Ky Brooks est un phare éclairant le terrain de jeu de la musique expérimentale à Montréal. Ayant œuvré au sein de groupes tels Shining Wizard, Femmaggots, Lungbutter et Nag, elle est aussi la responsable du son en direct pour Big|Brave et l’ingénieure du son maison de la Sala Rossa, salle indie montréalaise par excellence. Ky a également été l’une des principales initiatrices de La Plante, du loft DIY des plus fertiles durant la décennie 2010, ayant contribué à l’envol d’une part congrue de nouveaux artistes expérimentaux montréalais.
Pendant la pandémie, Ky a eu le temps de réfléchir à son propre parcours en tant qu’artiste et a ensuite réalisé l’album collaboratif Power Is The Pharmacy, qui sort maintenant sur le puissant label Constellation. Pas moins de 11 autres musiciens ont collaboré, dont Mat Ball, le maître du synthé Nick Schofield, le saxophoniste James Goddard (Egyptian Cotton Arkestra), le bassiste Joshua Frank (Gong Gong Gong), le batteur Farley Miller (Shining Wizard) et Andrés Salas (Bosque Rojo). Plusieurs de ces musiciens ont intégré le groupe de KY et font leurs débuts sur scène avec une mini-tournée de trois dates, dont une au festival de musique expérimentale de Montréal, Suoni Per Il Popolo, en soirée d’ouverture.
Nous nous sommes entretenus avec Ky et le saxophoniste James Goddard avant le concert des Suoni.
PAN M 360 : Ky, n’es-tu pas en train de répéter pour les Suoni ?
Ky Brooks : Oui, c’est moi et le groupe qui sommes en ligne : James, Mathieu, Farley et Rob. Nous jouons à Toronto demain. Nous nous préparons donc pour ce concert, puis pour celui d’Ottawa le lendemain.
PAN M 360 : La matière au programme sera-t-elle surtout celle du nouvel album, Power Is The Pharmacy ?
Ky Brooks : Pour ces deux dates, il n’y aura que le nouvel album. Il y a des exclusions, deux chansons plus mélodiques. C’est une interprétation légèrement différente, je suppose. Parce qu’il n’y a qu’un seul synthé sur scène. Et il y a une tonne de synthés sur les enregistrements.
PAN M 360 : Et je me sens bien dans ce genre de musique. Y a-t-il beaucoup d’espace pour l’improvisation en direct ?
Ky Brooks : Oui, bien sûr. Et tu sais, les chansons sont si bizarrement structurées sur les enregistrements que nous avons trouvé des moyens de les structurer et peut-être de donner un sens au jeu en le rendant un peu plus concis. Mais c’est toujours bizarre.
PAN M 360 : Est-ce une sorte de musique en continuum, avec des chansons qui se mélangent les unes aux autres ?
James Goddard : Nous n’avons fait le set qu’une fois en décembre et je pense que nous l’avons conçu pour qu’il soit comme un train de marchandises.
PAN M 360 : Et comment t’y es-tu prise pour réaliser ce projet solo, soit en t’écartant de la musique que tu faisais en groupe précédemment ?
Ky Brooks : C’est assez drôle, parce que l’album actuel regroupe tant de personnes – 11 musiciens différents y jouent. Et les gens ici, à l’exception de Rob, ont joué sur l’album. Je pense que c’est une affaire où ce serait génial de faire jouer tout le monde sur scène, mais c’est juste trop difficile de réunir 11 personnes. J’étais en train de réfléchir à la manière de mettre en place la musique en live de façon à couvrir toutes les bases, en gros. Et c’est ce groupe qui a été choisi. Et je suis sûre qu’il y aura d’autres configurations par la suite. Honnêtement, ce qui s’est passé, c’est que j’ai suivi The Artist’s Way, un livre en 12 étapes sur la manière de retrouver sa créativité. Il est basé sur les AA. J’ai suivi ce cours au plus profond de la pandémie et c’est cet album qui en est ressorti. Je n’avais pas du tout l’intention de me lancer dans un projet solo. Je préfère jouer en groupe et j’aime improviser avec les gens et vous savez, les copains et le bruit, c’est ce que j’aime. Donc, en faisant ce genre de choses de manière autonome, en étant isolée dans la pandémie, j’avais besoin de faire quelque chose.
Crédit photo: Stacly Lee
PAN M 360 : Et pour l’enregistrement, avez-vous apporté ces squelettes de chansons et laissé les musiciens s’exprimer librement ?
Ky Brooks : C’est certainement une partie de ce qui s’est passé. C’est un peu comme un collage
James Goddard : Lors des premières sessions d’enregistrement avec Andrés et Nick, vous vous êtes dit : « J’ai une page de mots. Et je n’ai aucune idée de ce que devrait être la musique autour de ces mots. Et on s’est dit : « OK, faisons de la musique », et certaines de ces choses se sont retrouvées sur l’album. D’autres ont été effacées et remplacées par d’autres choses. On l’envoyait à Farley et il arrivait avec un rythme de batterie. Ensuite, vous enleviez le saxophone ou autre et vous mettiez un synthé, puis vous aimiez la chanson. Il n’y avait pratiquement pas d’échafaudage et c’était vraiment votre processus d’assemblage.
Ky Brooks : C’est intéressant. La semaine dernière, Joni Void et moi nous sommes interviewés mutuellement sur CKUT et nous nous sommes retrouvés sur ce processus très similaire de création musicale. En fait, c’est un collage de sons, n’est-ce pas ? Je n’ai pas écrit de musique. Puis mes amis ont joué dessus. C’était plutôt un assemblage à partir de ce que les gens faisaient. Et ce que les gens m’envoyaient ou faisaient sur le moment, et il y avait beaucoup de choses prises à un endroit et placées ailleurs. Et il y a aussi des enregistrements de terrain et des choses comme ça, ce qui, je pense, est une sorte de retour étrange à ce processus d’assemblage.
PAN M 360 : Et maintenant, traduire ces chansons en direct est une autre forme d’assemblage.
Ky Brooks : Oui, j’ai l’impression que nous sommes un groupe de Nu Metal en live (rires). Pour ce concert, par exemple, Rob joue de la guitare sur ce morceau, alors qu’il n’en jouait pas sur l’album. Et ils jouent un tas de parties qui étaient à l’origine des parties de synthé, en fait. C’est donc une sorte de réinterprétation que nous faisons, pour trouver comment la traduire en live.
PAN M 360 : Je voulais vous poser une question sur les vers des chansons, cette poésie presque fragmentée. Est-ce que vous écrivez quotidiennement vos propres interprétations dans un journal ?
Ky Brooks : Oui, je tiens un journal personnel au quotidien. Or, les textes de Power Is The Pharmacy sont pour la plupart des poèmes assez structurés, qui n’ont pas la forme de ce qui se trouve sur l’album, mais qui sont des poèmes sur lesquels je me suis attardé pendant très longtemps. Elvin Silverware, par exemple, est un poème que je pense avoir joué en concert pendant six ans, dans différentes configurations. Certaines ont été improvisées pendant l’enregistrement, comme Dragons. Comme The Dancer, que j’ai écrit comme une chanson plutôt que comme un poème. Il y a donc beaucoup de sauts à ce stade. Je travaille sur ce truc depuis tellement longtemps que je le connais assez bien. Mais je pense que chaque chanson procure des vibrations et des émotions différentes.
PAN M 360 : Diriez-vous qu’il y a un thème qui tient tout l’album ensemble, ou peut-être quelques uns ?
Ky Brooks : Je peux vous dire la vérité embarrassante à propos de cet album, à savoir que le titre originel était Capitalism Dreams, and the Fear of Loss , que je n’ai bien sûr pas pu conserver. Mais ce sont les trois thèmes de l’album (capitalisme, rêves, peur de la perte), et il y a en fait trois ensembles différents – on pourrait le diviser en trois groupes de chansons différents, qui traitent de ces trois aspects différents. Le thème sous-jacent de l’album, pour moi, est lié au vieillissement, au caractère éphémère de la vie et à quel point il est incroyablement effrayant d’exister. Et puis, il y a une sorte de parallèle entre la ville qui change, ses infrastructures, ses lois de zonage, ses impacts sur la façon dont nous vivons notre vie quotidienne, les endroits où nous nous retrouvons chaque jour.
James Goddard : Il y a aussi la citation qui a inspiré le titre: « Le pouvoir, c’est la pharmacie, grâce à sa capacité à transformer les sources de la mort en force d’ensemencement, ou à convertir les ressources de la mort en capacité de guérison. Et c’est en raison de sa double capacité à être la force de la vie et le principe de la mort que le pouvoir est à la fois vénéré et craint… »
Ky Brooks : J’ai l’impression que c’est ce livre, A Critique Of Black Reason, d’Achille Mbembe. Et peut-être plus spécifiquement, il y a un autre livre du même auteur intitulé Necropolitics, qui traite de la façon dont, dans le capitalisme, la mort devient une source de pouvoir. Qui est autorisé à mourir et qui est forcé de mourir devient un outil pour renforcer ou recréer le capitalisme, en fait. Et je pense que c’est aussi l’un des thèmes profonds de l’album. Et, vous savez, il faut lire tous les textes de cet auteur, et prendre cette citation au pied de la lettre.
James Goddard : Nous aimons les trucs de nerd dans ce groupe !
PAN M 360 : Enfin, à quoi pouvons-nous nous attendre de votre performance aux Suoni ?
Ky Brooks : J’espère que ce sera juste très amusant, bizarre, stupide, des vibrations Sotterranea. Nous jouons avec leurs amis, HRT et Genital Shame, qui viennent des États-Unis. Il s’agit d’un projet de black metal expérimental queer.
PAN M 360 : Du black metal queer expérimental ? Il n’y en a qu’aux Suoni !
Le 19 mai dernier, le pianiste, compositeur et producteur montréalais Charly Martin, a fait paraître FAUNA, son deuxième projet sous le nom de Wings for Louise. Dans cet opus de huit pièces instrumentales, le natif de France propose une trame sonore néo-classique inspirée par la grandeur et la beauté de la faune du Québec.
Sous l’étiquette danoise ExoPAC Recordings, il revient à la charge près de trois ans après la parution de son premier projet, Transcanadien. Avant son aventure en tant que Wings for Louise, Charly Martin créait sous le nom d’Echo 6, son projet de musique électronique. D’ailleurs, ses influences électros le suivent encore aujourd’hui et se manifestent notamment par la présence de synthétiseurs modulaires sur FAUNA. La musique de Wings for Louise s’inspire grandement du néo-classique qui a récemment gagné en popularité au Québec. À ce jour, Wings for Louise cumule plus de 30 millions d’écoutes en ligne.
Par le passé, l’artiste a réalisé la bande sonore d’une pièce de théâtre et de plusieurs contenus visuels. Par son ambiance cinématographique, FAUNA se dévoile comme un véritable récit de la faune québécoise. Pour la création de son projet, Charly Martin s’inspire d’images mentales des animaux et des végétaux qu’il a observés lors d’une de ses escapades en forêt. Tout au long de FAUNA, le violoncelliste Gabriel Vincent et les violonistes Marilou Lepage et Camille Poirier-Lachance se joignent à lui, conférant davantage de profondeur à l’album.
PAN M 360 a discuté avec lui afin d’en connaître davantage sur son dernier album, son processus créatif et ses ambitions artistiques.
Crédit photo : Lucie Bergé
PAN M 360 : Parlez-moi de votre histoire et de votre carrière musicale. Avant Wings for Louise, vous aviez un projet électro, n’est-ce pas?
WINGS FOR LOUISE : Exactement! Peu de temps avant mon arrivée à Montréal en 2013, j’avais débuté un projet électro qui s’appelait Echo 6. À la base, j’ai quitté la France pour venir faire mes études au Québec. Je pensais que j’allais seulement être ici pour la durée de mon parcours scolaire, mais j’ai été conquis par Montréal. À cette école, j’ai commencé à connaître d’autres producteurs d’ici comme Robert Robert et j’ai tranquillement bâti mon réseau de contacts. À l’époque, on avait une petite communauté et on faisait plusieurs DJ sets à travers la ville. J’ai fait des spectacles à des endroits comme Le Belmont, le Bar Mme Lee, le Newspeak et même le Divan Orange dont je suis très fier. Comme maintenant avec Wings for Louise, Echo 6 était un projet instrumental. C’est toujours ça que j’ai fait. À l’adolescence, le producteur anglais Bonobo m’a marqué et j’étais subjugué par les mélanges d’instruments qu’il créait. Déjà à cet âge, j’avais conscience de l’orchestration de la musique et j’entendais les différentes composantes des morceaux. J’ai donc rapidement essayé de recréer ce genre de musique. Au début, c’était très maladroit et vraiment un calquage de la musique de Bonobo. Petit à petit, j’ai fini par trouver mon propre style. En 2019, j’ai dérivé de plus en plus vers de la musique instrumentale orientée classique. Des artistes comme Nils Frahm et Ólafur Arnalds m’ont initié à ce style musical. Ça fit avec la vague néo-classique qui a pris beaucoup d’ampleur récemment. Un jour, j’ai eu un contrat pour faire la musique d’une pièce de théâtre qui était dans un style plus classique, et j’y ai pris goût. C’est à ce moment que j’ai décidé de créer Wings for Louise pour pouvoir explorer davantage cette avenue et j’ai récemment publié FAUNA, mon deuxième album sous ce nom.
PAN M 360 : Parlons justement de FAUNA. Que souhaitiez-vous raconter avec cet opus? Comment s’est déroulée la création?
WINGS FOR LOUISE : Qu’est-ce que je veux raconter? Honnêtement, rien de particulier. Ce que je fais à la base, c’est de la musique à l’image. Comme j’ai dit plus tôt, Wings for Louise est né sous la forme de musique pour une pièce de théâtre. Après ça, j’ai fait beaucoup de music licensing, de la musique pour des gens qui font des contenus vidéo. J’ai aussi fait quelques projets amateurs de musique originale pour des films amateurs. Ma musique est vraiment faite pour appuyer une image. FAUNA, c’est de la musique à l’image avec des images que je me suis créée et que je propose aux auditeurs et aux auditrices. Je propose la musique, puis après, c’est aux auditeurs de se faire leurs propres images. Le contexte de départ de cet album est la nature et la faune. Mon premier album, Transcanadien était plus axé sur les routes à travers le Québec et le Canada. Cette fois, ça aborde davantage la faune et les animaux. Mes inspirations proviennent des images mentales que mon esprit se fait en passant des fins de semaine ou même des semaines dans le bois ou sur la route à travers le Québec. C’est pour cela qu’on retrouve des titres qui font référence à la nature comme « Chrysalide » et « Tanière ». Lorsque je suis en studio, je me rappelle des souvenirs de mes escapades en plein air et je laisse ma créativité s’exprimer.
PAN M 360 : Combien de temps avez-vous eu besoin pour la création de ce deuxième album?
WINGS FOR LOUISE : Ça faisait un peu plus d’un an que je travaillais sur ce projet. Le seul morceau qui a été créé bien avant ça, c’est « North ». À la base, c’était supposé être une chanson destinée au music licensing, mais je l’aimais beaucoup trop pour la vendre. J’avais vraiment envie de créer un album autour de ce titre. C’est un titre qui représente bien mon art je trouve. On y retrouve vraiment tout le registre d’instruments que j’utilise. Ça fait relativement peu de temps que je fais de la musique à temps plein. Avant, je faisais ça en parallèle d’autres occupations et ça me prenait plus de temps afin d’aboutir à un résultat. En gros, je dirais que ce projet a été créé sur une période d’un an.
PAN M 360 : Quelles sont les instruments dont vous avez eu recours pour l’élaboration de FAUNA?
WINGS FOR LOUISE : Déjà, il y a le piano qui est au centre du projet. Je pense que sur toutes les pièces, sauf peut-être une, le piano est central, guide la progression d’accord et propose la mélodie de base. Une fois que j’ai mon idée autour du piano, je rajoute souvent des synthétiseurs. Comme je viens du milieu de la musique électronique, j’ai une grosse attirance vers les synthétiseurs, notamment les synthétiseurs modulaires. Ça me permet d’ajouter une certaine texture sonore à mes morceaux. Il y a beaucoup de choses dans cet album-là qu’on n’entend pas nécessairement, parce que ce sont des petits craquements et non des véritables notes ou accords. C’est souvent très subtil parfois, ou superposé à un autre son. Cela étant, j’utilise des synthétiseurs plus traditionnels, on entend des accords et des nappes qui viennent contribuer l’atmosphère. Sinon, j’ai eu la chance de pouvoir travailler avec de vrais musiciens, de vrais violoncellistes qui ont su magnifier mon album avec les idées de cordes que j’avais. Le violoncelliste Gabriel Vincent m’a grandement aidé pour les arrangements. Il a regardé tout ce que j’avais composé pour les cordes et m’a dit ce qu’il serait préférable de modifier. Ensuite, Marilou Lepage, Camille Poirier-Lachance et Gabriel sont venus en studio et nous avons enregistré le tout en une seule journée.
PAN M 360 : Comme vous l’avez dit plus tôt, vous avez déjà œuvré sur la bande sonore d’une pièce de théâtre et de projets visuels. Souhaitez-vous continuer dans cette lignée?
WINGS FOR LOUISE : J’ai toujours eu comme commentaires que je devrais faire de la musique pour des films quand je faisais écouter ma musique à mes potes, à mes proches et à ma famille. Chaque fois je réponds que j’aimerais bien le faire si l’occasion se présente à moi. Ça fait plusieurs années que je souhaite faire ça. C’est certain qu’on peut s’attendre à ce que je continue dans ce sens, du moins je l’espère!
PAN M 360 : Pour ma part, « Flight of the Sandpipers » est mon titre favori. Et vous, quelle est votre pièce préférée de votre projet?
WINGS FOR LOUISE : Je t’ai beaucoup parlé de « North »que j’affectionne particulièrement. Cependant, je pense que mon morceau préféré est « Tenderness », le troisième de l’album. J’adore la dynamique de la pièce. Ça commence avec un petit piano solo, il y a le quatuor à cordes qui embarque, ça monte, là il y a des synthétiseurs un peu agressifs qui commencent à embarquer, il y a du beat. C’est la chanson sur laquelle j’ai passé le plus de temps et dont j’ai éprouvé le plus de plaisir à créer. Pour moi, c’est celle la plus aboutie du projet. Si certaines personnes veulent se faire une idée globale de FAUNA, je leur dirai d’écouter « Tenderness »en premier.
La carrière de la pianiste Élisabeth Pion est en plein envol. Son premier album intitulé Femmes de légende, où elle explore les sentiers moins connus de la musique française du 20e siècle, est paru vendredi dernier sous étiquette ATMA Classique. Férue de recherche, elle manifeste une affection toute particulière pour le répertoire la musique de ceux et celles dont l’histoire a rayé le nom. Elle travaille présentement en tant que Junior Fellow au sein de la Guildhall School, où elle a complété ses études en 2022. Établie à l’heure actuelle à Londres, la jeune musicienne d’origine québécoise sera de passage à l’église presbytérienne St. Andrew’s de Saint-Lambert ce samedi 3 juin dans le cadre du Festival Classica. Elle profitera de ce moment pour nous présenter le fruit de ses recherches. À l’ordre du jour ? La musique de Lili Boulanger, Hélène de Montgeroult, Mel Bonis, Cécile Chaminade, ainsi qu’une œuvre d’un certain… Claude Debussy.
PAN M 360 s’est entretenu avec elle pour discuter de sa démarche artistique, du plaisir qu’elle éprouve à faire de la recherche, tout comme celui de partager ses découvertes avec le public venu l’écouter. Portrait d’une musicienne passionnée qui s’émancipe en marge du monde.
Crédit photo : Frédérik Robitaille
PAN M 360 : Bien qu’il soit aujourd’hui plus fréquent de voir des artistes présenter des concerts dont le répertoire sort des sentiers battus, programmer des œuvres peu connues reste tout de même un acte marginal dans le monde de la musique classique. D’où vous vient ce désir ?
Élisabeth Pion : C’est une grosse question pour commencer (rires) ! Je suis une personne très curieuse de nature. J’étudiais les sciences avant de décider de me dévouer entièrement à la musique. J’aime apprendre et comprendre. Je lis toujours des tonnes de choses en même temps. Ce désir vient donc d’un intérêt personnel que je cultive depuis longtemps.
J’ai commencé à faire de la recherche musicologique il y a quelques années. J’ai réalisé qu’il existait une quantité considérable de répertoire qui était enfoui sous terre, mais que pour certaines raisons liées à l’époque – que ce soit de par leur condition sociale ou simplement l’absence de publicité autour de leurs œuvres –, celui-ci avait été complètement oubliée. J’ai aussi constaté que certaines de ces œuvres étaient de qualité égale à la musique issue du « canon » que l’on ressasse depuis plus de 100 ans.
Personnellement, ce qui m’intéresse, c’est de trouver des esprits qui sont profonds et fascinants, des esprits que j’ai envie d’amener au public en les programmant dans mes concerts. Au début, je le faisais timidement, comme un chat qui trempe sa patte dans l’eau. Maintenant, j’ose beaucoup plus. Je crois qu’en règle générale, dans les séries de concerts, ce sont les programmateurs qui sont les plus frileux. Le public, quant à lui, est hautement réceptif.
PAN M 360 : Ça, c’est une dynamique très intéressante. On pourrait facilement croire le contraire.
Élisabeth Pion : C’est un peu ambigu, en fait. Les gens viennent parfois en salle parce que les promoteurs ont fait un bon pitch. Souvent, ils viennent parce qu’ils savent qu’un ou une compositrice qu’ils aiment beaucoup va être au programme. J’en profite alors pour leur offrir autre chose en même temps. Cependant, s’il n’y avait pas eu la chose qu’ils connaissent, je ne sais pas s’ils se seraient déplacés. Je suis consciente du fait que les promoteurs tentent de conserver leurs publics, qu’ils ne cherchent pas à leur faire peur en disant : « Voici de la musique que vous ne connaissez pas ! » C’est la rencontre de deux mondes. De mon côté, j’essaie simplement de leur offrir quelque chose qui s’écoute bien, qui n’est pas choquant de prime abord et qui invite à une seconde écoute.
PAN M 360 : Comment arrivez-vous à faire preuve de cohésion à travers vos choix ? De quelle façon montez-vous vos programmes une fois ces œuvres déterrées ?
Élisabeth Pion : Au départ, c’est toujours un immense fouillis ! Je trouve d’abord des pièces qui m’intéressent. Puis, des liens se tissent, pas nécessairement de manière consciente. Au fil du temps, un fil conducteur apparaît pour lier les pièces ensemble. Toutefois, le point de départ est systématiquement le même : il faut que cette musique me rejoigne et me touche profondément. Ce sont les premières questions que je me pose. Je cherche dans la musique une forme d’élévation. Lorsque je la trouve, je m’y lance. Je veux la sentir physiquement, lui donner une voix, des couleurs, etc. Je tente de la servir au mieux de ma capacité pour qu’elle parle au public.
PAN M 360 : Sur votre site web, vous faites référence à votre approche holistique de l’art. Qu’entendez-vous exactement par cela ?
Élisabeth Pion : L’approche holistique est un peu la façon dont je vis ma vie. Comme je l’ai mentionné précédemment, j’éprouve de l’intérêt pour des champs de connaissance divers, ce qui se reflète dans mon goût pour la recherche et la façon dont j’aborde la musique. Je pratique également le tai-chi. Il y a donc de multiples influences qui viennent nourrir le rapport que j’entretiens avec mon art. Je suis aussi intéressée par la mythologie, le mysticisme, les légendes, tout ce qui gravite autour de l’imaginaire, du conte et des histoires. Ce sont des choses qui me parlent depuis longtemps. J’affectionne cette recherche symbolique de sens. Le répertoire que j’ai choisi pour le concert tourne beaucoup autour de ça.
Par exemple, L’isle joyeuse de Debussy – inspirée du tableau Pèlerinage à l’île de Cythère de Watteau – est une œuvre qu’il a écrite à propos de l’île de Jersey, en Angleterre. C’est un monde mythique, magique et merveilleux, une espèce de Youkali où il n’y a pas de problème et où tout est beau. J’aime les univers parallèles que l’on peut créer avec la musique. Je trouve que cette pièce de Debussy va en ce sens. Pareil pour la musique de Lili Boulanger, avec laquelle j’ouvrirai le concert de samedi. Je trouve sa musique éblouissante et d’une grande valeur spirituelle.
L’entièreté de son œuvre pour piano se retrouve d’ailleurs sur le disque paru vendredi dernier, lui aussi intitulé Femmes de légende, à l’instar du concert. Ce titre réfère à l’œuvre du même nom de Mel Bonis, une série de sept tableaux qui dépeignent des femmes de la mythologie antique. Cependant, il est important de souligner que ce titre n’a pas été donné par la compositrice elle-même. Cette décision aurait plutôt été prise par son éditeur.
PAN M 360 : Faites-vous un travail de médiation en concert pour présenter le matériel que vous jouez ?
Élisabeth Pion : Oui. Quand j’ai commencé, je me suis dit que les gens ne souhaitaient peut-être pas m’entendre et qu’ils préféraient simplement écouter la musique. Finalement, c’est le contraire. J’ai constaté que les gens apprécient beaucoup quand je parle. Ils venaient me voir à la fin du concert pour témoigner du fait que ces interventions les avaient aidés à mieux suivre et comprendre les œuvres auxquelles ils avaient été exposés. Je crois également que ce genre de pratique fait descendre l’interprète de son piédestal. Oui, à titre de musiciens, nous travaillons très fort. Cela dit, quand on y pense bien, nous sommes un peu comme des serveurs au restaurant. Notre rôle, c’est d’amener la bouffe. Nous ne sommes pas la bouffe. (rires)
PAN M 360 : Je n’avais jamais entendu cette comparaison. C’est excellent !
Élisabeth Pion : Ou plutôt, nous sommes comme des guides de montagne qui invitent les gens à découvrir le paysage. Ça dépend ! J’ai réalisé que les gens aimaient ça et que c’était la même chose pour moi. J’aime communiquer. À la base, je suis une personne plutôt réservée et privée, qui n’aime pas tant faire l’étalage de sa vie. Cependant, j’ai réalisé que j’aime partager ce qui me passionne en y ajoutant un angle éducatif. Je crois que c’est un aspect qui peut aider les gens à s’y retrouver et à nourrir leur propre curiosité. Il suffit qu’ils entrent en contact avec une œuvre pour qu’ensuite ils commencent à faire leurs propres recherches. J’essaie d’allumer de petites bougies dans la tête des gens.
PAN M 360 : Est-ce là la façon dont vous souhaitez laisser votre griffe sur le monde ? Quelle est votre vision pour l’avenir ?
Élisabeth Pion : L’un des trucs qui sont vraiment chouettes à propos du 21e siècle, c’est le fait que l’on a accès à une quantité ahurissante d’information sur tout ce qui nous a précédés, plus que ce qu’une vie entière nous permettrait de découvrir. En ce qui me concerne, je suis encore en phase d’assimilation, mais je commence tranquillement à sortir de ma petite caverne pour montrer aux gens ce que j’ai trouvé jusqu’à présent. Selon moi, laisser sa griffe, c’est de tenter de faire de la musique au plus haut niveau qui me soit accessible, puis de la rendre la plus belle et la plus vraie possible, tout en faisant honneur aux compositeurs et compositrices qui l’ont écrite. Ce faisant, j’essaie de transmettre ce qu’ils ont pu avoir en tête au moment de coucher ces créations sur papier, ou du moins d’essayer de m’en rapprocher le plus possible tout en étant créative et actuelle dans la façon dont je les présente. Après tout, je vis au 21e siècle et pas au 19e. Je ne désire pas être poussiéreuse ! (rires) Je souhaite plutôt que cette musique soit vivante. Je désire aussi réconcilier la musique moins connue avec celle qui l’est et que j’adore aussi jouer. En conjuguant les deux, j’ai l’impression que je peux élever la musique moins connue et démontrer qu’elle a sa place à côté de la musique dont on connait déjà la grandeur.
Pour moi, laisser sa propre griffe sur le monde, c’est faire de la recherche pour ensuite faire la promotion de mes découvertes. C’est aussi de diffuser ma propre musique. J’ai déjà commencé en écrivant mes propres cadences de concerto, mais j’ai aussi ajouté une courte composition au disque que je viens de publier. C’est une surprise. Elle est toute petite, mais elle témoigne de ma part créative. La composition est un aspect de ma pratique dans lequel je souhaiterais plonger davantage. Je ne sais pas où tout ça va me mener, mais c’est quelque chose que je cultive, à la fois pour faire œuvre utile et pour évoluer comme musicienn
Docteur en géographie, Professeur à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Toulouse (ENSAT), membre du laboratoire LRA (Laboratoire de Recherche en Architecture) et Président du conseil scientifique de la plateforme de la vie nocturne, Luc Gwiazdzinski est une solide référence et un allié de poids pour soutenir les oiseaux de nuit.
Il a longuement travaillé sur les temporalités, les rythmes urbains et la nuit. Grâce à la direction de nombreux colloques et recherches internationales sur ce thème, la quinzaine d’ouvrages publiés les dernières années font de lui une référence incontournable.
Invité au Sommet de La Nuit, les 17 et 18 mai derniers, Luc nous fait le plaisir de s’entretenir avec PAN M 360 pour tirer ses conclusions sur la dite conférence.
PAN M 360: Comment percevez-vous la vie nocturne montréalaise?
LUC GWIAZDZINSKI: Montréal la nuit ? C’est d’abord une image extérieure, celle que l’on a avant de découvrir la ville, celle d’une scène artistique dynamique particulière, une image singulière aussi sur le continent américain, un peu « canaille », que des chercheurs comme Will Straw ont bien étudiée, qui a fait sa spécificité. Montréal est connue dans le monde entier pour sa vie nocturne, sa scène culturelle, notamment musicale créative et pour sa tolérance.
De l’extérieur, Montréal c’est aussi une vie nocturne marquée par la question des saisonnalités avec une explosion de l’offre à la belle saison. Même si des avancées sont sans doute possibles, le respect de la diversité et des différences est une préoccupation centrale que l’on perçoit plus qu’ailleurs sans doute.
Montréal, c’est aussi l’image d’une scène musicale et notamment électro vivante qui rayonne même si on m’explique qu’elle est davantage cloisonnée depuis une dizaine d’années. Quand on circule dans la ville, on découvre une vie nocturne animée, même s’il faudrait du temps pour profiter de cette richesse, d’ouvrir toutes les portes. L’effervescence est là: dans l’événementiel, les festivals, mais aussi dans l’espace public de certains quartiers.
J’ai l’impression que toutes les pièces sont là pour une politique de la nuit, qu’il y a beaucoup d’atouts, d’avancées et que les acteurs ne sont pas toujours conscients de cette richesse. Au- delà de la question de la vie nocturne, on attend beaucoup des pouvoirs publics. Ils ont sans doute les moyens d’ouvrir encore plus largement la question de la nuit, de réunir l’ensemble des acteurs en dépassant la seule question festive pour déployer le cadre d’une politique publique de la nuit qui permette à chacun de s’accorder et de cohabiter. Montreal la nuit ? C’est vivant!
PAN M 360: Quel bilan faites-vous du Sommet de la Nuit quant aux sujets évoqués, débattus et aux intervenant.es invité.es?
LUC GWIAZDZINSKI: Ce sommet de la nuit en fut un. Les organisateurs ont réussi à réunir de nombreux acteurs de la nuit montréalaise. De vrais débats et échanges ont eu lieu entre les acteurs (citoyens, artistes, responsables d’établissements de bar, de salles de spectacle…) présents autour de « l’espace infini de la nuit ». Le rapport du cabinet de consultants a apporté un éclairage chiffré sur les nuits de Montréal et des éléments sur le positionnement continental et international de la métropole confirmant une place à part et la possibilité pour les créateurs de s’y installer à des coûts moindres que dans d’autres métropoles.
Les organisateurs ont réussi à rassembler des personnes du monde entier pour nourrir la réflexion et le débat sur la vie nocturne en ouvrant aussi sur le jour, l’espace public, l’urbanité. Un véritable feu d’artifice urbi et orbi ! Je suis sorti épuisé de chaque journée.
Des questions concrètes se posent : horaires d’ouverture des lieux culturels, révision du règlement sur le bruit, zonage, médiation sur le bruit, urbanisme, mais aussi prospective afin que l’animation nocturne ne soit pas relayée hors de la ville et que les lieux alternatifs subsistent malgré la gentrification. Les préoccupations environnementales, les questions d’éthique, d’inclusion étaient aussi présentes tout comme celle de l’accès des femmes à la nuit. Le géographe que je suis se réjouit que l’on ait accepté de réfléchir la nuit comme un espace et pas seulement comme un temps. Si, comme je le crois, la ville doit rester un « lieu de maximisation des interactions » et de rencontre, alors il faut réfléchir aux dispositifs qui permettent de garder son centre animé et vivant avec des lieux de diffusion ouverts. Il faut imaginer comment élargir l’accès à la nuit sans empiéter pour autant sur le droit au sommeil : extension des horaires d’ouverture, des horaires de transport public, des lieux accessibles hors de la géographie classique et des structures habituelles, sécurisation des parcours et prévention.
Deux petits regrets. Le premier est que les conférences, les débats, des échanges n’aient pas eu lieu de nuit. Enveloppés par la nuit, nous aurions sans doute pu aller plus loin dans les échanges. Éprouver et réfléchir la nuit, de nuit : c’est une proposition que j’ai faite à Mathieu Grondin et à son équipe pour la prochaine édition. Je la renouvelle ici.
Le second est que les politiques n’aient pas pu être présents pour participer aux débats, profiter de la richesse des contributions et développer une logique de co-construction et non comme réceptable de revendications. J’espère que la richesse des débats sera retranscrite et qu’ils pourront en prendre connaissance comme l’ensemble de la population.
Le sommet a démontré une fois de plus le pouvoir heuristique de la nuit et son intérêt pour les villes, le débat public. La nuit est la compétence de tout le monde et de personne. Elle oblige au partenariat, à l’échange. Elle permet un débat où chacun peut participer car il a une expérience particulière de la nuit en cassant les représentations classiques. Avec la nuit, on met en évidence la complexité de la vie en société, les contradictions, les ambiguïtés même et le besoin de tenir ensemble les individus, les groupes, les quartiers de la ville. Dormir. Travailler. S’approvisionner. S’amuser. Là, peuvent s’élaborer des réponses concrètes qui répondent aux besoins des habitants en termes de proximité, d’accessibilité, d’hospitalité, de convivialité, de solidarité, d’inclusion. En cela la réflexion en matière d’urbanisme est centrale.
PAN M 360: Selon vous, quelles sont les perspectives d’évolution vers un décloisonnement total à Montréal?
LUC GWIAZDZINSKI: Cette mobilisation et l’existence d’un écosystème des acteurs de la nuit sont des atouts pour la ville. Je pense qu’il faut toujours chercher à inclure cette dynamique dans une réflexion plus large pour une politique publique de la nuit qui associe l’ensemble des acteurs du système urbain dans tous les domaines (santé, éducation, transport, environnement, culture, éducation, sécurité, social …) et dans une logique de « droit à la ville » et de cohabitation apaisée. La priorité est sans doute d’associer celles et ceux qui n’étaient pas présents, ne s’intéressent pas encore à la nuit ou qui défendent le droit au sommeil. C’est avec eux aussi qu’il faut partager des diagnostics, se connaître, trouver des compromis même temporaires, réfléchir à des solutions en termes d’urbanisme, de chartes nocturnes, articuler le court et le moyen terme. L’après Covid est l’occasion de se rapprocher, de s’écouter, de se connaître et d’avancer ensemble.
Le dialogue avec les autorités locales, les élus et les administrations est central. Je crois que le sommet de Montréal s’inscrit dans une dynamique de « territoire apprenant » où chaque acteur apprend de l’autre, une sorte d’éducation à la nuit. Sur un tel champ et dans une telle complexité, la nuit est l’occasion d’un véritable décloisonnement qui peut aussi profiter au jour. Tout le monde est sorti plus cultivé, informé sur la nuit et par la nuit. Chacun a accepté d’« exister », au sens, « d’être au-devant de soi dans la rencontre », avec respect. Il faut poursuivre sur différentes scènes à imaginer. Mais tous les ingrédients sont là. Le statut particulier de MTL24/24 devrait faciliter les choses.
PAN M 360: Après tant d’années où les études de la nuit sont passées quasi-inaperçues, comment vivez-vous cet engouement mondial sur ces questions, aujourd’hui?
LUC GWIAZDZINSKI: C’est une formidable évolution! Quand il y a un quart de siècle, on voulait lancer une recherche sur la nuit, tout le monde souriait et se détournait. Quand on proposait d’élire des maires de la nuit, de mettre en place des conseils et des assemblées nocturnes, quand on invitait élus, chercheur-es, artistes, citoyen-nes à partir explorer la nuit, nouvelle frontière de la ville, on espérait qu’un jour, une nuit, la nuit soit invitée dans l’actualité du jour.
J’ai espéré que cette prise de conscience soit plus rapide et j’ai œuvré avec d’autres dans ce sens comme chercheur, enseignant, acteur et citoyen. Il faut cependant se réjouir de la mobilisation actuelle dont « MTL au sommet de la nuit » est à la fois un indicateur et un acteur. Cette dynamique existe dans la recherche comme dans d’autres secteurs. La nuit est devenue un enjeu en termes de culture, d’environnement, d’économie et de social. Les acteurs de la nuit se fédèrent et prennent des initiatives pour défendre leurs intérêts, montrer l’importance de ce temps longtemps oublié en termes d’emploi, d’économie mais aussi de lien social. Les écologues ont montré les enjeux en termes de biodiversité.
La recherche se structure autour des « Nights studies » qui réunissent désormais des scientifiques de différentes disciplines dans une recherche joyeuse ouverte sur la société, des collectifs internationaux et « indisciplinaires » qui dialoguent avec les acteurs publics et privés et la création artistique. Parallèlement, les pouvoirs publics se mobilisent – surtout dans les villes – autour de diagnostics, de plateformes ouvertes d’échanges et on voit s’esquisser les contours des politiques publiques de la nuit. Les chercheurs y contribuent.
Rien n’est gagné. La nuit est en chantier et tous les acteurs sont invités à y participer. On voit émerger une « pensée nuitale » qui échappe aux réponses binaires du jour – ouvert ou fermé – pour réfléchir sur les nuances, le curseur, l’expérimentation, la possibilité de revenir en arrière. Sur l’éclairage par exemple : « sans lumière pas de ville la nuit et trop de lumière tue la nuit ». La nuit oblige à quitter une métaphysique du stable et du permanent pour aller vers une approche plus souple, adaptée, réversible, expérimentale. Plus rien ne s’appose à la nuit. En
Europe, le réchauffement climatique – qui pose la question du davantage des activités vers les soirées moins chaudes – et le coût de l’énergie – qui oblige à davantage de sobriété – vont obliger les chercheurs et pouvoirs publics à se mobiliser encore pour élaborer des solutions originales entre des injonctions paradoxales. Au-delà de la nuit, cette mobilisation oblige la recherche en urbanisme et les acteurs à déployer une approche qui intègre le temps et le temporaire.
PAN M 360: Quel message voudriez-vous partager à l’administration Plante?
LUC GWIAZDZINSKI: Je crois qu’ils sont engagés depuis un moment dans la réflexion et qu’ils n’ont pas vraiment besoin de moi. Mais puisque vous m’y invitez, je peux cependant suggérer quelques pistes concrètes à l’issue de ce nouveau sommet :
Poursuivre la dynamique collective, profiter des acquis de ce sommet et des acteurs mobilisés pour aller de l’avant dans la réflexion et les actions. C’est une chance d’avoir un milieu organisé, mobilisé et moteur. La nuit est un milieu vivant dont il faut prendre soin, un indicateur aussi de l’état de nos sociétés.
Lancer des « États généraux de la nuit » de manière à disposer d’un état des lieux partagé et contrasté de la nuit avec l’ensemble des acteurs publics et privés de la nuit, de l’animation, de la sécurité, du transport, de la lumière, du travail social, de la santé, de l’environnement, des élus, des chercheurs, des techniciens, des usagers et des habitants de la nuit, fêtards et travailleurs. D’autres villes comme Paris, Genève se sont appuyées sur un tel moment de décloisonnement et de partage au cours de leur réflexion. Sur une question aussi sensible et soumise à tant de représentations contrastées, ce partage du diagnostic est central. Il faut multiplier les moments de synchronisation pour construire des politiques adaptées et faire vivre un écosystème complexe. Il me semble que c’est le bon moment, une sorte de kairos.
Mettre en place une démarche de « Traversée nocturne » de la métropole avec ces mêmes acteurs pour construire un diagnostic partagé in situ et in vivo.
Lancer le projet symbolique – dont j’ai entendu parler à Montréal – de « Mairie de la nuit ». Ce bâtiment serait une première mondiale : un lieu ouvert, gratuit, d’accueil, d’exposition, de recherche, de débat ; une oasis avec un socle de services minimum ; un lieu de vie, d’information, de sensibilisation qui resterait ouvert en plein jour et serait en lien avec le reste de la ville. Les designers, artistes et architectes mobilisés pendant le sommet pourraient travailler ensemble sur les différents aspects de ce projet et imaginer les contours d’un design de la nuit pour le bâtiment et ses alentours. Ce projet pilote permettrait sans nul doute d’irriguer la réflexion sur un urbanisme et une architecture pour la nuit à Montréal et ailleurs. Un lieu pour habiter la nuit. Tout un symbole pour Montréal et au-delà pour la réflexion et l’action.
Imaginer et déployer avec les différents acteurs des projets pilotes avec des financements associés, les co-évaluer avant de les intégrer ou non dans de nouvelles politiques publiques.
Dessiner une feuille de route nocturne pour les prochaines années pour avancer ensemble dans la nuit, avec des étapes et des adaptations permanentes, dans une logique de médiation et un contexte d’incertitude.
Sans doute travaillent-ils déjà sur ces projets. Sinon, nous sommes disponibles pour y réfléchir. Le statut original de Montréal 24h est un atout.
C’est la nuit que l’on refait le monde. À Montréal comme ailleurs, on peut rêver de nuits plus belles que nos jours. Travailler sur la nuit, c’est aussi inventer des solutions pour le jour, pour une nuit plurielle, accessible, inclusive et hospitalière. Comme le disent les organisateurs : « une autre nuit est possible ». Mieux encore: « d’autres nuits sont possibles ».
Depuis une dizaine d’années, le Festival Classica est devenu un événement incontournable de la musique classique pour la grande région de Montréal. Dans la foulée du début de sa programmation 2023, échelonnée du 25 mai au 17 juin, PAN M 360 s’est entretenu avec Marc Boucher, fondateur, directeur général et directeur artistique de festival, évidemment au sujet de cette édition qui s’amorce. Et surtout pour parler de l’ambitieux projet phare du Nouvel Opéra Métropolitain (NOM).
PAN M 360 : Comment vous sentez-vous alors que le Festival Classica est sur le point de prendre l’envol de sa treizième édition?
MARC BOUCHER : On est tous très heureux. Il faut savoir que c’est notre première édition post-pandémique. Cette année, c’est vraiment notre retour, sans restrictions, avec des événements extérieurs et aussi avec le lancement de notre nouvelle division lyrique qui est le Nouvel Opéra métropolitain. Donc, très fébriles parce que tout ça nous fait vraiment plaisir, on est excité parce qu’on a toutes sortes de beaux concerts. Franchement, on est très content.
PAN M 360 : Quelles sont les lignes directrices qui ont guidé l’élaboration de cette programmation de cette année?
MARC BOUCHER : D’abord, c’est une édition française où la majorité des projets qu’on présente sont inspirés de musiciens français de toute époque. Étonnamment d’ailleurs, en 2024, ce sera aussi une édition française parce qu’il y a trois anniversaires très importants à célébrer et une commémoration avec Hahn, Dubois et Fauré, dont c’est respectivement le 150ᵉ anniversaire de naissance et le centenaire de décès. C’est aussi une édition où on a beaucoup d’œuvres de compositrices et d’interprètes féminines, avec Élisabeth Pion, Mélisande McNabey, Marie-Nadeau Tremblay et l’ensemble Les Barrocudas. Ça, c’est la ligne directrice principale. Ensuite, on a notre grand concert extérieur pour toutes les générations qui vient célébrer le 50ème anniversaire de l’album The Dark Side of the Moon avec des orchestrations symphoniques et qui est présenté en partenariat avec la ville de Longueuil. Finalement, il y le lancement du Nouvel Opéra Métropolitain avec la création d’un grand opéra créé à partir de zéro, c’est-à-dire le livret par Bertrand Laverdure basé sur L’homme qui rit de Victor Hugo avec une musique originale d’Aïrat Ichmouratov, qui représente un gros morceau, car, c’est un qui était en gestation depuis trois ou quatre ans et qui va avoir sa réalisation le 31 mai prochain.
PAN M 360 : Que pouvez-vous nous dire sur les deux autres opéras qui seront présentés par le Nouvel Opéra Métropolitain?
MARC BOUCHER: Pour L’Adorable Belboul de Jules Massenet, il y a 4 ou 5 ans, alors que nous étions en plein travail sur les enregistrements de l’intégrale de ses mélodies [NDLR: publié chez ATMA en novembre 2022, il s’agit du plus important projet discographique au Canada], on découvre en 2017, qu’aux enchères chez Sotheby’s (Londres) qu’une opérette revoit le jour. L’Adorable Belboul, c’est une petite chose, mais tout Massenet y est déjà. Pendant 140 ans, cette opérette est tombée dans l’oubli total et là, nous en faisons la création complète avec l’orchestration originale de Massenet pour petit ensemble. Nous avons d’ailleurs eu le bonheur de travailler et d’accueillir dans ce projet Jean-Christophe Branger, grand spécialiste de l’œuvre de Massenet.
Le troisième projet, Miguela, c’est le testament lyrique de Théodore Dubois; sa dernière œuvre. C’est à ce point, un testament que l’œuvre n’existait qu’en partition manuscrite à la Bibliothèque nationale de France (BNF). J’ai eu connaissance de l’œuvre lorsque j’étais à La Cosse, il y a six ou sept ans, où habite Francis Dubois, l’arrière-petit-fils de Théodore Dubois. Il me montrait les cahiers manuscrits de son père à lui. Donc, son père avait répertorié ce que le grand-père de Francis avait dû envoyer à la BNF, au dépôt légal des œuvres. Dans un livre, tout d’un coup, je vois une page au crayon où il est écrit « Miguela ». Et je vois 850 pages, un acte, deux actes, trois actes. Je me dis « Mon Dieu, c’est quoi cette histoire? On ne connaît pas ça. » À l’époque, je travaillais beaucoup avec le musicologue Jean-Claude Magloire, on avait fait un autre opéra de Dubois, Aben-Ahmed, et tous les deux on s’est dit que le prochain projet à faire, serait Miguela. Le 14 juin donc, on assistera à la création mondiale, en version concert, de l’opéra Miguela sous la direction de Benjamin Levy, le chef de l’Orchestre national de Cannes, le tout en présence de Francis Dubois et de Renée Magloire, la veuve de Jean-Claude.
PAN M 360 : Pourquoi avoir créé ce nouvel ensemble qu’est le Nouvel Opéra Métropolitain dans le paysage musical montréalais?
MARC BOUCHER : Tout d’abord, je dois dire que c’est un projet de développement avec la Faculté de musique de l’Université de Montréal qui me tient particulièrement à cœur. La Salle Claude-Champagne est une salle formidable, qui mérite d’être aimée plus qu’elle ne l’est en ce moment. On pense qu’il y a vraiment un beau développement à faire; c’est une salle avec une jauge idéale, une très bonne acoustique et qui favorise l’expérience de proximité avec le public en plus d’avoir un dispositif qui permet de simuler une fosse d’orchestre. Ensuite, je considère que nous avons la plus belle génération de chanteurs lyriques qu’on n’ait jamais eue. Le point de départ de tout ça, c’est vraiment le fait qu’ aujourd’hui, quelqu’un qui étudie en chant, on forme des chanteurs dans nos facultés de musique, conservatoires on parle de la crème de la crème de la crème, si on n’est pas capable de dire à ces gens-là qu’il y a suffisamment de travail pour pouvoir honorablement gagner leur vie; si on n’est pas capable de créer ces conditions économiques, il faut se poser la question « À quoi bon former des musiciens et des chanteurs quand on forme des chômeurs? » C’est ce qui motive ce d’une part ce projet: cette nouvelle division lyrique a le devoir de créer du travail. D’autre part, le Nouvel Opéra Métropolitain, est aussi une sorte de laboratoire où on va commander des œuvres et où on va se permettre choses qui dans le cadre de la gestion générale des compagnies d’opéra doivent subir une transformation importante.
On parle ici notamment de repenser le système staggione qui emploie les chanteurs en fonction des saisons d’opéra qui sont mises en place, et non plus en fonction du répertoire, de dématérialisation des décors, d’utilisations de textiles recyclés pour les costumes, tout ça en lien avec la carboneutralité et les changements climatiques qui vont naturellement amener les arts de la scène en général à se conformer à des règles et à des obligations au regard des exigences de ce qu’on doit faire pour essayer de corriger finalement les changements climatiques. Je pense, personnellement, que dans un avenir assez rapproché, les vols, les artistes internationaux, tout ce système qui fait que les gens prennent l’avion, comme on prend le taxi, je pense qu’on arrive au bout de cette logique. Donc on va se retrouver une certaine, j’apprends, je ferais ça d’une façon plus lente de venir travailler. On va considérer des séjours plus longs, on va considérer toutes sortes de choses et on va considérer engager moins d’artistes internationaux. Tout ce modèle va amener des économies d’échelle importantes alors que les maisons d’opéra aujourd’hui sont prises avec des dettes importantes (300 millions US pour le Metropolitan Opera).
Aussi, outre la qualité de la Salle Claude-Champagne, on espère sur le court terme voir un maillage avec les étudiants en chant de la faculté de musique et également d’utiliser et de développer l’espace autour de la salle pour des projets extérieurs. Donc beaucoup de choses stimulantes en perspective pour les prochaines années!
Le Festival Classica se tient du 25 mai au 17 juin 2023. Pour consulter la programmation, c’est ici
En 1993, le succès d’une boutique new-yorkaise de vêtements artisanaux d’inspiration ethnoculturelle s’est transformé en projet musical. C’est ainsi qu’est né un label qui allait devenir l’un des plus célèbres au monde. Putumayo.
Le 30e anniversaire de Putumayo World Music sera célébré tout au long de l’année 2023, mais l’un des temps forts aura lieu ce vendredi 26 mai au siège de l’entreprise, dans le nord du Vermont. C’est tout près, à environ 150 km de Montréal, et tout le monde est bienvenu (il suffit de traverser la frontière) ! Des artistes québécois participeront à l’événement : Wesli, Diogo Ramos, Mamzelle Ruiz et Bia.
À l’occasion de cet anniversaire, j’ai rencontré Jacob Edgar, ethnomusicologue et partenaire de longue date du fondateur Dan Storper. Comment expliquez le grand succès du label ? Pourquoi avoir choisi de publier des compilations plutôt que des albums complets d’artistes ? Quels ont été les moments difficiles de l’entreprise ? Comment Putumayo s’adapte-t-il à l’arrivée des plateformes de streaming ? Nous avons discuté de tout cela, et de bien d’autres choses encore. Voici un récapitulatif.
Pan M 360 : L’histoire est assez connue : un magasin de vêtements populaire de New York parodié dans la sitcom Seinfeld!) diffusait de la musique « world » en guise de fond sonore pour créer une ambiance propice au shopping. Puis, Dan Storper, propriétaire du magasin, décide de faire de ses choix une maison de disques et propose de vendre des albums de compilation. Le reste appartient à l’histoire. Mais pour mieux comprendre ce qui s’est réellement passé, pouvez-vous nous dire s’il s’agissait d’un plan bien préparé dès le départ ou d’un simple coup de tête qui a fini par prendre de l’ampleur ?
Jacob Edgar : Je ne pense pas que ce soit de la chance. Je pense que la véritable inspiration de Dan pour lancer Putumayo était la constatation que les clients aimaient vraiment ses playlists parce qu’ils n’entendaient pas ce genre de musique ailleurs. C’est la première raison. La seconde est que ce que nous appelions alors la World Music, et qui était en train d’émerger à l’époque, avait un attrait universel. Il lui semblait que cela rapprochait les gens et je pense qu’il voyait quelque chose de très positif dans cette perspective de connexion mondiale.
Il a vu qu’il y avait un besoin pour un label qui promouvait la musique du monde auprès d’un large public et qui véhiculait un message positif. Cela reposait sur quelques principes solides : les chansons devaient être facilement accessibles aux personnes qui n’étaient pas des experts en musique du monde, et elles devaient être présentées d’une manière très claire et identifiable (avec l’illustration et la marque qu’il a développées).
Mais le véritable génie créatif, la chose qui a vraiment distingué Putumayo, c’est qu’au moment où les CD devenaient la principale plate-forme de distribution de la musique, c’est-à-dire au moment où Putumayo a démarré, Dan s’est rendu compte qu’il était possible de placer ses CD dans des endroits qui ne vendaient pas seulement de la musique ! Il n’était pas nécessaire de compter uniquement sur les magasins de disques. Il a donc placé ses CD dans toutes sortes de magasins de détail, de vêtements, d’artisanat, de produits naturels, des musées, des librairies, etc. Il n’avait pas d’expérience dans la musique, mais il en avait dans le commerce de détail, ce qui a orienté ses choix et a semblé être une approche vraiment nouvelle à l’époque.
Épisode de Seinfeld sur Putumayo
Pan M 360 : Dès le début, il a eu une approche « favorable au public »…
Jacob Edgar : Oui, tout le monde aime la musique, vous savez. Mais tout le monde n’est pas un ‘’nerd’’ de musique, comme nous le sommes vous et moi, et je pense que Dan a adopté ce que j’appellerais une approche démocratique de ce répertoire : le rendre facile à digérer, le rendre accessible, le rendre attrayant, et en faire quelque chose qui attirera un plus grand nombre de personnes vers ce répertoire. Personne d’autre ne faisait cela. À l’époque, il y avait d’autres labels spécialisés dans les musiques du monde, comme Luaka Bop, mais ils étaient très artistiques et new-yorkais, un peu à la manière de David Byrne. Il y avait aussi Real World, de Peter Gabriel, et qui proposait beaucoup de choses très profondes et tribales. Ils allaient dans toutes ces directions expérimentales, et Putumayo, surtout au début, était une sorte de marque de musique du monde facile à digérer qui la rendait accessible non seulement à des gens comme moi, mais aussi à ma mère et à mes enfants.
Et puis, il y a une autre signature de Putumayo. C’est le fait que ces albums sont tous, ou presque, des compilations avec un centre thématique.
Pan M 360 : Comme African Yoga (pour citer l’un des plus récents), ou Music from the Coffe Lands (une idée géniale !). Pourquoi ce choix a-t-il été fait dès le départ, plutôt que de se concentrer sur un artiste ou un groupe à chaque fois ?
Jacob Edgar : C’est parce que Putumayo est très très sélectif. Nous essayons de trouver des chansons que nous aimons et que nous pensons que les autres vont aimer. Cela peut être difficile si vous travaillez pour un label basé sur les artistes, car dans ce cas, l’artiste est la force créatrice. Ici, Putumayo est la seule force créatrice. C’est nous qui faisons les choix artistiques.
Pendant une brève période de cinq ou six ans, entre 1997 et 2003, nous avons commencé à signer des artistes. Nous avions un label parallèle appelé Putumayo Artists. Nous avons signé Habib Koité du Mali, Oliver Mtukudzi du Zimbabwe, Chico Cesar du Brésil et Miriam Makeba. Mais c’était difficile parce qu’un artiste est une marque et qu’il a sa propre identité, son propre look. Les artistes ont également leurs propres opinions sur leur musique, ce qui est tout à fait normal. Mais nous perdons alors notre capacité de choix et notre liberté.
Du point de vue du public, il peut également être très difficile pour un consommateur occasionnel, comme le public cible initial de Putumayo, de prendre une chance avec un artiste. »Oh, Music from the coffee lands, ça a l’air intéressant ! Je peux jouer ça en buvant du café ! Et il y a de la musique de 10 à 12 artistes différents. Puisqu’ils ont été choisis avec soin, ils doivent être, pour la plupart, sinon tous, assez bons! » C’est le point de vue que nous pensions être à la base de la réflexion de nos clients. Un seul artiste est plus risqué sous cet angle. Combien de fois aime-t-on une seule chanson sur un album ?
Pan M 360 : Vous avez introduit le concept d’humeur (ou ambiance) dans les playlists d’écoute de musique…
Jacob Edgar : Exactement. Nous faisions ce que Spotify fait maintenant avec des listes de lecture basées sur l’humeur. Nous avons introduit tout le concept.
Pan M 360 : Bravo pour cela ! Mais maintenant, comment pensez-vous pouvoir évoluer et rester en tête, puisque tout le monde le fait aujourd’hui ? Comment pouvez-vous aller plus loin, rester innovant ?
Jacob Edgar : C’est une question que nous nous sommes posée pendant plusieurs années, lorsque la transition numérique a commencé. Putumayo a eu beaucoup de mal à faire cette transition, honnêtement. Dan s’y est opposé, parce qu’il pensait que l’expérience se trouvait en grande partie dans le produit, l’emballage, l’illustration, les notes de pochette, l’objet tactile. Et ce n’est pas tout : une grande partie de notre succès provenait de notre modèle de distribution, qui nous distinguait des autres, et qui nous permettait de trouver nos disques dans le monde entier, dans des points de vente non traditionnels, comme les musées, les magasins et les librairies.
Nous vendions des millions de disques à l’époque (avant la révolution numérique), alors que la plupart des autres labels de musique du monde n’en vendaient, avec un peu de chance, que 10 000. Même les grandes maisons de disques nous jalousaient en raison de notre réseau de distribution.
Mais soudain, nous n’avions plus cela, nous n’avions plus cette particularité. Et nous n’avions plus l’objet tactile. Et soudain, n’importe qui pouvait faire une playlist ! Dan a donc résisté pendant longtemps au passage numérique. Finalement, après avoir constaté que le marché physique était en déclin pour de bon, il a décidé d’opter pour Apple. Ce n’est qu’il y a peut-être quatre ans, environ, qu’il a accepté de mettre sa musique sur Spotify. C’est donc très, très récent.
Nous nous demandions ce que l’avenir réservait à Putumayo. Comment allons-nous recréer cette expérience dans ce nouveau contexte ? Nous sommes finalement parvenus à un modèle qui nous enthousiasme vraiment et avec lequel nous jouons depuis environ un an. Nous créons des listes de lecture sur Spotify. Et cela est un grand succès. Nous nous sommes rendu compte que, même si le monde de la musique est aujourd’hui à portée de main et que l’on peut trouver presque n’importe quoi, ce qui se passe, c’est que les gens sont devenus complètement et totalement submergés. Il y a tellement de musique créée. Il y a tellement de contenu. Les gens ont besoin d’être conseillés par d’autres personnes en qui ils ont confiance. Spotify ne fait pas cela. Il utilise des algorithmes. Nous sommes toujours des humains qui réfléchissons et écoutons attentivement ce que nous produisons. Nous utilisons donc Spotify comme un système de relais pour la même qualité de curation que nous avons toujours mis dans nos produits. Nous sommes heureux que cela fonctionne.
Dan StorperJacob Edgar
Pan M 360 : Vous mettez plus d’émotions et de soin…
Jacob Edgar : C’est vrai. Les algorithmes ne peuvent pas comprendre ce type de musique. C’est trop vaste. Il faut une touche humaine, un processus de curation. Les listes de lecture officielles de Putumayo sont donc disponibles sur Spotify, Apple, YouTube, etc.
Nous avons également commencé à signer des contrats non exclusifs avec des artistes qui nous permettent de rééditer leurs chansons sous la marque Putumayo. Je pense que c’est l’avenir de Putumayo. De plus en plus de gens ont besoin de ce service que nous offrons. Je suis très enthousiaste, aussi parce que nous pouvons donner plus d’opportunités à plus d’artistes ! Lorsque nous faisions des CD physiques, j’étais très frustré parce que nous n’avions qu’un certain nombre de créneaux chaque année, parce que, vous savez, nous sortions peut-être huit à dix CD par an, avec dix à douze chansons chacun. C’était tout. Mais aujourd’hui, grâce aux playlists et à notre série de découvertes Putumayo, je peux faire bénéficier plus d’artistes de la marque Putumayo que jamais auparavant. Notre famille ne cesse de s’agrandir. C’est vraiment agréable.
Pan M 360 : Mais Spotify et d’autres ne donnent pas beaucoup d’argent…
Jacob Edgar : Eh bien, si vous avez du volume, oui. Nous avons plus de 120 000 abonnés sur Spotify. C’est plus que la plupart des autres maisons de disques. Plus que Blue Note. Nous choisissons une chanson que nous aimons et qui fait 1 000 streams. Nous l’ajoutons à une liste de lecture qui en compte 120 fois plus. Je pense que c’est une bonne chose pour les artistes.
Pan M 360 : Y a-t-il eu des difficultés au cours de ces 30 années ?
Jacob Edgar : Bien sûr.
Tout d’abord, au début, le défi consistait à faire en sorte que les gens nous prennent au sérieux. En effet, nous nous adressions à des personnes qui n’étaient pas des aficionados de la musique, nous visions un large public. Beaucoup de journalistes, de médias, de maisons de disques et de gens de l’industrie ne nous prenaient pas au sérieux. Ils pensaient que ce que nous produisions ne méritait pas leur attention.
Mais cela a beaucoup changé au fil des ans grâce à notre succès. Les gens ont compris que Putumayo jouait un rôle important. Et beaucoup de ces labels qui ne voulaient pas nous accorder de licences ont complètement changé d’avis, jusqu’à essayer de nous convaincre d’inclure leurs chansons dans nos collections. Ils ont fini par se rendre compte que ces collections étaient le fruit d’une longue réflexion et que la musique que nous choisissions n’était pas de la camelote, mais vraiment de la bonne. Peu nous importe que l’artiste figurant sur la compilation soit une grande star ou un parfait inconnu. Si la chanson est bonne, nous la voulons et nous voulons donner une chance à cet artiste.
Parmi les autres défis que nous avons dû relever, il y a le fait que Dan est un entrepreneur, un entrepreneur classique, qui voit grand. Au milieu des années 2000, il voyait probablement trop grand, vous savez, en essayant de développer la société à un point qui était trop important pour elle, en dépensant plus d’argent qu’il n’aurait probablement dû.
Au milieu des années 2000, nous avions 100 bureaux et plus de 140 employés, ce qui était énorme pour un label indépendant. Nous avions des entrepôts partout. Nous avions un bureau en Afrique du Sud et aux Pays-Bas, un entrepôt à Taïwan. Nous avions des bureaux au Brésil, c’était fou. Mais nous n’avions pas d’investissements extérieurs. Cette croissance, qui nécessite beaucoup de capitaux, devait donc provenir de l’argent que nous générions en tant qu’entreprise. Et même si nous vendions beaucoup de disques, nous dépensions aussi beaucoup d’argent. Cela a donc parfois été un défi pour Putumayo au fil des ans. En réalité, nous sommes toujours un label de disques. Tous les labels se battent pour continuer à produire, commercialiser, promouvoir et distribuer leur contenu, tout en gagnant suffisamment d’argent pour couvrir tout ce qu’ils font.
Nous avons pris la décision d’éliminer les produits physiques à partir de l’année prochaine. Cela va réduire une grande partie des coûts, tout en nous permettant de continuer à développer les flux de revenus qui sont l’avenir de l’entreprise. Nous avons également beaucoup moins d’employés. Au fil des ans, l’effectif s’est lentement réduit et réduit encore. Aujourd’hui, le personnel est très modeste en quantité (mais pas en qualité!). Il n’y a plus qu’un noyau dur. Nous avons un bureau à la Nouvelle-Orléans, un bureau dans le Vermont et quelques personnes qui nous représentent en Europe et dans quelques autres territoires. Nous avons tous gagné en efficacité.
Pan M 360 : Comment faisez-vous pour repérer les chansons et les musiciens à l’époque ? Et aujourd’hui ?
Jacob Edgar : Je faisais des voyages de recherche dans différents pays. J’allais au Brésil, si nous travaillions sur une collection brésilienne. Si nous travaillions sur une collection grecque, j’allais en Grèce. Je me rendais chez les disquaires et je rencontrais les maisons de disques. Et je rentrais à la maison avec une valise remplie de CD. Et en même temps, les gens m’envoyaient des CD. Si vous cherchez sur Google, vous trouverez une photo de mon bureau à l’époque, qui était rempli d’albums… Aujourd’hui, j’écoute de la musique sur le web. Toute la journée !
Je m’abonne également à de nombreuses infolettres, à des programmes radio et à des blogues. Je suis sur la liste de diffusion de beaucoup de gens. J’utilise également quelques plateformes de soumission comme SubmitHub et Groover. Ce sont des plateformes où les artistes peuvent soumettre leur musique et où vous pouvez leur donner votre avis et écouter leurs chansons. Je fais aussi beaucoup de sensibilisation, je contacte les gens et je leur dis : « Vous savez, qu’est-ce qui est à la mode ? Qu’est-ce que vous écoutez ?’’ J’ai mis au point un système de base de données et j’ai appris à le trier et à le présenter. Chaque semaine, je présente à Dan de nouvelles chansons. Il prend ce que je lui présente et fait sa sélection à partir de là, puis j’argumente pour qu’il en choisisse d’autres qu’il aurait pu négliger. Et nous allons de l’un à l’autre jusqu’à ce que nous ayons une liste de chansons que nous poursuivrons dans le cadre de notre nouveau projet de découverte du Putumayo. Nous ajouterons certaines d’entre elles à nos listes de lecture. D’autres seront conservées dans notre base de données, peut-être pour de futures compilations. Je fais la même chose avec les vidéos musicales. Je suis toujours à la recherche de nouvelles vidéos musicales. C’est un processus continu et très, très intensif.
Pan M 360 : En parcourant votre catalogue, je constate que certaines parties du monde sont moins représentées, comme le sous-continent indien par exemple. Pourquoi ?
Jacob Edgar : C’est parce que nous avons toujours donné la priorité à la musique que nous pensons être accessible au plus grand nombre. Certains types de musique, provenant de certaines régions du monde ou de certains genres musicaux, ne sont pas aussi faciles d’accès pour le public que nous visons. Les gammes sont un peu différentes, le style de vocalisation peut être un peu plus intense. Nous voulons commencer facilement, puis les gens peuvent aller plus loin au fur et à mesure qu’ils se sentent à l’aise. Certains styles de musique sont plus proches de la musique classique, ce qui est très bien, mais ils demandent une écoute plus profonde, moins décontractée.
J’essaie toujours de présenter la musique à des gens qui ne connaissent pas grand-chose à la musique du monde. En réalité, c’est comme la nourriture : si vous donnez à quelqu’un des testicules de mouton marinés, il dira : « Whoa, je ne sais pas« . Mais si vous lui donnez un hamburger avec des épices différentes, il l’acceptera plus facilement s’il peut s’y identifier d’une manière ou d’une autre. Nous essayons de faire cela dans le sens où nous essayons de créer des aventures, même si les gens qui viennent nous voir ne sont pas nécessairement les plus aventureux.
Pan M 360 : Qu’espérez-vous accomplir au cours des 30 prochaines années ?
Jacob Edgar : C’est une bonne question. Et c’est une question dont nous n’avons pas forcément discuté directement, Dan et moi. C’est vrai. Nous nous sommes surtout concentrés sur l’adaptation de notre modèle pour prospérer et survivre. Je pense que nous y sommes parvenus pour l’instant. Mais quelle est la suite ? C’est une conversation que nous devons entamer dès maintenant. J’espère que nous serons en mesure de développer une marque qui s’adresse à un nouveau public, plus jeune.
Pan M 360 : Quelles sont vos caractéristiques démographiques ?
Jacob Edgar : Le public a tendance à avoir plus de 30 ans, mais je pense que c’est surtout parce que c’est le public qui reconnaît le plus la marque. Et nous constatons que de plus en plus de jeunes découvrent notre musique, parce qu’elle est désormais très visible sur les plateformes.
Le concept de Putumayo a toujours été d’être plus qu’un label de musique. C’est une entreprise qui propose un style de vie. C’est une attitude envers le monde. La musique est en quelque sorte le point de départ de tout cela. Nous avons toujours eu l’intention de nous lancer dans la télévision, les voyages et les livres, mais nous n’avons jamais vraiment eu le temps ou les ressources nécessaires pour le faire. J’espère que dans cette nouvelle période, Putumayo pourra faire ce genre de choses et devenir une véritable marque qui promeut une vision multiculturelle du monde, une célébration de la diversité, parce que c’est vraiment de cela qu’il s’agit. Il s’agit de dire qu’il ne faut pas avoir peur de l’autre, qu’il faut l’embrasser, le célébrer et dire : « N’est-ce pas formidable que nous fassions tous les choses différemment ?’’ C’est là tout l’intérêt du label.
Pan M 360 : Jacob, nous pourrions continuer pendant une heure encore. Je voudrais parler de votre propre label, Cumbancha. Et du fait que vous avez déménagé à Montréal et que vous êtes devenu citoyen canadien. Vous avez des points de vue et des projets intéressants sur cette ville, ainsi que sur la musique en dehors du Putumayo, votre travail d’ethnomusicologue et de conférencier sur les traditions musicales locales dans le cadre des croisières du National Geographic à travers le monde. Mais ce sera pour une autre fois, je vous le promets. Merci beaucoup !
Jacob Edgar : Nous le ferons bientôt. Je vous remercie de votre attention.
Découvrez la Putumayo World Music Hour, un voyage musical international d’une durée de 60 minutes, en ondes sur plus de 100 stations de radio depuis 20 ans et sur demande sur www.putumayo.com/radioshow
Le samedi 27 mai 2023, ‘’La voie du cœur’’ fera résonner à Montréal toute l’ampleur de sa mystique réjouissante. De son véritable nom Qawwali, ce style musical de plus de 700 ans, surtout présent au Pakistan et en Inde, et principalement connu en Occident par la voix de Nusrat Fateh Ali Khan (1948-1997), pourra être entendu dans toute sa splendeur sur la scène de la salle Oscar Peterson de l’Université Concordia, rue Sherbrooke ouest. Pour l’occasion, un ensemble parmi les plus éminents : Fareed Ayaz et Abu Muhammad Qawwali Ensemble. Les deux musiciens nommés sont, en plus, des descendants directs d’une très longue lignée de virtuoses associés à la plus grande école de Qawwali, en Inde.
Si vous connaissez un tantinet Nusrat Fateh Ali Khan, vous savez donc que ce genre enraciné dans la pratique religieuse musulmane de branche soufie n’a rien d’aride ou de rébarbatif. C’est au contraire une véritable fête dévotionnelle, empreinte de rigueur mais exprimée dans une bonne humeur et une ouverture d’esprit qui fait trembler tous les rigoristes constipés du monde! Pour les Occidentaux que nous sommes, et afin de mieux comprendre le genre d’ambiance qui se dégage d’un concert de musique qawwali, la comparaison pourrait aisément être faite avec le Gospel états-unien, dans lequel on aurait inséré des éléments de chansons à répondre et qui serait construit avec la richesse structurelle des Cantates de Bach!
Ce genre de concert n’est pas aussi fréquent sous nos cieux québécois qu’en terre ontarienne, par exemple, où les communautés sud-asiatiques ont une empreinte plus importante (les choses changent, cela dit : cette communauté est en pleine expansion à Montréal). Il faudra donc pleinement profiter de cette occasion, si la curiosité et l’attrait pour les musiques savantes non-occidentales vous titillent le moindrement!
Peut-être pour la première fois dans un média francophone québécois, une entrevue sérieuse a été menée avec des virtuoses incontestés du Qawwali, ce que peuvent être Wynton Marsalis pour le jazz, William Christie pour la musique baroque ou Joyce DiDonato pour l’opéra. Rencontre avec Abu Muhammad, partenaire de longue date de Fareed Ayaz, deux ‘’diplômés’’ de la prestigieuse école Qawwal Bachon ka Gharana de Delhi, incidemment l’institution où a également étudié Nusrat Fateh Ali Khan!
Pan M 360 : Le Qawwali demeure méconnu en occident. De quelle manière pouvez-vous en résumer le style et le sens pour des personnes qui ne l’ont jamais écouté?
Abu Muhammad : Le Qawwali est un genre musical qui exprime la dévotion pour Dieu. Le nom vient de ‘Qaul’, qui veut dire parole (du prophète).Le Qawwalil est populaire surtout en Inde et au Pakistan et certaines régions du Bangladesh. Il a été créé il y a plus de 700 ans par Amir Khusrau, lui-même disciple du saint soufi Hazrat Nizamuddin Auliya. Le but était de simplifier ‘Samah’ (des séances de poésie religieuse et philosophique), qui existait avant, et le rendre plus populaire pour le grand public.
Pan M 360 : Il s’agit donc d’un genre musical prévu dès le départ pour être accessible! Est-ce un genre uniforme, ou y a-t-il plusieurs sous-genre?
Abu Muhammad : Dans notre tradition et notre gharana (école), il y a plusieurs sous-genres empruntés d’autres traditions tels que le thumri, le ghazal, le bhajan etc. Mais peu importe le genre ou sous-genre, pour nous, le but ultime est d’atteindre Dieu via le chemin de l’amour.
Pan M 360 : Un amour magnifiquement porté par la musique… Quelle place possède le Qawwali dans la société musulmane en général? Ses origines soufies lui permettent-il d’être aussi apprécié dans les communautés chiites et sunnites?
Abu Muhammad : Le Qawwali est présent surtout en Inde, au Pakistan et dans quelques régions du Bangladesh. Il n’y a pas de barrière entre les chiites et sunnites pour l’appréciation du Qawwali. Sa musique est universelle. Par exemple, il y a une chanson qui dit qu’après le prophète ‘Quiconque m’accepte comme maître, pour lui, Ali est également le maître’. Donc les chiites et les sunnites acceptent cette notion.
Quelques billets encore disponibles pour le concert en vente ICI
Pan M 360 : La pratique de cet art musical est-elle très répandue ou est-ce plutôt le fait d’une minorité motivée (un peu comme la musique classique en Occident)?
Abu Muhammad : La pratique est plus répandue que la musique classique (de l’Occident ou de l’Orient) car le message contenu dans le Qawwali va au-delà de la musique. Il s’agit de dévotions et de prières remplies d’amour pour Dieu.
Pan M 360 : Combien de temps doit-on étudier en moyenne pour être adéquatement formé à cet art?
Abu Muhammad : Dans la tradition familiale, on enseigne les chansons aux enfants de la famille quand ils sont très jeunes, donc ils grandissent dans cette ambiance. Pour les gens qui viennent de l’extérieur, il faut au moins six ou sept ans pour bien saisir les éléments fondamentaux.
Pan M 360 : Un artiste devrait connaître minimalement environ combien de pièces pour être reconnu comme adéquat et respecté?
Abu Muhammad : En général, si un artiste maîtrise une centaine de pièces, il est capable de donner des concerts. Il doit être capable de chanter des poèmes d’une vingtaine de saints soufis pour être reconnu.
Pan M 360 : Vous avez étudié dans le gharana Qawwal Bachon ka de Delhi, une école célèbre et prestigieuse. Le plus connu de ses ressortissants en Occident est Nusrat Fateh Ali Khan. Pourquoi ce gharana est-il si prolifique en grands musiciens?
Abu Muhammad : Le fondateur du Qawwali, Amir Khusrao, a rassemblé, il y a sept cents ans, une douzaine d’enfants pour chanter du Qawwali, une forme simplifiée du Samah. Le leader de ce groupe d’enfants fut Samat Bin Ibrahim, l’ancêtre de ma famille. Dans ce gharana, on met beaucoup d’emphase sur la musique classique indienne. Quiconque veut chanter du Qawwali doit d’abord bien étudier la musique classique, apprendre plusieurs ragas et seulement alors pourra-t-il apprendre les textes des chansons du Qawwali. C’est ce fondement qui contribue à la qualité des musiciens.
Pan M 360 : L’influence de Nusrat Fateh Ali Khan est-elle perceptible dans l’enseignement de ce gharana aujourd’hui? De quelle manière?
Abu Muhammad : Je ne crois pas que Nusrat Fateh Ali Khan représentait vraiment les traditions de notre gharana. Il était certainement un très grand chanteur, mais il a gagné en popularité en employant des techniques de fusion qui n’étaient pas de notre gharana.
Pan M 360 : Comment le Qawwali d’aujourd’hui est-il différent de celui du passé? Y a-t-il une évolution notable dans la façon de le jouer, ou bien la tradition est-elle encore sensiblement la même qu’il y a 2, 5 ou 7 siècles?
Abu Muhammad : Dans le temps d’Amir Khusrau, les instruments d’accompagnements étaient le sitar et le tabla. Plus tard, on a introduit l’harmonium et le dholak (un instrument de percussion). Ces jours-ci (par exemple dans les séances du Coke Studio, une émission musicale très populaire au Pakistan) on emploie des instruments comme la guitare, le piano, des tambours, etc. Depuis cent ans, il y aussi l’influence de Bollywood (cinéma indien) qui a provoqué des distorsions dans le Qawwali. Nous croyons que le Qawwali doit nous amener vers la paix et la spiritualité. Ce n’est pas pour du divertissement banal de gens dépourvu d’amour et de dévotion envers Dieu.
Pan M 360 : Qu’aimez-vous apporter d’original au Qawwali, qui n’est pas apporté par vos confrères?
Abu Muhammad : Quand nous chantons, nous prenons beaucoup de temps pour expliquer le sens de nos chants. Même les enfants arrivent à comprendre le contenu. Je ne crois pas que nos confrères font ainsi. Nous valorisons également la partie musique classique comme racines de musique qawwalie.
Clarinettiste, compositeur, improvisateur, François Houle est un musicien de renom auprès des publics enclins aux approches exploratoires du jazz contemporain et autres zones musicales impliquant l’improvisation libre.
Établi sur l’île de Vancouver, le musicien d’origine montréalaise est l’un des rares s’étant donné les conditions probantes pour faire de sa vie un jardin de création sonore.
Venu plusieurs fois au Festival international de musique actuelle de Victoriaville, il s’amène de nouveau à ce happening pour une dernière année sous la direction artistique de Michel Levasseur. Ce dimanche au Carré 150 de Victoriaville, il se produira en trio avec la batteure américaine Kate Gentile et le pianiste britannique Alexander Hawkins.
PAN M 360: Dans quel contexte étiez-vous parti de Montréal.
FRANÇOIS HOULE : J’ai été à Montréal jusqu’en 1984, soit au début de l’année où je suis parti pour mes études. Quand je suis parti de Montréal, la musique actuelle s’implantait, des musiciens comme Jean Derome et René Lussier étaient déjà très connus. Personnellement, je me suis rapproché de la musique actuelle à travers Steve Lacy (lorsque j’étais à Paris), Jimmy Giuffre, le 3rd stream, etc. Ce qui est sûr c’est qu’un projet comme celui ici présenté s’inscrit dans cette lignée qui a toujours été celle du FIMAV.
PAN M 360 : Pourquoi s’être expatrié de Montréal pour finalement s’établir en Colombie Britannique?
FRANÇOIS HOULE: Je n’y suis jamais revenu pour y vivre. J’en avais marre de pelleter! (rires) J’ai d’abord étudié au Banff Center, puis à l’université Yale au Connecticut. Je suis allé ensuite étudier au Conservatoire de Paris et à La Sorbonne. Après un autre stage au Banff Center, j’ai décidé d’explorer un petit peu la culture dans l’Ouest canadien. Je n’avais pas vraiment envie de rentrer au Québec et ça a bien marché pour moi à Vancouver, notamment au festival dirigé par le regretté Ken Pickering.
PAN M 360: Ken Pickering, à qui vous avez récemment consacré un « album requiem », fut alors un des meilleurs directeurs artistiques pour le jazz actuel au Canada. Sinon le meilleur.
FRANÇOIS HOULE: Oui, et c’était un terrain très fertile où ma carrière a démarré. Mais je suis revenu régulièrement au Québec. Hormis le FIMAV, j’ai joué quelques fois aux Suoni per il Popolo à Montréal, aussi dans les Maisons de la culture. J’ai collaboré avec l’Ensemble contemporain de Montréal avec Véronique Lacroix ou encore avec le Quatuor Bozzini.Je vais d’ailleurs me retrouver cet automne dans un projet avec Éric Normand, qui est basé à Rimouski. J’ai donc conservé des liens solides avec le Québec, les collaborations sont toujours fertiles de ce côté-là. Ce qui est touchant cette année au FIMAV, c’est que Michel a annoncé sa retraite. Il y aura sûrement de l’émotion lorsque les musiciens se retrouveront avec cette équipe avant qu’elle ne parte et soit changée. En tout cas, ce festival s’est vraiment bien défini au fil des années, c’est toujours un grand plaisir de s’y retrouver.
PAN M 360 : Parlons de votre trio venu à Victo
FRANÇOIS HOULE : Ça fait quelques années que je collabore avec Alexander Hawkins. J’ai joué avec lui en Europe, au Canada, je l’ai rencontré pour la première fois, c’était vers 2015, au Festival de jazz de Vancouver. On avait alors fait un trio avec un batteur de Brooklyn, Harris Eisenstadt. Plus récemment, j’ai monté un projet qui était une commande de la salle Pierre Boulez à Berlin, intitulé The Secret Lives of Color. Pour ce, j’avais invité la pianiste Myra Melford, la contrebassiste Joëlle Leandre, le batteur Hamid Drake, une belle équipe. Puis on a remonté ça à Vancouver, mais Myra et Drake n’étant pas disponibles, j’ai alors invité Alex Hawkins, qui roule très fort partout dans le monde, son évolution est fulgurante. J’ai aussi recruté la batteure Kate Gentile, qui se trouve aussi être la conjointe du pianiste Matt Mitchell. Elle n’est peut-être pas encore très connue, mais j’affirme qu’elle est une musicienne vraiment extraordinaire.
PAN M 360 : Et vous vous retrouvez donc tous les 3 au FIMAV.
FRANÇOIS HOULE : Oui. Quand Michel (Levasseur) m’a approché, on a parlé de ce projet avec Alex Hawkins, puis je lui ai dit que ce serait super de faire ça en trio avec Kate. Michel a bien aimé l’idée, car Alex et Kate étaient depuis un moment sous le radar du FIMAV.
PAN M 360 : Grosso modo, comment décrire la personnalité de vos collègues de ce trio ? FRANÇOIS HOULE : Les deux sont des compositeurs hors-pair, mais ils sont aussi des improvisateurs. Le programme qu’on va faire sera vraiment improvisé parce qu’on n’a pas vraiment le temps, étant tous sur la route à des endroits différents, pour vraiment monter un programme spécifique. Ça va être vraiment improvisé, mais comme on a fait avant, ce que je me suis rendu compte très rapidement, c’est qu’il y avait de belles connexions entre les trois qui fait que notre travail est quasiment plus compositionnel qu’improvisé.
PAN M 360 : Oui, on sait fort bien que l’ improvisation pure, ça n’existe pas. L’improvisation exprime des connaissances du musicien et ses propres contributions résultent d’une approche compositionnelle.
FRANÇOIS HOULE : Exactement. Mais ce qui est remarquable dans notre rapport, c’est que justement, Kate est compositrice en plus d’être percussionniste. Alex, lui, a une mémoire encyclopédique de toute l’histoire du piano, et pas juste le jazz; ça va de la musique contemporaine au classique, il est un grand fan de musique en général. Quand on travaille ensemble, on peut aller dans toutes sortes de zones stylistiques bien différentes, tout en gardant cette spontanéité du langage et du contexte. Notre travail se veut très dynamique, très fort en énergie aussi.
Quand on travaille avec Kate en tout cas, j’ai remarqué que le jeu d’Alex s’avérait un peu post Cecil Taylor. De mon côté, depuis quelque temps, je travaille surtout avec une clarinette de basset, qui est une clarinette en si bémol, mais un petit peu plus longue, ce qui me permet de jouer dans les notes graves. C’est un bel instrument qui remonte au temps de Mozart. Mon collègue André Moisan (de l’OSM, notamment), en joue souvent.
PAN M 360 : Pour conclure sur la notion d’improvisation, on voit de plus en plus d’interprètes de musique classique se mettre à improviser, les référents des instrumentistes de haut niveau sont beaucoup plus vastes qu’ils ne l’étaient.
FRANÇOIS HOULE : Effectivement. Je pense que ça a beaucoup à voir aussi avec la façon que la musique est médiatisée. Les plus jeunes musiciens ont eu accès à pas mal tout ce qu’ils peuvent découvrir, alors qu’autrefois on était limités à notre collection d’albums et celles de nos copains. Ça peut passer du baroque à Frank Zappa. De la bonne musique, point.
Guy « Yug »Thouin, 83 ans, batteur émérite, a été de toutes les initiatives fondatrices de la musique actuelle au Québec.
Il fut membre du mythique Jazz libre du Québec, il fut de l’Osstidcho, il fut le premier batteur de l’Infonie avant de s’expatrier pendant plusieurs années en Inde (à deux reprises), il fut le premier percussionniste québécois à maîtriser les tablas de la grande tradition hindoustanie, il n’a jamais cessé depuis de multiplier les initiatives, dont le Heart Ensemble, le Nouveau jazz Libre et ses centaines de capsules vidéos sous la bannière From The Basement qu’il diffuse sans relâche sur You Tube depuis des années.
Signe des temps, Guy Thouin se produit pour la première fois en tant que leader au FIMAV, soit l’année où sa direction se retirera dans ses terres des Bois-Francs au terme de ce cycle 2023. C’est pourquoi PAN M 360 vous propose cette conversation avec le leader de l’Ensemble Infini, musicien d’exception si ce n’est que pour sa verdeur et sa remarquable longévité.
PAN M 360 : Comment est né l’Ensemble Infini?
GUY THOUIN : Près de la Place des Arts, il y a eu une projection extérieure du film de Roger Frappier, L’Infonnie inachevée, consacré à l’Infonie en 1973 – alors dirigée par Walter Boudreau et avec pour frontman Raoul Duguay. Puis là, il y a quelqu’un a dit « Ça serait bien qu’il y ait de la musique vivante avant la projection du film. » Là on a contacté Raphaël Foisy-Couture qui bosse avec nous. Il m’appelle, il me dit « Ça te tente de jouer dehors ? Moi, je ne sors plus de ma cave depuis je ne sais plus combien de temps. Je fais tout dans mon basement. Finalement j’accepte, on monte un band pour ça. Depuis, Raphaël a envoyé des dossiers et on a même été acceptés à Victoriaville. Raphael joue de plusieurs instruments (guitare, basse, trompette, etc.) , il fera la guitare ce samedi au FIMAV.
PAN M 360 : Ensemble Infini, donc.
GUY THOUIN : Oui, on ne finit jamais ce qu’on a à faire! Alors on jouera mes compositions sauf une de Yves Charbonneau – qui fut aussi dans le Jazz libre du Québec. Ça va faire neuf pièces en tout, surtout tirées de nos expériences From the basement, que je mène avec le saxophoniste Félix Antoine Hamel. J’écris les thèmes (les heads) et plusieurs ont été arrangés par Elyze Venne-Deshaies (saxophone ténor, clarinette basse), une musicienne extrêmement talentueuse, impliquée dans 52 projets. Nous avons donc mis de l’ordre là-dedans, on a organisé ça entre Il faut à un moment donné organiser ça, début, solos, développement, fin. On a répété ces pièces et nous voilà!
PAN M 360 : Félix Antoine Hamel et toi êtes donc les fondements de tout ce travail effectué dans From the Basement. GUY THOUIN : Félix et moi avons fait tant de trucs variés dans ma cave de Rosemont avec moi, nous avons enregistré en masse et lancé des albums. Nous avons désormais une page Bandcamp. De son côté, Raphaël a fondé la compagnie Small Scale Music et a contribué à faire connaître notre travail.Il a sorti plein d’enregistrements sous différentes formes, même des cassettes. Il nous trouve des engagements dont un à la Maison de la culture Mercier dans quelques semaines.
PAN M 360 : Ça garde jeune tout ça!
GUY THOUIN : Mets-en! Les musiciens qui viennent dans ma cave ne sont pas là pour répéter. Ils sont là pour jouer, dire quelque chose, te remuer le derrière! Il y a aujourd’hui tant de super bons musiciens, l’éducation est nettement meilleure que dans mon temps. Mais ces musiciens qui connaissent par coeur les solos de Coltrane doivent aussi désapprendre, se sortir de l’académisme, prendre de l’expérience en trouvant leur propre voie. Alors nous repérons des musiciens de talent comme Élyze, nous les invitons dans mon basement et ça continue. De la même manière que le font à New York, le batteur Milford Graves, le contrebassiste Wiliam Parker et le saxophoniste Charles Gayle.
PAN M 360 : Vous contribuez donc à « désacadémiser » le jazz moderne ou contemporain.
GUY THOUIN : Exact. Les jeunes virtuoses doivent apprendre autre chose que de recopier des solos et reproduire exactement ce qu’ils ont appris. Alors, avec toutes ces expériences avec ces musiciens, nous approchons les 300 enregistrements audiovisuels de From the Basement, réalisés depuis 7 ou 8 ans.
SOUS LA DIRECTION DE GUY THOUIN, L’ENSEMBLE INFINI SE PRODUIT AU CARRÉ 150 DE VICTORIAVILLE DANS LE CADRE DU FESTIVAL INTERNATIONAL DE MUSIQUE ACTUELLE DE VICTORIAVILLE, CE SAMEDI 15H
À l’occasion de MTL au Sommet de la nuit 2023, nous interviewons Will Straw, professeur d’études médiatiques à l’Université McGill, un pionnier des night studies. En tant qu’universitaire dévoué et membre du conseil d’administration de MTL 24/24, Straw nous éclaire sur l’évolution de l’organisation, l’importance des études nocturnes en tant que domaine en plein essor et le contexte historique de la vie nocturne vibrante de Montréal. Rejoignez PAN M 360 pour explorer l’interaction entre la musique, les scènes, les politiques et la vision de l’avenir de la culture nocturne montréalaise.
PAN M 360 : Comment êtes-vous impliqué dans le projet MTL 24/24 ?
Will Straw: J’ai rencontré Mathieu Grondin, le directeur de MTL 24/24, quelques années avant la pandémie. Il savait que j’avais écrit sur la nuit, j’étais donc enthousiaste à l’idée de me joindre à lui et je suis maintenant membre du conseil d’administration. C’est une expérience incroyable d’assister à la croissance de l’organisation, de la production d’événements comme MTL au Sommet de la nuit à la reconnaissance internationale.
PAN M 360: Vous travaillez dans le domaine des night studies (études nocturnes). En quoi cela consiste-t-il ?
Will Straw: La nuit a toujours intéressé les gens depuis qu’elle existe, et il y a eu des livres et des études à son sujet. Cependant, depuis une dizaine d’années, les recherches sur la nuit se sont multipliées dans différentes langues comme l’anglais, le français, l’italien ou l’espagnol, et nous commençons à nous référer les uns aux autres. Les anthropologues se réfèrent aux historiens, qui se réfèrent aux économistes, qui se réfèrent aux sociologues et ainsi de suite, et une communauté s’est développée. Cette année, nous organiserons la troisième conférence internationale sur les études nocturnes. Il s’agit d’un domaine passionnant et relativement nouveau.
PAN M 360: Le domaine des études nocturnes est-il bien développé au Canada ?
Will Straw: Il y a des gens au Canada qui travaillent dans ce domaine, en particulier sur la côte ouest. Montréal est devenue une plaque tournante, non seulement parce que j’y vis, mais aussi en raison de la présence d’universitaires à l’Université McGill, à l’Université Concordia et à l’UQAM. Nous collaborons, nous organisons des événements ensemble et nous avons formé une solide communauté d’études nocturnes au Canada.
PAN M 360: Vous vous intéressez également à l’aspect historique de la vie nocturne montréalaise. Peut-on identifier un « âge d’or » de la vie nocturne dans la ville ?
Will Straw : Les gens ont tendance à considérer l’époque précédant leur arrivée comme l’âge d’or. Certains considèrent les années 1940 comme un âge d’or, malgré les problèmes de racisme, de répression policière et de corruption. Les années 1960, avec l’exposition universelle EXPO 67, voient l’expansion des go-go clubs et des discothèques, en particulier autour de la rue Crescent et de la rue Stanley. Dans les années 1970, Montréal est considérée comme la deuxième plus grande ville disco du monde. Il y a eu beaucoup d’âges d’or, et j’espère que nous sommes actuellement dans une période où la vie nocturne est plus ouverte, accessible, équitable, reconnue et tolérée par le gouvernement.
PAN M 360: Quel est le lien entre la musique et la nuit ?
Will Straw: C’est intéressant, et je me suis rendu compte que lorsque je raconte l’histoire de la vie nocturne, je fais référence à la musique et aux boîtes de nuit parce que ce sont les institutions auxquelles nous l’associons généralement. D’autres personnes parleront de l’âge d’or du théâtre montréalais, par exemple, je ne sais pas de quelles années il s’agit, et cela correspondrait à la vie nocturne. D’autres parleront de l’âge d’or des restaurants où l’on danse, etc. Mais vous savez, beaucoup d’entre nous ont tendance à raconter l’histoire sous forme de scènes, ce qui est peut-être dû à nos biais, mais je pense qu’il est vrai aussi que la musique est peut-être la forme la plus reconnue de la vie nocturne.
PAN M 360: En tant que chercheur, vous avez beaucoup étudié les scènes. Comment définiriez-vous une scène ?
Will Straw: Le concept de scène a été utilisé par des journalistes et d’autres, je ne l’ai pas inventé. Une scène fait référence à des organisations sociales informelles. Il ne s’agit pas d’un club formel avec des cartes de membre, mais d’un espace où il y a une association libre et fluide de personnes qui produisent des choses comme de la musique, de la nourriture, etc. mais qui sont aussi engagées dans une sorte de sociabilité, elles traînent ensemble, elles bavardent… alors vous avez une scène. Ceux d’entre nous qui utilisent le terme de scène le préfèrent à quelque chose comme la sous-culture ou quelque chose comme la communauté, qui est peut-être un peu démodé. Il existe toutes sortes de scènes. Je me souviens d’être allé dans des bars et d’avoir vu tous ces professeurs de lycée traîner après le travail, eh bien, c’est une scène. Chaque fois qu’un supplément de sociabilité s’attache à une activité, il s’agit d’une scène.
PAN M 360: L’existence et le développement des scènes sont fortement influencés par le cadre juridique et les politiques. Comment pouvons-nous progresser dans ce domaine ?
Will Straw: Certains disent que Montréal n’a pas de politique en matière de vie nocturne, mais en réalité, il y en a une depuis 100 ans. Cependant, elle a souvent impliqué la fermeture de lieux par la police ou l’acceptation de pots-de-vin. La vie nocturne a toujours été considérée comme un élément à contrôler et à réprimer. Les communautés LGBTQ+ se sont battues pour obtenir le droit de sortir la nuit, et les amateurs de certains genres musicaux ont dû se battre. Pour progresser, nous devons d’abord convaincre la ville que la nuit a une valeur économique en termes de tourisme et de consommation. Nous devons défendre le droit d’occuper la nuit en tant que citoyens. Cela implique d’aborder des questions telles que le bruit et d’assurer la sécurité des personnes qui sortent la nuit, ainsi que d’améliorer l’accès aux transports. La ville devrait considérer que sa responsabilité dans le soutien et l’entretien de la nuit fait partie de ses devoirs envers ses citoyens. Il ne s’agit pas seulement des fêtards, mais aussi des personnes qui travaillent dans les hôpitaux, les boulangeries et les usines qui fonctionnent la nuit.
PAN M 360: Comment MTL 24/24 contribue-t-il à créer une dynamique autour de la vie nocturne montréalaise ?
Will Straw: Des groupes comme MTL 24/24 jouent un rôle crucial dans la création d’une dynamique, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ils rassemblent des personnes qui travaillent dans le secteur de la nuit et qui n’ont souvent pas l’occasion d’entrer en contact les unes avec les autres. En reconnaissant leurs contributions et leur statut, ils créent une présence politique. Deuxièmement, les villes du monde entier reconnaissent l’importance de la vie nocturne et mettent en œuvre des politiques en conséquence. Montréal ne veut pas être à la traîne, d’où la pression extérieure en faveur du changement. La scène locale fait également pression pour que des progrès soient accomplis, ce qui renforce l’élan.
PAN M 360: Si vous pouviez faire un vœu pour l’avenir de la vie nocturne à Montréal, quel serait-il ?
Will Straw: En tant que personne plus âgée, je n’ai peut-être pas envie de danser jusqu’à 7 heures du matin, mais j’aimerais qu’il y ait des améliorations. Mon souhait serait d’avoir des options de restauration tardives abordables pour les personnes qui travaillent à ces heures-là. En outre, des transports pratiques et fréquents pour rentrer chez soi en toute sécurité au milieu de la nuit seraient bénéfiques.
Sur la scène de la musique actuelle impliquant l’improvisation libre, la saxophoniste ténor et multi-instrumentiste Zoh Amba attire l’attention. Vraiment! Après avoir grandi dans un Tennessee qui aurait très bien pu la confiner à des zones plus convenues, la jeune sensation de 23 ans a vécu brièvement à San Francisco et Boston avant de s’installer à New York où elle fut illico adoptée par les meilleurs musiciens de cette pratique, à commencer par John Zorn qui a réalisé sous étiquette Tzadik l’album O,Sun, avec le batteur Joey Baron et le contrebassiste Thomas Morgan.
Inutile d’ajouter que sa carrière était lancée! Aujourd’hui, elle fréquente la crème de la crème et se produit ce jeudi à Victo aux côté de Thomas Morgan, du pianiste Micah Thomas et du batteur Miguel Marcel Russell.
Comment une musicienne de cet âge peut-elle éclore aussi rapidement? Ni PAN M 360 ni la principale intéressée ne pourra répondre à cette question… La conversation qui suit nous fournit néanmoins quelques indices probants.
PAN M 360 : Où êtes-vous basée actuellement ?
ZOH AMBA : À New York.
PAN M 360 : Vous êtes originaire du Tennessee, n’est-ce pas ?
ZOH AMBA : Oui, de Kingsport.
PAN M 360 : Vous devez donc connaître fort bien le festival Big Ears .
ZOH AMBA : Oh, oui ! J’ai donné mon premier concert au Big Ears cette année. C’est magnifique. Je veux dire que c’était un rêve d’enfant de jouer là-bas et d’en faire l’expérience.
PAN M 360 : Également. Vous avez donc été formée au Tennessee en tant que saxophoniste précoce ?
ZOH AMBA : Oui, d’une certaine manière, mais je me suis aussi formé toute seule.
PAN M 360 : Qu’avez-vous étudié ?
ZOH AMBA : Mon cœur ! (rires). C’est un peu comme ça. J’ai beaucoup joué. Je joue encore beaucoup. Je joue toujours beaucoup. Et j’essaie juste de trouver des mélodies à partir de ce que je ressens au fond de mon cœur. Mais j’y travaillais et je ne savais pas qu’il y avait autre chose que cela jusqu’à ce que je quitte le Tennessee, vraiment. Mais je ne savais pas qu’il y avait cette chose. Je ne savais même pas lire la musique lorsque je suis entré à l’école pour la première fois. Le chemin a donc été long.
PAN M 360 : Vous avez donc construit votre langue vous-même, d’une certaine manière.
ZOH AMBA : Oui ! Je joue ce que je ressens. Mais je crois aussi que chacun d’entre nous possède une petite chanson sacrée, tendre et sincère. Je pense que nous l’avons tous.
PAN M 360 : Vous voulez dire votre propre vocabulaire ? Votre propre façon de faire ?
ZOH AMBA : Oui et oui, mais dans un sens abstrait. Je pense plutôt que nous avons tous cette petite chose en nous. Il s’agit de la trouver. Je suis allé au conservatoire, mais ce n’est pas si important.
PAN M 360 : Vous y avez quand même appris des choses utiles ?
ZOH AMBA : Oui, j’y ai appris certaines choses, mais j’étais très têtue et j’ai abandonné deux fois. Je n’ai donc pas réussi… Mais j’ai essayé, j’ai vraiment essayé ! (rires)
PAN M 360 : Eh bien, la clé est votre propre langue, votre propre truc. Il y a tellement de super virtuoses pour n’importe quel instrument… et il y a aussi des gens créatifs comme vous qui construisent leur propre langage .
ZOH AMBA : Mon but n’est pas d’être une grande saxophoniste. J’essaie simplement d’être une belle personne dans ma vie. J’essaie d’être un vaisseau pour quelque chose qui est plus grand que nous tous, quelque chose à aimer et nourrir. J’ssaie donc de faire naître cette chanson au fond de moi, c’est mon objectif le plus honnête. Bien sûr, je travaille mon saxophone pour faciliter cela, mais je n’essaie pas d’être une grande virtuose juste une belle personne dans ma propre vie. Je souhaite une vie simple, pleine de joie, sous le soleil. Je décrirais ma musique comme étant dévotionnelle, je ne sais pas comment la décrire autrement.
PAN M 360 : Voulez-vous dire que, par exemple, vos concerts et vos sessions d’enregistrement sont le reflet d’un être humain plutôt que d’un musicien ?
ZOH AMBA : Oui, je dirais que c’est le cas, comme celui d’autres artistes qui le ressentent aussi. Lorsque je joue de cette façon, j’ai l’impression d’avoir de la lumière dans tout mon corps et je me sens très heureuse. Les moments les plus heureux de ma vie sont ceux-là. Je sens alors que je suis censée être là où je suis censée être.
PAN M 360 : Et vous jouez d’autres instruments ? Utilisez-vous d’autres outils ?
ZOH AMBA : Oui, j’ai travaillé le piano, je viens d’en jouer sur un autre disque que j’ai fini d’enregistrer récemment. Je joue également de la guitare et je chante quelques chansons. Je jouais de la guitare quand j’étais enfant et j’avais un carnet de toutes ces chansons. J’ai même pensé un moment que j’allais déménager à Nashville pour y faire valoir mon matériel, mais le saxophone est entré dans ma vie. Dans l’ensemble, c’est quand même la même chanson, vous savez.
PAN M 360 : L’essentiel n’est donc pas nécessairement de jouer du saxophone, mais de faire de la musique.
ZOH AMBA : Oui. J’ai commencé à jouer de l’alto, mais je n’ai pas poursuivi. Je sais qu’avant de toucher à l’alto, je voulais jouer du ténor. Il m’a donc fallu quelques mois avant d’obtenir le ténor. Oui, c’est ce qui résonne le plus en moi, c’est magnifique. Je n’aime pas tout dans le ténor, mais c’est toujours mon préféré.
PAN M 360 : Bien sûr, vous êtes déjà un grande improvisatrice, mais comment composez-vous ?
ZOH AMBA : Eh bien. Je m’assois, je joue des choses, des motifs mélodiques , et je communique mes idées aux musiciens. Ensuite, cela devient une partie de notre répertoire. Mais je peux aussi écrire certaines choses. Je veux dire que je travaille sur quelque chose, j’écris quelques éléments et je les montre à mes collègues. Je peux faire de la notation graphique pour eux si je ne sais pas comment noter ce que j’entends. Je dessine ces choses et je les explique ensuite. Et j’ai différents repères pour l’ensemble, comme le sens, la façon dont nous terminons, la façon dont nous commençons, etc. Mais ces repères peuvent être brisés à tout moment. J’essaie toujours de me surprendre moi-même et de faire en sorte que mes musiciens se sentent également surpris.J’ai l’impression que chacun d’entre nous a travaillé là-dessus toute sa vie. C’est donc bien plus que de se réunir et de jouer. Nous nous aimons, nous aimons le soleil et nous essayons de l’atteindre ensemble. Plongez au plus profond !
PAN M 360 : Qu’allez-vous jouer au FIMAV ?
ZOH AMBA : Nous allons jouer mes compositions. Et nous jouons de tout notre cœur, en plongeant profondément et en déversant nos âmes ensemble. Aimer vivre ensemble, aimer le soleil ensemble, jouer à cœur ouvert. Voilà ce qu’est ce groupe.
PAN M 360 : A propos de vos collègues qui jouent avec vous au FIMAV ?
ZOH AMBA : Thomas Morgan représente beaucoup pour moi. Je suis tellement reconnaissante de jouer avec lui. Micah est mon meilleur ami, c’est mon frère, sacré et magnifique. Miguel, je l’ai rencontré à New York récemment, il y a environ un an. Je suis très heureuse de faire de la musique avec eux, ils sont tout simplement géniaux ! Les meilleurs ! Les relations entre nous se sont donc développées. Mais vous savez, je suis jeune, nous avons toute une vie pour apprendre à nous connaître…
PAN M 360 : Oui, tout est récent pour vous.
ZOH AMBA : Exact, j’ai 23 ans. Oui, j’en suis consciente et reconnaissante. Je comprends vraiment cette situation, vous savez, et, mais au bout du compte, je suis simplement heureuse de jouer de la musique tous les soirs avec des gens que j’aime et d’atteindre cet objectif ensemble. Vous savez, je voulais juste jouer de la musique tout le temps, je m’estime très chanceuse de pouvoir réaliser ce rêve de jouer de la bonne musique tout le temps. J’aime les tournées. J’aime rencontrer des gens. Et je suis comblée par le fait que la musique résonne profondément en nous. J’essaie en ce sens d’être aussi ouverte et vulnérable que possible.
Guitariste, improvisateur et compositeur, le Britannique Fred Frith est une figure emblématique du FIMAV, puisqu’il s’y produit régulièrement depuis les tout débuts. parmi les leaders esthétiques du mouvement rock in opposition avant de changer de continent, il fut membre de formations mythiques des années 70, à commencer par Henry Cow. Son parcours d’improvisateur l’a mené ensuite à emprunter plusieurs pistes stylistiques, des dizaines d’albums en témoignent.
Revoilà Fred Frith en formule trio + 1, entouré de Jason Hoopes, basse électrique et Jordan Glenn, batterie, rencontrés en Californie une décennie plus tôt alors qu’il enseignait au Mills College d’Oakland, institution renommée depuis des lustres pour sa propension aux musiques contemporaines et expérimentales.
Sous étiquette Intakt, deux albums témoignent de cette complicité, cohésion et cohérence langagière. L’opus intitulé Road compte la saxophoniste Lotte Anker et la trompettiste Susane Santos Silva – cette dernière incarne le +1 de la formule au FIMAV, ce vendredi au Carré 150 de Victo. Artiste visuelle de renommée internationale, de surcroît la compagne de Fred Frith, Heike Liss confère à cette musique une dimension visuelle qui en fait une œuvre totale.
À l’évidence, Fred Frith n’a rien perdu de sa superbe, de son intransigeance et de son éloquente promptitude, en témoignent ses réponses aux questions de PAN M 360.
PAN M 360 : Comment décririez-vous la progression de ce noyau : vous-même, Jordan Glenn et Jason Hoopes. Depuis quelques années, vous avez enregistré avec eux sur Intakt Records.
FRED FRITH : Nous avons commencé à jouer ensemble il y a environ dix ans. À l’époque, Jason jouait encore de la contrebasse, et nous explorions un type d’improvisation plus calme en trio plus. À un moment donné, il est passé à la basse électrique, ce qui nous a immédiatement propulsés dans une direction différente. J’entends dans le jeu de Jason une relation similaire à celle que Scott LaFaro avait avec la contrebasse à l’époque, une intrépidité absolue et surtout une volonté d’utiliser toute la gamme de l’instrument, y compris le registre aigu. Cela nous sort du cadre traditionnel du trio rock, et lorsque vous ajoutez un batteur aux dons uniques de Jordan, je me sens très enthousiaste à chaque fois que nous jouons, même en répétition !
PAN M 360 : Depuis que vous avez pris votre retraite du Mills College, où êtes-vous basé ? Il est évident que vous êtes toujours actif et que vous continuez à créer de la musique.
FRED FRITH : Je vis à Santa Rosa, en Californie, à une heure au nord de San Francisco.
PAN M 360 : À propos de votre lien artistique avec l’excellente trompettiste portugaise Susanna Santos Silva ? Comment l’avez-vous rencontrée et qu’avez-vous accompli ensemble ?
FRED FRITH : Elle avait participé à un atelier que j’ai codirigé avec Mark Dresser à Lisbonne en 2011. Il était évident qu’elle avait un grand talent et nous sommes restés en contact. Depuis, elle s’est jointe à plusieurs de mes projets – en tant que soliste dans une pièce que j’ai écrite pour le Hessisches Rundfunk Big Band, dans différents trios avec Chris Cutler, Lotte Anker et Sten Sandell, et plus récemment en tant qu’invitée du trio – notre projet avec Susana et Heike a déjà tourné sur la côte est des États-Unis et au Brésil. Notre prestation en duo au festival Météo de Mulhouse est maintenant publiée sous forme de CD sur le label Rogu’Art à Paris.
PAN M 360 : Comment cette musique a-t-elle évolué depuis l’enregistrement de 2021 ? Lotte Anker devait-elle participer à cette tournée ou s’agit-il désormais d’un autre projet ?
FRED FRITH : Nous avons invité plusieurs personnes au fil des ans, non seulement Susana et Lotte, mais aussi Jessica Lurie, Evelyn Davis et Ikue Mori, par exemple. Il n’y a pas de « supposé » – il s’agit de se remettre en question en permanence. Après la pandémie, nous avons expérimenté la musique écrite, et nous y reviendrons peut-être, mais pour l’instant, nous aimons travailler avec des idées qui n’ont pas besoin d’être écrites !
PAN M 360 : Quel est le cœur de la quête de cet ensemble ?
FRED FRITH : S’amuser et ne pas perdre son temps…
PAN M 360 : L’âge n’a pas d’importance lorsqu’on écoute votre art. Comment gérez-vous votre propre jeu et votre style après toutes ces années ?
FRED FRITH : Heureux de l’entendre ! Je ne suis pas sûr de ce que vous voulez dire. Je ne » gère » pas mon jeu – je joue ! J’essaie de rester dans l’instant présent.
PAN M 360 : Votre partenaire Heike Liss participe également à cette tournée en tant qu’artiste visuelle. Pouvez-vous nous donner quelques indications sur son travail dans ce contexte ? Et comment voyez-vous le mélange avec la musique de cet ensemble ?
FRED FRITH : Nous collaborons sur Drawing Sound depuis de nombreuses années. Il y a deux versions. Dans l’une, Heike projette son matériel vidéo et dessine par-dessus sur l’ordinateur pendant que nous jouons. Pour l’autre, elle dessine physiquement, par exemple, sur une fenêtre où nous jouons. Nous jouerons cette dernière version, par exemple, à l’Exploratorium de San Francisco en septembre. Il ne s’agit pas de faire un « mélange », mais d’examiner la relation entre ce que nous voyons et ce que nous entendons. Comme le visuel prime pour l’homme, le son est généralement entendu comme un accompagnement de ce que nous percevons visuellement. Que se passe-t-il si l’inverse est vrai ? Est-il possible de subvertir cette relation, de la remettre en question spontanément ?
PAN M 360 : Après quatre décennies de musique, vous restez fidèle au FIMAV. Comment situez-vous ce festival sur la carte mondiale des musiques d’avant-garde et aventureuses ?
FRED FRITH : Le FIMAV a toujours occupé une place de choix dans mon cœur parce que j’étais là au tout début, avant le début en fait. Je trouve extraordinaire que Michel ait pu maintenir un festival d’une telle radicalité et d’une telle qualité dans un endroit aussi éloigné. Cela exige une combinaison très particulière de passion pour la musique, d’obstination face aux obstacles administratifs et de curiosité pour découvrir ce que l’on ne connaît pas. Et la capacité de réunir et de soutenir une équipe pour l’aider à réaliser sa vision. Il y a très peu de festivals comme celui-ci. Et la loyauté va dans les deux sens !
PAN M 360 : De toute évidence, cette approche attirait les jeunes amateurs de musique dans les années 80 et 90. Et aujourd’hui ? Quel est son public dans le monde ? Multigénérationnel ? Plus âgé ?
FRED FRITH : C’est pour moi une question étrange parce qu’elle implique qu’il n’y a qu’une seule approche, ou qu’un seul type de musique, alors que l’intérêt du FIMAV est qu’il a embrassé une telle diversité d’approches sonores, bien plus que pratiquement n’importe quel autre festival que je pourrais nommer. Ce qui le rend attrayant, c’est que vous entendrez des choses que vous ne connaissez pas et que vous découvrirez des champs d’action que vous voudrez explorer plus avant. C’est tout aussi vrai aujourd’hui qu’à l’époque, et le public pour tous ces types de musique est absolument multigénérationnel, même si un groupe démographique plutôt restreint se rend à Victoriaville. En fait, son influence s’étend bien au-delà de l’endroit lui-même…
PAN M 360 : Que dire de Michel Levasseur avant sa retraite ? Parmi d’autres directeurs artistiques dans le monde, comment voyez-vous sa propre contribution ?
FRED FRITH : Comme beaucoup d’autres, Michel voulait entendre de la nouvelle musique intéressante et ne voulait pas avoir à se déplacer pour le faire. Il a donc créé le festival pour que cela soit possible. Le fait qu’il existe toujours en témoigne, non ? Chapeau !
PAN M 360 : À Knoxville au Tennessee, le directeur artistique du festival Big Ears m’a dit un jour que le FIMAV avait été une de ses premières sources d’inspiration. Comment voyez-vous l’évolution de ces festivals et labels au cours de votre carrière ? Où en sommes-nous aujourd’hui ?
FRED FRITH : Le FIMAV, Music Unlimited à Wels, en Autriche, Banlieues Bleues et Sons d’Hiver à Paris, Musique Action à Nancy, Other Minds à San Francisco, Taktlos et Unerhört à Zürich. Ceux-ci et quelques autres sont des phares de lumière et d’espoir dans mon monde. Sans leur soutien, je ne serais pas là où je suis.
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