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Sur la légitimité de Mélissa Lavergne aux Nuits d’Afrique

par Alain Brunet

Mélissa Lavergne s’est volontairement désistée. Elle a renoncé au rôle de porte-parole des Nuits d’Afrique, qui vient de dévoiler sa programmation. Coanimatrice de Belle et Bum, la percussionniste vedette fut victime de propos injurieux dans les médias sociaux.

Grosso modo, on en avait contre sa légitimité de représenter un festival consacré aux musiques de l’Afrique et de sa diaspora. Son choix d’accepter ce rôle de porte-parole fut dénigré à tel point qu’elle a craqué. Force est d’observer que la médiation de cette nouvelle domine tristement celle du dévoilement de la programmation du prochain festival prévu à Montréal, du 12 au 24 juillet prochains.

Mardi soir au Théâtre Fairmount, Lamine Touré, cofondateur des Productions Nuits d’Afrique, du Ballattou, du Festival Nuits d’Afrique et de plusieurs opérations connexes, avait la voix traversée par l’émotion au dévoilement de la programmation d’un festival fondé dans les années 80, devenu une institution depuis lors. À Montréal, très peu de diffuseurs et producteurs ont fait autant que son organisation pour la culture afro, locale ou internationale que les Productions Nuits d’Afrique. Certains ont beau rouspéter sur des détails de leurs pratiques, la cohabitation entre la communauté artistique afro et des passionnés de race blanche associés aux Nuits d’Afrique a toujours été sincère et n’a jamais généré de crise.

Touré a donc conclu à « l’ignorance » des dénonciateurs.trices de Mélissa Lavergne. Justement ? Oui, justement.

Comme un nombre croissant d’artistes et citoyens à la peau blanche, Mélissa Lavergne n’est pas exactement de culture caucasienne, en ce sens que la culture blanche ne domine aucunement ses référents et son cheminement artistique. Assurément, la culture black est un fondement de son identité musicale et plus encore. Mais… être passionnée de rythmes afros et en faire sa profession, ça ne semble plus suffire en 2022 lorsqu’il s’agit d’incarner un festival qui a l’Afrique au cœur de sa mission.

Pourquoi en est-on rendu là ? Parce qu’il y a de la frustration dans l’air, et il y a des conditions historiques pour que cette frustration s’installe.

Rappelons que les artistes blancs qui font de la musique d’ascendance africaine ont encore aujourd’hui plus d’occasions de se distinguer dans une société à majorité blanche. Au Québec, Loud, Rhymz, Koriass et Souldia jouissent de bien meilleures chances d’atteindre les sommets qu’Imposs, Connaisseur Ticaso, KNLO lorsqu’il n’est pas au sein d’Alaclair Ensemble, Snail Kid lorsqu’il évolue dans la Brown Family au lieu des Dead Obies. Voilà des exemples parmi tant d’autres. C’est la réalité.

C’est d’ailleurs ainsi en Occident depuis l’aube de la modernité.  Au début du siècle précédent, des musiciens comme Nick La Rocca, qui s’inspiraient directement de King Oliver et Louis Armstrong, attiraient les foules blanches qui boudaient le jazz noir. Dans les années 30 et 40, les big bands de Harry James et Glenn Miller l’emportaient largement en popularité sur Count Basie et Duke Ellington. Dans les années 50, Chet Baker devenait une superstar de la trompette et, pendant des années, il fut plus populaire que Miles Davis. Durant cette même période, Dave Brubeck et sont quartette blanc brisèrent des records de vente discographiques avec l’album Time Out, le hard bop afro-américain passait derrière.

Les rapports égalitaires entre races et cultures en Occident ont certes progressé depuis le début du siècle précédent, mais nous sommes encore loin d’avoir atteint l’équilibre souhaité d’une société inclusive. L’épisode George Floyd nous l’a rappelé cruellement, inutile de l’ajouter.

Alors ? Cette frustration est aujourd’hui un ingrédient explosif pour les militants qui errent en dénonçant avec virulence une percussionniste blanche choisie pour être la porte-parole d’un festival consacré à l’Afrique, aux Antilles, aux cultures noires d’Amérique latine ou de toutes les grandes villes occidentales.

Il y a lieu de compatir avec Mélissa Lavergne, avec Lamine Touré, fier Guinéen venu au Québec il y a près d’un demi-siècle, et avec son associée de toujours, Suzanne Rousseau, Québécoise  blanche « de souche ». Sans relâche, ce couple professionnel a honnêtement construit ses opérations sur la base d’authentiques rapports inter-culturels au service des musiques de la mouvance afro.

La direction artistique a été représentée par des professionnels d’Afrique, des Antilles, de France et du Québec. Chose certaine, le pouvoir ultime des Nuits d’Afrique est partagé par un un homme de race noire et une femme de race blanche. Aujourd’hui, la programmation des Nuits d’Afrique est assurée par une femme de race noire et un homme de race blanche. On comprendra que les postes clés des Nuits d’Afrique illustrent ce vivre ensemble souhaité. Mais oui, des Blancs travaillent aux Productions Nuits d’Afrique, pilier de la diffusion afro-culturelle à Montréal. Et alors ?!

Les Nuits d’Afrique ne sont certes pas à l’abri des critiques mais, dans le cas qui nous occupe, subissent injustement les foudres de certains. Avec raison, une nouvelle génération décomplexée d’ascendance africaine en a vraiment marre d’être sous-représentée dans l’espace public, mais certains de ses éléments les plus en colère succombent au dogmatisme identitaire et pratiquent la culture de l’annulation. En scandant, par exemple, l’imposture de Mélissa Lavergne en tant que porte-parole des Nuits d’Afrique. Injuste, déplacé.

Tout ça est bien triste mais notre réaction immédiate, je parle de nous humains de bonne volonté, ne suffit plus. Le seul remède à tout ça est le changement réel. D’ici là…

Tant et aussi longtemps que la représentativité réelle des Noirs ne sera pas équitable dans l’espace public, une portion radicalisée continuera à faire de la cancel culture, d’autres Mélissa Lavergne en feront les frais.

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