canadienne, soit 11 millions de locuteurs. Or, les Kebs francos ont remporté un peu plus de 5% des Prix Polaris. On ne peut évidemment pas réclamer la représentativité exacte de la population francophone canadienne, mais un seul gagnant franco en 19 ans, ça marque l’imaginaire.

Croyez-vous vraiment que ça va changer de sitôt? Je vous le donne en mille, ne soyons pas naïfs.

Cela étant dit, il est possible que Marie Davidson, francophone québécoise dont le superbe album City of Clown, exprimé exclusivement en anglais et primé internationalement depuis sa sortie automnale, remporte le prix en septembre prochain. Pour le français,  on repassera, à moins d’un miracle.

POUR ÉCOUTER LES 40 ALBUMS DE LA LISTE LONGUE, C’EST ICI

Ce que fut David Johansen (1950-2025), frontman des New York Dolls

par Patrice Caron

À jamais associé aux New York Dolls, David Johansen en était le chanteur et avec Sylvain Sylvain (guitare) Johnny Thunder (guitare) Arthur Kane (basse) et Jerry Nolan (batterie), ils marqueront l’histoire du rock de façon indélébile.

Leur version du glam rock, genre en vogue en Grande-Bretagne au début des années 70, n’a pas le raffinement d’un T.Rex ou l’ambition de Bowie mais avec l’influence des Stooges, du Velvet Underground et du girl-pop américain. Doublé d’une attitude typiquement new-yorkaise et une maîtrise limitée de leurs instruments, ça lui donne cette personnalité qui inspirera la première vague punk, le hair metal et conditionnera le rock pour les décennies à venir.  

Après 2 albums, les New York Dolls tirent leur révérence en 1976 dans le désordre et une presque indifférence. Ils reviendront en 2004 à l’invitation de Morrissey, avec Johansen, Sylvain et Kane, pour 2 spectacles à Londres. Kane décèdera 22 jours plus tard mais les 2 survivants produiront 3 albums et autant de tournées mondiales dès 2005, avant de quitter définitivement la scène à la suite d’un dernier concert le 31 octobre 2011.

David Johansen se lance en solo dès 1976 et présente un premier album éponyme en 1978. 4 autres albums suivront, son dernier, Sweet Revenge, paraît en 1984.  Las de l’héritage des New York Dolls, il expérimente à la fin des années 80 un alter ego de crooner un peu louche du nom de Buster Poindexter qui interprète un répertoire de reprises de swing, de jump blues et de pop, y ajoutant des compositions dans le même esprit. Il connaîtra avec ce projet un certain succès, dont le numéro un au palmarès de sa reprise de Hot, Hot, Hot. Il se produira à Saturday Night Live sous ce pseudonyme, de même que dans un épisode de Miami Vice, en plus de jouer son propre rôle dans le film Scrooged en 1988.

La télévision et le cinéma feront de plus en plus partie de son terrain de jeu, apparaissant entre autres dans Let it ride (1988), Mr Nanny (1993) et Car 54, where are you?(1994) et plus récemment en tant que barman dans le spécial de Noël de Bill Murray. Martin Scorsese en fait son sujet principal pour son documentaire Personality Crisis : One night only,(2023) capturant l’essence de Johansen pour la postérité et représente d’une certaine façon le testament de l’ex-New York Dolls.

Grand amateur de blues, le chanteur forme le groupe David Johansen and The Harry Smiths et lance un premier album en 2000, inspiré par l’Anthologie de la musique folk américaine de Harry Everett Smith. On peut y entendre, entre autres, des reprises de Lightnin Hopkins, Sonny Boy Williamson et Mississippi John Hurt. Un 2e album de la même eau voit le jour en 2002, Shaker, dernier album de David Johansen sans les New York Dolls.

En plus de continuer à produire de la musique et de la présenter sur scène, il animera une émission sur les ondes de SiriusXM dès 2004, faisant étalage de sa vaste culture musicale avec une programmation éclectique, qu’il émaille d’anecdotes savoureuses livrées avec sa voix graveleuse et son fort accent new yorkais. On peut d’ailleurs encore l’écouter en rediffusion sur la chaîne The Loft.

Le diagnostic de cancer et d’une tumeur au cerveau mettra fin à sa carrière en 2020 et une chute en novembre dernier allait accélérer l’inévitable. À peine quelques semaines après avoir lancé une campagne de soutien pour l’aider dans sa guérison, David Johansen nous quittait le 28 février 2025.

RIP Iain Booth – Artisan du son de Montréal.

par Patrice Caron

Reconnu surtout comme ingénieur de son, tant studios que spectacles, Iain Booth nous quittait le 26 février 2025. 

Enseignant à l’école Musitechnic depuis 2009, il était également aux commandes de Hot Biscuit Studio et Soundbooth Productions jusqu’à tout récemment et continuait à réaliser des albums d’artistes de tout horizon, par passion et un réel désir de soutenir les jeunes dans le milieu musical, à son avis un gage de pérennité de cette culture qui doit sans cesse se renouveler.

Avant tout un guitariste, il officie avec différentes formations dès la fin des années 70, notamment avec Nasty Habits, Just Mom et Bendersax. Il pourra ainsi tourner à travers le Canada, partageant l’affiche avec Alannah Myles, The Barenaked Ladies, Tragically Hip et Killing Joke, entre autres. Ces dernières années, en plus d’offrir ses services à l’occasion sur certains enregistrements, il tenait la guitare au sein de StroboScopica dont il était également l’ingénieur du son.

C’est à ce titre qu’il laissera sa marque dans l’histoire de la musique au Québec et au Canada, comptant à son crédit des participations sur Écoute pas ça de Jean-Pierre Ferland, Daniel Bélanger et son Quatre saisons dans le désordre, Menteur de Bourbon Gauthier, en plus de travailler avec Jean Leloup, Zébulon et Gilles Vigneault. Il est aussi derrière quelques enregistrements de Ripcordz, American Devices et S.C.U.M.

Il tiendra également la console dans des salles telles que le Metropolis, Le Ministère et le Club Soda, en plus de travailler au Cirque du Soleil, à Osheaga, au Piknic Électronik et avec le Festival International de Jazz de Montréal. Il fut  aussi employé de Global TV et CTV, en plus de faire partie des équipes aux studios Victor, Piccolo, DNA et Frisson. Il fut, par ailleurs, impliqué en tournée avec Bran Van 3000, Kalmunity, Ian Kelly, Tomas Jensen et Paul Cargnello, parmi tant d’autres.

Avec Musitechnic, il s’activera à transmettre son savoir et partager son expérience avec des centaines d’étudiants qui deviendront pour certains des collègues sonorisateurs, partageant avec lui son approche simple et organique de l’enregistrement. Toujours enthousiaste et curieux, il a sans cesse chercher à se perfectionner, demeurer à jour technologiquement et soutenir sans condition ses étudiants et les musiciens avec qui il a partagé la scène ou le studio.

Outre sa famille et ses amis, il laisse dans le deuil une communauté musicale à qui il laisse le souvenir d’un homme toujours souriant, gentil et passionné, un bâtisseur de l’ombre à la recherche du bon son plutôt qu’à sa gloire personnelle.

Acheter local

par Patrice Caron

Depuis vous savez quoi, l’achat local refait surface dans l’actualité, de nouveau comme une forme de solidarité envers les entreprises canadiennes mais cette fois, dans une tentative de résister aux rouleaux compresseurs américains. 

Si la pandémie avait vu des initiatives comme le Panier Bleu voir le jour, elle avait aussi révélé que le système s’était mondialisé à un point où que plusieurs produits en versions québécoises ou canadiennes n’existaient pas, qu’on supportait au final des commerces québécois à vendre des produits fabriqués ailleurs. Pas seulement, mais c’est l’impression qui s’est imposée. 

La fin de la pandémie, le déploiement d’Amazon au Québec et une offre moins attrayante ont fini par achever la plateforme, que le gouvernement a décidé de débrancher dans l’indifférence.

Pas que le besoin ne soit plus là mais que face aux géants comme Amazon, qu’est-ce que tu veux faire? Résister? Pourquoi? En espérant se faire une petite place, de se faire une petite piasse, on joue le jeu le temps qu’on a les moyens de le faire. 

Et après? Bah, on n’est pas rendu là… 

Le manque de vision de nos politiciens et leaders quant à la nationalisation du commerce en ligne a laissé place à un asservissement aux multinationales qui rend toute initiative locale bien superflue dans un prisme comptable, préférant l’enrichissement intéressé à court terme qu’à une richesse collective pérenne.

Acheter local ok mais dans un commerce américain? Si l’initiative « Le 12 février j’achète un billet de spectacle québécois » allait de soi et merci pour ça, j’ai eu une pensée pour les billetteries comme Ticketmaster qui ont aussi profité de cet élan de solidarité organique.

Ticketmaster, géant américain de la vente de billets de spectacles, est fusionné à Live Nation, géant américain de la production de spectacles, propriétaire de plusieurs salles de spectacles, promoteur de centaines de festivals et ce, dans plus de 49 pays à travers le monde.

En 2019, evenko, la filiale spectacles du groupe CH, s’est associé à Live Nation et la multinationale a maintenant des intérêts au Québec tels que le Festival de Jazz ou les Francofolies, Osheaga et le MTelus. Ce sont  les affaires et dans le contexte expansionniste de Live Nation, c’était dans l’intérêt de l’entreprise de s’associer plutôt qu’être avalée.

Ça illustre la difficulté de contourner l’emprise américaine, même en culture. Et que les moyens investis dans cette sphère économique coulent naturellement sous d’autres cieux. Sans entraves ou presque, comme si la ressource était inépuisable.

Les tentatives d’en ériger quelques-unes ont eu des effets mitigés, comme la censure de Meta des médias traditionnels canadiens, et l’opposition des apôtres du libre marché, avec promesses de revenir en arrière à la première occasion. 

Mais ultimement, c’était plutôt gentil comme législation, la situation exigeait et exige encore une réponse musclée, une réalisation commune. Il en va de notre souveraineté de ne plus contrôler ce qui circule au Canada, peu importe le média. Et qu’il faudrait y mettre les moyens à la hauteur du défi.

Ça serait déjà un plus de commencer à être conséquent dans nos décisions d’affaires. J’y reviens encore mais que nos politiciens choisissent X comme tribune pour des annonces s’adressant aux citoyens et médias canadiens, est devenu inadmissible. Que les gouvernements et les partis politiques canadiens achètent de la publicité de Meta est inadmissible. Que leurs sites web soient hébergés par Amazon est inadmissible.

Difficile en ce cas de demander aux citoyens de favoriser notre propre marché quand l’exemple donné par nos dirigeants est aux antipodes. On en est rendu à espérer un mouvement populaire qui fera bouger ces instances au-delà de leurs propres logiques comptables.

C’est dans cet esprit que doit répondre le gouvernement caquiste aux demandes mises de l’avant par les Grandes Manifestations pour les Arts, soutenir les artistes et les travailleurs culturels pour que le combat de cette identité commune se poursuive devant cette vague qui risque de nous submerger.

Mais il faudra aussi avoir notre propre bateau et notre équipage pour le mener au travers la tempête. Se forger nos outils technologiques pour réaliser une indépendance réelle et s’affranchir de la domination des multinationales qui ont peu de préoccupations pour les économies locales.

Parce qu’à terme, on assoiffe l’écosystème qui donne l’essence à ces artistes, travailleurs et entrepreneurs pour réaliser ce grand tout qui constitue la culture québécoise et canadienne.

Le système actuel est loin d’être parfait, majoritairement mis en place à une époque où la réalité était différente, n’est plus maintenant qu’une coquille pratiquement vide car les entreprises qui contrôlent majoritairement les leviers ne sont pas sujettes aux réglementations que les entités canadiennes doivent respecter. Le déséquilibre des revenus de chacun dégarnit des fonds comme Radiostar ou le Fonds des Médias, avec pour conséquence une baisse de soutien et de production, et finalement, des pertes d’emplois. Les maigres concessions obtenues de Netflix ou Google font diversion plutôt que d’infléchir cette trajectoire et ne changerons en rien à l’inéluctable.

La diminution des contributions publiques nourrit la situation, ce qui est incompréhensible à la lumière de ce qu’on sait et des discours de nos dirigeants quant à notre culture commune. Il est tout aussi incompréhensible de laisser les entreprises privées adresser des situations d’ordre national, d’intervenir en dernier recours et déplorer les échecs après coup. 

Et il est tout aussi incompréhensible que les Canadiens n’aient pas d’incitatifs à favoriser des entreprises canadiennes dans un autre ordre que celui du pain et du beurre. Le pays compte sur plusieurs entreprises de services qui ne demanderaient rien de mieux que de pouvoir affronter à juste hauteur la compétition débridée.

Ça va au-delà des initiatives citoyennes, ça demande une volonté politique et une adhésion des acteurs économiques pour que notre économie puisse servir autant les entreprises, les travailleurs et la population canadienne que l’intérêt national.

La mondialisation aura bien servi la classe économique mais a aussi révélé des faiblesses rapidement exploitées par les plus gros joueurs du système. L’État a laissé faire, par opportunisme, ignorance ou intérêt, confortés par l’idée que l’ordre mondial le favorisait à certains niveaux. On le voit, cet ordre n’était pas aussi solide qu’on le croyait et les conséquences de ce laisser-faire se multiplient de jour en jour.

Pour certains, il est déjà trop tard et il vaudrait mieux se négocier une place dans le jeu à défaut de le mener. D’autres y croient encore mais leur nombre fond comme neige  au soleil. Peu tentent de renverser la vapeur, l’ardeur des rouleaux-compresseurs semble impossible à stopper et sans une politique nationale robuste pour y faire face, nous devrons leur donner raison.

Il est désolant qu’une des initiatives les plus porteuses des dernières années en musique, la plateforme MUSIQC, financée par le CALQ (Québec) et Musicaction (Canada), apportent plus d’eau au moulin des grandes plateformes d’écoute en continu comme Spotify ou Apple, même si leurs politiques commerciales vont à l’encontre des intérêts de ces artistes et des entreprises qui les soutiennent afin d’être entendus. On se dit que dans la situation, vaut mieux ça que rien du tout. 

Comme avec QUB, qui a raté une belle  l’occasion de changer le paradigme actuel. Son exemple est malheureusement un signal pour les autres, si eux n’ont pas réussi… 

On revient à un besoin d’initiatives nationales qui aborderont le côté commercial de la culture, avec un contrôle et un soutien sur tous les aspects qui entrent dans le processus, de l’artiste sur scène jusqu’à la billetterie, la distribution, la publicité, bref, penser à nourrir tout l’écosystème plutôt que de saupoudrer par secteur et laisser paître une frange non-négligeable de ce qui donne du sens à tout ça. 

Le secteur privé n’a ni les mêmes intérêts ni les mêmes indicateurs de succès. La culture avec un grand C ne peut et ne doit pas être analysée selon ces indicateurs, sa singularité est son gage de succès face à la mondialisation, pas nécessairement au nombre d’écoutes, de « like » ou du nombre de fans. Qui aurait cru que Céline Dion pré-Incognito atteindrait de tels sommets, à part René Angelil? Il faut donner la chance de grandir, avec le temps nécessaire, plutôt que de s’attendre à des résultats à court terme.

L’industrie s’est graduellement étiolée et n’a plus le luxe de nourrir de tels espoirs. Il est temps que l’État assume son rôle et développe, par exemple, une plateforme d’écoute liée à Bibliothèque et Archives Nationales du Québec, avec des normes en phase avec les besoins des artistes et non les attentes des investisseurs. Parce qu’à la base de ce qui se passe aujourd’hui en culture et plus spécifiquement en musique, c’est des redevances qui ne sont pas à la hauteur de sa valeur, négociés en faveur d’une industrie qui nous appartient de moins en moins, à la merci d’un marché aux règles imposés sans égard des communautés, souvent réduites à quelques listes d’écoutes et un même. Faudrait également se négocier de meilleures redevances mais c’est une autre histoire.

Le Québec peut et doit mener ce chantier vital pour sa souveraineté culturelle et celle du Canada. On se le doit. Pour tout ce qui s’est fait et ce qui pourra se faire. Le salut ne viendra pas d’ailleurs. C’est entre nos mains.

Le Canada à SXSW : business as usual?

par Patrice Caron

Nous sommes à quelques semaines de la grande messe de l’industrie musicale, médiatique, technologique et cinématographique South by Southwest. L’événement, fondé en 1987, s’est imposé comme un passage obligé pour des milliers d’entrepreneurs pour soit y présenter leurs projets ou découvrir ceux des autres.

Pour l’occasion, Austin, capitale du Texas, devient le site d’un carnaval où les locaux se déplacent en masse pour se mêler à ces invités majoritairement internationaux et animer la 6e rue, épicentre de la bacchanale, d’une faune où s’entremêle délégués affublés de cocardes, parade de Jésus, vingtenaires en goguettes, vendeurs et artistes de rue ainsi que les multiples musiciens qui tentent de décharger leurs équipements à travers tout ça.

En parallèle, conférences, foires, vitrines et réseautages occupent les délégués qui sont pour la plupart présents pour développer leurs entreprises. Le volet artistique du festival vaut à lui seul le prix de la cocarde (895 US$) mais la raison d’être de cet événement est le volet développement d’affaires. C’est la que réside son succès et plusieurs s’en sont inspiré depuis, M pour Montréal et Pop Montreal en sont des exemples ici.

J’ai eu la chance et le privilège d’y participer pendant une dizaine d’années et ça demeure une de mes plus belles expériences de mélomane et de travailleur culturel. Des milliers de groupes musicaux, réunis pendant une semaine, qui se produisent tant le jour que la nuit, le rêve. J’ai failli en mourir aussi.

Il faut éventuellement se faire une raison qu’on ne pourra pas tout voir ce qu’on aimerait et que souvent, c’est mieux de se laisser surprendre au hasard que de courir aux quatre coins du site, à travers la faune mentionnée plus haut, pour attraper 10 minutes de la performance et devoir refaire le même trajet pour l’autre sur la liste. Ça m’a fait faire de belles découvertes et je m’ennuie encore de ce genre de vendredi soir fou où tu rampes jusqu’à ton lit, épuisé de tant de stimulations, les oreilles qui bourdonnent de tout ce qui y est passé et le sourire de savoir que ça recommence demain.

C’est une expérience que je souhaite à tous les musiciens et travailleurs culturels. Et si ça développe sur quelque chose d’intéressant pour eux, ça aura valu la peine et le coût. Parce que ça coute cher et le festival n’assure qu’un strict minimum pour ceux qui s’y produisent, s’y loger à bon prix est pratiquement impossible à moins de dépenser l’équivalent en transport et c’est sans s’étendre sur les difficultés de se produire sur le territoire américain pour les musiciens étrangers avec des coûts de visas prohibitifs. Pour les musiciens canadiens, il existe quelques programmes de financement pour ce genre de chose mais c’est des subventions, paperasses et autres. Faut vouloir.

Depuis plusieurs années, Pop Montreal, M pour Montreal et Canadian Independant Music Association y présentent des activités, tant des vitrines que des BBQ et des cocktails, mettant en vedette des artistes canadiens en développement de marché, avec un succès certain. Le soutien dont bénéficie ces organisations aident les artistes et les entreprises qui les représentent à trouver les moyens pour réussir cet investissement, en plus d’assurer une certaine présence de professionnels aux activités présentées sous ces parapluies. Tout le monde y trouve son compte et marque la présence de Montréal et du Canada durant un événement majeur où une majorité de joueurs de l’industrie converge exceptionnellement. Ces initiatives sont essentielles et doivent être soutenu comme telles.

La Canadian Independant Music Association annonçait récemment qu’elle annulait sa présence à la prochaine édition, indiquant que la situation politique actuelle aux États-Unis, les coûts prohibitifs et la faiblesse du dollar les avaient convaincus que les bénéfices potentiels ne valaient pas l’investissement. Sachant que ce n’est pas le genre de chose qui s’organise en 2 semaines, le CIMA a du quand même perdre un peu d’argent dans le processus et devra ajouter ça dans la colonne des pertes. Fait isolé ou tendance, la question se pose.

De leur côté, M pour Montréal et Pop Montreal dévoilaient la programmation de leurs vitrines officielles il y a quelques jours, avec notamment La Sécurité, Population II et Bon Enfant à l’affiche. Encore là, on comprend que ce genre de chose ne s’organise pas en 2 semaines et que la machine était en marche bien avant les élections américaines et surtout de la révélation (hum) que la nouvelle administration ferait un virage à 90 degrés vers la droite une fois au pouvoir. Et que le Canada serait menacé d’annexion et de guerre commerciale. À la lumière de cette nouvelle réalité, il faut considérer à quel niveau il faut se mettre pour faire des affaires.

Déjà que nous sommes un peu pris avec les modèles qui se sont imposés (Apple, Spotify et autres) qui canalisent une partie des sommes investies pour créer du contenu canadien, engraissant un système qui pourtant le défavorise sauf exceptions, il faut se demander si en rajouter fait du sens. Et que d’aller quémander un peu d’attention à un moment où notre essence même est mise en cause n’est peut-être pas le bon message à envoyer à la face du monde.

On le sait, les boycotts ont surtout un impact symbolique et n’entament presque jamais la source de ce mécontentement. Mais on est justement dans le symbolique en ce moment et la suite dépend de la position de nos représentants devant la situation. Si on veut que notre défense de l’identité canadienne et québécoise porte fruit, il faut donner l’exemple. Reconsidérer des investissements. Trouver d’autres marchés à développer. Changer les outils.

Et abandonner, peut-être temporairement, des habitudes profitables comme la présence canadienne à South by Southwest parce qu’il y a des limites à jouer le jeu avec des mauvais perdants qui changent les règles en cours de route. Et que le citoyen canadien qui prend 2 fois plus de temps à faire son épicerie pour ne pas choisir de produits américains n’ait pas l’impression que ça ne donne rien de se préoccuper de ça. On le répète, les boycotts n’ont pas d’influences sur la source mais ça en a une sur les autres. On se choisit. Ça aide les producteurs locaux, tant manufacturiers que culturels, l’argent reviens ici. Enfin.

Il est préférable depuis plusieurs décennies que les artistes soient en majorité apolitiques et la polarisation des dernières années a renforcé cette position. Et à moins d’être confortable avec les insultes incessantes ou d’avoir un public majoritairement aligné sur ces idées, on comprend que plusieurs ne veulent pas être associé à des choses qui pourrait aliéner une partie de leurs publics. Mais on est au point que l’identité même est remise en cause et l’ambivalence n’est plus une position qui s’explique. Citoyen du monde est une vue de l’esprit, la réalité est que maintenant, habiter au Canada est un facteur important dans nos rapports avec le monde. Le nier c’est se nier soi-même. Ça ne veut pas dire d’être solidaire avec nos représentants politiques mais de nos concitoyens qui devront tous s’adapter à la nouvelle réalité d’un voisin soudainement moins sympathique, peu importe les étiquettes politiques dont on est affublé. Celles qui comptent aujourd’hui, ce sont celles du Canada et du Québec.

Et la meilleure façon de faire entendre nos voix c’est par celles de nos artistes, ça aura au moins le bénéfice d’unir nos voix et leur donner du volume, soutenir nos concitoyens et leur donner l’occasion de se choisir. Soutenir une culture qui va au-delà de la poutine et du hockey. Il est temps que nos représentants politiques soutiennent convenablement ces artistes car l’avenir du Canada et du Québec passe par eux. Que les artistes et les entreprises culturels prennent conscience de ce qui est en jeu et que les citoyens aient les moyens de faire la différence à un moment charnière de notre histoire collective. Notre plus grand adversaire aujourd’hui n’est pas seulement Trump et ses minions mais nous-mêmes.

Inscrivez-vous à l'infolettre

Inscription
Infolettre

« * » indique les champs nécessaires

Type d'abonné