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La plateforme QCLTUR fait alliance avec les Disques 7ième Ciel

par Myriam Bercier

Le 21 mai dernier, la plateforme www.qcltur.com a fait paraître les 7 premiers titres d’un album, la seconde partie du programme suivra le 2 juillet. Ces enregistrements constituent un symbole d’unité de la scène rap keb, soit en regroupant des artistes issus des quatre coins du Québec : de Montréal en passant par Laval, en faisant un détour vers Gatineau et Québec. Les rappeurs ici réunis ont des expériences diverses : on parle d’artistes établis, comme FouKi et Souldia par exemple, ainsi que d’autres jeunes talents bruts tel Raccoon, révélation rap de Radio-Canada en 2020-2021 et finaliste de la compétition La fin des faibles

La plateforme QCLTUR a été créée par Benny et Koudjo, elle offre une tribune aux artistes rap québécois à travers des entrevues, vidéos et rencontres également accessibles sur les médias sociaux – Instagram, Facebook ou chaîne YouTube. L’objectif est également de construire un pont entre les artistes rap de la francophonie d’ici et d’ailleurs. 

PAN M 360 s’entretient ici avec le cofondateur de QCLTUR, Benny, afin d’en savoir plus sur ce projet de rap pas piqué des vers! 

PAN M 360 : Quels sont les fondements de QCLTUR ?  

BENNY: QCLTUR est un média numérique créé en 2019. Notre première entrevue a été faite avec Tizzo de Canicule en septembre 2019. À la base, ça a pour but de connecter toute la francophonie. Dès qu’un artiste étranger de France, de Belgique, de Suisse, d’Afrique francophone arrive à Montréal, nous voulons l’avoir en entrevue, mais aussi lui faire découvrir des artistes de Montréal. Nous l’avons fait avec Niro et Vegedream, puis il y a eu la pandémie. Les vols ont cessé. Nous avons redoublé d’efforts pour faire connaître des gens qui n’avaient pas accès aux autres médias. Le but est d’offrir une plateforme aux artistes locaux pour qu’ils puissent se présenter et présenter leur art avant tout. 

PAN M 360 : Tu dis que le but est de créer un symbole d’unité pour la francophonie de tous horizons, as-tu l’impression que ça manquait au Québec alors que ça existait ailleurs ?  Ou encore est-ce plutôt une idée nouvelle?

BENNY : Je le sais d’expérience, comme je viens de Côte d’Ivoire en Afrique de l’Ouest et que j’ai vécu quatre ans en France. Ni en Côte d’Ivoire, ni en France, on ne parlait de la scène urbaine ou pop de Montréal. On parlait seulement des grosses affiches, comme Céline Dion et Garou par exemple. Je ne pense pas qu’actuellement une Eli Rose qu’on a eue en entrevue ou une Naya Ali ou une Sarahmée… Sarahmée, peut-être en France maintenant, mais je n’entendais pas ces noms-là quand j’étais en Afrique ou en Europe. Il a vraiment fallu que je vienne ici, que je m’intéresse à cette scène. Ça a été dur de trouver des médias qui couvraient la scène underground, donc on s’est donné cette mission.

PAN M 360 : Comment est venue l’idée derrière l’album de QCLTUR?
BENNY:
C’est venu petit à petit. À la base, on voulait juste faire une liste de rappeurs à surveiller en 2021. On a constitué un jury où il y avait notamment Marième, Sarahmée, High Klassified. Il y avait le warm-up, on a invité d’autres médias aussi à participer. On a soumis une liste de 50 artistes, 15 ont été finalement choisis. On a fait voter le public pour le 16e nom. On a fait un cypher, une performance live où chacun vient rapper un couplet tour à tour. La réception a été bonne, ça a même joué dans des radios en France. À partir de là, on s’est dit : « plutôt que de jouer des bribes du cypher, du « freestyle », pourquoi ne pas donner aux artistes un son bien construit, de bonne qualité, avec couplets-refrains ? » J’ai donc invité trois rappeurs, soit Miss Art, JPS et Mouss, à créer ce son. Quand on a vu qu’ils étaient très enthousiastes pour faire ça, on leur a demandé s’ils étaient d’accord de faire des sons pour un album entier et ils étaient aussi enthousiastes que nous l’étions. Ça a été facile de récolter les sons, de mettre les rappeurs avec d’autres rappeurs avec qui ils n’avaient jamais collaboré. 

PAN M 360 : Pourquoi avez-vous décidé de lancer l’album en deux volets?
BENNY: Parce que le mode de consommation des albums a changé. J’ai 33 ans, je sais que quand j’étais adolescent, je pouvais écouter le même album pendant deux ans. Aujourd’hui,  si l’album fait plus que 15 ou 20 titres, les gens vont rarement l’écouter jusqu’à la fin. Je ne voulais pas pénaliser les artistes qu’on mettrait en bout de l’album. On s’est dit que les gens allaient écouter sept titres et qu’il y avait plus de chance qu’ils écoutent deux fois sept titres jusqu’à la fin.

PAN M 360 : Vous mêlez beaucoup de rappeurs d’expériences variées, comment avez-vous décidé qui rapperait avec qui sur la même chanson?
BENNY: Ça dépend. Par exemple, j’avais entendu dire que Souldia aimait bien ce que Boris Levrai faisait. Et je savais que Boris, et surtout le manager de Boris, Dallas, leur rappeur préféré, était Souldia. Je sais que Shreez et Gnino s’entendent super bien, ils ont déjà fait des sons ensemble, ils se connaissaient bien avant d’être connus. Ça, ça va naturellement ensemble, on est là pour faire le pont. Il y a des connexions où j’entends un son, comme celui de Sael; il me donne un son pour lequel il est clair comme de l’eau de source que ça devrait être FouKi qui va dessus. J’ai demandé à FouKi, et FouKi été très gentil. Quand tu vois ses statistiques, c’est astronomique ! Qu’il accorde du temps à un artiste en développement comme Sael qui n’est pas vraiment médiatisé, ça prouve qu’il met la musique avant tout, qu’il n’est pas dans les calculs de « est-ce que ça va me faire gagner du rayonnement ? » donc je remercie FouKi pour ça. 

PAN M 360 : Les artistes étaient-ils entièrement libres dans la création ? Ont-ils composé tous ensemble ou séparément en arrivant avec un bout de texte qu’ils mettaient ensemble?
BENNY: Il y a eu de tout. Par exemple, Mouss nous a envoyé un son déjà fait, Sauver, qui était fait de A à Z comme ça devait être pour son projet. Il nous l’a donné, et ça, je le remercie, car c’est un très beau titre. Il y a des fois où j’ai mis des artistes ensemble pour composer à partir de rien, comme Benny Adam et Misa, qui feront partie du 2e volet, ou comme Mikezup et Le Ice, je les ai mis ensemble en studio, ils ont choisi l’instrumental, ils ont écrit tout ça devant moi et ils l’ont enregistré. Donc, c’est comme ça que ça s’est passé, il y a de tout.

PAN M 360 : Réunir plusieurs rappeurs a-t-il été un défi pour le son de l’album, c’est-à-dire pour atteindre un produit cohérent ?
BENNY : Je pensais que ça le serait, mais c’est là qu’on voit que le rap montréalais a une identité, un ADN, parce qu’il y a une base commune. Tous ces sons-là peuvent s’enchaîner naturellement parce qu’on s’est enfin démarqués du reste de la francophonie en créant notre propre son. Il y a une identité montréalaise ou québécoise si on parle de Souldia. Cette identité induit un équilibre à l’album, une cohérence.

PAN M 360 : Tu parles de rap « montréalais » entre guillemets, peux-tu nous définir le son ou le rap montréalais?
BENNY: C’est la chose la plus difficile à définir, c’est pour ça que je l’ai mis entre guillemets, parce que ça s’écoute, ça s’entend, mais ça ne s’explique pas. Il y a un mélange de slang, d’argot qu’on utilise ici, il y a un timbre de la voix, il y a un débit, il y a un choix d’instruments aussi. Tout ça fait peut-être le rap « montréalais », mais je n’aime pas mettre montréalais, parce que la musique pour moi est internationale. Elle n’a pas de frontière. C’est-à-dire qu’un rappeur de Montréal peut chanter sur un afrobeat, mais l’afro ça vient d’ailleurs. C’est un mélange de tout, c’est un partage et c’est ça la musique. C’est pour ça que je n’aime pas attacher une ville ou un pays au mot rap. 

PAN M 360 : Pour le son, aviez-vous quelque chose en tête avant de vous lancer ou vous aviez plutôt prévu vous laisser porter par ce que les artistes vous offriraient?
BENNY : C’est exactement ça, on a donné la clef aux artistes. On ne voulait pas leur donner d’instructions. On voulait qu’ils nous donnent le son qu’ils estimaient les représenter, car à la fin de la journée ils ont un son parmi 20 artistes. Lorsqu’on écoute leur son, il faut qu’on entre dans leur univers. On voyait QCLTUR comme un ambassadeur qui  représente les artistes;  avec ce qu’on a récolté, il y avait un ADN commun. On a compris que la direction allait se prendre naturellement. 

PAN M 360 : Vous vous êtes entourés de qui pour faire ces albums?
BENNY 
: Au début, on a récolté les sons puis après je ne sais pas vraiment comment Steve Jolin de 7ième ciel a su qu’on faisait un album. On voulait le garder secret, mais il nous a approchés très respectueusement. Il nous a simplement demandé si on voulait de l’aide. Au début, on s’est demandé si on restait indépendants ou si on s’alliait avec 7ième ciel, puis nous sommes un média à la base, on n’a jamais sorti d’albums. Les gens, les artistes nous ont fait confiance en nous donnant des sons, des sons qui devaient être dans leurs projets, donc on voulait respecter leur travail, pousser leurs sons le plus loin possible. Je connaissais Steve de réputation; sa réputation est excellente. On me l’avait décrit comme quelqu’un de travaillant, de rigoureux, de respectueux et c’est vraiment la personne que j’ai découverte et même plus parce qu’il est très attentionné, très à l’écoute, il n’intervient pas dans les décisions, que ce soit dans les clips qu’il faut sortir, dans les featurings… De toute façon, quand il nous a approchés, l’album était fini à 95%. Il nous a fait confiance et il continue de nous faire confiance, on lui rend bien, on est très fiers et contents de travailler avec 7ième ciel. Sam Rick aussi, le chargé de projet de 7ième ciel, m’aide beaucoup parce que je ne savais pas comment se passait la sortie d’un single ou d’un album, ce qu’il faut faire, tous les pitchs qu’il faut faire, ce qu’il faut faire pour que les plateformes mettent ce son-là la bonne journée… Je n’avais pas ces connaissances-là, c’est là que 7ième ciel nous aide grandement.

PANM 360 : Quand as-tu décidé de te lancer dans l’aventure de l’album ? Si tu n’avais pas ces connaissances techniques comme tu dis, est-ce que ta volonté de faire découvrir ces artistes l’emporte sur ton côté néophyte dans ce domaine ?
BENNY :
Je suis quelqu’un qui aime l’aventure et me lancer dans l’inconnu. Mon associé et moi, car on est deux.  Koudjo qui est un beatmaker, il est un beatmaker, il a réalisé pour des artistes français comme Booba, Rohff, Jul, Nekfeu. Ici, il a produit pour Sarahmée et Souldia. C’est aussi un banquier, il est vice-président des développements d’affaires à la Banque Laurentienne. Nous avons presque le même parcours : nous sommes des enfants d’Afrique qui avons immigré ici. Nous nous sommes installés ici au moment des études, nous avons tous deux deux une maîtrise au HEC, moi en finance lui en économie financière. Quand on donne notre CV, on est davantage dans la finance que dans le média, mais pourtant on a lancé un média sans savoir ce qu’était un média. Là, on a lancé un album. Lui, il connaissait un peu les sorties d’album en tant que beatmaker, mais pour moi c’était comme lancer un média : j’allais vers l’inconnu, mais je sais que si tu travailles fort et que tu es rigoureux, normalement ça devrait bien se passer.

PAN M 360 : Prévoyez-vous une suite aux albums de QCLTUR ou bien, dans votre tête, c’était quelque chose qui n’arriverait qu’une fois?
BENNY :
Je prévois d’abord voir si les gens sont contents. Les premiers qui doivent être contents, ce sont les artistes. Si les artistes sont satisfaits de ce qu’on a fait avec les titres qu’ils nous ont confiés, et que nous, QCLTUR et Disque 7ième ciel, sommes contents aussi, on va y aller, on va continuer à en faire. Je n’ai pas de grandes ambitions, je me concentre sur le média, la musique c’est en plus. C’est un vecteur de diffusion, en plus des entrevues, on a une autre plateforme pour présenter les artistes. C’est comme ça que je le vois. Je ne suis pas là pour faire des chiffres, pour faire des disques d’or ou de platine, je suis là pour présenter des artistes qui, pour la plupart, sont indépendants et qui, je l’espère, seront signés d’ici un an ou deux. C’est pour faire découvrir des artistes et des talents que je fais ça. L’année prochaine, j’aurai toujours cette envie de faire découvrir du talent, donc normalement il devrait y avoir une suite.

PAN M 360 : Je sais que c’est tôt, mais avez-vous eu vent de la réception jusqu’à maintenant de la Face A?
BENNY : Je ne reçois que du positif, mais ce n’est pas à moi qu’on va dire l’inverse (rires). C’est drôle, car il y a deux jours, j’étais au téléphone avec Steve Jolin et je lui ai demandé si les résultats étaient bons, car je ne sais pas comment en juger. Je ne sais pas ce qui est bon comme nombre de streaming après x nombres de jours. Il m’a dit que les résultats étaient  bons. Il était content et il m’a dit qu’on aurait une surprise à la rentrée pour cet album. 

PAN M 360 : Y a-t-il quelque chose à ajouter avant de clore l’entrevue?
BENNY :
Oui. J’aimerais parler du manque de femmes sur le projet. On en a approchées, vous vous imaginez bien, notamment Sarahmée comme Koudjo a produit pour elle et qu’il connaît Sarahmée et son entourage, mais elle était concentrée sur son album, donc elle n’a pas pu nous fournir un son, mais ce sera partie remise. S’il y a un autre album l’année prochaine, on ira toquer à sa porte une deuxième fois. Emma Beko, pour les mêmes raisons; son manager m’a dit que malheureusement elle devait se concentrer sur ses projets personnels et ils ont donc décliné l’offre. On va essayer de chercher plus. On ne voulait pas mettre une fille pour mettre une fille, on voulait qu’il y ait une cohérence. Il y aura Neessa, qui n’est pas une rappeuse mais une chanteuse très talentueuse. On cherche toujours des filles. Je cherche un moyen de faire en sorte que les filles se présentent. Par exemple, en ce moment, on a lancé mardi un remix : on offre au public l’instrumental d’une des chansons de l’album, pour qu’ils puissent se l’accaparer, rapper dessus. On prendra le meilleur couplet qu’on mettra dans le deuxième volet. En faisant cet appel, il y a plus de garçons qui se sont spontanément proposés et très peu de filles, on parle de une ou deux seulement. Je le déplore. Il faut vraiment que les filles comprennent qu’elles ont leur place. Je vais les chercher, mais il ne faut pas qu’elles se cachent (rires). Il ne faut pas que je passe à côté de la prochaine perle.PAN M 360 : Je ne sais pas si tu as la réponse, mais qu’est-ce qui justifie cette non-parité des femmes dans le rap?
BENNY : Je ne sais pas, ça peut être la sous-représentation peut-être. Quand on regarde des clips, quand on écoute des chansons, c’est souvent des hommes dans le rap. Peut-être que les hommes, par mimétisme, se disent qu’ils peuvent le faire. Les femmes ont moins d’exemples. Il faudrait poser la question à une femme, comme je n’en suis pas une (rires), c’est elle qui pourrait mieux répondre. Peut-être est-ce par l’exemple, ou par le fait que dans le rap, il y a eu un moment très très sexiste qui a eu pour effet de faire fuir ou du moins de repousser les femmes. Ça s’améliore de jour en jour, et il faut toujours pousser pour ce combat-là. On a sûrement notre part de responsabilités, mais il faudrait vraiment poser la question à une femme, je ne peux pas répondre à leur place.

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