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Claude Périard : Imaginaire sur réel

Interview réalisé par William Paulhus

Que ce soit dans des sous-sols enfumés, dans des Maisons de la culture ou dans divers festivals, la musique de Claude Périard se fraye toujours un chemin. S’amusant autant avec la pop militante sous son pseudo de Claude L’Anthrope qu’en créant des installations sonores et de la musique expérimentale sous son propre nom, l’artiste multidisciplinaire est l’un des joyaux de notre ville. Il était alors impératif de s’entretenir avec elle pour discuter de l’intriguant concept derrière son nouvel album Imaginaire sur réel.

Genres et styles : électroacoustique

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PAN M 360 : Tu n’as jamais eu peur d’alterner entre expérimentations électroacoustiques et électro-pop engagé, lequel de ces visages est apparu en premier dans ton parcours ?

Claude Périard : J’ai commencé à faire de la chanson dès l’âge de 12 ans dans le style auteur-compositeur-interprète, à la guitare et au piano. Plus tard, j’ai monté un band de folk-jazz, Les Sofilanthropes, dans lequel j’étais la compositrice. Je connaissais peu la musique expérimentale à l’époque. Puis je me suis inscrite à l’UdeM en musiques numériques, surtout pour apprendre les techniques d’enregistrement et de production audio. C’est là que j’ai découvert un horizon musical beaucoup plus large et très libre qui m’a aussitôt séduite. J’ai finalement complété mon bac en composition électroacoustique et bien que j’aie continué à produire des albums pop, ceux-ci ont été fortement teintés de l’influence de la musique électroacoustique.

Mes projets pop et mes projets expérimentaux se sont intercontaminés, donnant comme résultat des œuvres pop assez expérimentales et des œuvres expérimentales légèrement pop. Il faut dire que pour moi, l’intérêt de la pop, c’est surtout de faire danser les gens sur des paroles politiques, ce que la musique expérimentale permet moins. Je trouve dans les deux disciplines des attraits créatifs complémentaires.

PAN M 360 : Si ton précédent album VOIES mettait en relief ta poésie, tu optes pour un autre concept sur Imaginaire sur réel, dans lequel tu remises ta voix pour travailler avec des données, comment en es-tu arrivée à travailler de cette manière ?

CP : Je pense que l’idée est venue lorsque j’ai appris les concepts mathématiques qui soutiennent l’acoustique, puis la découverte d’œuvres conceptuelles comme les films de Guy Sherwin, les performances d’Alvin Lucier ou encore la musique composée sur des principes mathématiques (John Cage, le sérialisme, la musique spectrale). J’ai commencé par la pièce buildings/spectrum en 2016, en imaginant une manière de transposer la disposition des gratte-ciel du centre-ville sur un filtre FFT, de sorte que l’image détermine les fréquences conservées dans le field recording de la photo.

Quelques mois plus tard, en regardant la ligne d’une montagne à l’horizon, j’ai perçu une forme d’onde et m’est venue l’idée de créer un timbre identique au relief d’une montagne, ce que j’ai pu faire en trouvant les cartes topographiques du mont Royal et en transposant les données d’altitude dans un code en langage Python. Quatre ans plus tard, j’étais rendue à cinq pièces. L’idée générale de l’album est d’utiliser des données réelles et de les transposer sur des paramètres audio, que ce soit comme Hertz, comme forme d’onde ou comme filtre FFT. Le concept est certainement plus intéressant que le résultat sonore, nous sommes davantage dans l’art conceptuel que dans la musique.

PAN M 360 : Les cinq compositions présentes sur l’album sont issues de sources de données variables, pourrais-tu nous les décrire brièvement et nous expliquer leur signification ? 

CP : Les pièces sont venues les unes après les autres sans lien logique entre elles, bien que liées par une démarche commune. buildings/spectrum transpose une photographie de gratte-ciel sur un filtre, mountain/waveform utilise le relief d’altitude du mont Royal pour créer une forme d’onde analogique à cette courbe. Pour mon installation sonore Espace lisse, j’avais créé un script Python qui récupérait en temps réel des valeurs d’actions boursières et qui les assignait comme fréquences à des oscillateurs. J’ai enregistré le résultat à différents moments et je les ai finalement assemblés pour faire la pièce stock actions/harmonics. Pour temperature/frequencies, j’ai récupéré les températures maximales et minimales de chaque journée de l’année 2018 et les ai données comme Hertz à deux oscillateurs, ce qui crée un phénomène de battements acoustiques lorsque les températures s’éloignent ou se rapprochent.

C’est vraiment grâce à l’apprentissage de la programmation que ces idées ont pu émerger, car il me semble que la data music est essentiellement produite par codage. La pièce la plus récente, text/codes, s’inscrit dans une démarche plus large qui m’habite depuis quelques années et qui a produit de petites œuvres en amont : poèmes dactylographiés en langage binaire, poèmes imprimés sous forme de code-barres, messages encryptés en code Morse dans certaines pièces électroacoustiques. Il s’agit surtout de générer de la matière en traduisant un texte en différents codes. Une installation sonore mettant en œuvre ce principe est d’ailleurs en cours (Écryptures, prochainement en résidence au centre Daimon).

PAN M 360 : Quel a été le plus grand défi technique auquel tu aies fait face? Est-ce que cette approche de « mutation » de données est quelque chose que tu prévois continuer d’explorer dans le futur ?

CP : La plupart des pièces ont été élaborées dans des scripts de programmation en langage Python, qui offre de belles possibilités au niveau de l’audio. La seule exception était la première pièce que j’ai faite dans un logiciel de son avec un oscillateur midi et des fichiers de bruit blanc, de feedbacks et de samples glitch. Le plus grand défi était sans doute la programmation elle-même, car je suis très débutante dans ce domaine malgré les cours suivis à l’UdeM. J’ai perdu beaucoup d’heures sur des forums à chercher des réponses !

Pour le futur, je ne crois pas poursuivre avec des projets similaires, mais les méthodes utilisées dans cet album sont très proches de celles mises de l’avant dans mes installations sonores, où je dois programmer des codes pour mettre en interaction des éléments en temps réel. Dans mon dernier projet, le flux de la circulation routière sur différentes autoroutes modulait le signal sonore d’un micro posé à l’extérieur du lieu d’exposition, captant l’airtone de la ville et le diffusant dans les cordes d’un piano. D’autres projets de ce genre s’en viennent, j’ai d’ailleurs été sélectionnée chez Perte de signal pour la cohorte 2020-2022 du « Projet émergent » et je prépare une installation sonore qui interagit avec une culture bactérienne sous un microscope.

PAN M 360 : Il s’agit d’une drôle de période pour lancer un album, parviens-tu à garder le cap artistiquement et moralement même si tu ne pourras pas organiser de lancement physique ?

CP : J’avoue que j’éprouve parfois des moments de découragement où tout me semble en vain. L’album n’aurait pas été lancé sous forme de performance, car le médium ne le permet pas, donc ça ne me dérangeait pas de le faire uniquement en numérique. La crise actuelle a libéré beaucoup de temps pour la création, ce qui m’a permis de faire de la composition dans mon studio et de préparer mes prochaines installations. Cependant, c’est difficile de se projeter dans un avenir aussi incertain et je peine à imaginer la suite de ces projets sur scène accompagnée de musicien.nes, car tout ceci nous semble disparu à jamais.

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