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classique / trame sonore

Ennio Morricone, 1928-2020 : Addio, maestro, e grazie

par collectif

Formidablement novateur et extrêmement influent, l’Italien Ennio Morricone est sans conteste le compositeur le plus important dans le domaine de la musique pour le cinéma. Depuis son décès lundi 6 juillet 2020, à l’âge de 91 ans, son nom est prononcé avec émotion et respect. Il nous lègue des centaines de musiques de films, de tous les genres imaginables et de tous les budgets, marqués par de nombreux moments qui ont hanté la mémoire de générations de cinéphiles et de mélomanes.

En 1964, Ennio Morricone avait déjà le vent dans les voiles comme chef d’orchestre et compositeur. Sergio Leone lui demanda de doter d’une trame musicale Pour une poignée de dollars, son premier western-spaghetti. Les deux Romains se connaissaient depuis la tendre enfance. Leur collaboration s’avérera fusionnelle et durera vingt ans, jusqu’à Il était une fois l’Amérique en 1984. Dans l’intervalle, Morricone composera la bande-son de six autres films que réalisera, scénarisera ou produira Leone : Et pour quelques dollars de plus (1965), Le Bon, la Brute et le Truand (1966), Il était une fois dans l’Ouest (1968), Il était une fois la révolution (1971), Mon nom est Personne (1973) et Un génie, deux associés, une cloche (1975).

Sergio Leone, lucide, a reconnu que l’immense succès de ses westerns reposait au moins autant sur le talent de compositeur de Morricone que sur le sien. De fait, compte tenu de leur force, les compositions de Morricone se sont rapidement échappées des écrans pour entamer leur vie propre, passant de « musique de film » à « musique » tout court. De la fin des années 1960 à 1975, les bandes sonores d’Il était une fois dans l’Ouest ou de Mon nom est Personne faisaient partie du mobilier de bon nombre de foyers occidentaux.

Leone s’était créé un Ouest américain fantasmé, les tournages avaient généralement lieu à Cinecittà ou dans les montagnes et les déserts de l’Espagne; des plans de Monument Valley étaient insérés à l’occasion. Morricone répondait donc aux fantasmes de Leone par une musique librement imaginée. Ses trames escamotaient largement les musiques traditionnelles de l’Ouest américain, exception faite des composantes mexicaines, c’est-à-dire marches militaires et mariachis, toutes trompettes à l’avant. La guitare twangy était anachronique et l’harmonica allogène. 

Cependant, l’abondance de trouvailles venait compenser tout type de carences : percussions ingénieuses imitant des claquements de sabots et des coups de feu ou de fouet, cloches en tous genres, clavecin, mandoline, grandes orgues et violons, choristes aux voix d’anges. Parmi les pièces « léoniennes » les plus mémorables de Morricone, mentionnons-en quatre qui représentent autant de registres : L’estasi dell’oro, tirée de Le Bon, la Brute et le Truand, est emblématique du registre tragico-romantique de Morricone : cuivres, cordes et cloches, auxquels s’ajoute la voix enchanteresse de la soprano Edda Dell’Orso, l’une des chanteuses fétiches de Morricone.

Dans le rayon enjoué et ensoleillé, songeons à Il mio nome è Nessuno, pièce-titre éminemment accrocheuse de Mon nom est Personne, avec son riff de synthé et son refrain à la flûte à bec.

Dans la catégorie ensorceleuse et onirique : Giù la testa, pièce-titre d’Il était une fois la révolution, air archiconnu où les violons s’appuient sur une batterie jazzy, tandis que des choristes aériennes scandent « Seán Seán » (le prénom de l’un des protagonistes). 

Enfin, dans le registre majestueux, grandiose et solennel : C’era una volta il West, pièce-titre d’Il était une fois dans l’Ouest, correspondant à l’arrivée de Jill (Claudia Cardinale) à la gare de Flagstone. Sergio Leone avait expliqué s’être inspiré de cette pièce préalablement composée par Morricone pour construire cette scène monumentale.

Le penchant de Morricone pour les sons insolites et les motifs vocaux obsédants faisait déjà partie intégrante de son style de composition, essentiellement classique, quand a commencé la seconde moitié des années 60. Alors que la culture psychédélique était à son apogée et que la musique pop connaissait une importante métamorphose, Morricone était prêt à tirer le meilleur parti de tout ce que cela lui offrait. Un excellent exemple est sa partition pour la curiosité pop-art Danger Diabolik, de 1968. Adaptation d’une série de bandes dessinées italiennes osée et saturée de couleurs vives par le réalisateur Mario Bava, ce film a été l’occasion pour Morricone de se laisser aller et de s’amuser en faisant entrer dans l’équation une guitare fuzzée teigneuse et une batterie de rock ‘n’ roll retentissante.

Pendant que les années passaient et les goûts changeaient, Morricone a ajouté à son catalogue de genres cinématographiques des films d’horreur, des drames policiers, de la science-fiction et bien d’autres choses encore, mais le cinéma politique intelligent et sans compromis a toujours occupé une place particulière dans son cœur. D’où ses contributions à la puissante et très opportune Bataille d’Alger (1966) de Gillo Pontecorvo, prototype du faux-documentaire qui a eu un impact authentique, aux profondément troublants délires antifascistes de Salò ou des 120 jours de Sodome de Pier Paolo Pasolini (1975) et au portrait des célèbres anarchistes Sacco e Vanzetti, signé Giuliano Montaldo (1971), pour lequel Morricone a retenu les services de la chanteuse folk américaine Joan Baez, une importante voix progressiste.

Ennio Morricone est sans doute le compositeur de musiques de film le plus connu de la planète cinéma, ce qui n’est pas étonnant quand on considère qu’il en a créé plus de 500. Mais, ce qui est moins connu, ce sont ses autres activités musicales et ses débuts. Morricone est le fils ainé d’un trompettiste de jazz qui le sensibilise à la musique alors qu’il est encore tout jeune. Marchant dans les traces de son père, il obtient d’abord un diplôme de trompette à l’Académie nationale Sainte-Cécile, à Rome, en 1946, avant d’enchaîner avec ceux de composition, d’instrumentation et de direction d’orchestre.

En 1953, il fait ses premières armes dans la musique classique et la musique expérimentale et compose ses premiers arrangements pour une série d’émissions à la radio. Sans abandonner la musique classique, il commence à partir de 1958 à réaliser des arrangements pour la télévision et à composer des chansons. Après de nombreux arrangements pour d’autres musiciens, il signe sa première musique de film pour la comédie Il federale, avec Ugo Tognazzi, en 1961. Dans les années 60, il compose et dirige deux albums de la chanteuse italienne Milva, puis, en 1974, il en crée un pour Mireille Mathieu (Mireille Mathieu chante Ennio Morricone) et signe les arrangements de plusieurs titres d’un disque de Richard Cocciante.

En 1965, il se joint au Gruppo di Improvvisazione Nuovo Consonanza, considéré comme le premier groupe expérimental, qui mêle jazz, musique concrète, musique sérielle, musique électronique et improvisation, emploie des techniques étendues sur des instruments traditionnels et expérimente avec le larsen. Formé par le compositeur Franco Evangelisti, le groupe réalise une dizaine disques. Pour les curieux, deux compilations sont recommandables : l’une publiée par le label allemand Edition RZ , 1967-1975, et l’autre, un imposant coffret comprenant 4 CD, un DVD et un livret, Azioni / Reazioni 1967-1969, paru chez Die Schachtel.  

Le groupe participe également à la création de nombreuses trames sonores de Morricone, dont celles d’Un Tranquillo Posto Di Campagna (Un Coin tranquille à la campagne – A Quiet Place in the Country), drame d’horreur réalisé en 1968, et Gli occhi freddi della paura (Cold Eyes of Fear), thriller de 1971, dont on retrouve deux extraits sur l’excellente compilation Crime and Dissonance publiée par l’étiquette de Mike Patton, Ipecac. 

Parallèlement à ses activités cinématographiques, Morricone compose quantité de pièces de musique de chambre et pour orchestre, dont Concerto pour orchestre en 1957, Concerto pour flûte et violoncelle en 1983, Cantate pour l’Europe en 1988, un concerto pour trompette en 1991, Terzo concerto pour guitare, marimba et cordes en 1992, et Voci del Silenzio, une œuvre chorale, en 2002.

Monsieur Morricone, merci pour votre œuvre, que l’éternité vous soit douce !

Textes de Rubert Bottenberg, Luc Marchessault, Réjean Beaucage, Michel Rondeau

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