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musique contemporaine

La Symphonie du millénaire a 20 ans… qui s’en souvient?

par Alain Brunet

Il y a exactement vingt ans, un déploiement orchestral sans précédent de musique contemporaine, inégalé depuis lors, se produisait au pied de l’Oratoire St-Joseph : la Symphonie du millénaire. Walter Boudreau, directeur artistique de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) avait imaginé cette œuvre collective exécutée devant 50 000 spectateurs, sorte de mini Woodstock de la musique contemporaine.

Cet extrait de la Symphonie du millénaire est constitué de 3 segments qui s’enchaînent:1-Prélude(tutti): Tous les compositeurs et ensembles (Jeu du «Cadavre exquis») ca: 5min2-Un weekend au Purgatoire(Danièle Dubé orgue solo) composé par Jean Lesage ca: 3min 25 sec3-Purgatoire I(Codes d’accès) composé par Estelle Lemire ca: 1min 25 sec

Refaisons la genèse de cette vaste opération, au cas où elle serait en proie à l’oubli. Par un beau dimanche de 1965, Walter Boudreau s’était posté sur un massif rocheux donnant sur le versant est du mont Royal. La résonance dominicale des clochers montréalais y avait sidéré le compositeur en herbe qui en dessina les prémisses.

Trois décennies plus tard, il était le directeur artistique et chef attitré de la Société de musique contemporaine du Québec. À la barre de la SMCQ, il réalisait ce rêve adolescent : 19 compositeurs québécois furent recrutés afin de mettre en œuvre cette « toutpartoutphonie » initiée par Walter Boudreau avec le concert de son collègue Denys Bouliane.

Présentée le samedi 3 juin 2000 sur le terrain de l’Oratoire Saint-Joseph, la Symphonie du millénaire fut composée par Serge Arcuri, Walter Boudreau, Denys Bouliane, Vincent Collard, Yves Daoust, Alain Dauphinais, André Duchesne, Louis Dufort, Sean Ferguson, Michel Gonneville, André Hamel, Alain Lalonde, Estelle Lemire, Jean Lesage, Luc Marcel, Marie Pelletier, John Rea, Anthony Rozankovic et Gilles Tremblay.

Pas moins de 15 formations réunissant 333 musiciens, un carillon, un grand orgue, 2000 sonneurs de cloches, deux camions de pompiers et 15 clochers d’églises avaient alors été mis à contribution pour l’exécution devant une foule digne des grands festivals pop. Chose certaine, ce fut de loin le plus fédérateur des happenings de musique contemporaine jamais donné au Québec, sinon au Canada.

Pourquoi un tel déploiement? Avant de faire dans ladite musique sérieuse, Walter Boudreau s’était construit à l’âge d’or de la contre-culture et du psychédélisme, d’où l’Infonie dont il fut le leader éminent, formidable laboratoire musical au confluent du jazz contemporain, du rock, des musiques contemporaines et modernes de tradition classique. Voilà qui explique cette fascination du compositeur pour les grands événements contre-culturels de sa génération et son désir de plonger un public de masse dans la musique contemporaine alors jugée austère et inaudible par les esprits conservateurs de la petite société québécoise et autres pontifes retardataires de notre culture contempo.

Comme c’était presque toujours le cas avec la musique contemporaine à l’époque, l’événement avait déclenché un torrent d’inepties du côté de la critique réactionnaire (nul besoin de la nommer) et un flot d’enthousiasme chez les mélomanes ouverts d’esprit.

« Je ne prétends pas qu’on a aimé intégralement la Symphonie, encore moins que les compositeurs impliqués ont réalisé l’œuvre de leur vie. Je suis certain d’une chose cependant : la Symphonie du millénaire a frappé l’imaginaire, elle a plu à la majorité des spectateurs, car ils sont omnivores au plan culturel. Moi aussi j’aime le blues ou même le heavy metal, mais, plus particulièrement, la musique contemporaine. Je sais que cet événement a donné bien assez de viande pour aller chercher un vaste public. Notre musique est beaucoup plus accessible qu’on ne le pense, il suffit de la présenter dans un contexte qui favorise l’ouverture et la découverte », avait alors souligné Walter Boudreau, interviewé par La Presse au lendemain de l’exécution.

Rappelons qu’aucun diffuseur de l’époque, y compris la Société Radio-Canada, n’avait daigné procéder à la captation télévisuelle de cet événement pourtant historique. Des cinéastes avaient néanmoins accepté de filmer bénévolement, mais aucun document n’a été rendu public à ce jour. Semble-t-il qu’un montage complexe s’imposait, vu la qualité relative des images. On attend toujours le résultat.

Quoi qu’il en fût, « nous avons démontré l’ouverture et l’intelligence des gens, que bien des décideurs de la culture et des médias refusent de reconnaître », avait conclu Walter Boudreau. Il n’en pense pas moins aujourd’hui.

La suite des choses? « Malheureusement, il en coûterait des centaines de milliers de dollars pour financer la sortie publique de cet enregistrement, c’est une question de droits d’auteurs et d’interprétation. Qui peut financer une telle entreprise? » soupire Walter Boudreau.

La bande maîtresse de cette captation historique dort paisiblement sur une tablette radio-canadienne. L’œuvre a connu un résurgence sur scène en formule réduite, soit en 2017 dans le cadre du 50e anniversaire de la SMCQ et… on ne sait toujours pas quand et comment l’enregistrement de cette œuvre toutpartoutphonique sera rendu publique.

Misère…

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