×

Au sujet de Joe Rogan, nouvel enjeu de Spotify

par Alain Brunet

Samedi, la grande Joni Mitchell a retiré son répertoire de Spotify, en soutien à son ami de longue date, atteint de la polio. Cette défection faisait suite à celle de Neil Young, survenue plus tôt la semaine dernière comme chacun sait. D’autres « gros noms » américains ont emboîté le pas, on pense ici aux Foo Fighters et au vétéran Barry Manilow. Au Québec, notre Gilles Vigneault national a aussi posé le geste.

L’élément déclencheur de cette sortie côté jardin virtuel est un animateur de balados extrêmement populaire.

Joe Rogan en mène large aux États-Unis. Encore faut-il s’enquérir de sa pratique avant de condamner Spotify de manquer de rigueur et d’éthique.

Après une étude plus approfondie de son profil biographique, qualifier de conspirationniste et de fasciste ce célébrissime descripteur de l’UFC et communicateur tous azimuts serait manifestement réducteur, voire erroné. Pour vous en enquérir, écoutez The Joe Rogan Experience sur Spotify, un balado qui n’est pas sans qualités.

Ses invités sont parfois controversés ou carrément répréhensibles, mais d’autres sont des experts de grande qualité, toutes professions et champs de recherches confondus : archéologues, biologistes, théoriciens de l’évolution, psychologues, champions de sport, cinéastes, acteurs, auteurs, théologiens, mycologues, astrophysiciens, dont le mathématicien-physicien britannique et prix Nobel sir Roger Penrose.

Joe Rogan se définit socialement libéral.

Il promeut les droits des homosexuels, les droits des femmes, les soins de santé universels et le revenu minimum garanti. Il promeut aussi le droit de consommer des drogues récréatives et croit aux vertus du LSD, des champignons psilocybines et du DMT pour l’éveil et l’exploration de la conscience. Il pratique également la privation sensorielle dans une cabine d’isolement, une autre voie d’élévation pour la conscience.

Joe Rogan soutient les droits des armes à feu et, of course, le deuxième amendement de la Constitution américaine. Chasseur fervent, il fait partie du mouvement « Eat what you kill » et réprouve l’élevage industriel des animaux à des fins de consommation, il croit que nous devons chasser les animaux dont nous voulons nous nourrir, comme ce fut le cas avant l’arrivée de l’agriculture.

Partisan de la liberté d’expression à tout prix, il ne se gêne pas pour critiquer la culture de l’annulation du point de vue de droite dans l’industrie de la télévision et du cinéma.

Libertarien économique, Rogan avait soutenu le candidat libertarien Ron Paul lors de la campagne présidentielle américaine de 2012. Il a voté pour le candidat libertarien Gary Johnson lors de l’élection présidentielle américaine de 2016.

Or, Rogan a aussi soutenu Bernie Sanders, 80 ans, figure emblématique de la gauche démocrate, lors des primaires présidentielles du Parti démocrate de 2020. Il a aussi appuyé la candidature de la démocrate hawaïenne Tulsi Gabbard à la présidence. Or, il a finalement voté pour la candidate libertarienne Jo Jorgensen. Rappelons en outre Bernie Sanders avait alors subi les pressions de la Human Rights Campaign afin qu’il rejette le soutien de Joe Rogan, un cadeau empoisonné d’une certaine façon. Son flirt avec la gauche (populiste?) du parti démocrate a donc été bref… le temps de croire à un système de santé gratuit et universel? Pas très libertarien!

Un peu confus sur la notion de patriotisme, Joe Rogan a déploré que les progressistes américains aient souhaité que l’ex-président Donald Trump échoue à sa tâche parce qu’ils n’appréciaient pas sa personnalité. Il s’est, plus tard, inquiété de l’âge et des capacités cognitives de Joe Biden, 79 ans, plus jeune que Bernie Sanders qu’il a pourtant appuyé… Ce dénigrement n’est pas sans rappeler celui de Donald Trump à l’endroit de l’actuel président américain qu’il nommait ad nauseam Sleepy Joe. Rogan a même déclaré qu’il préférerait voter pour Trump, vu la démence présumée du leader démocrate.

Concernant la COVID-19, les incongruités médiatiques de Joe Rogan ont été mises en lumière lorsque, par exemple, il a suggéré que les personnes jeunes et en bonne santé ne devaient pas s’inquiéter de contracter le COVID-19. Il fut alors accusé par Anthony Fauci de véhiculer des commentaires trompeurs concernant les vaccins, ce qui lui valut une autocritique apparemment bien sentie, croyant néanmoins que les mesures contraignantes comme le passeport vaccinal constituaient « un pas de plus vers la dictature » . Ouf.

Le 1er septembre 2021, Rogan a été testé positif à la COVID 19, déclarant par la suite qu’il suivait un régime nouvel-âgeux incluant des anticorps monoclonaux, de la prednisone, de l’azithromycine, une perfusion de NAD, une perfusion de vitamines, ainsi que de l’ivermectine, un médicament habituellement pris pour traiter les infestations parasitaires et non approuvé par les experts médicaux comme un traitement efficace contre le COVID-19. L’énorme pouvoir d’influence de Joe Rogan aurait été directement lié au phénomène croissant de l’automédication à une forme d’ivermectine vendue sans prescription… ce qui aurait mené à l’hôpital plusieurs apprentis sorciers.

En janvier 2022, 270 scientifiques, médecins, professeurs et professionnels de la santé ont écrit une lettre ouverte à Spotify pour exprimer leur inquiétude quant aux « affirmations fausses et socialement nuisibles » du balado The Joe Rogan Experience et ont demandé à Spotify « d’établir une politique claire et publique pour modérer la désinformation sur sa plateforme ».

Les 270 signataires soutenaient que Joe Rogan « diffuse de fausses informations, en particulier concernant la pandémie de COVID-19 » et plus particulièrement un épisode très controversé dans lequel intervient le Dr Robert Malone (#1757, diffusé le 31 décembre dernier), qui aurait comparé à l’Holocauste les politiques contraignantes pour faire face à la pandémie. Il fut aussi affirmé dans ce balado de Joe Rogan que le public était hypnotisé par les leaders de la société.

Alors? Non, Joe Rogan n’est ni Donald Trump ni Maxime Bernier ni Alexis Cossette-Trudel, on en convient. Il n’est pas un fasciste, il est plutôt un libertarien économique et progressiste social. Intelligent et curieux, il peut s’adresser à l’intelligence de son immense audience. Mais… il est aussi un provocateur qui aime transgresser les règles d’éthique , en invitant trop souvent des penseurs controversés, enclins à des théories farfelues et des hypothèses non corroborées par la science.

On peut dire que Joe Rogan peut être aussi un puissant vecteur de fausses informations. Écoutez seulement le début de son récent podcast sur la ruée d’un convoi de « 50 000 camions à Ottawa » venus protester contre les mesures vaccinales. 50 000 camions!!! Fait alternatif, il va sans dire.

Le plus hallucinant de tout ça, c’est que cette posture ambiguë, voire tordue, lui confère un statut d’impartialité et de libre penseur. Vraiment?!! Wow. Ça en dit long sur la connaissance populaire de cette notion.

Les données factuelles de ce texte s’abreuvent aux sources suivantes : Spotify, Wikipedia, The New York Times, The New York Times, Los Angeles Times.

Inscrivez-vous à l'infolettre