×

Police des moeurs

Interview réalisé par William Paulhus

Police des mœurs est le genre de projet qui induit une dépendance instantanée. Les fervents de musiques axées sur les synthés se sont probablement délié les jambes à maintes reprises sous les sonorités incisives et les voix poignantes de Francis et Manuelle. Parions qu’avec ce quatrième album, le duo parviendra à vous faire bouger dans votre salon, à défaut de pouvoir le faire sur la piste de danse.

Genres et styles : coldwave / EBM / électronique

renseignements supplémentaires

Votre nouvel album Péril, initialement prévu pour février, voit le jour sur le label allemand Mannequin Records dans des circonstances particulières. Comment vivez-vous cette obligation de lancer le fruit de vos dernières années de travail dans ces conditions ?

Francis Dugas : En ce qui me concerne, Police des mœurs a toujours cherché à aborder les choses en fonction d’un péril imminent. En quelque sorte, nous sommes tristement de notre époque. Bien entendu, nous aurions aimé que l’album soit lancé dans un contexte plus favorable et moins pénible.

Manuelle Gauthier : Comme la date de sortie est demeurée incertaine pendant un bon moment, nous n’avons pas pu planifier un lancement. Catapultés en pleine pandémie, nous avons rapidement fait notre deuil des habituelles réjouissances entourant la sortie d’un album. Le temps n’était plus aux célébrations. Nous constatons d’ailleurs que le ton et les préoccupations de Péril sont en phase avec les visions terrifiantes qui se dessinent aujourd’hui à l’horizon. Nous espérons qu’il pourra toucher un maximum de personnes, malgré le tumulte ambiant. Nous nous remettons au travail, ne sachant pas où ça nous mènera cette fois.

La dynamique de composition change radicalement avec cette nouvelle parution. Manuelle y occupe beaucoup d’espace et il s’agit de votre premier enregistrement en tant que duo, comment avez-vous vécu ce changement ?

Francis : Ça s’est fait progressivement. Peut-être que c’était moins évident avant, mais l’apport de Manuelle est important depuis son arrivée. Bien qu’elle n’ait pas vraiment composé de pièces sur l’album précédent, elle en a habillé plusieurs avec des textures et des idées qui lui sont propres. Même chose pour de plus vieilles compositions qu’elle a retravaillées pour les spectacles. Que ses propres chansons se retrouvent sur Péril n’est que la suite logique de son implication. D’une façon générale, ça permet d’amener le projet plus loin, donc c’est que du positif.  

Manuelle : Je suis entière, obsessive, et même si je manque parfois d’expérience pour parvenir à tracer le contour de mes intuitions musicales, ces dernières m’habitent et me prennent en otage. Ce qui m’importe, c’est de servir le projet, travailler pour l’idée. Francis a dû composer avec ça, avec mon éternelle insatisfaction, ma tête de cochon. Je crois qu’il m’a laissée de plus en plus d’espace à mesure que je faisais mes preuves. Pour nos pièces collaboratives, j’ai ajouté un motif mélodique, des arrangements et des textures à ce que Francis avait initié, parce que ses propositions m’ont inspirée. Nous saisissons bien les nuances de nos univers respectifs, ce qui nous permet de les faire cohabiter, avec une certaine cohérence.

Le dicton « une image vaut mille mots » s’applique particulièrement bien à la pochette. Quelle est l’origine de cette photo et comment s’incruste-t-elle dans la trame narrative de votre album ?

Manuelle : C’est une photo que j’ai faite spécialement pour Péril. Je voulais faire ressortir le contraste de la chair tendre et du métal, évoquer un monde menaçant. L’image s’inspire des anciens tableaux de chasse, mais elle fait aussi écho aux paroles de Diagramme « Saisir un élan, une jambe dans le piège. Tordre le métal, de nos chants hurlants ». Je suis pacifique, mais la violence qui nous habite, cette énergie brute et farouche, locomotrice et parfois libératrice, me fascinent et alimentent ma création.  

Nous avons eu la chance d’admirer le superbe clip pour la pièce Éther préalablement à la sortie de l’album. Était-ce la première fois que Manuelle s’aventurait à la direction d’un projet vidéo aussi ambitieux pour le groupe ?

Manuelle : Je suis issue des arts visuels. Éther est ma première réalisation vidéo après une longue pause. Je trouve souvent les tournages compliqués, épuisants. Pour ce projet, j’ai eu la chance d’avoir l’aide de mon ami Jean-Philippe Thibault aux éclairages et à la caméra. Jean-François Gauthier m’a offert deux dessins numériques qui sont devenus les principaux décors du clip. D’ailleurs, ce dernier réalise présentement le clip de Lumen. La postproduction, c’est le truc qui m’amuse vraiment. J’y retrouve la fluidité du bricolage. Plutôt que de couper et assembler du papier, je coupe et assemble des images en mouvement. Je préfère la musique aux images, et ce même si, pour accéder à une certaine fluidité d’exécution dans ce domaine, j’ai encore beaucoup à apprendre. 

Police des mœurs existe depuis maintenant une dizaine d’années. Avec le temps qui passe, les enfants qui grandissent, le boulot et les tracas du quotidien, quels sont vos secrets pour entretenir la flamme créative qui anime ce projet ?

Francis : C’est simple, il faut aimer ça suffisamment pour y consacrer tous ses temps libres. Pour moi, c’est l’idée de faire progresser les choses qui me motive. Continuer à apprendre des trucs plus techniques, incorporer de nouvelles influences, de nouvelles sonorités, de nouveaux types de synthétiseurs. Les premières chansons étaient un exercice de style pour poser des bases, mais ces bases n’étaient qu’une plateforme de départ pour amorcer un voyage qui mène plus loin. Tant que ça me mène à de nouveaux lieux, je reste motivé. L’implication de Manuelle a aussi permis l’exploration de nouveaux territoires et a donc ajouté une motivation supplémentaire.

Manuelle : En fait, ce sont les contraintes qui me font me précipiter au studio pour y créer. J’ai souvent l’impression d’être enterrée vivante au boulot… Bien que j’adore mes enfants, je trouve ça difficile d’être mère. Il est rare que je me sente sur mon X et j’ai tendance à rechercher la solitude. Pour pallier ces inconforts, mon exutoire, ma spiritualité, c’est la musique. Toutefois, quand le temps manque, il y a des sacrifices à faire et bien souvent je dois renoncer aux sorties culturelles, à rencontrer mes amis, à réseauter, à bouger et prendre soin de moi. Bien sûr, j’aimerais qu’il en soit autrement… Ce qui est merveilleux, c’est que je partage cette passion avec l’homme de ma vie, une présence dont je ne me lasse jamais. Ça nous permet de nous engager pleinement dans cette pratique sans négliger notre relation et sans nous taper sur les nerfs.

Inscrivez-vous à l'infolettre