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Stéphanie Castonguay : Permanence éphémère

Interview réalisé par William Paulhus

Pour sa 20e édition, le festival Suoni Per Il Popolo a dû se réorienter vers le virtuel. Les organisateurs ont travaillé d’arrache-pied afin de rebâtir une nouvelle programmation en un rien de temps et ils sont parvenus à bricoler de superbes soirées que nous pouvons savourer dans le confort de notre domicile. L’une des performances les plus attendues de cette dernière semaine de festivités est sans contredit celle de l’imprévisible Stéphanie Castonguay. Nous avons eu l’occasion de discuter avec elle afin d’en apprendre plus sur cette création inspirée par la pandémie qui fait rage actuellement.

Genres et styles : bruitiste / électroacoustique / expérimental

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PAN M 360 : Tout d’abord, comment se sont déroulés les derniers mois pour toi sur le plan artistique? Y a-t-il des projets que tu as dû mettre au placard?

SC : Au moment du lockdown, j’étais sur le point de partir pour une résidence et des concerts qui allaient avoir lieu à Vienne, Toronto et Malmö. C’était déconcertant de voir la situation se développer aussi rapidement à quelques jours du départ. Avec les organisateurs, nous avons senti que c’était préférable d’annuler, donc tous ces projets ont été reportés. Même si c’était une déception à ce moment, j’ai réalisé que je n’étais pas seule à vivre une forme de deuil liée à la situation. Qui aurait pu croire que c’est quelque chose d’invisible à nos yeux qui nous amènerait à prendre conscience d’à quel point nous sommes tous interconnectés!

Rapidement, l’un des festivals auquel je devais participer nous a proposé de poursuivre nos collaborations en ligne et à la radio. Je me suis retrouvé à jouer un concert improvisé avec les artistes du collectif Radio Ironie Orchester, confinés à Vienne et Graz. À ce moment, je voyais émerger de plus en plus ce genre d’initiatives et de revirements de situation. Ces diffusions alternatives demeurent importantes pour les artistes, elles permettent de garder la culture vivante. Même si la culture, surtout celle déjà en marge, est plus précaire que jamais, je crois que cette adaptation représente la résilience de l’art.

PAN M 360 : Tu as déjà mentionné ne pas te définir comme une « musicienne », mais plutôt comme une artiste qui tente d’éviter les normes « classiques » en termes de composition et qui s’oriente plutôt vers la performance. Est-ce que le fait d’être cloîtrée à domicile sans savoir quand tu pourras présenter des installations/perfos à nouveau a modifié ton approche?

SC : Ma façon de créer n’est pas trop affectée, car l’isolement était déjà très intégré à mon processus. En effet, les conditions liées au confinement m’ont réellement amenée à me questionner sur ma façon d’aborder et de décortiquer le médium et son contexte de diffusion. La performance est pour moi un processus, une action, fortement lié au moment présent. Dans ma façon d’aborder mon travail, il y a une grande part d’imprévisibilité. La précarité de mes dispositifs ne garantit en rien que les choses vont fonctionner de la même manière d’une fois à l’autre. La performance me permet de me mettre à risque en tant qu’artiste, au même niveau que mes circuits électroniques et des sonorités générées dans mes installations.

Dans mes projets réalisés durant le confinement (une vidéo expérimentale et mon dernier concert dans lequel il y a du visuel), je pouvais sentir une tension dans mon approche. Elle souligne ce passage d’une approche éphémère, surtout liée au son, vers la création par le médium fixe, comme la documentation vidéo à laquelle j’inclus aussi l’intégration de l’image. C’était important pour moi de me poser la question de comment approcher l’image de façon analogique à ma manière d’aborder la matière sonore et électrique. Dans le processus de création, j’ai eu l’impression de me réapproprier un médium avec le même emballement que lorsque je détourne un circuit électronique!

PAN M 360 : Tu présenteras une nouvelle création le 19 juin prochain dans le cadre du Suoni Per Il Popolo intitulée « Le Chœur (in)visible ». Pourrais-tu nous décrire la démarche et le message qui se dissimulent derrière cette performance que tu as élaborée au cours des derniers mois? 

SC : Durant le confinement, j’ai fait la captation des fréquences de lumière qui émane des vitrines de commerces de mon quartier. En période de fermeture, il y avait quelque chose d’absurde dans le côté « automatique » de la chose.

C’est par la transformation de la lumière en son à travers le phénomène de transduction qu’il est possible de « sonifier » cette chorale nocturne, bien visible, mais autrement imperceptible à l’oreille. En ce sens, la démarche derrière aborde d’une certaine façon les limites de notre perception. En utilisant le feedback généré par des caméras de surveillance, moniteurs et un mélangeur vidéo DIY, je me suis intéressé à l’idée de transformation, autant par rapport à la matière électrique que par les feedbacks d’objets disparaissant dans leurs boucles de rétroaction. Ça permet des résultats très organiques sur le plan visuel, mais aussi sonore.

PAN M 360 : Comme tu as l’habitude d’expérimenter avec des objets inhabituels ou des technologies obsolètes pour élaborer la fondation de tes œuvres, quels outils as-tu utilisés pour bâtir celle-ci autant au niveau visuel que sonore?

SC : J’ai utilisé le matériel qui était déjà à ma disposition : caméra de surveillance, téléviseur cathodique, mon ancien écran LCD et un ensemble de prismes en verre. Je me suis limité à ce que je pouvais trouver dans mon atelier, c’est-à-dire des objets que j’avais amassés au fil du temps en me disant « un jour, je ferai quelque chose avec ça! ».

PAN M 360 : Après avoir présenté Scanner Me, Darkly plusieurs fois au cours de la dernière année, notamment aux festivals Lux Magna et MUTEK Montréal, comment vis-tu le fais que ta prochaine performance se retrouve dans la programmation d’un festival virtuel?

SC : Je crois qu’il y a un côté plus personnel qui émerge de ce projet, déjà à cause du contexte, de l’aspect intime du concert maison. Pour moi, la version virtuelle du festival m’est apparue comme une belle occasion de partager avec le public le processus de création d’un projet en devenir. Mais étrangement, de proposer un projet dans sa phase encore très expérimentale et brute me fait sentir plus vulnérable que si je le partageais en personne!

Pour en savoir plus sur Castonguay, cliquez ici.

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