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post-punk / punk

Henriette Valium (4 mai 1959 / 1er septembre 2021)

par Réjean Beaucage

Patrick Henley, mieux connu sous le nom de Valium, nous a quittés récemment, une pilule difficile à avaler. Bédéiste et artiste visuel hors normes, Valium avait aussi une grande passion pour la musique. Notre journaliste Réjean « Bowell » Beaucage, batteur de Valium et les Dépressifs, livre ici un touchant témoignage à l’égard de son ami et complice de toujours.

Je veux vous parler non pas du fantastique artiste visuel qu’était Valium, mais plutôt de quelques-uns des hauts faits de sa carrière à la scène.

Ça remonte à loin entre Valium et moi… J’ai fumé mes premières cigarettes et mes premiers cigarillos sur le bord de la rivière L’Assomption, à Repentigny, avec lui, vers l’âge de 10-12 ans — lui il avait deux ans de plus, une caractéristique qu’il a gardée toute sa vie.

La première fois que je l’ai vu sur scène, c’était à la polyvalente Jean-Bapstiste-Meilleur, dans le cadre d’un spectacle d’étudiants, et il faisait… du mime. Il avait un béret je crois, il personnifiait un artiste, mais c’était l’artiste suprême, Dieu, et on le voyait en pleine création du monde. C’était limpide. C’était surtout déjà fantastique et ça retenait certainement l’attention.

Plus tard, on s’est un peu perdus de vue, puis on s’est retrouvés à Montréal, d’abord complètement par hasard, dans le métro, puis par la suite sans doute dans le giron de la faune des Foufounes électriques. En 1987, une première fois, je l’ai invité à mon émission de radio, « Tapage nocturne », à CIBL-FM. Il venait de lancer 1000 rectums, c’t’un album Valium et il revenait d’Angoulême. On pensait déjà à ce moment-là à lancer ce qui est devenu Valium et les Dépressifs.

Notre inspiration et, pour nous, à vrai dire, la seule concurrence, c’était nos amis du groupe Vent du Mont Schärr, que Valium a rapidement rebaptisé « Vendu mes Schnolls ».

Alors quoi de plus normal que notre premier concert soit donné en première partie de Vent du Mont Schärr, dans un spectacle du Nouvel An, le 31 décembre 1988 aux Foufounes électriques?

Premier show de Valium et les Dépressifs

À l’époque, le chanteur de Vent du Mont Schärr, Jean-Luc Bonspiel, avait l’habitude de se retrouver tout nu pendant ses shows, et Valium était bien décidé à rivaliser avec lui, alors on a donné une superbe interprétation de Pas de chance, le hit de Vent du Mont Schärr, et Valium s’est évidemment mis tout nu. Mais nous, on avait un percussionniste, en la personne de Pierre Labinne, et c’était un percussionniste assez spécial. Dans cette pièce-là, il appuyait le beat en frappant une scie ronde sur je ne sais plus quoi, mais ça faisait une grande traînée d’étincelles qu’il envoyait évidemment en direction de Valium, nu, et c’était de toute beauté.

Flashforward à 2015

En 2015, Valium avait le projet de republier notre disque de 1993, C’est un monstre, et il voulait en faire une version double CD avec un paquet d’extras. Il a fait le projet de A à Z et il me l’a transféré pour approbation, comme en principe il l’a aussi envoyé au guitariste Steps Ladéroute (aussi connu sous le nom de Stéphane Delaney) et au bassiste Jules Métro (aussi connu sous le nom d’Yvan St-Pierre, mais que Valium appelait quelques fois affectueusement Gay Jaw). Le projet n’a jamais été lancé officiellement, mais il était disponible sur le site de Valium (http://www.henriettevalium.com) — je ne sais pas s’il existe d’heureux propriétaires de cet objet.

Voici ce que Valium nous écrivait pour nous le présenter :

« Salut mes p’tits pipiaux! Si jamais c’est réédité c’est un boîtier de CD double avec le plastique du fond transparent pour voir l’ancien derrière du CD original. Il y a 2 CD, le CD original studio, et un CD en données MP3 de l’album studio remastérisé + les 3 k7 + les shows live + 2 extras + 1 jam, donc en tout 77 titres.

J’ai opté pour 1 seul livret 32 pages mais en flip side, d’un côté la repro identique du livret du CD original (16 pages), de l’autre les nouvelles infos et photos (16 pages), c’est pourquoi dans le PDF la moitié des pages sont à l’envers.

Dans ce que je vous envoie, il n’y a pas le CD original mais juste les nouveaux MP3. Il n’y a rien de figé dans le béton, si jamais vous désirez des changements, il n’y a pas de problèmes. J’ai aussi mis une photo de Luc « Urbain Desbois » Bonin à l’intérieur du livret, mais si jamais il (tu) veut-veux la changer, pas de problèmes, comme contact résiduel j’ai mis mon e-mail et celui de Bowells. »


Valium et les Dépressifs, 1988 : Jules Métro (basse), Valium (voix/textes), Bowell (batterie), Steps Ladéroute (guitare), Rémi 1/2 (sax).

Alors, pour préparer ce double CD, Valium et moi on a fouillé dans nos archives et je lui ai transféré toutes mes cassettes, photos, etc. C’est à partir de ça qu’il a travaillé.

Dans les infos que je lui ai transférées, il y avait deux erreurs majeures. D’abord un concert que l’on n’a jamais donné, à Ottawa — peut-être qu’on a oublié d’y aller…

Et aussi, j’avais oublié d’inscrire notre tout dernier show, notre fameux voyage à Marmora, en Ontario, un coin perdu, et sans doute un secret très bien gardé dans le nord du lac Ontario.

Le dernier show

Je vous passe les détails, mais on a fini par se rendre, avec la van à Valium, ce jour d’octobre 1994. Quand on est arrivé à ce qui devait être un grand festival punk ou, apparemment, l’année précédente il y avait eu des milliers de personnes, on est tombé sur les 5 ou 6 organisateurs, tous pétés sur le champignon ou l’acide. Il devait y avoir un autre groupe, mais il n’était pas encore arrivé. Et surtout, la scène n’était pas montée, pas d’éclairage, pas de système de son… Alors, sous la direction du valeureux Steps Ladéroute, fort de son expérience d’électricien aux Foufs, on a monté tout ça.

Comme on était dans le fin fond de nulle part, l’électricité, c’était une génératrice qui fonctionnait à l’essence.

Elle était à côté de la scène.

Rendu à l’heure du show, on était à peu près aussi en forme que les organisateurs, et je crois bien que ça a été un de nos meilleurs shows, avec un Valium qui se tortillait en roulant sur scène comme je ne l’avais jamais vu auparavant. Devant nous, il y avait les organisateurs et leurs ami-e-s, et l’autre groupe, qui était finalement arrivé.

En sortant par le côté de la scène, on passait à côté de la génératrice. Quelqu’un avait laissé à côté de celle-ci, en plein devant son tuyau d’échappement, le restant du bidon d’essence. Il avait au moins doublé de volume, et il s’en est fallu de peu pour que la carrière de chanteur d’Henriette Valium se finisse comme elle avait commencé, sous une pluie d’étincelles.

Donc, j’avais oublié d’inscrire ce concert dans la liste de nos exploits.

Et quand j’ai revu le livret que Valium a préparé pour notre double CD virtuel, je me suis rendu compte que le texte du livret, en fait, est rédigé comme une note qui me serait destinée.

Voici ce que ça dit (attention, c’est du Valium) :

« Bon mon gretch j’avais oublié Pierre « Labinne » Lefebvre — Cool et merci mais j’ai une dernière question pour toué mon ami le géant, dans ton listing de show il n’y est pas mentionné notre escapade à Marmora Ontario? Te sens-tu mal? As-tu honte? Était-ce notre dernier spectacle ami tourlouttoutou?

Moi je crois que oui, genre fin octobre 1994, ou alors fin octobre 1993? Pas mal comme question hein caporal Repenpoche?

Tu es faberglasté? Pas si con que ça la De Valium? Échec et mat mon Réjean Beaukalissedecave!

– Ha famme don ta yeule!

– Quoi?

– T’as ben compris mon gros kalisse d’épais

– Ayoye manne tu veux!

– Fuck you! Mange d’la marde!

– Oké ben dit bonjour à Andrée… Ha ben salament… Pis le 15 août 1993 à Carleton, t’étais-tu là? Tu penses-tu qui y’a rien que du vrai dans toutte pi ki manque eu rien nulle part saint-simonak?

Moi quand j’ai vu « 15 août 1993 à l’Université de Carleton (Ottawa) », j’ma dit que c’était peut-être une référence cachée à Marmora, parce que j’m’en souviens pas pantoute. Mais j’me souviens pas non plus d’avoir « enregistré le show du Purple Haze en vue d’un album » (t’as-tu ça?)… Pi oui caltoche Marmora.

J’pense que c’était notte dernier show. J’vois pas comment on aurait pu finir mieux – LOL (loin ou libres). Mais là, toi tu me demandes si c’est « fin octobre 1994 ou fin octobre 1993″… Calvaire, tu sais pas lire? Pi l’show sul ciment en juin 1994, on existait-tu dans ce temps-là? Fa que je dirais octobre 1994, écoeure-moué pu… »

Je suis bien content que notre amitié explosive ne se soit pas terminée à Marmora.

On a poursuivi ça pendant 27 ans.

Et dans la liste de 20 concerts inscrits dans le livret du CD, il a gardé Carleton, et il n’a pas inscrit Marmora.



Bowell et Valium au Cheval Blanc, 27 juin 2017 (photo Andrée DeRome).

Addendum

J’ai discuté avec Steps Ladéroute et Jules Métro à l’extérieur du salon funéraire où se tenait le jeudi 9 septembre une cérémonie d’adieu pour Valium. Il ne s’en souvenait pas, je ne m’en souvenais pas, mais le guitariste et le bassiste sont formels : nous avons joué à l’Université de Carleton le 15 août 1993… En première partie d’un band « de preppies » (dixit Ladéroute). Et Valium a bien failli se battre avec leur chanteur (dixit Métro). Ça ne me revient toujours pas, mais enfin. En ce qui concerne Marmora, ça, pas de litige, ce fut en effet notre dernier show. Salut Valium.

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