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Eddie Van Halen (1955-2020) : génie pubère, supravirtuosité, zéro prise de tête

par Alain Brunet

Le legs paradoxal de feu Eddie Van Halen est à la fois génial et superficiel. Que choisir ?

« J’ai déjà changé la façon de jouer la guitare rock, right ? Eh bien, je ne vois pas ce que je pourrais trouver d’autre… Bien sûr, je peux jouer aussi rapidement qu’avant, il y a des trucs inédits qui surgissent inconsciemment çà et là. En jouant, jouant et rejouant, des choses se passent. Mais lorsqu’on me demande si j’ai encore mis au point une nouvelle technique, je réponds invariablement par la négative. »

Tirée de mon interview réalisée avec Eddie Van Halen, publiée dans La Presse en 1995, cette citation résume bien l’artiste qu’il fut. Son habileté déconcertante lui permit de réaliser des prouesses et innovations techniques hors du commun, mais cet autodidacte peu enclin à la théorie musicale s’en est tenu une vie durant à une vision post-pubère de la création rock. Cette vie de légende s’est conclue le 6 octobre 2020, soit 50 ans et 18 jours après la mort de Jimi Hendrix, ultime guitar hero de l’ère moderne. Le cancer avait déjà affligé EVH, il a finalement eu raison de lui, RIP…

Pianiste très doué lorsqu’il était très jeune, Eddie Van Halen jouait surtout de la batterie au tournant de l’adolescence et son frère Alex la guitare. Un jour, ils inversèrent les rôles, le band familial s’en trouva profondément transformé. Alex devint un excellent batteur de hard-rock et… le troisième instrument choisi par Eddie le rendit éternel. 

Rappelons que le musicien a perfectionné le tapping, assurément sa principale contribution d’instrumentiste:  cette technique consiste à  amplifier le manche de la guitare électrique pour ainsi permettre à la main gauche (pour les droitiers) qui en assure les fonctions harmoniques ou mélodiques d’émettre en plus des notes et accords en martelant ou en étouffant les touches du manche tout en tapant sur les cordes de la guitare avec la main droite – ou inversement pour les guitaristes gauchers. 

Cette technique provient de la guitare classique, Eddie Van Halen n’est pas le premier à l’avoir popularisée à la guitare électrique mais il est assurément celui qui en a offert une première version virtuose et tout simplement spectaculaire. Le tapping fut ensuite adopté par tant d’artilleurs de la guitare hard rock, métal, prog ou jazz, qui ont mené plus loin l’affaire –  on pense d’abord à Steve Vai qui fut embauché par Frank Zappa avant de voler de ses propres ailes… et mettre de l’avant une musique à la fois hautement technique et hautement ennuyeuse….

Ainsi donc, le  génie post-pubère d’EVH, sa supravirtuosité et les révolutions techniques de son jeu firent de lui le guitariste rock le plus marquant depuis Jimi Hendrix. Son fameux solo sur Beat It de MJ, tube absolu des années 80, confirma son statut de guitar hero absolu. De surcroît, il mit au point un modèle de guitare à son image, la Frankenstrat, instrument composite constitué de différentes marques dont la mythique Stratocaster que Jimi adorait jouer – d’où l’évocation de Frankenstein, créature composite de fiction comme on le sait. 

Fin 70 début 80, Eddie Van Halen fut sans conteste LE guitariste dominant de la planète rock.  

Quoique … la profondeur artistique de ce jeune immigrant hollandais transplanté en banlieue californienne ne fut pas toujours à la hauteur de ses talents extraordinaires d’instrumentiste. Il fit davantage dans le spectaculaire et le divertissement que dans la recherche et le raffinement. Les chanteurs de son fameux groupe, David Lee Roth et Sammy Hagar, furent des animateurs de party hard rock, inutile de préciser qu’ils chantaient des banalités et célébraient le style de vie rock dans ce qu’il a de plus superficiel.  Les hymnes d’Eddie, tous ces Jump, ont néanmoins conquis une vaste portion de sa génération et plus encore. On se rappellera que des pilotes de chasse américains carburaient aux tubes de VH alors qu’ils étaient en mission pendant la guerre du Golfe. Hum…

Multimillionnaire du rock, Eddie Van Halen préféra la vie du spectacle à celle du concert, quoiqu’il se réservait immanquablement de longues parenthèses de virtuosité créative. Devant le public des arénas, les compositions superficielles du groupe permettaient le jeu inspiré, très chaud, très sensuel, bien au-delà de la prouesse technique. Le feel d’Eddie était au moins aussi puissant que sa douance.

Lorsqu’on cherchait à savoir pourquoi il n’avait pas collaboré avec des compositeurs et virtuoses issus de champs plus « sérieux » de la musique, il répondait que personne ne le lui avait demandé. Dommage… mais tout ce qui ressemblait le moindrement à une prise de tête rebutait d’emblée EVH.

« Pour moi, tranchait-il dans cette même interview accordée à La Presse, la musique est une question de feeling. Fuck all the technique ! Et, comme tant de groupes grunge nous l’ont rappelé au début de cette décennie, concentrons-nous sur la création de bonnes chansons. Les standards sont plus élevés qu’avant, vous dites ? Je ne crois pas que ce soit si important. Si la musique ne vient pas du cœur, elle ne vaut absolument rien. La manière importe peu; si les gens aiment ton art, tu as réussi le principal de l’affaire. Lorsque tu es capable de reproduire sur ton instrument les idées que tu as en tête, c’est ce qui importe. Tu n’as absolument pas besoin d’être un grand technicien si tu veux communiquer des sentiments forts. » 

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