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Bach contre-attaque ! La musique classique organise sa résistance face à la crise

par Frédéric Cardin

Le milieu québécois de la musique classique réplique avec force et détermination à la crise qui frappe les arts de la scène : Québec Baroque, une nouvelle plateforme de diffusion de concerts en ligne est née !

Discussion avec Paolo Corciulo, directeur exécutif associé du Festival Bach Montréal, initiateur du projet.

PAN M 360 : Bonjour M. Corciulo, qu’est-ce que Québec Baroque ?

PAOLO CORCIULO : Québec Baroque est une plateforme de diffusion de concerts en ligne liée à la musique classique (pas seulement baroque). C’est une idée qui nous trottait dans la tête depuis un certain temps, et quand la pandémie est arrivée, nous avons conclu que c’était le temps de la réaliser.

PAN M 360 : Quand vous dites « nous », de qui parlez-vous ?

PAOLO CORCIULO : Il s’agit de l’équipe du Festival Bach Montréal et de la Bach-Académie. Nous sommes une seule et grande famille !

PAN M 360 : Quel est l’objectif de cette nouvelle plateforme : faire connaître les artistes d’ici au monde ou faire découvrir la musique baroque (et classique en général) aux gens d’ici ?

PAOLO CORCIULO : L’objectif principal est d’offrir aux artistes d’ici des occasions supplémentaires de faire valoir leur talent. Bien entendu, et en même temps, rendre la musique, aussi bien baroque que classique ou romantique, mieux connue du public est un but que nous souhaitons atteindre avec la même ferveur !

PAN M 360 : Mettre sur pieds ce type d’infrastructure ne doit pas être facile, quel est l’avantage de le faire ?

PAOLO CORCIULO : D’abord, en ces temps de pandémie et de restrictions visant les sorties culturelles, cette plateforme nous offre la possibilité de mettre en valeur les concerts du Festival Bach qui, de toute façon, auraient dû être offerts en captation numérique. Tant qu’à le faire, faisons-le en nous démarquant ! Il y a également un autre avantage, pour les artistes celui-là : avec les concerts que nous mettrons en ligne, ils auront une très belle carte de visite à soumettre lorsque viendra le temps d’être engagés pour donner des concerts ailleurs dans le monde. Nous avons une liste de décideurs aux États-Unis et en Europe à qui nous faisons parvenir un accès à nos captations. Considérant la qualité exceptionnelle de ces dernières, tant au niveau visuel que sonore (ça, c’est la priorité !), ça ne pourra que servir nos musiciens et musiciennes dans l’avenir.

PAN M 360 : La pandémie force tout le monde à s’ajuster et les concerts en ligne sont devenus une nécessité, mais cette situation ne durera pas éternellement. Quelle pertinence aura cette plateforme dans l’après-COVID ? Ne risquez-vous pas de nuire au retour du public dans les salles ?

PAOLO CORCIULO : C’est une question que nous nous sommes évidemment posée. La conclusion est que cela ne nuira pas, au contraire. Premièrement, les gens auront besoin de retourner dans les salles et de vivre l’expérience du concert pour vrai, ce partage d’un moment intime entre des centaines de personnes. La diffusion en ligne n’a pas remplacé et ne remplacera pas le concert vivant, c’est une nouvelle offre. Qui plus est, des études démontrent que les offres en ligne ne nuisent pas aux organismes de concert et qu’elles leur donnent même plus de rayonnement. Bref, nous sommes confiants.

Deuxièmement, il n’est pas clair encore comment le retour s’effectuera, ni quand exactement. Certaines personnes âgées auront peut-être peur de retourner en salle, ils pourront alors utiliser la plateforme. 

Troisièmement, Québec Baroque nous offrira la possibilité d’élargir notre public. Actuellement, des gens nous écoutent d’ailleurs au Québec ou au Canada (ailleurs que Montréal, je veux dire). Auparavant, la plupart d’entre eux ne seraient pas venus dans la métropole pour écouter un concert au centre-ville ! Ça, c’est une évolution intéressante de nos opportunités de développement de public. Et pour les Montréalais, la géolocalisation demeure une option si nous jugeons que la plateforme les garde un peu trop à la maison par rapport aux salles de concert.

Finalement, Québec Baroque nous offre des possibilités de commandites nouvelles. Certains commanditaires ne sont pas intéressés à appuyer un événement qui ne réunira que 300 ou 400 personnes maximum. Mais sur le web, il n’y a pas vraiment de maximum. Cela nous ouvre des portes que nous ne connaissions pas avant. 

PAN M 360 : Financièrement, quels objectifs avez-vous ?

PAOLO CORCIULO : Nous aimerions faire nos frais, peut-être réaliser quelques profits d’ici une année. Mais nous savons bien que ce genre de produit en musique classique n’est pas destiné à amasser de l’argent ! Nos véritables objectifs, comme je l’ai dit plus tôt, sont ailleurs. C’est un peu comme ouvrir une nouvelle boutique en ville. Nous avons déjà la boutique mère au centre-ville et elle constitue notre vaisseau amiral. Une succursale dans un autre quartier ne générera probablement pas de profits faramineux, mais elle nous offrira tout de même plus de visibilité, tout en réalisant au mieux quelques avantages financiers ou, sinon, un équilibre budgétaire. C’est ce que nous envisageons.

PAN M 360 : En termes de modèle d’affaires, comment fonctionnez-vous ? Qui engage les techniciens, loue le matériel audio vidéo, etc. ?

PAOLO CORCIULO : Il y a différentes possibilités : les organismes participants peuvent s’en charger ou nous pouvons le faire. Par exemple, le concert de Clavecin en concert présent sur la plateforme nous a été offert clé en mains. Ils ont engagé les techniciens, géré toute la logistique, nous ont même fourni le lien de diffusion. Nous nous chargeons d’offrir la visibilité. Dans d’autres cas, nous organiserons tout, ou une partie, avec l’aide d’une compagnie de captation avec qui nous faisons affaires.

PAN M 360 : Êtes-vous optimistes pour l’année 2021 et pour la prochaine édition du Festival Bach ?

PAOLO CORCIULO : Oui, mais en faisant preuve de réalisme. Pour nous, l’édition 2021 est déjà prévue en mode virtuel. Parce que, quand exactement cette situation se sera-t-elle résorbée ? C’est difficile à dire. Nous annonçons habituellement notre programmation en avril. Mais le vaccin sera-t-il disponible pour tous à ce moment-là ? Quelle sera la nature des restrictions dans la période intermédiaire et combien de temps celle-ci durera-t-elle ? Nous ne pouvons pas attendre jusqu’à la dernière minute pour nous décider ! Il faut réserver les musiciens d’avance. Alors, voilà, nous ne prenons aucune chance.

Et puis, il y a plus inquiétant : la véritable crise des subventions à la culture est à venir, en 2021, et peut-être après. Tourisme Québec et Montréal, qui contribuent à notre financement, fonctionnent essentiellement avec la taxe de séjour, payée par les touristes. En 2020, nous avons pu compter sur celle de 2019, qui était excellente, mais en 2021, ce sera celle de 2020 qui servira de guide. Or, celle-ci s’élèvera à… zéro ! Les gouvernements nous aident en ce moment et on doit les remercier. Mais une fois le vaccin offert, se diront-ils « voilà, tout est réglé », alors que les répercussions de la crise, elles, ne feront que continuer à nous frapper. Et puis qu’arrivera-t-il quand viendra le temps de résorber les déficits astronomiques et le fardeau accru de la dette pour nos États ? Nous devons être prêts et nous armer de courage et d’ingéniosité pour longtemps encore, même s’il faut demeurer optimistes. Les gens auront envie de beauté, nous devrons nous organiser pour leur en offrir !

PAN M 360 : M. Corciulo, ce fut un plaisir. Nous vous souhaitons le meilleur des succès avec Québec Baroque, mais également avec le Festival Bach Montréal, qui se poursuit actuellement jusqu’au 6 décembre !

PAOLO CORCIULO : Merci !

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