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Distorsion : trois soirées électrisantes au théâtre Plaza

par Stephan Boissonneault

Disco sombre et monstre marin fleuri : notre compte-rendu de la série Distorsion Takeover

La fin de semaine dernière, le cœur musical de Montréal battait au rythme d’une foule de spectacles. Or, aucun de ceux-ci ne rivalisait avec la série Distorsion Takeover en matière de fougue et d’expérimentation déridée. Il s’agissait, en fait, d’une mini-version du très couru Distorsion Psych Fest. Chaque soirée avait son ambiance propre, des projections – gracieuseté du très talentueux Anthony Piazza, dont on vous reparlera plus loin – à la musique, aux tenues vestimentaires et, pour l’auteur de ces lignes, à l’agencement concert-alcool.

Le théâtre Plaza constituait le choix parfait, avec ses lustres grandioses, son bar en demi-cercle, ses plafonds art déco exquis, ses rampes métalliques et les centaines d’amateurs de psych-rock en blousons de jean et en tenues dernier cri. Dans les années 1960 et 1970, le Plaza a été le premier cinéma où l’on pouvait voir des films en 35 mm, jusqu’à ce qu’il ferme ses portes. Il a été rouvert en 2003 comme lieu artistique multiculturel. C’est en quelque sorte une version miniature du Beacon Theatre de New York. L’entrée en scène du festival Distorsion coïncide avec le centenaire du théâtre Plaza.

Première soirée : Crabe, Editrix et Deerhoof

Peut-on se considérer comme un amateur de musique live qui se respecte, si l’on n’a jamais assisté à un concert de Crabe? Ce duo protéiforme existe depuis 15 ans. Avec huit albums et quelques microalbums au compteur, Crabe est un incontournable de la scène expérimentale québécoise. Je suis arrivé un peu tard et j’ai raté la majeure partie de leur prestation. Je peux toutefois certifier, d’après les autres concerts de Crabe auxquels j’ai assisté, qu’il s’agit d’un des groupes québécois les plus surréalistes et les plus loufoques de notre époque. Leurs prestations sont viscérales, complexes et satiriques; ils proposent ce qu’ils appellent du « present-punk », composé d’une concoction de riffs élastiques et de rythmes effrénés. Ils ont sans aucun doute joué des pièces de Sentients, leur plus récent album, ainsi que le thème de la console Nintendo Wii et une reprise de Sparks extraite de la trame sonore du film musical Annette. Quelle manière parfaite de lancer un festival!

Le groupe suivant s’appelle Editrix, c’est un trio originaire d’Easthampton au Massachusetts. On pourrait le décrire comme un Primus féminin. Sa musique est un mélange féroce de psych, prog, noise et jazz. La chanteuse-guitariste Wendy Eisenberg nous a fait entendre sa voix angélique tandis qu’elle exécutait des gammes de guitare math-rock complexes et propres à étourdir l’auditoire. La prestation d’Editrix était bien ficelée et les projections de vieilles vidéos scientifiques en noir et blanc, mélangées à des images superposées de béchers vert fluo et d’ampoules Edison, ajoutaient à l’hilarité psychédélique. Leur concert à Distorsion leur a sûrement valu de nouveaux admirateurs.
 


Editrix au festival Distorsion.

Le clou de la soirée était Deerhoof, de San Francisco, et son rock indie-expérimental-shoegaze. La musique de Deerhoof est gorgée de joie enfantine. Le groupe existe depuis le milieu des années 90 et ses membres sont des pros de la création d’atmosphères expérimentales. Les projections étaient assez statiques; elles s’articulaient autour d’un coucher de soleil en mutation, de sorte que le public se concentrait sur l’instrumentation de chacune des chansons. Lors des dernières chansons, cependant, les images projetées se sont transformées en lèvres et en dents rayonnantes.

Chacun des membres du groupe a l’air d’une véritable rock star douée de son propre savoir-faire : les guitares combinées d’Ed Rodriguez et de John Dieterich, la basse sulfureuse, les mouvements de danse et le chant brumeux de Satomi Matsuzaki, puis la batterie démente de Greg Saunier.

« La dernière fois que nous sommes venus ici, c’était il y a 29 mois ici à Montréal, à Sala Rossa », a raconté Greg Saunier à une foule enthousiaste. « Nous ne savions pas que nous jouerions plus devant public pendant deux ans à cause de l’état du monde; donc, cette boucle est vraiment bouclée pour nous ce soir », a-t-il ajouté.

Deerhoof a joué une quinzaine de chansons et fait deux rappels. Première soirée terminée à Distorsion. 


Deerhoof à Distorsion.

Deuxième soirée : Meggie Lennon, Paul Jacobs et Fleece

Après une coupe de mousseux et une autre de cidre (puis une ou deux lampées de vodka) dans la loge du théâtre Plaza – avec des artistes, leurs amis et des gens de l’étiquette Mothland (qui nous offrent la programmation musicale diversifiée de Distorsion et certaines des meilleures musiques expérimentales qui paraissent ces temps-ci en Amérique du Nord) –, il était temps de passer à Meggie Lennon.

La douce psych-pop – qu’elle surnomme make-out dream pop – de Meggie se présente sous forme de vagues et se marie bien avec les bulles du mousseux. Meggie et son groupe ont baladé le public dans une douce nostalgie, jouant de nombreux morceaux du premier album Sounds From Your Lips (2021), tandis que des images de toucans, de fruits, de vagues estivales et d’yeux flottants occupaient l’écran. Meggie est envoûtante. Elle peut paraître timide et distante lorsqu’elle joue, faisant de petites blagues sur le fait qu’elle est une « professionnelle » après avoir commencé une chanson trop tôt. Or, elle est 100 % authentique, son groupe et elle sont fantastiques à voir lorsqu’ils sont en synergie. Il y a un peu de faste – l’un des guitaristes porte un pyjama en soie assorti à la robe bleue de Meggie –, mais pas trop. Le spectacle est axé sur la musique et Meggie joue le rôle d’une sorte de chef spirituel, incitant tout le monde à danser et à s’aimer. Pendant ces 40 minutes, nous avons tous fait partie de sa secte imaginaire.


Meggie Lennon à Distorsion.

Paul Jacobs est ensuite entré en scène, remplaçant Spaceface au pied levé (encore une participation bousillée par la COVID).  Sa prestation fut merveilleusement animée par les chansons de l’album Pink Dogs on the Green Grass. Tout comme Crabe, Paul Jacobs est une figure clé de la scène psych-rock montréalaise. C’était donc la cinquième ou sixième fois que je le voyais. Pourtant, son spectacle ne déçoit pas et les envolées psych-synthétiques-acoustiques qu’il a soigneusement conçues avec son groupe sont très enlevantes. Je pense encore au sourire béat que j’avais au visage lorsque je l’ai vu pour la première, l’an dernier au FME, et je sais que certains des spectateurs ont vécu la même chose à Distorsion.


Paul Jacobs.

Fleece est monté sur scène un peu plus tard, un groupe dont je ne connaissais presque rien, outre le clip de How to make an alt-J song qui est devenu viral. On peut toutefois dire que leur performance a été mémorable. Ma collègue Louise Jaunet, qui courait partout pour prendre des photos et se déhancher sur leur musique, a décrit ainsi Fleece : « Un groupe de pop-rock généreux et enjoué à la Fleetwood Mac, qui explore les souvenirs d’enfance ou quelque chose comme ça. C’est comme si la rencontre inattendue d’un monstre effrayant mais drôle, caché dans un placard, avait aidé une petite fleur queer bizarre à s’épanouir. »

Le monstre drôle-effrayant auquel Louise fait référence est apparu avant que Fleece ne monte sur scène, puis pendant le rappel. Son costume est censé représenter un monstre marin, mais il évoque plutôt une fleur cauchemardesque (qui figure sur la pochette de l’album Stunning & Atrocious de Fleece). Le monstre-fleur s’est pointé avec de vraies fleurs et s’est mis à les distribuer à l’auditoire. Les membres de Fleece ont ensuite changé de costume à trois reprises (combinaisons tie-dye), pendant qu’ils jouaient leur psych lo-fi indie. À la fin du spectacle, une bonne partie de la foule avait sa propre fleur et l’agitait à l’unisson. Une soirée vraiment magique, donc… pour les enfants des fleurs!

 


Fleece.


Le « monstre marin » Fleece distribuant des fleurs.

Troisième soirée : Celebrity Death Slot Machine, Pelada et Le KVB

Une note sur les tenues vestimentaires : la deuxième soirée du festival était axée sur la couleur (tissus carreautés, robes multicolores, camisoles brillantes, bref, des tenues de festival). Le troisième soir, cependant, 80 % de la foule était en noir. On se serait cru dans un club allemand underground trop cool, à l’intérieur du théâtre Plaza. Sans doute parce que c’était le volet no-wave, coldwave et post-punk de Distorsion, styles qui semblent toujours avoir le noir comme couleur de prédilection. La table de marchandise était pleine d’albums et de t-shirts des KVB. Derrière, sur une table séparée, il y avait toutefois une machine à sous multicolore et un tas de t-shirts illustrés de personnages fous et de boules disco fracassées : les articles de Celebrity Death Slot Machine – ou CDSM –, un groupe new-wave, expérimental et dark-disco d’Atlanta, dont c’était la première prestation internationale.

Alors que le groupe montait sur scène, un homme vêtu d’une camisole blanche et d’une coupe au bol blonde a pris le micro et commencé à chanter, d’une voix de baryton gothique, une histoire où Joe Pesci, représenté en bonhomme Sept-Heures, vous kidnappe en vue d’une liaison torride; cette chanson s’intitule Fresh Catch et est tirée de Hell Stairs, microalbum initial de CDSM. La foule ne s’y attendait pas et s’est mise à danser dans une sorte de frénésie infernale disco-synthétique. Le claviériste ressemblait à un Weird Al Yankovic plus funky et le bassiste-guitariste à un réalisateur de porno des années 70, avec son pantalon doré brillant. Le batteur portait un survêtement rouge sang et un chapeau de cow-boy à imprimé guépard. Pourquoi pas?


CDSM à Distorsion.

CDSM a déclenché une avalanche de grooves en apparence farfelus et bizarres, mais qui fonctionnent! Ces gars créent une atmosphère vraiment absurde, un peu comme une pièce de théâtre surréaliste. C’est en partie grâce aux projections hypnotiques d’Anthony Piazza – pentagrammes, décors en feu, images kaléidoscopiques, machines à sous, des chiens de berger maléfiques et plus encore.

CDSM alternait les chanteurs, chacun ayant son propre style. Une grande partie de la foule était fascinée, regardant les membres s’échanger leurs instruments avec facilité, notamment Tyler Jundt qui tenait le micro entre ses jambes alors qu’il exécutait un solo de saxo rauque. Ce groupe, bien que relativement nouveau, pourrait facilement être la tête d’affiche de son propre festival. CDSM deviendra culte et volera la vedette à la plupart des groupes pour lesquels ils font la première partie. Difficile de se produire après eux.


CDSM met le feu au théâtre Plaza.

Le duo hispano-montréalais d’acid-techno-house Pelada l’a tout de même fait, avec une fureur inégalée par-dessus le marché. Sur fond de flammes, le chanteur Chris Vargas dénonçait l’oppression raciale systémique, le sexisme, le harcèlement sexuel et la surveillance, en enfilant d’abord un manteau violet duveteux, puis en revêtant une combinaison de cuir noir très fin. À un moment donné, Vargas a demandé à tous les hommes de la foule de se retirer et de laisser la place à toutes les femmes de la foule.

« Je veux que ce soit un lieu sûr pour toutes mes bitch dans la foule », a dit Vargas au micro. Beaucoup d’hommes, par respect, sont allés au fond pour une chanson ou deux, et Pelada s’est lancé dans A mí me juzgan por ser mujer (Je suis jugée parce que je suis une femme). C’était une prestation à la fois terrifiante et stimulante.


Pelada.

Dernier groupe au programme de Distorsion : The KVB, un duo de Manchester, Royaume-Uni, connu pour son mélange distinctif de post-punk et de psych-shoegaze. Un concert grandiose et électrisant, rempli de réverbérations et de synthétiseurs en montagnes russes. The KVB a joué ses anciennes pièces et les nouvelles de l’album Unity. C’est un vrai groupe de scène. Les projections du simple Unite ont été un moment fort : on voyait une ville industrielle futuriste où le groupe scandait « modular factory living ». À un moment donné, la guitare est disparue du mix, c’était nettement plus silencieux. Ou peut-être était-ce dû au gin-tonic… Difficile à dire, mais The KVB a inculqué un sentiment de légèreté à la foule.


The KVB en train de clore Distorsion.

Après les spectacles, beaucoup de gens se sont rendus à l’Escogriffe pour l’après-party, puis à l’après-après-party du QG de Mothland jusqu’aux petites heures. En conclusion, la série Distorsion a été organisée par des mélomanes avertis qui savent comment créer une ambiance. Ils n’ont pas seulement organisé un festival, mais aussi une communauté de toqués désireux de découvrir les sons étranges que nous offrent des musiciens ultra-talentueux. Si vous ne faites pas partie de cette bande de chanceux, adhérez-y, vous ne le regretterez pas! 

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